Appendice A. Les données disponibles

Les mères et les enfants

Au cours des années pendant lesquelles se déroulèrent le projet pilote (1959-1962) et la recherche plus formelle (1962-1968), nous avons étudié trente-huit enfants et leurs vingt-deux mères. Nous avons de plus en plus, au cours des ans, centré notre attention sur une étude plus intensive des enfants avec lesquels nous avons travaillé depuis 1962. Notre travail intensif auprès de ces derniers a profité d’un enrichissement cumulatif des concepts depuis nos premières observations pilotes jusqu’à nos dernières études plus formelles de couples additionnels mère-nourrisson. Des contacts périodiques avec plusieurs des enfants du deuxième groupe se sont poursuivis à la suite des principales périodes de l’étude intensive. Un résumé des caractéristiques de ces enfants et de leurs parents apparaît dans le tableau 1.

Les données brutes

Notre orientation était constamment bipolaire, le sujet observé étant toujours l’unité duelle mère-enfant. Les sources de données les plus valables étaient les observations des couples mère-bébé par les observateurs

Tableau 1. — Résumé des caractéristiques sélectionnées chez des sujets de la recherche

Groupe I - sept. 1959-janv. 1962,17 enfants de 16 mères Groupe II - janv. 1962-juin 1968, 21 enfants de 13 mères

Caractéristique

Groupe 1

Groupe II

A. ÂGE

1.    Âge moyen au moment de l’entrée dans notre étude . . .

2.    Éventail des âges à l’entrée

3.    Âge moyen à la fin de la participation régulière.........

4.    Éventail des âges à la fin1. . .

5.    Durée moyenne de participation ..................

13 mois 1-27 mois

31 mois 20-40 mois

18 mois

2 mois 1/2 1 semaine-10 mois

31 mois 7-48 mois

28 mois 1/2

B. SEXE

6.    Nombre de garçons.......

7.    Nombre de filles.........

8

9

12

9

C. PARITÉ2

8.    Aîné..................

9.    Deuxième..............

10. Né plus tard que deuxième . .

11

3

1

3

12

6

D. NOMBRE DE FRÈRES ET SŒURS DANS L’ÉTUDE3

11.    Nombre de familles ayant un enfant dans l’étude...........12

12.    Nombre de familles ayant deux enfants dans l’étude..........8

13.    Nombre de familles ayant trois enfants dans l'étude..........2

14.    Nombre de familles ayant quatre enfants dans l’étude.........1

E. ÂGE DES PARENTS4

15.    Âge moyen des mères à l’entrée dans l’étude.......

16.    Éventail des âges des mères à l’entrée..............

17.    Âge moyen des pères à l’entrée................

18.    Éventail des âges des pères à l’entrée ...............

Données

incomplètes

Données

incomplètes

Données

incomplètes

Données

incomplètes

31 ans

25-43    ans 36 ans

26-65    ans

F. ÉDUCATION DES PARENTS4

19.    Éducation moyenne des mères (en nombre d’années).....

20.    Éventail de l’éducation des mères (en nombre d’années)

21 - Éducation moyenne des pères (en nombre d’années).....

22. Éventail de l’éducation des pères (en nombre d’années)

Données

incomplètes

Données

incomplètes

Données

incomplètes

Données

incomplètes

15,3 ans 12-18 ans (du lycée à la maîtrise)

16,7 ans 12-20 ans (du lycée au doctorat)

Caractéristique

Groupe 1

Groupe II

G. RELIGION DES FAMILLES

 

 

(ET DES ENFANTS)5

 

 

23. Protestants ............

7(8)

5(10)

24. Juifs .................

3(3)

4(5)

25. Catholiques............

4(4)

2(4)

26. Mixtes................

3(3)

2(2)

1.    Certains enfants demeurèrent avec nous, pour diverses raisons, jusqu’à plus de trente-six mois, ils ne firent cependant l'objet de notre étude que jusqu’au trente-sixième mois.

2.    Nous ne possédons pas cette information pour deux enfants du groupe I ; ici le total est de 15 au lieu de 17.

3.    Il n’y aurait aucun sens à diviser cette catégorie en sous-groupes. Il nous faut toutefois souligner que le grand nombre d’enfants nés en deuxième ou plus tard dans le groupe II tient au fait que plusieurs d’entre eux sont les frères ou sœurs de nos premiers enfants.

