Chapitre IV – Le médecin

« Je ne saurais m’imaginer étudiant, dans le détail, le mécanisme psychique d’une hystérie chez un sujet qui me semblerait méprisable et répugnant et qui, une fois mieux connu, s’avérerait incapable d’inspirer quelque sympathie humaine. Je pourrais au contraire, soigner n’importe quel diabétique, n’importe quel rhumatisant, sans me soucier de sa personnalité. »

S. Freud.

Traditionnellement, tout exposé sur la théorie freudienne débute par l’histoire d’Anna O., dont le cas fut relaté par Joseph Breuer dans les Études sur l’hystérie (1895) qu’il signa avec Sigmund Freud. En 1909, à Clark University aux États-Unis, ce dernier commença sa conférence par cette déclaration : « Ce n’est pas à moi que revient le mérite – si c’en est un – d’avoir mis au monde la psychanalyse. Je n’ai pas participé à ses premiers commencements. J’étais encore étudiant, absorbé par la préparation de mes derniers examens, lorsque le Dr Joseph Breuer appliqua pour la première fois ce procédé au traitement d’une jeune fille hystérique (cela remonte aux années 1880 à 1882… » On peut voir là une captatio benevolentiae, un trait de fausse modestie, un moyen de détourner sur autrui l’agressivité d’un public peu familier encore avec l’analyse de l’inconscient. Plus tard, Freud se montrera plus sûr de son mérite.

Néanmoins, ce qu’il disait en 1909 était rigoureusement vrai et doit être pris à la lettre.

Le cas Anna O

Le Dr Breuer, lorsqu’il se rendit pour la première fois, au début du mois de décembre 1880, dans la famille d’Anna O., ne se doutait certes pas qu’il allait inventer avec sa jeune patiente une nouvelle forme de traitement qui, plus tard, sous l’impulsion de Freud, s’appellerait la psychanalyse. Approchant de la quarantaine, il était considéré comme l’un des meilleurs médecins de l’Empire austro-hongrois. Rien cependant ne le préparait à résoudre les énigmes successives posées par la symptomatologie, extrêmement riche et diverse, d’Anna O.

En effet, dès le début du traitement, une multitude de symptômes apparurent en peu de temps : troubles de la vision, paralysies, contractures, anesthésie cutanée, accompagnés d’une peur irraisonnée d’un écroulement des murs et d’hallucinations angoissantes avec perception de serpents. Outre cela, lorsqu’elle n’était pas mutique, Anna O. s’exprimait dans un jargon agrammatique composé de plusieurs langues – car elle avait radicalement oublié sa langue maternelle. Sa personnalité, observa Breuer, était scindée en deux parties : l’une, « normale », triste et anxieuse ; l’autre, « mauvaise », grossière, agitée, destructrice. « Dans ses moments de pleine lucidité, écrit-il, elle se plaignait de ténèbres dans son cerveau, disant qu’elle n’arrivait plus à penser, qu’elle devenait aveugle et sourde, qu’elle avait deux “moi”, l’un qui était le vrai et l’autre, le mauvais, qui la poussait à mal agir. »

Vers la fin de l’après-midi survenaient ce qu’elle appelait ses nuages (clouds), c’est-à-dire un état de somnolence dans lequel on pouvait facilement l’hypnotiser. Breuer avait coutume de lui rendre visite à ces moments-là ; elle lui racontait alors ses rêveries, ses angoisses, ses craintes. Pour la première fois de sa vie peut-être, elle était capable d’exprimer à quelqu’un ses sentiments. Le 1ᵉʳ avril 1881, elle parvint enfin à quitter son lit et à traverser sa chambre sans aide.

Quelques jours plus tard, cependant, alors que son état s’était nettement amélioré, elle apprit la mort de son père. Après deux jours de prostration profonde apparurent de nouveaux troubles visuels avec fausses reconnaissances et hallucinations négatives : Anna O. ne voyait pas certaines personnes se trouvant devant elle. Ou alors, comme l’écrit Breuer, « les gens lui apparaissaient comme des figures de cire, sans rapport avec elle-même », non sans préciser qu’il était le seul être qu’elle reconnût toujours. Anorexique, en outre, elle n’autorisait que Breuer à la nourrir. Inquiète par l’aggravation de son état, sa mère fit appel à un psychiatre consultant, de grande notoriété, le Dr Krafft-Ebing. Anna O. ignora superbement sa présence. Krafft-Ebing lui souffla alors la fumée de sa cigarette au visage. Apercevant soudainement cet étranger, elle s’écroula inanimée. « Après quoi, note Breuer, elle eut un court accès de colère auquel succéda une crise aiguë d’angoisse que j’eus beaucoup de mal à calmer. » Aucune mention n’a été conservée du diagnostic ni des commentaires de Krafft-Ebing.

