II Scène primitive et scénario pervers

[1]

[1.1]

Avant d’examiner la signification inconsciente de la perversion sexuelle et l’existence éventuelle d’éléments spécifiques à une telle organisation, je voudrais délimiter ce concept clinique par rapport aux structures tant névrotique que psychotique. Gela ne va pas sans difficulté puisqu’un acte « pervers » dans la vie sexuelle ne permet pas de conclure nécessairement à une organisation stable. On trouve des aberrations sexuelles chez des patients aux structures psychiques différentes, et le même acte sexuel peut receler des fonctions et des significations diverses. La nature des fantasmes accompagnant les relations sexuelles ou la masturbation ne peut pas davantage nous renseigner sur la perversion puisqu’il n’existe pas de fantasmes spécifiquement « pervers ». Une richesse de fantasmatisation érotique à tous les niveaux est plutôt le propre du névrosé. Du reste, l’individu dont la vie sexuelle est centrée sur une perversion manifeste et organisée fait souvent preuve d’une vie fantasmatique singulièrement pauvre, sa structure surmoïque ne lui permettant d’imaginer des rapports sexuels que dans une perspective limitée. De plus, son économie libidinale est ainsi faite qu’il se sent d’ordinaire poussé à « agir » une grande partie de ce qu’il imagine. En fin de compte, le déviant sexuel a peu de liberté d’expression érotique, que ce soit en actes ou en fantasmes. Nous ne pouvons pas non plus désigner comme dotés d’une organisation perverse ces patients qui – souvent de structure hystérique – se sont jetés dans des aventures homosexuelles sans lendemain, pas plus que les obsessionnels qui nous relatent des temps pervers éphémères de leur vie tels que des expériences fétichistes ou érotiques anales. Ces expériences ont une signification et une fonction qualitativement différentes de celles qu’elles revêtent chez le déviant sexuel. Chez ce dernier, l'expression érotique ritualisée est un trait essentiel de sa stabilité psychique et une grande partie de son existence se déroule autour d’elle. On peut également distinguer le déviant sexuel des patients psychotiques. Ces derniers recherchent parfois des relations perverses dans une tentative d’échapper à une angoisse psychotique (angoisse de morcellement, délires), retrouvant ainsi les limites de leur corps et de leur sentiment d’identité à travers un contact érotique. On peut aussi déceler ces facteurs chez le pervers, mais ils n’en sont pas les éléments majeurs.

[1.2]

En fin de compte, il n’est pas si simple d’apprécier ce qui est et ce qui n’est pas pervers. Et, à supposer que l’on y arrive, il est plus facile de définir ce que nous entendons par une perversion que ce que nous entendons par un « pervers ». Très tôt, l’attention de Freud fut attirée par le fait que nous pourrions tous être considérés comme pervers ; sous une surface névrotico-normale, nous conservons tous les restes d’un enfant pervers-polymorphe. Les activités que nous avons l’habitude de considérer comme perverses – voyeurisme, fétichisme, exhibitionnisme, intérêt pour une variété de zones érogènes – pourraient toutes faire partie de l’expérience d’une relation amoureuse normale. En partant de ce point de vue, un des facteurs qui pourraient caractériser le pervers est qu’il n’a pas le choix ; sa sexualité est fondamentalement compulsive. Il ne choisit pas d’être pervers et il ne choisit pas la forme de sa perversion – pas plus que l’obsessionnel ne choisit ses obsessions ou l’hystérique ses céphalées et ses phobies. L’élément compulsif dans la sexualité aberrante imprime sa marque à la relation d’objet, l’objet sexuel étant appelé à remplir un rôle circonscrit et sévèrement contrôlé – voire même anonyme. Le partenaire, bien que souvent réduit à un objet partiel, est néanmoins considérablement investi et remplit une fonction magique. Mais on pourrait en dire autant d’une relation amoureuse génitale où l’illusion ne fait jamais défaut2. En outre, tout comme le psychotique qui cherche dans le contact érotique un rempart contre l’angoisse et un support pour son Moi, l’hétérosexuel névrotico-normal dans ses relations sexuelles cherche, lui aussi, un renforcement narcissique et une réassurance destinés à le protéger contre les traits décochés par la vie. Chez tout individu qui fait l’amour il existe un fantasme omnipotent de réparation de soi et de l’autre. Cependant ce facteur n’est pas le seul dans la plupart des cas ; l’intérêt et l’amour qu’on porte pour l’autre, hors de la relation sexuelle, ont aussi une grande importance. Ainsi la relation sexuelle joue dans l’économie libidinale du sujet « normal » un rôle dynamique différent de celui qu’il prend dans les personnalités compulsives-perverses.

Je ne parlerai pas ici de ce qu’il est commun d’appeler le « caractère pervers », pas plus que des « agirs » tels la toxicomanie et la délinquance, qui relèvent, en fin de compte, d’une économie semblable à ce qui se révèle dans les anomalies sexuelles ; nous voyons là des tentatives différentes pour résoudre les mêmes conflits inconscients fondamentaux. Ces autres catégories cliniques, souvent nommées « perversions sociales », etc., se distinguent des perversions sexuelles par le fait qu’elles ne demandent pas une érotisation consciente des défenses ; le but recherché n’est pas la jouissance sexuelle. Dans ce travail j’espère pouvoir dégager certains éléments propres à la structure psychique que l’on retrouve d’une façon relativement constante chez tous les déviants sexuels. Je porterai tout particulièrement mon attention sur la relation du sujet et de son acte à la scène primitive (ce concept recouvrant pour moi l’ensemble des fantasmes inconscients concernant la relation sexuelle, et la mythologie personnelle de chacun en ce qui concerne les imagos parentales).

[2]

Je me suis intéressée pour la première fois à la signification inconsciente des déviations sexuelles à la faveur d’une de ces coïncidences comme il s’en trouve dans la pratique analytique de chacun : je me suis trouvée avoir trois patientes homosexuelles en analyse au même moment. Avant que ces analyses, fort longues, aient atteint leur terme, j’en avais entrepris deux de plus. En dépit de leurs différences individuelles importantes, ces femmes présentaient des similitudes frappantes. Leur violence et le difficile combat qu’elles menaient contre cette force destructrice étaient particulièrement sensibles, de même que l’extrême fragilité de leur Moi qui se manifestait par des épisodes de dépersonnalisation, des états corporels bizarres, etc. Ces épisodes paraissaient survenir plus volontiers lorsque leur relation avec leur partenaire sexuelle était menacée. Une patiente, par exemple, en apprenant que son amie devait la quitter à l’improviste pendant trois jours, dit : « J’ai senti que la pièce tournait autour de moi quand j’ai lu le billet qu’elle m’avait laissé ; je ne pouvais savoir où je me trouvais et je me suis frappé la tête contre le mur jusqu’à ce que je revienne à moi. » Dans une circonstance similaire une autre patiente écrasa le bout incandescent de sa cigarette sur sa main pour faire cesser son sentiment d’avoir perdu ses limites corporelles. Par son comportement violent, elle exprimait non seulement sa dépendance presque symbiotique à son amie, mais également la rage et la terreur que provoquait en elle la séparation. Ces analysantes ont également manifesté des réactions intenses à l’égard des hommes, réactions de type persécutoire. L’une d’elles dissimulait toujours un stylet dans son sac, une autre un énorme couteau de cuisine. Toutes deux prétendaient se protéger ainsi contre les attaques éventuelles des chauffeurs de taxi, etc. Toutes ces patientes souffraient de périodes de dépression intense lors d’un échec dans leurs relations amoureuses ou dans leur travail. (Toutes exerçaient une profession libérale ou une activité artistique et aucune ne réussissait de façon satisfaisante. C’était parfois le motif conscient pour lequel elles recherchaient une aide dans l’analyse. Aucune ne vint me voir à cause de son homosexualité.)

Dans ces tableaux cliniques, caractérisés par un mélange de manifestations névrotiques et psychotiques, je finis par comprendre que les relations sexuelles de ces analysées étaient souvent une comédie délirante dans laquelle la partenaire devait jouer le rôle magique d’un mur de protection contre la menace de la dépression ou d’une perte d’identité, ainsi que contre les attaques qu’elles fantasmaient de la part des hommes. La relation elle-même, hautement ambivalente, était, de plus, constamment menacée de l’intérieur.