4.    Ces données sont incomplètes pour les parents du groupe I. Dans l’ensemble cependant, elles sont assez similaires à celles du groupe II.

5.    Les chiffres sont donnés pour le nombre de familles de chaque religion et (entre parenthèses) pour le nombre d’enfants faisant partie de l'étude.

participants et non participants (ces derniers étant derrière un miroir unidirectionnel). De plus, nous avons filmé les enfants individuellement et en interaction avec leur mère. Plus tard, surtout au cours de la troisième année de la vie, on ajouta des observations des bambins en tant que groupe. Nous avons également découvert que, pour la compréhension des bambins seniors (troisième année), des séances de jeu individuelles étaient d’une grande importance. Nous avons également institué des tests, des entrevues avec les pères, et des visites à domicile55. Un résumé complet du genre de données disponibles est fourni dans le tableau 2. Dans ce qui va suivre, nous ferons des commentaires sur chaque partie du processus de collecte des données. La numérotation dans la section suivante correspond aux éléments numérotés dans le tableau 2.

Tableau 2. — Collecte des données

.

 

Type de données

Fréquence

Moment

Méthode

Rapporteur

1) Observations participantes.

Une ou deux fois la semaine, pour chaque couple mère-enfant ; approximativement 40 observations dictées chaque mois.

Toute la durée.

Rapport dicté de 2-4 pages décrivant le comportement de l’enfant, l’interaction mère-enfant, le comportement de la mère dans le groupe, ses commentaires sur son enfant et elle-même, et la personnalité de la mère.

Psychiatres de la recherche, observateurs participants seniors en charge de la pouponnière et de la pièce des bambins.

2) Observations coordonnées faites par les observateurs participants et non participants.

Hebdomadaires jusqu’à 9 mois ; bihebdomadaires 9-18 mois ; mensuelles plus de 18 mois ; approximativement 25 observations dictées par mois.

Dernières cinq années de notre collecte des données.

Observations de 30-50 minutes des couples mère-enfant. Rapport courant de 2-5 pages.

3 observateurs participants et observateurs non participants.

3) Observations des domaines.

Approximativement 20 par mois.

Dernières quatre années de notre collecte des données.

Formulations et jugements inférés (avec exemples). Relevées dans huit domaines. Sélectionnées pour leur rapport au processus de séparation-individuation. 2-3 pages.

Observateurs non participants.

4) Entrevues avec la mère.

Hebdomadaires.

Toute la durée.

Rapport dicté de 3-5 pages sur le développement de l’enfant, la relation parent-fratrie-enfant et les événements familiaux.

Psychiatres de la recherche, observateurs participants seniors.

5) Entrevues avec le père.

Une ou deux fois par année.

Toute la durée (mais moins régulièrement au début).

Rapport dicté de 4 pages sur le développement de l’enfant et la relation père-enfant.

Psychiatre de la recherche.

6) Films sur les couples mère-enfant enregistrant des séquences choisies de comportement.

D’après une ligne chronologique pertinente à chaque sous-phase.

Toute la durée {mais de façon plus systématique plus tard).

Film de la mère et de l’enfant depuis l’intérieur de la pièce. Observations dictées sur le film, décrivant le comportement du couple mère-enfant.

Des notes sur les films sont préparées pour décrire les séquences des films.

Photographe de la recherche.

7) Visites à domicile.

Approximativement une visite bimensuelle informelle de 2-3 heures.

Toute la durée, mais irrégulièrement au début et systématiquement par la suite.

Rapport dicté de 4-5 pages sur le comportement de la mère (occasionnellement du père) et de l’enfant dans le cadre de la maison, surtout en contraste avec le comportement dans le cadre du groupe du Centre.

Observateurs participants seniors et observateurs participants.

8) Tests sur le développement des enfants.

Tests passés par chaque enfant au moins 4 fois, approximativement à 5,10, 18 et 30 mois.

Toute la durée.

Traitement des tests standards sur le développement et préparation des profils de développement.

Personne spécialisée dans les tests pour enfants (n’étant pas membre de notre équipe de recherche).

9) Tests de personnalité des mères.

Évaluation psychologique initiale de toutes les mères.

Une fois pour chaque mère.

Batterie de tests projectifs.

Psychologue clinicien (n’étant pas membre de notre équipe de recherche).

10) Observations du groupe de bambins seniors.

Chaque session du groupe de bambins.

