VII Narcisse en quête d’une source

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Se penchant sur une source afin de se désaltérer, Narcisse aperçut pour la première fois son visage, si beau, dit la légende, qu’il en devint amoureux. Désormais il ne se détache plus de ce reflet fascinant et ainsi se laisse mourir. De cette image si envoûtante – et faut-il le supposer ? – si attendue, n’est-il pas loisible d’imaginer que Narcisse n’ose pas se détourner sous peine de perdre non seulement son illusion amoureuse mais la confirmation de sa propre existence ?

Et s’agit-il véritablement de l’amour ? L’engouement que l’être humain éprouve si facilement pour lui-même ajoute une dimension aliénante, comme Freud l’a bien démontré45, à l’état amoureux, par projection de son propre idéal sur l’autre. Il reste néanmoins plus d’une question à poser au sujet du terrain apparemment morbide sur lequel Freud semble fonder la relation amoureuse. Il se peut même que Narcisse soit nanti d’une structure psychique lacunaire et fragile, — fragilité qui ordonnerait inéluctablement son destin amoureux. Dans un livre remarquable46, Christian David s’est attaché à un approfondissement des concepts psychanalytiques de l’état amoureux. « Il n’y a pas de visée proprement amoureuse, écrit-il, sans la reconnaissance d’une irrémédiable insuffisance narcissique, plus exactement d’une inéluctable exigence de l'autre en tant qu'autre et parce que autre. C’est comme différent que l’objet appartient par essence au dynamisme sexuel. La similitude réside dans la communauté du manque et la réciprocité du vœu de le combler. »

Qu’est-ce qui manque donc à Narcisse, amoureux de sa propre ombre ?

« Crédule enfant, à quoi bon ces vains efforts… l’objet de ton désir n’existe pas », dit Ovide (Métamorphose, III). Mais est-il si sûr que les efforts de Narcisse pour saisir ce reflet fuyant et transparent soient tout à fait vains, sans but aucun ? Qu’il n’y ait pas d’objet à sa recherche ? Il se peut que sa clôture sur lui-même entoure un espace empreint de déception et de désespoir ; que l’apparente satisfaction de soi qui émane de Narcisse soit l’illusion de l’observateur. Ne peut-on pas supposer que ce fragile enfant, guettant un double de lui-même, cherche dans son étang un objet perdu, qui n’est pas lui-même mais un regard ? Et que ce regard est celui que tout enfant cherche avidement dans les prunelles maternelles – reflet destiné à lui envoyer non seulement son image spéculaire47 mais aussi tout ce qu’il représente pour sa mère48? Ainsi se reconnaîtra-t-il sujet, ayant sa place et sa valeur propre, à travers un regard qui parle.

Or il peut arriver que le regard maternel soit voilé, tourné vers une douleur qui exclut l’enfant ; c’est alors un regard qui ne reflète rien, telle une glace sans tain ; ou encore que la mère cherche chez son enfant son propre reflet, une confirmation de sa propre existence49. Si cette image de soi, qu’on peut nommer narcissique, captée par l’enfant dès l’orée de sa vie psychique, est frêle et fuyante, elle donnera lieu à un sentiment tout aussi frêle et fuyant de l’intégrité narcissique et de l’estime de soi.

Quoi qu’il en soit de la relation primordiale et de ses fragilités éventuelles de part et d’autre, la création d’une représentation de soi nous renvoie à la nécessité inéludable pour le petit humain de composer avec cette béance réelle qu’est l’altérité, et qui demande que ce qui est au-dehors vienne au-dedans, quelque part dans la psyché. Nous voudrions proposer que seule l'illusion d’une identité personnelle peut éventuellement combler ce vide. Ce sentiment d’identité, pour illusoire qu’il soit, est néanmoins une donnée essentielle de la vie psychique, d’où une deuxième proposition : la conservation de cette identité peut être considérée comme un besoin psychique primordial – tout comme les pulsions d’autoconservation en relation à la vie biologique – qui s’impose au sujet pour lutter contre la mort psychique. La représentation identificatoire repose sur une intrication aussi insaisissable qu’indissoluble entre l’investissement de soi et l’investissement objectai, entre l'économie narcissique et l'économie libidinale, mouvance mutuelle sans cesse renouvelée.

Il est évident que cette oscillation perpétuelle, systole et diastole de la vie psychique, destinée à assurer la continuité du sentiment d’identité dans toutes ses dimensions, peut accuser des perturbations, et que celles-ci peuvent être graves, allant jusqu’à entraîner la mort. Narcisse joue un rôle plus important que celui d’Œdipe pour élucider les troubles les plus profonds de la psyché humaine ; la survivance occupe un espace plus fondamental dans l’inconscient que le conflit œdipien, au point où, pour certains, la problématique du désir peut même paraître comme un luxe. Bien entendu, la lutte pour maintenir la représentation de soi ainsi que l’équilibre de son économie narcissique s’impose à tout un chacun, et les problèmes dans ce champ peuvent être moins graves, moins irréductibles à l’analyse, que des symptômes névrotiques classiques. Pour d’autres, en revanche, le maintien de l’image et de l’homéostase narcissique requiert la mise en place de défenses, ou de relations, qui jouent un rôle vital. Comme si Narcisse, face au risque de perdre de vue ce qui lui sert d’écran, sur la surface de l’eau, préférait se laisser périr, voire se jeter dans l’étang sans fond vers une fusion mortifère, plutôt que de faire face au vide de lui-même50 ; vide, non seulement en tant qu’être sexué, mais en tant qu’autre que l’Autre.

L’identité subjective, tout comme l’identité sexuelle, ne vient au jour qu’à travers l’autre et en même temps que lui. Encadrée par le nom et le sexe, elle ne peut se maintenir intérieurement que par un mouvement pendulaire dans l’espace psychique entre l’investissement de soi et l’investissement des objets du moi, ce qui trouvera son répondant dans la relation soi-monde. Aussi souhaiterais-je, en partant de l’image narcissique en tant que phénomène intersubjectif, aborder une étude clinique du rôle de l’autre dans l’économie identificatoire et cela chez des patients faisant montre d’une fragilité particulière. Celui qui cherche à sauvegarder son équilibre narcissique par un aménagement de la relation à autrui peut ou bien s’éloigner du monde des autres, ressentis comme menaçant une balance fragile, ou bien s’accrocher aux autres, faisant montre d’une soif d’objet(s) qui ne trouve son apaisement que dans la présence de celui à qui échoit la fonction de refléter l’image manquante. La relation sexuelle est parfois appelée à jouer ce rôle. Dans les deux cas il s’agit souvent de techniques de survie. La nature de l’appel à l’analyste et la complexité du vécu contre-transférentiel se font sentir dès le début de sa rencontre avec le futur analysant.

