49 Chapitre XIV. Épigenèse de l’angoisse de séparation, de l’humeur fondamentale et de l’identité primitive

Nous avons le sentiment d’avoir affiné notre connaissance des réactions à la séparation, tant du point de vue de la structure que de celui de l’épigenèse. Nous avons appris que les réactions à la séparation se modifient au cours des sous-phases ; elles sont spécifiques des sous-phases, ainsi que nous l’avons montré dans la deuxième partie. Cependant, elles sont également variables, comme l’illustre amplement la troisième partie.

L’enfant en voie de différenciation (âgé de cinq à dix mois) réagit habituellement à l’absence de la mère, non par une détresse manifeste et des pleurs, mais plutôt par un état que nous avons appelé « en sourdine ». Dans le cas des cinq enfants que nous avons choisis comme représentatifs, l’état en sourdine était le plus manifeste chez Wendy, modéré chez Donna, variable et imprévisible chez Bruce, absent chez Sam et très tardif chez Teddy.

Au cours de la sous-phase des essais, la poussée du développement autonome du moi, associée à l’intérêt et au plaisir du fonctionnement et de l’exploration, aide l’enfant à surmonter la dépression de son humeur, son « état en sourdine », en l’absence de sa mère. En d’autres termes, la joie de la motilité et de la découverte fait de l’état « en sourdine » un événement épiso-dique qui se trouve contrecarré par la joie des essais et surmonté aisément par de brèves expériences de « recharge ». Il en était ainsi chez tous nos enfants sauf Wendy, qui opposait sans cesse de la résistance à l’utilisation de ses fonctions en voie de maturation croissante et expansive. Normalement, le moi utilise automatiquement ces fonctions pour les mettre au service de la séparation d’avec la mère et de l’exploration d’un plus grand segment de la réalité. C’est assurément chez Bruce que nous avons trouvé la plus grande confiance en soi, même si elle n’était pas constamment progressive. Ses grands talents l’aidaient à s’adapter, même défensivement, sans être complètement pris dans le conflit avec sa mère. La désidenti-fication réussie de Bruce avec sa mère, le retournement sur lui-même et vers son père de ses fonctions autonomes, le sauvèrent, à notre avis, de troubles sérieux du développement et d’un échec de son identité sexuelle.

Les réactions à la séparation se produisirent à des niveaux d’intensité variables, chez tous les enfants au cours de la lutte du rapprochement. Ces réactions à la séparation étaient d’une qualité et d’un ordre différents des premières ; elles devaient être décrites individuellement pour chaque enfant, puisqu’elles étaient très spécifiques à chacun. Elles étaient, en fait, les indices les plus importants des conflits du bambin en voie d’individuation, sur le sentier de l’intériorisation. Ces réactions à la séparation dépendaient d’une multiplicité de variations dans la relation mère-enfant aussi bien que des vicissitudes des caractéristiques antérieures de la sous-phase.

Des cinq enfants choisis comme représentatifs, Bruce, Wendy et Donna ont connu les réactions les plus fortes à la séparation au cours de la sous-phase de rapprochement. La naissance de sa sœur, alors qu’il avait seize mois, rendit poignantes et compliquées les réactions de Bruce. Toutefois, ses réactions à la séparation, même si elles étaient très intenses, semblaient en quelque sorte « autolimitantes », du moins en ce qui concerne son comportement manifeste. Bon nombre de données indiquent qu’il est probable que le refoulement au service de l’adaptation s’instaura très tôt chez Bruce. Cela s’associait à une formation réaction-nelle très précoce50 (voir Mahler et McDevitt, 1968). Les réactions à la séparation cessèrent brusquement lorsque Bruce se tourna vers son père et d’autres substituts adultes, en plus de tirer le meilleur de ses propres ressources autonomes. Donna et Wendy, par ailleurs, ne purent résoudre avec autant de succès leur crise de séparation. Wendy ne pouvait pas réellement s’impliquer dans quoi que ce soit, à moins d’avoir sa mère à proximité ou un autre adulte en interaction avec elle. Cela semblait être le résultat du développement de son prérapprochement, amplifié par la tendance de sa mère à se détacher de ses enfants dès qu’ils se différenciaient. Donna, pour sa part, ne pouvait s’impliquer quand sa mère était présente51.

