Chapitre II – L’Étudiant

« Mes capacités ou mes talents sont très restreints. Zéro pour les sciences naturelles ; zéro en mathématiques ; zéro pour tout ce qui est quantitatif. Cependant le peu que je possède et qui se réduit à peu de chose, a probablement été très intense. »

S. Freud (Lettre à Marie Bonaparte, en 1926).

Freud fut un lycéen brillant, toujours premier de sa classe. À 17 ans, il passa son baccalauréat. Par une ironie du destin, il eut à traduire en version grecque trente-trois vers de l’Œdipe de Sophocle. Sa composition en allemand lui valut les éloges de l’examinateur qui le félicita pour son style à la fois précis et élégant. Passionné de littérature et extrêmement doué pour les langues (il connaissait fort bien le latin et le grec ; il apprit à fond le français et l’anglais ; il étudia également l’italien et l’espagnol), il commença à lire Shakespeare, son écrivain favori, dès l’âge de 8 ans et jusqu’à la fin de sa vie il le cita toujours avec exactitude.

Parmi les auteurs qui l’influencèrent dans la découverte de la psychanalyse, il faut accorder une place toute particulière à Ludwig Börne (1786-1837) dont les Œuvres complètes lui avaient été offertes pour son quatorzième anniversaire. Lorsque, bien des années plus tard, Freud incita ses patients à parler librement, en se laissant porter par leurs associations d’idées, il obéissait, dit-il, à une « obscure prescience ».

De fait, il avait été durablement impressionné par le texte de Ludwig Börne intitulé : « Comment devenir en trois jours un écrivain original ? » dans lequel l’auteur, après avoir stigmatisé la honteuse lâcheté qui nous retient tous de penser, observait que « la sincérité est la source de tout génie, et que les hommes seraient plus intelligents s’ils étaient plus moraux ». Il conseillait aux apprentis écrivains de noter pendant trois jours consécutifs, sans falsification, ni hypocrisie, tout ce qui leur passe par la tête. « Écrivez, continuait-il, ce que vous pensez de vous-mêmes, de vos femmes, de la guerre turque, de Goethe, du Jugement dernier, de vos supérieurs et, au bout de ces trois jours, vous serez stupéfait de voir combien de pensées neuves, jamais encore exprimées, ont jailli en vous. »

Bien des décennies plus tard, après avoir relu cet essai, Freud écrivit à son disciple et ami Sandor Ferenczi : « Il correspond mot à mot à plusieurs choses que j’ai toujours pensées et soutenues. Il pourrait être effectivement à la source de mon originalité. » Ajoutons que, lorsque Freud se rendit au cimetière du Père-Lachaise à Paris, le tombeau de Ludwig Börne fut le seul devant lequel il tint à s’incliner.

Le choix d’une profession

Voici ce que Freud lui-même a écrit à ce sujet dans Ma vie et la psychanalyse (1925) : « Bien que nos moyens d’existence fussent fort médiocres, mon père insista pour que je suive mon inclination en choisissant une profession. Ni à cette époque, ni plus tard, je ne ressentis une prédilection particulière pour la situation et les occupations du médecin ; je ne l’ai d’ailleurs pas ressenti depuis. J’étais plutôt mû par une sorte de soif de savoir, mais qui se portait plus sur ce qui touche les relations humaines que sur les objets propres aux sciences naturelles.

« Cependant, la doctrine alors en vogue de Darwin m’attirait puissamment, comme promettant de donner une impulsion extraordinaire à la compréhension des choses de l’univers, et je me souviens qu’ayant entendu lire par le Dr Carl Brüll, pendant un cours public, peu avant la fin de mes études secondaires, le bel essai de Goethe sur La Nature, c’est cela qui me décida à m’inscrire à la Faculté de Médecine. »