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Le premier entretien. C’est Sabine qui parle.

:< Je ne peux plus continuer comme ça. Comment dire ? C’est comme si rien ne valait la peine. Vous comprenez ? » Regard fugitif comme pour signifier qu’elle a peu d’espoir d’être comprise. « Comme si je ne pouvais plus vivre. Je ne me sens pas tout à fait réelle. J’ai besoin de solitude. Parmi les autres je ne suis jamais vraiment là. Les gens me vident. En ce moment c’est très mauvais. Parfois je songe au suicide. Je me suis dit que je tuerais mes enfants d’abord et moi-même après. » Ce projet de mort est énoncé sans affect perceptible. « Quand j’ai rencontré X je croyais avoir trouvé le compagnon idéal – tellement d’intérêts et d’amis à lui que je pouvais être tranquille. Or il est devenu très dépendant de moi. C’est insupportable. Je me demande… à quoi bon ? » Une pause. « Est-ce que la psychanalyse peut faire quelque chose pour moi ? »

Chers collègues, comment répondre ? Inutile de me répliquer qu’on ne sait rien d’elle. Quelques entretiens supplémentaires et vous n’en apprendrez pas plus. Elle ne saurait pas formuler autrement sa demande.

Est-ce une déprimée ?

Pas vraiment. Évidemment elle exprime là de l’affect dépressif, mais, cliniquement parlant, il ne s’agit pas d’un état déprimé. Elle s’occupe de son travail, rencontre des amis, vit avec l’homme de son choix, se fait des soucis pour ses deux garçons. Mais elle s’empêtre dans tout cela comme un oiseau pris au filet. Il lui faut « de longues heures seule, pour se retrouver ».

C’est peut-être une scène montée. Est-ce une hystérique ?

Une scène pour montrer quoi ? Tout ce qui est le propre de l’hystérique manque chez elle. Elle est, pourrait-on dire, une anorexique de la vie, mais ce serait là trop étendre la signification de l’hystérie. Même son fantasme de suicide manque totalement de drame et d’érotisation.

Une de ces hystéries floues où tout est inhibé, retenu ?

Qu’en est-il de sa jouissance de corps, de sa vie sexuelle ?

Elle mange, elle exonère, elle dort. Pas beaucoup, il faut dire, et avec peu de plaisir. Elle n’est pas frigide non plus, mais à la limite tout ce passe comme si elle était dépourvue de désir.

Peut-être que ça se passe au niveau de la pensée ? Que fait-elle dans la solitude ?

Des rituels ? Des ruminations obsédantes ? Si oui, elle ne les ressent pas comme tels. Elle dit qu’elle aime réfléchir, qu’elle préfère les auteurs aux gens. C’est une intellectuelle.

Une borderline ? Elle dit ne pas se sentir « réelle ». Schizoïde ?

Cette description ne me satisfait pas. Sa solitude ne se referme pas sur un vide psychotique. Son monde interne est plutôt riche. C’est une observatrice perçante de la vie devant elle. Conversations, paysages, galeries, théâtres, tout l’intéresse. Mais elle regarde plus qu’elle ne participe, après quoi elle se retire dans sa tanière pour contempler sa « collection ». Or c’est une collection privée ; la présence d’autrui l’empêche d’en jouir. Ce n’est que parmi les autres qu’elle ne se sent pas réelle.

Sa relation aux autres semble assez dévitalisée ; peut-être la dimension imaginaire lui manque-t-elle. A-t-elle des symptômes psychosomatiques ?

Jusqu’ici rien. Elle n’a pas une pensée « opératoire » ; sa relation aux autres ne manque pas d’affect. Elle vit plutôt ces autres comme envahissants, comme une force qui bouscule un équilibre précaire. Elle s’éloigne pour « se renouveler », pour « se récupérer », et elle ira jusqu’à dire qu’elle n’a nul besoin des autres pour vivre bien. Évidemment elle n’est pas entièrement dupe de cette illusion, autrement elle ne serait pas là, chez une analyste ! Malgré cela, elle croit qu’elle se suffit à elle-même.

C’est une narcissique ! C’est la maladie du soi !

Mais qu’est-ce à dire ? Ne sommes-nous pas tous des narcissiques ? Avec un soi-même à entretenir. Je suis tentée de répondre par une boutade attribuée à Winnicott : « Névrosé ou narcissique – cette distinction ne concerne pas les patients ; il n’y a que des analystes névrosés ou narcissiques. » Parole polémique, certes, mais qui pousse à la réflexion. Mes propres analysés sont tour à tour hystériques, obsessionnels, pervers ; tous « somatisent » à l’occasion, et tous sont en lutte pour conserver en bon état leur image narcissique ! Ma patiente souffre-t-elle alors du soi-symptôme ? Mais n’est-ce pas la tâche de l’être humain de maintenir son sentiment d’identité ?

de veiller sans cesse sur la régulation de son estime de soi ? Il faut chercher plus loin pour comprendre les complexités de l’économie narcissique et le sens des efforts des patients comme Sabine pour protéger son « soi » psychique.

Merci, chers collègues, de m’avoir prêté vos voix pour élucider ma propre perplexité, ce qui me permet de mettre en question cette nouvelle catégorie d’analysés affublés d’un « désordre narcissique de la personnalité » et dont l’interprète le plus récent est Heinz Kohut51.

Pour valables et riches que soient ses observations cliniques, son concept laisse songeur. Y a-t-il donc deux libidos ? Une pour le « soi » et une pour l' « objet » ? En somme, c’est le reproche qu’Otto Kernberg a lancé à Kohut lors d’un débat public à Paris (au Congrès international de psychanalyse en 1973). Ajoutons que Freud faisait des tentatives continuelles pour maintenir la distinction entre « libido du moi » et « libido d’objet » ; et, même si cette distinction s’estompe maintes fois dans ses écrits, il n’a jamais envisagé qu’une seule source énergétique. Comme remarquent justement Laplanche et Pontalis dans leur Vocabulaire de la psychanalyse., « la proposition de dans les expressions libido d’objet, libido du moi, indique la relation de la libido à son point d’arrivée et non à son point de départ ». Il s’agit de deux modes d’investissement et non de deux sources libidinales.

Aussi suis-je frappée dans les recherches de Kohut par l’impression d’une coupure entre la structuration du « soi » et ses bases pulsionnelles, lesquelles, du moins dans ma propre expérience clinique, alimentent, de par leur côté archaïque et fusionnel, l’intensité de la lutte narcissique.

Ces différences d’optique peuvent dériver des indistinctions cliniques qui font que, sous une même rubrique, nous envisageons des patients de structures variables. Il est indubitable que, pour nombre de patients, la problématique de l’économie narcissique prime celle de l’économie libidinale ; ainsi on est tenté de trouver qu’ils constituent un groupe bien défini. Or un aperçu de la littérature de plus en plus vaste sur ce sujet suggère qu’il s’agit d’une série d’organisations psychiques diverses, d’une symptomatologie riche et variable, d’où une confusion inévitable quant à leur conceptualisation.

