Chapitre premier. Préliminaires

Le moment de la naissance biologique du nourrisson et celui de la naissance psychologique de l’individu ne coïncident pas. La première est un événement dramatique, observable et bien circonscrit ; la seconde est un processus intrapsychique qui se déroule lentement.

L’adulte, normal ou presque, considère comme un don inné, comme allant de soi, l’expérience qu’il a de lui-même d’un être à la fois « dans » et bien séparé du « monde extérieur ». Il oscille, avec plus ou moins d’aisance et selon différents rythmes d’alternance ou de simultanéité, entre la conscience de soi et la réceptivité sans prise de conscience de soi. Mais, là encore, on a affaire à un processus qui se déroule lentement.

Nous appelons la naissance psychologique de l’individu le processus de séparation-individuation : c’est, face à un monde de réalité, l’acquisition du sentiment à la fois d’être séparé et en relation, surtout en ce qui concerne son propre corps et l’objet d’amour primaire, principal représentant de l’univers tel qu’il est expérimenté par le nourrisson. Comme tout processus intrapsychique, celui-ci a des répercussions tout au long de la vie. Il ne connaît pas de fin et demeure toujours actif ; les nouvelles phases du cycle de la vie sont l’occasion de nouveaux dérivés des premiers processus toujours à l’œuvre. Mais les réalisations psychologiques

majeures de ce processus s’accomplissent au cours de la période qui va du quatrième ou cinquième mois jusqu’au trentième ou trente-sixième mois, c’est la période que nous nommons phase de séparation-individuation.

Le processus normal de séparation-individuation, consécutif à un déroulement normal de la période symbiotique, implique pour l’enfant l’acquisition d’un fonctionnement autonome en présence de la mère et de sa disponibilité émotionnelle (Mahler, 1963'). L’enfant se voit sans cesse confronté à des menaces minimales de perte d’objet (inhérentes, semble-t-il, à chaque étape du processus de maturation). Contrairement aux situations de séparation traumatique, ce processus normal de séparation-individuation se déroule dans le contexte d’un fonctionnement autonome bien préparé et source de plaisir.

Nous envisageons la séparation et l’individuation comme deux développements complémentaires : la séparation, c’est l’émergence de l’enfant hors de la fusion symbiotique avec la mère (Mahler, 1952), et l’individuation, les réalisations marquant l’assomption par l’enfant de ses propres caractéristiques individuelles. Ce sont là deux processus de développement étroitement liés mais non identiques ; leur évolution ne concorde pas nécessairement et il peut y avoir, dans un cas ou l’autre, retard ou précocité de développement. Ainsi, un développement moteur prématuré, qui permet à l’enfant de se séparer physiquement de sa mère, peut entraîner une conscience prématurée d’être séparé avant que les mécanismes de régulation interne (cf. Schur, 1966), inhérents à l’individuation, ne lui assurent les moyens de faire face à cette conscience. Au contraire, une mère omniprésente et infantilisante qui interfère dans la tendance innée de l’enfant vers la séparation, habituellement liée au fonctionnement moteur autonome de son moi, peut retarder, chez l’enfant, le développement de la pleine conscience de la différenciation self/les autres, et ce, en dépit d’un développement progressif et même précoce de ses fonctions cognitives, perceptuelles et affectives.

Chez le nourrisson, à partir des tout premiers moments, observables et inférés, d’un état cognitivo-affectif primitif, sans conscience de la différenciation self/les autres, va se développer une des organisations majeures de la vie intrapsychique et du comportement, centrée sur la séparation et l’individuation : cette organisation, nous la reconnaissons en nommant la période subséquente « phase de séparation-indi-viduation ». Nous décrirons, dans la deuxième partie, les étapes de ce processus (les sous-phases) ; cela commence par les tout premiers signes de différenciation ; se poursuit par la période d’assomption par le nourrisson de son propre fonctionnement autonome jusqu’à la quasi-exclusion de la mère ; passe ensuite par une période de rapprochement, période au cours de laquelle l’enfant, précisément à cause d’une perception plus claire du fait d’être séparé de sa mère, se révèle prompt à diriger à nouveau l’essentiel de son attention sur sa mère ; pour aboutir enfin à un sentiment primitif du self, de son entité et de son identité individuelle et à des paliers vers la permanence de l’objet libidinal et du self.

