Chapitre II. Fondation

I. Le passage par la neurologie

En 1883, Freud amorce une carrière de neurologue qu’il poursuivra pendant une quinzaine d’années. Vers 1890, il s’est acquis à Vienne une bonne réputation dans cette spécialité. Il y travaille dans deux directions complémentaires.

Dans la première, il s’agit d’un travail de laboratoire sur des questions d’anatomie du système nerveux central ; il examine avec patience des milliers de préparations microscopiques. Il est notable que, dès ses premiers travaux de neurologue, il parie sur la méthode développementale. Dans l’organisme achevé, en effet, le système nerveux présente – surtout au niveau de l’encéphale – une structure cellulaire et des connexions d’une effroyable complexité. La seule méthode possible, à l’époque, est de pratiquer un très grand nombre de coupes transversales très minces qu’on examine une à une au microscope ; en superposant le dessin de ces plans, on peut espérer se donner une image à trois dimensions des trajets des fibres nerveuses et de leurs connexions. Il y faut une énorme patience, mais aussi des méthodes de coloration fiables ; Freud y travailla et fit sur ces problèmes techniques des publications remarquées. Ceci mérite d’être rapporté, car il serait totalement erroné de voir en Freud un homme sans formation ni préoccupations scientifiques, uniquement intéressé par de vastes considérations sur le Verbe… Lorsqu’il commença à édifier ce qui allait devenir la « Métapsychologie », ce fut dans le même esprit : édifier un appareil conceptuel et théorique pour rendre compte de faits d’observation, mais cette fois au niveau du fonctionnement psychique.

Mais l’intérêt de cette période de l’histoire de Freud réside surtout ailleurs. Fleschig avait montré que, au cours du développement fœtal des mammifères, la myélinisation des fibres nerveuses survient à des moments différents selon les régions. D’où l’idée selon laquelle le temps joue comme révélateur des structures et que dès lors l’étude de l’ontogenèse (le développement individuel d’un organisme) devient un instrument précieux pour comprendre la structure et le fonctionnement de l’organisme adulte. C’est dans cette optique que Freud se mit à étudier des cerveaux de chatons, de chiots et – post mortem bien sûr – d’embryons humains et de bébés. Ce pari sur l’analyse ontogénétique, alors appliqué à des problèmes d’anatomie du système nerveux, deviendra constitutif de la psychanalyse lorsque Freud l’utilisera pour comprendre le fonctionnement psychique. Pour comprendre une structure complexe chez l’adulte, la méthode reine est d’en saisir les étapes successives de construction ; ce sera aussi, dans les mêmes termes, le pari de Piaget en ce qui concerne le fonctionnement cognitif.

Dans une seconde direction, Freud travaille en clinicien de la neurologie. Il acquiert dans ce domaine une grande compétence et parvient à des repérages sémiologiques précis qui lui permettent de poser des diagnostics dont l’exactitude se trouve à plusieurs reprises confirmée par l’examen anatomo-pathologique post mortem. Il fait autorité en matière de paralysies cérébrales infantiles ; il consacre son premier livre à l’aphasie, problème qui occupe alors le devant de la scène scientifique. En ce cas encore, son option évolutionniste est patente. Pour rendre compte de la variété des troubles aphasiques (c’est-à-dire des troubles du langage), on pariait alors généralement sur la mise en évidence de localisations cérébrales précises. Ceci paraît à Freud assez illusoire ; il critique cette option sans ménagements, ce qui lui vaudra quelque ressentiment de la part de son maître Meynert qui en était un tenant respecté. Ceci est l’un des premiers et plus notables exemples d’une position de franc-tireur, voire d’iconoclaste, qui de toute évidence plaisait assez à Freud, même si s’ensuivait l’amer plaisir du précurseur incompris… Plutôt donc que de rechercher l’explication par des localisations anatomiques, Freud se tourne, pour comprendre la diversité des aphasies, vers l’analyse fonctionnelle. Il utilise une hypothèse de Hughlings Jackson qui commençait à éveiller un vif intérêt parce qu’elle se situait dans la droite ligne de la pensée darwinienne. Selon cette hypothèse, dans les processus de dégradation qui peuvent affecter le système nerveux central (par dissociation sénile ou par atteinte anatomo-fonctionnelle diffuse), la destruction procède en ordre inverse de la construction : ce sont les structures (et par voie de conséquence les fonctions) les plus tard construites qui se dégradent les premières, les plus archaïques qui subsistent le plus longtemps. Ceci va de pair avec une conception de l’appareil nerveux comme un vaste système de structures hiérarchisées, les structures de niveau supérieur contrôlant, organisant, régulant, les structures de niveau inférieur ; cette hiérarchie est à la fois d’ordre fonctionnel et d’ordre temporel (par sa construction dans l’ontogenèse). Les structures de niveau supérieur, les plus complexes et les plus tardives, sont aussi les plus fragiles. Si elles sont atteintes, les structures de niveaux inférieurs se trouvent libérées, c’est-à-dire décoordonnées ; le processus de dégradation peut se poursuivre dans cet ordre régressif, à la façon d’un tricot qui se défaufile, mais aussi d’une maison qu’on démolit. Freud utilise ces hypothèses dans son ouvrage sur les aphasies. On les retrouvera dans l’édification de la psychanalyse.

