54 Chapitre XVI. Dernières remarques à propos de la signification de la crise du rapprochement

Compte tenu de notre tâche spéciale, de notre cadre et de notre méthode particulière, la troisième année, surtout dans sa seconde moitié, devint, de façon empirique, la plate-forme de notre évaluation rétrospective du degré de structuration du moi, et de nos prévisions quant à la normalité future relative et la pathologie mineure ou intermédiaire de nos sujets. Nous avons tenté d’évaluer, à la phase phallique (dans quelques cas, à l’aide du matériel des séances de jeu, au cours de la première année également), l’issue des trois premières sous-phases du processus de séparation-individuation.

Nous avons pris conscience qu’il faut être extrêmement prudent et réservé lorsqu’il s’agit de faire des prédictions, même à court terme, car même celles-ci paraissent plutôt risquées. Notre étude montra cependant, sans équivoque (du moins quant à notre échantillonnage, nullement représentatif), qu’il y avait certains points tournants dans le processus de séparation-individuation, certains points nodaux dans la structuration, la maturation et le développement, au moment desquels certains événements sont particulièrement traumatiques. Ce sont, par exemple, la différenciation précoce du noyau du moi, le manque d’encouragement de la part de l’environnement, et un accroissement de l’agressivité non neutralisée dans la première période des essais, l’échec de la mère à libérer le corps du nourrisson au début de la phase de la crise du rapprochement, etc. Nous avons également trouvé des constellations dans lesquelles des situations traumatiques demeuraient éteintes jusqu’à ce que le processus de croissance atteigne ces points nodaux ou points tournants au moment desquels le traumatisme de tension refaisait surface et provoquait des troubles (des observations probables de la scène primitive accentuant les angoisses de castration, une intervention chirurgicale dans la famille, à un âge précoce, provoquant un accroissement de l’ambivalence, etc.).

Tout au long de la séparation-individuation, une des tâches les plus importantes du moi en voie d’évolution par rapport au développement consiste à faire face à la pulsion agressive liée à la conscience graduellement croissante d’être séparé. Le succès de cette entreprise dépend de la force du moi primitif, c’est-à-dire de l’égalité de sa structure (voir Weil, 1973). Cela permet à l’enfant d’utiliser l’agressivité neutre ou neutralisée au service du moi et l’aide à accepter d’être séparé sans être submergé par les angoisses propres à son âge : peur de perdre l’amour de l’objet, peur de perdre l’objet d’amour, angoisse de séparation et/ou angoisse de castration.

Nous avons appris que la progression du remplacement du principe de plaisir par le principe de réalité

- la progression de la conscience du processus intrapsychique de différenciation des représentations du self et des représentations d’objet par les processus d’identification - constitue une route tortueuse. Les deux voies principales, individuation contre séparation, la structuration du moi et la conscience d’être séparé, sont des développements parallèles. Le narcissisme primaire du nourrisson, la croyance en sa propre toute-puissance et en celle de ses parents, doit graduellement s’estomper, c’est-à-dire qu’il doit être remplacé par le fonctionnement autonome. La force agressive active du don inné - la poussée vers l’individua-tion - doit être investie d’énergie neutralisée sans empiétement indu de l’ambivalence.

Cela assurerait un début d’investissement du self avec un sain narcissisme secondaire, permettrait aux appareils du moi d’acquérir une autonomie secondaire, et enfin, mais non le moindre, permettrait d’investir le monde objectai d’une certaine mesure de libido neutralisée, favorisant ainsi la sublimation (E. Kris, 1955).

Notre étude limitée nous a fourni un aperçu quant à ce pourquoi le développement préliminaire vers le complexe d’Œdipe et la névrose infantile est lui-même si imprévisible. Mais elle nous a donné également une sorte de mandat de construire, avec un optimisme inébranlable et prudent, de meilleurs instruments, des théories psychanalytiques sur le développement plus sophistiquées, afin de comprendre le royaume « immémorable » et « inoubliable » de l’esprit, qui, croyons-nous, détient la clé de la prévention.

Jusqu’à maintenant, dans la situation psychanalytique, nous avons tenté de comprendre le royaume de l’esprit plus ou moins par empathie cénesthésique. Dans un temps futur, nous devrions pouvoir en arriver à une compréhension empathique-intellectuelle plus englobante des sensations écran et autres dérivés de la phase préverbale (cf. Anthony, 1961).

Au cours de ce travail, nous avons beaucoup appris sur les raisons pour lesquelles le développement harmonieux et constamment progressif, même dans des circonstances normalement favorables, est difficile, sinon impossible. C’était dû, avons-nous découvert, précisément au fait que la séparation et l’individuation dérivent et dépendent de l’origine symbiotique de la condition humaine, de cette même symbiose avec un autre être humain, la mère. Cela crée une nostalgie perpétuelle de l’état d’identification primaire (la toute-puissance primaire absolue de Ferenczi, 1913 [2009]), état réel ou fantasmé cénesthésiquement, état réalisé par le désir et absolument protégé, vers lequel, au plus profond de l’inconscient primitif originel, dans le royaume du soi-disant refoulement primaire, tend chaque être humain.