D’un côté, les réactions de Teddy à la séparation étaient diluées ; mais de l’autre, elles se trouvaient fort compliquées du fait de sa très forte « identification à l’agresseur » (A. Freud, 1936 [1964]) - son frère aîné, son alter ego en quelque sorte gémellaire - un style de parenté que sa mère encourageait très activement. Teddy détecta très tôt la présence de son pénis et y trouva du plaisir apparemment pendant une période comparativement assez longue et libre de conflits. Il manifestait en fait un plaisir et un intérêt sensuel et tactile pour son propre pénis et pour celui de son frère. Sa mère approuvait ces activités et semblait les encourager, ce qui l’a peut-être aidé à développer avec confiance une identification sexuelle masculine. À cela s’associait une composante agressive (peut-être innée, peut-être acquise), en l’absence de toute provocation, plus qu’optimale ; c’était probablement une réaction tardive à ses frustrations très précoces et graves. Au cours de la période de rapprochement, il semblait réagir aux séparations par de la colère plutôt que par de l’angoisse. Il développa, de façon très évidente, une « empathie » précoce avec sa mère et ses pairs - un trait des plus intéressants mais difficile à comprendre. Nous avons le sentiment que cela avait peut-être à voir avec une identification partielle, à un niveau plutôt élevé, avec sa mère et son frère aîné. Les deux identifications étaient d’abord du genre en miroir, mais graduellement elles semblaient devenir de véritables identifications du moi.

Chez Sam, l’angoisse de séparation demeura larvaire jusqu’à la seconde moitié de la deuxième année. Elle atteignit son acmé dans sa troisième année, exacerbée par la naissance de sa sœur. Elle était manifestement enchevêtrée et embrouillée avec ses angoisses concernant la mutilation corporelle et la castration.

Hypothèses concernant l’humeur fondamentale et sa relation à l’identité sexuelle

Une autre question sur laquelle nous avons le sentiment que notre étude a apporté quelque lumière est celle du développement des humeurs fondamentales52. Nous avons trouvé que, au cours de la sous-phase des essais, la jubilation semblait être une humeur spécifique de la sous-phase, nécessaire et dominante (Mahler, 1966 a et b). De plus, cette humeur se manifeste souvent par un sentiment quasi délirant, mais propre à cet âge, de grandeur, de toute-puissance et de conquête. Cette humeur du bambin junior - à l’apogée de la maîtrise de plusieurs de ses fonctions autonomes, dont la locomotion constitue le paradigme

- devait nécessairement céder la place à une évaluation plus réaliste de sa petitesse en relation avec l’univers extérieur. Une récognition graduelle de la disproportion existant entre le délire de grandeur et les obstacles sur la voie de l’adaptation réussie aux exigences de la réalité doit s’opérer à partir du quinzième au dix-huitième mois.

Tant chez les garçons que chez les filles, l’expérience répétée de leur faiblesse relative rompt le sentiment infatué de toute-puissance du bambin. L’enfant reconnaît pour la première fois qu’il est séparé de sa mère. C’est là une réalisation de l’intelligence représentative qui favorise la capacité intérieure de différencier les représentations du self des représentations objectales. Cela amène l’enfant (dans le développement normal) à une conscience graduelle de ce qu’il est relativement petit et sans défense et doit faire face aux conditions qui le submergent en tant qu’individu relativement faible et seul (parce que séparé). Ainsi, l’humeur normale et dominante propre à la sous-phase de rapprochement en devient une de relative tranquillité ou même de dépression temporaire.

Nos données indiquent que les élans actifs et agressifs du garçon, la préoccupation pour la motricité propre à son sexe, semblent l’aider à maintenir (avec, bien sûr, beaucoup de hauts et de bas) le caractère garçonnier des sentiments de son moi corporel, la croyance en sa force physique et son plaisir à fonctionner. En d’autres termes, la force de la fonction motrice du garçon semble contrecarrer la déflation trop brusque de sa « grandeur des essais » et de sa toute-puissance. Dans la sous-phase de rapprochement, le garçon manifeste aussi de la tranquillité et une hypersensibilité accrue à propos du sentiment d’être séparé de sa mère, et des empiètements sur son autonomie ; et, au début du rapprochement, il montre une plus grande dépendance à l’endroit de la participation de sa mère ; malgré tout cela, dans l’ensemble, il poursuit ses propres activités motrices et percepti-vo-cognitives avec une ténacité et une confiance plus ou moins grandes. Dans des conditions favorables, le garçon exerce activement sa séparation et sa réunion avec sa mère. Le comportement actif du départ-précipité-en-flèche que nous avons décrit précédemment (p. 135), qui semblait plus évident chez les garçons que chez les filles, n’en est qu’un exemple.

