Chapitre I. La préhistoire

I. Un grand mouvement d’idées…

Juin 1880. À Vienne vit un jeune homme inconnu, Sigmund Freud. Il vient de passer la première partie de son doctorat en médecine ; c’est un étudiant tardif, il ne passera la seconde partie de cet examen que l’année suivante. En fait, il a peu de goût pour la médecine ; il n’en aura jamais, et c’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles, beaucoup plus tard, il soutiendra toujours que la psychanalyse peut fort bien être exercée par des non-médecins. Il veut être savant. Il travaille au laboratoire d’Ernst Brücke, un Berlinois sévère qu’il admire et qu’il craint. À 24 ans, il est en passe de devenir un bon spécialiste du système nerveux des animaux inférieurs ; il a déjà plusieurs publications scientifiques à son actif. C’est un jeune homme sérieux ; on ne lui connaît aucune aventure féminine. Il restera toute sa vie d’une extrême discrétion sur sa vie privée, et Jones, son biographe, le caractérisera comme un « puritain ». C’est un travailleur acharné, un observateur scrupuleux. Depuis quatre ans, il a passé des centaines d’heures à disséquer des anguilles (pour démontrer que les mâles possèdent des testicules…), des lamproies, des écrevisses, et à préparer et colorer des coupes de tissus qu’il examine au microscope. Il y a gagné un respect absolu des faits qu’il affirmera toute sa vie. À 24 ans, ses maîtres le considèrent comme un sujet méritant. Il a peu de chances cependant de faire une carrière scientifique : il est pauvre, les postes officiels sont rares et âprement disputés ; et, dans le climat d’antisémitisme qui monte alors en Autriche, le ministère n’y nomme pas volontiers des juifs. Deux ans plus tard, c’est Brücke lui-même qui, en dépit de l’estime qu’il porte à son élève, lui conseillera d’abandonner la recherche et de gagner sa vie par la pratique médicale, conseil que le jeune homme se résignera à suivre « la mort dans l’âme ».

Mais, pour l’heure, en cet été de 1880, Sigmund est encore tout plein du rêve de devenir un grand savant. Il veut collaborer à l’œuvre de son maître et la continuer. Ce rêve est exaltant. L’aventure avait commencé bien avant sa naissance, en 1845, lorsque quelques jeunes gens enthousiastes avaient fait le serment de démontrer que la Vie est une, en deçà de la multiplicité de ses formes, et qu’elle peut s’expliquer entièrement par le jeu de forces physicochimiques. Cette idée peut paraître aujourd’hui banale, mais à l’époque elle représentait un énorme pari. Ces trois mousquetaires de la science, comme leurs illustres prédécesseurs, étaient quatre : Emil Dubois-Reymond, Hermann Helmholtz, Carl Ludwig et cet Ernst Brücke qui, émigré à Vienne, deviendra le maître de Freud. Ce dernier, après une brève période de romantisme scientifique, adhère avec enthousiasme au matérialisme, au positivisme et au strict déterminisme professés par Brücke ; il y restera attaché toute sa vie et le réaffirmera en maintes occasions.

Il ne s’agit pas là d’une affirmation générale et vague de philosophie scientifique, mais bien de principes d’action. Il faut souligner en particulier que Freud a adhéré à ce moment à deux idées qui joueront un rôle essentiel dans le futur développement de la psychanalyse. La première postule que tout système vivant est organisé par des forces, actives ou potentielles, dont la somme reste constante si le système est isolé. Le programme de travail développé par Brücke et ses amis visait à analyser le jeu, dans des organismes vivants, des forces définies et étudiées par les physiciens et les chimistes, forces correspondant à diverses formes d’énergie (mécanique, électrique, calorifique, etc.). Lorsque Freud, bien plus tard, en viendra à définir un appareil psychique fonctionnant selon les mêmes lois générales que les appareils organiques (respiratoire, circulatoire, etc.), mais sur un autre plan de réalité, il le concevra comme organisé par un jeu de forces, et définira une énergie spécifique à ce niveau qu’il baptisera « libido ». Par là, bien loin de renier ses maîtres, il affirmera rester dans la droite ligne de leur pensée ; et le « principe de constance », bien que cela fasse alors problème, restera toujours pour lui un principe essentiel.

