Chapitre III. L’essor du mouvement psychanalytique

I. Les premiers disciples

« Pendant plus d’une décennie après ma séparation d’avec Breuer, je n’eus pas un seul disciple. Je restai absolument isolé. À Vienne on m’évitait, l’étranger m’ignorait… » Freud écrit cela en 1924, dans Ma vie et la psychanalyse. La séparation avec Breuer s’étant produite en 1895, ce « splendide isolement » (terme qu’il employa lui-même) aurait donc duré au moins jusqu’en 1905. Ce n’est pas tout à fait exact. Certes, les Études sur l’hystérie avaient été assez fraîchement accueillies par le monde médical, en dépit du prestige de Breuer, et le livre se vendit mal ; quant à L’Interprétation des rêves, ce fut pire encore. Il fallut huit ans pour écouler un tirage pourtant bien modeste (600 exemplaires) ; pour deux ou trois critiques favorables ou réservées, plusieurs comptes rendus hostiles ou méprisants parurent dans la presse médicale selon lesquels il s’agissait d’un tissu de billevesées, fondées sur des données purement personnelles exposées sans pudeur. L’accueil n’était certainement pas à la hauteur des espérances de Freud, il en fut blessé. Il y eut là, indiscutablement, une période pénible, qui succédait immédiatement à la rupture avec Fliess. Certes, son œuvre ne rencontrait guère de compréhension et de soutien en 1901-1902. Il continuait cependant à fréquenter des réunions médicales (contrairement à ce qu’il affirmera plus tard) et à donner un enseignement à la faculté de médecine ; il sera nommé en 1902 Privat Dozent, titre envié qui garantissait une bonne clientèle dans la bourgeoisie et l’aristocratie, et ceci grâce au soutien de personnages éminents (dont ses anciens maîtres Krafft-Ebing et Nothnagel). Il avait de nombreux amis médecins qui lui adressaient des clients. Et dès 1902 viennent les premiers disciples (Kahane, Reitler, Stekel, Adler, etc.) qui, intéressés par ses publications ou son enseignement à la faculté, sollicitent une information plus personnelle. À partir de l’automne 1902, il les réunit chez lui tous les mercredis soirs ; c’est de cette informelle « Société psychologique du Mercredi » que naîtra, en 1908, la Société psychanalytique de Vienne.

Il apparaît donc que Freud a été porté à majorer, rétrospectivement, ce qu’il dit un quart de siècle plus tard de son « splendide isolement ». Sans doute parce que lui en est restée une impression pénible ; mais aussi sans doute parce qu’il trouvait un certain charme à cette position de héros incompris et de rebelle qui finit par s’imposer, à cette image quelque peu mythique d’une « traversée du désert », à l’instar d’un Moïse auquel il lui plaisait assez de s’identifier et auquel il consacrera un livre à la fin de sa vie (Moïse et le monothéisme, 1934). En fait, en quelques années, les recrues affluent : simples curieux désireux de s’informer, médecins qui recherchent là l’occasion d’enrichir leur pratique médicale, mais aussi, parfois, qui souhaitent mettre en œuvre les idées et la méthode thérapeutique de Freud. On peut ici citer quelques noms parmi ceux qu’a retenus l’histoire de la psychanalyse : en 1903 Max Graf (le père d’un enfant qui restera connu dans cette histoire comme le « petit Hans ») et Paul Federn ; en 1906 Otto Rank, Isidor Sadger ; en 1907 Franz Wittels, Max Eitingon, Carl C. Jung, Karl Abraham ; en 1908 Sándor Ferenczi, A. A. Brill, Ernest Jones ; en 1909 Victor Tausk, Ludwig Jekels… Il y a là surtout des Viennois, mais aussi des Allemands (Abraham), des Suisses (Jung), des Hongrois (Ferenczi), des Britanniques (Jones), des Américains même, en particulier, des psychiatres en stage chez Bleuler, en Suisse, et qui viennent le voir à Vienne.