Nos données indiquent que la fille est plus susceptible que le garçon de connaître un état de dépression (voir Gerô, 1936). Dans le cas de la fille, la conscience d’être séparée se combine au fait qu’elle est moins préoccupée de motricité et a la conscience (qui survient beaucoup plus précocement que nous ne l’avions d’abord cru [Cf. Greenacre, 1948 ; Mahler, 1963] de son « manque » anatomique [voir Roiphe et Galenson, 1971]).

En dépit de la différence des sexes, les garçons et les filles en viennent tous deux à reconnaître tôt ou tard, graduellement ou soudainement, les limites de leur toute-puissance magique, mais semblent quand même garder l’illusion de la toute-puissance des parents (voir Jacobson, 1964).

A mesure qu’évolue la sous-phase de rapprochement, il est des plus intéressants d’observer la coloration différente du réengagement des filles auprès de leur mère, comparativement à celui des garçons. De temps à autre, la fille exprime symboliquement dans son jeu et ses verbalisations son insatisfaction par rapport à son manque ou, carrément, sa blessure (c’est-à-dire sa castration), infligée par la mère toute-puissante, qu’elle blâme ouvertement de son manque fantasmatique. Il s’ensuit souvent une lutte ouverte avec la mère, dans laquelle il est de règle de trouver un comportement ambitendant d’accrochage dépendant et de demande coercitive53. Les caractéristiques du comportement de la fille, dans sa troisième année, indiquent que l’envie du pénis a pu être refoulée et la demande de pénis déplacée sur la mère en tant que personne. La lutte ambitendante du rapprochement qui représente la mise en acte extérieure de la crise du rapprochement est intériorisée plus tard. Elle se trouve cependant parfois perpétuée dans la difficulté symptomatique et symbolique au moment du départ de la mère.

Dans les cas favorables, un refoulement réussi et une solution temporaire de cette envie très précoce du pénis surviennent dans la dernière partie de la troisième année. Il peut alors se produire des identifications vraies du moi à la mère, surtout à sa fonction maternante, en termes d’intériorisation changeante (Tolpin, 1972). Cette identification à la mère constitue une base pour l’identité sexuelle féminine ; mais souvent un comportement garçonnier typique, ou une acquisivité agressive anale et phallique, révèle une persistance de l’envie du pénis et une formation réac-tionnelle contre les désirs féminins de dépendance1.

En général, chez les garçons, la lutte du rapprochement semble moins orageuse. Son caractère sexuel est beaucoup moins caché. Elle s’affirme, croyons-nous, de manière moins conflictuelle si la mère respecte et apprécie le caractère phallique du garçon de manière continuelle, surtout dans la seconde moitié de la troisième année. Nous avons, de plus, l’impression que l’identification au père, ou peut-être à un frère aîné, favorise un début plutôt précoce d’identité sexuelle du garçon. Dans certains cas où la mère a interféré dans l’autonomie du garçon, la mise en place de son identité sexuelle précoce est menacée et perturbée, surtout si elle est incapable de laisser à son fils son propre corps et la propriété de son pénis. Certaines mères encouragent - en fait forcent - la passivité chez le garçon. Dans ce cas, la lutte du rapprochement peut prendre chez le garçon le caractère d’une lutte plus ou moins désespérée, en deux phases, pour écarter la dangereuse « mère d’après la séparation ». Nous ne pouvons nous empêcher de penser que la peur d’être réenglouti par la dangereuse « mère d’après la séparation », la peur de fusionner que nous voyons souvent comme résistance principale chez nos patients adultes mâles, débute à cette période très précoce de la vie.

S’il reçoit un maternage favorable, il paraît plus facile au garçon de faire face à cette angoisse que Stoller (1973) a nommée « angoisse de symbiose », et de se désidentifier avec la mère (Greenson, 1968), de l’éviter ou au moins de lui résister de manière plus cachée. De plus, nous avons trouvé, dans le jeu du garçon de deux à trois ans, plusieurs indices du fait qu’il se tourne vers son père qu’il magnifie, c’est-à-dire suridéalise. Nous avons trouvé que le matériel représentant la mère comme castratrice apparaissait beaucoup moins fréquemment dans le jeu et les verbalisations du garçon que dans ceux de la fille. La peur de la mère, comme agent réengloutissant et infantilisant, se manifestait plus souvent chez le garçon. Si toutefois la mère est trop intrusive et interfère sans cesse directement ou indirectement avec les efforts phalliques du garçon, la lutte ambitendante que nous avons décrite dans le cas de la fille, peut également apparaître chez le garçon et peut même amener une capitulation passive. Cette dernière est particulièrement nocive si l’image du père ne se prête pas à l’idéalisation et à une vraie identification du moi.

