Chapitre III – L’Amoureux

« Il est incontestable que l’amour sexuel joue dans la vie un rôle immense et que la conjonction, dans les joies amoureuses, de satisfactions psychiques et physiques constitue l’un des points culminants de cette jouissance. En dehors de quelques fous fanatiques, tous les êtres humaine le savent et conforment leur vie à cette notion. Seule la science se fait encore scrupule à l’avouer. »

S. Freud.

Nous ne savons que peu de chose sur la vie sentimentale de Freud avant sa rencontre avec celle qui deviendra, le 14 septembre 1886, son épouse : Martha Bernays. Pourtant, un petit article anonyme sur les « souvenirs-écrans »11 qu’un psychanalyste, S. Bernfeld, reconnut être un fragment de l’auto-analyse de Freud, nous renseigne sur la première expérience amoureuse de Sigmund.

Invité par la famille Fluss, négociants en textiles et amis de ses parents, à passer l’été dans sa ville natale, Freiberg, Sigmund s’éprit de leur fille, Gisela, de deux ans plus jeune que lui. Timide, comme on peut l’être à 16 ans, il n’osa lui faire part de ses sentiments, ni même lui adresser la parole. Quelques jours après son arrivée à Freiberg, Gisela partit en pension ; Sigmund, inconsolable, dut se contenter d’errer dans les bois en imaginant combien sa vie aurait pu être agréable si les Freud, ses parents, n’avaient pas quitté ce petit coin de province. « Pendant de longues heures, écrit Freud, je fis des promenades dans les forêts retrouvées qui m’étaient si chères, construisant des châteaux en Espagne qui, d’étrange manière, ne se rapportaient pas à l’avenir, mais cherchaient à rendre le passé meilleur. Si seulement il n’y avait pas eu de débâcle, si j’étais resté au pays, si j’avais grandi dans la maison et étais devenu aussi vigoureux que les frères de ma bien-aimée ! Si seulement j’avais adopté la profession de mon père et épousé la jeune fille que j’avais connue intimement durant toutes ces années ! »

Trois ans plus tard pourtant, lors d’un voyage à Manchester, il eut l’occasion de revoir Gisela : il ne ressentit plus aucun émoi amoureux.

Sur sa vie sexuelle durant les dix années qui vont de son amour platonique pour Gisela à sa première rencontre avec Martha, nous ignorons tout. E. Jones, le fidèle et scrupuleux biographe de Freud, note que tout porte à croire que, jusqu’au moment où il rencontra sa future femme, aucun sentiment amoureux ne put naître en lui. Dans une lettre qu’il adressa à Martha, il déclara que les jeunes filles ne l’avaient jamais intéressé et qu’il payait maintenant fort cher cette indifférence. Sans doute n’eut-il que de rares rapports sexuels. Dans une autre lettre qu’il adressa en 1915 au Dr J. Putnam, il aborde d’une manière fort permissive le problème de la liberté à accorder à la jeunesse dans ce domaine, tout en ajoutant : « Et cela bien que j’aie moi-même peu profité de ce droit. » Son travail l’absorbait et toute sa vie témoigne, d’autre part, d’une faculté de sublimation assez exceptionnelle.

Ce que nous savons de l’amour que Freud porta à Martha vient essentiellement de la correspondance qu’échangèrent les deux amoureux durant les quatre années (1882-1886) qui précédèrent leur mariage. Freud n’y fit jamais allusion ni verbalement ni par écrit, et ce n’est qu’après la mort de Martha, survenue en 1951, qu’Ernest Jones eut le privilège de consulter les 1 500 lettres (de 12 pages en moyenne que Freud envoya à sa « petite princesse »)12. De cette correspondance, on a dit, à juste titre, qu’elle constituait une contribution précieuse à la plus belle littérature amoureuse de tous les temps et de tous les pays.