Depuis le début du groupe de bambins.

Rapports dictés de 2-4 pages.

Observateurs participants.

11) Séance individuelle de jeu avec les bambins seniors.

Hebdomadaire le temps de la présence dans le groupe des bambins et un an par la suite.

Deux dernières années du groupe plus l’année du suivi.

Un membre du personnel travaillait avec chaque enfant dans la salle de jeux.

Observateurs participants seniors et psychiatres.

1. Dans la mise en place et la programmation de nos observations participantes, nous avons développé deux objectifs : 1) couvrir de façon consistante, même brève, chaque visite mère-nourrisson (bloc quotidien) ; 2) obtenir des observations détaillées et sélectionnées dans des domaines qui nous paraissaient particulièrement importants pour nous. Ces dernières observations étaient coordonnées, aussi souvent que possible, à un rapport courant d’un observateur non participant (voir plus loin) couvrant la même période. (Nous avons dû nous arranger du fait que la participation souple - et, autant que possible, compatible avec notre étude -, établie afin de nous conformer à ce qui convenait aux mères et à ce qu’elles préféraient, créerait souvent des problèmes d’organisation.)

Les observateurs participants fonctionnaient dans la pièce avec les mères et leurs enfants. Nous sommes même devenus réalistes à propos du fait qu’une partie du temps et de l’attention de l’observateur participant était accaparée par la « participation » plus que par l’observation. Maintenir l’atmosphère, « veiller à la bonne marche des choses », et l’interaction avec les mères pour que les « choses continuent à se dérouler », demandait temps et efforts et devait sans cesse être présent à notre esprit, en même temps que la nécessité de recueillir des données d’observation. Nous avons répondu à cette double exigence en assignant pour chaque séance à un observateur participant la responsabilité de la bonne marche des choses : cette personne accueillait les mères, les aidait, si nécessaire, à enlever le manteau de leurs bébés, leur offrait à boire, gardait un œil sur le nourrisson quand sa mère s’absentait pour une entrevue, tentait de ranimer la conversation si les silences devenaient gênants. Bref, elle veillait surtout aux exigences du moment. Elle préparait également le bloc quotidien des visites de chaque couple mère-enfant, qui incluait seulement les faits saillants : heure d’arrivée et de départ, événements particuliers, humeur dominante. De plus, elle rédigeait ensuite un rapport d’observations approfondi sur ces couples mère-enfant avec lesquels elle avait eu un contact particulier ou qu’elle avait pu observer plus en détail.

Le ou les autres observateurs participants (habituellement au moins un, mais à certains moments deux ou plus) pouvaient porter toute leur attention sur un couple particulier mère-enfant. Ils pouvaient faire des observations coordonnées, minutées et détaillées (en même temps qu’il y avait une observation non participante, faite à partir de la cabine), et pouvaient quitter la pièce pour dicter leurs observations avec un minimum de retard et d’oubli.

Nous avons développé des lignes directrices pour la rédaction des rapports, indiquant que l’attention de l’observateur devait toujours tenir compte du double pôle, c’est-à-dire se porter sur le couple mère-enfant plutôt que sur l’un ou l’autre seulement ; qu’ils devaient se sentir libres de se servir de leur empathie pour comprendre ce qui se passait chez l’enfant, chez la mère, et entre les deux, et qu’ils devaient penser et observer par séquences de comportement et de motivation. Nous voulions donc que les observateurs pensent en termes de grandes unités signifiantes de comportement et se servent de leurs propres pensées et expérience pour organiser les phénomènes ; en même temps, nous leur demandions d’appuyer leurs énoncés par des faits détaillés de comportements observés de façon précise. Cela peut sembler un ordre large, et il l’est au départ ; cependant, nous avons découvert qu’avec de la pratique, la faculté d’observer et de retenir des observateurs participants s’accroissait. Leur connaissance, acquise avec le temps, de l’unité mère-enfant observée, et des autres unités mère-enfant offrant des points de comparaison et de contraste les aidait considérablement.

Il devrait être clair dès maintenant que les observateurs fonctionnaient plus comme des cliniciens sensibles que comme des caméras : nous comptions sur leur expérience pour comprendre les phénomènes en dépit d’une subjectivité potentielle. Nous avons tenté d’atténuer les effets de cette subjectivité potentielle en multipliant le nombre des observateurs, en répétant les observations à différents moments, et en organisant des discussions lors de réunions cliniques hebdomadaires.