Peut-être cette confusion reflète-t-elle une confusion théorique également, autour du concept freudien de narcissisme. Ce concept, tel que Freud le présente dans Pour introduire le narcissisme, souffre sans doute de ces métaphores, calquées sur les théories biologiques et physiques de son époque. Plus spécifiquement, l’idée d’une énergie capable d’investir le Moi aussi bien qu’un objet dans le monde externe est ensuite conçue comme capable de passer de l’un à l’autre comme une circulation des valeurs, de telle façon que, si un investissement diminue, l’autre doit forcément augmenter. Or cette notion, en apparence logique, s’avère moins satisfaisante du point de vue de l’observation clinique. Même si Freud décèle dans l’état amoureux une déperdition de la libido narcissique au profit de l’objet aimé, il est tout aussi facile de constater chez maints individus qu’une relation amoureuse augmente considérablement l’estime de soi ; également, qu’une perte objectale peut souvent déclencher une diminution, parfois catastrophique, de l’image narcissique. Le cas de Liza, dont je vais parler plus loin, illustrera cette problématique. Chez d’autre sujets dont la représentation de soi accuse des failles, de telles perturbations dans l’économie libidinale retentissent sur l’image narcissique d’une façon qui déclenche des troubles psychosomatiques gravissimes52.

Mon propos n’est pas d’explorer plus avant l’intrication de l’homéostase narcissique et de la relation à l’objet dans toute sa complexité : de l’objet interne aussi bien qu’externe, du Moi lui-même, pris comme objet. J’espère seulement pouvoir transmettre, à travers quelques aperçus cliniques, une vue plus claire de cette intrication complexe.

Revenons un instant à Sabine. Pour l’anamnèse : petite, elle a subi des disparitions et des deuils précoces. Mais, contrairement à la plupart des enfants endeuillés, elle a gardé vifs les souvenirs de sa petite enfance, souvenirs qui vont jusqu’à l’âge de quinze mois. Les dires de sa propre famille viennent confirmer ce que moi-même j’ai pu déduire de la forme, aussi bien que du contenu, de son discours analytique, à savoir que Sabine a acquis très (c’est-à-dire trop) précocement une autonomie vis-à-vis de ses parents et de son entourage en général. En se souvenant de certains exploits de sa petite enfance quand elle avait deux ans et demi, elle a commenté : « Mes parents n’ont rien remarqué, tellement ils étaient pris dans leur vie à eux. Déjà je me sentais tout à fait différente d’eux, et je ne dépendais pas beaucoup d’eux. » Désaveu, certes, et sans doute affranchissement prématuré de son besoin (elle avait déjà une petite sœur et un tout petit frère) ; mais signe en même temps de la mise en place précoce de défenses contre la mortification narcissique, telles qu’on les observe parfois chez les enfants dont la mère est psychotique et « non fiable ». Chez Sabine la réalité est venue confirmer son illusion d’autonomie. Ses parents disparurent avant qu’elle ait cinq ans, et elle n’eut la certitude de leur mort que quelques années plus tard. Bien qu’on lui ait raconté que les parents étaient « en voyage », elle savait que c’était un mensonge, mais se gardait de le dire « par crainte de faire de la peine » aux proches parents et aux cadets. Ainsi elle se croyait responsable des cadets, mais dans son roman familial – autre désaveu important pour son narcissisme -— tous étaient issus de la même mère tandis qu’elle seule était l’enfant du père.

Ce qui nous intéresse ici, ce ne sont pas les éléments historiques qui ont pu contribuer à la structuration du système de survie psychique de cet analysant, mais la façon dont ce système fonctionne, et en particulier le problème de la représentation de soi, et des autres, dans l’inconscient. Ce système peut être décrit comme une série quasi inébranlable de défenses narcissiques, défenses que je découvre chez beaucoup de patients, dont certains, pas tous, ont aussi subi des deuils précoces. Il s’agit souvent des organisations de caractère marquées par un état dépressif peu élaboré, ou par des états d’angoisse qui n’ont jamais trouvé une issue dans des symptômes névrotiques, ou encore de sujets aptes à créer des affections psychosomatiques. Ce système qui, phénoméno-logiquement, peut se décrire comme l’illusion de se suffire à soi-même, d’être invulnérable – à la limite, d’être affranchi des besoins vitaux –, peut aussi inclure des idéaux du moi les plus variés, allant de visées de type christique à celles d’une orientation criminelle.

« Je crée mes propres lois, précise Sabine, heureusement je suis d’accord avec la société la plupart du temps. » Parmi ses multiples déboires avec les contraintes de la réalité externe, la réflexion suivante est exemplaire : « En somme je ne suis pas mécontente d’être femme, mais je n’accepterai jamais de ne pas avoir le choix. » Un démenti du réel qui confine à la folie, ou qui aurait pu chercher une issue dans un choix homosexuel. Un autre bouclier défensif a été créé par elle : « Je ne serai jamais soumise aux désirs sexuels. Un homme qui se déclare amoureux de moi, et cela m’arrive, je le fuis comme la peste. Je ne trouve de détente sexuelle qu’avec des amis qui ne s’intéressent pas particulièrement à ça. Chaque fois que j’ai fait l’amour sans préméditation j’ai eu du plaisir. Mais ce ne sera jamais le fondement de ma relation avec un homme. » « Être happée par un désir sexuel – quelle horreur !… Quand j’étais jeune et que les autres adolescentes parlaient des choses sexuelles, je me suis demandé comment j’allais sortir d’une telle expérience. J’imaginais que je ne saurais plus qui j’étais, après ça, presque, que je n’existerais plus. Après ma première relation sexuelle je me suis dit : “Ouf ! Quelle chance, je suis toujours là !” »

Nous sommes loin ici des interdictions « œdipiennes » et plus proches d’une menace de castration primitive où le morcellement est projeté sur le sentiment de soi, le prix à payer étant la perte de l’identité psychique. Ici le sexe et le désir, loin de confirmer l’identité subjective, risquent d’avoir un effet délabrant. La main d’un autre fait trembler le miroir de Narcisse ; cet autre peut exister à condition de se cantonner, dans le champ du désir, au rôle d’Écho.