Nous désirons mettre l’accent sur la première enfance. Nous n’impliquons nullement, comme on le fait parfois un peu trop facilement, que chaque nouvelle séparation ou étape dans le sens d’un sentiment du self renouvelé ou étendu, et à tout âge, fait partie du processus de séparation-individuation. Ce serait diluer le concept et l’éloigner à tort de son essence : la réalisation intrapsychique du sentiment d’« être séparé ». À tout moment et à chaque étape de la vie, on peut voir se réactiver un ancien sentiment, partiellement non résolu, de l’identité du self et des limites du corps, ou d’anciens conflits concernant la séparation et le sentiment d’être séparé (ou alors il peut demeurer en périphérie ou même essentiellement actif). Nous allons cependant nous pencher sur le processus infantile originaire et non sur les événements ou situations surgis plus récemment.

Quant à sa place dans le champ plus large de la théorie psychanalytique, notre travail porte, à notre avis, sur deux points essentiels : l’adaptation et la relation d’objet.

Adaptation

C’est plutôt tardivement dans l’histoire du développement de la psychanalyse que Hartmann (1939) commença à mettre l’accent sur l’adaptation dans la théorie psychanalytique. C’est sans doute dû au fait que, dans la psychanalyse clinique des adultes, bien des choses paraissent issues de l’intérieur du patient, de ses traits de caractère établis depuis longtemps et de ses fantasmes prédominants. Mais dans le travail auprès des nourrissons et des enfants, l’adaptation s’impose avec force à l’observateur. Dès le début, l’enfant se forme et se développe dans la matrice de l’unité duelle mère-nourrisson. Quelles que soient les adaptations à son enfant que puisse réaliser la mère, qu’elle soit sensitive et empathique ou non, nous demeurons fermement convaincus que la capacité adaptative de l’enfant, neuve et souple, et son besoin d’adaptation (en vue d’obtenir satisfaction), surpassent largement ceux de la mère, dont la personnalité, avec tous ses patterns de caractère et de défense, est fermement établie et souvent rigide (Mahler, 1963). Le nourrisson se module en harmonie et contrepoint à la manière et au style de la mère - qu’elle représente elle-même, pour une telle adaptation, un objet sain ou pathologique. D’un point de vue métapsychologique, l’aspect dynamique - le conflit entre pulsion et défense

- s’avère beaucoup moins important dans les premiers mois de la vie que plus tard lorsque la structuration de la personnalité entraînera des conflits intra- et inter-systémiques de toute première importance. La tension, l’angoisse traumatique, la faim biologique, l’appareil du moi, et l’homéostasie sont des concepts quasi biologiques, pertinents dans les premiers mois et précurseurs, respectivement, de l’angoisse à contenu psychique, du signal d’angoisse, des pulsions orales et autres, des fonctions du moi, et des mécanismes de régulation interne (défense et traits de caractère). Le point de vue de Y adaptation est des plus pertinents dans la première enfance - le nourrisson naissant dans la convergence mçme des demandes d’adaptation auxquelles il est soumis. Fort heureusement, ces demandes rencontrent chez le nourrisson, à la personnalité souple et non formée, une capacité à se laisser modeler par et à se conformer à son environnement. Cette capacité du nourrisson à se conformer au moule de son environnement se trouve déjà présente dans la toute première enfance.

Relation d’objet

Nous avons le sentiment que notre contribution représente un apport particulier dans l’approche psychanalytique de l’histoire de la relation d’objet. Les premiers écrits psychanalytiques montrèrent que le développement de la relation d’objet dépendait des pulsions (Freud, 1905 [1968] ; Abraham, 1921, 1924

[2000] ; Fenichel, 1945 [1953]). Des concepts tels que narcissisme (primaire et secondaire), ambivalence, sado-masochisme, caractère oral ou anal, triangle œdipien, sont reliés simultanément aux problèmes de pulsion et de relation d’objet (cf. également Mahler, 1960). C’est là que notre contribution s’inscrit en supplément : elle montre la croissance de la relation d’objet à partir du narcissisme parallèlement aux débuts du moi dans le contexte d’un développement libidinal simultané. Notre travail traite essentiellement de la réalisation cognitivo-affective de la conscience d’être séparé, condition préalable à une vraie relation d’objet, du rôle des appareils du moi (par exemple la motilité, la mémoire et la perception) et de fonctions du moi plus complexes (l’épreuve de la réalité par exemple) dans l’accession à une telle conscience. Nous tentons de montrer comment la relation d’objet se développe depuis le narcissisme infantile symbiotique ou primaire et en parallèle avec la réalisation de la séparation et de l’individuation ; comment, en retour, le fonctionnement du moi et le narcissisme secondaire prennent naissance dans la relation, d’abord narcissique puis objectale, à la mère.