2. Les observations coordonnées des couples mère-enfant étaient faites par des observateurs non participants depuis une cabine ayant un miroir unidirectionnel, pendant des périodes d’environ trente minutes ou plus à la fois. On ne s’en tenait pas de façon rigide aux limites de temps. Par exemple, on n’interrompait pas l’observation d’une séquence intéressante parce que le temps était écoulé ; l’observateur non participant avait plutôt instruction de rester là jusqu’à ce que telle séquence en particulier (par exemple le retour de la mère d’une entrevue et la réaction de son enfant) soit complétée. Très, tôt, nous avons abandonné l’idée de couvrir continuellement, depuis la cabine, ce qui se passait ; cela était impossible dans le cadre de notre recherche, surtout parce que nos sujets venaient souvent et pour de longues périodes.

Plus tard, pendant au moins deux ou trois ans, nous nous sommes constamment arrangés pour que l’observateur non participant coordonne son rapport courant sur un couple mère-enfant avec l’observateur participant, pour qu’il y ait au moins deux rapports détaillés sur la demi-heure d’observation. Dans cette double observation, nous nous sommes fiés aux observations non participantes pour ce qui est de la justesse des séquences et de l’exactitude des détails descriptifs de comportement. Néanmoins, nous encouragions également les observateurs non participants à faire des exposés sommaires plutôt que de se limiter à une description mécanique des événements. Les instructions données aux observateurs non participants insistaient aussi sur le fait qu’ils devaient observer l’interaction mère-enfant plutôt que l’un ou l’autre partenaire de l’unité.

Ces observations coordonnées avaient une histoire intéressante, reflétant une coordination graduelle de certains des aspects plus formels et de certains des aspects plus cliniques de la recherche. Au début, les observateurs non participants ne faisaient qu’une évaluation de différents comportements derrière leur miroir unidirectionnel (voir les « évaluations du comportement », appendice C). L’auteur senior trouva que si on n’élaborait pas la description clinique, si on ne donnait pas un exposé clinique raisonné des phénomènes évalués, surtout par la comparaison des petits bébés avec les bambins, en se servant des mêmes critères d’évaluation, les évaluations étaient trompeuses et ne pouvaient être intégrées ni au reste de la recherche, ni dans le développement de ses hypothèses. En d’autres termes, ces échelles d’évaluation étaient comme telles inutilisables par le personnel de la recherche, orienté essentiellement vers la clinique, qui était impliqué dans une étude au jour le jour des données. Ils demandèrent donc aux évaluateurs d’écrire leurs observations en plus de fournir l’évaluation elle-même et de donner des raisons détaillées de telle évaluation spécifique dans telle circonstance. Cela amena le principal investigateur à une découverte importante concernant les chances et la valeur de coordonner et de réunir l’approche clinique systématique et l’approche méthodologique plus formelle

- et ce fut aussi l’occasion d’une coopération entre le psychanalyste comme chercheur et le chercheur d’orientation psychanalytique. À la fin (dans notre dernier cadre, à l’étage supérieur), après que nous eûmes laissé tomber les évaluations elles-mêmes, nous en sommes arrivés à cet arrangement que nous venons de décrire (coordination des observations participantes et non participantes) - procédé que nous avons trouvé très fructueux.

3. En plus du rapport courant, il y avait aussi des observations de domaines spécifiques, qui représentaient pour l’observateur clinicien des substituts très valables aux évaluations antérieures. On donnait comme instruction aux observateurs de définir et de commenter les observations de domaines. (Cela fut introduit et élaboré soigneusement par le docteur Kitty La Perrière pendant sa participation comme psychologue observateur participant, dans les années 1963-1966.) Les domaines furent choisis pour leur pertinence par rapport aux sous-phases du processus de séparation-individuation, précisé dès 1962. C’était l’activité locomotrice, l’activité sensori-motrice, les relations d’objet (la mère et les autres), la relation aux objets inanimés, les réactions à la souffrance et à la frustration, l’agressivité et l’ambivalence, les vocalisations, aussi bien que l’affect, l’humeur, le corps et le self.