Or, la relation sexuelle n’est pas la seule qui menace la représentation de soi et l’équilibre narcissique de cette jeune patiente. « J’ai du mal avec les gens… il m’est difficile de dominer une situation de rencontre. J’ai du mal à absorber ce que les gens me racontent. Je suis obnubilée par tout ce qui les entoure – perceptions des bouches, des gestes, des couleurs… leur proximité… c’est un supplice. » Elle tord ses mains, parle avec difficulté d’une petite voix étranglée. « Pourtant je veux tellement les comprendre. Je fais un effort extraordinaire qui m’épuise. Leur proximité rend cela impossible. » Je lui avais demandé : « Gomme si vous risquiez d’être envahie par les autres ? – Mais oui ! C’est le problème de devenir l’autre. Quand je les écoute je prends leur place… parce que… il faut que je donne l’impression de les écouter bien et de montrer que je les ai compris. Si seulement les gens m’écrivaient, je comprendrais immédiatement. En leur présence j’ai une optique tout à fait morcelée. Même au téléphone j’ai du mal… il me faudrait un enregistrement… »

Tout se passe comme si Sabine ne se sentait pas étanche, comme si sa « peau psychique » accusait de grandes déchirures par où les autres pourraient la pénétrer et la déposséder d’elle-même. En même temps, elle se sent le besoin de ce monde aliénant : « Je m’épuise pendant des heures comme ça. Même petite, j’ai toujours recueilli les confidences des autres. L’idée de leur souffrance si je ne les aide pas m’est insupportable, même quand ce qu’ils me disent ne m’intéresse nullement. » Autrement dit, Sabine projette dans l’autre l’image d’un petit enfant qui n’a jamais été écouté ni compris. Elle s’acharne à satisfaire n’importe quelle demande et à préserver l’autre de toute frustration. En même temps elle ne peut, ne veut, rien recevoir en retour et s’épuise dans un effort pour répondre à une partie d’elle-même – mégalomane, moi-idéal – qu’elle ne reconnaît plus comme sienne.

Son idéal est bâti en contrepartie de ce besoin d’être le miroir de l’autre, toujours prête à répondre, mère-terre qui doit nourrir ses enfants imaginaires. « Quant à moi, j’ai le moins de besoins possible ; je ne sais même pas quand j’ai faim ; j’ai peu d’objets qui comptent pour moi… D’ailleurs je ne veux pas ressembler aux autres… il faut donner des choses, des paroles, du temps, de l’attention…

— Et ne rien recevoir ?

— Mais qu’est-ce qu’ils peuvent m’apporter ? D’ailleurs, les gens portent des lunettes de couleurs différentes, alors il est impossible de voir les mêmes choses ! » Plus tard elle peut dévoiler l’importance qu’a pour elle le fait de s’échapper dans son autarcie précieuse avec des trésors dérobés à la scène du monde. « Je ne sais jamais sur le coup ce que je ressens, quand je vois une pièce, quand j’ai une conversation, devant un paysage… ce n’est qu’après que je retrouve tout cela. Il faut que j’en tire quelque chose pour moi, autrement ça va très mal. » A ces moments-là elle se sent douloureusement coupée du monde. « Or, après, dans ce paysage lumineux, cet échange avec un autre… je le revis, mais moi je n’y suis plus ; c’est à moi. » Du contenu qui risque d’être « vidé » dangereusement, elle devient contenant : l’hémorragie narcissique est alors arrêtée.

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Nous ne parviendrons à éclairer la problématique de patients comme Sabine qu’en faisant appel à ce qui peut apparaître comme un système de survie tout à fait opposé. Si Sabine, pour maintenir son sentiment d’identité devait fuir dans la solitude afin de « se retrouver », devait s’accrocher à elle-même et fermer la porte au monde afin de ne pas disparaître dans les autres, d’autres personnes doivent au contraire s’accrocher au monde, fuir la solitude comme la mort, fuir même toute activité autonome et personnelle qui risquerait de les séparer de l’autre, objet-miroir destiné à confirmer chez le sujet son sentiment d’identité et de valeur. L’objet d’une telle demande est souvent mais pas nécessairement un objet sexuel. Ici la perte de soi dans l’autre n’est pas crainte mais recherchée, tel le petit enfant qui boit de ses yeux le regard et la voix de sa mère. Encore une fois les conflits œdipiens et la problématique du désir ne sont pas au premier plan, ou tout au plus s’expriment dans un registre archaïque.

Avant l’arrivée de Liza à Paris, j’ai reçu à son sujet des lettres d’un collègue, ami de sa famille, me demandant de m’occuper de cette jeune personne âgée alors de dix-neuf ans ; issue d’une famille de la haute bourgeoisie, elle avait été suivie par des pédiatres et psychiatres d’enfants dès sa jeune enfance pour des troubles « psychosomatiques ». J’ai lu que, nourrisson, elle ne pouvait dormir que dans les bras de sa mère ; elle était devenue ensuite gravement anorexique. Jusqu’à l’âge de quatre ans, elle a été presque exclusivement nourrie au biberon ; pendant des années elle ne mangea pas de viande. Elle se montra opaque également envers les instituteurs qui ont voulu la « nourrir » de scolarité. Elle ne lit jamais rien pour le plaisir. Aujourd’hui encore elle « joue avec sa nourriture plus qu’elle ne la mange ; est très lente en tout ; grignote ses mains, même quand elle joue de la guitare. Elle ne peut pas dormir seule ; se croit laide et incapable d’attirer les garçons ; peu d’amies ». Des querelles violentes entre la fille et la mère ont fait penser aux médecins et amis qu’une séparation entre les deux ferait du bien à toute la famille, d’où la décision d’envoyer Liza à Paris pour un temps indéfini. Elle allait être logée dans une petite pension privée pour jeunes filles.

C’est Liza elle-même qui me téléphone pour son premier rendez-vous. Je vois une jeune fille grande, mince, très jolie, qui rase les murs, afin, m’explique-t-elle, « d’échapper aux remarques concernant mes jambes maigres ». « Tout le monde sait que la seule chose qui compte chez une fille c’est les jambes – je suis affreuse, squelettique, asexuée. » Bref, Liza habite un corps déformé dans son imaginaire d’une façon proche du délire. Elle se plaignit de sa mère qui la harcelait pour qu’elle se coiffe, se maquille, s’habille mieux, soit moins « nerveuse », mange plus, dorme seule… et j’en passe. D’une voix exacerbée elle me demanda alors ce que moi, je voudrais d’elle ; qu’elle était venue uniquement pour faire plaisir à sa mère et aux médecins. « Mais ce que veulent votre mère et les médecins m’intéresse moins que ce que vous cherchez, pour vous-même. » Étonnée elle dit : « Moi ? » comme l’on dirait : « Moi, qui c’est ? » A notre deuxième entretien, elle m’apprit qu’elle avait depuis quelques semaines un amant ; elle était fière d’annoncer cette nouvelle à sa mère qui lui avait ordonné de prendre tout de suite la pilule. « Il est beau, différent de ma famille, la seule chose, c’est qu’il me fait beaucoup attendre à chaque rendez-vous. Ces attentes me sont insupportables. » Ce fut là, en fait, qu’elle formula une demande d’analyse. « Ce problème avec A me dépasse – j’ai tellement peur qu’il m’abandonne ; je fais toutes les nuits des cauchemars. » L’ « état amoureux » et l' « amour de transfert » tels que Freud les décrit dans tout ce qu’ils peuvent recéler de plus illusoire, de plus projectif, quant à l’idéalisation aveugle – cet amour-là était déjà en place, fermement attaché à l’ami A !