II. Le passage à la psychiatrie

De la neurologie clinique à la psychiatrie, le passage était aisé. Il allait de soi, pour la plupart des spécialistes, que tout trouble psychique était à comprendre comme l’expression d’un trouble organique. Pour certains troubles, ceux qui constituaient l’objet privilégié de la neurologie, ce modèle fonctionnait bien. Il était bien plus hasardeux dans les cas de troubles psychiques sans corrélats neurologiques ; ceci tout particulièrement dans le cas des hystériques, aux troubles aussi divers que, en général, spectaculaires. On ne pouvait alors identifier aucun signe clair d’atteinte du système nerveux central. On pouvait bien évoquer vaguement une « inflammation des nerfs » (d’où les termes impropres de « névrose » ou, de façon plus populaire, de « maladies nerveuses » ou « maladies des nerfs », qui sont restés en usage bien après qu’on ait reconnu leur inadéquation ; Freud, pour sa part, insistera à partir de 1895-1896 sur le terme « psychonévrose ») ; mais cela ne paraissait pas très sérieux. Le repérage sémiologique lui-même était déroutant. En effet, dans les cas – fréquents à l’époque – d’anesthésies ou de paralysies partielles chez des hystériques, cela ne découlait en aucune façon du trajet des voies nerveuses de la sensation et de la motricité, ni de l’organisation des centres de réception et de commande. Du moins, cela ne correspondait pas à ce qu’en savaient les spécialistes ; en revanche, cela reflétait assez bien les conceptions anatomiques « naïves » des patients – ou plutôt des patientes, car l’hystérie était très généralement tenue pour un syndrome typiquement féminin. Le médecin, désarmé, considérait en général que tout cela n’était pas sérieux, et qu’au reste il n’y pouvait rien. Ce désintérêt pouvait se teinter de quelque dédain s’il soupçonnait l’hysté­rique de simuler ses troubles, plus ou moins consciemment, pour « se rendre intéressante ».

Un tel dédain, au demeurant, trouvait à s’alimenter dans la théorie de la dégénérescence très généralement acceptée par la psychiatrie de l’époque. Selon cette théorie, il existe des lignées familiales où, en quelques générations, ce qui fait la qualité de l’homme se dégrade. Cela commence par des troubles de la conduite mineurs, puis s’aggrave de père en fils, de mère en fille, pour aboutir à la folie, voire à l’idiotie. Cette théorie, qui a exercé une très forte emprise sur la psychiatrie de la fin du xixe siècle, et par extension sur toute la culture de cette époque, exprimait en fait toute une conception de l’homme et de la société : ce qui fait la dignité de l’homme et lui permet de s’élever dans la voie du progrès personnel et social, c’est son effort permanent pour s’élever au-dessus de l’animalité. La dégénérescence, dès lors, est conçue comme le symptôme et l’effet du relâchement de cet effort, et par là elle est châtiment autant que maladie ; ceci, en s’inscrivant dans l’organique, se transmet et s’aggrave de génération en génération à mesure de l’affaiblissement progressif des moyens de lutte. Les hystériques sont dès lors situées à un moment particulier de ce processus, où le relâchement reste discret mais suffit à expliquer la libération de phénomènes sensoriels et moteurs élémentaires (ceci en accord avec les idées de Hughlings Jackson), mais aussi des manifestations instinctuelles choquantes, et que seul peut excuser l’état de ces malheureuses (le caractère érotique de certaines « crises » produites en spectacle lors de démonstrations cliniques n’était que trop évident…).

