Chapitre VI – L’après-guerre et l’instinct de mort

« L’homme est tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus : qui aurait le courage en face de tous les enseignements de la vie et de l’histoire, de s’inscrire en faux contre cet adage ? »

S. Freud.

Les divers moments de la pensée de Freud s’ordonnent toujours selon un dualisme rigoureux – contrairement à celle de Jung, dont on peut dire qu’elle est plutôt moniste. Les concepts freudiens vont par paires opposées, génératrices de conflits : c’est le conscient et l’inconscient, les instincts du Moi et les instincts sexuels, le principe de plaisir et le principe de réalité, le Moi et le Ça, l’instinct de vie et l’instinct de mort.

E. Jones, lorsqu’il s’interroge sur le dualisme obstiné de Freud, suggère qu’il devait prendre ses sources dans quelque profondeur de son psychisme, dans quelque ramification de son complexe d’Œdipe, et, peut-être, dans l’opposition des côtés masculin et féminin de sa nature.

Jusqu’en 1915, soit pendant les vingt premières années de ses travaux, il se borne à définir les termes du conflit mental comme dérivant d’un côté des pulsions érotiques, c’est-à-dire de ce que les biologistes appellent l’instinct de reproduction, et de l’autre des pulsions du Moi, particulièrement de l’instinct de conservation.

En 1914, la première formulation de Freud fut remise en question ; des raisons convaincantes28 le poussèrent à introduire le concept de narcissisme29 et à inclure dans cet amour de soi l’instinct de conservation.

Tout s’est passé comme si la tragique période de la première guerre mondiale avait marqué de son sceau le devenir intellectuel de Freud, observe Pierre Fougeyrollas30. Avant elle, il proposait de rassembler les pulsions d’une part sous la catégorie de la libido et d’autre part sous celle des intérêts du Moi. Après la guerre, il opposera, ainsi que nous le verrons, plus profondément et plus obscurément les instincts de vie aux instincts de mort. « Sans doute, écrit fort justement Pierre Fougeyrollas, la découverte de l’importance du narcissisme a-t-elle constitué, à l’intérieur de l’expérience thérapeutique, l’élément conceptuellement transformateur et novateur, mais la guerre, expérience historique incomparablement plus vaste, a accéléré et, dans une certaine mesure, orienté les changements de la vision freudienne de l’homme. »31

Au fond, la théorie de la sexualité cherche à exprimer le contenu des processus et des phénomènes psychiques, tandis que la théorie des instincts tente d’en révéler les origines. En passant de l’une à l’autre, estime Pierre Fougeyrollas, Freud a été conduit à prendre des risques intellectuels plus grands, c’est-à-dire à s’éloigner des cadres de la pratique psychiatrique et psychanalytique et à gagner un plan spéculatif.

Jusqu’en 1914, Freud voyait dans les instincts des forces de la vie, forces tendant à la multiplication ou tout au moins à la conservation de cette vie même. Par la suite, le narcissisme lui révèle une orientation de l’instinct qu’il n’est pas possible de lier à la multiplication ou à la conservation de la vie. « Il y a, écrit Pierre Fougeyrollas, dans le repli narcissique un reflux de l’élan vital que l’optimisme, le scientisme et le rationalisme hérités du xixe siècle ne sauraient suffisamment expliquer. Et, tandis que la méditation du narcissisme par Freud s’approfondit, la guerre lui apporte des témoignages de destructions auxquelles personne ne se serait attendu de la part des nations européennes les unes vis-à-vis des autres. »32

Avec l’introduction du narcissisme dans la théorie psychanalytique, la notion de conflit semble se limiter aux pulsions narcissiques et aux pulsions allo-érotiques, soit aux deux formes de l’instinct sexuel. Jamais Freud ne fut plus proche de Jung qu’à cette période, tout au moins sur le plan théorique. Il lui apparaissait néanmoins qu’il devait exister, en dehors de l’instinct sexuel, quelque autre instinct dans le psychisme, vraisemblablement dans le Moi.

En 1915, dans Les pulsions et leur destin, il arrive à la conclusion que la haine (il l’appellera plus tard instinct de destruction) est distincte de l’instinct sexuel. Elle constitue une des composantes primaires du Moi. Nous trouvons ainsi esquissée l’idée d’une partie non libidinale du Moi qui s’opposerait à l’instinct sexuel.

En 1915, également, alors qu’il passe quelques semaines dans la maison de sa fille, à Hambourg, il a l’occasion d’observer à plus d’une reprise le jeu indéfiniment répété de l’aîné de ses petits-fils, jeu qui ne peut avoir pour lui qu’une signification désagréable, puisqu’il est relatif à l’absence de sa mère. Cette observation le trouble et, quatre ans plus tard, dans Au-delà du principe de plaisir, il l’introduira dans son argumentation.