Quant à son rapport avec les phénomènes cliniques de psychopathologie, notre travail porte, à notre avis, sur ce que Anna Freud (1965 [1968]) a appelé les troubles du développement, troubles qui peuvent, au cours d’un développement ultérieur, être neutralisés par le flux de l’énergie de développement (E. Kris, 1955), ou qui, dans certains cas, peuvent devenir des précurseurs de névrose infantile ou de pathologie moyenne. Dans de rares cas, ceux où le développement des sous-phases avait subi des désordres sérieux ou un échec, nous avons trouvé, à la suite d’autres auteurs tels Frijling-Schreuder (1969), Kernberg (1967), et G. et R. Blank (1974), qu’il pouvait en résulter des phénomènes ou des états limites ou même des psychoses.

Contrairement au volume sur la psychose infantile (Mahler, 1968 [2001]), celui-ci traite essentiellement du développement normal et jette un éclairage sur, tout au plus, la pathologie intermédiaire.

Dans l’étude sur les psychoses infantiles, tant dans le cas de syndromes essentiellement autistiques (Kanner, 1949) que principalement symbiotiques (Mahler, 1952 : cf. aussi Mahler, Furer et Settlage, 1959), les enfants observés semblaient incapables soit d’entrer dans, soit même de sortir de l’état crépusculaire délirant d’une sphère symbiotique commune mère-nourrisson (Mahler et Furer, 1960 ; cf. Mahler, 1968 [2001]). Ce sont là des enfants qui pourront éventuellement ne jamais manifester de réponse, de capacité d’adaptation à des stimuli émanant du personnage maternant, c’est-à-dire des enfants incapables d’avoir recours à un « principe maternant » (Mahler et Furer, 1966). Ou alors ils peuvent exprimer de la panique face à toute perception d’un véritable sentiment d’être séparé. Us peuvent même renoncer ou déformer la pratique de fonctions autonomes (telles la motilité ou la parole) afin de préserver le délire d’une unité symbiotique inconditionnellement toute-puissante (cf. Ferenczi, 1913 [2009]).

Ces enfants sont, de toute façon, déficients quant à la capacité d’avoir recours à la mère comme pôle d’orientation dans le monde de la réalité (Mahler, 1968 [2001]). Le résultat en est que la personnalité du nourrisson ne réussit pas à s’organiser autour de la relation à la mère comme objet d’amour extérieur. Les appareils du moi, qui se forment habituellement au sein de la relation maternante « normalement dévouée » (voir Winnicott, 1962 [1996]), échouent dans leur développement ; ou, pour employer les termes de Glover (1956), les noyaux du moi ne s’intégrent pas, mais, en un deuxième temps, tombent en morceaux. L’enfant dont les défenses sont principalement autistiques semble traiter sa « mère en chair et en os » (Bowlby, Robertson et Rosentbluth, 1952) comme si elle n’existait pas ; ce n’est que dans le cas où sa coquille autistique se trouve menacée de pénétration par une intrusion humaine qu’il réagit avec rage et/ou panique. Par ailleurs, l’enfant dont l’organisation est principalement symbiotique semble traiter sa mère comme partie de son self, c’est-à-dire non distincte du self fusionné à lui (Mahler, 1968 [2001]). Ces enfants sont incapables d’intégrer une image de la mère comme objet externe distinct et entier ; ils maintiennent plutôt le clivage entre les bons et les mauvais objets partiels et alternent entre leur désir d’incorporer le bon et d’expulser le mauvais. En conséquence de quoi, dans une solution comme dans l’autre, l’adaptation au monde extérieur (représenté de façon plus spécifique par le développement de la relation d’objet à la mère [ou au père]) et l’individuation menant l’enfant à sa personnalité unique ne peuvent se dérouler harmonieusement dans le temps. Ainsi, des caractéristiques humaines essentielles se trouvent entravées et déformées dans un stade premier ou tombent ensuite en morceaux.

L’étude de la période symbiotique normale et de la séparation et individuation normales permet de mieux comprendre les échecs dans le développement des enfants psychotiques.

