VIII Le psychosoma et la psychanalyse

Notre nature est dans le mouvement ; le repos entier est la mort.

Pascal.

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Face à sa douleur psychique, à ses divisions internes, aux traumatismes universels et personnels que lui a apportés la vie, l’homme est capable de créer une névrose, une psychose, un bouclier caractériel, une perversion sexuelle, des rêves, des œuvres d’art – et des maladies psychosomatiques. Artiste de lui-même, il est peu apte à modifier la forme de ses créations psychiques, structure qui sert non seulement à maintenir en équilibre son économie pulsionnelle mais aussi bien son sentiment d’identité. Ainsi a-t-il tendance à résister farouchement à tout ce qui risque d’ébranler cette forteresse psychique, dont en plus il est à peine conscient, y ayant toujours habité. Certes, ces connaissances psychiques et les créations auxquelles elles donnent naissance n’ont pas une valeur égale, ni du point de vue de leur efficacité, ni aux yeux de la société. Pourtant toutes ont été mises en place dans les mêmes buts : le désir de se maintenir en vie. de se réaliser sur les plans pulsionnel et narcissique, de garder inchangée l’identité ainsi construite – et de parer à tout ce qui menace ces visées. Cette continuité, cette monotonie du sujet, c’est sa force. Mais c’est aussi la source de sa souffrance – voire la cause de sa mort.

Parmi toutes les expressions de la psyché en conflit dont l’homme est capable, les manifestations psychosomatiques sont, de loin, les plus mystérieuses et forment peut-être la borne la plus lointaine de ce qui, chez le sujet, est analysable. La création psychosomatique a-t-elle, en fin de compte, une fonction défensive ? A l’opposé des inventions névrotiques et psychotiques, elle ne sert ni à protéger la vie instinctuelle, ni à protéger le Moi. Quant au but ultime, à savoir le désir de vivre, elle est, pour le moins, inappropriée. Bien qu’il existe de meilleures créations de l’esprit que la folie ou la perversion, elles sont néanmoins du côté de la vie ; une tentative d’autoguérison contre les forces d’anti-vie chez l’homme.

Cette explosion dans le corps qui n’est ni une communication (névrotique) ni une récupération (psychotique) a la fonction d’un acte, d’une décharge qui court-circuite le travail psychique55. C’est en cela que la somatisation s’apparente aux actes-symptômes, telles les addictions (boulimique, tabagique, alcoolique, médicamenteuse, etc.), certaines déviations sexuelles et certaines névroses caractérielles. Se dévoilent ici une carence dans l’élaboration psychique et un défaut de symbolisation, lesquels sont compensés par un agir de qualité compulsive, visant ainsi à réduire par le chemin le plus court la douleur psychique. Tout acte-symptôme tient lieu d’un rêve jamais rêvé, d’un drame en puissance, où les personnages jouent le rôle des objets partiels, ou sont même déguisés en objets-choses, dans une tentative de faire tenir aux objets substitutifs externes la fonction d’un objet symbolique qui manque ou qui est abîmé dans le monde psychique interne (la nourriture ou la drogue comme réponse à la dépression ; le fétiche ou la conduite d’échec comme réponse à l’angoisse de castration). Ainsi l’extériorisation dans l’agir cache une histoire relationnelle et passionnelle dont les visées sont pétrifiées dans un acte aliénant, mais dont la lecture est possible.

Or, le sombre drame du soma « délirant » est une histoire sans paroles. L’expression psychosomatique est l’horizon ultime de ces agirs qui prennent la place de l’imaginaire et du ressentir, la régression la plus profonde et la plus primaire de l’être. Le corps lui-même devient un champ de bataille comme si la lutte archaïque qui s’y exprime exigeait ce prix pour se faire entendre. Et sans pour autant livrer le sens de ce qui est en cause. Dotées de peu de valeur symbolique (sauf après coup), apportant peu de satisfactions substitutives (hormis un éventuel bénéfice secondaire), silencieuses jusqu’à leur éclosion bruyante dans le corps, les manifestations psychosomatiques s’offrent à nous comme de véritables porteuses de l’instinct de mort.