L’instinct d’agression

Les années de guerre furent relativement improductives, et il fallut attendre 1919-1920 pour la rédaction d’Au-delà du principe de plaisir, où, pour la première fois, Freud risque l’hypothèse d’un instinct de mort.

Par la suite, l’instinct de mort sera également désigné par le terme « Thanatos » – opposé au « divin Éros », qui représente l’instinct de vie33. Sauf dans des conversations privées, Freud utilise de préférence les termes d’instinct de mort ou d’instinct de destruction ; dans sa discussion avec Einstein à propos de la guerre, il sera amené à établir une différence entre les deux : le premier est dirigé contre soi et le deuxième, qui en découle, contre le monde extérieur. Steckel, en 1909, avait déjà utilisé le mot « Thanatos » pour désigner un souhait de mort, mais c’est à Paul Federn qu’il reviendra de le diffuser dans son acception présente34.

Il est intéressant de noter que Freud, bien qu’il ait été très tôt au courant des aspects sauvages de la nature humaine, avec ses pulsions meurtrières, n’ait pas réfléchi de près, avant 1915, à leur statut nosologique. Certaines résistances liées à sa rupture avec Adler ont dû jouer leur rôle. On sait qu’Adler, dès 1908, postule l’existence d’un instinct agressif primaire. Toutefois, comme le relève E. Jones35, la conception d’Adler est plus sociologique que psychologique (il s’agit d’une lutte pour le pouvoir et pour assurer sa supériorité), alors que celle de Freud touche aussi bien à la biologie qu’à la chimie ou à la physique.

Freud reconnaît d’ailleurs volontiers qu’il a toujours éprouvé personnellement une certaine répugnance à accepter l’idée d’un instinct destructeur indépendant. Dans Malaise dans la civilisation, il écrit : « Je ne peux pas comprendre comment nous avons pu négliger l’universalité de l’agression non érotique et de la destruction, et comment nous avons pu omettre de lui accorder la signification à laquelle elle a droit dans notre interprétation de la vie. » Et il ajoute : « Je me souviens de ma propre attitude de défense, lorsque l’idée d’un instinct de destruction apparut pour la première fois dans la littérature psychanalytique, et du temps qu’il me fallut pour que cette idée me devienne accessible. »36

À plus d’une reprise, Freud revient sur ce point. Ainsi, dans ses Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, il signale quelles résistances l’existence d’un instinct d’agression a pu susciter. Il écrit à ce propos : « Pourquoi avons-nous, nous-même, tant tardé à admettre l’existence d’un instinct d’agression ? Pourquoi n’avons-nous pas hardiment mis en lumière, expliqué théoriquement des faits qui sautent aux yeux et que chacun connaît ? Sans doute la résistance serait-elle moindre si pareil instinct n’était prêté qu’à l’animal. Mais admettre la présence de cet instinct dans la nature humaine, voilà qui paraît sacrilège, voilà qui va à l’encontre d’un trop grand nombre d’hypothèses religieuses et de conventions sociales. Non, il faut que l’homme soit bon ou, tout au moins, bienveillant. S’il se montre à l’occasion brutal, violent et cruel, la faute en incombe à certains troubles passagers de sa vie sentimentale, troubles provoqués, pour la plupart, et dont est responsable, sans doute, la défectueuse organisation sociale maintenue jusqu’à ce jour »37.

Par quels cheminements Freud va-t-il aboutir dans Au-delà du principe de plaisir à postuler l’existence d’une pulsion de mort ?

Le principe de plaisir38, on le sait, régit le déroulement des processus psychiques. Freud le définit ainsi : « Nous croyons (…) que le cours des processus (mentaux) est invariablement déclenché par une tension désagréable et qu’il prend une direction telle que son résultat final coïncide avec un abaissement de cette tension, c’est-à-dire avec l’absence de déplaisir ou la production de plaisir. »39

Dans Au-delà du principe de plaisir, Freud met en évidence certaines observations qui lui semblent aller à l’encontre de ce principe central de la vie psychique. En premier lieu, il prend en considération le principe de réalité40 qui, sous l’influence des pulsions de conservation, tend à se superposer ou à s’imposer à celui du plaisir. Il lui apparaît toutefois que les exigences de la réalité liées aux intérêts du Moi ne sont pas en contradiction avec l’aspiration au plaisir émanant de la libido ; elles obligent seulement cette dernière à différer l’actualisation de ses tendances et la réalisation de ses potentialités. Il n’y a donc pas d’antagonisme irréductible entre ces deux principes. « Le déplaisir accepté, écrit Maurice Bénassy, qu’on rencontre dans le contact avec la réalité, ne va pas à l’encontre du principe de plaisir, car ce déplaisir actuel permet d’atteindre plus tard un plaisir ou d’éviter un plus grand déplaisir. »41