Une rose rouge par jour

C’est un soir d’avril 1882, alors qu’elle venait avec sa sœur Minna rendre visite à la famille de Freud, que Sigmund remarqua Martha pour la première fois. Elle était assise à la table familiale en train de peler une pomme en bavardant gaiement. À la surprise générale, Sigmund vint se joindre au groupe. Quelques semaines plus tard, ayant compris le caractère sérieux de ses sentiments, il se hâta de s’engager « parce que toute trace d’artifice à l’égard d’une semblable jeune fille eut été intolérable ». Il ne se passait pas un jour sans qu’il lui fît parvenir une rose rouge, accompagnée d’une carte de visite à laquelle il joignait une devise tantôt en espagnol, tantôt en latin, en anglais ou en allemand. En faisant à Martha son premier compliment – qu’il rappela par la suite – il la comparait à la princesse du conte de fées dont la bouche laisse échapper des roses et des perles.

Qui était cette jeune fille qui avait si profondément troublé le jeune Freud ? Martha Bernays, de cinq ans plus jeune que lui, était née le 26 juillet 1861 à Hambourg. Elle appartenait à une famille très pénétrée de culture juive. Son grand-père, le rabbin Isaac, avait été considéré en son temps comme « le monarque suprême de l’esprit » du monde juif.

Ernest Jones la dépeint sous les traits d’une jeune fille fluette, pâle et plutôt petite, dont les manières gracieuses lui valaient de nombreux soupirants. Marthe Robert la juge plutôt insignifiante. Quant à Freud, il ne la flatte guère : « Je sais bien que tu n’es pas belle dans le sens où l’entendent peintres et sculpteurs ; si tu tiens à ce que je donne aux mots leur sens strict, je me vois obligé de confesser que tu n’es pas une beauté. » Dans la lettre suivante, ses remarques ne sont guère réconfortantes pour une jeune fille de 22 ans : « N’oublie pas que la “beauté” est passagère et que nous devons passer une longue vie ensemble. Une fois que la joliesse et la fraîcheur de la jeunesse ont disparu, la seule beauté qui demeure est celle de la bonté et de la compréhension, qui transfigure les traits : c’est en quoi tu excelles. » Deux ans plus tard, Freud donne une description plus détaillée à propos d’une photographie qu’elle lui a envoyée : « Une chose frappe dans presque tous tes portraits, c’est la pure et noble beauté de ton front, de tes yeux. Puis, comme si la nature avait voulu te faire échapper au danger de n’être que jolie, elle a modelé ton nez et ta bouche en leur donnant plus de caractère que de beauté et une expression presque virile, peu féminine dans sa fermeté. »

Ajoutons à cela que Martha, bien élevée, intelligente, n’était pourtant pas, contrairement à sa sœur Minna, ce que l’on appelle une intellectuelle. Par la suite, les soucis de la vie quotidienne, les soins à donner à ses six enfants, accaparèrent toute son attention.

Quatre années de fiançailless

Les mœurs n’étaient pas, à la fin du xixe siècle, ce qu’elles sont aujourd’hui ; il fallut attendre un mois pour que Sigmund et Martha puissent se promener librement. En revenant d’une promenade dans les environs de Vienne, il se demanda si elle tenait à lui autant que lui tenait à elle ; il interpréta comme un signe de froideur le fait que Martha n’acceptât pas les feuilles de chêne qu’il avait voulu lui donner. En revanche, quelques jours plus tard, au cours d’un dîner chez les Freud, Martha lui serra la main sous la table, ce dont les sœurs de Freud s’aperçurent ; elles ne manquèrent pas d’en tirer certaines conclusions. Les fiançailles furent fixées pour le 17 juin. Cette date, importante entre toutes, Sigmund et Martha la commémorèrent chaque mois. Ce n’est, écrit Ernest Jones, qu’en février 1885 qu’ils oublièrent pour la première fois d’en parler dans leurs lettres.