Outre ces similitudes dans la structure du Moi et dans les mécanismes de défense utilisés pour maintenir cet équilibre précaire, ces patientes présentaient une autre ressemblance frappante dans la façon dont elles décrivaient leurs parents, du moins dans les premières années de leur analyse. Sans exception, la mère était décrite en termes idéalisés (la haine attachée à cette imago étant largement projetée sur le père). Elle était pourvue de dons physiques ou intellectuels rares ou de talents dignes d’admiration et avait été la source de toute sécurité jusque bien avant dans l’adolescence. Figure puissante et dominatrice, elle était néanmoins désignée comme l’essence même de la féminité – féminité qui avait été refusée à sa fille. Le père, au contraire, dans les cas où il n’était pas totalement absent du discours analytique, était décrit comme un être passif ou violent, rustre ou hyper-intellectuel, brutal ou maussade – bref, d’une manière ou d’une autre, une imago dénigrée. Le tableau ainsi brossé dévoilait alors un père qui ne remplissait pas sa fonction paternelle – et une mère qui faisait plus que remplir la sienne. Frappée par ce curieux partage des bonnes et des mauvaises qualités selon une ligne de démarcation sexuelle, j’ai essayé de dégager les liens existants entre le fantasme œdipien, et le choix d’un objet homosexuel. Partant de là, j’ai tenté d’élaborer des hypothèses concernant le rôle de l'homosexualité dans le maintien de l’équilibre psychique et de l’identité du Moi. Je voudrais citer ici quelques remarques faites en conclusion de cette réflexion dans la mesure où elles relèvent de la formation perverse en général3 :

« Quand une femme construit sa vie autour d’une relation homosexuelle, elle cherche inconsciemment à maintenir une relation intime avec l’imago paternelle ou avec le phallus intériorisé, le père étant lui-même désinvesti en tant qu’objet libidinal mais possédé comme repère par identification à lui. Du même coup, elle arrive à se détacher apparemment de l’objet maternel consciemment idéalisé, cependant que, dans l’inconscient, cette image demeure dangereuse, envahissante et massivement interdictrice. Dans sa vie adulte ce sont les aspects idéalisés de l’imago maternelle qu’une telle femme recherche chez sa partenaire… Lorsque se crée ce genre d’identification au phallus paternel, la petite fille n’a plus à craindre un retour à la relation fusionnelle avec la mère, véritable précurseur de la mort psychique. Dans l’imaginaire elle possède maintenant tout ce qui est essentiel pour compléter sa mère. Inconsciemment elle assume le rôle du phallus de la mère – mais c’est un phallus anal que seule la mère peut manipuler et contrôler. Un amour dévorant pour la mère et un attachement phobique à celle-ci pendant l’enfance vont de pair avec des souhaits inconscients de mort à son endroit, qui seuls donneraient à la fillette le droit de se séparer d’elle. Au moment décisif où la fille choisit de quitter sa mère pour suivre la femme qui deviendra sa partenaire amoureuse, elle châtre imaginairement la mère de son enfant-phallus. C’est un moment de triomphe intense. C’est à l’autre femme qu’elle s’offrira désormais comme incarnation de tout ce dont elle s’était emparée symboliquement et qu’elle croit être nécessaire pour compléter sa partenaire, ou la réparer…

« Nous pourrions résumer ainsi l’économie psychique de l’homosexualité féminine : c’est une tentative de sauvegarder un équilibre narcissique face à un besoin constant d’échapper à la dangereuse relation symbiotique réclamée par l’imago maternelle, tout en maintenant une identification inconsciente au père – élément essentiel dans cette structure fragile. Quel qu’en puisse être le prix, cette identification aide l’homosexuelle à se protéger contre la dépression ou des états psychotiques de dissociation, et contribue ainsi à maintenir la cohésion de son Moi. »

Après cette publication je commençai à m’intéresser au fait que les patients homosexuels hommes présentaient pour la plupart les mêmes éléments structuraux que les femmes homosexuelles, tout particulièrement en ce qui concerne leur monde imagoïque et le clivage des objets selon une ligne sexuelle ; mais là où la femme cherche à retrouver l’essentiel de sa propre féminité chez sa partenaire idéalisée, l’homosexuel homme recherche un pénis idéalisé chez un autre homme ; les aspects destructeurs et dangereux du parent du même sexe sont projetés, dans chaque cas, sur le sexe opposé. Les homosexuels des deux sexes cherchent inconsciemment une protection contre la mère primitive « orale » ou « anale » des phases prégénitales, et les uns et les autres cherchent désespérément à maintenir une certaine « barrière phallique » – par l’intermédiaire soit de l’identification (dans le cas de la fille), soit du choix d’objet (dans le cas du garçon) – créant ainsi un objet idéalisé, interne ou externe, faisant office de l’instance paternelle et tenant lieu du phallus symbolique, cependant que le père réel est tenu pour être sans valeur, absent, voire mort.

Ultérieurement, je retrouvai cette même organisation œdipienne déséquilibrée, et la structure inconsciente qui y correspond, chez des patients fétichistes et masochistes, et dans l’apport clinique de certains de mes collègues à propos de cas semblables. J’ai continué à m’intéresser au destin de l’imago paternelle et au rôle symbolique du phallus dans la structuration de telles personnalités, ce qui m’a permis d’étudier plus en détail les attaques sadiques imaginées contre les parents, particulièrement contre la mère idéalisée, qui se révélaient, tel le contenu latent d’un rêve, à travers l’agir sexuel de ces analysés. Le chapitre précédent nous a donné un aperçu de cet aspect à travers l’étude clinique de M. B… qui, dès l’adolescence, portait des habits rituels et se fouettait les fesses pour atteindre l’orgasme ; à l’âge adulte il demanda à sa partenaire sexuelle de porter les vêtements symboliques et d’accepter d’être fouettée. Comme souvent dans les anomalies sexuelles, la nature du lien érotique entre les partenaires comptait plus que le rôle tenu par chacun d’eux dans cette association. La vie professionnelle de cet analysant était soumise aux mêmes complications que sa vie sexuelle – elle ne pouvait se dérouler sans angoisse ni sans un minimum nécessaire de mise en scène. (Les conflits et les interdictions qui frappent la vie sexuelle de ces sujets déclenchent presque toujours des difficultés analogues dans leur travail – souvent un travail intellectuel et créateur – qui risque d’être soumis à des inhibitions graves en conséquence.) De telles analyses révèlent clairement la façon dont une sexualité aberrante peut servir de défense « maniaque » contre des angoisses dépressives ou persécutrices.

Les traits essentiels qui se dégagent du fragment de l’analyse de M. B… peuvent se retrouver dans toutes les déviations sexuelles et permettent de différencier celles-ci des organisations névrotiques et psychotiques. Je ne veux pas dire par là que les multiples formes que peut emprunter la solution sexuelle perverse n’ont pas de signification propre en elles-mêmes, ni des affinités particulières les unes avec les autres ; hormis leur intérêt théorique, ces différences et similarités sont importantes pour la compréhension analytique de tels patients : par exemple la relation entre le fétichisme et le transvestisme, ou le lien étroit entre le fétichisme et les visées sadomasochistes, et également le rapport du voyeurisme avec l’exhibitionnisme. Aussi significative est la distinction entre toutes ces expressions sexuelles et l’homosexualité. Il est évident que l’homosexuel a, parmi d’autres, des problèmes spécifiques avec l’image narcissique de son corps et qu’il est poussé à réparer cette image par l’intermédiaire d’un partenaire de même sexe, comme une image en miroir, tandis que le pervers non homosexuel révèle bien souvent maintes défenses contre ses souhaits homosexuels, défenses aussi nombreuses que celles du névrosé. Un exemple m’en a été donné par un patient fétichiste qui payait des prostituées pour le fouetter et frapper ses organes génitaux. Au cours d’une séance d’analyse il me dit avoir rencontré un autre client du même bordel qui trouvait que tous deux se ressemblaient beaucoup puisque lui aussi payait pour être fouetté, mais par des garçons. Mon patient, très angoissé, s’écria : «… mais cet homme est foui Nous n’avons absolument rien de commun. Lui, c’est un homosexuel ! » Cette remarque éclaire aussi d’un jour très vif le fait que toute perversion est construite sur des illusions essentielles et intouchables, et nous montre que la « vérité » de chaque microcosme sexuel est fondée sur la négation et le désaveu.