Freud découvre progressivement qu’il est plus connu à l’étranger qu’il ne le pensait, notamment aux États-Unis. Des comptes rendus de ses travaux ont été publiés, dès 1893, dans des revues de langue anglaise. Morton Prince, de Boston, lui demande en 1905 un article pour une revue qu’il dirige. Putnam, de Harvard, publie en 1906 un long article entièrement consacré à la psychanalyse ; un autre Américain, Brill, demande en 1908 à Freud la permission – qu’il accorde – de traduire ses œuvres en anglais. Ernest Jones, la même année, va s’installer au Canada, d’où pendant des années il sera un propagandiste actif de la psychanalyse dans toute l’Amérique du Nord. Tout ceci va déboucher sur une invitation lancée par Stanley Hall, président de l’université Clark (dans le Massachusetts) : Freud et Jung sont invités à donner des conférences sur la psychanalyse dans le cadre de festivités organisées pour le 20e anniversaire de cette université. Freud, Jung et Ferenczi font le voyage en septembre 1909. Freud vit cela comme la consécration tant attendue. Ses conférences sont suivies avec attention ; elles seront ensuite publiées sous le titre Cinq conférences sur la psychanalyse ; leur talent didactique est remarquable.

Des adeptes apparaissent en Allemagne (notamment grâce à Karl Abraham), en Suisse où le grand Bleuler prête une oreille attentive, en Russie, en Italie, aux Pays-Bas, et jusqu’en Inde et en Australie… La France reste à l’écart, une France soucieuse de rationalisme, de clarté, de « bon goût », et à qui tout cela apparaît comme des considérations fumeuses, empreintes tout à la fois de lourdeur germanique et de grivoiserie viennoise… Le terrain est d’ailleurs fortement occupé par Pierre Janet, lequel proclame que les quelques bonnes idées qu’on peut trouver dans la psychanalyse sont siennes et qu’il a priorité. Il faudra attendre les années 1920 pour que la France commence à s’intéresser à la psychanalyse. Freud en est déçu : il n’a pas oublié ses séjours chez Charcot et chez Bernheim.

Il a cependant bien d’autres soucis. La plupart de ces recrues, surtout parmi les fidèles de Vienne, sont des Juifs. Cela ne surprend pas Freud, et au fond n’est pas pour lui déplaire ; il y a, pense-t-il, dans la tradition et la culture juives quelque chose qui favorise l’apparition d’esprits à la fois inquiets et curieux plus que d’autres libérés des préjugés et enclins à « passer dans l’opposition ». Il est donc compréhensible que la psychanalyse les attire. Cependant, Freud est inquiet. Il craint que, dans le climat d’antisémitisme larvé qui sévit en Autriche (et plus vivement dans d’autres pays), la psychanalyse ne soit rejetée comme « science juive ». C’est pourquoi lorsque des signes d’intérêt viennent de Suisse et plus précisément de la clinique du Burghölzli, que dirige le grand psychiatre Bleuler, Freud dresse l’oreille. En dépit des avances de Freud, Bleuler lui-même ne dépassera pas le stade d’un intérêt poli. Mais l’un de ses assistants, Carl C. Jung, séduit Freud et est séduit par lui. À des années de distance, quelque chose de la relation avec Fliess se répète… sauf que maintenant Freud, de loin le plus âgé, est Herr Professor et de cette position en vient à appeler Jung « mon cher fils ». Vers 1910, il en fera son héritier scientifique. Jung en effet apparaît précieux : brillant, intelligent, cultivé, actif, bon clinicien, il s’affirme totalement dévoué à la cause ; et il est chrétien… Cela cependant se terminera mal.