En résumé, alors que l’envie du pénis apparaît très tôt chez la fille, au cours du rapprochement, et que celle-ci blâme la mère pour son manque de pénis, l’attitude conflictuelle du petit garçon à propos de son pénis semble apparaître plus tard : à la phase phallique. Ce qui, à cet âge, correspond chez le petit garçon à l’envie du pénis de la petite fille est une vague crainte d’être réenglouti par la mère. Le souci principal du garçon est donc de trouver des idéaux du moi autres-que-la-mère, auxquels s’identifier. Dans le développement normal du garçon, le castrateur menaçant semble être le père, et non la mère. (À cause de l’orientation de notre recherche, nous ne pouvions malheureusement que deviner cette dernière hypothèse et non la vérifier par du matériel direct de notre étude.)

À cause des différences dans les vicissitudes, propres à chaque sexe, du processus de séparation-individuation, il semble fort plausible que la tendance à une humeur fondamentale dépressive est plus grande chez les filles que chez les garçons. Mais, tant chez les garçons que chez les filles, le pouvoir de l’humeur de confiance en soi, spécifique de la sous-phase des essais, le rétablissement et la régénération de l’estime de soi et de la confiance en l’univers, dépendra généralement du rythme du « timing » selon lequel un sain narcissisme secondaire remplacera le sentiment de toute-puissance. La construction d’une estime de soi réaliste au cours de la sous-phase de rapprochement dépend en grande partie de la force agressive et active de la poussée de l’individuation, qui doit cependant être neutralisée.

Comme nous en avons discuté au chapitre vi, le rôle favorable de l’environnement prend une importance accrue au moment de la sous-phase de rapprochement. Un autre élément important est constitué par les mécanismes qui déclenchent les mécanismes d’identification et de désidentification et les processus d’intériorisation et d’extériorisation. Pour être optimaux, ils doivent être adéquats au sexe, c’est-à-dire différents chez les garçons et les filles.

Parmi les enfants dont nous avons parlé en détail, Bruce est un de ceux qui réussissaient le mieux à aborder de nouvelles situations avec enthousiasme, malgré l’adversité de l’environnement. Bruce connut une bonne période des essais, et fut brièvement perturbé par la dépression de sa mère. Il rassembla cependant ses forces et, après plusieurs revers, apprit à marcher autour de l’âge de un an. Il se servait de cette fonction nouvellement acquise pour explorer l’univers avec beaucoup de jubilation et de confiance. Ce caractère d’enthousiasme pour l’apprentissage et l’exploration persista chez Bruce. Elle semblait l’aider à se désidentifier de sa mère, à se tourner vers son père et à trouver du réconfort dans l’univers environnant. Cependant, son humeur fondamentale durant et après la phase de rapprochement oscillait entre l’enthousiasme et l’entêtement pensif. En plus de Bruce et Teddy, nous avions plusieurs autres cas de garçons chez qui l’humeur fondamentale préœdipienne, à la fin de la sous-phase de rapprochement, avait tendance à être positive et optimiste.

Donna, par ailleurs, l’enfant qui avait dans l’ensemble les plus grands dons innés, était déjà amortie au moment de la première période des essais. Elle n’était heureuse que si sa mère était dans son champ de vision. Elle ne pouvait investir avec confiance ni l’univers autre-que-la-mère, ni son propre self. Elle semblait, à certains moments, prudente à l’excès dans sa motilité. Bien qu’elle marchât et rampât au même âge que Bruce et exprimât plus tard, au cours de sa période des essais à proprement parler, une « histoire d’amour avec le monde », elle paraissait éprouver le fait de se séparer de sa mère comme une chose perpétuellement pénible et conflictuelle. Son humeur fondamentale, au cours de sa troisième année, était une indécision angoissée. À notre grande surprise, en dépit de son individuation supérieure (due à un talent supérieur et à un maternage apparemment « optimal »), son humeur jubilatoire des essais se transforma (au cours de ses vingtième et vingt et unième mois) en une humeur plus changeante que la normale.

L’accumulation des traumatismes de choc à la fin de la deuxième année et au cours de la troisième année fut sans doute un des principaux facteurs qui entraînèrent chez Donna des troubles du développement. À cause de son trait de caractère plus agressif que la normale, cela augmenta sa prédisposition à une névrose future. On pouvait discerner des manifestations de cette agressivité particulièrement grande dans sa toute première sous-phase (en particulier dans sa vie à la maison). Par la suite, ces manifestations disparurent et furent apparemment refoulées au cours de la sous-phase de rapprochement. Elles furent remplacées par des peurs précoces, par une prudence extrême et angoissée et une ambivalence exceptionnellement grande. En rapport avec cela, il nous faut noter que la mère de Donna était particulièrement intolérante face à ses propres élans agressifs et, donc, face également à l’agressivité des autres.