Il a fallu une année d’analyse, quatre fois par semaine, avant que Liza puisse me dire, puisse même admettre pour elle-même, que son amant, en chômage, en marge du milieu, la voyait pour faire l’amour et pour recevoir de l’argent, uniquement, et qui plus est, il fallait que Liza l’attende, dans les bistrots ou chez lui, pendant des heures. Elle ne mentionnait pas non plus sa frigidité dans les rapports sexuels. Son discours se centrait sur sa joie immense, sa passion amoureuse et sa détresse extrême quand il était « en retard ». Plusieurs amies l’ont mise en garde contre ce mauvais garçon ; elle les croyait envieuses. Elle n’était à l’abri de ses pensées torturantes sur elle-même que dans ses bras.

Comment décrire le climat de cette année d’analyse ? Incapable d’articuler l’étendue de son désespoir quand A lui faisait faux bond, elle se balançait sur le bord du divan (comme elle le faisait, petite, dans la nuit), poussant des gémissements ; elle maigrissait de façon alarmante ; parlait sans cesse de ses jambes ; rêvait qu’elle était un animal sans jambes, attaqué par un serpent, qu’elle était perdue dans une forêt, traquée et dévorée par des fauves… rêves remplis de thèmes de castration, d’abandon, de sauvagerie. Au fil des mois, elle a lié elle-même ses rêves à son vécu dramatique avec A, à sa relation a sa mère. Presque seule elle analysait un matériel « classique » concernant les fantasmes de la « castration féminine », des thèmes œdipiens, avec étonnement, et avec plaisir devant ces découvertes. Et cela ne changea rien à sa problématique douloureuse. Au bout d’un an, elle trouva le courage de quitter son garçon délinquant pour un autre, ouvrier qui gagnait honnêtement sa vie et avec lequel elle vécut pendant dix-huit mois. A travers la mise au jour des fantasmes de son sexe comme bouche dévorante, son anesthésie sexuelle disparut ; mais elle restait toujours au bord d’un désespoir suicidaire. « Quand B sort je ne vis plus. Il a accepté de travailler moins pour être plus avec moi ; mais cela ne suffit pas. J’ai un sexe maintenant mais c’est comme si je le voulais dans mon ventre – ou peut-être je veux être dans le sien. Je ne peux pas supporter de me regarder dans la glace. C’est B, mon miroir – et il n’est pas assez grandi »

Ce ne fut que pendant le règne de l’amant C que Liza put admettre le problème d’alcoolisme de B et le fait qu’elle avait eu peu d’échanges avec lui en dehors de leur passion sexuelle. De C^elle disait : « Il est comme une drogue dont j’ai tout le temps besoin. Chaque fois qu’il part pour quelques jours, c’est intolérable. Je ne perds plus de poids comme avant, c’est déjà miraculeux ; mais le moindre écart entre ce que attends de lui et ce qu’il fait, et toute mon image dégringole. Et je n’ose pas lui dire – toujours la même peur : il va me quitter pour une autre. »

Autrement dit, Liza demandait une réponse parfaite à ses souhaits, lesquels étaient ressentis comme des besoins. Pareille demande est celle du nourrisson ; tout comme lui, Liza visait une maîtrise parfaite de son objet, illusion destinée à augmenter son estime d’elle-même, mais chaque déception augmentait, au contraire, sa mortification et sa détresse. « Il faut qu’il soit à la hauteur de ce que je désire… je fais tout pour cela ; il faut qu’il comprenne quand je suis déprimée, ou enrhumée…, etc., que j’ai besoin qu’il soit là ! » « L’autre jour mon amie L critiquait D ; j’étais si angoissée que je n’ai pas pu dormir pendant des heures. J’aurais voulu la gifler ! » Son miroir se voile, et c’est son propre reflet qui s’estompe ; le miroir accuse un défaut et son image tout entière vole en éclats.

Six ans séparent la séance qui suit de notre premier entretien. Liza peut enfin vivre – et dormir – seule, sans angoisse, dans un studio à elle. Toujours jolie, elle est devenue belle ; elle ne rase plus les murs ; elle a fait des études universitaires. Son ami actuel est « moins beau que les autres, et cela m’est égal ; il est plus intelligent ; nous avons beaucoup de choses en commun. Je ne veux toujours pas me marier, mais je commence à penser que j’aimerais avoir un jour une famille à moi. Mais je suis toujours trop enfant moi-même. X a beaucoup de problèmes en ce moment. Il n’est pas venu chez moi depuis trois jours – alors j’ai fait un cauchemar. Un monstre me poursuivait pour me déchiqueter. La veille j’ai vu ce film, Les Dents de la mer… “la première chose qu’il a prise, c’était sa jambe.” X me coupe les jambes quand il ne téléphone pas. C’est un requin et je suis furieuse avec lui… J’ai toujours du mal à supporter d’être déçue… je suis vraiment infantile… l’autre jour au cinéma j’ai regardé une fille qui mangeait une glace. Je me suis dit que j’en avais plus besoin qu’elle ; je tremblais d’agacement et d’envie de manger sa glace ! »

Je lui rappelle que l’autre jour elle était « affamée » du regard de son amant. Sa glace : reflet et nourriture à la fois.

« C’est vrai – et je ne le laisse pas tranquille. Est-ce que je suis trop vorace ? Quand j’étais adolescente, j’ai vomi en attendant mon amoureux. Mes amants, j’ai toujours voulu les manger, comme des glaces. C’est une douleur atroce, d’avoir si faim. » Après un court silence : « Mais le requin – c’est moi ! »

Au-delà de sa quête constante de confirmation narcissique, Liza commence enfin à se questionner sur une dimension fondamentale de son propre désir, sur cet amour vorace du tout-petit qui se jette sur le sein maternel pour assouvir sa douleur de vivre, pour trouver dans les bras de sa mère le reflet de sa propre existence. A la fin de la séance en question, Liza dit : « Mais personne ne m’a jamais cherchée avec cette avidité-là ; je n’ai jamais connu quelqu’un de si exigeant que moi – mais si, maman ! Elle voulait des enfants parfaits ; elle se nourrissait de nous en un sens. » Or, même si elle se croit porteuse des « dents de la mère » c’est avec Liza-petit requin qu’elle doit maintenant apprendre à vivre.