Signalons à ce propos que Freud était incroyablement superstitieux. Jeune garçon, il avait choisi le chiffre 17 dans une loterie qui se proposait de révéler la nature des caractères et avait tiré le mot « constance ». C’est pourquoi il choisit un 17 pour se fiancer. Par ailleurs, il était persuadé, à la suite de calculs d’une bizarrerie extrême pour un esprit par ailleurs aussi rationaliste, qu’il mourrait à l’âge de 62 ans, c’est-à-dire en 1918. Lorsque cette date fut passée, il déclara ironiquement à Ferenczi : « Cela prouve le peu de confiance qu’il faut accorder au surnaturel. »

À peine fiancée, Martha, selon une coutume familiale bien établie, dut quitter Vienne pour Wandsbeck, une petite localité située près de Hambourg. Durant les deux journées qui précédèrent son départ, Sigmund nota qu’il lui avait donné plus de baisers qu’il n’en avait accordé à ses sœurs en vingt-six ans. Il ne revit Martha que six fois durant les quatre années et trois mois que durèrent leurs fiançailles. Ces interminables fiançailles (à nos yeux, tout au moins, car au xixe siècle elles étaient monnaie courante) avaient pour cause essentielle la situation financière de Freud : il était alors inconcevable de se marier sans argent. La propre mère de Martha n’avait-elle pas attendu neuf ans avant de se marier ? Le 27 juin 1886, après quatre ans de fiançailles, cette dernière accuse d’ailleurs Sigmund d’une « immense légèreté » parce qu’il projette de se marier au mois de septembre, ce qu’il fit néanmoins. « Vouloir assumer la direction d’un ménage sans en avoir les moyens, lui écrit-elle, c’est calamiteux ! » Elle ajoute : « Quant à louer un appartement au mois d’août, juste au moment où l’on va s’absenter pour cinq ou six semaines, c’est littéralement jeter l’argent par la fenêtre (et l’argent est malheureusement bien rare). » Et de conclure : « Tu n’as aucune raison de te mettre dans cet état de mauvaise humeur qui a quelque chose de pathologique. Redeviens un homme raisonnable. Actuellement, tu es comme un enfant gâté qui pleure parce qu’on ne lui donne pas ce qu’il demande et pense qu’il peut arriver à tout obtenir de cette façon-là. »

Il est vrai que la mère de Martha mit longtemps à accepter le choix de sa fille : pour elle, Sigmund n’était qu’un garçon sans fortune et sans avenir prévisible et qui, en outre, ne partageait pas ses convictions religieuses. De son côté, Freud lui reprochait de se poser en chef de famille (elle était veuve depuis 1879) et d’adopter une attitude trop virile. Son ritualisme juif l’excédait, de même que son autosatisfaction et son goût du confort. Il souhaitait soustraire Martha à son influence et il y parvint13. Il l’avertit d’ailleurs qu’elle devait s’attendre à appartenir entièrement à sa famille à lui et non plus aux siens, ajoutant que « dans toutes les unions, la condition première devrait être le droit de chasser sa belle-famille ».

Dans la correspondance qu’échangèrent Sigmund et Martha, les questions d’argent reviennent fréquemment. Combien leur en faut-il pour qu’ils puissent enfin se marier ? Le 18 août 1882, Freud écrivit : « Nous n’avons besoin que de deux ou trois petites pièces où nous pourrons vivre, manger, recevoir un invité. Et que mettrons-nous dans notre logis ? Des tables, des chaises, des lits, un miroir, une pendule… un fauteuil… des tapis, des piles de linge entourées de jolis rubans… des vêtements à la dernière mode et des chapeaux ornés de fleurs artificielles, sur les murs quelques tableaux, des verres pour l’eau tous les jours et pour le vin tous les jours de gala, des assiettes et des plats, un garde-manger pour nos fringales soudaines ou pour un hôte inattendu, un grand trousseau de clefs cliquetantes. Il y a tant de choses agréables : la bibliothèque, la corbeille à ouvrage et la lampe amicale. » Eh bien ! tout cela nécessite au moins 2 500 guldens, surtout si l’on ajoute la garantie nécessaire contre les difficultés des premières années de mariage. Mais, encore en 1886, Freud ne disposait que de 1 000 guldens, résultant d’un don familial octroyé deux ans auparavant. Fallait-il donc se faire garçon de café, ainsi que Breuer14 lui suggéra non sans ironie. Dans ces conditions il fut longtemps impossible de fixer la date du mariage, même si l’idée de prolonger encore leurs fiançailles était intolérable à Sigmund. « Pourquoi, écrivit-il, perdre ainsi les meilleures années de notre jeunesse ? Pourquoi ne pas se marier, vivre dans la pauvreté, se contenter de deux pièces et d’un morceau de pain sec le soir ? » La chose ne lui était cependant pas possible, car il était trop prisonnier des tabous de son temps. Il ne lui restait plus qu’une solution : se lancer à fond dans la pratique médicale. Ce qu’il fit.