Ainsi, à tout prendre, les hystériques étaient de pauvres filles qui se laissaient aller, sous le poids d’une hérédité fâcheuse. En langage plus savant, on était conduit à invoquer la faiblesse de la « tension psychique » (ce sera la théorie de Pierre Janet), des « états hypnoïdes » où l’état vigile se relâche comme dans le sommeil (théorie de Breuer, dont nous reparlerons plus loin), etc. L’hystérie, lorsqu’elle retenait l’attention du psychiatre, était conçue dans le cadre de ces idées sur la dégénérescence. C’était la position de Meynert et de Krafft-Ebing, les maîtres viennois de Freud en psychiatrie, et aussi celle du grand Charcot à Paris.

Freud, comme tout neurologue, rencontrait dans sa clientèle des cas d’hystérie ou classés comme tels en l’absence de signes neurologiques clairs ; à la différence de la plupart de ses confrères, cela l’intéressa. La souffrance, lui semblait-il, était authentique et demandait à être soulagée. Il voulut comprendre. L’amitié de Josef Breuer, dont il avait fait la connaissance chez Brücke en 1880, lui fut alors d’un grand secours. Breuer, de quatorze ans plus âgé que Freud, était alors un médecin de très bonne réputation à Vienne ; solide, pondéré, amical, de bon conseil, il fut pendant quinze ans le plus sûr soutien de Freud, qui de toute évidence avait grand besoin d’une image rassurante d’homme mûr ; quant à Breuer, il eut le grand mérite d’admettre l’exceptionnelle qualité de son jeune protégé, en dépit de ses hardiesses les plus choquantes.

Freud fut vivement intéressé par le récit que lui fit Breuer d’une cure qu’il avait conduite de décembre 1880 à juin 1882. Il s’agissait d’une jeune femme, Bertha Pappenheim, dont les symptômes indiquaient de toute évidence l’hystérie. Breuer s’était passionné pour ce cas, rendant jusqu’à deux longues visites chaque jour à sa patiente. Il s’instaura entre elle et lui une étroite collaboration, où la malade racontait à son médecin, au jour le jour, tout ce qui la préoccupait ; et Breuer, pour faciliter la parole, utilisait volontiers l’hypnose. Il y avait du mérite, car l’hypnose avait à cette époque fort mauvaise presse à Vienne (on suspectait le charlatanisme, les influences exercées à des fins douteuses, etc.). Or il advint, à plusieurs reprises, que le récit sous hypnose d’un incident oublié du passé (oublié à l’état vigile, mais qui pouvait alors resurgir) fût suivi de la disparition d’un symptôme ; ceci suggérait que l’incident en question était la cause directe du symptôme qui disparaissait lors de sa remémoration. Le procédé, d’un commun accord, fut généralisé à titre thérapeutique et qualifié par Bertha elle-même de « cure par la parole », de « ramonage de cheminée ».

Cependant, après coup, Breuer n’avait guère envie de réévoquer cette histoire, qui s’était fort mal terminée. Bertha était, de toute évidence, tombée amoureuse de lui. Il avait 40 ans, elle 23. Cela le mit fort mal à l’aise, et déplut vivement à Mme Breuer. Il décida donc d’interrompre le traitement. La nuit suivante, il fut appelé d’urgence au chevet de sa malade, en proie aux souffrances d’un accouchement imaginaire… Il la calma sous hypnose puis, bien décidé à en rester là, partit pour l’Italie avec sa femme… Freud, avec une remarquable ténacité, s’attacha à réexplorer ce cas avec Breuer pour tenter de comprendre ce qui s’était passé. Il fit lui-même des essais sur un certain nombre de cas d’hystérie pour vérifier l’efficacité de cette « cure par la parole » conduite sous hypnose.

Or, il y avait en Europe un lieu où l’usage médical de l’hypnose, ailleurs tenu en suspicion, était au contraire prôné : c’était à Paris, à La Salpêtrière, la consultation de Charcot, dont la réputation était considérable. Freud obtint une bourse – il était encore fort pauvre – pour aller y faire un stage.