Rectifions cependant : le texte sur La Nature n’était pas l’œuvre de Goethe, mais celle du théologien suisse Christophe Tobler. Ce dernier exprimait sur un mode lyrique un sentiment quasi mystique de communion avec le monde : « Nature ! Nous sommes entourés et enlacés par elle – incapables de nous en dégager, incapables de pénétrer plus profondément en elle. De gré ou de force, nous sommes introduits dans le tourbillon de sa danse et elle nous entraîne jusqu’à ce que nous tombions épuisés de son bras. »

Ainsi que l’observe Jacques Le Rider, on peut s’étonner qu’une profession de foi aussi lyrique ait pu révéler à Freud sa vocation scientifique9. Mais en se plaçant sous le patronage de ce texte attribué à Goethe, Freud tenait peut-être à rappeler que les aspirations du poète et de l’artiste ne restent jamais étrangères aux exigences du chercheur : l’écrivain, comme le savant, recourt à l’expérience de la réalité, observe et analyse avant de créer. Le savant, comme l’écrivain, doit trouver un style d’exposition ainsi qu’un nouveau langage.

Ce qui poussa vraisemblablement Freud à se lancer dans des études de médecine, ce fut aussi l’excellente réputation de l’école médicale viennoise, caractérisée par un goût marqué pour la pratique et l’expérience autant que par son aversion pour tout ce qui est théorie et système. Trop enclin aux spéculations abstraites, Freud éprouvait le besoin de contrebalancer cette tendance en se consacrant à des sujets scientifiques plus concrets. Avec des maîtres comme le grand physiologiste Ernst Brücke, il put travailler pendant près de six ans, et en y trouvant une pleine satisfaction, dans le domaine de l’anatomie des nerfs. En psychiatrie, son patron fut le Pr Theodor Meynert, dont Freud parla toujours comme du génie le plus brillant qu’il eût jamais rencontré.

Outre ses cours de médecine, il suivit également les conférences du philosophe Franz Brentano sur Aristote. En 1879, durant son service militaire, il traduisit, pour échapper à l’ennui, un essai du philosophe anglais John Stuart Mill sur l’émancipation des femmes. Très doué pour la traduction, Freud procédait d’une manière inhabituelle : il lisait un passage, fermait le livre et pensait à la façon dont un écrivain allemand aurait exprimé les mêmes pensées. Le résultat était à la fois brillant et rapide.

Freud, que l’absence de préjugés de Mill réjouissait, ne le suivait pourtant pas dans son combat féministe. Il lui reprochait même de ne pas voir que l’humanité est divisée… en hommes et en femmes ! « C’est véritablement une idée mort-née que de vouloir lancer les femmes dans la lutte pour la vie, à la manière des hommes », écrivait-il à sa fiancée Martha, ajoutant : « Toutes les réformes législatives et éducatives échoueront du fait que, bien avant l’âge auquel un homme peut s’assurer une situation sociale, la Nature décide de la destinée d’une femme en lui donnant la beauté, le charme, la douceur. »

Le 31 mars 1881, Sigmund Freud reçut son diplôme de médecin. Après ses examens, il déclara n’avoir échappé au désastre que grâce à la clémence du destin ou à celle des examinateurs. En médecine générale, il obtint la mention « passable » et il échoua en médecine légale. Par ailleurs, son diplôme ne modifia rien à sa vie : il continua à travailler assidûment à l’Institut de physiologie d’Ernst Brücke, ce dernier connaissant sa médiocre situation financière, lui conseilla de gagner sa vie en exerçant la médecine. Il l’aida également à obtenir le titre envié de Privat-Dozent en neuropathologie, ainsi qu’une bourse lui permettant de se rendre à Paris auprès de Charcot. Le montant de cette bourse était de six cents guldens, somme considérable qui devait lui assurer un congé de six mois.

Hystérie et hypnotisme

Pour un chercheur aussi sérieux et aussi peu mondain que Freud, ce fut une étrange expérience que de se trouver mêlé aux cercles que fréquentait Jean-Marie Charcot (1825-1893). L’Europe entière tenait alors ce dernier pour le grand maître de l’hystérie qu’il étudiait dans ses rapports avec l’hypnotisme.