Sam, dont la phase symbiotique fut prolongée artificiellement, commença tardivement sa sous-phase des essais. Il rampa tard, et ne réalisa et ne maîtrisa la marche en position verticale qu’à l’âge, respectivement, de dix-sept et dix-huit mois, à l’apogée chronologique du rapprochement. À ce moment, son humeur ne devint jubilatoire que pour une brève période et se transforma rapidement en une angoisse et une excitabilité sans répit.

À partir de notre petit échantillon de trente-huit enfants, nous avons l’impression que l’humeur de confiance en soi et d’enthousiasme de la période des essais semblait s’étendre au-delà de la sous-phase de rapprochement, plus facilement chez ces enfants pour qui les premiers essais - les premiers mouvements pour s’éloigner de la mère - étaient agréables. C’était le cas de Bruce et de Teddy. Il semble que le plaisir des premières incursions dans l’univers autre-que-la-mère, plus que toute autre variable, aida l’enfant à traverser des difficultés ultérieures, lui permettant d’aborder de nouvelles situations avec une humeur positive et confiante.

Teddy retarda son éclosion, à notre avis de manière adaptative, mais également défensive (voir Mahler et McDevitt, 1968). Toutefois, après l’éclosion, il eut recours à tous les moyens possibles pour attirer et retenir l’attention de sa mère, pour attirer également l’attention des autres (faire des bouffonneries, exhiber son pénis, réfléchir son frère aîné en miroir, menacer sa mère de façon espiègle en dirigeant son pénis vers elle, etc.). Son agressivité précoce, qui allait au-delà de la force de la pression de son activité locomotrice croissante, peut avoir représenté, d’une part, une réaction tardive à la frustration, et, d’autre part, une identification en miroir à l’agresseur - son frère qui était son aîné de quatorze mois et demi (A Freud, 1936). Ses prouesses phalliques précoces semblaient, de prime abord, libres de toute réaction défensive. Ce n’est que plus tard, à l’apogée de la phase phallique et à l’amorce de la période phallique-œdipienne, que Teddy parut devoir faire face à l’angoisse de castration. Elle semblait, chez Teddy comme chez plusieurs autres garçons, être souterraine et s’intérioriser. On pouvait voir de la séduction réservée et, en même temps, de la défensivité, et occasionnellement de la colère, mais jamais d’hostilité ouverte contre la mère. (L’étude de la lutte possible avec le père ne nous était pas accessible dans le cadre de notre méthodologie.)

Le cas de Teddy et celui de son frère (que nous n’avons pas exposé ici en détail), ainsi que l’histoire de plusieurs autres de nos garçons, pourraient indiquer que le support actif et agressif de la fonction motrice chez les garçons les aidait à ne pas sombrer aussi facilement que les filles dans une humeur fondamentale dépressive au cours de la période préœdipienne. Mais, ainsi que nous l’avons montré précédemment, il y avait certaines exceptions à cette règle : c’était le cas des garçons chez qui des traumatismes de tensions, infligés par une interférence massive de la mère, créaient des obstacles au développement et chez qui le père représentait, parallèlement, un objet d’identification inadéquat.

Wendy différait de tous les autres enfants en ce qu’elle ne semblait jamais se défendre contre l’engloutissement symbiotique. En fait, il semblait qu’elle travaillait contre le processus de croissance maturative, qui rend le bambin de plus en plus prêt à se séparer, à distinguer les représentations du self de celles de l’objet. Comme nous l’avons décrit, Wendy tendait pendant très longtemps - à l’âge fort avancé de la quatrième sous-phase - à avoir une relation exclusive à sa mère ou à des substituts maternels, hommes ou femmes. Elle exigeait une relation duelle avec des adultes, alternant entre des comportements séducteurs et attachants et une agitation morose. Nous croyons qu’elle était la plus narcissique des cinq enfants choisis comme représentatifs, et qu’elle demeura beaucoup trop longtemps fixée au stade de l’identification en miroir à sa mère. Le refoulement était son principal mécanisme de défense. Elle était également la moins sociable des cinq enfants. Longtemps, jusque loin dans sa troisième année, son humeur fondamentale dépendait presque entièrement de l’humeur et de l’attitude de sa mère à son endroit et à l’endroit des personnes avec qui Wendy entrait en contact. L’ensemble de son développement, en aucune manière sévèrement perturbé, était substantiellement en retard.