II. Le développement des institutions

La « Société psychologique du Mercredi » était un groupe amical de 10 à 15 personnes que Freud reçut chez lui chaque mercredi soir à partir de l’automne 1902. Ce groupe deviendra en 1908 la Société psychanalytique de Vienne qui existe toujours. En quelques années se créent toute une série de sociétés nationales de psychanalyse : à Zurich (1907), à l’initiative de Jung, à Berlin (1908) sur celle d’Abraham, à New York (1911) grâce à Brill, tandis que Jones (1911 également) crée la Société américaine de psychanalyse, destinée à coordonner les sociétés locales des États-Unis ; en 1913, Ferenczi crée une Société hongroise à Budapest et Jones une Société britannique à Londres.

Le cours de ces créations sera interrompu par la guerre. Mais en avril 1908 est survenu un événement historique, à savoir le premier Congrès international de psychanalyse. Il eut lieu à Salzbourg et réunit 42 participants venus de six pays. Freud y présenta un cas clinique, dont il parla cinq heures d’affilée ; c’était le cas ensuite publié sous le titre de « L’Homme aux rats » (in Cinq psychanalyses). À cette première réunion internationale succédèrent les congrès de Nuremberg (avril 1910), de Weimar (septembre 1911) et de Munich (septembre 1913) ; un Ve congrès prévu à Dresde en septembre 1914 dut être annulé du fait du déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Le congrès de 1910 présente une importance toute particulière, car c’est à l’occasion de cette réunion que fut créée l’Association psychanalytique internationale (API), chargée de coordonner les sociétés nationales et de veiller au bon développement du mouvement psychanalytique dans le monde. Sur les instances de Freud, deux Suisses en furent nommés président (Jung) et secrétaire général (Riklin) ; étant donné, dit-il, l’hostilité que rencontrait le mouvement à Vienne, cela devrait assurer à la psychanalyse une large audience internationale. Les Viennois présents au congrès, cependant, renâclèrent, et il fallut toute l’autorité de Freud pour imposer cette solution. C’était le début de dissensions internes qui allaient s’aggraver progressivement. Quoi qu’il en soit, l’API va jouer un rôle essentiel dans le développement du mouvement psychanalytique, dont elle reste aujourd’hui la pièce centrale.

Au début, le mouvement était fort accueillant et admettait volontiers en son sein des sympathisants, même s’ils ne pratiquaient pas la psychanalyse. Certains y recherchaient l’élargissement de leur culture ; ils rejoignaient le mouvement parce qu’ils étaient séduits par une nouvelle vision de l’homme et songeaient à en tirer parti dans leur champ d’action. C’était, par exemple, le cas de Pfister, un pasteur suisse dont Freud admirait la rectitude, l’humanité et la largeur de vues, et qui admirait Freud (à qui il décerna ce qu’il considérait comme l’éloge suprême en le qualifiant de « vrai chrétien »). Pfister, avec persévérance, s’efforça de réformer les principes et les méthodes d’éducation des enfants en tenant compte des principes de la psychanalyse qu’il tenait pour tout à la fois libératrice et de nature à promouvoir ce qu’il y a de plus noble en l’homme. Cela lui valut quelques ennuis avec sa hiérarchie, mais il tint bon… D’autres, médecins, voyaient là l’occasion d’améliorer leur pratique médicale sans pour autant utiliser la méthode thérapeutique de Freud. D’autres enfin s’y essayaient. La plupart de ces derniers étaient médecins, mais non tous ; c’était le cas par exemple d’Otto Rank, dont Freud appréciait l’inlassable dévouement. Le fait même qu’il y eût des non-médecins dans le premier noyau de ses fidèles, ajouté au fait que lui-même n’avait jamais beaucoup apprécié la médecine, contribua sans doute à sa position vis-à-vis de la « psychanalyse laïque » (c’est-à-dire pratiquée par des non-médecins), à laquelle il fut toujours favorable (il l’affirmera vigoureusement dans un texte de 1926 intitulé Psychanalyse et Médecine).

