Chapitre VI – La conduite

1. Généralités

Si l’on cherche à définir l’objet de la recherche psychanalytique, on ne peut choisir l’expérience consciente, puisque la psychanalyse vise la détection de significations inconscientes, ni les processus inconscients, puisque son évolution l’a orientée vers l’ensemble des rapports d’un sujet avec son entourage et avec lui-même. Le concept de conduite, qui n’implique rien en ce qui concerne la qualité consciente ou inconsciente des processus mentaux, est celui qui permet le mieux de regrouper les notions théoriques des chapitres précédents autour des phénomènes que l’expérience clinique offre à l’observation du psychanalyste.

Conduite n’est pas pris ici dans le sens de manifestations purement extérieures et matérielles. C’est l’ensemble des actions physiologiques, mentales, verbales et motrices par lesquelles un sujet aux prises avec un entourage cherche à résoudre les tensions qui le motivent et à réaliser ses possibilités. Son caractère essentiel est d’avoir une signification, qui est la propriété par laquelle les actions qu’elle comporte s’articulent les unes aux autres et réduisent les tensions qui les motivent. Elle inclut l’expérience consciente, manière symbolique de se conduire qui se substitue à l’action matérielle ou qui la préface. Elle inclut la communication, aspect essentiel de l’explication du sujet avec son entourage.

2. La motivation

La motivation est un état de dissociation et de tension qui met en mouvement l’organisme jusqu’à ce qu’il ait réduit la tension et recouvré son unité (principe de constance). On a vu que pour la psychanalyse, la source dernière de la motivation était les pulsions, modelées par l’expérience individuelle et la socialisation. La motivation se manifeste sous deux formes principales, les besoins et les émotions.

Les besoins sont extrêmement variés en force et en nature : besoins physiologiques, besoin de sécurité, besoin d’amour, besoin d’estime, besoin de savoir et de comprendre, besoin de souffrance et de punition, etc. Manifestations concrètes des pulsions, ils sont d’autant plus plastiques que leur satisfaction est moins impérieuse et indispensable à la survie de l’organisme : par exemple, les besoins sexuels, le besoin de liberté sont beaucoup plus plastiques que le besoin de respirer. L’émergence des besoins s’accompagne d’une nuance émotionnelle agréable ou pénible, selon que le Moi anticipe une satisfaction ou une frustration. Le terme « désir » convient plus spécialement au besoin qui s’attache à un but et à un objet propre à atteindre ce but. La « demande » désigne l’insertion du désir dans la relation avec autrui.

Au désir s’oppose l’aversion. La psychanalyse s’est surtout attachée aux émotions pénibles, étroitement liées à d’importants besoins. L’anxiété ou angoisse, liée au besoin de sécurité, en est le type. Sous ses formes les plus primitives, elle se confond avec tout état de tension ou de stimulation excessives, débordant les possibilités de réponse de l’organisme (état traumatique). Secondairement, elle est atténuée et transformée en signal de danger au service de la défense du Moi. Si les mesures de défense échouent, le Moi est débordé et connaît la panique. La culpabilité est l’angoisse de conscience qui survient quand le sujet ne répond pas à l’attente du Surmoi, représentant intérieur de l’autorité morale. Comme l’anxiété et la culpabilité, d’autres émotions pénibles, tels le dégoût et la honte, constituent des « motifs de défense » qui mettent en train l’activité défensive du Moi.

3. Élaboration de la conduite

L’élaboration de la conduite consiste dans la prise de conscience des besoins du sujet et dans la découverte des buts, des objets et des moyens propres à les satisfaire. Résolution des tensions, réalisation des possibilités, ajustement à la réalité sont donc des fonctions du Moi. D’où l’importance de tout ce qui diminue l’action du Moi : force excessive des pulsions, c’est-à-dire des besoins et des émotions, compulsion de répétition, qui empêche l’ajustement réfléchi à des effets éloignés, culpabilité et masochisme moral. En termes topiques, la force du Moi correspond à son degré de liberté par rapport aux deux autres instances, le Ça et le Surmoi.

4. Recherche des moyens

Ce moment de la conduite est abordé par la psychologie sous des rubriques telles que l’habitude, le tâtonnement, l’intelligence ; pendant longtemps, la psychanalyse ne s’est guère intéressée à ces processus, abandonnant à la psychologie l’étude du Moi. On a vu l’importance que celle-ci avait prise depuis trente ans ; d’importants travaux ont été consacrés à ces problèmes (Hartmann, Rapaport). Freud lui-même a formulé les bases d’une théorie moderne de la pensée, la décrivant comme une expérimentation mentale où l’ajournement de la réponse et l’anticipation de ses effets jouent un rôle capital. C’est un aspect important de la faiblesse du Moi que de ne pouvoir faire jouer la pensée symbolique, dans l’incapacité de se soustraire aux contraintes immédiates de l’entourage, des émotions et des désirs.