Il est toutefois des faits qui, manifestement, débordent le principe de plaisir et lui sont radicalement opposés. Dans un premier temps, Freud prend en considération, dans des domaines variés, les phénomènes de répétition. Par exemple, comment expliquer par la recherche d’une satisfaction libidinale ou par une simple tentative de maîtriser des expériences déplaisantes les névroses traumatiques ? Dans ce type de névrose – et plus particulièrement dans les névroses de guerre qui furent observées à loisir pendant la Grande Guerre – le malade revit indéfiniment le choc, l’accident, la frayeur dont il fut victime. Freud voit là la marque du démoniaque, d’une force irrépressible, indépendante du principe de plaisir et susceptible de s’opposer à lui.

Cette marque du « démoniaque », cette compulsion de répétition, il l’avait déjà observée, comme nous l’avons signalé, dans le jeu bizarre d’un de ses petits-fils, âgé alors de 18 mois. L’enfant, gentil et docile, déroutait son entourage par la fâcheuse habitude qu’il avait d’envoyer les objets qui lui tombaient sous la main dans le coin d’une pièce ou sous un lit en ponctuant son geste par le son prolongé o-o-o (fort). Dans un second acte, il faisait réapparaître l’objet et le saluait cette fois par un joyeux « da ». Ce jeu était inlassablement répété.

L’interprétation qu’en donne Freud ne laisse pas de doute sur son sens : la disparition et la réapparition de l’objet – en l’occurrence une bobine – représentent le départ et le retour de la mère. Le jeu insistant surtout sur sa disparition, il convient d’admettre qu’il reproduit électivement un événement douloureux. À nouveau, le principe de plaisir semble battu en brèche. En rapprochant les rêves des traumatisés et le jeu de son petit-fils de ce qui se passe si souvent dans les traitements analytiques, où le névrosé ne progresse pas, parce qu’il reproduit sans cesse les mêmes situations symptomatiques, Freud en déduit qu’il existe dans la vie psychique une tendance irrésistible à la répétition, tendance élémentaire et impulsive qui s’exprime en dehors ou même aux dépens du principe de plaisir, lequel, par conséquent, demande à être reconsidéré.

Pour rendre compte de cet automatisme de répétition, Freud postule l’existence de forces immanentes à la matière vivante et tendant à la ramener à l’état de la matière non vivante. Par là, note Pierre Fougeyrollas42, la mort serait à l’œuvre au sein même de la vie et l’on accéderait à une conception éminemment dialectique de leurs rapports. Une réalité pulsionnelle unique se scinderait et s’opposerait à elle-même en libérant dans leur affrontement mutuel les instincts de vie et les instincts de mort.

La réaction thérapeutique négative

Parmi les diverses interprétations qui ont été données de ce qu’il est convenu d’appeler le tournant de 1920, nous retiendrons celle qu’a proposée André Green43. Selon lui, la raison la plus profonde du tournant de 1920 ne serait à chercher ni dans la névrose traumatique, ni dans le jeu de l’enfant, ni dans le transfert, mais dans la réaction thérapeutique négative. Ce que l’expérience révélait était au fond la limite du pouvoir interprétatif. « Autrement dit, écrit André Green, ce n’est pas tant que l’inconscient se révélait à l’expérience plus opaque ou moins intelligible qu’auparavant, c’était que l’intelligibilité à laquelle il donnait prise (…) dans l’interprétation se heurtait à une force obscure qui tendait à défaire ce que le travail conjugué de l’analysé et de l’analyste avait accompli. »44

Ce qu’apprit la réaction thérapeutique négative, c’est qu’au-delà d’un conflit, pourtant âpre et serré, entre pulsions sexuelles et pulsions de conservation, puis entre libido objectale et libido narcissique, où s’opposent l’intérêt pour l’objet et l’intérêt pour le Moi, un autre type de conflit se révélait, celui entre pulsions de vie et pulsions de destruction.

Nous suivrons encore volontiers André Green lorsqu’il affirme qu’après vingt-cinq années de pratique psychanalytique, une évidence s’imposait, à savoir que la progression de l’analyse n’était pas entravée par la neutralisation de deux forces l’une par l’autre, mais par les effets destructeurs et non plus seulement concurrentiels d’une force par l’autre après leur désintrication45.