Professeur de neurologie à la Salpêtrière, Charcot était une sorte d’oracle pour les hommes de lettres. Il fréquentait autant des écrivains, comme Daudet ou Tourgueniev, que des médecins – ce qui contrastait avec les conditions strictement académiques que Freud avait connues à Vienne. Ce célèbre neurologue, chez qui Edmond de Goncourt avait découvert « la physionomie à la fois du charlatan et du visionnaire », suscita l’enthousiasme du jeune Viennois.

Voici comment il le décrivit dans une lettre à sa fiancée Martha : « Charcot, un des plus grands médecins existant, un homme génial et sobre, renverse toutes mes opinions et intentions. Après bien des conférences, j’en sors comme de Notre-Dame, avec des nouvelles expériences de la perfection. Mais il use mes forces ; quand je le quitte, je n’ai plus envie de m’occuper de mes propres choses stupides. Je viens d’être paresseux pendant trois jours sans me le reprocher. Mon cerveau est rassasié comme après une soirée de théâtre. Si les semailles portent des fruits, je n’en sais rien, mais que personne n’a jamais eu une telle influence sur moi, de cela je suis sûr. »

Freud proposa à Charcot de traduire certains de ses ouvrages en allemand ; ce dernier en fut flatté et l’invita aux réceptions fastueuses qu’il donnait. Malgré tout, Freud fut déçu par Paris. Dans sa correspondance, il juge les Français « arrogants et inaccessibles » et se plaint de la saleté de la ville.

Le premier jour, il s’y sentit si seul, au milieu de la foule que, n’étaient sa longue barbe, son haut-de-forme et ses gants, il se serait effondré dans la rue en sanglotant. À la vue des élégantes sur les Champs-Élysées, il fut saisi « d’une grande fureur et plein d’idées révolutionnaires ». Il se rendit souvent au théâtre, notamment pour y admirer Sarah Bernhardt dans la Theodora de Victorien Sardou.

Le peuple français éveille sa méfiance et son appréhension : « C’est le peuple des épidémies psychiques, des convulsions historiques de masse. » Et d’ajouter : « Les gens me paraissent d’une autre espèce que nous ; je les crois tous possédés de mille démons… Ils n’éprouvent ni pudeur, ni horreur ; hommes et femmes se pressent autour de toutes les nudités comme autour des cadavres de la Morgue… mon cœur est celui d’un Allemand de petite ville de province ; il ne m’a pas du tout suivi ici… Ce Paris est un rêve inextricable, je me réjouirai fort de me réveiller. »

Déception donc que ce séjour à Paris (même les femmes lui semblaient laides) qu’il écourta. Malgré tout, cependant, l’influence de Charcot sera déterminante : c’est son enseignement, ses présentations de malades à la Salpêtrière qui le conduiront à passer de la neurologie à la psychopathologie. Il ne demeurera pourtant pas suffisamment longtemps auprès de Charcot pour deviner le rôle que la suggestion du Maître jouait dans les symptômes hystériques de ses patients.

L’article que publia Freud à la mort de Charcot dans le Wiener medizinische Wochenschrift donne une idée assez précise de sa dette à l’égard du savant français. Dans cette notice nécrologique, l’œuvre de Charcot apparaît sous un éclairage historique. Freud prétend qu’il a rendu à l’étude des maladies nerveuses et, plus particulièrement, à l’hystérie sa « dignité ». Mais Charcot s’en tenait à la description pure, constate Freud, qui ajoute :

« Lorsque je trouve un homme dans un état montrant tous les signes d’une affection douloureuse par des larmes, des cris, des rages, je suppose aisément dans cet homme un événement spirituel dont ces phénomènes corporels sont l’expression autorisée. L’homme sain serait, lui, alors en état d’indiquer quelle impression le tourmente ; l’hystérique répondrait qu’il ne sait pas, et se poserait alors immédiatement le problème d’expliquer pourquoi l’hystérique est soumis à une émotion dont il affirme ignorer la cause.