Au début, aucune formation particulière n’était prévue. Il suffisait de lire les écrits de Freud, si possible d’en discuter avec lui, et d’appliquer honnêtement sa méthode pour s’en faire une opinion et en tirer une pratique personnelle. On admit vite, cependant, qu’un certain travail sur soi-même était indispensable, analogue à celui de Freud au cours de son autoanalyse. Cela prit tout naturellement la forme d’analyses de rêves, de lapsus, d’actes manqués, de particularités comportementales, au cours de discussions informelles avec Freud (souvent au cours de promenades où la vivacité de sa démarche essoufflait son interlocuteur…). L’analyse était volontiers supposée réciproque : ainsi Freud, Jung et Ferenczi s’y adonnèrent au cours de leur traversée de l’Atlantique, en 1909. Il paraît clair aujourd’hui que cela prenait parfois l’allure d’un « jeu de la vérité » propre à susciter les blessures et les tensions autant qu’à les résoudre, et que ce ne fut pas étranger à la montée des conflits au sein du mouvement psychanalytique. Il faudra longtemps cependant pour que soit instituée la règle qui s’impose aujourd’hui, selon laquelle la première étape de la formation – étape nécessaire, mais non suffisante – est une analyse personnelle conduite selon les mêmes règles que toute autre.

L’API, dès sa création en 1910, se proposait encore deux autres objectifs : veiller au respect des règles techniques et de la déontologie (les risques de dérapage étaient notables en cette première période d’enthousiasme et de large recrutement sans formation précise) ; et veiller à la cohérence de la doctrine. Entre 1900 et 1914, en effet, celle-ci se développe rapidement, grâce aux travaux de Freud, mais aussi grâce aux apports croissants de ses disciples.

III. Le développement des idées

Au cours de cette période, Freud publie beaucoup. La parution, en 1900, de L’Interprétation des rêves a constitué un événement essentiel. En ses deux derniers chapitres, cet ouvrage formule une théorie générale, remarquablement construite, du fonctionnement psychique ; l’essentiel de la psychanalyse est déjà là. Freud y a utilisé le rêve comme matériau privilégié pour sa démonstration, mais d’autres matériaux sont utilisables : les oublis, les lapsus, les actes manqués, sur lesquels il reprend cette démonstration dans La Psychopathologie de la vie quotidienne (1901). Il analyse de même l’humour et les mots d’esprit (Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient, 1905). L’analyse de toutes ces manifestations de l’inconscient fonde et étaye la découverte ; mais aussi, du fait même qu’il s’agit de faits observables chez chacun et par chacun, elle se prête remarquablement à l’exposé didactique lorsqu’il faut convaincre les sceptiques. C’était un art auquel Freud excellait, tous les témoins l’attestent ; on peut en trouver de bons exemples dans la série de leçons publiée sous le titre Introduction à la psychanalyse en 1916-1917, et qui constitue un bon texte d’initiation. On retrouve ce talent didactique dans des conférences, fictives mais rédigées en style parlé, publiées en 1933 sous le titre Nouvelles conférences sur la psychanalyse.

La psychanalyse est une psychologie ; mais, née de la psychopathologie, elle doit y retourner et y trouver ses points d’application thérapeutique. Freud s’attache donc, dans toute une série d’articles, à l’analyse de diverses structures psychopathologiques : l’hystérie, la névrose obsessionnelle, les phobies et, quelque temps après, la paranoïa (en particulier sous l’influence de Jung, qui s’intéressait aux psychoses). À la faveur de ces études, la théorie s’affine et se précise. Une publication importante à cet égard est celle des Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905) : elle soulève de vives protestations parce que, pour la première fois, Freud y affirme sans ambages l’existence d’une sexualité infantile (dont, rapprochement qui choque, il fait dériver par distorsion évolutive les perversions sexuelles de l’adulte). Il récidivera cependant un peu plus tard avec des considérations sur Les Théories sexuelles infantiles (1908). Ce fut là le grand apport théorique de cette période, avec la mise en évidence de l’importance du fantasme dans la vie psychique (Les Fantasmes hystériques et leur relation avec la bisexualité, 1908).

