Chapitre VII – La vie quotidienne

1. Psychanalyse et vie quotidienne

L’évocation de la vie quotidienne fait penser aux travaux de Freud sur sa psychopathologie. C’est restreindre la portée de la psychanalyse. Au cours du traitement, ce qui arrive dans la vie courante apparaît sans cesse dans le champ psychanalytique, souvent au point de l’encombrer et de gêner la cure par l’acuité et l’urgence des conflits actuels. La littérature psychanalytique fourmille de données sur ces matières ; il existe des travaux sur tous les aspects de la vie quotidienne, bien que la production psychanalytique porte davantage sur la psychopathologie proprement dite. Les domaines et les activités dans lesquels l’homme s’engage sont tous accessibles à la psychanalyse, à condition de procéder à des investigations adéquates.

La psychanalyse ne prétend pas à des explications exhaustives. Elle ne méconnaît pas les déterminants biologiques, sociaux, économiques, culturels ; il est évident, par exemple, que beaucoup de conduites actualisent des usages sociaux. L’échelle de la psychanalyse est celle de la conduite et de l’expérience individuelles et des relations interpersonnelles ; son but spécifique est de dégager la signification de leur ensemble et de leur suite. Ainsi, malgré des masses de données et d’intéressantes études, la psychologie du mariage reste à faire ; de vastes enquêtes statistiques, des études cliniques poussées n’en permettent pas une analyse fine et profonde ; il faut recourir à la psychanalyse si l’on veut comprendre complètement le choix des partenaires, le développement des liens et des conflits conjugaux.

La vie quotidienne offre donc à la psychanalyse de nombreux domaines de recherche. Il n’est aucune activité dans laquelle n’interviennent des désirs et des objets inconscients, ce qui ne veut pas dire que tout doive être réduit à des processus inconscients. On peut démontrer facilement le rôle de la projection dans la perception d’autrui et des situations, le rôle de la rationalisation dans l’activité « volontaire ». On a vu le rôle que les hommes peuvent jouer dans la production des événements de leur vie (névrose de destinée). Un mécanisme important est celui de l’agir ou agissement (acting out), très développé chez certains sujets qui semblent consacrer une ingéniosité inconsciente à actualiser, dramatiser dans la vie courante les thèmes de leur drame inconscient, avec le but de satisfaire certains désirs ou de maîtriser des situations traumatiques.

Un exemple fréquent est celui de certaines formes d’échec. La répétition stéréotypée des mêmes situations et des mêmes plaintes montre que le sujet y est pour quelque chose. La séquence psychologique est souvent la suivante : par ses attaques ou ses maladresses, le sujet tourne les autres contre lui et détermine un état de choses dans lequel il peut s’apercevoir comme une victime innocente, justifiée à accuser la malchance et la méchanceté des hommes. La compulsion de répétition fait ainsi le jeu des désirs inconscients d’agression et d’autopunition et perpétue un mode persécutif de relation avec autrui.

2. L’acte manqué

L’acte manqué est un phénomène que chacun peut observer et souvent comprendre. Freud y range les lapsus de la parole et de l’écriture, les fausses lectures et les fausses auditions, les oublis momentanés de noms propres et de projets, la perte momentanée d’un objet, les erreurs momentanées. Il ne nie pas l’efficience des causes habituellement invoquées, la fatigue, l’excitation, la distraction, les propriétés linguistiques des mots. Mais ces explications sont partielles. La psychanalyse montre que la perturbation de l’activité du Moi se rattache à une motivation parasite, souvent consciente ou préconsciente, et facilement reconnue par le sujet, dans d’autres cas inconsciente et refusée par le Moi.

Freud raconte l’histoire d’un président d’une séance, qui n’en attendait rien de bon, et qui l’ouvrit en déclarant que la séance était close. Un malade à qui il avait défendu d’appeler sa maîtresse au téléphone, toutes les fois qu’il voulait téléphoner à Freud, appelait « par erreur », « mentalement », un faux numéro qui était précisément celui de sa maîtresse. Un jeune homme, voulant offrir son bras à une jeune femme qui souffrait d’un pied, lui dit : « Voulez-vous que je vous embrasse ? » Un maire célébrant un mariage prononce un discours : voulant exprimer les espoirs qu’il fonde sur les qualités de cœur des époux, il affirme sa confiance dans la « collaboration des corps ». Une jeune fille, qui vient d’exprimer l’idée que c’est plutôt sa mère qui joue le rôle masculin, dit « mon mère ».

L’interprétation des actes manqués intervient couramment dans la pratique analytique ; la structure en est souvent très simple, par exemple quand un sujet exprime positivement un désir de mort qu’il avait l’intention de nier. Son intérêt théorique est de montrer sur des exemples très accessibles le propre de l’explication psychanalytique, qui est de déchiffrer la signification des actes envisagés dans leur ensemble et dans leur suite, tout en faisant leur place à des déterminants partiels.