Henri Ey a également relevé que si l’on se penche attentivement sur Au-delà du principe de plaisir, texte crucial à ses yeux, on n’y aperçoit pas seulement, comme on va le répétant sans cesse, l’alliage des pulsions érotiques et des pulsions léthales formant la « paire contrastée » sadomasochiste des tendances libidinales et agressives, mais un « quelque chose », ce quelque chose qui entre bien dans le Ça (comme le désir et sa satisfaction par le plaisir ou son contraire), mais à titre de contre-désir radical. Henri Ey voit là une tendance anti-libidinale ou anti-vitale que l’on ne peut pas ne pas appeler l’instinct de mort. Cette force d’inertie, cette entropie de l’organisme psychique, constitue selon H. Ey une découverte qui (sur le modèle du vitalisme de Bichat) est commune à H. Jackson, à P. Janet et à S. Freud.

J. Laplanche et J.-B. Pontalis notent que c’est surtout la valeur théorique de la notion et son accord avec une certaine conception de la pulsion qui ont rendu Freud si soucieux de maintenir la thèse de la pulsion de mort, cela malgré les résistances qu’elle rencontrait dans le milieu psychanalytique et malgré la difficulté qu’il y a à la fonder dans l’expérience concrète. En effet, comme Freud l’a à maintes reprises souligné, les faits montrent, même dans les cas où la destruction d’autrui ou de soi-même est le plus manifeste, où la fureur de destruction est la plus aveugle, qu’une satisfaction libidinale peut toujours être présente, satisfaction sexuelle tournée vers l’objet ou jouissance narcissique. « Ce à quoi nous avons affaire, ce n’est pour ainsi dire jamais à des motions pulsionnelles pures, mais à des alliages des deux pulsions en proportions variées. »46 C’est en ce sens que Freud dit parfois de la pulsion de mort qu’elle «… se soustrait à la perception, lorsqu’elle n’est pas colorée d’érotisme »47.

Fondamentalement, que représente pour Freud la pulsion de mort ? Elle représente, ainsi que nous l’avons dit, la tendance irréductible de tout être vivant à retourner à l’état anorganique. « Si nous admettons que l’être vivant est venu après le non-vivant et a surgi de lui, la pulsion de mort concorde bien avec la formule (…) selon laquelle une pulsion tend au retour à un état antérieur. » Dans cette perspective, « tout être vivant meurt nécessairement par des causes internes » ; chez les êtres pluricellulaires, «… la libido rencontre la pulsion de mort ou de destruction qui domine chez eux, et qui tend à désintégrer cet organisme cellulaire et à conduire chaque organisme élémentaire (chaque cellule) à l’état de stabilité anorganique (…). Elle a pour tâche de rendre inoffensive cette pulsion destructrice et elle s’en débarrasse en la dérivant en grande partie vers l’extérieur, en la dirigeant contre les objets du monde extérieur, bientôt avec l’aide d’un système organique particulier, la musculature. Cette pulsion s’appelle alors pulsion de destruction, pulsion d’emprise, volonté de puissance. Une partie de cette pulsion est placée directement au service de la fonction sexuelle où elle a un rôle important à jouer. C’est là le sadisme proprement dit. Une autre partie ne suit pas ce déplacement vers l’extérieur, elle demeure dans l’organisme où elle est liée libidinalement (…). C’est en elle que nous devons reconnaître le masochisme originaire, érogène »48.

Plus d’un lecteur d’Au-delà du principe de plaisir l’a remarqué : il semble que Freud laisse transparaître dans cet écrit une véritable prédilection pour l’idée de la mort, comme une sorte de partialité instinctive, ce qui est rare dans son œuvre. Il semble, en lisant Au-delà du principe de plaisir, sombre poème lyrique autant qu’ouvrage théorique, que ces lignes de Saint-Beuve concernant Lamarck en constituent un admirable commentaire : « Il séparait la vie d’avec la nature. La nature, à ses yeux, c’était la pierre et la cendre, le granit de la tombe, la mort. La vie n’y intervenait que comme un accident étrange et singulièrement industrieux, une lutte prolongée avec plus ou moins de succès ou d’équilibre çà et là, mais toujours finalement vaincue, l’immobilité froide étant régnante après comme devant. »

Et c’est vrai : on ne trouve chez lui ni élan vital, ni même quelque jeu de formes nouvelles. Pas de synthèse intégrative non plus : la vie ne détient aucune valeur propre ; on croit voir développée la formule de Bichat : « La vie, c’est l’ensemble des forces qui résistent à la mort. »

Si, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud précise volontiers qu’il introduit le concept d’une pulsion de mort dans un but purement spéculatif, poussé par la curiosité49, deux ans plus tard, dans Le Moi et le Ça, il se montre beaucoup plus péremptoire : l’opposition Éros-Thanatos a définitivement remplacé l’ancienne opposition relative aux pulsions sexuelles et aux pulsions du Moi. E. Jones écrit à ce propos : « Je me souviens que, lorsque dans mes écrits et ma correspondance, j’exprimai un certain scepticisme concernant ses conclusions, il me répondit qu’il regrettait la lenteur que je mettais à les accepter et qu’il espérait que je le ferais bientôt ; quant à lui, il ne pouvait plus s’en passer ; elles lui étaient devenues indispensables. »50