De plus, le développement harmonieux et constamment progressif de la personnalité est rendu extrêmement difficile par l’extraordinaire complexité de la tâche de l’être humain de s’adapter en tant qu’individu séparé aux dangers sans cesse croissants de la vie dans un univers contaminé et essentiellement hostile.

Il semble inhérent à la condition humaine que même l’enfant le plus normalement doué, qui a la mère la plus optimalement disponible, ne puisse traverser le processus de séparation-individuation sans crise, ni sortir indemne de la lutte du rapprochement, ni entrer dans la phase œdipienne sans difficultés au niveau de son développement (Mahler, 1971). En fait, ainsi que nous en avons discuté au chapitre vu, la quatrième sous-phase du processus de séparation-individuation ne connaît pas de point final unique, définitif et permanent.

Une des principales découvertes de notre travail concernait le fait que la névrose infantile a peut-être un précurseur nécessaire, sinon une première manifestation, dans la crise du rapprochement, à laquelle nous avons donc particulièrement porté attention dans notre livre. Elle se poursuit souvent longtemps dans la troisième année et peut entrecouper la phase phallique-œdipienne ; dans ce cas, elle interfère avec le refoulement et le passage réussi du complexe d’Œdipe (voir A. Freud, 1965 [1968] ; Nagera, 1966 [1969]).

Comme nous pouvons le voir, notre compréhension de la santé et de la pathologie peut dépendre en grande partie d’aspects du développement, dont les plus importants sont, à notre point de vue, l’évaluation qualitative des résidus des périodes symbiotique et de séparation-individuation.

Par croisement des théories structurales et psychanalytiques du développement, nous avons déjà en notre possession des instruments qui, s’ils sont utilisés pour faire avancer la théorie de la libido, pourront nous amener à une meilleure compréhension de l’éventail élargi des symptômes névrotiques de l’enfance et également de tout le cycle de la vie.

Nous oublions facilement le fait que le point culminant de la théorie de la libido qui détient la clé de la névrose, le complexe d’Œdipe lui-même, n’est pas seulement une théorie des pulsions, mais, et de manière tout aussi importante, une théorie des relations d’objet. Il y a une tendance à sous-estimer le pouvoir du moi et des précurseurs du surmoi à créer des conflits intrapsychiques aux premiers paliers du développement.

Nous avons le sentiment que notre compréhension de la névrose infantile pourrait profiter de l’intégration de données recueillies par observation et reconstruction des toutes premières phases de l’existence extra-utérine de l’enfant. Cela, à notre avis, pourrait s’enrichir considérablement par l’observation de la voie de la différenciation du nourrisson et de son désengagement de la matrice symbiotique, et par l’esquisse des premiers paliers du conflit intériorisé.

Dans notre travail clinique tout autant que dans nos observations des couples mère-enfant, nous avons rencontré - à notre propre surprise - des conflits du développement qui sont spécifiques à la phase, malgré les variations individuelles. Ceux-ci survenaient avec une régularité étonnante à partir de la seconde moitié de la deuxième année.

Comme l’a décrit l’auteur senior dans son travail pour le Festschrift pour Heinz Hartmann (Mahler, 1966 b), c’est précisément au moment où l’enfant est au comble de son délire de toute-puissance - à l’apogée de la période des essais - que son narcissisme est particulièrement vulnérable au danger de déflation.

À cette époque, environ à partir du quinzième ou du seizième mois, le bambin développe une conscience claire d’être lui-même séparé. A la suite de la réalisation maturative du moi, culminant dans la locomotion libre en position verticale et dans un développement cognitif avancé, le bambin se trouve confronté à une réalité neuve et troublante, face à laquelle il ne peut plus maintenir le délire de sa grandeur toute-puissante.

Dans la troisième sous-phase du processus de séparation-individuation, la période de rapprochement, alors que l’individuation évolue rapidement et que l’enfant l’exerce jusqu’à la limite, il devient de plus en plus conscient d’être séparé et commencera à avoir recours à toutes sortes de mécanismes pour faire face, en partie intériorisés et en partie encore agis, afin de dénier le fait d’être séparé. Un de ces mécanismes que l’on rencontre le plus souvent est la demande incessante du bambin d’avoir l’attention et la participation de sa mère. Mais, ainsi que nous l’avons déjà dit, les processus d’intériorisation se déroulent à ce moment à une très grande rapidité, édifiant des structures qui contribuent à l’autonomie du moi indépendant de l’univers extérieur.

Le bambin junior prend graduellement conscience que ses objets d’amour, ses parents, sont des individus séparés ayant leurs intérêts propres. Il doit, graduellement et douloureusement, renoncer à la fois au délire de sa propre grandeur et à sa croyance en la toute-puissance de ses parents. Le résultat en est un accroissement de l’angoisse de séparation et une dési-dentification d’avec la mère, en même temps que des luttes coercitives dramatiques avec elle (à un degré moindre, à notre avis, avec le père). Cela est le point tournant que nous avons appelé la crise du rapprochement.