Un fiancé jaloux

L’image de Freud qui transpirait à la lecture des témoignages d’Ernest Jones et de la correspondance échangée entre Sigmund et Martha, pendant les quatre années que durèrent leurs fiançailles, est celle d’un amoureux jaloux et puritain.

Jaloux, Sigmund le fut d’abord d’un cousin de Martha, Max Mayer, qui avait été l’objet de ses préférences avant qu’elle ne connût Freud ; Max Mayer était musicien et vivait à Hambourg, ce qui l’amenait à rencontrer de temps à autre sa cousine. Sigmund interdit à Martha d’appeler son cousin par son prénom ; il fallait qu’elle l’appelât : « Monsieur Mayer ». Néanmoins, Sigmund se rendit assez rapidement compte de ce qu’il y avait de ridicule dans cette situation ; aussi écrivit-il à Martha : « Martha m’aime, alors comment craindre un Max Mayer, voire une légion de Max Mayer ?… Tout cela s’explique par une sorte d’amour enraciné profondément, mais maladroit et capable de me tourmenter… À présent, je me suis débarrassé de tout cela comme d’une maladie… Les sentiments que m’a inspirés Max Mayer émanent d’une méfiance de moi-même et non de toi. »

Toutefois, comme le note Ernest Jones, cette clairvoyante sagesse ne devait pas durer, mais être sujette à maintes éclipses. Max Mayer ne tarda pas à être supplanté par un autre rival, son ami Fritz Wahle, beaucoup plus dangereux aux yeux de Freud. Fritz tout comme Max, était un artiste très apprécié des femmes. Connu pour ses qualités de séducteur, il passait pour être capable de l’emporter sur n’importe quel rival. On peut, à ce propos, se demander jusqu’à quel point les conceptions de Freud, relatives à l’art et aux artistes, n’ont pas été infléchies par cette double rivalité. À Martha, il écrivit : « Je pense qu’une hostilité générale règne entre les artistes et les chercheurs plongés dans les détails d’un travail scientifique. Nous le savons, l’art donne aux premiers une clef leur permettant de pénétrer aisément dans les cœurs féminins, tandis que nous autres demeurons embarrassés devant cette étrange serrure, et sommes obligés de nous torturer l’esprit pour découvrir la clef qui convient. »

Fritz Wahle était fiancé à une cousine de Martha ; il connaissait cette dernière de longue date et une amitié plus que fraternelle, apparemment sans arrière-pensée, les liait. Pourtant, elle lui avait permis de l’embrasser au moins une fois, et cela, le jour même où Sigmund et Martha s’étaient, pour la première fois, promenés seuls la main dans la main. En outre, ayant appris les fiançailles de Sigmund et de Martha, Fritz avait éclaté en sanglots. Il ne cessa de se plaindre dès lors que Martha le négligeait, regrettant que ses lettres ne fussent plus aussi chaleureuses que par le passé, etc. Il voulut même lui enjoindre de rompre ses fiançailles. Freud interdit alors à Martha tout contact avec son « vieil ami », faute de quoi il romprait avec elle. Martha accepta, tout en refusant la façon de voir de son fiancé. Contrairement à Freud, elle ne se rendait pas compte que Fritz, sans en être conscient, était amoureux d’elle. Trois ans plus tard, parlant de ce pénible souvenir, Freud le qualifia d’« inoubliable ». Dans une de ses lettres, il écrivit également : « Quand le souvenir de la journée que nous passâmes sur le Kahlenberg me revient à l’esprit, je perds entièrement le contrôle de moi-même et, si j’en avais le pouvoir, je détruirais l’univers tout entier, nous compris, afin que le monde renaisse – même s’il ne devait créer ni moi-même, ni Martha. Je le ferais sans hésiter. »