La seconde idée concerne l’unité du vivant. Le jeune Freud était très séduit par la théorie de Darwin qui secouait alors l’Europe scientifique (l’œuvre majeure de Darwin, L’Origine des espèces, avait paru vingt ans auparavant, en 1859). Elle permettait en effet de comprendre la structure morphologique d’un organisme vivant, et peut-être même son fonctionnement, en le considérant comme l’aboutissement d’une chaîne évolutive d’organismes progressivement différenciés et organisés. Darwin avait pour l’essentiel établi cela au plan de l’anatomie comparée, sur la base d’une énorme documentation ; il fournissait en plus une hypothèse sur le moteur de cette évolution : la compétition pour la survie et la sélection progressive des plus aptes. Darwin s’inscrivait là, de façon éclatante, dans une longue lignée de naturalistes favorables aux thèses évolutionnistes, dont le plus célèbre avait été Lamarck. Son succès avait été tel que les transpositions et les prolongements dans d’autres domaines que l’anatomie comparée se sont multipliés à la fin du siècle, et le jeune Freud a été baigné par ce courant, qui par là marquera profondément la psychanalyse.

Cela concerne au premier chef l’analyse fonctionnelle. L’idée est simple : les fonctions d’un organisme complexe, très différencié et fortement organisé, se comprennent mieux si on examine leur jeu plus simple dans les organismes moins complexes qui précèdent. Et l’on gagne beaucoup à examiner cela dans deux lignes de développement : celle où s’enchaînent les espèces animales – c’est la phylogenèse – et celle où se succèdent les états de croissance successifs d’un être donné, l’ontogenèse. Haeckel formulait alors une proposition restée après lui célèbre, selon laquelle « l’ontogenèse récapitule la phylogenèse » : il y a homologie entre, d’une part, la succession des formes d’organisation de l’individu au cours de sa croissance, et, d’autre part, leur succession au fil de l’enchaînement des espèces qui précèdent la sienne. Cette hypothèse apparaît aujourd’hui fort approximative. Mais elle avait séduit Freud, par l’intermédiaire de son premier maître, Karl Claus, disciple de Haeckel. On en retrouvera en particulier la marque dans un ouvrage qui paraîtra en 1914 sous le titre Totem et Tabou : il y évoque la reviviscence dans le développement de l’enfant, sous forme fantasmatique, c’est-à-dire psychique, d’événements qui, suppose-t-il, ont autrefois marqué l’histoire de l’humanité (le meurtre rituel du père dans la « horde primitive » pour la possession des femmes). Si la thèse ethnographique sur laquelle il s’appuie apparaît aujourd’hui fort contestable, c’est cependant un travail qui met bien en évidence son effort pour expliquer le fonctionnement psychique par l’histoire, et ceci, dans deux directions coordonnées : l’histoire de l’individu et l’histoire de la lignée dont il est issu. Freud restera toujours fidèle à cette façon de penser, solidement installée chez lui au cours des quinze années de son travail scientifique antérieures à son intérêt pour la psychopathologie. La psychanalyse en est restée marquée de façon indélébile, même si l’on n’accepte plus guère ses vues sur la « phylogenèse » (il faut remarquer à cet égard que, chaque fois qu’il utilise ce terme, il en fait un usage assez impropre pour désigner en fait l’enchaînement d’états culturels successifs de l’Homo sapiens ; il s’inspirait là d’un darwinisme sociologique alors en vogue mais aujourd’hui désuet).