Le psychosoma n’est pas une chasse gardée de la psychanalyse ; toute approche des problèmes de la somatisation chez l’homme se trouve au carrefour de plusieurs disciplines. Que le cerveau soit l’organe de l’esprit, les hommes de science en ont eu connaissance depuis des siècles. Mais c’est seulement il y a quelques décennies que la nature de la relation entre les deux – question tant philosophique que psychobiologique – est devenue un objet d’étude scientifique. Quant à la psychanalyse, sa contribution est récente et fort ambiguë. Il est dit d’un bon médecin qu’il n’a point besoin d’une « approche psychosomatique » de ses malades, car il ne s’intéresse pas de toute manière à leur seule physiologie ; il sait que chaque patient lui apporte non seulement sa maladie mais aussi bien ses frustrations, ses angoisses, ses catastrophes. Qu’en est-il du psychanalyste ? A-t-il besoin qu’on lui rappelle que son analysé n’est pas une pure « structure psychologique » ? Et façonné par la seule parole ? Avec quelle oreille le psychanalyste « entend-il » le corps de ses analysés et les messages muets du soma ?

Le psychanalyste, bien entendu, ne se pose nullement comme spécialiste dans le champ psychosomatique. Et même, l’avis des analystes serait bien partagé quant à la meilleure façon de répondre à une demande d’analyse fondée uniquement sur une souffrance d’ordre psychosomatique. Certains répondraient que le traitement de choix est la psychanalyse, d’autres préconiseraient une psychothérapie modifiée, tandis que d’autres encore considéreraient le symptôme psychosomatique comme une contre-indication pour une analyse. Or, qu’arrive-t-il en réalité ? Qu’il le veuille ou non, le psychanalyste trouve sur son divan grand nombre de « bons névrosés » souffrant par ailleurs de maladies communément admises comme étant d’authentiques affections psychosomatiques (ulcères gastriques, cardiopathies diverses, asthmes et allergies, arthrites, dorsalgies et céphalalgies… et j’en passe). Si on ajoute à cette liste la sensibilité accrue, pour des raisons psychologiques, aux maladies contagieuses, et la tendance à produire des accidents aux moments de tension émotionnelle force nous est d’admettre que la somatisation comme réponse aux conflits internes comme aux catastrophes externes est une des plus banales dont l’homme est capable. Et il est même possible que plus de gens maintiennent leur équilibre psychique en produisant des somatisations qu’en créant des symptômes névrotiques ou psychotiques. Arriver à être névrosé, c’est déjà une certaine réussite ! Quoi qu’il en soit, chacun a un seuil au-delà duquel il risque de somatiser face aux traumatismes de l’existence. Bien souvent, c’est au moment où des défenses névrotiques et psychotiques ou des organisations « perversionnelles » font faillite, trébuchent dans leur fonctionnement, que le soma se déclare malade. Mais cette nouvelle transformation ne remplit pas les mêmes fonctions protectrices.

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Les us et abus du corps de l’homme par son esprit sont si variables qu’il convient de distinguer leurs formes différentes. Comme on le sait, Freud a désigné deux types de somatisation : l'hystérie de conversion et la névrose actuelle. En un sens, l’une était le contraire de l’autre. Dans l’hystérie, nous sommes témoins d’un saut mystérieux de l’esprit dans le corps, cependant que dans la théorie de la névrose actuelle la même frontière invisible est traversée en sens inverse, un saut du soma-tique au psychique. Freud attribua à toutes deux une cause sexuelle mais, à rencontre de la névrose de F « actualité », l’hystérie puisait sa force dans le passé lointain, dans les conflits sexuels de la petite enfance, et les symptômes somatiques recèlent toujours une signification symbolique. Quant à la névrose actuelle (la neurasthénie et la névrose d’angoisse), sa manifestation, principalement somatique, trouvait sa source dans la frustration des pulsions libidinales dans le présent. Freud considérait ces symptômes comme dénués de signification symbolique. Il lui semblait évident que les somatisations hystériques renvoyaient à un corps imaginaire, fantasmatique, tandis que les somatisations en réponse aux conflits actuels avaient affaire à un corps biologique, réel.