« Si l’on s’en tient maintenant fermement à la conclusion qu’il doit exister un événement psychique correspondant, et si l’on ajoute foi cependant à l’affirmation du malade qui nie ce fait, si l’on réunit les indices multiples qui montrent que le malade se comporte comme s’il en avait la connaissance, si l’on fouille dans l’histoire de la vie du malade et que l’on y trouve un motif, un trauma susceptible de provoquer justement de telles manifestations affectives, tout cela conduit alors à cette solution que le malade se trouve dans un état d’âme particulier, dans lequel l’ensemble du contexte n’englobe plus toutes les impressions ou tous les souvenirs d’une telle chose ; dans cet état, sa mémoire lui permet d’exprimer son émotion par des phénomènes corporels sans que le groupe des autres éléments spirituels, le “Moi”, en soit conscient ou bien puisse intervenir d’une manière gênante, et notre expérience de la diversité psychologique bien connue entre le sommeil et l’état éveillé pourra diminuer l’étrangeté de cette conception. »

Après l’École de la Salpêtrière, l’École de Nancy

Freud ne se borna pas à traduire et à commenter deux gros ouvrages de Charcot (Les Nouvelles Leçons (1886) et Les Leçons du Mardi (1892), il traduisit également le célèbre traité de Bernheim, Hypnotisme, suggestion et psychothérapie (1886). Dans la préface à l’édition allemande de cet ouvrage, Freud donne une relation précise des divergences qui opposaient alors l’École de Nancy (Bernheim, Liébault…) et l’École de la Salpêtrière (Charcot).

Rappelons le point essentiel de cette controverse. Pour Bernheim, il n’y a pas à proprement parler d’hypnotisme : il n’y a que des phénomènes de suggestion, phénomènes qu’il s’attache à décrire minutieusement et dont il saura tirer parti pour une thérapeutique éclairée. Bernheim voyait dans la suggestion un processus psychologique commun à tous les hommes, à des degrés variables, qu’ils fussent malades ou bien portants. Il fut l’un des premiers à ébranler le mur qui séparait la psychologie de la psychopathologie. Charcot, lui, ne séparait pas l’hypnotisme d’une question de terrain morbide, terrain favorable aussi bien à l’hypnose qu’à l’hystérie. L’École de Nancy, caractérisée à la fois par un solide empirisme et un humanitarisme fécond, observait l’homme au centre même de sa vie. Elle devait finalement triompher de l’École de la Salpêtrière, plus dogmatique, imprégnée d’anatomophysiologie, et utilisant l’homme comme objet de laboratoire.

Il faut également savoir que Freud, dans l’intention de parfaire sa technique hypnotique, se rendit durant l’été 1889 à Nancy où il passa plusieurs semaines. « Je vis, écrit-il dans Ma vie et la psychanalyse, le vieux et touchant Liébault à l’œuvre, auprès des pauvres femmes et enfants de la population prolétaire ; je fus témoin des étonnantes expériences de Bernheim sur ses malades d’hôpital, et c’est là que je reçus les plus fortes impressions relatives à la possibilité de puissants processus psychiques demeurés cependant cachés à la conscience des hommes. »

Parmi ces expériences10, la plus impressionnante est celle qui a trait aux suggestions posthypnotiques. Elles établissent qu’une idée fixée dans la mémoire peut susciter des actes conscients, au sein d’un comportement globalement conscient, tout en demeurant ignorée du sujet. Le principe de l’expérience est simple et le résultat toujours clair. Le médecin donne un ordre à un sujet en état d’hypnose, par exemple de changer une armoire de place, tout en précisant qu’il ne doit modifier son emplacement qu’après son réveil. Or, le sujet, une fois éveillé, exécute l’acte sans savoir qu’il répond à un ordre antérieur. Voici un exemple célèbre de Bernheim :