Menaçant de se donner la mort, elle fut conduite, contre son gré, dans une maison de campagne appartenant à sa famille et située près de Vienne, le 7 juin 1881. Après trois jours d’insomnie, de jeûne complet et une tentative de suicide, elle finit par se calmer. Breuer lui rendait régulièrement visite et il semble que les séances au cours desquelles il l’hypnotisait et la laissait simplement parler lui permirent de retrouver un certain équilibre. Elle acceptait que son infirmière la fît manger et absorbait le soir des doses assez élevées d’un narcotique, le chloral. Breuer écrit : « Elle avait donné à ce traitement le nom bien approprié et sérieux de talking cure (cure par la parole) et le nom humoristique de chimney sweeping (ramonage de cheminée). » Elle savait qu’après avoir parlé elle aurait perdu tout son entêtement et toute son « énergie ». Cette « narration dépurative », Breuer et Freud la baptisèrent par la suite « catharsis » ou « purgation des passions » : elle ouvrait la voie à la psychanalyse.

En effet, comme l’a remarqué Freud, un tel « nettoyage » de l’âme faisait beaucoup plus qu’éloigner momentanément la confusion mentale toujours renaissante. Les symptômes morbides, une fois revécus et extériorisés, disparaissaient. Ainsi, par exemple, durant l’été torride de 1881, Anna O., sans qu’elle pût en donner l’explication, fut soudain incapable de boire. Six semaines plus tard, elle parvint à raconter sous hypnose à Breuer, avec les signes les plus évidents de dégoût, que sa dame de compagnie anglaise qu’elle abhorrait avait fait boire son petit chien dans un verre. Par politesse, Anna n’avait rien dit. Son récit achevé, elle manifesta violemment sa colère contenue jusqu’alors. Puis elle demanda à boire, avala sans peine une grande quantité d’eau et sortit de son état hypnotique le verre aux lèvres ; après quoi sa phobie ne se manifesta jamais plus.

Arrêtons-nous un instant à cette expérience, propose Freud dans ses Cinq Leçons sur la psychanalyse : « Personne, écrit-il, n’avait encore fait disparaître un symptôme hystérique de cette manière et n’avait pénétré si profondément dans la compréhension de ses causes (…) ; dans presque chaque cas, Breuer constata que les symptômes étaient, pour ainsi dire, comme des résidus d’expériences émotives que, pour cette raison, nous avons appelés plus tard traumatismes psychiques. »

Il est également loisible de comprendre l’amélioration de l’état d’Anna O. en avançant l’hypothèse qu’elle faisait don de ses symptômes à Breuer ; or celui-ci était loin de soupçonner les tendres sentiments que lui portait sa jeune patiente ; l’idée que quelque chose de l’ordre d’une relation amoureuse avait pu se nouer entre eux lui était totalement étrangère. Il faudra la perspicacité féminine de Mme Breuer pour découvrir le sens caché du lien entre Anna et son mari. Devant les manifestations de jalousie de son épouse, ce dernier décida de mettre un terme au traitement. Or, le soir même qui suivit la dernière séance, il fut rappelé d’urgence dans la famille Pappenheim. Il trouva Anna O. dans les affres d’un accouchement hystérique, conclusion logique d’une grossesse nerveuse qui s’était développée lentement sans qu’il s’en fût aperçu. Devant cette révélation, il prit la fuite, et le lendemain il quittait Vienne avec son épouse pour aller passer à Venise une seconde lune de miel.