Or, eu égard à l’évolution de la théorie freudienne, les choses ne sont pas restées si nettes. Après la construction de son modèle topique, Freud vint à envisager la conversion et l’identification hystérique comme étant également des défenses, résultant des forces refoulantes du Moi et du Surmoi. Ainsi, aux symptômes de conversion, s’ajoutaient tous ceux qui utilisent le corps pour traduire les inhibitions des pulsions du ça, inhibitions liées au fonctionnement somatique, telles que la constipation, l’insomnie, l’anorexie, l’impuissance, la frigidité, la stérilité psychogène, manifestations qui sont considérées aujourd’hui comme étant étroitement liées à l’hystérie de conversion. Elles sont néanmoins plus « psychosomatiques » que les somatisations par conversion. Mais, par rapport aux symptômes psychosomatiques authentiques, tels que la recto-colite hémorragique, l’hypertension essentielle, les ulcères gastriques, etc., elles se distinguent encore, me semble-t-il, par le fait qu’elles sont toutes liées à la rétention56, tandis que ces derniers vont vers le pôle opposé de l’hyperfonctionnement, de la décharge directe. Il est possible que le temps d’arrêt implicite dans l’inhibition (tant psychique que physique) signale une différence importante ayant trait au principe de réalité et à la mentalisation du conflit.

De façon générale, nous pouvons dire que dans les créations hystériques le soma prête ses fonctions à la psyché afin de traduire symboliquement les conflits pulsionnels. Les symptômes racontent une histoire tandis que dans les transformations psychosomatiques le corps « s’exprime » tout seul. Si histoire il y a, elle est profondément archaïque, préverbale. On peut mettre sérieusement en doute l’attribution d’une éventuelle fonction défensive aux affections psychosomatiques57. A l’encontre des mises en scène hystériques qui protègent la sexualité du sujet, à l’encontre également de l’invention psychotique qui cherche à sauvegarder l’identité subjective, la manifestation psychosomatique s’annonce sans fanfare et se poursuit avec une précision mortelle. Elle est régie par des lois biologiques et non psychologiques. Le caractère cher aux écrivains de la science-fiction, le robot qui saisit la commande sans la moindre compréhension, ni identification à ce que désirent les hommes, est une image évocatrice du soma devenu fou. Et non symbolique. A ce propos il serait opportun d’interroger le rapport éventuel entre le corps dans la psychose et le corps dans la transformation psychosomatique. Une étude intéressante sur le corps dans le discours du névrosé en comparaison avec le corps dans la parole du psychotique a été faite par François Gantheret58 qui note que « le corps ne devient symbolique que lorsque, se substituant comme symbole au refoulé, il entre dans une relation de sens avec d’autres éléments », tandis que dans la psychose « c’est le corps qui parle, sans reprise, sans représentation symbolique ». J’ajouterai que dans la somatisation le corps ne parle plus – il agit.

Les éléments qui, du passé, ont facilité la voie psychosomatique ont été entreposés et conservés dans l'inconscient d’une façon différente de ceux qui, élaborés au niveau symbolique, ont été refoulés, formant ainsi un capital psychique capable d’être réalisé en symptômes névrotiques. C’est le « corps névrotique » à distinguer éventuellement du « corps psychotique » et du « corps psychosomatique » (voir chapitre xi).

En essayant de cerner le noyau qui permet à l’homme d’opérer des régressions psychosomatiques, il se peut que nous soyons à l’écoute de tout ce que recèle le concept de refoulement originaire, ce qui est en deçà de la parole, qui n’a jamais existé dans le préconscient et qui ne peut donc guère être accessible pour construire des fantasmes à refouler. Une telle déperdition de la vitalité psychique risque alors de cristalliser les forces d’anti-vie qui somnolent au tréfonds de l’homme.

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Freud a fondé toute sa théorie de l’appareil psychique sur un terrain biologique et il a souligné à maintes reprises la tendance de l’organisme humain à fonctionner comme un tout. Or, tout en étant constamment préoccupé par la relation entre corps et esprit, et le fait que les processus psychiques émanent des processus biologiques, il a choisi de traiter uniquement des aspects psychologiques du psychosoma, et montré un net désintérêt pour le franchissement de la frontière entre le psychique et le physique. Mais l’extension des connaissances théoriques de la psychanalyse et l’accroissement de l’expérience clinique n’ont pas manqué d’attirer l’attention des analystes sur la dimension somatique de leurs analysés, et d’amener certains à se demander si, en fin de compte, toute maladie ne cachait pas un aspect psychogénétique. Nul besoin, d’ailleurs, d’être analyste pour constater une relation étroite entre les événements psychologiques et les événements biologiques de la vie d’un sujet. La recherche industrielle, parmi d’autres, a bien démontré que les hommes sont plus disposés à tomber malades, à être victimes d’accidents, lorsqu’ils sont anxieux, surmenés ou pessimistes envers leur avenir, qu’aux moments où la vie leur sourit.