« Je suggère au sujet, en présence de mon collègue, M. Charpentier, qu’aussitôt éveillé, il prendrait le parapluie de mon collègue accroché au lit, l’ouvrirait et irait se promener sur la galerie attenant à la salle, dont il ferait le tour deux fois. Je le réveille longtemps après et, avant que ses yeux ne soient ouverts, nous sortons rapidement. Bientôt nous le voyons arriver le parapluie à la main, et faire deux fois le tour de la galerie. Je lui demande : “Que faites-vous ?” Il répond : “Je prends l’air. – Pourquoi ? Avez-vous chaud ? – Non, je me promène parfois. – Mais qu’est-ce que c’est que ce parapluie ? Il appartient à M. Charpentier ! – Tiens, je croyais que c’était le mien : je vais le rapporter où je l’ai pris !” »

Le sujet interrogé ne peut pas découvrir, à moins d’être remis en état d’hypnose, la véritable raison de son acte, car elle est inconsciente.

Rappelons encore une fois à ce propos que vers la fin du xixe siècle, l’idée d’inconscient était devenue une banalité en Europe, aussi bien en psychiatrie (Charcot), qu’en psychologie (Taine), en littérature (les frères Goncourt, Dostoïevski…) qu’en philosophie (Schopenhauer, Nietzsche, von Hartmann, etc.). Le mérite de Freud ne fut pas de découvrir l’inconscient, mais d’utiliser des méthodes d’investigation originales qui renouvelèrent la connaissance que nous avions de la face nocturne de l’être humain, notamment en prouvant l’existence d’un « inconscient dynamique », corrélatif du « refoulement » et plus particulièrement du « refoulement sexuel ».

L’épisode de la cocaïne

Sherlock Holmes et Sigmund Freud partageaient la même passion pour la cocaïne. Le premier la goûtait parce qu’elle lui permettait, entre deux enquêtes, d’« échapper à la routine obtuse de l’existence » ; le second en absorbait régulièrement de petites doses pour vaincre sa timidité, briller dans les salons et travailler plus allègrement ; elle lui procurait cet enjouement et cette euphorie qui, « chez une personne en bonne santé, n’est autre que l’état normal d’un cortex cérébral bien nourri ».

Il est vrai que, durant la seconde moitié du xixe siècle, l’opprobre, l’interdit qui frappent aujourd’hui cette « plante miraculeuse » adorée par les Incas, n’existaient pas. La consommation de tisanes, de dragées ou de vins à la cocaïne, sans oublier le coca-cola qui contint de la cocaïne jusqu’en 1903, était chose courante. Considérée comme un puissant stimulant du système nerveux central, la cocaïne n’était pas loin d’apparaître à certains médecins américains et, en Europe, à Freud comme une nouvelle panacée.

C’est un article du Dr Théodor Aschenbrandt, paru dans la Deutsche Medizinische Wochenschrift du 12 décembre 1883, qui éveilla l’attention de Freud ; son auteur relatait que, lors des récentes manœuvres d’automne les soldats bavarois, auxquels avait été distribuée de la cocaïne, s’étaient montrés plus résistants que les autres, insensibles à la fatigue, à la faim et à la douleur.

Freud, alors âgé de 27 ans, se procura immédiatement cette drogue miracle et, après l’avoir expérimentée à la fois sur lui-même et sur de nombreux amis, collègues et patients, aboutit à la conclusion que « cette plante divine qui nourrit l’affamé, donne des forces au faible et lui fait oublier son malheur », existait bel et bien. Il la prescrivit à ses malades, persuadé qu’elle possédait des propriétés thérapeutiques diverses, notamment comme remède contre les troubles digestifs, l’hypocondrie, l’hystérie, l’asthme, les états de cachexie, sans oublier ses effets aphrodisiaques. Pour les personnes bien portantes, elle présentait, en outre, sur l’alcool un avantage considérable : celui de n’entraîner aucun effet négatif. Enfin, ajoutait Freud dans la première étude qu’il lui consacra en juillet 1884, « De la Coca », « cette drogue étonnante ne provoque aucune accoutumance. On ne ressent absolument pas le désir de continuer à prendre la cocaïne après une ou plusieurs absorptions ».