Dans une lettre à Stefan Zweig, Freud écrit à propos de cet épisode : « À ce moment-là, Breuer tenait dans sa main la clef qui aurait pu ouvrir les “portes des Mères” (référence à l’exploration des profondeurs, tirée de Faust), mais il la laissa tomber. Avec tous ses grands dons intellectuels, il n’y avait rien de faustien dans sa nature. »

L’opinion de Breuer

Breuer lui-même s’est peu exprimé sur sa géniale mise au jour des motivations inconscientes d’Anna. Il a fallu attendre jusqu’en 1964 pour qu’une petite note, d’ailleurs peu remarquée, dans le Mercure de France nous éclaire à ce sujet. Il s’agit de la reproduction d’une lettre de Breuer à son confrère vaudois, le Dr Auguste Forel, datée du 21 novembre 1907. L’introduction de E. H. Ackernecht nous apprend que ce document appartient à la collection de l’Histoire de la médecine de l’Université de Zurich. Cette lettre révèle en Breuer « une personnalité importante, qui mérite plus d’attention qu’on ne lui en a témoigné jusqu’ici »21.

« J’ai vécu, dit Breuer, le cas que j’ai décrit sous le nom d’Anna O. Mon mérite, ce fut essentiellement de reconnaître tout ce qu’il y avait là d’exceptionnel, tout ce que le hasard m’avait fait rencontrer d’important pour le développement de la science ; mon mérite a été aussi d’y consacrer une attention fidèle et patiente, sans me laisser détourner, par des opinions préconçues, de cette réalité importante qui s’offrait à moi. J’y ai donc beaucoup appris, beaucoup de choses précieuses au point de vue scientifique.

« Tout ce qui procède directement du cas d’Anna O. est de moi, c’est-à-dire la signification étiologique de la représentation affective détournée de la réaction normale ; cette représentation agissant dès lors comme un corps étranger psychique ; l’“hystérie par rétention” ; l’idée de l’importance des états hypnoïdes dans la genèse de l’hystérie ; la thérapeutique analytique. Ce qui appartient tout à fait à Freud, c’est la “conversion de l’excitation affective”, la doctrine de la “névrose de défense” et l’importance immense de la “défense” pour la constitution de complexes représentatifs “inaptes à accéder à la conscience”, d’où résulte la scission de la psyché (double conscience)…

« En commun avec Freud, j’ai pu encore observer l’importance croissante du rôle de la sexualité, et je puis assurer que cela ne provenait pas d’une propension pour ce sujet, mais du résultat, en grande partie inattendu, de ce que l’expérience médicale nous faisait constater. Freud est un homme qui se complaît dans les formules absolues et exclusives ; c’est un besoin psychique, et cela l’entraîne, à mon avis, à des généralisations excessives. À quoi peut encore s’ajouter le plaisir d’épater le bourgeois22. Mais pour l’essentiel, ses idées résultent simplement de l’expérience, et ce qui va au-delà ne fait que répondre à la loi d’oscillation pendulaire qui régit toute évolution.

« Autrefois, toute hystérie était sexuelle ; ensuite il nous semblait que nous insultions nos malades si nous faisions intervenir le moindre sentiment sexuel dans leur étiologie, et maintenant, les choses étant devenues plus claires et la réalité plus évidente, le balancier s’écarte dans l’autre sens. Le cas d’Anna O., cellule germinale de toute la psychanalyse, prouve qu’une hystérie grave peut naître, s’épanouir et se résoudre sans une base sexuelle. »

Sexualité et refoulement

Avant de mettre l’accent sur la sexualité infantile, Freud insistera sur les traumatismes subis par ses patients. Il croyait que ces derniers avaient été traumatisés dans leur enfance par des tentatives réelles de séduction sexuelle à un âge où leur sexualité n’était pas encore éveillée. À la puberté seulement, pensait-il, le souvenir du trauma devenait pathogène. La découverte du complexe d’Œdipe et des fantasmes sexuels infantiles modifiera cette première construction théorique. Mais, dès les Études sur l’hystérie, il est cliniquement reconnu que les souvenirs « incompatibles », qui forment le noyau du refoulement, sont les souvenirs sexuels.

À l’époque où sa théorie de la sexualité comme cause des névroses lui valait une hostilité générale, Freud se souvint que son ami Joseph Breuer, son maître Jean-Marie Charcot, ainsi qu’un des plus éminents gynécologues viennois, Chrobak, l’avaient mis sur la voie. Breuer avait expliqué l’état d’une certaine malade par des « secrets d’alcôve ». Charcot, à propos d’un cas analogue, s’était écrié : « Mais dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale, toujours, toujours ! » Et Chrobak, plus gaulois, avait déclaré qu’on ne pouvait pas délivrer à une hystérique la seule ordonnance efficace : « Penis normalis, à renouveler… » Interrogés plus tard (sauf Charcot qui était mort, ils nièrent avoir jamais tenu de pareils propos.