Pour le présent travail, ce qui m’intéresse, au-delà des diverses manifestations de la sexualité déviante, c’est la structure inconsciente qui la sous-tend, plutôt que sa forme. Partant de la constellation œdipienne et des imagos parentales, nous avons vu que la mère tient une place idéalisée alors que le père joue un rôle curieusement estompé dans le monde objectai interne. Complicité et séduction sont attribuées à la mère tandis que le père est représenté comme inapte à servir de modèle d’identification. Ainsi nous trouvons un clivage pathologique (le false splitting dont parle Meltzer)4 mais ce clivage n’est pas opérant au niveau de l’imago maternelle ; le « bon » est du côté de la mère, idéal phallique inattaquable, et le « mauvais » est du côté du père, objet désavoué, dénigré. Derrière les portraits de famille ainsi désignés se trouve une autre mère, mortellement dangereuse pour son enfant, la haine et l’agression attachées à cette image étant détournées sur d’autres objets. L’image du père dénigré, également clivée, cache un père idéalisé (rôle fréquemment attribué au père de la mère, à un prêtre, voire à Dieu lui-même) ; encore plus souvent nous trouvons le fantasme d’un phallus idéal avec lequel le sujet ne peut s’identifier, mais qui joue un rôle structurant important, en dépit de son caractère clivé. Ces « faux » clivages s’expriment sous diverses formes dans l’acte sexuel déviant où l’on retrouve invariablement une tentative pour gagner, conserver ou contrôler le phallus paternel idéalisé. Ce n’est que sur un mode défensif qu’il est attribué à la mère, greffé sur son rôle phallique primordial en tant que premier objet de désir et détenteur de vie. Cette poursuite éternelle du père, bouclier contre la mère toute-puissante contribue à donner à la sexualité perverse son caractère compulsif. Elle fournit également à la structure psychique un rempart contre la psychose, en même temps qu’elle témoigne de sa fragilité intrinsèque. Ce qui fait défaut dans le monde interne est recherché dans un objet ou une situation extérieurs, car un échec de la symbolisation a laissé un vide dans la structuration œdipienne. Cet échec concerne le rôle du pénis paternel et la signification de la scène primitive. L’effacement de certains liens associatifs tend à affaiblir, du moins dans ce domaine circonscrit, la relation du sujet à la réalité et aboutit ainsi à un dénouement « psychotique » du conflit œdipien et de l’angoisse de castration ; cette « solution » est à son tour érotisée, apportant alors, du même coup, une réponse aux problèmes de la décharge instinctuelle. (Nous reviendrons plus tard sur le thème de la scène primitive et sur son importance particulière dans la structure psychique qui nous intéresse ici.)

En dehors de l’intérêt de son organisation œdipienne, la perversion offre un champ d’étude riche et fertile quant à la naissance du désir humain et des différents objets autour desquels il se cristallise. De plus elle offre un vaste domaine de recherches à qui veut aborder le problème de l’identité humaine. Il est évident que le pervers souffre des troubles de l’identité sexuelle ; nous pourrions aussi bien nous demander quel rôle joue la sexualité aberrante dans l’économie identificatoire du Moi. Lichtenstein5, dans un bel article, propose l’hypothèse, selon laquelle l’une des principales fonctions de l’hétérosexualité « non procréatrice » est le maintien du sentiment d’identité. Je dirai que cela est également vrai pour le déviant sexuel. Sa perpétuelle recherche d’une confirmation de son être destinée à contenir l’angoisse qui s’empare de lui lorsqu’il se voit menacé de perdre ses repères identificatoires peut même l’emporter sur les visées libidinales et agressives au cours de son rituel sexuel. Ainsi, au milieu d’un système compliqué de négation, de désaveu, de déplacement, il prétendra souvent qu’il est homosexuel, travesti, masochiste, etc. ; c’est-à-dire, que la forme que prend sa sexualité fait partie intégrante de son identité. Le Corydon d’André Gide en est un exemple remarquable. Le déviant croit aussi fréquemment détenir le secret du désir sexuel. (Nous reviendrons plus tard à l’origine inconsciente de ce secret.) Fort de la particularité de sa propre identité sexuelle, il n’a souvent que du dédain pour les sexes « tout simples », des gens qui font l’amour à l’ancienne mode – à la façon dont le faisait le père méprisé et dénigré. Ainsi, paradoxalement, le simple hétérosexuel est considéré comme châtré, victime de la pression paternelle et sociale, et représentant d’une image paternelle châtrée. Le fils a découvert, comme disait un patient pervers, « un plat plus épicé ». (Ce patient dont les problèmes se reflétaient dans son alcoolisme, comme dans sa métaphore, payait des prostituées pour uriner sur lui.) Il avait l’impression que les autres lui enviaient sa recette. Ce sentiment d’être « dans le coup », d’être choisi, seul parmi les vulgaires mortels, pour recevoir le secret des dieux, signe l’illusion de l’enfant incestueux qui s’imagine être la prunelle des yeux de sa mère – au détriment du père dédaigné à qui échoit la place de l’enfant en tant qu’élément exclu, châtré. Mais l'enfant incestueux ne peut conserver l’illusion d’être le seul objet du désir de sa mère qu’au prix de ne faire de sa sexualité rien de plus qu’un jeu.

[3]

Certains pervers ont une conscience plus vive que d’autres de la dépression qui se tient derrière ce jeu frénétique, et sont plus aptes à se rappeler l’inévitable moment de désillusion où le château de cartes de la promesse incestueuse s’est écroulé. Afin de combler le vide brutal ainsi creusé dans le sentiment d’identité, le jeu sexuel devient une tentative désespérée d’écarter le déchaînement de la rage et les impulsions meurtrières ou suicidaires. La perversion sexuelle admet et exhibe le côté surexcité, libidinal de sa visée mais elle tire un voile de silence sur ces aspects les plus angoissants. Les déviations sexuelles sont abondamment représentées comme un divertissement en technicolor ; le monde « gai »6 de l’homosexuel s’étale dans plus d’un bar, mais la couleur et la « gaieté » déguisent à peine sa contrepartie dépressive et souvent persécutoire. Puisque nous avons émis ici-même l’idée que ces agirs sexuels complexes sont bâtis sur les ruines d’une illusion écroulée, une question demeure : que la perversion sexuelle soit une réponse aux souhaits incestueux et à la rage étouffée qui accompagne leur non-assouvissement ne constitue guère une explication puisque ces déceptions sont un traumatisme universel et font partie intégrante de la condition humaine. Pourquoi ces enfants sont-ils tout spécialement marqués du signe de la désillusion ?

 

Pendant l’analyse, ces patients nous révèlent la façon dont ils ont tissé peu à peu la trame de leur identité, surtout dans ses aspects sexuels et génitaux, en captant les messages muets des désirs et des conflits inconscients des parents ; ils sont en particulier très conscients de la place qu’ils occupent aux yeux de leur mère. On a écrit sur ce sujet un grand nombre d’articles analytiques – la complicité de la mère et son influence sur la création d’un modèle sexuel et surmoïque aberrant (Bak, Gillespie, Stoller, Sperling, Morey-Segal, et d’autres auteurs). Je voudrais considérer ici la partie complémentaire de ce vécu : le rôle de l'enfant dans la création d’une sexualité nouvelle et la réinvention de la scène primitive. Bien que ce soit une réaction aux problèmes parentaux, c’est quand même l’invention de l’enfant et non celle de sa mère. Cette création, tissée des lambeaux de la magie enfantine (les éléments de la sexualité infantile), est taillée à la mesure du désir enfantin (désir d’être le seul objet qui puisse combler la mère). Cependant, dans la création même de sa solution érotique, l’enfant brise ses liens maternels et triomphe de la mère intériorisée. Au cours de l’analyse, ces patients se rappellent très nettement la découverte de leur drame érotique privé. Celle-ci est généralement rapportée à la période de latence ou aux environs de la puberté, et présentée comme une « révélation » de leur vérité sexuelle. Les facteurs précipitants qui ont, dans de nombreux cas, la force de souvenirs-écrans, sont souvent des événements familiaux tels que la naissance d’un frère cadet, une brisure dans les relations parentales, ou un remariage. Deux de mes patientes homosexuelles ont « découvert » leur vocation sexuelle après la naissance d’un second enfant, alors qu’elles avaient dix ou onze ans. Il en est de même du cas d’homosexualité féminine rapporté par Freud. Mon patient fétichiste, ainsi qu’un autre qui présentait des rituels sadomasochistes compliqués, faisaient coïncider les différents éléments de leur système sexuel avec l’époque de la naissance de frères et sœurs – preuve irréfutable de l’infidélité de la mère.

Il y a toujours un souvenir ineffaçable pour rendre compte de la chute de l’illusion incestueuse. Envers la sexualité de l’enfant, c’est bien souvent une attitude ouvertement méprisante de la part de la mère séductrice qui, néanmoins, dénie toute conscience sexuelle à son rejeton. La mère du « Complexe de Portnoy » en est un exemple très classique : « Quoi ? Pour ton petit machin ? », dit-elle à Portnoy qui veut un slip avec suspensoir. Comme Portnoy le dit à son analyste : « Peut-être ne l’a-t-elle dit qu’une seule fois – mais c’était suffisant pour une vie entière7 ! » Un de mes patients de vie sexuelle masochiste et homosexuel m’a raconté une expérience du même genre. « J’avais onze ans et je me glissais tout nu dans le lit auprès de ma mère comme je l’avais souvent fait. Cette fois elle me repoussa brutalement en disant : “Qu’est-ce que tu es en train de faire, petit cochon !” A la faveur de cet incident mon père me prit à part et m’expliqua comment naissaient les bébés. C’était trop. J’éclatai en sanglots. »

Il est frappant que ces enfants aient pu croire si longtemps qu’ils étaient « le petit compagnon de maman » et même s’imaginer qu’ils auraient un jour des relations sexuelles avec elle.