Afin de favoriser un ensemble d’observations relativement indépendantes de la part des observateurs non participants, surtout après que l’auteur senior eut développé son hypothèse des sous-phases, nous avons tenté de restreindre leur interaction avec le reste du personnel. Règle générale : ils ne participaient pas aux réunions du personnel ; ils n’étaient pas familiers avec la théorie des sous-phases et les caractéristiques du comportement hypothétiquement liées aux sous-phases ; ils n’avaient pas une connaissance approfondie du matériel autre que le leur concernant les couples mère-enfant. Il ne fut pas rare que cette isolation relative nous confrontât à des problèmes personnels parce que le travail de ces observateurs non participants exigeait de nombreux talents (aisance et facilité à écrire et une bonne sensibilité clinique aux transactions entre la mère, l’enfant et les autres) ; le travail était cependant du niveau d’un assistant de recherche (puisque nous avons tenté de tenir ces observateurs coupés de la plus grande part de notre travail d’élaboration) et il offrait donc peu d’interaction et relativement peu de feed-back. Il y avait un grand roulement de personnel pour ce travail, et nous n’avons réussi à maintenir une distance efficace entre ces observateurs et le reste du personnel que pendant un an.

4.    Les entrevues avec les mères avaient lieu chaque semaine, parfois dans la pouponnière, parfois dans une pièce séparée avec ou sans la présence de l’enfant. Dans le premier local, en partie à cause de l’exiguïté des lieux, nous avions souvent le nourrisson avec la mère pendant l’entrevue. De plus, à l’époque, la présence de l’enfant n’était pas contraire à nos intérêts, et sa présence ou son absence était déterminée par sa tolérance à être séparé de sa mère. Le but de ces entrevues était d’abord d’observer l’interaction mère-enfant sur le développement de l’enfant dans un cadre plus intime et isolé du reste du groupe et de recueillir des informations de la part de la mère sur le développement de l’enfant, la vie à la maison et les événements familiaux. Chaque mère rencontrait régulièrement en entrevue la même personne et, avec le temps, elle développait avec elle une relation soutenue. Plus tard, surtout lorsque le docteur McDevitt se joignit au projet en 1965, le centre d’attention se déplaça sur l’investigation et l’étude minutieuse et soignée des réactions à la séparation.

5.    Dans notre effort pour obtenir un tableau d’ensemble du cours du développement de nos sujets, nous avons cru indispensable d’avoir des entrevues avec les pères. Nous étions conscients depuis longtemps qu’il nous fallait des informations supplémentaires sur la personnalité du père, son rôle dans la famille, son attitude envers l’enfant et leur interaction, et surtout la relation spécifique de l’enfant à son père. Dès le début de la recherche, nous avions placé des observateurs dans la pièce. Nous avons bientôt constaté que plusieurs des enfants semblaient répondre positivement à un des psychiatres de la recherche, le principal membre mâle de l’équipe de recherche, le docteur M. Furer, qui, à cette époque, était souvent dans la pouponnière. Nous présumions que cette réaction était liée à la relation des enfants avec leur père, la plupart d’entre eux étant, aux dires des mères, d’une même nature bienveillante1.

Après que le docteur John B. McDevitt se fut joint à notre projet, il introduisit des contacts plus systématiques et définitifs avec les pères. Afin de recueillir des informations et de se former une impression à propos des pères, et surtout de l’interaction de l’enfant avec son père, le psychiatre de la recherche institua une série d’entrevues occasionnelles avec les pères. Ceux-ci répondirent avec intérêt et enthousiasme. Ils avaient tendance à interpréter d’abord les entrevues comme des demandes d’information sur leur enfant, qu’ils étaient disposés à donner, se sentant compétents en la matière (à certains moments, avec plus d’objectivité que les mères). La plupart d’entre eux se sentaient libres de parler de leur relation avec leur enfant, certains la reliant à leur histoire passée ou à des expériences en psychothérapie.

En plus de ces entrevues, nous avions aussi des jours des Pères à la pouponnière, jours où, si possible, c’était les pères qui amenaient leurs enfants. Cela nous permit d’observer l’interaction dans le cadre qui nous était le plus familier et où nous avions des points de comparaison avec l’interaction mère-enfant.