II. « La psychanalyse est fondée sur l’amour de la vérité »

En 1880, le jeune Freud n’en est pas là. En marge de son travail de laboratoire, il s’imprègne de ces grands courants d’idées. C’est un jeune homme ardent et un peu naïf, porté à prendre au sérieux ce que les gens sérieux prennent à la légère. Deux anecdotes en témoignent, à situer quelques années plus tard. Lorsqu’il rendra visite, à Paris, au grand Charcot (automne et hiver 1885), il l’entendra dire que chez les hystériques, ce qui est en cause, « c’est la chose génitale, toujours » ; mais ceci en privé, et Freud est étonné de voir qu’il n’y fait jamais allusion dans son enseignement et ses écrits. De même, un peu plus tard, il entendra le grand gynécologue viennois Chrobak dire, en plaisantant, que la seule prescription qui conviendrait aux hystériques, mais que malheureusement il ne pouvait rédiger, serait : penis vulgaris, bis repetitur. Pourquoi ces grands savants, si portés à l’admission de telles idées en privé, refusaient-ils à ce point d’y réfléchir en scientifiques ? Cela lui semble d’abord peu compréhensible : les savants ne sont-ils pas avant tout de hardis conquérants, comme cet Hannibal qu’enfant il admirait ? Il lui fallut bien admettre cette réponse : ces gens préféraient éviter de regarder en face des réalités déplaisantes ; de plus, ils craignaient de se déconsidérer en tant que médecins par l’évocation publique de telles idées touchant à la sexualité. Certes, on pouvait soigner le corps, en particulier les maladies vénériennes. Mais pas question de toucher à l’esprit, aux désirs, aux fantasmes, aux angoisses, aux jouissances, aux « secrets d’alcôve ». Il était plus prudent de se conformer aux bons usages et à la morale et de s’y soumettre, ne serait-ce qu’en apparence.

Se soumettre, renoncer à affirmer ce qu’on croit juste, fût-ce contre tous ? Jamais ! Sigmund en avait fait le serment lors de son adolescence sage et passionnée. Il ne ferait pas comme son père, Jacob, un honnête commerçant juif peu doué pour les affaires, qui, un jour, avait dû subir un intolérable affront. Comme il marchait dans la rue, il avait croisé un Gentil arrogant qui avait jeté dans la boue son bonnet de fourrure en criant : « Juif, descends du trottoir ! » Quand Jacob raconta cela à son fils, alors âgé de 12 ans, l’enfant indigné demanda : « Qu’as-tu fait ? » – « Eh bien, dit Jacob tristement, je suis descendu du trottoir et j’ai ramassé mon bonnet… » Jamais Sigmund ne ferait cela. Il dirait la vérité, sa vérité en tout cas, quoi qu’il dût lui en coûter. Et, en effet, il affronta le scandale lorsque, à partir de 1895, il mit en jeu sa réputation de médecin en affirmant que les névroses sont dues à des troubles de la psychosexualité ; pis encore, en affirmant ensuite que les enfants, ces chers petits anges, sont aussi des êtres sexués. Ce qu’il dut alors affronter, un certain nombre d’anecdotes en témoignent, notamment celle-ci que rapporte Jones. La Société de philosophie demanda un jour une conférence à Freud. « Au dernier moment, un message urgent lui fut remis. On lui demandait de ne donner, pour commencer, que des exemples “convenables” ; il y aurait ensuite une pause afin que les dames puissent quitter la salle, après quoi il pourrait continuer ! Naturellement, il refusa (15 février 1901) » (Jones, 1958, p. 376). À la fin de sa vie (dans un texte de 1937 intitulé Analyse terminée et analyse interminable), il donnera de la psychanalyse cette définition magnifique : « La psychanalyse est basée sur l’amour de la vérité. »

C’est à cet amour de la vérité chez Freud que nous devons la psychanalyse. Même lorsque vint le succès, il ne se fit pas d’illusions. Lorsque, après une longue bataille, il fut enfin nommé professeur (d’ailleurs sans salaire et sans charge fixe, mais le titre était important dans la Vienne de l’époque), il écrivit à son ami Fliess : « L’approbation du public m’est acquise, vœux et envois de fleurs pleuvent, comme si le rôle de la sexualité avait été soudain découvert officiellement par Sa Majesté, la signification des rêves confirmée par le Conseil des ministres, et la nécessité d’une thérapeutique psychanalytique de l’hystérie reconnue par le Parlement à la majorité des deux tiers » (11 mars 1902).

III. Pourquoi la fin du xixe siècle ?

Après coup, une grande découverte donne toujours l’impression, dans les échos qui s’en prolongent, d’un coup de tonnerre dans un ciel serein. Puis viennent les exégètes et les historiens qui recherchent les précurseurs et les prémices, et qui s’attachent à montrer que tout était déjà là, qu’il a suffi d’une reformulation hardie et d’un vaste écho public pour que s’impose à la conscience collective ce qu’elle refusait d’admettre. Le créateur n’est plus qu’un Messie annonçant des temps nouveaux déjà advenus… Mais s’il n’était pas né, s’en serait-il trouvé un autre pour jouer ce rôle ? Vieille question à laquelle n’échappe pas la création de la psychanalyse. Il n’est donc pas inutile de donner quelques indications sur le contexte historique de son apparition et sur les particularités de la personne Sigmund Freud ; ceci parce que, à beaucoup d’égards, les démarches théoriques et les pratiques de la psychanalyse d’aujourd’hui en restent fortement marquées.