La fureur et l’angoisse nées de leur désillusion ne sont remémorées que fort lentement au cours de l’analyse ; et ce n’est qu’un début. Ces traumatismes retrouvés ne sont qu’un maillon d’une très longue chaîne. L’enfant ainsi attaché à sa mère a atteint un point de non-retour. Il fait un effort désespéré pour se libérer à travers diverses inventions érotiques, mais la « solution » est prédéterminée. Ses illusions sexuelles restent intactes, elles ont simplement trouvé de nouveaux déguisements. De nombreux chaînons d’idées ayant trait à la vérité sexuelle ont été déformés ou détruits dans la relation pré-œdipienne, peut-être même dans la relation de l’enfant au sein de sa mère, relation sexuelle archaïque. En fait, il n’est pas surprenant de découvrir dans le fantasme inconscient du déviant sexuel que le « castrateur » est invariablement la mère. La séductrice qui éveille le désir est aussi l’obstacle à son accomplissement. Pour l’enfant elle est l’image même de la perversité. Que veut-elle ? L’enfant d’une mère « idéalisée » a pu croire qu’il était, lui aussi, un enfant « idéal », le centre de son univers – jusqu’au moment de la révélation fatale qu’il ne détient pas la réponse au désir de sa mère. Dans l’effondrement tardif de son illusion il ne sait plus qui il est pour elle ni ce qui lui donnera satisfaction. Il doit exister quelque part un phallus « idéal », capable de combler la mère. Le père, rarement reconnu comme objet de désir sexuel pour la mère, ne l’a sûrement pas, aussi l’enfant n’a-t-il guère envie de se tourner vers lui ni de s’identifier à lui. Ce facteur, renforcé par le désir, parfois conscient, de la mère, s’accorde trop bien avec le désir de l’enfant de croire au mythe d’un père castré ou non existant. (Notons qu’un père absent réellement, même mort, n’empêche pas forcément l’enfant de se créer une image phallique intérieure valable si la relation maternelle le permet.) Les pères de ces enfants semblent d’ailleurs contribuer à leur propre exclusion ou se révèlent incapables de modifier ces aspects de leur personnalité qui leur aliènent leurs enfants. Ainsi donc la jalousie œdipienne et le complexe de castration, point de départ d’une réorganisation de l’ensemble de la personnalité, deviennent une expérience désorganisante plutôt que structurante. Les enfants qui nous intéressent ici n’ont trouvé aucun moyen de venir à bout du conflit œdipien ; ils ont inventé un moyen originel de tourner le problème. Regardons de plus près leur scénario sexuel.

 

Quelle est la signification inconsciente d’un acte sexuel dont la souffrance et l’angoisse ne sont jamais absentes, tout au plus farouchement niées ? Quel rôle joue l’objet sexuel dans cette association qui, bien souvent, ne comporte pas la dimension d’amour ? Et les éléments qu’utilise le déviant sexuel pour écrire son étrange scénario – où les trouve-t-il ? Comme Gillespie le faisait remarquer dans un article sur la théorie de la perversion8, il est à la fois cliniquement et théoriquement impossible de soutenir (comme les premiers écrits de Freud sur ce sujet ont pu le laisser croire) que la perversion organisée est simplement la persistance à l’âge adulte des pulsions du Ça qui ont échappé au refoulement. Il me semble que la scène jouée par le pervers est plutôt comparable à un rêve : un sens patent, un sens latent. Dans un article sur le fétichisme, S. Stewart9 écrit : « Jacob met les vêtements de sa femme comme il mettait dans le temps ceux de sa mère… puis il s’adonne à des expériences nombreuses et compliquées pour se ligoter… il introduit dans son anus divers objets… puis à nouveau se ligote et introduit son pénis et ses testicules dans un petit sac… il tire les cordons très fort jusqu’à ce que la douleur apparaisse… Après quoi il s’administre un énorme lavement si chaud qu’il en est douloureux. A mesure que la pression augmente, le contrôle devient plus difficile et Jacob commence un mouvement des jambes qui finit en orgasme. » Ces scènes, tout comme un rêve, ressemblent à une pièce de théâtre dans laquelle manquent des indices essentiels à la compréhension du complot. Il s’agit des contenus manifestes issus du processus primaire, avec ses condensations, ses déplacements et ses équations symboliques. Et, chose étrange, l’auteur lui-même a perdu la clef de sa mise en scène ; tout comme le rêveur il opère une élaboration secondaire pour expliquer l’attirance qu’ont pour lui les objets et les situations insolites qui sont des conditions essentielles à son acte sexuel.

Un de mes patients avait écrit de nombreuses versions d’une histoire dans laquelle une vieille femme fouette publiquement sa fille (notons qu’à quelques détails près, ceci est un scénario fétichiste typique). En essayant de justifier son mythe personnel sur le secret sexuel, il s’interrompit une fois pour me dire : « Au fait, est-ce que je vous ai parlé de ma passion pour la science-fiction ? » L’élaboration secondaire peut jouer aussi pour justifier une déviation du but ; un bel exemple me fut fourni par un autre analysant. Il décrivait, avec un luxe de détails, son besoin de payer des prostituées pour piétiner ses organes génitaux avec des chaussures à hauts talons, tandis qu’il surveillait la scène dans une glace. Il interrompit sa description pour dire : « Ne pensez pas que je sois masochiste – vous savez, cela me donne du plaisir. » Notons que les deux patients reconnaissaient la nature originelle de leur agir sexuel ; n’étant pas psychotiques ils éprouvaient le besoin de la justifier. Par contre, un autre, faisant fi de ce besoin, imposait au monde sa réalité interne. Celui-ci passa, effectivement, par un épisode psychotique au cours de son analyse. Au cours du premier entretien, il me dit : « Je suis, naturellement, un homosexuel. Comme vous le savez sans doute, tous les hommes sont homosexuels mais la majorité n’a pas le courage de l’admettre. » Je reviendrai plus tard sur la phase psychotique de ce patient ; elle a été provoquée par une interprétation concernant un élément essentiel de l’organisation perverse : le contact avec un objet tenant lieu du signifiant phallique, objet qui tenait en échec la confusion psychotique.

[4]