C’est en grande partie pour se protéger contre un tel esclavage, contre un tel amour dévorant, que Sabine est devenue anorexique dans ses contacts avec le monde.

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De ces notations cliniques, nécessairement parcellaires, j’ai dû écarter tout ce qui touchait à l’Œdipe, tant dans ses aspects homosexuels qu’hétérosexuels ; a été mis aussi entre parenthèses un matériel important concernant la dimension anale – lieu privilégié de l’échange dans le vécu infantile et qui mériterait une étude à part pour son rôle dans le sentiment d’identité et dans les représentations de la relation soi-monde, ainsi que de son intrication dans la formation des phénomènes que Winnicott a nommés transitionnels. Est enfin laissée de côté, dans ces fragments cliniques, la frange névrotique, peu épaisse, il est vrai, mais néanmoins importante : chez Sabine une phobie obsessionnelle de toucher-être touchée qui démontre bien son lien avec sa défense narcissique ; chez Liza, des symptômes de conversion et des fantasmes homosexuels liés à ses objets-miroirs.

J’ai choisi deux organisations de l’économie narcissique qui paraissent être en opposition. Or, la problématique de base est la même ; et, bien souvent, on trouve chez le même sujet les deux formes de l’aménagement de la relation à autrui.

Une autre précision quant à l’intrication du « sexe » et du « soi » : si pour Liza l’objet narcissique était aussi un objet sexuel, tel n’est pas toujours le cas. Chez Sabine, il ne s’agissait pas d’un repli sexuel, auto-érotique mais chez un autre il aurait pu l’être.

L’objet-miroir n’est donc pas toujours un objet d’amour ; il peut tout aussi bien être un objet de haine et son maintien dans le champ relationnel peut même représenter le but de l’existence pour certains individus… au point où on ne peut plus douter qu’il s’agit bel et bien d’un objet narcissique, apte à donner au sujet l’impression d’être « vivant », « réel ». Le chapitre précédent centré sur le rôle du contre-transfert avec des patients de ce genre s’appuyait sur le cas d’une patiente qui cherchait constamment à reconstituer un drame passionnel avec ses proches, drame qu’elle ne pouvait pas contenir intérieurement, mais aussi qui, de par sa reconstitution sur la scène du monde, apportait une rassurance quant à sa propre existence et à celle de l’autre. Or, les drames inconsciemment provoqués ainsi ne le sont qu’au prix d’une immense déperdition sur le plan narcissique, d’où l’impression de vide, d’incompréhension d’autrui, de mal à vivre, comme l’a démontré le cas de cet analysant.

Pour certaines personnes tout l’entourage sans distinction tient potentiellement le miroir narcissique. « Un chauffeur de taxi mal luné, une vendeuse insolente, un collègue impoli est capable de détruire toute ma journée ; j’y pense pendant des heures », m’a confié un patient dont l’image narcissique souffrait d’oscillations extrêmes. Son estime de soi était au gré de n’importe quel passant qui risquait de lui renvoyer l’image insupportable du mal aimé. Il cherchait à l’extérieur un apport narcissique pour réparer ce qui manquait intérieurement à sa représentation de lui-même ; ainsi il s’en fallait de peu pour que surgissent des sentiments de vide, de non-valeur, de mortification et de rage qui remplissaient toute la journée.

Pour d’autres qui, comme Sabine, s’accrochent à leur propre être pour étayer le sentiment d’identité menacé par la proximité d’autrui, il arrive que le repli sur soi s’incarne dans une activité auto-érotique. Un homme venu en analyse pour des angoisses proches de la dépersonnalisation qui l’assaillaient quand il rencontrait des difficultés dans son travail ou quand il passait longtemps dans une foule raconte un jour à son analyste 1 qu’il a subi une rude journée ; aucune de ses démarches n’a abouti : « La foule autour de moi m’envahissait ; les gens ne m’en voulaient pas, mais moi, je ne sentais plus mes contours… j’étais noyé là-dedans comme dans mes affaires… il me fallait sur-le-champ être protégé, il me fallait quelque chose autour de moi qui m’isole et m’empêche de me diluer. » Le patient s’était alors engouffré dans un taxi ; il n’avait qu’une hâte : arriver chez lui pour se masturber. « Je me suis pelotonné nu dans mon lit. Quand j’ai éjaculé, c’est comme si j’étais sorti du brouillard. Je me suis retrouvé. » Plus tard il a pu dire, bien qu’avec beaucoup de réticence, qu’il lui était arrivé également d’avaler son sperme après un tel drame de « récupération » de lui-même. Derrière des fantasmes, fournis par le patient lui-même, d’être homme et femme à la fois dans son onanisme, nous décelons aussi le fantasme primitif de se nourrir de lui-même, comme entouré par les bras maternels, afin de se sentir intègre. Bien que tout acte de masturbation recèle des fantasmes inconscients qui visent une illusion narcissique et hermaphrodite comme nous l’avons proposé dans le chapitre iii, nous voyons ici une version tardive de l’enfant méryciste qui a dû créer des défenses prématurément pour lutter contre des dangers irreprésentables de la première relation.

 

1. Francis Chabert, contribution à un séminaire sur Le Processus analytique (1976).

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vécu intime dans la solitude. « Les gens et les objets qui me rappellent la vie sont déposés autour de moi et pas en moi. Hors de leur présence réelle c’est comme si les gens n’existaient plus. C’est une douleur inexplicable… mais seule, je suis entourée d’un vide… Parfois je retrouve mes amis de façon abstraite : je marche dans l’appartement et je répète leur nom ; ça sert de visage et cela me réconforte. » Or le nom sans l’appui d’un objet interne vivant risque de rendre chose morte la communication avec l’autre.

Ainsi un patient, à un certain moment de son analyse, fulminait contre l’interruption des séances pendant les week-ends. « Il faut que vous soyez constamment à côté de moi, autrement je n’arriverai jamais à dépasser mon angoisse, à cesser de prendre des somnifères, à penser même pouvoir en parler ici. » Tout se passait comme si, hors de ma présence, il ne gardait plus aucune image de moi, ni de notre relation. « Mais on ne peut pas imaginer quelqu’un qui n’est réellement pas là, m’a-t-il répliqué. Ce que vous me dites là ne fait aucun sens. Comment pourrai-je vous emporter à l’intérieur de moi »

Ce vide au niveau du fonctionnement mental fait penser aux recherches sur la psychosomatique, et en particulier à l’étude importante de Michel Fain sur le fondement de la vie fantasmatique53, et sur les petits enfants souffrant de maladies psychosomatiques, où tout semble indiquer que là où devait se trouver l’esquisse d’un objet psychique, il n’y a qu’un blanc, Sabine, méryciste mentale, se nourrissant de son propre contenu psychique, n’avait-elle pas révélé, dans sa difficulté d’écouter ce que disaient les autres, un manque interne de « pare-excitations », fonction maternelle primaire selon Fain ? Et Liza, petite insomniaque qui ne dormait que bercée dans les bras de sa mère ? Or ces bébés, devenus adultes, n’ont pas manifesté de maladies psychosomatiques. Bien que ces patients ne soient pas nécessairement à l’abri de telles affections, je me demande si la création des boucliers narcissiques défensifs ne sert pas aussi à protéger le soma. Peut-être Liza est-elle sortie de sa relation avec une mère « calmante » (comme dirait Fain) de par son anorexie ? Cette défense, bien que primitive, est inévitablement imprégnée déjà de fantasmes d’un mauvais objet, objet envahissant contre quoi l’enfant se protège par refus de la nourriture. On pourrait, à la limite, se demander si le futur ulcéreux a jamais pu être anorexique.