En cette fin du xixe siècle, le monde paraît avancer victorieusement, sereinement, sur la voie du progrès, un progrès érigé en article de foi par les esprits éclairés. On en attend l’extension des échanges culturels, le développement scientifique, technique et économique. La Raison triomphe. La preuve semble faite que le rationalisme est en passe d’assurer à l’homme une complète domination de la nature ; plus de secrets de la Création auxquels il serait sacrilège de toucher. L’économie capitaliste en plein développement va, on l’affirme, assurer la prospérité de tous sous la conduite d’une grande bourgeoisie éclairée. Au-delà d’une mosaïque de petits États hérités du passé, l’Europe se structure en grandes unités nationales dont l’équilibre doit assurer la paix. Certes, la Prusse, puissance montante, et qui réalise l’unité allemande sous sa férule austère, a infligé une défaite inattendue et humiliante à l’Empire austro-hongrois en 1866 ; mais, vu de Vienne, il s’agit d’une querelle interne au monde germanique, et l’Empire apparaît – bien illusoirement, mais ceci ne se révélera que plus tard – plus solide que jamais. Quant à la défaite infligée par cette même Prusse à la France en 1870, cela n’est pas pour déplaire : ces Français attachés à faire revivre l’arrogance napoléonienne n’ont eu que ce qu’ils méritaient… L’université de Vienne est l’une des plus prestigieuses du monde. La vie de la capitale est gaie, animée, spirituelle ; Freud y a beaucoup d’amis bien qu’il se garde de la vie galante dont beaucoup font étalage. À cet égard, Vienne, comme Paris, mais dans un style différent, offre un terrain idéal à l’éclosion de la psychanalyse. La morale victorienne, officiellement, règne là comme ailleurs. Les femmes convenables et les jeunes filles sont supposées sans désirs sexuels ; les hommes, en revanche, revendiquent une virilité triomphante et exigeante, dont les demi-mondaines et les prostituées assurent discrètement, s’il le faut, la satisfaction. Le spectre de la syphilis, cependant, épouvante (ce n’est qu’en 1909 qu’Ehrlich introduira, avec le salvarsan, la première thérapeutique efficace). En ce qui concerne les épouses légitimes, qu’on honore et qu’on respecte, il importe d’être prudent pour limiter les naissances, et l’on ne connaît guère que deux méthodes, le « coït réservé » (c’est-à-dire interrompu avant satisfaction) et le condom (ce que les Français appellent « capote anglaise »). De tout ceci, il résulte en fait une grande misère sexuelle, avec deux conséquences évidentes. D’une part, toute une mythologie parallèle, nourrie d’allusions, de gaudrioles et d’anecdotes scabreuses, de vantardises, etc. ; et d’autre part, un intérêt croissant des médecins pour les « déviations sexuelles ». La Psychopathia Sexualis, de Krafft-Ebing, qui paraît en 1886 connaît un succès considérable : on peut là, légitimement puisque l’ouvrage est dû à un savant éminent (qui d’ailleurs soutiendra toujours Freud), plonger dans une tératologie érotique supposée étrangère aux gens normaux. Lorsque Freud mettra l’accent sur la sexualité, il s’inscrira donc dans un vif courant d’intérêt de ses contemporains ; le scandale viendra de son affirmation que sans doute il ne s’agit pas là seulement de pathologie, mais bien des conséquences inévitables d’un état de société que nul n’est à l’abri et qu’il s’agit de phénomènes universels… Didier Anzieu, dans l’excellent ouvrage qu’il a consacré à la découverte freudienne (1959), écrit à ce propos : « Aux yeux de Freud, la continence prolongée n’est ni naturelle ni saine, et la masturbation, l’usage des préservatifs masculins, les pratiques où les rapports sont arrêtés avant l’orgasme des deux partenaires, le recours aux filles publiques ne peuvent constituer que de transitoires pis-aller. Dès le début de 1893, il a écrit à Fliess une proposition qui possède cinquante ans d’avance sur son temps et qui eût fait scandale si elle avait été divulguée : “Le seul autre système serait d’autoriser les libres rapports entre jeunes gens et jeunes filles célibataires, mais cela ne saurait advenir que si l’on disposait de méthodes anticonceptionnelles inoffensives” » (Anzieu, 1959, vol. 1, p. 114). Ainsi que le souligne Anzieu, c’est sans doute le « puritanisme » de Freud qui lui a permis, dans ce contexte, de créer la psychanalyse. À l’inverse de beaucoup de ses contemporains qui dans ce domaine préféraient agir plutôt que penser, il préférait penser en s’abstenant d’agir. Face aux séductions auxquelles son intérêt pour la sexualité allait l’exposer (et il était bel homme…), il aurait pu fuir ou profiter discrètement de ses bonnes fortunes. Il lui parut en fait plus intéressant de réfléchir à ce qui se passait en pareil cas. Il racontera cela bien plus tard (dans Ma vie et la Psychanalyse, 1924), en rapportant un incident survenu dans la période (vers 1890) où il tentait de soigner les hystériques par l’hypnose : « Comme ce jour-là je venais de délivrer de ses maux l’une de mes plus dociles patientes, chez qui l’hypnose avait permis les tours de force les plus réussis, en rapportant ses crises douloureuses à leurs causes passées, ma patiente en se réveillant me jeta les bras autour du cou. L’entrée inattendue d’une personne de service nous évita une pénible explication, mais nous renonçâmes de ce jour et d’un commun accord à la continuation du traitement hypnotique. J’avais l’esprit assez froid pour ne pas mettre cet événement au compte de mon irrésistibilité personnelle, et je pensai maintenant avoir saisi la nature de l’élément mystique agissant derrière l’hypnose. » Ce fut l’amorce de la découverte du transfert…