Quelques définitions

Au cours des ans, discussions et présentations nous ont permis de constater que trois de nos concepts clés font l’objet d’une incompréhension assez fréquente pour justifier une clarification. D’abord, nous employons le terme de séparation ou sentiment « d’être séparé » en référence à la réalisation intrapsychique d’un sentiment d’être séparé de la mère et, par là, de l’univers dans son ensemble. (C’est précisément ce sentiment d’être séparé que ne peut atteindre l’enfant psychotique.) Ce sentiment d’être séparé mène graduellement à des représentations intrapsychiques claires du self en tant que distinct des représentations du monde objectai (Jacobson, 1964 [1975]). Naturellement, dans le cours normal des événements qui marquent un développement, les séparations physiques réelles (de routine ou autres) d’avec la mère sont, pour l’enfant, des contributions importantes à son sentiment d’être une personne séparée. Mais ce qui fera l’objet de notre discussion, c’est le sentiment d’être un individu séparé, et non le fait d’être séparé physiquement de quelqu’un. (En effet, dans certaines conditions anormales, le fait physique de la séparation peut conduire à un déni de plus en plus empreint de panique du fait d’être séparé et au délire de l’union symbiotique.)

En second lieu, de façon similaire, nous avons recours au terme de symbiose (Mahler et Furer, 1966) pour désigner une condition intrapsychique et non un comportement ; cet état est donc le fruit d’une déduction. Nous ne faisons, par exemple, pas référence au comportement d’accrochage mais à un trait de la vie primitive cognitivo-affective lorsque la différenciation entre le self et la mère ne s’est pas encore accomplie ou lorsque s’est produite une régression à un état indifférencié self-objet (caractéristique de la phase symbiotique). En fait, la présence physique de la mère n’est pas alors nécessairement requise ; cet état peut s’appuyer sur des images primitives du « faire un » et/ou la scotomisation ou le déni de perceptions contraires (voir également Mahler, 1960).

Troisièmement, Mahler (1958 a et b) a précisément décrit l’autisme infantile et la psychose symbiotique comme deux troubles extrêmes de l’identité. Nous employons le terme identité dans le sens de la toute première conscience d’un sentiment d’être, d’entité

- sentiment qui, à notre avis, comprend en partie un investissement du corps par l’énergie libidinale. Ce n’est pas le sentiment de qui je suis, mais le sentiment d’être ; tel quel, c’est le premier pas d’un processus de développement de l’individualité.

Psychose symbiotique et séparation-individuation normale : résumé

Chronologiquement, les observations sur le développement normal et la dyade mère-enfant menèrent graduellement l’auteur senior à l’étude des phénomènes pathologiques, y compris la psychose infantile. Bien sûr, il ne fut jamais question d’abandonner complètement les problèmes du développement normal. Bien que ce qui précède le présent travail ait été l’étude de la psychose symbiotique de la première enfance, nous voudrions maintenant montrer comment cette étude nous mena tout naturellement à reconsidérer la question du développement normal.

Hypothèse d’une phase normale de séparation-individuation

Au cours de notre recherche antérieure sur l’histoire naturelle de la psychose symbiotique chez l’enfant (avec Furer), nous nous sommes heurtés à un mur lorsque nous avons essayé de comprendre pourquoi ces jeunes patients étaient incapables de se développer au-delà d’une phase symbiotique (déformée), pourquoi ils devaient même revenir en arrière jusqu’à des mécanismes de survie bizarres de nature autistique secondaire (Mahler et Furer, 1960 ; Mahler 1968

[2001]). Pour y répondre, nous avions le sentiment de devoir en connaître plus sur les étapes qui mènent à une individuation normale et, en particulier, en savoir plus long sur les expériences cénesthésiques, préverbales et les expériences précoces de formation des limites qui prédominent dans les deux premières années de la vie.

Nous avons alors commencé à poser diverses questions. Quelle était la « manière normale » de devenir un individu séparé à laquelle ces enfants psychotiques n’avaient pas accès ? À quoi ressemblait le « processus d’éclosion » chez le nourrisson normal ? Comment comprendre dans le détail les contributions de la mère

- comme catalyseur, initiatrice, organisatrice - à ces processus ? Comment la grande majorité des nourrissons en arrivent-ils à réaliser la deuxième, et apparemment très graduelle, expérience de naissance psychique qui, commençant à la phase symbiotique, donne lieu aux événements du processus de sépa-ration-individuation ? Et quels sont, par contraste, les traits de génétique et de structure qui ont empêché l’enfant prépsychotique de vivre cette seconde expérience de naissance, cette éclosion hors de la « limite symbiotique commune » mère-nourrisson ?