Ainsi le pervers essaie de se convaincre et de convaincre les autres qu’il détient le secret du désir sexuel : il le déploie en spectacle dans sa création érotique. Quel est, en fait, ce secret ? Que veut prouver ou accomplir ce coït insolite en dehors et au-delà de la décharge sexuelle ? Le secret, dans son versant inconscient, est très simple : il n’y a pas de différence entre les sexes. Pour le conscient du sujet il y a des différences entre les sexes mais elles n’ont pas une fonction symbolique et elles ne sont ni la cause ni la condition du désir sexuel. Ce déni implique un désaveu du pénis manquant de la mère et va jusqu’à la négation de la scène primitive. Reste néanmoins l’angoisse de castration. La scène primitive originelle, dont l’enfant destiné à devenir pervers est l’auteur, mérite attention. Grâce à une infinité de déplacements symboliques et à la rupture de chaînons associatifs importants, le désir sexuel est alimenté en objets nouveaux, en buts nouveaux et en zones nouvelles. Le décor, les interprètes et les objets varient mais le thème est immuable : c’est celui de la castration et il vise la maîtrise de l’angoisse qui lui est propre. Qu’il s’agisse du sadomasochiste, centré sur sa douleur, visant même ses organes génitaux ou ceux du partenaire ; qu’il s’agisse du fétichiste qui réduit le jeu de la castration à des fesses battues ou à des constrictions corporelles (les traces de sévices qui symbolisent la castration tout en s’effaçant facilement) ; ou du travesti qui fait disparaître ses organes génitaux en se glissant dans les vêtements de sa mère afin de s’approprier son identité ; ou encore de l’homosexuel avec son éternelle recherche de pénis qu’il absorbe magiquement – oralement ou analement –, réparant ainsi le fantasme de sa propre castration, et en même temps châtrant – et – réparant le partenaire grâce au contrôle de la jouissance de l’autre…; dans chaque cas l’intrigue est la même : la castration ne fait pas souffrir, n’est pas irréparable, et mieux, elle est la condition même de la jouissance. Quand, malgré tout, l’angoisse apparaît, elle est à son tour érotisée et ajoutée comme nouvelle condition de l’excitation. On ne peut s’empêcher de comparer ces patients à des enfants qui « jouent » à la sexualité. Mais c’est un jeu désespéré ; l’immense angoisse de castration doit être maîtrisée grâce à l’agir sexuel : l’équilibre narcissique étant relativement fragile, toute atteinte, toute contrariété, toute déception, apportées par la vie quotidienne risquent de susciter de la tension qui réclame à son^tour une solution immédiate au moyen de l’acte sexuel magique. De plus, la scène primitive inventée doit être validée – il faut toujours un spectateur, rôle souvent tenu par le sujet lui-même qui observe dans le miroir le déroulement de la scène. Il y a ici un important renversement des rôles ; l’enfant, autrefois victime de l’angoisse de castration, est maintenant son agent, celui qui inflige la castration ; il a trouvé un remède à son angoisse, comme « l’enfant à la bobine » maîtrisant le drame de la séparation ; autrefois soumis à l’excitation en tant que spectateur impuissant, exclu des relations parentales, ou victime d’une stimulation inhabituelle à laquelle il ne pouvait faire face, il est maintenant celui qui contrôle et qui produit l’excitation, la sienne propre ou celle de son partenaire. Ainsi l’intérêt dominant de beaucoup de pervers est de manipuler à leur guise la réponse sexuelle de Vautre. Cet élément, plus ou moins important selon les cas, à savoir : faire subir à l’objet ce qu’on a autrefois supporté passivement, trouve son équivalent chez certains psychotiques dans leurs relations à autrui, ainsi qu’Hanna Segal l’a montré10. Le patient dont elle parle s’arrangeait subtilement pour faire éprouver à sa mère les sentiments « d’un jeune enfant qui ressent une excitation sexuelle, de l’avidité, une frustration, de la rage et de la culpabilité ». Outre ces renversements fondamentaux des premières expériences traumatisantes, il existe un déni (parfois calqué sur la réalité externe, mais bien souvent en dépit d’elle) des relations génitales entre les parents. Ainsi le pénis du père ne joue aucun rôle dans la vie sexuelle de la mère ; celle-ci jouit lorsqu’elle est fouettée, enchaînée, lorsqu’on urine sur elle, ou lorsqu’elle s’exhibe, défèque ou urine sur le père, le bat, etc. C’est du moins ce qu’on veut nous faire croire. Aux multiples variations sur le thème de la castration il faut ajouter un contrepoint – que les organes génitaux des parents ne sont pas destinés à se compléter et que leur désir mutuel est inexistant. Telle est la fiction qu’il faut sans cesse réaffirmer. Dans ces efforts pour ne rien savoir de la relation sexuelle réelle afin de pouvoir maintenir une scène primitive fictive introjectée, le pervers est engagé dans un combat sans issue avec la réalité. Sous cet angle son agir érotique est une sorte d’acting out perpétuel, à forme compulsive. Car le sujet s’est créé une mythologie dont il ne reconnaît plus la signification véritable, un texte dont on aurait gommé des passages importants. Ainsi que nous le verrons, ces passages manquants ne sont pas refoulés, car dans ce cas ils auraient donné naissance à des symptômes névrotiques ; ils sont abolis, le sujet ayant détruit le sens. C’est pourquoi beaucoup de patients pervers se plaignent de ne pas comprendre la sexualité humaine. Un patient voyeuriste me disait qu’il avait l’impression d’être « un Martien » quand il entendait d’autres hommes parler de leurs aventures amoureuses. Un patient fétichiste évoquait son étonnement quand ses compagnons d’adolescence parlaient sexe, filles, ou racontaient des histoires salées. Il affrontait cette situation d’inégalité comme il affrontait toutes les expériences embarrassantes, en la maîtrisant et en la manipulant avec précaution : il devint le spécialiste en histoires scabreuses de son lycée et il en inventa davantage et de plus horribles que les autres. Son plaisir personnel à contrôler l’excitation sexuelle de ses compagnons était aussi intense que son orgueil de « ne rien éprouver ». Comme l’homme « Martien », il croyait difficilement aux objectifs sexuels des autres hommes, si total était son déni de la vérité, avec tout ce que cela comportait d’aliénant pour son propre désir et ses propres identifications sexuelles. Le même patient me dit également un jour : « J’ai l’impression d’avoir été maudit dans mon enfance. Je n’ai jamais choisi ma sexualité, elle m’est tombée dessus comme un sort. » Cependant, au cours de la même séance il ajouta : « Mais n’allez pas vous imaginer que je voudrais changer. Comme vous le savez très bien, ce sont là mes activités préférées. » Et c’est là que réside le dilemme du pervers.

Renoncer à sa forme de sexualité avec ses rituels, son angoisse et ses conditions draconiennes équivaudrait à la castration, et mettrait en danger la cohésion de son Moi et de son sentiment d’identité. Une femme homosexuelle me disait récemment : «… au moins quand je suis avec “elle” je sais que j’existe. Sans elle c’est le néant… c’était la même chose avec ma mère quand j’étais petite. Je n’existais que par elle. »

Il est évident que derrière les angoisses de la phase phallique et les blessures narcissiques de la scène primitive se tiennent des terreurs morcelantes concernant la séparation et l’identité du sujet. Chez tous ces patients, le père, bien que généralement présent, apparaît comme une absence. Ce manque dans le monde des représentations internes est, en soi, profondément menaçant pour le sentiment d’identité. Seul l’acte sexuel magique autorise l’illusion de retrouver le phallus paternel, bien que sous des formes idéalisées et déguisées ; il remplit ainsi une fonction essentielle en établissant une identité propre et il apporte quelque protection contre la dépendance accablante à l’image maternelle, et contre le désir également dangereux de fusionner avec elle. Mais comment fonctionne ce système sexuel magique ? Comment ces sujets font-ils pour détruire leur connaissance de la vérité sexuelle, pour nier la vérité concernant leur propre place dans la constellation œdipienne et pour les remplacer par un acte nouveau et illusoire ? Les mécanismes primitifs en jeu sont normaux chez les jeunes enfants mais portent chez l’adulte le cachet de la psychose. Cependant le pervers n’est pas un psychotique ; car ce qui a été nié ou désavoué, il ne le récupère pas sous forme délirante, mais il le retrouve, d’une certaine façon, grâce à l’illusion (dont il n’est pas totalement dupe) contenue dans l’acte. Ici se dévoile une faillite de l’aptitude à symboliser les réalités sexuelles et à créer un monde fantasmatique interne pour faire face à l’intolérable vérité ; ainsi l’illusion doit-elle être jouée sans fin pour éviter la solution psychotique – le délire.

[5]

Examinons la conception freudienne du développement des connaissances sexuelles chez le jeune enfant, et la série de fantasmes qui l’expriment. D’abord, l’enfant croit qu’il y a un seul organe sexuel – le pénis. A un stade ultérieur il ne peut manquer de s’apercevoir que les femmes n’en ont pas. Arrivé à ce point il désavoue l’inacceptable perception : « Il y a un pénis là, je l’ai vu. » Comme Freud le fait remarquer, cette affirmation est en soi la preuve que l’enfant s’aperçoit de la différence des sexes. Plus tard, le sens de la réalité en développement chez l’enfant ne lui permettra plus de soutenir qu’il n’y a pas de différence perceptible entre les sexes, et c’est à ce moment que commence une adaptation psychique à cette réalité sexuelle indésirée – l’enfant se met à élaborer une série de fantasmes pour en rendre compte : «… elle n’a pas de pénis maintenant, mais il lui en poussera un plus tard ;… les autres femmes n’en ont pas, mais ma mère en a un ;… ou elle en a eu un, mais mon père le lui a enlevé ;…ou bien il est caché à l’intérieur ;…, etc. » Ce n’est plus le désaveu d’une perception sensorielle, mais quelque chose d’infiniment plus élaboré et plus évolué, un désaveu, certes, mais d’un autre ordre. Nous retrouvons ici la distinction décrite par Anna Freud dans Le Moi et les mécanismes de défense (1936), entre le désaveu (ou déni) en paroles et en actes et le désaveu en fantasmes. Freud indique ensuite un quatrième stade où l’on constate chez les enfants une annulation névrotique de l’organe sexuel inacceptable, par l’intermédiaire d’une formation réactionnelle (point de départ des phobies, inhibitions, etc.) ; les organes génitaux féminins deviennent « sales » ou « dangereux », ou bien la féminité en soi est méprisée. En tout cas, le sexe ouvert de la mère est reconnu – et contre-investi ; ce n’est plus un objet de fascination mais un endroit inquiétant qui barre momentanément le passage au désir. Si les fantasmes anxiogènes et les formations défensives qui les accompagnent sont tout simplement refoulés – ce qui est la solution névrotico-normale de la plupart –, l’enfant donne l’apparence de résoudre la problématique œdipienne ; il rentre, comme on dit, dans la période de latence, mais la porte reste ouverte à des formations névrotiques ultérieures. Certes, dans le meilleur des mondes possibles, l’enfant acceptera en fin de compte, que ce qu’il souhaite être vrai ne le sera jamais, que le secret du désir sexuel réside dans le pénis manquant à la mère, que seul le pénis du père pourra jamais compléter son sexe à elle, et qu’il sera à tout jamais barré de son premier désir sexuel comme de ses vœux narcissiques insatisfaits. Pour affronter ainsi la vérité il faut à l’enfant deux parents « assez bons » (les good-enough parents décrits par Win-nicott) et nous avons toutes les raisons de penser que le futur pervers ne les a pas trouvés. Bien que ce soit sa façon de contourner l’Œdipe, il semble souvent qu’il essaie en même temps de résoudre les problèmes de ses parents à l’aide de sa réponse aberrante à la détresse œdipienne. La « solution » perverse aux problèmes œdipiens n’en est pas une ; c’est néanmoins une sortie efficace aux conflits « pré-œdipiens » difficiles. La solution par l’anomalie sexuelle se tient, dans le modèle freudien de l’évolution sexuelle de l’enfant, entre le stade deux (désaveu de la perception) et le stade trois (déni par le fantasme). Le stade deux (il y a un pénis là – je l’ai vu) est une adaptation magique, et du point de vue de l’économie psychique on ne peut en venir à bout qu’en créant une nouvelle « réalité » pour remplir le vide laissé par le désaveu, en manipulant quelque peu le monde extérieur. Au stade trois (il n’y a pas de pénis, mais…), l’enfant ne réduit pas à néant les informations recueillies de ses perceptions de la réalité extérieure, il en prend note et crée d’une manière autoplastique les moyens fantasmatiques de composer avec cette connaissance douloureuse. Du point de vue dynamique la différence entre la solution névrotique et la solution perverse se tient ici même. Cependant, les facteurs qui prédisposent l’enfant à répondre à la vérité sexuelle par le déni magique plutôt qu’au moyen d’une élaboration fantasmatique, opèrent bien avant cette phase du développement.