Les Études sur l’hystérie, qui parurent à la mi-mai 1895, ne furent pas particulièrement bien accueillies par les cercles médicaux viennois, mais suscitèrent des réactions enthousiastes de l’illustre psychiatre suisse Eugène Bleuler, ainsi que de Pierre Janet qui écrivit à cette occasion : « Je suis heureux de constater que les résultats de mes découvertes déjà anciennes ont été récemment confirmés par deux chercheurs allemands, Breuer et Freud. »

Parmi les articles intéressants, il faut citer pour la perspicacité dont il témoigne celui qui parut le 2 décembre 1895 dans la Neue Freie Presse sous le titre : « Chirurgie de l’âme ». Son auteur, le baron Alfred von Berger, poète et critique dramatique, formula l’importante prédiction suivante : « Nous pressentons obscurément qu’il deviendra un jour possible d’accéder aux secrets les plus profondément enfouis dans la personnalité humaine. » La théorie elle-même, constatait-il, n’est en fait rien d’autre que cette sorte de psychologie dont font usage les poètes. Éloge à double tranchant qui dut laisser Freud perplexe, car lui-même tenait à se situer du côté de la science.

Comme le rappelle justement Jacques Le Rider23, divers écrivains avaient, bien avant les Études sur l’hystérie, montré les relations entre hystérie et sexualité. Les Goncourt (inspirés par Charcot) dans Germinie Lacerteux (1864) ; August Strindberg dans « Une sorcière », nouvelle qui sera publiée à Vienne dans la Neue Freie Presse ; Arthur Schnitzler et bien d’autres auteurs viennois proposaient à l’époque des études cliniques romancées où s’esquissaient les idées de Breuer et Freud.

Le prestige de la science

À vrai dire, pour quiconque étudie Vienne de la Belle Époque une des choses les plus frappantes est de voir combien la sexualité est omniprésente. Les résistances très vives auxquelles se heurta Freud tiennent beaucoup moins aux sujets qu’il aborda qu’au fait qu’il voulut les faire accepter – et se faire accepter du même coup – dans ce bastion du conservatisme bourgeois qu’étaient la Société des médecins et l’Université. Or, curieusement, Freud se tint constamment à l’écart des artistes, des écrivains, des philosophes qui, à Vienne, avaient entrepris comme lui de démythifier l’imaginaire social de leur temps et de renverser les tabous bourgeois. Ce qui peut s’expliquer par le fait qu’il était lui-même, sous bien des aspects, un bourgeois austère, père de famille respectable, craintif devant la sexualité et les excès auxquels elle peut conduire.

Freud eut toujours à cœur de garder son identité de « scientifique ». Le rôle et le prestige du scientifique, et particulièrement du médecin, Freud n’envisagea jamais d’y renoncer, alors même qu’il reconnaissait que la psychanalyse appartient de plein droit à la psychologie. Arthur Schnitzler, psychiatre viennois ayant la même formation que Freud, se détournera de la médecine pour se consacrer à l’art et à la littérature. Freud, qui l’admirait, ne chercha jamais à le rencontrer. En 1922, cependant, il lui envoya une lettre où il lui confia ceci : « Pourquoi, en vérité, n’ai-je jamais cherché à vous fréquenter et à avoir avec vous une conversation (…). Je vais vous faire un aveu que vous aurez la bonté de garder pour vous par égard pour moi et de ne partager avec aucun ami ni aucun étranger (…). Je pense que je vous ai évité par une sorte de crainte de rencontrer mon double. En me plongeant dans vos splendides créations, j’ai toujours cru y trouver, derrière l’apparence poétique, les hypothèses, les résultats et les intérêts que je savais être les miens (…). Votre sensibilité aux vérités de l’inconscient, de la nature pulsionnelle de l’homme, l’arrêt de vos pensées sur la polarité de l’amour et de la mort, tout cela éveillait en moi un étrange sentiment de familiarité… »

Ce double, ce « frère jumeau psychique », que Freud redoutait de rencontrer, n’est-ce pas aussi l’image de Freud écrivain et artiste, une tentation permanente qu’il n’osa jamais assumer pleinement. Il est significatif, à cet égard, qu’il attendit également la fin de sa vie pour se lier à un autre écrivain juif, Richard Beer-Hofmann, dont il tenait les poèmes, les nouvelles et les pièces de théâtre, relativement peu nombreuses, pour des chefs-d’œuvre.