Freud écrivit, d’autre part, qu’il eût volontiers sacrifié sa main droite pour être débarrassé de l’idée que Max et Fritz avaient été chers à Martha ; il doutait de pouvoir les remplacer. Sa souffrance, lui confia-t-il un jour, était si aiguë qu’il souhaitait lâcher la plume pour se plonger dans un sommeil éternel. Tout ce que Freud décrira plus tard sous le terme de « névrose de fiançailles » (jalousie excessive, désir de mort, etc.), il l’a vécu – et avec quelle intensité – dans ses rapports avec Martha.

Un puritain

Puritain, voire pudibond, Freud le fut également. Ainsi, durant l’été 1885, Martha exprima le désir de se rendre chez une amie d’enfance, récemment mariée, qui, ainsi qu’elle l’ajouta en termes voilés, « s’était mariée avant ses noces ». Sigmund lui interdit sévèrement d’approcher une pareille source de contamination. Il lui interdit également de patiner, car cela l’amènerait à donner son bras à un autre homme. Dans une autre lettre, il lui reprocha d’avoir remonté ses bas le long de Beethovengang. Incontestablement, dans le domaine sexuel et personnel, Freud a partagé les préjugés et les tabous de son époque. Ainsi que l’a souligné Paul Roazen15, Freud trouvait manifestement répugnantes ses premières découvertes sur la sexualité des enfants et il y eut toujours plus qu’un grain de puritanisme en lui. Il envoya, par exemple, ses fils chez un autre médecin pour les informer des choses de la vie16.

Le mélange de passion et de rancœur qui avait marqué les débuts des fiançailles de Martha et de Sigmund se transforma bientôt en un amour profond. Comme Freud l’a remarqué, cet amour resta longtemps exclusif et égoïste. Il confessa qu’en apprenant l’état désespéré de son meilleur ami, Schönberg, il fut moins bouleversé qu’en voyant des cernes bleus autour des yeux de Martha17 ; il est vrai, comme l’écrit Ernest Jones, que le teint pâle de la jeune fille, ses yeux cernés, pouvaient bien être dus aux ardentes étreintes de Sigmund et à leurs insatisfaisantes rencontres.

Durant toute la période des fiançailles, il ne fut guère question des enfants, sinon comme obstacle à leur intimité et à leur amour ; Freud écrivit : « Je pense toujours que, dans la plupart des cas, une fois mariés l’on cesse de vivre l’un pour l’autre comme on en avait pris l’habitude pendant le temps des fiançailles. On vit plutôt ensemble pour un tiers. Devant le mari se dressent bientôt de dangereux rivaux : le ménage et la nursery. Et alors, en dépit, de l’amour et de l’intimité, l’aide que chacun des époux trouve dans l’autre cesse. Le mari va rejoindre ses amis, fréquente les cafés et découvre généralement hors de chez lui, de nouvelles sources d’intérêt. Mais tout cela n’est pas inévitable. »