Dès 1955 (Mahler et Gosliner), nous avons pu commencer à articuler une conception de la phase normale de séparation-individuation.

Pour être bref, nous appelons [cette] période... la phase de séparation-individuation du développement de la personnalité. Nous avons le sentiment que c’est là une phase cruciale pour le moi et le développement des relations d’objet. Nous pensons également que la peur qui caractérise cette période est l’angoisse de séparation. Cette angoisse de séparation n’est pas synonyme de la peur de l’annihilation par abandon. C’est une angoisse qui submerge moins abruptement que l’angoisse de la phase antérieure. Elle est, toutefois, plus complexe, et nous espérons plus tard élaborer sur cette complexité. Car il nous faut étudier la puissante impulsion qui pousse à la séparation5, conjuguée à la peur de la séparation, si nous voulons penser comprendre la pathologie sévère de l’enfance qui, très souvent, commence ou se révèle insidieusement ou intensément à partir de la seconde moitié de la deuxième année.

Cette phase de séparation-individuation est une sorte d’expérience de seconde naissance décrite par l’un de nous comme « l’éclosion hors de la membrane symbiotique » commune « mère-enfant ». Cette éclosion est tout aussi inévitable que la naissance biologique (Mahler et Gosliner, 1955, p. 196).

De plus :

Afin de mieux faire comprendre notre point de vue, nous nous proposons de nous concentrer sur la position défensive du nourrisson de dix-huit à trente-six mois, afin de défendre son image de soi en formation, source de joie et jalousement gardée, contre toute intrusion de la mère ou d’autres figures importantes. C’est là un phénomène frappant et important au cours de la phase de séparation-individuation. Comme l’a souligné Anna Freud (1951 b), on peut observer chez le jeune enfant, à l’âge de deux ou trois ans, une phase négativiste quasi normale. C’est, dans le comportement, la réaction qui accompagne et marque le processus de désengagement de la symbiose mère-enfant. Moins la phase symbiotique aura été satisfaisante et plus elle aura été parasitaire, plus cette réaction négativiste sera prédominante et exagérée. La peur d’être réengouffré menace une différenciation individuelle récente et naissante qui doit être défendue. Au-delà du palier des quinze à dix-huit mois, le stade primaire d’unité et d’identité avec la mère cesse d’être constructif pour l’évolution du moi et du monde objectai (ibid., p. 200).

Nous situerions aujourd’hui le début de la séparation-individuation beaucoup plus tôt, et nous pouvons ajouter beaucoup à ces premières formulations.

Hypothèse de l’angoisse liée à la conscience de la séparation

Mahler (1952) a formulé l’hypothèse que, chez certains bambins, la poussée maturative de la locomotion et d’autres fonctions autonomes du moi apparaît alors qu’il n’est pas encore prêt émotionnellement à fonctionner séparément de sa mère, produisant ainsi une panique organismique dont le contenu mental ne nous est pas directement accessible à cause de l’impossibilité de l’enfant (encore au stade préverbal) à communiquer (cf. également Harrison, 1971). Cette panique ne se transforme jamais en signal d’angoisse approprié, mais garde son caractère de détresse organismique aiguë ou insidieuse : phénomène concomitant avec l’incapacité de l’enfant d’avoir recours à « l’autre » comme organisateur externe ou moi auxiliaire.

Cela entrave encore davantage la structuration du moi. Le fait même que le processus de maturation plus ou moins inné suive son cours alors que le développement psychologique ne le fait pas6 rend le moi rudimentaire extrêmement fragile. Il peut en résulter une différenciation et une fragmentation ; il s’ensuit alors le tableau clinique bien connu de la psychose infantile (Mahler, 1960).

Cette vision des événements intrapsychiques demeure, bien sûr, une hypothèse, surtout à cause de la nature préverbale des phénomènes qu’elle tend à éclairer. Elle semble toutefois correspondre parfaitement aux données cliniques observables - non hypothétiques mais descriptives - quant à la perte des fonctions autonomes déjà établies et à l’arrêt du développement subséquent. Cette fragmentation peut se produire à n’importe quel moment à partir de la fin de la première année et au cours de la deuxième. Elle peut survenir à la suite d’un traumatisme douloureux et imprévu mais apparaît souvent à la suite d’un événement apparemment insignifiant, telles une brève séparation ou une perte minime. Ces observations nous amenèrent finalement à nous pencher sur les « paniques » en sourdine chez le nourrisson et le bambin normaux pendant la séparation-individuation et sur la façon dont y faisaient face la mère et l’enfant, comme unité et comme individus. Nous acquérons sans cesse de plus amples connaissances sur les épreuves de développement auxquelles est soumis le nourrisson normal et plus tard le bambin normal au cours de la phase de séparation-individuation, et sur les tentatives, difficultés et régressions temporaires observées dans le comportement de ces enfants : ces connaissances nous assurent la base pour formuler notre cadre théorique afin de comprendre les troubles bénins et transitoires et les troubles névrotiques tout autant que les cas rares de réactions graves et durables manifestées par les enfants psychotiques symbiotiques à un âge précoce ou par la suite.