IV. Pourquoi Sigmund Freud ?

On a beaucoup insisté, sans doute à juste titre, sur deux types de considérations pour répondre à cette question. Il s’agit, d’une part, de la constellation familiale particulière dans laquelle il est né et a grandi, et d’autre part, du fait qu’il était juif.

Son père, Jacob Freud, était un honnête commerçant en tissus aux ressources modestes. Né en 1815, il s’était marié à 16 ans, et de ce mariage étaient nés deux fils, Emmanuel en 1832 et Philip en 1836. Veuf, Jacob se remaria, puis perdit cette seconde épouse. C’est d’un troisième mariage que naquit Sigmund en mai 1856. Sa mère, Amalia, avait alors 21 ans ; elle était donc beaucoup plus jeune (de vingt ans) que son mari, mais à peu près du même âge que ses deux beaux-fils (trois ans de moins qu’Emmanuel, un an de plus que Philip). D’où les questions que ne put manquer de se poser le petit Sigmund lorsqu’il en vint à comparer sa famille avec celles qu’il pouvait connaître dans la petite ville où ils vivaient (Freiberg, en Moravie ; la famille quitta cette ville pour venir vivre à Vienne lorsque l’enfant eut 3 ans et demi). Si Amalia était sa mère, Jacob faisait plutôt figure de grand-père ; mais alors n’était-ce pas Philip, ou bien Emmanuel, qui aurait dû être son mari ? Emmanuel, certes, avait une femme, Maria, et des enfants (neveux donc de Sigmund : John, né un ou deux ans avant lui, Pauline, née comme lui en 1856 et Berta qui naîtra en 1859). Pourquoi Philip ainsi qu’Emmanuel et les siens logeaient-ils de l’autre côté de la rue, et pourquoi n’était-ce pas l’un ou l’autre, plutôt que Jacob, qui couchait avec Amalia dans la chambre que lui, Siggie, partageait avec ses parents ? Que tout cela était donc compliqué… Il est plausible que cette structure familiale particulière ait d’emblée marqué l’enfant de présupposés peu orthodoxes sur les liens de parenté. Il était le premier-né d’une union qui devait durer longtemps et fut sans doute raisonnablement heureuse. Il était né coiffé, signe certain d’un grand destin selon l’opinion populaire. Il restera longtemps le seul garçon du couple. Un petit frère, Julius, né lorsque Sigmund avait environ 2 ans, ne vécut que six mois ; suivirent, de 1858 à 1866, cinq filles et enfin un garçon. En tant que premier-né et en tant que garçon si longtemps unique, il était et resta toujours l’enfant préféré de sa mère ; ce fut, affirmera-t-il, une assise essentielle de la confiance en soi qui devait le soutenir toute sa vie.