En 1883, Eli Bernays, le frère aîné de Martha, épousa Anna, la sœur de Sigmund ; s’entendant à cette époque fort mal avec son futur beau-frère, Freud refusa d’assister à la cérémonie de mariage. Outre son antipathie momentanée pour Eli, il expliqua que cette abstention était due à son horreur des conventions. Il fallait se mettre en tenue de gala et assister à des cérémonies que Freud qualifia de « tout simplement répugnantes ». À Martha, il écrivit : « Consens-tu à te marier sans l’anneau, les cadeaux, les félicitations, sans être regardée et critiquée, sans la robe de mariée et la voiture que chacun dans la rue contemple, sans les “Ah !” d’admiration que suscite ton apparition ? Tu peux naturellement en juger autrement et je n’oserais même pas montrer combien tout cela me déplaît, mais je suis certain que nos intentions seront les mêmes. »18 Dans une autre lettre de seize pages, après avoir assisté au mariage de son ami Paneth, il dit à Martha toute l’aversion que cette cérémonie lui avait inspirée. Mais le mariage civil n’étant pas reconnu en Autriche, Freud dut cependant se marier religieusement. La cérémonie eut lieu à Wandsbeck le 13 septembre 1886 ; elle fut célébrée aussi simplement que possible19.

En plaisantant, Sigmund avait promis à Martha qu’ils se disputeraient au moins une fois par semaine. Cette promesse fut rapidement oubliée, et le seul conflit qui opposa les jeunes époux durant les années qui suivirent leur union eut trait à une question importante entre toutes : fallait-il cuire les champignons avec ou sans pieds ?

Un couple bourgeois et digne

Ce que Freud écrivait à Martha, durant leurs fiançailles, sur le ménage et la nursery comme ennemis de la passion, avait quelque chose de prémonitoire. Élever six enfants et tenir un ménage épuisèrent précocement Martha ; très dévouée à sa mari, c’était une ménagère tatillonne, toujours en train de nettoyer les taches et de chasser la poussière. Contrairement à sa sœur Minna, venue vivre avec eux, elle ne fut pas d’un grand soutien intellectuel pour son mari. Il semble bien – tous les témoignages concordent à ce propos – que les relations sexuelles entre Freud et son épouse cessèrent précocement, sans doute vers 40 ans. Paul Roazen note que la puissance de Freud a pu être influencée par son refus de contraceptifs. Et comme Martha était facilement enceinte… Le couple que formèrent Freud et Martha fut un couple bourgeois et digne, parfaitement conforme aux normes en vigueur au début de ce siècle.

« Dans notre maison, personne ne parle des nerfs », avait coutume de dire Martha. Elle considérait que toutes les femmes étaient un peu folles pendant leur jeunesse, mais que cela s’arrangeait après la ménopause. Comme son mari, elle avait horreur des désordres mentaux. Sur ce point, on ne peut s’empêcher de sourire quand on lit dans une lettre de Freud à Max Halberstadt, le fiancé de sa fille Sophie : « Je me suis vraiment bien entendu avec ma femme et je lui suis surtout reconnaissant de ses nombreuses et nobles qualités, de nos enfants bien réussis et aussi parce qu’elle n’a jamais été très différente de la normale, ni très souvent malade. »

Comme l’a observé le sociologue Robert Castel, Freud a épousé sans complexe tous les préjugés de son temps relatifs aux femmes (et il a concrétisé ces préjugés dans son mariage). Peut-être aurait-il pu éviter de les sanctionner par les prestiges de la psychologie en affirmant, par exemple dans ses Nouvelles conférences sur la psychanalyse (1933) : « La femme, il faut l’avouer, ne possède pas à un haut degré le sens de la justice, ce qui doit tenir à la prépondérance de l’envie dans son psychisme. » Ou encore : « Je ne puis passer sous silence une impression toujours à nouveau ressentie au cours des analyses. Un homme âgé de 30 ans environ est un être jeune, inachevé, susceptible d’évoluer encore. Une femme du même âge, par contre, nous effraye par ce que nous trouvons chez elle de fixe, d’immuable : sa libido ayant adopté des positions définitives semble désormais incapable d’en changer. »