5. Les objets

Pour se décharger, il faut que le besoin trouve un objet adéquat. L’objet peut être extérieur (conduite alloplastique), ou bien être la personne elle-même (conduite autoplastique), par exemple lorsque la réponse se limite à une émotion, une défense par refoulement, une satisfaction autoérotique. Le choix des objets comme le but des pulsions est plastique ; par suite, c’est au Moi que revient le choix d’un objet adéquat aux besoins, ou d’objets substitutifs satisfaisants, comme dans la sublimation. Ceci implique que la liberté d’action du Moi ne soit pas entravée par une fixation à un objet passé intériorisé.

Par exemple, chez un homme, un choix amoureux satisfaisant est rendu difficile si cet homme est fixé à une mère ambivalente, tantôt gratifiante, tantôt frustrante, avec le besoin de reconquérir son amour lorsqu’il croit l’avoir perdu.

En pareil cas, la fixation à un certain type d’objet est liée étroitement à la fixation à certains buts. L’interférence des fixations objectales inconscientes se manifeste encore par des distorsions dans la perception des objets réels, sur lesquels se projette l’imago des bons et des mauvais objets, des objets idéalisés et des objets persécutifs.

6. Décharge et défense

Le but général des conduites est la réduction des tensions et de la dissociation, c’est-à-dire l’intégration. En conséquence de la plasticité des buts pulsionnels, le Moi joue un rôle capital dans la détermination des buts, en tenant compte de la réalité tant extérieure qu’intérieure. Ici également, l’efficience du Moi est limitée par la fixation à certains buts inconscients, par exemple au masochisme moral, besoin de souffrir et de se punir qui empoisonne l’existence de tant d’êtres humains, non seulement du sujet masochique mais de ses comparses. On peut distinguer deux éventualités. Ou bien la conduite se développe dans le sens d’une décharge satisfaisante, par l’intermédiaire d’une augmentation de tension et de l’entretien d’émotions agréables, par exemple dans un rapport sexuel normal terminé par un orgasme. Ou bien l’émergence du désir s’accompagne de l’anticipation d’un danger ; son développement est entravé par l’interférence d’émotions pénibles (dégoût, honte et surtout angoisse et culpabilité) ; d’une manière automatique et inconsciente, le Moi fait alors intervenir ses mécanismes de défense, à la fois contre ces émotions pénibles et contre les désirs qui les motivent ; le but de la conduite est toujours la réduction de tension, mais sans augmentation de tension intermédiaire, en rejetant, en dissociant du Moi les émotions pénibles et les désirs reprochables. C’est un processus d’ajustement coûteux parce qu’il doit être continué ou répété et parce que la pulsion refoulée continue d’exister en dérivation, faisant irruption dans la conduite et l’expérience consciente sous une forme détournée et sans être reconnue par le Moi.

Les mécanismes de défense ont été étudiés par Anna Freud (1936) et par Fenichel (1944). Leur effet général est le refoulement dans l’inconscient. Ce terme désigne aussi un mécanisme de défense spécial ; il consiste dans la tendance inconsciente à ne pas prendre conscience ou à perdre le souvenir de tendances ou d’événements qui, en règle générale, représentent des tentations, des punitions, ou des allusions relatives à des désirs non recevables : par exemple des intentions, un nom sont oubliés, ou bien le contexte et la signification d’une émotion. D’autres mécanismes de défense ont été décrits : la négation, tendance à nier les impressions et les faits pénibles ; la formation réactionnelle, par exemple la propreté, le sens de l’ordre, comme lutte contre la saleté ou le désordre ; l’annulation rétroactive consiste à faire quelque chose qui, réellement ou magiquement, est l’opposé de quelque chose qui, réellement ou en imagination, a été fait. La défense du Moi s’exerce aussi contre les émotions pénibles, ou plutôt contre des tensions qu’elle empêche de se développer en émotions pénibles ; exemple : l’ajournement d’une émotion pendant une situation critique. Les défenses contre les émotions sont les mêmes que les défenses contre les pulsions ; de même que les pulsions refoulées, les émotions refoulées demeurent actives et se manifestent indirectement (rêves, symptômes, substituts, équivalents corporels).