Rappelons que le scepticisme de Jones était partagé par la plupart des analystes, à l’exception d’Alexander, d’Eitingon et du fidèle Ferenczi. La grande majorité des analystes estimait nécessaire d’établir une distinction entre les aspects hypothétiques de la théorie de la pulsion de mort et les observations cliniques qui y sont accessoirement associées. Cette distinction, E. Bibring l’a exprimée ainsi : « Les instincts de vie et de mort ne sont pas perceptibles psychologiquement en tant que tels ; ce sont des instincts biologiques dont l’existence est exigée par la seule spéculation. Ceci étant, il s’ensuit que, à strictement parler, la théorie des instincts primaires est un concept qui ne devrait être invoqué que dans un contexte théorique et non dans une discussion de nature clinique ou empirique. Dans ce cas, l’idée d’instincts agressifs et destructeurs suffit à expliquer tous les faits qui pourraient s’offrir à nous. »51

Cette exigence spéculative qui fut celle de Freud, lorsqu’il introduisit le concept de pulsion de mort, à quoi l’attribuer ? Ou, plus précisément, quelles sont les raisons personnelles qui le poussent dès 1919-1920 à engager la théorie psychanalytique dans une voie qui s’écarte si manifestement d’un appareil théorique patiemment élaboré ?

Un désir de mort

Il n’est évidemment pas possible de donner à cette question une réponse exhaustive – il faudrait pour cela entreprendre la psychanalyse de Freud – mais, grâce à la monumentale et si précieuse biographie d’E. Jones, il est permis d’esquisser quelques éléments de réponse. Pour cela, il est nécessaire de considérer l’attitude de Freud face à la mort.

Dans le monde réel, nous dit E. Jones52, c’était un homme d’un courage peu commun qui fit face au malheur, à la souffrance, au danger et finalement à la mort elle-même, avec une force de caractère jamais démentie. Mais dans son monde imaginaire d’autres éléments entraient en ligne de compte. « Aussi loin que nous puissions remonter dans sa vie, nous le découvrons habité par des pensées de mort, bien plus que tout autre grand homme auquel je puisse songer, à l’exception peut-être de Sir Thomas Browne et de Montaigne », écrit Jones53. Même pendant les premières années où il connaissait Jones, il avait l’habitude étrange de lui dire au moment de la séparation : « Adieu, il se pourrait que vous ne me revoyiez jamais plus. » Ce qu’il appelait la Todesangst (la crainte de la mort) était associé au sentiment de vieillir et, au fur et à mesure du passage du temps, la pensée de la mort devenait de plus en plus insistante. Il déclara une fois à Jones qu’il y pensait tous les jours, ce qui est certes inhabituel. Plus encore, note Jones54, il y avait chez lui un curieux désir de mort. Après son évanouissement à Münich, en 1912, son premier mot, lorsqu’il reprit connaissance, fut : « Comme ce doit être doux de mourir. »

Cette attitude complexe, E. Jones tenta de l’éclairer analytiquement en l’interprétant comme la crainte d’un père terrible (mort-châtiment) alternant avec le désir d’être réuni à une mère aimée (mort-fusion).

Que Freud fût toujours hanté par l’idée de la mort, voilà qui est incontestable. Cette hantise, avec les années, alla s’accentuant. Et celles pendant lesquelles il élabora sa conception de la pulsion de mort n’avaient rien de réjouissant. Les lendemains de la Grande Guerre, on le sait, furent particulièrement sombres. L’inflation a ruiné Freud et le vieux spectre de la pauvreté resurgit. La faim, le froid, la misère rôdaient. Le 20 janvier 1920, son ami Anton von Freund, propriétaire d’une brasserie à Budapest, docteur en philosophie et mécène dévoué, mourut d’un cancer. Trois jours plus tard, il apprit que Sophie, sa deuxième fille, avait contracté la grippe qui, cette année-là, faisait des ravages dans toute l’Europe. Elle fut emportée brutalement, comme si, dit Freud, « elle n’avait jamais existé ».

Mais, ainsi que le relève Marthe Robert55, plus encore que la mort de sa fille, c’est celle du plus jeune fils de celle-ci qui devait causer à Freud sa plus grande souffrance. Âgé de 18 mois à la mort de sa mère, le petit Heinz, recueilli par sa tante Mathilde, avait gagné l’affection de son grand-père. Le petit garçon n’était pas son seul petit-fils, mais Freud, séduit par sa grâce et son intelligence précoce, le chérissait comme s’il remplaçait pour lui tous ses enfants. En 1923, le petit Heinz mourut, atteint d’une tuberculose miliaire.