Il existe peu de recherches analytiques sur cet aspect de la somatisation, peut-être à cause de sa banalité même. Pourtant il nous est loisible de nous poser des questions sur les facteurs psychiques aptes à produire une brèche dans le bouclier immunologique d’un sujet, surtout quand de telles affections surgissent dans le cours d’une analyse ou quand elles rentrent dans la trame du discours comme partie de l’histoire du patient. Il m’est arrivé par exemple d’avoir en analyse neuf patients qui, à un moment de leur vie d’adulte, ont été atteints de tuberculose pulmonaire. Au fil des années, j’ai pu constater que, malgré la très grande diversité de structures et de problèmes névrotiques présentée par ces analysés, il y avait une dimension commune en ce qui concerne le moment où la maladie se déclara, ainsi qu’une forme particulière de relation à autrui. En particulier, les relations amoureuses et sexuelles de ces patients étaient destinées à réparer une brèche dans la relation primordiale à la mère-sein ; la relation sexuelle, lourde de plusieurs sens, accusait parfois une dimension compulsive. Presque tous ces analysés ont été atteints de la tuberculose à une époque où ils subissaient une perte objectale importante, mais tout en étant, la plupart du temps, inconscients de l’étendue de leur détresse – comme de leur ambivalence envers l’objet qui faisait défaut. On pourrait soutenir qu’au lieu d’ouvrir leur cœur au deuil de l’objet manquant, ils ont ouvert, à la place, leurs poumons aux bacilles de Koch, comme si le corps vivait une dépression indicible et archaïque, reliquat d’un amour respiratoire inassouvi.

Quant aux affections qui se déclenchent au niveau du fonctionnement organique sans intervention aucune de bacille complaisant, elles ont été abordées par des analystes de deux façons différentes. Certains chercheurs, partant de la maladie, ont essayé d’établir des corrélations avec la vie affective, dans des situations expérimentales (telles les recherches de Margolin et de Mirsky – études physiologiques des patients dans des situations de tension psychique). D’autres analystes, s’appuyant uniquement sur leur technique et leurs intuitions tirées de la psychanalyse classique, ont essayé de déchiffrer une signification symbolique, voire de construire des fantasmes supposés soutenir des manifestations psychosomatiques spécifiques. Il était prévisible que les analystes allaient utiliser dans un premier temps le même modèle que celui qui s’est avéré si efficace pour décoder le message hystérique. De ces tentatives, les plus connues sont celles d’Angel Garma. Écrivant sur des ulcéreux en analyse, il décrit leur ulcère comme une morsure que le souffrant s’inflige – afin de se punir pour ses désirs infantiles de mordre le sein maternel. Dans un accès de culpabilité inconsciente, le futur ulcéré se gave d’une nourriture délétère. Ainsi le malheureux introjecte, dans son estomac et sa psyché simultanément, la morsure de la vengeance.