Le voici donc à Paris, à la mi-octobre 1885. Il est émerveillé, fasciné par Charcot. Comme tout le monde, comme Freud lui-même à ce moment, Charcot pense que l’hystérie est un trouble à base organique, plus précisément constitutionnelle, et à comprendre dans le cadre de la théorie de la dégénérescence. Mais c’est un magicien qui sous hypnose fait apparaître et disparaître, à volonté, chez un certain nombre d’hystériques qu’il a coutume de présenter à son public, les symptômes les plus spectaculaires. C’est, pour Charcot, sans réelle valeur thérapeutique, car la base constitutionnelle qui livre ainsi la malade à la suggestion hypnotique n’est pas modifiable ; mais cela démontre qu’il s’agit de phénomènes psychiques, accessibles à l’expérimentation. Freud est enthousiasmé. Mais, obscur étudiant étranger, il est perdu dans la foule des auditeurs de ces démonstrations. Comment approcher personnellement le Maître, grand professeur et grand médecin mondain ? Avec l’audace des timides, il lui écrit pour lui proposer de traduire ses œuvres en allemand. Charcot le reçoit aimablement et lui donne son accord ; il ne prête aucune attention à ce que Freud lui dit de la « cure par la parole » mais il l’invite deux fois à dîner…

Freud revient à Vienne à la fin de février 1886, tout plein de sa découverte. Il tente de la faire partager à ses confrères dans le cadre de réunions médicales, mais il ne rencontre que le scepticisme. Sans doute parce qu’il apporte là des idées et des faits trop contraires aux idées reçues ; mais aussi sans doute parce qu’il prétend, avec une certaine naïveté, lui, jeune enthousiaste de 30 ans, en remontrer à de respectables confrères pleins d’âge et d’expérience ; il ne leur déplaît pas, peut-être, de rabattre quelque peu le caquet de ce blanc-bec… Freud en conçoit un grand dépit ; il en parlera encore avec amertume bien plus tard (dans Ma vie et la psychanalyse en 1924).

N’empêche, il a trouvé dans ce voyage à Paris une puissante incitation à poursuivre son effort de compréhension des phénomènes psychiques en cause dans l’hystérie (et cet élan se confirmera lors d’un second voyage en France, en 1889, mais cette fois chez Bernheim, à Nancy). Il pousse sa collaboration avec Breuer et en obtient la rédaction d’un ouvrage en cosignature, qui paraîtra en 1895, sous le titre Études sur l’hystérie. C’est l’aube de la psychanalyse. Breuer y rédige un chapitre théorique et y rapporte la cure de Bertha, rebaptisée Anna O. ; Freud ajoute plusieurs observations cliniques tirées de sa propre pratique et des considérations d’ordre thérapeutique. Deux notions importantes sont alors évoquées, celle d’abréaction (c’est plutôt Breuer) et celle de catharsis (c’est plutôt Freud). La première met l’accent sur la « force » (l’abréaction, c’est la liquidation, au cours de la cure, de tensions fâcheusement accumulées et bloquées, productrices de symptômes), la seconde sur le « sens » (catharsis est un mot grec qu’on peut traduire par « purification », « délivrance », qu’utilisait Aristote pour décrire l’effet produit par la tragédie sur le spectateur).

La publication des Études sur l’hystérie marqua la fin de la collaboration de Breuer et de Freud. Elle n’avait été possible que sur l’insistance du second, et le premier n’admettait qu’avec réticence les idées de son jeune ami sur l’étiologie sexuelle de l’hystérie ; qu’il y eût du sexuel là-dedans, sans doute, mais pas dans tous les cas et pas à ce point ! Mais, de façon moins apparente, le désaccord portait sur une option plus fondamentale. Breuer avait développé une théorie à laquelle Freud n’avait adhéré qu’en un premier temps. Selon cette théorie, l’origine des troubles réside dans la propension des hystériques aux « états hypnoïdes », sortes de rêveries diurnes profondes, proches du sommeil et du rêve, où peuvent surgir des représentations et des affects qui, ainsi fixés, exerceront ensuite leurs effets pathogènes. Breuer, qui pratiquait l’hypnose, voyait ces états comme réalisant une sorte d’autohypnose spontanée, en elle-même fort anormale, anomalie qui signait le caractère pathologique de ces cas. Il s’inscrivait par là dans la ligne de pensée qui concevait les hystériques comme des personnes « qui se laissent aller » à l’affaiblissement de la vie psychique. Freud éprouva une réticence croissante vis-à-vis de cette conception. Selon lui, il s’agissait non pas d’un trouble en hypo, mais bien d’un trouble en hyper. Une « idée » – en fait un désir – se présente à la conscience du sujet, d’ordinaire cristallisée autour d’un événement sexuel prématuré de l’enfance. Elle est reçue comme inacceptable par la conscience morale du sujet, qui la rejette avec horreur, et la combat avec énergie ; il y a mobilisation des défenses et rejet dans l’inconscient. Mais le désir n’est pas supprimé : de là, il exercera ses effets pathogènes en « ressortant » sous forme de symptômes (ce que Freud appellera plus tard des « rejetons de l’inconscient ») : ces symptômes sont en fait, par là même, des satisfactions du désir, possibles parce que transposées, travesties, méconnaissables pour le sujet lui-même dont la conscience est ainsi trompée. L’effet du passé – l’événement traumatique originel – est donc majeur : Freud propose à cette occasion la formule restée célèbre selon laquelle « les hystériques souffrent de réminiscences ».