Freud, par ailleurs, étaye sa démonstration par des présentations cliniques qu’il discute de façon très détaillée. La première est le « cas Dora », publié sous le titre Fragment d’une analyse d’hystérie, en 1905. Un deuxième cas concerne l’analyse d’une phobie apparue transitoirement chez un petit garçon de 5 ans, le petit Hans (1909). Une troisième observation concerne un cas de névrose obsessionnelle, celui de l’« Homme aux rats » (1909). En 1911, Freud publie une étude clinique d’un tout autre type, concernant un cas de paranoïa. Il ne s’agit pas alors en effet d’une cure conduite par Freud, mais de la discussion, dans l’optique psychanalytique, d’un document autobiographique publié par un malade, Daniel Paul Schreber (Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa. Le Président Schreber, 1911). Un cinquième cas enfin sera celui de l’« Homme aux loups », utilisé par Freud pour donner une démonstration qu’il se proposait depuis longtemps : celle du rôle pathogène, sous certaines conditions, de la perception précoce par l’enfant des rapports sexuels entre ses parents, ce qu’on a pris depuis l’habitude d’appeler la « scène primitive » (Extrait de l’histoire d’une névrose infantile. L’Homme aux loups ; le texte fut rédigé pendant l’automne de 1914, mais la publication, différée par la guerre, ne survint qu’en 1918). Ce sont ces textes qui ont été ensuite rassemblés en volume sous le titre Cinq psychanalyses.

Une bonne clinique ne peut se concevoir si ne sont discutées et précisées les règles de la cure. Freud publie sur ces problèmes une série d’articles en 1911-1913, articles qui seront ensuite réunis en français sous le titre De la technique psychanalytique.

Mais ses intérêts vont bien au-delà de la cure. Il lui paraît intéressant, et légitime, d’utiliser les ressources de la science nouvelle pour mieux comprendre les ressorts de la création dans la production des œuvres d’art et la structure de l’œuvre achevée. Dans cette perspective, il analyse longuement une nouvelle de l’écrivain danois Jensen, où l’on voit un jeune homme, sous l’empire d’une passion amoureuse qu’il méconnaît, flotter entre le délire et le rêve éveillé (Délires et rêves dans la Gradiva de Jensen, 1907). De façon générale, La Création littéraire et le rêve éveillé (1908) lui semblent parents (et ceci suscitera après la guerre l’intérêt des surréalistes, notamment d’André Breton).

Avec la littérature, la peinture et la sculpture sont les formes d’art qui intéressent le plus Freud. La première lui inspire une étude sur Léonard de Vinci, et plus précisément sur l’une de ses œuvres, un tableau actuellement au Louvre, qui représente la Vierge, l’Enfant et sainte Anne (Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, 1910). Quant à la seconde, il fut fasciné par une statue de Michel Ange, un Moïse assis qui tient sur ses genoux les Tables de la Loi, et qu’on peut voir à Rome en l’église Saint-Pierre-aux-Liens ; il en résulta l’un de ses textes les plus remarquables parmi ses Essais de psychanalyse appliquée (c’est le titre sous lequel ont été réunis plusieurs de ces travaux).

À partir de 1905-1906, plusieurs recrues publient également. Ainsi, Jones s’attache, par la publication de plusieurs grands articles, à faire connaître la pensée du maître au public de langue anglaise : il y traite de la théorie des rêves, de la psychopathologie de la vie quotidienne, etc. ; mais il publie aussi des travaux plus personnels : en particulier, une étude psychanalytique de Hamlet considéré comme illustration typique du drame œdipien et un travail sur la théorie du symbolisme. Karl Abraham, pour sa part, publie plusieurs articles sur l’hystérie, la démence précoce, la psychose maniaco-dépressive. Trois grandes études le situent d’emblée comme créateur à part entière de la psychanalyse : une vaste réflexion sur le thème « Rêve et mythe », où il analyse les légendes de Prométhée, Moïse, Samson, etc. ; un essai sur le peintre contemporain Giovanni Segantini ; et une étude sur le pharaon Amenhotep IV qui, vers 1500 avant Jésus-Christ, tenta d’introduire le monothéisme en Égypte. Quant à Ferenczi, il s’avère d’une exceptionnelle fécondité : entre 1908 et 1914, il ne publie pas moins de 60 articles ! Beaucoup sont des notes cliniques ou des considérations sur la technique ; mais plusieurs de ces textes traitent de points fondamentaux (en particulier sur le concept d’« introjection », qu’il introduit dans la théorie et que reprendra Freud, et sur le développement du « sens de la réalité » chez l’enfant).