Ce travail sur la cocaïne, dont il espérait qu’il lui apporterait la gloire et une promotion sociale rapide, correspondait bien à la description qu’il en avait faite dans une lettre à sa fiancée Martha Bernays : c’était « un cantique à la louange de cette substance magique ». S. Bernfeld a justement relevé l’attitude subtilement protectrice – voire tendre – de l’auteur à l’égard de son sujet : ainsi, au lieu de parler d’une dose de cocaïne, il parle d’un « don »de cocaïne et dénonce les « nombreuses calomnies faites à l’encontre de la coca ». Bien qu’il s’agisse d’un rapport objectif, observe Bernfeld, de tels moyens indirects le chargent d’un courant sous-jacent très persuasif ; ses qualités artistiques furent une des causes – et non des moindres – de l’intérêt qu’il suscita.

L’enthousiasme de Freud le conduisit à prescrire de la cocaïne à son ami Ernst von Fleischl-Marxow qui devint ainsi le premier cas européen de morphinomanie à être traité par la cocaïne. « J’ai eu l’occasion, écrit Freud dans “De la Coca”, d’observer une suppression soudaine de la morphine, assortie d’usage de la cocaïne, chez un homme qui avait souffert des symptômes de privation les plus pénibles lors d’une cure précédente. Cette fois, son état était tout à fait supportable. Essentiellement, il n’y avait aucune dépression, ni nausée pendant que la cocaïne agissait… »

Toutefois, quelques mois plus tard, Fleischl, ayant remplacé la morphine par la cocaïne, devenait l’un des premiers cocaïnomanes d’Europe et son état, tant physique que psychique, ne cessait de se dégrader. L’ophtalmologue Carl Koller, un ami commun de Freud et de Fleischl, le premier à avoir utilisé la cocaïne pour ses propriétés anesthésiques, écrivait qu’il avait personnellement vu Fleischl secoué par des hallucinations paranoïaques où grouillaient des serpents blancs.

D’autres cas de cocaïnomanie furent alors présentés dans la presse médicale et Freud fut accusé, plus ou moins ouvertement, d’avoir ajouté à la morphine et à l’alcool, « la cocaïne ce troisième fléau de l’humanité » (Erlenmeyer). Raillé déjà pour s’être fait le propagandiste de Charcot, il était maintenant taxé d’irresponsabilité. Ainsi donc, non seulement il était passé à côté de la seule utilisation positive de la cocaïne, à savoir l’anesthésie locale de l’œil, mais sa situation socioprofessionnelle ne s’annonçait guère brillante : qui, à Vienne, pouvait avoir confiance en ce jeune médecin qui distribuait aussi légèrement un produit toxique ?

En juillet 1887, cependant, Freud répondait à ses détracteurs dans un bref article de six pages intitulé : « Cocaïnomanie et Cocaïnophobie ». Il insistait sur le fait que tous les cocaïnomanes étaient d’anciens morphinomanes, c’est-à-dire des êtres abouliques et faibles, et que « jamais la cocaïne n’a exigé aucune victime pour son propre compte ». Cet article – qui fut la dernière contribution de Freud à la psychopharmacologie – mettait l’accent sur un point fondamental préfigurant ses futures découvertes en psychologie, à savoir que la cocaïne, ni aucun autre produit chimique, ne crée par lui-même la toxicomanie. Cette dernière est toujours la résultante de certaines dispositions psychiques et affectives. Peut-être également, ainsi que le suggère Bernfeld, l’expérience de Freud avec la cocaïne l’aida-t-elle à se détacher de la magie des médicaments, dont les effets sont certes puissants, mais souvent imprévisibles et dangereux, et à élaborer une thérapie psychologique.


9 Jacques Le Rider, Freud et la littérature, in Histoire de la psychanalyse, publiée sous la direction de Roland Jaccard, Éd. Hachette, 1982.

10 Cf.L’inconscient de J.-C. Filloux, puf, 1963, « Que sais-je ? ».