Jugements et témoignages

Michel Foucault

Toute la psychiatrie du xixe siècle converge réellement vers Freud, le premier qui ait accepté dans son sérieux la réalité du couple médecin-malade. (…) Freud a démystifié toutes les autres structures asilaires : il a aboli le silence et le regard, il a effacé la reconnaissance de la folie par elle-même dans le miroir de son propre spectacle, il a fait taire les instances de la condamnation. Mais il a exploité en revanche la structure qui enveloppe le personnage médical ; il a amplifié ses vertus de thaumaturge, préparant à sa toute-puissance un statut quasi divin (Folie et déraison, Histoire de la folie à l’âge classique, Plon, 1961).

Thomas Mann

Je suis pleinement convaincu que l’on reconnaîtra un jour dans l’œuvre à laquelle Freud a consacré sa vie une des pierres les plus importantes pour l’édification d’une nouvelle anthropologie qui s’élabore aujourd’hui de diverses manières et ainsi aux fondements de l’avenir, à la demeure d’une race humaine plus sage, plus libre. (…)

La doctrine psychanalytique est capable de transformer le monde. Avec elle, y a été semé un esprit de sereine défiance, une suspicion qui s’exerce sur les cachotteries et les machinations de l’âme et qui les démasque. Cet esprit une fois éveillé ne saurait jamais plus disparaître. Il pénètre la vie, sape sa grossière naïveté, la dépouille de ce pathos qui est le propre de l’ignorance (Freud et l’avenir, in R. Jaccard, Freud, jugements et témoignages, puf, 1976).

Jean-Bertrand Pontalis

Plus personne aujourd’hui pour écrire que le freudisme n’est qu’un délire d’interprétation, assez mal systématisé, ni même que si la méthode est à prendre, la théorie tout entière est à laisser (Dalbiez) ; plus d’adversaire assez superbe pour affirmer, comme Alain, que la psychanalyse n’est qu’une psychologie de singe, ni assez niais pour redouter qu’en libérant nos démons elle ne provoque l’anarchie ; plus d’ami assez encombrant pour rendre compte des contradictions du capitalisme par une fixation au stade sadique-anal… Décidément, l’époque héroïque est bien révolue ; partout, même chez les prudents jésuites, on accueille Freud les bras ouverts. De délire, de mode, d’exploration, la psychanalyse est devenue… Au fait, qu’est-elle devenue ? (Après Freud, Idées-Gallimard, 1971, « La découverte freudienne »).

Wilhelm Reich

Quand j’ai rencontré Freud en 1919, c’était un personnage très vivant… Il débordait de vie. Il était expansif. Il respirait l’optimisme ; il pétillait d’enthousiasme et d’ardeur (…). Il y avait beaucoup de grâce dans ses mains, dans ses gestes. Ses yeux étaient perçants.

Je me souviens fort bien de ce Congrès de Berlin, septembre 1922. Il y avait parlé de Das Ich und das Es (Le Moi et le Ça). (…) C’était beau, terriblement beau. (…) Le Moi est aussi inconscient que le Ça (…). Il faut être un génie pour concevoir une telle pensée. (…) Freud allait toujours au fond des choses. Il avait du flair. Un flair formidable, formidable, formidable. Au plan théorique, il était très fort. (…)

Freud était essentiellement un intellectuel. (…) J’avais l’impression que pour maîtriser sa propre vivacité, sa propre vitalité biologique, Freud devait se contracter lui-même, recourir à la sublimation, adopter un genre de vie qu’il n’aimait pas, faire acte de résignation (Reich parle de Freud, Payot, 1972).

Theodor Reik

Le dernier souvenir, le plus profond aussi que Freud nous ait laissé, c’est celui de sa sincérité absolue. (…) Il fit face aux processus psychiques qu’il découvrit chez lui-même et chez d’autres ; et ce, sans crainte ni préférence. Il était plus courageux que son époque. Ce sont ces qualités – le talent, la sincérité absolue, et l’aptitude à assumer complètement ses idées – qui me semblent celles dont sont douées ces rares personnes que nous appelons génies (Trente ans avec Freud, Bruxelles, Complexe, 1975).

Jean-Paul Sartre

Il est incontestable que j’ai éprouvé, dans ma jeunesse, une profonde répugnance pour la psychanalyse, qui doit être expliquée, de même que mon ignorance aveugle de la lutte des classes. C’est parce que j’étais un petit-bourgeois que je refusais la lutte des classes ; on pourrait dire que c’est parce que j’étais français que je refusais Freud (« Sartre par Sartre », Le Nouvel Observateur, 26 janvier 1970).

Ludwig Wittgenstein

J’ai parcouru L’interprétation des rêves de Freud avec H… Cette lecture m’a fait sentir combien il faut s’opposer à toute cette manière de penser. (…)

Dans ses associations, Freud se réfère souvent à divers mythes antiques, et prétend que ses recherches ont aujourd’hui révélé comment l’homme a pu les imaginer.

En fait, Freud a fait autre chose. Il n’a pas expliqué scientifiquement les mythes antiques. Il en a proposé un nouveau. La séduction de ses idées est exactement celle qu’exerce une mythologie, par exemple lorsqu’il affirme que toute angoisse est répétition de l’angoisse originelle. « Tout tire son origine d’un événement très ancien. » On croirait presque qu’il s’adresse à un totem. (…)

Cette mythologie est puissante (Wittgenstein, Lectures and conversations, Entretiens sur Freud, 1943-1946 ; in R. Jaccard, op. cit.).