L’origine de la lutte du rapprochement se situe dans le dilemme humain spécifique à l’espèce qui naît du fait que, d’une part, le bambin est forcé, par la maturation rapide de son moi, de reconnaître qu’il est séparé, alors que, d’autre part, il est encore incapable de rester tout seul et aura encore besoin de ses parents pendant de nombreuses années.

Il y a trois situations de l’enfance très importantes et génératrices d’angoisse, susceptibles de se poursuivre au-delà de la deuxième année de la vie, qui convergent dans la période de rapprochement : 1) la peur de perdre l’objet est partiellement atténuée par l’intériorisation mais se trouve également compliquée du fait de l’introjection des demandes parentales ; non seulement cela signifie le début du développement du surmoi, mais cela s’exprime également par la peur de perdre l’amour de l’objet. Cette peur se manifeste à son tour par une réaction très sensible à l’approbation ou à la désapprobation du parent ; 2) il y a une plus grande conscience des sensations et pressions corporelles, amplifiée par une conscience des sensations fécales et urinaires pendant la période d’apprentissage de la propreté ; 3) dans la plupart des cas, il y a une réaction à la découverte - un peu plus précoce que nous ne l’avions cru - de la différence anatomique des sexes, qui précipite prématurément l’angoisse de castration ou l’envie du pénis.

Les forces du développement permirent à plusieurs de nos enfants de résoudre le conflit du rapprochement et d’accéder à des niveaux plus élevés et élargis de relation d’objet et de fonctionnement du moi, même si certains développèrent des troubles passagers du développement. En 1963, l’auteur senior a en outre fait observer que notre étude a montré que le « nour-risson-bambin normal est attentif et habituellement habile à extraire des provisions émotionnelles et la participation de sa mère malgré parfois des circonstances adverses ». Nous avons appris plus de détails au sujet des mécanismes d’adaptation et de défense (précurseurs des défenses ultérieures) grâce auxquels l’enfant réussit à écarter ces influences, qui viennent encore partiellement de l’environnement, qui entravent la réalisation de l’autonomie secondaire de la structure du moi de plus en plus cohésive.

Chez certains enfants, cependant, la crise du rapprochement entraîne une grande ambivalence et même un clivage du monde objectai en « bon » et « mauvais », dont les conséquences pourront plus tard s’organiser en symptômes névrotiques de type narcissique. Chez d’autres enfants, des îlots d’échec dans le développement peuvent entraîner une symptomatologie border-line à la période de latence ou à l’adolescence ' .

Une fixation au niveau du rapprochement peut s’observer de temps à autre parmi l’éventail sans cesse plus grand des patients, enfants et adultes, qui de nos jours viennent chercher notre aide. L’angoisse de castration est leur angoisse la plus profonde ; leurs affects peuvent être dominés par une rage narcissique accompagnée d’accès de colère, susceptible de s’atténuer et de se transformer en capitulation altruiste (A. Freud, 1936 [1964]). À notre avis, on peut chercher et trouver leur conflit fondamental dans la lutte narcissique primitive qui était agie dans la crise du rapprochement, mais qui peut être devenue un conflit intérieur central tenant essentiellement à l’incertitude de leur sentiment d’identité (Erikson, 1959).

En terminant, nous voudrions indiquer le rapport existant entre la crise du rapprochement et la névrose infantile dans la conception classique. A notre avis, une compréhension de la fixation à la crise du rapprochement éclaire la genèse de la névrose chez ces patients en particulier dont le problème central est ce que Maurice Bouvet (1968) a décrit comme étant celui de trouver la « distance optimale » entre le self et le monde objectai. Il y a une oscillation entre la nostalgie de fusionner avec délices à la représentation du bon objet, avec la mère symbiotique « toute bonne » d’autrefois (du moins dans le fantasme), et la défense contre son réengloutissement, qui entraînerait la perte de l’identité de soi autonome.

Ces mécanismes sont la conséquence du conflit de base qui survient sous sa forme fondamentale et primitive au cours de la sous-phase de rapprochement. Les processus complexes de développement de la sous-phase de rapprochement et la résolution réussie ou non de celle-ci affectent indubitablement la façon dont l’enfant négociera par la suite la crise œdipienne.

La tendance au clivage du monde objectai, qui peut constituer la solution de l’enfant face à la souffrance causée par la nostalgie et les pertes de la crise du rapprochement, doit rendre compte des difficultés plus grandes au moment de la résolution des conflits complexes et liés à l’objet de la période œdipienne, favorisant l’ambivalence et jetant un éclairage inquiétant sur le développement œdipien et postœdipien de la personnalité.

C’est de cette manière, parmi plusieurs autres, qu’à notre avis la névrose infantile devient clairement visible à la période œdipienne ; mais elle peut être formée par le destin de la crise du rapprochement qui la précède.