IV. Le temps des crises

Ainsi, au cours de la période 1900-1914, le mouvement psychanalytique prend son essor. Il suscite un intérêt croissant, la théorie progresse, des analystes se forment, les institutions se mettent en place. Il ne faut pas en conclure que tout cela fut facile. Dans le monde médical, la psychanalyse est alors en butte à des attaques d’une extrême violence (dont Jones, 1961, chap. iv, donne un tableau impressionnant) : la psychanalyse, dit-on, est un tissu de sottises, une consternante régression vers la plus sombre irrationalité du Moyen Âge ; et l’on démontre par raison raisonnante que rien de ce que dit Freud ne peut exister. Si donc il le dit, s’il énonce cet « amas de cochonneries », c’est parce que cela se produit à Vienne, ville bien connue pour la légèreté de ses mœurs ; et d’ailleurs Freud prouve par là même qu’il n’est qu’un méprisable libertin. On affirme dans des congrès médicaux (surtout en Allemagne, où les critiques atteignent une brutalité et une sottise qui peinent Freud) que contre tout cela le psychiatre se doit de protéger ses malades. Au-delà, il importe de protéger la société elle-même que Freud et les siens invitent à basculer dans la plus basse pornographie. Lors de l’un de ces congrès (à Hambourg, en 1910), un certain Weygandt, citant les théories freudiennes, s’écria : « Un pareil sujet ne mérite pas d’être discuté dans une assemblée scientifique ; c’est à la police de s’en occuper ! »

Dans ce climat, Freud s’efforçait de rester serein ; mais ses jeunes disciples étaient en butte à de dures attaques personnelles ; quelques-uns perdirent leur emploi et durent s’expatrier. Leur communauté se soudait dans l’admiration de Freud, dans l’enthousiasme de la découverte, dans une foi qui s’en trouvait exacerbée ; le mouvement se vivait comme révolutionnaire, et sans doute l’était-il.

Mais – peut-être comme dans tout mouvement révolutionnaire – la passion favorisa le développement de tensions internes qui allèrent s’aggravant. En outre, et ceci est plus spécifique, l’excitation créée dans ce milieu fermé par la circulation d’interprétations personnelles mal contrôlées, et qui presque fatalement risquaient de devenir « sauvages », joua un rôle néfaste ; il n’est que trop facile, lorsqu’on est blessé par une interprétation qu’on craint juste, de riposter sur le même plan… On assistera plus tard au même phénomène dans d’autres sociétés. Dans le mouvement viennois, certaines de ces brèches furent colmatées, comme ce fut le cas après des froissements entre Jung et Abraham, plus tard entre Jones et Abraham. D’autres s’aggravèrent jusqu’à la rupture. Elle se produisit parfois sans éclat, on s’écartait simplement du mouvement après un bout de route commun. Mais dans d’autres cas, cette rupture prit un caractère dramatique, à raison de l’importance prise dans le mouvement par l’intéressé. Ce fut le cas, entre 1910 et 1913, pour trois hommes dont l’histoire a retenu le nom.