Un nouveau rôle pour le psychiatre

Quel est le principal apport de Freud à la médecine ? Thomas Szasz soutient dans son ouvrage L’éthique de la psychanalyse24 que ce fut d’inventer un rôle nouveau pour le psychiatre : celui de représentant du patient. En effet, jusqu’alors on assignait au psychiatre deux fonctions qui sont encore largement acceptées, la première est celle d’un agent de la société : le médecin des hôpitaux psychiatriques (d’État) qui, tout en ayant l’air de soigner son patient, protège en fait la société. La seconde consistait à être à la solde de tout le monde et de personne en particulier : un arbitre des conflits entre patient et famille, patient et employeur, etc. L’« allégeance » d’un tel psychiatre revient donc à qui le paye. Freud refusa ces deux rôles et, s’il leur en substitua un nouveau, c’est sans doute parce qu’il s’identifiait doublement au prétendu malade mental. Dans la personne souffrante – est souvent souffrante parce que victimisée – Freud se retrouvait, en tant que juif opprimé et névrosé, victime d’inhibitions. Et puis, dans la Vienne glorieuse de l’empereur François-Joseph, qui, sinon un juif, aurait pu s’identifier à des gens aussi indésirables que les malades mentaux ? En ce sens négatif, mais assurément décisif, c’est bien à Vienne que Freud doit, malgré tout, d’avoir découvert la psychanalyse.

Freud inventa non seulement un nouveau rôle pour le médecin, mais une nouvelle attitude : celle qui consiste à écouter le malade et à chercher le sens de ses symptômes. Ces derniers, dans une perspective freudienne, ne sont pas tant les signes d’une maladie que le message à interpréter d’un individu qui ne peut s’exprimer que par eux. Contre toute une psychiatrie scientifique à fondement organiciste, qui tente d’établir une différence de nature entre l’homme sain d’esprit et l’aliéné, Freud rattache la folie au destin même de l’homme et soutient qu’il existe un continuum où l’on ne sait exactement ni où commence, ni où finit la santé mentale.

Il a également montré comment les névroses présentent des analogies frappantes et profondes avec les grandes productions sociales de l’art, de la religion et de la philosophie. « On pourrait presque dire, écrit-il dans Totem et Tabou, qu’une hystérie est une œuvre d’art déformée, qu’une névrose obsessionnelle est une religion déformée et un délire paranoïaque, un système philosophique déformé. »

La morale sexuelle

Un reproche, tout à fait injustifié, qui a souvent été adressé à Freud, était celui de négliger les aspects sociaux de la vie de ses patients. Or, déjà en 1905, dans son premier compte rendu complet d’une analyse, on peut lire : « Par la nature des choses qui forment le matériel de la psychanalyse, nous devons prêter dans nos observations autant d’attention aux conditions purement humaines et sociales où se trouvent les malades qu’aux données somatiques et aux symptômes morbides. » Ses conclusions reposent toutes sur la psychologie de l’individu, mais c’est lui plus que tout autre qui nous a appris que chaque aspect d’un individu est en vérité un aspect social.

En 1908, Freud publie La morale sexuelle du monde civilisé et la nervosité des temps modernes, texte dans lequel il critique violemment la morale sexuelle de son temps, ainsi que l’idée selon laquelle la monogamie pourrait représenter un remède contre ses défauts. Freud, note E. Jones, était évidemment en faveur de changements révolutionnaires dans ce domaine, bien que ne considérant pas que ce fut de sa compétence d’en spécifier les détails. Il craignait surtout que les restrictions sociales dans le domaine sexuel, qui avaient auparavant procuré tant d’énergie à des fins de civilisation, n’atteignent à présent leurs limites et ne compromettent en réalité ces fins, du fait de la grande quantité de gaspillage névrotique dont elles sont responsables.