Des mécanismes de défense du Moi, il convient de distinguer les mécanismes de dégagement du Moi, d’une tout autre valeur adaptative, dont l’efficacité a pour condition la levée de la défense ; exemple, le travail de détachement d’un être aimé dans le deuil. Nous y rangeons la sublimation, qui diffère des mécanismes de défense en ce que la décharge n’est pas bloquée ; exemples : sublimation des pulsions homosexuelles dans l’amitié, les relations sociales ; sublimation des pulsions sadiques chez le chirurgien ; sublimation des pulsions orales chez le chanteur, l’orateur. La « familiarisation » avec certains types de situation en est un autre exemple.

7. Effets secondaires de la conduite

Les effets de la conduite ne se limitent pas aux réactions de décharge ou de défense qui ont été définies comme ses buts. Les conduites ont aussi des effets secondaires. La formation de la personnalité et de tout le système des habitudes est un effet secondaire de la conduite. Mais la conduite a aussi des effets secondaires extérieurs à la personnalité ; elle induit chez les autres des réactions complémentaires ; la répétition des mêmes modes de conduite peut ainsi aboutir à des répétitions d’événements d’une similitude incroyable.

Une jeune femme, au cours de sa vie, se trouva souvent en tiers dans un couple, à la fois amie de la femme et courtisée et aimée par l’homme. Dans deux couples différents, à un intervalle de plusieurs mois, la femme l’appela à la rescousse pour réveiller l’homme, qui avait le réveil mauvais, avant un départ en voyage.

C’est à cette répétition d’événements quasi identiques, lorsqu’ils sont défavorables (hommes trompés par leur maîtresse, trahis par leurs meilleurs amis) que Freud a donné le nom de névrose de destinée.

8. Conscience et inconscience

A l’époque héroïque, la psychanalyse se concentrait sur l’inconscient et tendait à sous-estimer la conscience, la réduisant à un sous-produit de processus inconscients qui constituaient la réalité psychique. Les pages de Freud sur le rôle de la conscience, sur le principe de réalité montrent qu’il n’est jamais tombé dans cet excès ; le développement de la psychanalyse du Moi a fait mieux concevoir la place des activités conscientes ; aussi bien, la prise de conscience a-t-elle toujours été une pièce capitale de la cure psychanalytique. Il n’en est pas moins qu’avec le concours des mécanismes de défense, les désirs et les émotions refoulés exercent sur le Moi une pression inaperçue ; d’où les déformations de la perception d’autrui et des situations (projection), d’où les justifications tendancieuses d’actions dont la motivation efficace reste inconsciente (rationalisation) ; le Moi « aliéné » se trouve des raisons, comme l’hypnotisé réveillé pour accomplir l’ordre qu’il a reçu pendant l’hypnose.

9. Conduite et communication

Une communication intéresse au moins deux personnes, l’auteur du message et son destinataire, dont les rôles alternent. Les communications peuvent employer toutes sortes de moyens matériels ; ce qui importe, c’est leur but, c’est-à-dire la transmission d’une signification ; les effets des communications sont donc à la fois alloplastiques et symboliques. Certaines conduites sociales sont essentiellement des communications ; pour les autres, il en est peu qui ne soient communication par quelque aspect. L’exemple de communication le plus familier est la parole ; le jeu réciproque de l’expression et de la compréhension, leurs ajustements continuels supposent des expériences mentales d’identification partielle ; communiquer, c’est rendre commun. Ce qui le montre bien, ce sont les difficultés de communication qu’induit l’hétérogénéité des consciences (théorie des mentalités). La communication requiert la distinction des sujets, sans laquelle elle serait inutile, et une certaine similitude, faute de laquelle elle est impossible.

Le problème des communications est crucial pour la psychopathologie et la psychanalyse. Tout le processus de la cure pourrait être décrit comme le passage d’une communication inadéquate à une communication adéquate ; psychanalyste et psychanalysé ont à dissiper les malentendus (Ferenczi, 1927). La communication est gênée, par exemple, par la projection, qui transforme le psychanalyste en juge et les « associations libres » du patient en confession forcée d’un enfant coupable à un parent sévère. La communication n’utilise pas le seul langage ; toutes les actions du patient sont par des hypothèses des communications ; l’action peut révéler ce que la parole recèle. Des problèmes difficiles sont posés par l’existence de messages dont la transmission matérielle n’est pas toujours saisissable.

Au lieu d’isoler l’organisme, la psychologie moderne se centre sur les interactions de l’organisme et de l’entourage du sujet avec les autres sujets ; la conscience est décrite non comme fermée mais comme ouverte au monde. Le même mouvement des idées a promu en psychanalyse le concept de relation d’objet. La base des relations intersubjectives est la communication.