6. Nous continuions de considérer nos enregistrements cinématographiques comme de la documentation plutôt que comme des données brutes. Notre but était d’avoir à notre disposition un dossier longitudinal sur le comportement relatif aux sous-phases, pour chaque couple mère-enfant. La programmation du film suivait l’âge chronologique aussi bien que les sous-phases du processus de séparation-individuation, puisque nous avions l’intention de rendre possibles des comparaisons « en coupe » de nos enfants à différents niveaux d’âge. Enfin, les films étaient plus sélectifs qu’ex-haustifs. Nous prenions des échantillons de comportements que nous jugions pertinents, et, en règle générale, ne filmions pas le même comportement deux fois à des moments rapprochés simplement parce qu’ils se produisaient.

On filmait depuis la pouponnière et la pièce des bambins plutôt que d’une position fixe dans une cabine. Et, de la même façon que l’emplacement n’était pas fixe, les moments du film n’étaient pas fixés non plus. Ainsi, surtout au début, on laissait un grand choix au jugement du photographe, qui devait donc être un membre actif de l’équipe de recherche et non un simple technicien. La variabilité de l’emplacement de la caméra et celle du timing furent très profitables à notre étude. Cependant, lorsque nous avons constaté qu’un certain degré de directivité était nécessaire pour assurer la comparabilité des dossiers cinématographiques sur les différents couples mère-enfant, nous avons établi des lignes directrices ayant trait à la fréquence et à la durée du film, ainsi que des directives générales concernant le contenu de ce qui devait être filmé. Lorsque nous avons formulé les sous-phases, nous avons introduit le film pour l’âge de cinq mois environ, puis à des intervalles fixes à l’intérieur de chaque sous-phase. Nous avons également ajouté le film systématique de l’enfant lorsque sa mère était absente de la pièce au moment de son retour56.

Un dossier longitudinal complet d’un couple mère-enfant prend approximativement 1 000 mètres, avec des périodes de film plus ou moins fréquentes dépendant du rythme de développement de l’enfant dans le processus de séparation-individuation. Ce qui fut le plus important pour notre étude, c’est l’utilisation de ces films pour faire des comparaisons « en coupe » d’un enfant à l’autre. Jusqu’à maintenant huit ou neuf films traitant de tel sujet ont été constitués à partir de nos dossiers sur les couples mère-enfant pour illustrer 1) les sous-phases du processus de séparation-individuation, 2) une étude préliminaire des humeurs fondamentales, 3) les moments importants de l’interaction mère-enfant, comparant deux enfants de la même mère, 4) la permanence de l’objet, 5) l’adaptation et la défense in statu nascendi, 6) des aspects du processus de séparation-individuation en tant que liés à la reconstruction, 7) les réactions à la séparation et 8) des aspects du développement de la permanence de l’objet libidinal. De plus, l’auteur senior a constitué plusieurs bobines pour des fins d’enseignement auprès des étudiants des instituts psychanalytiques de New York, de Philadelphie et d’ailleurs. Nous avons commencé à organiser une filmothèque avec une classification à la fois longitudinale et « en coupe » des dossiers cinématographiques. Tous nos films sont accompagnés de notes (dactylographiées et classées dans les carnets de notes).

7. Le pattern des visites à domicile subit un changement graduel. À l’origine, elles étaient plutôt rares et avaient tendance à prendre un aspect formel, altérant donc la qualité des événements observés. A mesure que les visites à domicile se firent plus fréquentes et qu’elles furent assignées à des personnes spécifiques qui pouvaient arriver à la maison avec une certaine régularité et que les mères apprirent à connaître, nous avons mieux réussi, bien sûr à des degrés variables, à être témoins de moments dans la journée assez représentatifs de la vie des familles visitées, et en particulier des soins routiniers (repas, toilette) de l’enfant qui faisait partie de notre étude. Les mères en vinrent à accepter fort bien notre suggestion qu’elles poursuivent leur journée comme d’habitude, nous permettant une certaine connaissance du climat et des activités qui semblaient propres à telle famille donnée. En général, les visites avaient lieu le matin et pendant la semaine de travail. Dans la majorité des cas, cela rendait impossible d’observer l’interaction des pères (et parfois des aînés) avec la mère et l’enfant, bien que, de temps à autre, les pères fussent aussi à la maison.

Nous étions intéressés par les différences possibles dans le fonctionnement de l’enfant ou du couple mère-enfant à la maison et au Centre, et, avec le temps, nous avons été frappés par de telles différences, au moins dans un domaine important : la vocalisation et, plus tard, la verbalisation. Elles semblaient de façon marquée se produire moins souvent au Centre qu’à la maison, et cela était confirmé tant par les comptes-rendus de la mère que par nos propres observations comparatives. Plusieurs facteurs contribuent probablement à cette différence ; un de ces facteurs importants est, à notre avis, lié au fait que la communication verbale prend ses racines dans la relation intime, duelle, entre la mère et le nourrisson - intimité que l’on retrouve beaucoup plus à la maison que dans un cadre, même familier, comme le nôtre.