Bien que je ne voie aucun inconvénient à ce que les analystes construisent des fantasmes archaïques de la sorte, pas plus que je ne prenne ombrage quand ils font des corrélations entre les poussées ulcéreuses et la tension émotionnelle, je ne crois tout de même pas que ces recherches nous renseignent sur la cause des transformations somatiques. Le fait, incontestable, que certains sujets réagissent, dans des situations de stress, par une hypertension artérielle ou par un hyperfonctionnement gastrique ne nous informe nullement de la raison de telles réactions, ni ne nous dit pourquoi d’autres dans des situations semblables réagissent par des symptômes psychologiques. De même, le fait qu’un analysé surmonte sa tendance à se créer des ulcères ou de l’hypertension, grâce à son analyse et aux efforts créatifs de son analyste, n’indique pas que les fantasmes construits par le processus de la cure soient la cause de la pathologie somatique. Nous sommes ici en présence d’une erreur méthodologique de taille, et qui mérite un instant de réflexion. Tout accident somatique tend à alimenter le réseau des représentations qui servent de support à l’angoisse de castration, et tend aussi à faire surgir les angoisses de séparation et de morcellement liées à la relation maternelle primordiale. Je pense ici à deux analysés ayant un problème corporel sans cause psychosomatique qui illustrent ce que j’entends souligner. Il s’agit d’un homme métis, de père noir et de mère blanche, et d’une patiente qui portait les traces d’une poliomyélite infantile. Ces deux analysés ont vécu leur héritage corporel – peau noire et bras paralysé – comme le signe éclatant de leur état de châtré. Dans les deux cas, il est devenu le support principal de la castration sexuelle comme de la castration narcissique. Avec le progrès de l’analyse, mes deux patients ont greffé sur leur problématique somatique d’autres fantasmes d’une mère dangereuse et persécutante, tenue pour responsable de la souffrance physique et psychique. Or, il serait manifestement absurde d’avancer que l’angoisse de castration et les angoisses persécutives étaient responsables de la peau noire et des séquelles de la polio ! Il se peut que nous fassions une erreur semblable en soutenant qu’un ulcère gastrique peut être le résultat des fantasmes d’une mère orale-digestive (comme propose Garma) ou que le bacille de Koch peut être considéré comme un objet interne nanti de mauvaises intentions. (Même si notre abus du jargon analytique le laisse croire, l’objet interne, total ou partiel, bénéfique ou malfaisant, est, à n’en pas douter, entièrement imaginaire.)

Bref, l’événement somatique, explosion ou implosion, va attirer, inéluctablement, vers sa représentation, l’aura de la castration phallique ainsi que de la castration primaire. Cette attraction est même favorisée par l’impact de l’expérience analytique et l’interpénétration des processus primaire et secondaire. Ainsi sont créées de nouvelles voies pour penser le corps et investir son fonctionnement somatique. Il est intéressant à ce propos de constater chez les analysés à tendances somatisantes une disposition à trop exiger de leur être physique et même une tendance à ignorer les signaux du corps en détresse – comme si ce corps souffrait d’une carence d’investissement libidinal ou n’arrivait même pas à se faire représenter en tant qu’objet psychique. Un patient se rappelait les années précédant son premier ulcère gastrique. « Malgré mes douleurs atroces, je n’ai jamais songé un instant à consulter un médecin, ni à en parler avec des amis. Je me suis appris à marcher de façon à atténuer la douleur. Cela a duré trois ans, jusqu’à la perforation… »

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J’en viens maintenant au modèle théorique de l'« école psychosomatique » de la Société psychanalytique de Paris59. Très schématiquement, nous pourrions dire qu’il s’agit d’une théorie économique de la transformation psychosomatique, fondée sur le concept d’un blocage dans la capacité de représenter ou d’élaborer les demandes instinctuelles que le corps fait à l’esprit. Ce concept n’est pas sans rappeler l’ancienne théorie freudienne de la névrose actuelle en ce que l’accent est mis sur l’importance de la décharge des pulsions quand celles-ci ont échappé à l’élaboration psychique. Il est important de souligner que cette conception est l’inverse de l’optique de ceux qui sont à la recherche du sens, suivant le modèle de l’hystérie. Ce dernier abord théorique décèle dans les manifestations psychosomatiques l’évidence des fantasmes primitifs refoulés alors que les autres attribuent ces mêmes manifestations à une carence dans la capacité de représenter le conflit – d’où l’impossibilité de refoulement.

Un travail important de Michel Fain60, fondé sur des recherches avec les nourrissons souffrant de perturbations psychosomatiques graves, explore les particularités de la relation maternelle dans ces cas, et la façon dont la vie fantasmatique risque d’être entravée dans ses débuts, créant ainsi une prédisposition à la maladie psychosomatique. Dans un premier temps, Fain prend l’exemple des petits insomniaques qui ne peuvent dormir qu’à condition d’être continuellement bercés dans les bras de leur mère. Les observations suggèrent que ces mères ont abusé de leur pouvoir calmant de sorte que leurs enfants, au lieu de créer une forme d’activité psychique semblable à l’activité onirique – ce qui permet à la plupart des nourrissons de dormir tranquillement après la tétée -—, exigent la mère elle-même comme gardien du sommeil, son corps réel tenant lieu de l’objet introjecté qui manque. Parallèlement, ces enfants montrent une carence de l’activité autoérotique typique du premier âge61. « Ces enfants, écrit Fain, n’ont pas une mère satisfaisante mais une mère calmante. » Des observations analogues ont été faites sur la relation mère-nourrisson des petits asthmatiques et des enfants allergiques (P. Marty et M. Fain).