Freud assista avec horreur à l’agonie de cet être adoré qui, semble-t-il, représentait alors son lien le plus fort avec la vie. Marthe Robert écrit : « Bien souvent par la suite, il dit que la mort de ce petit garçon de 4 ans ne l’avait pas seulement fait souffrir, mais avait tué quelque chose en lui : c’était le secret de ce que le monde appela son courage devant la souffrance, et de son indifférence à l’issue de sa maladie. »56

1923, c’est également la première des 33 opérations – Freud souffrait d’une tumeur cancéreuse de la mâchoire – qui allait faire de ses seize dernières années un véritable martyre.

Il convient toutefois de relever qu’Au-delà du principe de plaisir (publié en mai 1920) fut écrit à une époque où sa fille Sophie était encore en parfaite santé. Freud insiste sur ce point. Mais, comme le remarque Marthe Robert57, il faut admettre qu’entre 1919 et 1920 les idées de mort et de destruction avaient après tout quelque raison de s’imposer à l’esprit et de le dominer. Devant les massacres et les ruines, dont l’humanité pouvait à peine faire le compte, devant ce crépuscule moral et spirituel qui marqua la fin de la Grande Guerre, devant la détresse matérielle qui l’accompagna, quel penseur ne se fût demandé ce qu’il en était de ce chaos où sombraient l’homme et sa civilisation ?

Sur un plan plus théorique, Marthe Robert a également observé que la doctrine de la libido passe par trois étapes qui sont pour Freud trois phases essentielles de la vie : la première, où l’idée de la sexualité domine, s’impose à lui dans la force de l’âge ; la deuxième, avec le rôle primordial du narcissisme, au moment du repliement sur soi qu’annonce la vieillesse ; la troisième enfin, où la mort triomphe de la vie, recoupe en partie une période de deuils cruels, de tortures physiques dues à une maladie incurable et, pour le vieux savant redevenu solitaire, avec le sentiment de son propre déclin.

Répondre à la question de savoir si c’est là l’effet d’une coïncidence ou le reflet du déterminisme psychique à quoi la pensée logique elle-même est soumise, ne semble guère possible, encore que nous pencherions volontiers vers la seconde hypothèse.

Les objections

Les réflexions de Freud liées à un hypothétique instinct de mort furent, on l’a vu, diversement accueillies et, le plus souvent, négativement. Elles suscitèrent un grand remous dans le monde analytique et nombre de commentaires et de discussions variées les ont suivies. Aujourd’hui encore, elles restent l’un des points les plus controversés de la théorie analytique. « Malheureusement, note Maurice Bénassy, ces discussions tournent inévitablement au débat philosophique. »58

Freud, en donnant libre cours à son penchant pour la « spéculation », aurait ouvert la voie à des controverses apparemment sans conclusion où, le plus fréquemment, les arguments auxquels l’on recourt recouvrent des options métaphysiques plus ou moins conscientes.

Pour bien des psychanalystes dont, par exemple, E. et J. Kestemberg59, les concepts métapsychologiques doivent être considérés comme autant de concepts opératoires. C’est pourquoi ils ont exclu de ces concepts Éros et Thanatos qui sont, à leurs yeux, bien plus des entités métaphysiques, des principes « en soi » desquels participeraient les émanations qui fonctionnent au niveau de l’humain.

Dès 1920, soit dès la parution d’Au-delà du principe de plaisir, la plupart des analystes ne virent pas la nécessité de ce nouveau remaniement théorique : il leur semblait marquer une régression par rapport à la doctrine antérieure en accentuant l’aspect philosophique de la psychanalyse au détriment de son aspect clinique ; dans la thérapeutique, ils n’avaient que faire de la pulsion de mort. Il leur apparaissait que la démarche freudienne, réductrice et concrète, subissait là comme un gauchissement spéculatif, voire mystique. Ils n’étaient pas loin de penser, et sans doute avec raison, que si un autre que Freud avait développé les considérations théoriques contenues dans Au-delà du principe de plaisir, il eût été considéré comme peu orthodoxe, « hérétique » peut-être par le Maître de Vienne. Il est vrai, disait-on, comme pour l’excuser, qu’il avait été cruellement affecté par les sombres années d’après-guerre et par des deuils funestes. Si son goût pour la spéculation pouvait encore lui apporter quelque consolation, lui donner quelque plaisir, pourquoi pas ?