Hypothèse du développement d’un sentiment d’identité

Une troisième hypothèse (Mahler, 1958 a et b) avance que la séparation-individuation normale constitue le premier prérequis d’importance cruciale pour le développement et le maintien du « sentiment d’identité ». Notre préoccupation pour le problème de l’identité est née de l’observation d’un phénomène clinique intrigant : c’est-à-dire le fait que l’enfant psychotique n’atteint jamais un sentiment de « totalité », d’entité individuelle, encore moins un « sentiment d’identité humaine ». Les psychoses infantiles autistique et symbiotique apparurent comme deux troubles extrêmes du sentiment « d’identité » (Mahler, 1958 a) : il semblait évident que dans ces rares conditions quelque chose avait fondamentalement accroché à la base même, c’est-à-dire dans les toutes premières interactions au sein de l’unité mère-nourrisson. Bref, on pourrait résumer ainsi l’hypothèse centrale : d’un côté, dans l’autisme primaire, il existe entre le sujet et l’objet humain un mur désanimé et glacé ; dans la psychose symbiotique par ailleurs, il y a fusion, amalgame et perte de différenciation entre le self et le non-self - une perte totale des limites. Cette hypothèse nous conduisit, en dernière analyse, à l’étude de la formation normale de l’entité et identité séparée (Mahler, 1960).

Fonction catalysatrice du maternage normal

On formula une quatrième hypothèse à partir d’une observation impressionnante et caractéristique : les enfants souffrant de psychose symbiotique s’avéraient incapables d’avoir recours à leur mère comme objet extérieur réel en tant que base pour développer, face au monde de la réalité, un sentiment stable d’être séparé et d’être en relation. Notre travail auprès des couples normaux mère-enfant éveilla notre intérêt pour l’étude des modalités de contact entre la mère et le nourrisson à différents stades du processus de séparation-individuation : les modalités selon lesquelles le contact était maintenu alors que la symbiose diminuait ; et le rôle spécifique de la mère pour faciliter non seulement la séparation de l’enfant mais aussi le modelage spécifique de sa personnalité en voie d’individuation par des phénomènes de complémentarité, contraste, identification ou désidentification (Greenson, 1968).

Ainsi donc, les idées principales du travail auprès des enfants souffrant de psychose symbiotique se sont développées et transformées graduellement de façon continue pour aboutir aux idées organisatrices du travail auprès des couples normaux mère-nourrisson.

Il en est de même pour notre approche plus formelle de la recherche, ainsi que nous allons le voir.

Vers la fin des années 1950, Furer et Mahler avaient entrepris, au Centre d’enfants Masters à New York, une étude systématique de « The Natural History of Symbiotic Child Psychosis7 ». C’était une recherche-action thérapeutique pour laquelle nous avions recours au schème dit tripartite (enfant, mère, thérapeute) d’abord utilisé par le docteur Paula Elkisch (1953). Nous avons tenté d’établir ce que Augusta Alpert (1959) appelait une relation symbiotique corrective entre la mère et l’enfant, le thérapeute faisant office de pont entre les deux. Concurremment à ce projet, débuta la phase pilote d’un travail d’observation sur les couples normaux mère-enfant. Ce dernier était un travail d’observation bifocal (la mère et l’enfant étant objets d’attention) auprès de couples mère-nourrisson plus ou moins choisis au hasard ; on y comparait les unités mère-enfant entre elles, et à elles-mêmes à différents moments. Ces travaux sur la psychose infantile symbiotique et sur les couples normaux mère-nourrisson se sont poursuivis parallèlement sur une période d’environ quatre ans pour ensuite suivre des voies séparées pendant encore sept ans.