Un deuxième concept important pour un abord des problèmes de l’image et du sentiment de soi est celui de Winnicott de l’objet transitionnel, et surtout de sa pathologie éventuelle dont on ne parle que rarement. On est tenté de proposer que ces enfants n’ont jamais eu un objet transitionnel, n’ont jamais su intérioriser l’image de la mère dans son absence. Ainsi il est possible de dire que les amants de Liza remplissaient en quelque sorte le rôle d’un objet transitionnel, ce petit bout d’étoffe qui représente la mère tout en étant la création propre de l’enfant, et qui lui permet de dormir. Dans le cas de Liza il ne serait pas inexact de dire que ses amants, du moins au début de son analyse, étaient sa « création » et, tout comme l’objet précieux du petit enfant, lui permettaient de rêver et de dormir en sécurité. Sabine, en revanche, ne pouvait réfléchir et dormir que si elle était seule ; elle était en un sens son propre objet transitionnel. De ces objets idéalisés la représentation la plus précise, la plus condensée, est celle donnée par le patient qui s’est tapi au fond de son lit pour se faire l’amour à lui-même, ensuite pour avaler son propre produit, objet transitionnel court-circuité, pénis-sein, à travers lequel le sujet est, à lui seul, mère et nourrisson.

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L’aventure psychanalytique avec des patients dont l’angoisse est centrée principalement sur la représentation et l’investissement de soi va donner nécessairement une dimension spécifique à la relation transférentielle. Il s’agit d’un transfert « fondamental », d’un vécu archaïque, par moments fusionnel. Dans le cabinet de consultation, il n’y a pas deux personnes mais une seule, l’analyste étant vécu comme une extension narcissique de l’analysant ou, à l’inverse, l’analysant se tenant pour une extension de l’analyste54. Dans le premier cas, toute menace de séparation sera d’emblée forclose. Hors de la séance, l’analyste disparaît totalement du monde psychique de l’autre. Son inexistence va de pair avec la conviction que l’analyste ne reconnaît pas davantage l’existence séparée de son analysant. Une patiente qui manquait très souvent ses séances n’a jamais songé à en faire mention : à la limite elle croyait que je ne m’en rendais pas compte. Ce n’est que durant la quatrième année d’analyse qu’elle me téléphona pour m’avertir d’une absence. « Je commence à croire que j’existe pour les autres ; alors vous aussi, vous commencez à exister pour moi. »

Que la séparation équivaille à la mort de l’autre est devenu chez Sabine un souhait conscient. Avant les vacances d’été de la première année d’analyse, elle s’est arrangée pour partir deux jours à l’avance. « Puisque nous allons arrêter, je me sens déjà absente. » Comme l’enfant de la bobine, elle devint alors maître de la coupure et non la victime. Ensuite, convaincue que j’étais morte, elle construisait un projet lui permettant de continuer son analyse seule. Sidérée de me retrouver vivante elle était totalement muette à la séance de retour, bien moins à l’aise dans ma présence réelle qu’avec moi, morte. L’inéluctable évidence que nous étions deux a rouvert la béance, la renvoyant encore une fois à sa dépendance, vécue comme une blessure, comme une menace pour son intégrité narcissique.

Dans le cas où le patient se vit comme un segment de l’analyste, toute séparation est empreinte d’angoisse mortifère. Liza, accrochée à l’image de l’analyste comme à ses objets-miroirs, craignait constamment ma disparition, ressentie à l’avance comme un abandon injuste et insupportable.

Force nous est de reconnaître que les deux problématiques se rejoignent dans un même fantasme fondamental : dans une relation entre deux personnes, l’une d’elles doit forcément mourir.

Cette relation analytique avec ces patients fragiles suscite aussi chez l’analyste des réactions de contre-transfert qui peuvent être différentes de ce qu’il éprouve avec les analysants au « soi solide ». Il y a d’abord le paradoxe que ceux que je viens de désigner comme « fragiles » ont pourtant créé des structures défensives qui sont particulièrement inébranlables, Cette autoconservation psychique – technique de survie – est comme la création d’un bastion contre un danger de mort. Peut-être ce danger, qui s’enracine dans un monde présymbolique, correspond-il à ce que Bion décrit comme l’épouvante-sans-nom ; le bébé dont la mère n’est pas capable de contenir l’angoisse de mort, à la place d’une réponse – éventuellement un sens à ce qu’il éprouve – va introjecter un objet hostile à une partie vitale de lui-même.

Il est évident que les barrières érigées contre de telles angoisses ne sont pas faites pour céder facilement. Qui plus est, ces défenses méritent notre respect pour le rôle capital qu’elles jouent dans la structure de la personnalité. Cependant elles risquent peu de s’effriter et de précipiter le patient dans un état psychotique ; plutôt, l’expérience analytique se révèle impuissante à éloigner le patient du bord du gouffre, du vide de sens, qui le guette. Ainsi, il risque de quitter son analyse, gardant toujours son impression de mort intérieure, sa conviction qu’il lui manque une donnée pour « comprendre les gens, pour « comprendre la vie ». Ce qui le menace alors, plus que toute autre chose, c’est son propre vieillissement, dernier assaut de la réalité impossible fait aux vivants.

L’analyse de ces écorchés vifs qui tentent de réparer et de maintenir seuls leur illusion d’identité, ce qui perturbe inévitablement la reconnaissance de l’identité d’autrui, n’est pas chose facile. Comment faire entendre une parole à Narcisse qui n’entend plus qu’avec ses yeux ? L’analyste qui s’engage doit être prêt à quitter son confort d’attente bienveillante et sa satisfaction de découvrir, d’offrir, à travers son écoute flottante, des mots clefs, des interprétations, aptes à mettre le sujet en dialogue avec lui-même, à faire entendre le corps et son désir. Or, si Narcisse doit lutter contre sa non-existence, comment peut-il être à l’écoute de son propre inconscient ?