Telle est, pour l’essentiel, la théorie de Freud, celle qui fondera véritablement la psychanalyse, et qui apparaît dans les Études sur l’hystérie et plusieurs articles de la même période (1893-1896). Le cœur en est la théorie du refoulement, conçu comme mécanisme actif, dans le cadre d’une lutte intrapsychique ; ceci est tout à fait à l’opposé de l’idée d’une soumission passive à une dégradation de la vie psychique, telle que la concevait Breuer.

Il convient de noter à ce propos que le terme de « refoulement » (Verdrängung) n’était pas tout à fait nouveau, non plus que les idées d’« états de conscience », d’« inconscience », etc. familières aux pratiquants de l’hypnose. En fait, Freud avait appris le terme… au lycée, en 1872, dans le Manuel de philosophie d’un certain Lindner, adepte de la psychologie de Herbart. Ce Herbart avait publié en 1824 une Psychologie scientifique où se trouvait en effet exposée la théorie selon laquelle une idée déplaisante peut être refoulée, chassée de la conscience (en passant au-dessous du « seuil de conscience ») et cependant y faire retour sous d’autres formes. Ceci cependant était purement spéculatif ; faute d’être étayée par des faits, c’était une ingénieuse théorie psychologique parmi bien d’autres. Si Freud, reprenant certaines de ces idées, d’ailleurs bien connues de ses contemporains, a créé la psychanalyse, c’est parce qu’il leur a donné une base factuelle ; il les a appliquées pour rendre compte des phénomènes mis en évidence par la clinique des névroses d’abord, par son autoanalyse ensuite.

III. Fliess et l’interprétation des rêves

En 1895-1896, l’essentiel de la théorie psychanalytique est en place dans l’esprit de Freud : en témoignent ses publications du moment, mais aussi sa correspondance. Certes, aujourd’hui, les formulations apparaissent assez rudimentaires, bien des concepts restent flous et articulés de façon trop vague ; Freud passera le reste de sa vie, d’abord seul, puis avec des amis et collaborateurs en nombre croissant, à développer, préciser, coordonner cet édifice.

Un dernier sursaut du neurologue en lui le pousse à rédiger dans la fièvre, au cours de l’été 1895, un gros travail qu’il intitule Esquisse d’une psychologie scientifique. Il s’efforce d’y décrire l’ensemble du fonctionnement psychique tel qu’il le conçoit à l’époque en termes purement neurophysiologiques – une neurophysiologie d’ailleurs largement imaginaire du fait de la pauvreté des connaissances alors acquises en ce domaine.

Il dut sentir le caractère artificiel de cette construction, car il oublia ensuite ce texte qui ne fut publié qu’après sa mort (sous le titre Naissance de la psychanalyse, en même temps qu’une partie de ses lettres à Fliess). On retrouvera cependant l’essentiel de cette théorie, mais débarrassée de son placage neurophysiologique, dans L’Interprétation des rêves (1900), le deuxième grand texte fondateur après les Études sur l’hystérie. Il y faudra un long détour qui empruntera deux voies parallèles : les discussions théoriques avec Fliess et l’autoanalyse.