Le second aspect de cette histoire personnelle qu’il convient de souligner est que Freud était juif. Son grand-père paternel, Schlomo Freud, était rabbi (c’est-à-dire sage, savant, sans fonctions sacerdotales particulières). Son père, Jacob, était un esprit libéral, profondément attaché à la tradition juive mais sans sectarisme religieux. Sigmund lui-même, toute sa vie, s’affirmera juif – non croyant – et fier de l’être. Il dira que cette appartenance à une minorité était de nature à lui faire percevoir les choses sous un jour peu conformiste, et qu’en tout cas le courage qui lui avait été nécessaire pour affronter les vexations antisémites (en général mineures mais fréquentes dans l’Europe centrale de l’époque) l’avait soutenu dans son combat scientifique. Ce courage, dès l’enfance et l’adolescence, s’était au premier chef traduit par l’ardeur au travail et la soif de culture (il fut, au lycée, constamment premier dans la plupart des matières). Puisqu’il le fallait pour réussir dans la société de cette époque, il acquerrait une bonne culture classique (en témoignera plus tard l’abondance dans ses écrits des références à la littérature et à la mythologie gréco-romaines). Ceci certes n’est pas allé sans ambivalence, par ce que cela impliquait d’éloignement de la tradition juive et de « reniement du père ».

Cette ambivalence a probablement contribué à la façon dont il a vécu son aventure scientifique, en particulier lors de la « traversée du désert » dans les premières années du siècle. Il a parfois alors, en effet, la sensation que les résistances à la psychanalyse naissante s’alimentent d’un antisémitisme inavoué. Il n’avait peut-être pas tout à fait tort. Lorsque les nazis, à la fin de sa vie, brûlèrent ses livres, condamnèrent la psychanalyse et en interdirent la pratique, c’est en la taxant de « science juive ». Lui-même dut alors fuir l’Autriche et, à 82 ans, chercher refuge en Angleterre (quatre de ses sœurs, qui n’avaient pu s’échapper, moururent dans un camp d’internement). Lorsque se créera le premier cercle de fidèles, vers 1905, il déplorera qu’il ne soit composé que de juifs ; et l’une des raisons de l’importance qu’il accordera à Jung sera qu’il s’agissait du premier chrétien jouissant d’une bonne notoriété qui consentit à entrer dans le cercle.

On a évoqué par ailleurs, aux origines de la psychanalyse, le goût d’une certaine tradition juive pour l’exégèse du Texte et pour l’interprétation, dont Freud aurait hérité de son père, mais aussi de Hammerschlag, le maître aimé et respecté qui lui avait enseigné l’hébreu et l’avait initié à la lecture de la Bible. Ceci aurait été, a-t-on soutenu, une assise majeure de ce qui devait devenir l’herméneutique freudienne. L’influence est probable ; mais il est certain que Freud n’avait aucun goût pour des discussions talmudiques qui lui paraissaient stériles ; seule lui semblait utile la discussion portant sur des faits et alimentée par des faits.

Tout ceci mérite d’être noté si l’on veut comprendre le développement de la psychanalyse et son état présent. Propension à envisager le non-conforme, le choquant, à ne pas se laisser enfermer dans les idées reçues ; recherche, par l’interprétation, de sens seconds derrière les sens apparents ; sensation de faire œuvre révolutionnaire, refus de s’inscrire dans les normes et les règlements de l’État, de l’université, des corps constitués, tout ceci continue à marquer la psychanalyse et les attitudes des psychanalystes… comme, peut-être, sur un versant moins flatteur, le goût du cercle étroit, pour ne pas dire de la chapelle, l’attrait d’un certain secret, pour ne pas dire la propension à l’ésotérisme ; une attitude chez certains d’isolement pur et dur, fût-ce au prix de l’incompréhension et du « martyre », et jusqu’aux excès du conformisme dans l’anticonformisme…