Autrement dit, nous voyons chez ces mères une exacerbation pathologique d’une attitude instinctuelle normale, à savoir le désir de la mère de créer autour de son nouveau-né une ambiance intra-utérine, jusqu’au jour où il se montre capable d’assurer par lui-même cette fonction de pare-excitation. Il est permis de supposer que ces mères demandent à leur nourrisson de remplir une fonction libidinale inappropriée en fonction de leurs propres conflits inconscients. Bref, l’investissement continuel de l’enfant par la mère empêche l’installation de l’auto-érotisme primaire avec introjection fantasmatique de la mère-sein – prélude essentiel à la naissance de la vie fantasmatique et à la création d’un monde objectai interne. La carence de cette intériorisation a pour conséquence fâcheuse, voire mortifère, l’exclusion de l'activité libidinale de la chaîne symbolique. Je ne crois pas dénaturer la pensée de Michel Fain en disant que la relation devient alors relation à une mère-tranquillisant, mère qui remplit pour son enfant le rôle d’une drogue.

Qu’est-ce que cela donne sur le plan clinique ? Chez des gens qui maintiennent leur équilibre psychique par des addictions, on reconstruit bien souvent des imagos pareilles. Et ceci se trouve également chez les êtres qui utilisent les autres comme drogue. Un analysant qui, dans certaines circonstances, était capable de produire des symptômes somatiques et de l’insomnie, aux dépens des sentiments dépressifs, souffrait d’une angoisse sans fond s’il devait passer une nuit seul sans fille dans son lit. Il a acquis, de ce fait, une réputation de don Juan. Or sa quête des femmes servait d’écran, en quelque sorte hypomaniaque, à un état dépressif peu élaboré. Après sept ans d’analyse il en est venu à se demander ce qu’il en était de son désir sexuel : « Je ne peux pas supporter d’être caressé ou même qu’une amie me prenne la main, sauf si nous allons avoir immédiatement des relations sexuelles. Autrement ce contact m’est insupportable. » De même il évitait des pensées érotiques quand il se trouvait seul. Je le poussai à imaginer ce qui peut arriver dans un telle situation. Il répliqua sur un ton agité : « Mais rien, rien ! Je ne peux rien imaginer. Que je fasse l’amour avec quelqu’un qui n’est pas là ? Je serais fou. Bien entendu je me dis souvent qu’il me faut une amie pour la nuit. Je ne peux pas être seul. » Intrigué par la découverte qu’il n’a jamais, de sa vie, fantasmé une relation érotique, il termina la séance en disant : « Vous savez, je ne sais même pas ce que peut être un désir sexuel. Ça, je ne l’ai jamais vécu ! » Pour revenir aux vrais nourrissons, soulignons que les recherches faites sur les enfants mérycistes62 – ces nourrissons qui avalent, régurgitent et ravalent le contenu stomacal jusqu’à l’épuisement – ont mis en évidence l’existence d’un auto-érotisme précoce et contre-nature. Ces bébés, à l’encontre des allergiques et petits insomniaques, dorment bien, si bien qu’ils sont, même à l’état de veille, totalement affranchis de leur mère, laquelle regarde, impuissante, l’épuisement érotique de leur nourrisson. Ces petits êtres réussissent à désinvestir suffisamment le sensorium afin de pouvoir dormir, mais à ce prix que, là où devait se dessiner dans l’espace psychique la première trace d’un objet, se trouve un vide. L’absence de la mère n’est pas compensée psychiquement, ne laisse aucune représentation. Ainsi se produit une séparation entre ce lieu somato-psychique interne où devait se situer cet objet, là où les pulsions instinctuelles sont captées à l’orée de la vie psychique, et le sensorium, où sont emmagasinés les stimuli venant du monde externe. Une séparation s’opère dès lors entre les pulsions du ça et les représentations tirées du monde environnant. Chez ces petits sujets, le même abîme primordial s’est installé, et le même risque est encouru : les visées pulsionnelles et l’activité auto-érotique deviennent littéralement autonomes et le corps autistique.