Qu’est-ce au juste que le désaveu ? Ce terme (en anglais : disavowal) choisi par la Standard Edition pour traduire le Verleugnung de Freud, me semble exprimer d’une manière plus adéquate la vigoureuse répudiation de la réalité « par la parole et par l’action » que le mot « déni » élu par Laplanche et Pontalis pour leur excellent Vocabulaire de la Psychanalyse. Désaveu implique également un « aveu » suivi de la destruction du sens par la coupure de la chaîne associative, et suggère mieux, il me semble, la violence que recèle ce défi à la réalité que son remaniement par le fantasme (pour laquelle je propose de garder le mot « déni »). Le désaveu fait partie de ce que Bion11 a désigné sous le terme de Minus-K pheno-mena (en anglais K = knowledge : connaissance). Au sujet du concept « K-Minus », Bion écrit : « Avant qu’une expérience affective puisse être utilisée comme modèle, ses données sensorielles doivent être transformées en éléments “alpha” qui seront emmagasinés et rendus disponibles pour l’abstraction. Dans le « K-Minus », le sens est retiré, laissant la représentation à nu. » Dans le cas particulier qui nous occupe, c’est-à-dire lorsque le modèle concernant la vérité sur la différence des sexes et les relations sexuelles est déformé, « la représentation dénudée » est non seulement le sexe vide de la mère, mais aussi la signification qui aurait dû s’attacher à cette découverte. L’enfant, bien sûr, finit par reconnaître la différence perceptive et par savoir que sa mère n’a pas de pénis, mais sa représentation psychique ne l’amène pas à grand-chose d’autre ; elle reste non significative. La perception du sexe féminin n’est pas seulement capable de stimuler les fantasmes décrits par Freud, à savoir que la castration peut survenir chez un petit garçon ou qu’elle est déjà survenue chez une petite fille. Elle éveille inévitablement la connaissance intuitive selon laquelle le pénis manquant marque l’endroit où un pénis réel vient remplir sa fonction phallique réelle ; cette intuition ouvre la porte à la connaissance apprise concernant la relation sexuelle. Ainsi le sexe béant de la mère fournit la preuve du rôle du pénis paternel. Mais cela, l’enfant ne veut rien en savoir. Il préfère même halluciner un pénis, détruisant alors sa reconnaissance de la différence plutôt que d’accepter l’idée que les organes génitaux de ses parents sont différents et complémentaires, plutôt que d’accepter qu’il est à jamais exclu du cercle fermé, et que, si son désir persistait, il encourrait la menace de castration. Le concept de castration peut être considéré comme l’équivalent de la réalité dans ce contexte, et par conséquent son acceptation amène l’enfant aux divers fantasmes que nous avons décrits comme le stade trois du modèle freudien. Tous sont des moyens de faire face à la crainte de la castration et au tabou de l’inceste. L’enfant qui trouve une issue déviante fait fi de ces réalités inéluctables et de la vérité qui en découle, mais c’est au prix élevé d’une atteinte à une partie de son Moi, et d’un abandon, dans un secteur limité, de la réalité extérieure. « Ce n’est pas vrai, déclare l’enfant, mon père n’a aucune importance ni pour ma mère ni pour moi. Je n’ai rien à craindre de lui ; du reste, je suis le seul objet du désir de ma mère. » Ainsi le pénis du père perd sa valeur symbolique virtuelle et des fragments essentiels de la connaissance humaine sont engloutis.

Cette impression de trou-dans-la-connaissance et les conséquences qui en découlent s’illustrent dans ce rêve d’un patient fétichiste sadomasochiste : « J’étais étendu à côté d’une femme nue et on m’a ordonné de regarder ses jambes nues qu’elle tenait grandes ouvertes. Je les fixai quelque temps mais ne pus trouver ce que j’étais censé répondre. Il me semblait que c’était un problème de logique. Finalement je dis que je ne trouverais jamais la réponse exacte car je n’avais jamais été bon en mathématiques. » Parmi ses associations le patient se rappela ses « flirts » d’adolescent et la première fois qu’il embrassa une fille. Il avait été troublé de s’apercevoir de son manque total d’émoi ; au lieu du désir sexuel, il avait seulement eu conscience d’éprouver un léger dégoût. On se souvient d’Oscar Wilde comparant les femmes à « du mouton froid » en regard de l’attirance exercée par un choix d’objet homosexuel.

Dans son article sur « Le Clivage du moi… », Freud dit en substance que, confronté avec le vide où le pénis de la mère aurait dû se trouver, l’enfant peut créer soit un fétiche soit une phobie pour le remplir. Un peu de tous les deux pourrait constituer le point nodal d’une troisième organisation psychique participant à la fois des mécanismes névrotiques et psychotiques. Nous pourrions dire que le Moi « clive » ses forces défensives dans son effort pour faire face à la réalité du désir sexuel, comme à la futilité de ses revendications narcissiques. En premier lieu l’enfant désavoue ce qu’il ne veut pas savoir. Selon l’importance de sa capacité à intérioriser et à symboliser l'absence (de la mère, de son sexe), l’enfant évoluera soit vers une organisation névrotico-normale, soit vers une organisation psychotique (désaveu non seulement de la signification de la différence sexuelle mais aussi de la réalité de la séparation, de la différence, tout court, entre lui et autrui, soit vers une organisation mi-psychotique, mi-névrotique, résolution déviante qui ne se manifeste pas forcément par une perversion sexuelle, bien que cela soit fréquent. De nombreux cas de toxicomanie, de délinquance, de graves actings de symptômes caractériels, présentent des mécanismes psychiques similaires.

Le fétichisme est le prototype de toutes les formations perverses en ce qu’il montre d’une façon exemplaire la manière dont le vide laissé par le désaveu et la négation de la vérité est comblé ultérieurement. En un sens, c’est un acte de grande lucidité. Aux prises d’abord avec le fait qu’il possède une identité propre, puis une identité sexuelle, avec ses implications œdipiennes, le futur pervers ne trouve aucun voile assez épais pour estomper la douleur et les contours de l’insupportable vérité, ainsi que le névrosé en est capable. Il ne peut qu’oblitérer le problème et trouver de nouvelles réponses au désir. Au cours de l’analyse de ces patients on a l’impression qu’ils ont été prématurément exposés à une stimulation sexuelle puis rejetés ensuite, et nourris de connaissances illusoires. On pense ici à l’article de Hellman12 sur les mères d’enfants souffrant d’inhibition intellectuelle parce qu’ils n’avaient pas le droit de savoir ce que les mères ne toléraient pas qu’ils sussent. Chez l’enfant destiné à une solution perverse du désir sexuel, l’inconscient de la mère joue un rôle essentiel. On est tenté de penser que la mère du futur pervers refuse elle-même la vérité et dénigre la fonction phallique du père. Il est possible qu’elle donne en outre à l’enfant le sentiment qu’il ou qu’elle est un substitut phallique. Dans l’histoire de ces patients nous découvrons souvent qu’un autre modèle de virilité a été donné en exemple à l’enfant : le grand-père maternel, un oncle, Dieu, peut être offert par la mère comme le seul objet phallique valable. Néanmoins, cela n’explique que très partiellement le système psychique compliqué du futur pervers et n’apporte qu’une aide limitée à l’analyse de la perversion sexuelle.