8. On faisait régulièrement passer des tests aux enfants, ainsi que nous l’avons indiqué dans le tableau 2. La personne d’expérience (du Child Study Center, New Haven) qui faisait passer les tests aux enfants donnait une description complète et détaillée des observations et des élaborations en plus de préparer le profil du développement de l’enfant.

9.    Une batterie de tests psychologiques standards (Wechsler Adult Intelligence Scale, Rorschach, The-matic Apperception Test) était utilisée pour faire passer des tests aux mères, et un rapport complet était préparé.

10.    On effectuait les observations des bambins seniors comme les observations participantes de la pouponnière. Celles-ci ne furent bien sûr ajoutées que lorsque nous eûmes une pièce pour les bambins seniors, mais c’était assez tôt dans notre étude. Ce qui était au centre de l’observation, c’était : le comportement de l’enfant, l’interaction avec ses pairs, la relation à la jardinière-observatrice, et l’utilisation du matériel de jeu. L’interaction mère-enfant était réduite au minimum (les mères n’étaient généralement pas présentes), mais notre intérêt continuait de se porter sur ce que l’enfant faisait de cette absence elle-même et de la réunion.

11.    Enfin, des séances de jeu individuelles complétaient nos observations sur les enfants plus âgés. Une de leurs principales raisons d’être était d’approcher de plus près les fantasmes et le jeu (maintenant) plus riches de ces enfants. Dans des séances individuelles, on pouvait observer l’élaboration des fantasmes avec moins d’interruptions. Avec trois enfants, nous les avons poursuivies bien après qu’ils eurent atteint l’âge de la maternelle (quatrième année).

Réunion du personnel : efforts de synthèse

Au cours des années que dura l’étude, nous avons tenu régulièrement deux sortes de réunions. Ces réunions portaient sur les données brutes (les observations rapportées) et les données fournies par nos différentes tentatives pour organiser le matériel (qui seront décrites plus loin dans cette section).

1.    La réunion bihebdomadaire du personnel clinique, à laquelle assistait presque tout le personnel, à l’exception des observateurs non participants, était le foyer de l’utilisation immédiate des données. Le fait que plusieurs personnes avaient observé la même situation était utilisé dans une discussion libre et spontanée qui permettait de se rappeler les observations et fournissait une comparaison des impressions et une formulation du tableau général tel qu’il émergeait à partir de la mosaïque des impressions individuelles.

A certains moments, on programmait une révision de tel couple spécifique mère-enfant. Les notes d’observation et les souvenirs personnels trouvaient un complément et une stimulation valables dans le vision-nement du dossier cinématographique longitudinal sur le couple mère-enfant qui faisait l’objet de la discussion. A d’autres moments, deux couples mère-enfant étaient choisis pour une discussion comparative, par exemple des enfants de même âge ayant des patterns différents de développement, ou peut-être les différents enfants d’une même mère. Alors on avait recours aux films en coupe.

Les réunions du personnel s’avérèrent extrêmement utiles pour aiguiser nos capacités d’observation, en améliorant les techniques d’observation et de consignation, et, ce qui est plus important, en approfondissant notre connaissance du sujet - le processus de séparation-individuation. Le matériel issu de ces réunions était consigné sous la forme de minutes de réunions. Ces résumés périodiques et informels devinrent eux-mêmes partie du dossier régulier sur les données disponibles.

2.    Les auteurs de ce volume et d’autres membres seniors du groupe de recherche tenaient fréquemment des réunions de recherche d’une durée approximative de trois heures. On discutait alors, entre autres choses, de problèmes de méthodologie et de stratégie de recherche. Plusieurs des formulations concernant les procédés et des formulations substantielles qui apparaissent dans ce volume sont nées de ces réunions

- dans des discussions, dans des rapports intermédiaires pour les fondations qui nous subventionnaient, et dans des travaux préparés et lus dans le groupe.

Cela complète la description des données que nous avons recueillies. Penchons-nous maintenant sur nos tentatives pour travailler avec ces données.