À partir de 1963z, les études effectives auprès des couples normaux mère-nourrisson se sont poursuivies sur une échelle plus large et de façon plus systématique. Les questions que nous nous sommes d’abord posées convergèrent vers deux hypothèses principales : 1) il existe un processus intrapsychique normal et universel de séparation-individuation précédé d’une phase symbiotique normale ; et 2) dans certains cas prédisposés, mais extrêmement rares, la poussée matu-rative de la locomotion et d’autres fonctions autonomes du moi, lorsqu’elle se trouve combinée à un retard concomitant de l’aptitude émotionnelle à fonctionner séparément de la mère, engendre un état de panique organismique. C’est cette panique qui est la cause de la fragmentation du moi et il en résulte le tableau clinique de la psychose infantile symbiotique (Mahler, 1960). Nous avons appris depuis le nombre incalculable de degrés et de formes que peut prendre l’échec partiel du processus de séparation-individuation.

La méthode de travail pour l’étude du processus normal de séparation-individuation se rapproche de celle utilisée dans l’étude « The Natural History of Symbiotic Child Psychosis » (le schème tripartite) ; elle se caractérise par la présence continuelle de la mère, par un cadre physique conçu spécifiquement, et adapté uniquement, pour l’observation de l’aptitude du nourrisson à faire l’expérimentation active de la séparation et du retour, et enfin par la possibilité d’observer la réaction du nourrisson aux expériences de séparation passive.

Inversement, notre travail sur la phase normale de séparation-individuation a eu de nombreux effets sur le travail initial traitant de la psychose symbiotique de l’enfant. D’une part, notre description des sous-phases du développement de la séparation-individuation nous a permis d’anticiper et de conceptualiser certains des changements progressifs observés chez l’enfant psychotique symbiotique au cours de sa thérapie intensive (cf. Bergman, 1971 ; Furer, 1971 ; Kupferman, 1971) ; par ailleurs, les formulations mêmes (exposées ci-dessus) du problème de l’enfant psychotique symbiotique portent les traces de notre compréhension ultérieure du processus de séparation-individuation (Mahler et Furer, 1972 ; Mahler, 1969,1971).

Note préliminaire sur l’observation et l’inférence

La question du type d’inférences que l’on peut tirer de l’observation directe de la période préverbale en est une fort controversée. Le problème se trouve compliqué du fait que non seulement le nourrisson est préverbal, mais que, de plus, les moyens verbaux de l’obser-vateur-conceptualisateur ne se prêtent que fort difficilement à la traduction d’un tel matériel. Les problèmes de la re-construction en psychanalyse trouvent ici un parallèle dans le problème de la construction psychanalytique : la construction du tableau de la vie intérieure de l’enfant préverbal, tâche pour laquelle, à notre avis, l’empathie cénesthésique joue un rôle central. Bien que nous ne puissions, en dernière alternative, prouver l’exactitude de telles constructions, nous croyons néanmoins à leur utilité et nous nous sommes engagés à en tenter une formulation.

L’éventail des positions prises par les analystes face à la tentative de comprendre la période préverbale est fort large. À une extrémité, on trouve ceux qui croient en de complexes fantasmes œdipiens innés - ceux qui, comme Melanie Klein et ses disciples, imputent à la première vie mentale extra-utérine une mémoire quasi phylogénétique, un processus symbolique inné (Mahler, 1969 ; Furer, cité par Glenn, 1966). A l’autre extrême, se situent les analystes freudiens qui accueillent favorablement les preuves verbales et reconstruites rigoureuses - organisées sur la base des constructions métapsychologiques de Freud - mais qui semblent n’accorder au matériel préverbal que peu de crédit pour servir de base à une extension, même la plus prudente et expérimentale, du corps principal de nos hypothèses. Ils exigent que ces hypothèses s’appuient également sur une reconstruction — c’est-à-dire sur du matériel clinique et, bien sûr, essentiellement verbal. Nous croyons qu’il existe une très large aire mitoyenne dans le champ des analystes qui sont prêts, avec prudence, à explorer les contributions à la théorie qui peuvent être apportées par des inférences faites au sujet de la période préverbale (Mahler, 1971).

Généralement, les théoriciens de la psychanalyse, lorsqu’ils font des inférences au sujet de la période préverbale à partir de données psychanalytiques cliniques, proclament leur droit à toujours questionner : « Pourquoi ? », « Comment est-ce survenu ? » et à y répondre en déterminant des mémoires verbalisables toujours plus précoces ; et, enfin, à rattacher ces mémoires à des phénomènes préverbaux (mais manifestement observables) de la petite enfance, phénomènes isomorphes aux phénomènes cliniques verbalisables. Freud, par exemple (1900, p. 271 [2010]), traite des rêves de vol et de l’expérience du nourrisson soulevé dans les airs par les adultes (voir aussi Anthony, 1961). C’est donc dire que nous étudions les phénomènes de la période préverbale qui semblent (de l’extérieur) concorder avec ce que, mais seulement plus tard, rapporteront les patients en analyse, dans leurs souvenirs verbalisables - c’est-à-dire les associations libres -, nullement conscients alors des origines de ceux-ci.