Wilhelm Fliess était un otorhinolaryngologiste berlinois, né en 1858 et qui donc avait à peu près le même âge que Freud. Il se développa entre ces deux quadragénaires une relation passionnée d’adolescents qui dura quelques années. Fliess venait à point nommé remplacer le sage et prudent Breuer ; Freud trouvait enfin en lui, pensait-il, un interlocuteur à sa mesure. Ce fut, semble-t-il, une relation narcissique en miroir où chacun s’admira dans les yeux de l’autre tant que l’autre accepta de jouer le rôle d’auditeur complaisant ; en fait un double monologue, poursuivi lors de rencontres périodiques (l’un habitait Vienne, l’autre Berlin), et, fort heureusement pour nous, par la médiation d’une abondante correspondance dont nous sont restées les lettres de Freud. Tous deux développaient une théorie révolutionnaire qui se heurtait au scepticisme du monde scientifique. A posteriori, la différence est cependant évidente : si la construction de Freud allait devenir la psychanalyse, il ne reste rien de celle de Fliess. On s’étonne aujourd’hui de l’aveuglement de Freud. En fait, il trouvait là un soutien narcissique et une bonne occasion de préciser ses idées. Lorsque Fliess eut suffisamment joué ce rôle, il disparut.

L’autre voie suivie par Freud est plus originale, et plus essentielle, car il s’y remit profondément en cause. C’est celle de l’autoanalyse. Si les symptômes hystériques s’expliquent par le retour du refoulé, c’est-à-dire si au refoulement qui rejette dans l’inconscient des représentations et des désirs interdits succède une phase où tout cela réapparaît sous forme déguisée, n’en irait-il pas de même chez tout un chacun ? Les lapsus, les actes manqués, les oublis, les rêves, toutes ces manifestations d’ordinaire tenues pour peu significatives ne pourraient-elles être, elles aussi, considérées comme des rejetons du refoulé ? Freud, pendant trois ou quatre ans, va systématiquement noter et analyser ses propres rêves avec un postulat simple mais exigeant : tout a un sens qu’il faut découvrir. La méthode utilisée est celle de l’association libre : considérer un détail du rêve puis laisser aller l’esprit, accueillir ce qui vient, si incongru, inapproprié, choquant que cela puisse sembler et parvenir ainsi jusqu’au cœur du rêve : le désir inavouable dont il était l’expression et la transfiguration. Alors, au fond du dédale, apparaît le désir le plus secret et le plus inavouable : c’est le mouvement de désir sexuel qui porta autrefois le petit garçon vers la mère, le père n’étant qu’un fâcheux, un rival à éliminer. C’est ce que Sophocle avait mis en scène dans Œdipe roi. Ainsi naquit le fameux « complexe d’Œdipe »… L’ensemble de ce travail d’autoanalyse fut présenté par Freud dans un gros ouvrage qu’il intitula L’Interprétation des rêves, publié en 1900 (en fait novembre 1899, mais l’éditeur ne put résister à l’attrait d’une date qui évoquait l’aube d’un siècle nouveau).

Parallèlement, Freud développe sa clientèle. Ses intérêts étant connus, on lui adresse des cas dont on ne sait guère que faire ailleurs : des hystériques, des cas de névrose obsessionnelle, de phobie, de « neurasthénie », etc. Il les traite sous hypnose, selon la méthode mise au point avec Breuer. Cependant, cette méthode le déçoit. L’effet curatif de la mise à jour de souvenirs oubliés n’est pas aussi définitif qu’il avait voulu le croire ; de plus, la pratique de l’hypnose est épuisante : éradiqué ici, le symptôme repousse ailleurs, il faut sans cesse se battre pour vaincre les résistances du patient au prix de suggestions massives et d’une affirmation d’autorité incessante. Tout se passe comme si la passivité du patient rejetait tout l’effort sur un thérapeute mis au défi. Et Freud découvre qu’il est probablement plus rentable de ne pas hypnotiser le patient : on l’allonge, comme pour l’hypnose, mais on lui demande simplement de se détendre et de laisser aller son esprit, de dire tout ce qui se présente, sans aucune censure ; on recherchera avec lui ce que cela peut signifier. C’est ce qu’il fait lui-même pour interpréter ses propres rêves, et il a pu constater la fécondité de cette méthode. Ainsi en effet, le patient devient actif, responsable de sa propre cure, avec l’aide du thérapeute qui lui offre, aux moments opportuns, l’interprétation. C’est de cette technique de libre association qu’est véritablement née la pratique psychanalytique. Au début, Freud s’installe dans un fauteuil à côté du patient ; il dira plus tard que, supportant mal d’être ainsi regardé toute la journée, il prit le parti de s’installer derrière… Ce qu’on appellera plus tard le « cadre » de la cure était ainsi mis en place.