Sur le plan clinique, indifférence par conséquent à l’égard d’une notion intéressante certes, mais discutable et dont, en définitive, la psychanalyse pouvait fort bien se passer. Sur le plan théorique, Sacha Nacht, dans La présence du psychanalyste, a habilement résumé60 les objections que la pulsion de mort ne peut manquer d’entraîner. Suivons-le dans son raisonnement. Il propose, puisque Freud a mis au point sa théorie de l’instinct de mort pour éclairer certains points obscurs de sa propre doctrine, ou pour mieux expliquer certains faits d’observation (l’automatisme de répétition, le masochisme moral…), de reprendre sa théorie comme simple hypothèse de travail et de voir où elle nous conduira.

Il lui apparaît que les implications d’une telle hypothèse vont bouleverser de fond en comble au moins deux des concepts fondamentaux de la théorie psychanalytique générale : celui de conflit psychique et celui de l’agressivité.

En effet, observe-t-il61, si nous adoptons la théorie de l’instinct de mort, le conflit psychique ne peut plus être la conséquence de la seule expérience vécue : il est inné de toute évidence. En d’autres termes, c’est une donnée en soi, intérieure, première. Le conflit n’est pas secondairement intériorisé après avoir été d’abord vécu comme opposition entre le sujet et ce qui l’entoure : il est d’emblée intrapsychique. Ainsi, l’homme vient au monde déjà « divisé contre lui-même ». Il est conflit vivant, souligne Sacha Nacht. La conséquence, on la voit bien : ce conflit fondamental se répercutera, se transposera, se retrouvera à tous les niveaux de l’existence. Il n’est plus possible à l’être humain de sortir d’une tension qui, peut-être, est nécessaire au maintien de l’existence humaine. Dans ces conditions, le conflit du nouveau-né avec l’entourage devient à la fois inévitable et secondaire. « Nous voilà bien loin de l’importance foncière que lui accordaient les premières théories de Freud », conclut Sacha Nacht.

Un raisonnement identique s’applique à l’agressivité qui – toujours dans cette même hypothèse – devient instinct autonome. Elle ne puise plus sa force dans l’expérience vécue de tout individu, elle non plus, mais dans la destinée universelle, inéluctable de la matière.

Il faut toutefois relever avec Serge Lebovici et Michel Soulé62 que ceux mêmes qui, comme Nacht, refusent, la notion d’instinct de mort comme contradictoire, admettent néanmoins une notion équivalente lorsqu’ils parlent de l’existence d’un masochisme primaire foncier dont la description clinique n’est pas loin des conséquences que Freud donnait à l’instinct de mort dans le fonctionnement psychique.

Par ailleurs, l’importance croissante accordée par tous les psychanalystes à l’agressivité et à son intrication avec le développement libidinal, donne un relief encore plus important à l’hypothèse de l’instinct de mort et aux travaux de Freud consacrés à l’agressivité.

Hors des cercles psychanalytiques, il n’est guère que quelques philosophes qui aient pris au sérieux les implications d’une telle hypothèse. Freud, dans Une difficulté de la psychanalyse (1917), expliquait l’hostilité, la mauvaise foi ou le silence méprisant qui accompagnaient ses découvertes en disant que tout comme celles de Copernic ou de Darwin, elles blessaient le narcissisme humain : la psychanalyse serait la troisième humiliation narcissique infligée à l’homme par la science. Copernic, en détruisant la croyance selon laquelle la terre était au centre de l’univers (c’est l’« offense cosmologique » au narcissisme) et Darwin, en montrant que l’homme n’occupe pas une position privilégiée dans l’échelle des créatures (l’« offense biologique »), annonçaient d’une certaine manière la psychanalyse qui découvre que l’homme n’est même pas maître dans son propre monde intérieur (l’« offense psychologique »), puisqu’il existe des processus psychiques inconscients qui lui échappent.

Paula Heimann souligne que la théorie de Freud sur la pulsion de mort a beaucoup intensifié cette offense psychologique : « Le ressentiment et l’angoisse suscités par l’obstacle opposé au narcissisme humain doivent être encore plus grands, lorsque à la douleur de la blessure s’ajoute la peur de voir que les forces de la mort agissent dans l’homme lui-même. »63


28 Cf. Pour introduire le narcissisme, in Métapsychologie, 1968.

29 Pour plus de précisions, nous renvoyons le lecteur à l’étude de Maurice Bénassy, Théorie de l’instinct, in La théorie psychanalytique, puf, 1969.

30 La révolution freudienne, Éd. Denoël, 1970, p. 176.

31 Op. cit., p. 176.

32 Op. cit., p. 177.

33 Sur l’emploi des termes « instincts » ou « pulsion » pour traduire le mot allemand Trieb, nous renvoyons le lecteur au débat – toujours ouvert – publié dans Le Monde du 8 février 1967.