Quelques-uns des facteurs notés par Bion13 en relation avec la formation de la psychose et la pensée schizophréniques me semblent s’appliquer à ces enfants qui inventent une solution perverse pour éviter leur douleur psychique. Des relations d’objet trop précocement structurés, et « la haine de la réalité », sont cliniquement évidentes dans la plupart des cas. L’angoisse de castration de la phase phallique et la jalousie œdipienne sont des facteurs que l’on trouve à la surface plutôt qu’à l’origine de la perversion en tant qu’issue aux problèmes posés par la réalité des relations humaines. L’angoisse survient, en premier lieu, en l'absence d’un objet. Derrière le traumatisme causé par l’absence de pénis de la mère se profile l’ombre tout entière de la mère manquante ; les diverses façons dont l’enfant s’est senti aidé ou entravé pour compenser cette perte vitale constituent les fondements de la manière dont il affrontera les conflits de la phase œdipienne classique. L’angoisse de séparation est prototypique de l’angoisse de castration et la présence-et-absence de la mère sont les facteurs autour desquels se construira la première structuration œdipienne. Rosenfeld (communication personnelle) a émis l’idée que le nourrisson pouvait avoir déjà établi une relation « perverse » avec le mamelon. Je serais d’accord avec lui dans un sens métaphorique assez large. Le traumatisme de la castration primitive qui s’exprime sous forme de peur de la désintégration corporelle et de peur de la perte d’identité laisse invariablement ses traces dans les perversions sexuelles, mais ne leur est pas spécifique. Quand les premières introjections ont été traumatisantes et non colmatées par la relation maternelle, il existe encore un grand nombre d’issues possibles qui vont de la psychose et de la maladie psychosomatique14 à la toxicomanie et d’autres formes d’agir symptomatique. Les facteurs mobilisants décisifs qui déterminent le statut d’une déviation sexuelle ultérieure surviennent à la phase œdipienne ; l’infrastructure de cet aboutissement s’organise dès la relation au sein.

L’incidence des maladies psychosomatiques se montre, sur le plan clinique, inhabituellement élevée chez les patients présentant une perversion structurée ; Sperling15 a étudié l’alternance des périodes d’activité sexuelle perverse avec des incidents psychosomatiques chez ses analysés. Cela laisse supposer qu’il y a eu des « manques » précoces au niveau de l’élaboration fantasmatique et de la symbolisation ; des zones de « Minus-K », de connaissance-moins où l’affect et l’embryon d’une pensée auraient dû avoir lieu, et n’ont pu s’exprimer que directement à travers le corps. C’est aussi le point où la formation perverse cède le pas à des formations psychotiques et où le désaveu devient l’abolition (Verwerfung) de la réalité perceptive postulée par Freud comme étant le mécanisme psychotique fondamental chez « l’Homme aux Loups » et dans le « Cas Schreber ». Cherchant à comprendre l’homosexualité psychotique de Schreber envers Flechsig et Dieu, Freud écrit : « Il n’était pas exact de dire que la perception qui était supprimée à l’intérieur était projetée au-dehors ; la vérité est plutôt… que ce qui a été aboli à l’intérieur revient de l’extérieur. » Ce mécanisme fondamental de différenciation qui facilite ou condamne l’accès à la vérité sur le monde perceptible et la réalité humaine a été conceptualisé en France par Lacan16 qui a choisi le terme de « forclusion » pour désigner ce mécanisme. Sa conception approche celle du « Minus-K » de Bion.

Le psychotique doit récupérer sous une forme délirante la connaissance projetée et dont les maillons signifiants ont été détruits. Le pervers, lui, propose une solution bien plus évoluée car, s’il récupère également de l’extérieur ce qu’il a perdu à l’intérieur, c’est au moyen d’une illusion qu’il contrôle et qu’il délimite. Il n’est pas délirant. Le « Minus-K » touchant la différence sexuelle et la scène primitive dans la structuration perverse peut réduire la « machine à influencer » de la sexualité psychotique à un fouet, à une poignée de cheveux, au pénis d’un autre homme ; ces minuscules « machines à influencer » (Tausk) sont peut-être une psychose en miniature, mais elles servent à protéger l’intégrité psychique du sujet, en même temps qu’elles protègent ses objets, internes et externes.

Revenons au concept de désaveu. La destruction des maillons associatifs qu’il implique est un acte psychique d’une grande violence et il s’accroît probablement dans les moments de fureur intense qui ne trouvent pas d’issue dans une décharge physique. En voici un exemple, rapporté par un collègue, et tiré de la vie quotidienne : un petit garçon de deux ans et demi a beaucoup entendu parler du bébé qui allait arriver dans la famille. Un jour il se met brusquement à taper sur le ventre de sa mère, enceinte de neuf mois, en criant : « Ce n’est pas vrai que maman est pleine comme une bouteille ! » Ceci n’est pas une simple dénégation ; c’est un refus, un désaveu de sa propre perception, ou du moins, un effort désespéré pour détruire l’effrayante réalité, à savoir qu’il existe quelque chose entre lui et sa mère, à l’intérieur même de sa mère, là où il voudrait si souvent se trouver. Il sait qu’il y a un enfant rival ; il sait aussi que cela est en rapport avec le pénis de papa ; et, dans un tel moment, il aimerait détruire à la fois le bébé et le pénis. Mais il protège son père et sa mère contre ses attaques fantasmatiques, lesquelles sont remplacées par le déni de la réalité, c’est-à-dire qu’il attaque une fonction de son Moi. La réaction de ce petit garçon est parfaitement conforme à son âge. Ce qui compte, c’est ce qu’il va en faire par la suite (et la manière dont il va être aidé à confronter la vérité). Quels fils trouvera-t-il pour retisser le trou laissé par son désaveu ? De nombreuses voies lui sont encore ouvertes.

Ainsi, comme ce petit garçon, le pervers protège ses objets contre sa haine destructrice, en détruisant à la place une partie de ses connaissances perceptives et intuitives. Et ce thème doit aussi figurer dans la scène primitive qu’il s’est inventée. L’objet (partenaire, pénis d’autrui, fétiche, etc.) ne doit jamais être détruit. Selon son fantasme il cherchera soit à réparer l’objet (versant dépressif), soit à se protéger lui-même de la destruction en se rendant maître de l’autre sur le plan érotique (versant paranoïde).

[6]

Dans un passage de sa biographie de Marcel Proust (1965), George Painter fait montre d’une fine compréhension de l’aspect le plus violent de l’homosexualité de Proust17. Il décrit Proust faisant don au bordel d’Albert tout d’abord du mobilier de ses parents morts, puis de leurs portraits afin que ses jeunes amis homosexuels puissent insulter ces êtres si haut placés. Devant le portrait favori de Proust représentant la princesse Hélène de Chimay, ils devaient crier : « Mais qu’est-ce que c’est que cette poule-là ? » Painter décrit ensuite le besoin qu’avait Proust de regarder des rats pendant qu’on les torturait et sa quête de jeunes hommes pour le faire, tout ceci faisant partie d’un rituel orgiaque. Selon Painter, chez Proust, le fait de rechercher la cruauté chez des jeunes gens ne procédait que partiellement de son besoin conscient et maladif d’atteindre à la beauté imaginaire de l’affranchissement de la moralité et de l’esthétique juvénile. C’était aussi une manière symbolique de se venger d’une injustice subie dans sa lointaine enfance… « C’est à l’âge de vingt-deux mois, lors de la naissance de Robert, qu’il ne lui fut plus possible de posséder sans partage l’amour maternel. Il n’avait rien à reprocher à Robert, et dès les premières années, Marcel avait presque complètement pardonné à son frère ; mais il y avait en lui une part démoniaque de son être qui n’avait jamais pardonné à sa mère… Son agressivité infantile, comme un abcès qui n’a pas encore crevé, éclata alors et s’écoula à travers quarante-quatre années… »

Ainsi Proust, comme plus d’un homosexuel, prenait sa revanche sur les parents déloyaux qui, contrairement à tout ce qu’on lui avait laissé croire, et contrairement surtout à ce que lui, il désirait croire, avaient ensemble des relations sexuelles. Les rats torturés sont, une fois encore, l’image onirique du pénis paternel et du thème éternel qui veut que la castration ne soit pas menaçante. Ni lui ni les objets aimés-haïs ne sont jamais réellement détruits – aussi longtemps que la scène primitive imaginaire peut continuer à fonctionner. Le fétiche, mot dérivé de « sortilège » (portugais) et de « factice » (latin), comme tout objet phallique imaginaire tient lieu d’un objet interne qui a été gravement endommagé, et doit alors être éternellement ressuscité pour être encore une fois réparé ou maîtrisé dans la scène sexuelle perverse. Châtrer, humilier et renier le père, ou sa représentation partielle, fournit au moins une preuve que son existence a un sens.

