Introduction

« À tout ce qu’un homme laisse devenir visible, on peut demander : que veut-il cacher ? »

F. Nietzsche.

Le psychologue suisse Carl-Gustav Jung pensait que le plus grand mérite de Freud était d’avoir pris ses patients névrosés au sérieux et d’avoir pénétré leur psychologie personnelle : « Il a eu le courage, ajoutait.il, de laisser le cas concret parler de lui-même. »

Attentif aux ratés du discours, aux bribes de rêves, aux paradoxes du comportement, Freud a créé un espace où la vérité de l’autre pouvait se dire, sans être immédiatement travestie dans les canons d’une fausse connaissance. « Tout ce bruit en train de devenir une parole, c’est peut-être intéressant après tout », disait Claudel. C’est en tout cas vers ce bruit que la psychanalyse a tendu sa grande oreille.

On pourrait dire avec Jacques Lacan que Freud n’a jamais perdu le sens du mystère : c’est son début, son milieu, sa fin. « Je crois qu’à le laisser se dissiper, nous perdons l’essentiel même de la démarche sur laquelle toute analyse doit être fondée », affirmait Lacan dans une conférence donnée en 1956 pour le centenaire de la naissance du Maître de Vienne.

Ce que Freud a appris ainsi, c’est non seulement que les situations humaines sont inéluctablement conflictuelles, mais que l’homme est fondamentalement la proie de son enfance. Tout ce que la psychanalyse a dévoilé trouve son sens dans cette investigation têtue, interminable, terrible et banale tout à la fois, de notre préhistoire. À peine un mystère est-il éclairci qu’un autre surgit, plus obscur encore. De cette obsession des origines est née une nouvelle mythologie. Se présentant à la fois comme une science et une thérapie, elle a depuis près d’un siècle, investi la culture, au point que son langage est devenu notre langage.

À cet égard, on n’insistera jamais assez sur la spécificité de la démarche freudienne qui, comme l’a justement noté Marthe Robert, réduit l’impersonnel à la première personne – celle du sujet –, le spirituel au charnel, la scène présente à la scène primitive et, d’une manière générale, les superstructures morales et culturelles à l’infrastructure inconsciente de la psyché.

Freud et Nietzsche. – Le rapprochement avec Frédéric Nietzsche s’impose ici : par l’importance qu’ils accordent au pulsionnel et à l’inconscient, par leur méfiance à l’égard des ruses de la raison, par le soupçon qu’ils jettent sur la moralité, par leur volonté d’être des chimistes de la vie mentale et par leur certitude de manipuler des substances explosives, le philosophe allemand et le médecin viennois appartiennent à la même famille spirituelle, l’un empruntant la voie disruptive et aphoristique, l’autre la méthode scientifique pour aborder la même terra incognita1.

Le parallèle cependant s’arrête là, car Nietzsche et Freud témoignaient face à l’existence de dispositions opposées ; le premier l’exaltait, célébrant dans la volonté de puissance une vie pleine, affirmative, « ascendante », cependant que le second, plus proche de Schopenhauer, la mesurait à l’aune d’un pessimisme foncier (« Freud nie, affirmait Lacan, toute tendance au progrès. Il est fondamentalement anti-humaniste pour autant qu’il y ait dans l’humaniste de ce romantisme qui voudrait faire de l’esprit la fleur de la vie ») que seuls tempéraient son humour, ainsi qu’un certain philistinisme bourgeois.

Lou Andreas-Salomé, qui servit de trait d’union entre les deux hommes (Nietzsche n’était que de douze ans l’aîné de Freud), rapporte dans son autobiographie2 qu’un jour où il était particulièrement enjoué, Freud lui lut à haute voix les derniers vers de l’Hymne à la vie, poème attribué à Nietzsche qui l’avait mis en musique, mais en réalité composé par Lou :

Là-dessus, Freud referma le livre et en frappa l’accoudoir de son fauteuil : « Non, non, s’exclama-t-il, je ne suis pas d’accord ! Un bon rhume de cerveau chronique suffirait amplement à me guérir de tels désirs. »

Commentant cette anecdote, Paul-Laurent Assoun observe qu’il y a là un indice de la défiance de Freud envers tout excès de Schwärmerei (terme allemand qu’on pourrait rendre par « enthousiasme juvénile »), défiance qui le pousse à adopter comme antidote spontané le scepticisme matérialiste de l’Aufklärer (philosophe des Lumières). Les tentations de l’ivresse dionysiaque lui sont étrangères ; il leur préfère la froide clarté de la conscience. « En vain cherchera-t.on chez Freud, écrit Assoun, un hymne, fût-il à la Vie, à la Mort ou à l’Inconscient. »

La valeur de la raison. – Pour Freud, le principe de réalité et la réalité elle-même sont des références stables. Il ne s’est jamais avisé de mettre en cause la valeur de la raison. Au regard de Nietzsche, on pourrait presque le taxer de rationalisme naïf, tellement même le principe de la rationalité fait peu problème pour lui. Freud n’a pas cessé de se réclamer de la science, alors que Nietzsche, lui, assignait pour but à sa « folle sagesse » d’inventer ce qui existera et qui « en soi » n’est sans doute rien.

Reste que, avec Nietzsche comme avec Freud, nous entrons dans l’ère du soupçon, caractérisée par une quête inlassable des motivations inconscientes. Cette psychologie « démasquante » ou « dévoilante », si caractéristique de la fin du xixe siècle, s’intéresse moins au discours conscient qu’aux avatars du désir inconscient, tels qu’ils se manifestent dans les rêves, dans les symptômes névrotiques (collectifs ou individuels), dans les rationalisations ou dans les illusions qui commandent notre destin. II en résulte une image de l’homme se trompant sur lui-même, plus encore qu’il ne trompe autrui. Cette crise de la subjectivité caractérise notre modernité. En soulignant la fonction de méconnaissance inhérente à notre être, Freud prend place parmi les écrivains et les philosophes qui sont à l’origine de notre sensibilité actuelle.

Millénaires à exister, à penser, à vivre !

Dans tes deux bras, serre-moi de toutes tes forces !

Si tu n’as plus de bonheur à me donner,

Donne-moi ta douleur.


1 Sur les rapports entre Nietzsche et Freud on se reportera à l’excellente étude de Paul-Laurent Assoun, Freud et Nietzsche, puf, 1980.

2 Ma vie, puf, 1979.