Les exemples d’un Freud misogyne ne manquent pas. Pourtant, il serait erroné de réduire ses positions à des lieux communs plus ou moins réactionnaires. Ainsi, Sarah Kofman20 a excellemment montré qu’un long passage de « Pour introduire le narcissisme », article qui date de 1913, donne de la femme une image fort différente de celle de cet être incomplet dont l’« envie du pénis » constituerait le sésame ouvre-toi psychologique. En effet, dans cet écrit, vraisemblablement inspiré par Lou Andreas-Salomé, Freud soutient que ce qui rend la femme énigmatique ce n’est pas quelque « défectuosité native », mais bien au contraire son autosuffisance narcissique ; c’est même ce narcissisme originaire que l’homme envie et recherche en elle. Freud n’hésite pas à la comparer à l’enfant, au chat, aux grands animaux de proie, au grand criminel tel que le représente la littérature, ainsi qu’à l’humoriste, figure qu’il affectionnait entre toutes. Ces rapprochements peu ordinaires, d’inspiration nietzschéenne, tranchent avec la dépréciation du « beau sexe » à laquelle il s’est si souvent adonné.

On a parfois reproché à Freud, lorsqu’il parlait de la sexualité féminine, de chausser des testicules en guise de lunettes. Reste que si l’image de la femme qu’il nous donne est pessimiste, ce n’est pas tant à la mesure de son esprit réactionnaire qu’à celle de la condition féminine.


11 Über Deckerinnerungen, (1899), traduit dans Névrose, psychose et perversion, puf, 1973.

12 Une partie de cette correspondance est publiée dans le volume général intitulé Correspondance 1873-1939, édité en 1966, par les Éditions Gallimard. Outre cette correspondance, Ernest Jones fait allusion, dans sa biographie de Freud, à une chronique de leurs fiançailles que Sigmund et Martha auraient conjointement tenue. Cette chronique qu’ils avaient projetée de brûler le jour de leur mariage – en même temps d’ailleurs que leur correspondance – n’est pas publiée.

13 Encore que Martha ne put jamais se libérer entièrement des injonctions maternelles. Même dans les derniers jours de sa longue vie, nous apprend Ernest Jones, elle ne se résignait jamais à lire au cours de la journée parce que, expliquait-elle, sa mère lui avait appris que les heures du jour devaient être consacrées au travail et que la lecture était un divertissement réservé à la soirée.

14 De quatorze ans son aîné, Breuer avait connu Freud à l’Institut de physiologie en 1880. Il fit d’importantes recherches et c’est la méthode qu’il découvrit en 1882, alors qu’il traitait un cas d’hystérie, qui fut le point de départ authentique de la psychanalyse.

15 P. Roazen, Animal, mon frère, toi, Éd. Payot, 1971.

16 Les premiers analystes furent souvent comiquement austères quant au plaisir sexuel… James J. Putnam, par exemple, fixait lui-même la selle de la bicyclette de sa fille, de peur qu’elle ne fût excitée outre mesure.

17 S’agissant de la santé de sa précieuse fiancée, Sigmund est constamment inquiet. Apprenant, pendant l’été 1885, quelle ne se sent pas tout à fait bien, il lui écrit : « Je suis hors de moi quand j’ai quelque motif d’inquiétude à ton sujet. Je perds tout sens de la réalité et parfois une crainte horrible me saisit : tu pourrais tomber malade… Je deviens enragé au point de ne plus pouvoir écrire. »

18 Comme le note Ernest Jones, cette lettre nous incite à croire qu’il est permis à Martha d’avoir un avis, à la seule condition qu’il soit semblable à celui de son futur mari. Freud admet, dans sa correspondance, être « tyrannique ».

19 En ce qui concerne le judaïsme, Sigmund écrit à Martha : « Bien que les formes dans lesquelles les vieux juifs se sentaient à l’aise ne nous offrent plus d’abri, quelque chose d’essentiel, la substance même de ce judaïsme si plein de sens et de joie de vivre, n’abandonnera pas notre foyer. »

20 Sarah Kofman, L’énigme de la femme, Éd. Galilée, 1980.