Dans chaque acte pervers (tel que nous l’avons défini) il existe donc une scène primitive condensée, ou plus exactement : scène compensée, complémentée, par des objets symboliques, avec une fonction ludique. Encore faut-il que le sujet possède l’aptitude à utiliser symboliquement ces objets extérieurs (objets inanimés ou objets humains traités en objet partiel) pour remplir le vide intérieur là où il y a eu échec symbolique, forclusion, connaissance-moins. Le pervers tente de résoudre maints problèmes issus de différentes couches de la|vie psychique, grâce aux aspects magiques et aux équations symboliques de son agir érotique. S’il ne réussit pas à utiliser ce qu’on pourrait appeler le symbolisme ludique, il peut être amené à un dénouement psychotique. Prenons deux exemples, l’un nous renvoyant à une organisation perverse et l’autre à une organisation psychotique. Le travesti qui désire se fondre dans l’identité de sa mère va, ludiquement, se couler dans sa peau en portant des vêtements féminins ; il mettra alors en scène le fantasme selon lequel il attire à lui le père phallique, accomplissant ainsi, imaginairement, son double désir. Par contre, l’homme (dont le cas a été à la une des journaux) qui a tué une fille pour revêtir sa peau à des fins érotiques démontre un fonctionnement psychotique et non pervers. Sa problématique, identique dans sa visée à celle du travesti, a trouvé un autre dénouement – le court-circuit psychotique, ce plongeon dans le réel qui se dispense de trouver le détour d’un jeu symbolique pervers, ou d’une élaboration fantasmatique névrotique. On peut en dire autant des trans-sexualistes qui subissent la castration physique afin d’échapper à l’angoisse de castration (ce qui permet ainsi la réalisation sans culpabilité de souhaits homosexuels et sans l’élaboration psychique que fait l’homosexuel). Confronté au manque d’un phallus interne (autre que celui de la mère archaïque toute-puissante), l’enfant doit trouver un objet, signifiant paternel, dans le monde extérieur, pour éviter de se fondre dans l’univers oral sans limites où le soi et l’objet ne font plus qu’un. C’est sans doute ce que veut dire Khan18 quand il écrit : « L’un des résultats obtenus par “l’objet-collage interne” (collated internai object) dans la réalité psychique du pervers, est que cet objet lui donne la possibilité d’instituer dans sa réalité intérieure un écran paradoxal qui le protège d’un envahissement total de sa personne par l’omniprésence intrusive de l’inconscient de la mère dans son vécu infantile. » Il suggère ensuite après Winnicott, que l’incarnation du fantasme sexuel dans un personnage réel peut protéger le sujet contre le suicide. Usant de la métaphore de Khan, « l’objet-collage » pour désigner les aspects disparates des images parentales, je dirai que lorsque, dans ce « collage », certains morceaux-du-père essentiels viennent à se décoller, c’est la porte ouverte au suicide ou à la dissociation psychotique.

De la même façon, le retour brutal à la conscience de ce qui a été pétrifié à l’intérieur ou expulsé de force, peut provoquer une dangereuse dislocation du psychisme. Je voudrais à ce propos rapporter un incident survenu dans l’analyse d’un patient homosexuel. Son comportement sexuel habituel consiste à « racoler » un certain nombre de partenaires mâles aux fins de fellation, toujours dans l’idée qu’un jour il trouverait « quelqu’un qu’il aimerait réellement ». Il raconta dans une de ses séances que sa recherche de la nuit précédente lui avait valu une expérience terrifiante. Il était revenu à la maison avec un homme beaucoup plus âgé que lui, ce qui était inhabituel, et à sa grande surprise il s’était aperçu qu’il s’intéressait plus à l’homme qu’à son pénis. Il fut pris de panique et chercha une excuse pour s’en aller. Alors qu’il était toujours convaincu qu’il était amoureux de ses compagnons de fortune, il fut affolé de découvrir qu’ils existaient à peine en tant que personnes, mais seulement en tant que pénis à posséder. En suivant ses associations sur l’homme âgé, en les raccordant à son transfert paternel alors en plein développement dans la situation analytique, je pus lui montrer qu’il avait été indispensable d’éviter de s’intéresser à ses partenaires, afin de continuer à ignorer que le seul pénis qu’il cherchait fantasmatiquement était celui de son père. Du pénis paternel il désirait recevoir nourriture et force tout en évitant que son père ne souffre de la castration et de la dévoration que cela impliquait. A la suite de cette séance, le patient interrompit brusquement toutes ses aventures homosexuelles et s’engagea dans des relations avec une femme plus âgée que lui – mais il « découvrit » que toutes les fois qu’ils prenaient leur repas ensemble, il « enflait d’une façon monstrueuse ». Il exhibait ses gonflements imaginaires à tous ses amis aussi bien qu’à moi. Dans le même temps il se plaignit que sa chambre à coucher était remplie de revenants. Il entendait leurs voix moqueuses. Il y a beaucoup d’interprétations possibles de cet incident : en premier lieu, le fait qu’il ait renoncé à son désaveu concernant le père ainsi qu’à la vérité de ses relations avec la mère, a apporté un débordement intolérable d’affects pénibles ; de plus, il semble qu’il a brusquement réintrojecté toute une série d’images clivées du pénis du père qu’il avait jusqu’alors manipulées par des jeux sexuels symboliques au cours de ses activités homosexuelles, et qui se transformaient maintenant en revenants ; enfin, en renonçant à l’illusion d’un phallus idéal qu’il pouvait récupérer, il se confondit totalement avec le personnage de la mère – en l’avalant !

Je laisserai de côté les fantasmes de grossesse qui se développèrent par la suite et qui disparurent quand le patient décida de revenir une fois encore aux pénis réels. Ce fragment d’analyse, issu d’une interprétation erronée quant à son « timing » (et transformé par le patient en « une voix moqueuse » de plus pour le torturer), me semble illustrer fort bien que l’organisation perverse joue un rôle essentiel dans le maintien de l’identité du Moi, et que seule une analyse approfondie de ces structures complexes et précaires peut permettre à l’analysant de dépasser cette position. En attendant ce dénouement, la scène primitive réinventée, jouée à l’infini, forme privilégiée de la défense maniaque, est une création préférable à la folie.


2 En ce qui concerne la notion de la « bisexualité » comme élément universel de la sexualité humaine, nous en ferons le point de départ du chapitre suivant.

3 La Sexualité féminine ouvrage collectif, Payot, Paris, 1964.

4 D. Meltzer, Le Processus psychanalytique, Payot, Paris, 1971, traduit par J. Bégoin et F. Guignard).

5 H. Lichtenstein, « sexuality and identity », J. Amer. Psychoanal. Assn. 9, 2. 1961.

6 En anglais argotique, gay signifie homosexuel.

7 Traduction libre de l'auteur tirée de l'édition anglaise du roman : Pornoy's Complaint de Philip Roth.

8 W. Gilespie, « The General Theory of Sexual Perversion » int. J. Psychoanal. 37., 1956.

9 S. Stewart, « Quelques aspects théoriques du fétichisme » in La Sexualité perverse (ouvrage collectif), Paris, Payot, 1972.

10 H. Segal, « Depression in the Schizophrénie », Int. J. Psycho-Anal., vol. 37, n“4-5, 1956.

11 W. Bion, Learning From Experience, Heinemann, Londres, 1962.

12 I. Hellman, « Some Observations on Mothers of Children with Intellectual Inhibitions », Psychoanal. Study of the Child, 9, 1954.

13 W. Bion, Second Thoughts, Heinemann, Londres, 1967.

14 Voir à ce propos les chapitres vii à x qui traitent spécifiquement de cette évolution éventuelle.

15 M. Sperling, « Acting-out Behaviour and Psychosomatic Symptoms », Int. J. Psychoanal., 49, 1968.

16 J. Lacan, Écrits, Seuil, Paris, 1968.

17 Je remercie on collègue James Gammil de m'avoir signalé l'intérêt de cet ouvrage pour ma recherche.

18 M. Khan, « Foreskin fetishism and its relation to ego pathology in a maie homosexual » Int. J. Psycho-Anal., vol. 46, n° 1, 1965. Trad. fr. in Nouvelle revue de psychanalyse, n° 2, 1970.