Bref, l’analyste, réduit au rôle d’Écho, ne servirait pas à grand-chose. Il se trouve obligé, pour en sortir, d’inventer un autre mode d’intervention ; non seulement doit-il se taire quand il a envie de dire un mot, mais encore lui faut-il parler quand il a envie de se taire ! Et il va forcément faire des erreurs, erreurs qui lui seront pardonnées moins facilement que chez le patient qui tient un discours au sein d’un transfert de « névrosé ». L’analyste doit endosser la non-existence crainte par le patient tout en reconnaissant la nécessité pour l’autre de garder en place des défenses solides contre un fantasme d’intrusion venant de l’analyste – et qui cache son contraire, une demande que l’analyste devienne lui et parle à sa place. En outre, pour certains patients, le fait d’être obligé de parler pour être entendu est ressenti comme une blessure narcissique supplémentaire, au sein d’un transfert archaïque et fusionne !. Tant que le patient ne se vit pas comme « étanche », l’analyste sera appelé à faire l’équivalent du holding, mot de Winnicott qui signifie, au niveau de la fonction analytique, tenir dans le temps les éléments psychiques que le patient veut bien déposer chez l’analyste faute de pouvoir encore les vivre dans la relation analytique.

Si, pour certains de ces patients, ou à certains moments de la cure, l’analyste est redouté comme étant un objet délabrant et mortifère, pour d’autres, ou à d’autres moments, il est visé comme celui qui détient la source de la vie – source dont le sujet se trouve privé et qui lui appartient en droit. Une des expressions les plus banales de ce transfert-là, c’est le patient qui pose constamment des questions à son analyste. Les questions en elles-mêmes ont bien souvent peu d’intérêt (hormis leur pouvoir d’ennuyer l’analyste) mais ce à quoi elles renvoient sur le plan du fantasme – l’impression de manquer d’une donnée, de n’avoir pas reçu une initiation à la vie – est bien un manque à combler chez le sujet qui se situe à un niveau symbolique ; une question sur lui-même, sur son identité et sa place, dans son histoire à lui.

Ceux qui cherchent à se nourrir de l’analyste afin d’apprendre à vivre, tout comme ceux qui le fuient comme une intrusion mortifère, nous induisent, subtilement, à des actings. Avec les uns, on se complaît trop facilement dans le rôle du silence, et pourtant il faut le tenir par moments ; avec les autres on peut trop facilement répondre à certaines questions surtout quand l’angoisse est vive, mais en même temps il vient des moments où il faut répondre. Il s’agit de paramètres où l’analyste doit inventer sa façon de mettre en marche un processus analytique qui, autrement, risque de tourner en rond. Ce faisant, il s’impliquera lui-même.

Il y a un autre piège du contre-transfert à signaler, et celui-ci a affaire à notre Narcisse à nous. Quelquefois, en écoutant certains de mes analysants, il me revient un souvenir lointain de Patrice, petit garçon de sept ans. Troisième d’une famille de cinq enfants, il a été amené en psychothérapie parce qu’il chapardait les jouets, l’argent, la nourriture des autres membres de la famille. La mère me raconta le dernier méfait de Patrice : il aurait dévoré, à lui seul, le gâteau du dimanche destiné à toute la maisonnée. Je demandai alors à Patrice ce qu’il pensait de tout cela. Très sérieusement, il me répondit : « Mais vous comprenez, la nourriture est plus importante pour moi que pour les autres. » Il s’agissait d’une certitude. Peut-être est-ce ce que Kohut entend par le « soi grandiose ». Quand nos patients adultes laissent voir, mais sans l’apercevoir eux-mêmes, ce même petit Narcisse, vorace, exigeant, qui parle en eux ; quand ils demandent à être protégés, réparés, comblés, non seulement pour les dommages réels et imaginaires du passé mais aussi pour les entraves que leur impose la réalité externe, quotidienne, il m’arrive de me dire : « Mais qui ne le voudrait pas ? Pourquoi celui-là croit-il… que se nourrir est plus important pour lui que pour autrui ? » Toute tentative d’analyser ce genre de matériel si elle ne passe pas par un examen du contre-transfert, risque d’être entendue comme une attitude hostile, manquant de compréhension, ou encore comme une position moralisante de la part de l’analyste. Car il existe des faims psychiques qui tuent. Comme toujours, c’est l’analysant qui a raison !

Le fait de bien comprendre le fonctionnement psychique de tels patients, d’entendre le sens de leur quête, de s’identifier à leur souffrance ne veut pas dire pour autant que nous saurions rendre ce discours et cet entendement aptes au processus analytique. Chaque fois que je trouve devant moi un analysant porteur d’une telle demande, je sais que je risque de me heurter à une forteresse inébranlable qui me garderait à tout jamais hors de ses murs.

Par contre, si jamais l’autre nous permet d’y rentrer, s’il nous fait suffisamment confiance pour que nous y révélions les forces de vie et d’anti-vie scellées ensemble de façon précaire, si enfin nous pouvons reconnaître ces mêmes forces en nous, alors de cette aventure analytique, poursuivie en commun, il y a de fortes chances pour que tous deux en sortent, en ayant fait face à une mise en question profonde, en ayant acquis une dimension autre, qui désormais fait partie de soi. L’analyste peut alors découvrir combien il peut apprendre de ceux-là mêmes qui attendent le plus de lui.


45 S. Freud, « Pour introduire le narcissisme » (1914), in La Vie sexuelle, P.U.F., Paris, 1971.

46 C. David, L’État amoureux, Payot, Paris, 1971 (c’est l’auteur qui souligne).

47 J. Lacan, « Le stade de miroir comme formateur de la fonction de Je » (1937), in Écrits, Seuil, Paris, 1966.

48 D. W. Winnicott, « Le rôle de miroir de la mère… » (1967), in Jeu et réalité, Gallimard, Paris, 1975.

49 Tel aurait été le destin de Narcisse, miroir de sa mère, Liriope, nymphe des sources, lieu où Narcisse ne peut que s’engloutir.

50 L’œuvre de Bela Grunberger (Le Narcissisme, Payot, Paris, 1971), pionnier en France dans ce champ de recherche, joue un rôle important dans l’étude du narcissisme en psychanalyse.

51 The Analysis of Self, Hogarth, Londres, 1971, Trad. fr., Le soi, Paris, P.U.F., 1975.

52 Voir à ce sujet le chapitre VIII.

53 1. M. Fain, « Prélude à la vie fantasmatique » (1971), Revue française de psychanalyse, n08 2-3.

54 Bien entendu, tout analysé passe par des moments de fusions narcissique avec l'analyste, mais le vécu transfériel n'est pas dominé par cette oblitération de l'autre.