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En analyse nous découvrons chez tout le monde des traces de cette coupure entre psyché et soma et chez certains ce clivage est profond. L’identité humaine se construit autour de deux pôles : absence et différence. Si la différence des sexes est destinée à faire du phallus le signifiant du désir, et à signifier à l’enfant sa place dans l’ordre sexuel, de même le corps doit en venir à symboliser la différence entre l’être et l’autre, entre le dedans et le dehors63. Quand les deux pôles n’ont pas été investis libidinalement, il y a un double risque toujours à l’horizon : que le Moi se désagrège, ou que le corps évolue pour son propre compte comme un étranger. Est-il possible, face à cette dernière éventualité, d’entendre ce corps trop autonome ? De découvrir, voire créer de toutes pièces, de nouveaux liens avec l’esprit ? Est-ce, en fin de compte, l’affaire de l’analyse, pour qui l’objet privilégié est, et restera toujours, l’objet mental ? Car on est à l’écoute d’un silence. Derrière la souffrance physique, et même en son absence, nous sommes à la recherche des représentations détruites, non refoulées mais rejetées sans compensation. Nous sommes à l’écoute d’une béance laissée par la perdition des quelques segments précieux des bastions du Moi, ou sur la trace d’un objet subitement perdu, objet qui ne se présente pas car trop fragilement inséré dans l’identité subjective. Le corps et la vie somatique intéressent l’analyse principalement par leur capacité de se faire représenter en tant qu’objet psychique. « Un monde qu’on peut expliquer, même avec des mauvaises raisons, dit Camus, est un monde familier. » Il se peut que l’analyste réagisse envers l’inexplicable soma de ses analysés comme à un affront narcissique à sa toute-puissance interprétative, ce qui risque d’alimenter une mésestime pour le psychosoma quand le soma se comporte de façon à se mettre hors de la sphère d’influence du processus analytique, ou du moins d’une façon qui donne l’impression (sans doute valable) d’être inaccessible par les méthodes qui réussissent si bien avec les secteurs névrotiques de la personnalité. D’où risque d’assourdissement contre-transférentiel. Pourquoi chercher dans le noir un chat qui n’y est pas ? Or, si l’analyste maintient sa fonction classique de miroir réfléchissant, face aux dimensions manquantes du vécu psychique, et face au vécu somatique de ses analysés —- c’est-à-dire s’il s’obstine à tenir son miroir toujours à la même place et dans le même angle –, il ne peut que réfléchir ce rien que sont la représentation détruite64 et l’affect étranglé. Il convient de distinguer entre le manque, signifiable, qui induit le désir et la créativité, et ce néant irreprésentable, indicible, métaphore de la mort. Terrain limite de l’analysable, soit.


55 En continuant à réfléchir sur la somatisation dans la cure psychanalytique j’en suis venue à envisager différemment cette question. Une hypothèse de travail est donnée au chapitre x.

56 Cette opposition entre rétention et décharge directe est ancienne. On se souvient peut-être, en effet, que Freud, dans ses premiers travaux sur l’hystérie, distinguait l’hystérie de rétention de l’hystérie de défense : la nature du trauma rendait les deux voies, de l’abréaction et de la représentation, impossibles.

57 Nous reprenons cette question au chapitre viii.

58 « Remarques sur la place et le statut du corps en psychanalyse », Nouvelle Revue de psychanalyse, 1971, n° 3.

59 Voir en particulier Ch. David, P. Marty, M. de M’Uzan, L’Investigation psychosomatique, P.U.F., et plusieurs articles de ces auteurs, et de Michel Fain, publiés dans la Revue française de psychanalyse.

60 « Prélude à la vie fantasmatique », in R.F.P., 1971, n°‘ 2-3.

61 Ce qui pourrait confirmer l’hypothèse de Melanie Klein selon laquelle l’auto-érotisme s’appuie dès le début sur une ébauche d’objet intériorisé. Également, les recherches de R. Spitz sur la masturbation, où il découvre le manque frappant de génital play chez les nourrissons ayant une relation maternelle perturbée, confirment l’importance de ces observations.

62 Cf. les travaux de M. Fain, L. Kreisler, M. Soulé.

63 Voir à ce propos le travail originel de Gisela Pankow sur les « deux fonctions symboliques du corps » ainsi que sur les « zones de destruction » de l’image corpo-relle’en relation à la psychose. G. Pankow, L’Homme et sa psychose, Aubier, Paris, 1969.

64 G. Pankow, op. cit.