Comme dans la clinique psychanalytique, notre méthode de travail fut caractérisée, d’un bout à l’autre, par « l’attention flottante », et ce, en vue de recueillir l’usuel et le prévisible, mais aussi et surtout l’inattendu, le surprenant et l’inhabituel dans les comportements et séquences transactionnelles. L’instrument de la psychanalyse, spécialement l’oreille (voir Isakower, 1939), fonctionne au cours d’une analyse ; ainsi fonctionne, dans l’observation psychanalytique du nourrisson, l’œil du psychanalyste, se laissant guider au gré des séquences phénoménologiques réelles (cf. A. Freud, 1951 [1969]).

Cependant, au-delà de ces modes généraux d’observation dérivés de la psychanalyse, l’observateur de l’enfant en période préverbale a une possibilité d’observation spéciale : la chance de pouvoir observer le corps en mouvement. Afin de faire comprendre une des bases majeures pour nos inférences à partir du comportement non verbal, nous nous rapporterons brièvement à la fonction kinesthésique et à la fonction de motilité de l’enfant en croissance. L’observation des phénomènes du corps entier, moteurs, kinesthé-siques et gestuels (affectivo-moteurs) peuvent être d’une grande valeur, ainsi que l’ont souligné de nombreux travaux dans les années 40 (Mahler, 1944 ; Mahler, Luke et Daltroff, 1945 ; Mahler et Gross, 1945 ; Mahler, 1949 a). Ils permettent d’inférer ce qui se passe à l’intérieur de l’enfant ; c’est donc dire que les phénomènes moteurs sont reliés aux événements intrapsychiques. Cela est particulièrement vrai au cours de la première année de vie.

Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que les voies motrices et kinesthésiques sont les principales voies d’expression, de défense et de décharge accessibles au nourrisson (bien avant l’apparition de la communication verbale). Nous pouvons en inférer des états intérieurs parce qu’ils constituent l’aboutissement d’états intérieurs. On ne peut être certain d’un état intérieur ; mais, dans la tentative de l’inférer, les observations et inférences multiples, répétées et validées par consensus, offrent certaines garanties contre l’erreur totale8.

Qui plus est, à la période préverbale, la parole, par définition, n’assume pas encore le rôle majeur d’expression qu’elle aura par la suite ; ce qui laisse donc la tâche de la communication essentiellement aux sphères mimétiques, motrices et gestuelles. Enfin, chez le très jeune enfant, les changements tels que la modulation, l’inhibition, la stylisation et la distorsion défensive de l’expression corporelle ne sont pas encore choses apprises.

La richesse et l’expressivité du comportement affectivo-moteur (gestuel) du corps entier chez le jeune enfant ainsi que l’alternance des comportements d’approche/appel et de mise à distance entre le nourrisson et sa mère - leur fréquence, amplitude, « timing », et intensité - furent pour nous des points de repère importants, fournissant de nombreux indices sur des phénomènes que nous rencontrons dans la communication verbale à des âges plus avancés. Nous avons observé la motilité expressive de l’enfant alors qu’elle fait des progrès pour échapper à la décharge immédiate de la pulsion instinctuelle et passer par des fonctions de détour offertes par la capacité du moi à retarder, apprendre et anticiper. Nous avons observé et évalué le fonctionnement moteur autonome et a-conflictuel du nourrisson avec une attention particulière portée aux paliers de progression du processus de séparation-individuation. Pour résumer, l’observation des comportements moteurs-gestuels nous a fourni des indices importants sur les événements intra-psychiques et a influencé les formulations importantes que nous allons aborder bientôt (voir Homburger, 1923 ; Mahler, 1944 ; Mahler, Luke et Daltroff, 1945).

Nous n’entrerons pas plus avant dans la controverse générale au sujet de l’observation des nourrissons préverbaux et de la légitimité des inférences à ce propos de l’évolution de phénomènes intrapsychiques ; nous voudrions plutôt présenter l’histoire, les méthodes et les résultats expérimentaux de notre tentative.