34 En 1912, Sabine Spielrein, publia dans le Jahrbuch « La destruction comme cause du devenir », une étude qui préfigurait presque point par point les futures idées de Freud. On se reportera à ce propos à l’ouvrage intitulé Satina Spielrein entre Freud et Jung, Éd. Aubier, 1981.

35 In La vie et l’œuvre de S. Freud, t. III, p. 314.

36 In Malaise dans la civilisation, puf, 1971, p. 75.

37 In Nouvelles Conférences sur la psychanalyse, p. 161.

38 Dans le Vocabulaire de la psychanalyse, Laplanche et Pontalis donnent du principe de plaisir la définition suivante : « Un des deux principes régissant, selon Freud, le fonctionnement mental l’ensemble de l’activité psychique a pour but d’éviter le déplaisir et de procurer le plaisir. En tant que le déplaisir est lié à l’augmentation des quantités d’excitation et le plaisir à leur réduction, le principe de plaisir est un principe économique. »

39 In Au-delà du principe de plaisir, p. 8.

40 Laplanche et Pontalis définissent ainsi le principe de réalité : « Un des deux principes régissant, selon Freud, le fonctionnement mental. II forme couple avec le principe de plaisir qu’il modifie : dans la mesure où il réussit à s’imposer comme principe régulateur, la recherche de la satisfaction ne s’effectue plus par les voies les plus courtes, mais elle emprunte des détours et ajourne son résultat en fonction des conditions imposées par le monde extérieur.

« Envisagé du point de vue économique, le principe de réalité correspond à une transformation de l’énergie libre en énergie liée ; du point de vue topique, il caractérise essentiellement le système préconscient-conscient ; du point de vue dynamique, la psychanalyse cherche à fonder l’intervention du principe de réalité sur un certain type d’énergie pulsionnelle qui serait plus spécialement au service du moi » (Vocabulaire de la psychanalyse, p. 36).

41 Théorie de l’instinct, p. 11, in La théorie psychanalytique.

42 Op. cit.

43 In L’affect, puf, 1970, p. 194.

44 Op. cit., p. 195.

45 Cette analyse amène André Green à marquer la différence majeure entre le concept d’Inconscient et le concept du Ça. Cette différence tiendrait au fait qu’au niveau du premier les pulsions de destruction n’ont aucune place, alors qu’au niveau du second leur place est non seulement déterminée, mais leur rôle tenu pour prépondérant.

46 Cette citation, de même que celles qui suivront, est empruntée à l’article consacré à la pulsion de mort dans le Vocabulaire de la psychanalyse.

47 Là où cliniquement la pulsion de mort se laisse le mieux entrevoir – parce qu’elle est pratiquement désintriquée de la pulsion de vie – c’est dans la mélancolie. Le surmoi du mélancolique apparaît comme une « culture pure de la pulsion de mort ».

48 Dans une brève et pénétrante étude parue dans Esprit (février 1970, no 389), sous le titre Freud et la Violence, André Clair reprend ce point et soutient que l’expérience clinique offre un double exemple de la pulsion de mort : le sadisme et le masochisme, les deux étant dérivés de la pulsion de mort originaire par une division des orientations de la pulsion. « En vérité, si sadisme et masochisme sont la ratio cognoscendi de la pulsion de mort, c’est bien cette dernière qui est la ratio essendi de ceux-là », écrit-il.

49 « II ne faut pas voir, dans les considérations que nous développons ici, autre chose qu’un essai de poursuivre jusqu’au bout une idée, afin de voir, par simple curiosité, jusqu’où elle peut conduire », in Au-delà du principe de plaisir, p. 29.

50 In La vie et l’œuvre de S. Freud, t. III, p. 315.

51 In Int. Journal of Psycho-Analysis, t. XXII, 1941.

52 In La vie et l’œuvre de S. Freud, t. III, p. 319.

53 Op. cit., p. 319.

54 Op. cit., p. 320.

55 Marthe Robert, La révolution psychanalytique, t. II, Petite Bibliothèque Payot, 1964, p. 188.

56 Op. cit., p. 190.

57 Op. cit., p. 190.

58 Théorie de l’instinct, in La théorie psychanalytique, p. 17.

59 Métapsychologie, in La théorie psychanalytique, p. 229-235.

60 In La présence du psychanalyste, puf, 1963, p. 148-161.

61 In Revue française de psychanalyse, t. XXX, 1966, p. 66.

62 In La connaissance de l’enfant par la psychanalyse, puf, 1970, p. 272-273.

63 Notes sur la théorie des pulsions de vie et des pulsions de mort, in Développement de la psychanalyse, puf, 1966, p. 302.