En ce qui le concerne personnellement, Freud écrivit le 8 juillet 1915 à James J. Putnam : « La moralité sexuelle telle que la société – et, au plus haut degré, la société américaine (puritaine) – la définit me paraît extrêmement méprisable. Je suis partisan d’une vie sexuelle beaucoup plus libre, même si je n’ai, pour ma part, que fort peu usé d’une telle liberté. »

Freud vu par ses patients

Concluons ce chapitre avec divers témoignages que nous ont laissés les patients de Freud25. On sait qu’il les recevait tous les jours de la semaine, samedi compris, pendant une heure. Après quelques entretiens préliminaires au cours desquels la question des honoraires était abordée en toute franchise, voire avec une certaine âpreté, l’analysant s’allongeait sur le divan. Comme l’expliquait Freud à l’un de ses patients : « La position n’est qu’une affaire de commodité, mais un point demeure essentiel : l’analysé ne doit pas voir le visage de l’analyste. S’il en était autrement, l’expression de l’analyste l’influencerait. »

Autre point essentiel : la règle des associations libres (tout dire) à laquelle le patient doit se plier, règle qui a pour contrepartie la neutralité bienveillante du thérapeute.

Les portraits de Freud que nous ont laissés certains de ses patients permettent de mieux cerner l’image du Maître. Ainsi, dès leur première entrevue, Sergeï Pankijeff (l’Homme aux loups) est favorablement impressionné par Freud. Il relève dans ses carnets les traits qui le frappèrent le plus chez ce dernier et lui inspirèrent une confiance immédiate : un peu plus de 50 ans, taille moyenne, un air d’excellente santé, une tenue élégante mais conventionnelle, des manières simples qui révèlent un homme sûr de lui et d’une grande sérénité ; des yeux intelligents, dont le regard – pourtant perçant – ne l’indispose pas. Il a, par ailleurs, moins l’impression d’être un patient qu’un jeune collaborateur avec qui le plus expérimenté explore une terre inconnue, l’inconscient.

Impression identique du poète Bruno Goetz qui rencontra Freud en 1904 : « Il vint au-devant de moi, me serra la main, me pria de m’installer et m’examina attentivement. Je regardais ses yeux merveilleusement bienveillants, chaleureux, ils reflétaient une mélancolie qui donnait à penser qu’il en savait long. En même temps, j’eus l’impression, comme si une main effleurait rapidement mon front – et les douleurs en furent comme effacées. Oh, me dis-je, que voilà donc un homme-médecine comme on en rencontre aux Indes. Il n’a nul besoin de sa méthode, il pourrait aussi bien dire abracadabra que déjà on se sentirait le cœur plus léger et presque bien portant. Ça, mon cher, c’est un médecin ou je ne m’y connais pas ! Jamais je n’avais vu un tel homme. Au même instant je conçus pour lui une confiance sans réserve. »

Un dernier témoignage : le 2 mars 1933, la poétesse américaine Hilda Doolittle – elle avait alors 47 ans et Freud trente ans de plus – commença à « travailler » avec celui qu’elle désigne volontiers comme « le Professeur ». À raison d’une heure par semaine pendant environ quatre mois. L’analyse se fit en anglais, H. D. (c’est ainsi qu’elle signait ses livres) précisant que Freud parlait l’anglais sans la moindre trace d’accent. D’emblée le transfert fut positif ; elle écrivit dans ses notes après la première séance : « Sigmund Freud ressemble à un conservateur dans un musée, entouré d’une collection sans prix de trésors grecs, égyptiens et chinois ; il est comme D. H. Lawrence, vieilli mais mûri, et doué d’une pénétrante perspicacité. Ses mains sont sensibles et délicates. C’est un accoucheur de l’âme. Il est lui-même l’âme. »


21 Mercure de France, Paris, octobre 1964, p. 309-312.

22 En français dans le texte.

23 Jacques Le Rider, Freud et la littérature, in Histoire de la psychanalyse,, vol. 1, Éd. Hachette, 1982.

24 Éd. Payot, 1975.

25 On se reportera sur ce point à l’étude d’Alain de Mijolla, Débuts de psychanalyse au temps de Freud, in Histoire de la psychanalyse, vol. I, Éd. Hachette, 1982.