Le premier est Alfred Adler. En 1910, il avait 40 ans. C’était alors, selon Jones, « un personnage morose et revêche, dont l’humeur était tantôt batailleuse, tantôt maussade ». Freud, pour des raisons énoncées plus haut, avait pesé pour que Jung fût placé à la tête de l’Association internationale de psychanalyse, ce qui avait mécontenté les Viennois. Pour les apaiser, il proposa que deux d’entre eux, Adler et Stekel, devinssent respectivement président et vice-président de la Société viennoise, postes auxquels ils furent effectivement élus. Cela ne suffit pas cependant à apaiser les tensions, car ces deux élus avaient leurs propres opposants. Mais la rupture survint à propos de problèmes théoriques. Adler développait en effet une théorie personnelle selon laquelle, au centre de toute névrose – et, par extension, au centre de tout fonctionnement psychologique – se trouve la lutte contre le sentiment d’insuffisance, d’infériorité, une lutte animée par un principe fondamental de « protestation virile », le désir sexuel lui-même n’étant que l’expression de cette visée de puissance et de domination. Il exposa ses vues à la Société de Vienne en janvier-février 1911 ; Freud les réfuta vigoureusement, les déclarant incompatibles avec la psychanalyse, car cela revenait, dit-il, à nier le rôle de la sexualité, et jusqu’à celui de l’inconscient. Il s’ensuivit la démission d’Adler et de Stekel de leurs postes. Peu après, Adler démissionna de la Société elle-même ; il fut suivi dans cette démission par une dizaine de personnes qui le rejoignirent dans la « Société pour la psychanalyse libre » qu’il fonda aussitôt. Ce processus de scission se répétera ensuite en d’autres temps et d’autres lieux, selon le même schéma, en particulier quarante ans plus tard en France du fait de Lacan. Adler émigra plus tard en Amérique où il se fit une réputation avec ce que finalement, renonçant au terme de « psychanalyse », il appela la « psychologie individuelle ».

Stekel, quant à lui, démissionna de la Société de Vienne un an plus tard. C’était un personnage de moindre envergure ; assez piètre théoricien, il était cependant porté aux vastes intuitions et aux interprétations hardies, sans trop se soucier des faits. Ainsi, il présenta un jour devant la Société un travail démontrant l’influence des noms propres sur le destin des individus ; et comme Freud s’étonnait de le voir disposé à publier tant de noms de ses patients, Stekel, avec un bon sourire, prétendit le rassurer en disant que tous ces noms étaient imaginaires… C’était exactement ce qui pouvait le plus horrifier Freud, qui accueillit son départ avec soulagement. Il en alla tout autrement dans le cas de Jung, dont nous avons dit quelle importance il avait prise aux yeux de Freud. Jung s’était engagé à fond dans le mouvement psychanalytique, et il vouait à Freud une admiration exigeante et ombrageuse. Cependant, il entendait bien suivre ses propres voies, qu’il s’agît de l’étude des psychoses ou de son intérêt pour la mythologie, qu’il voulait entièrement reconsidérer du point de vue psychanalytique. Dans un climat affectif chargé, les relations entre les deux hommes se détériorèrent progressivement. Freud, après avoir défendu Jung envers et contre tous, finit par admettre le bien-fondé des mises en garde qui émanaient des Viennois, mais aussi des « étrangers » (Ferenczi, Abraham, Jones). Il devint patent que dans ses fonctions de président de l’API Jung, pour défendre la psychanalyse contre les attaques dont elle était l’objet, en gommait ce qu’elle avait de plus choquant, à savoir les considérations sur la sexualité. Ainsi, de retour d’Amérique où il était allé donner une série de conférences en 1912, Jung expliqua à Freud qu’il avait réussi à gagner l’intérêt de ses auditoires en se faisant discret à propos de la sexualité ; à quoi Freud répondit amèrement qu’il serait encore plus efficace de n’en pas parler du tout, et qu’ainsi tout le monde serait gagné à la psychanalyse… La rupture définitive survint pendant l’été 1914, lorsque Jung démissionna de la présidence de l’API, puis de l’API elle-même. Il allait continuer une longue carrière et recruter des adeptes en continuant d’utiliser le terme « psychanalyse », bien que cela n’eût plus grand-chose à voir avec la théorie freudienne. Il est clair en effet que ce que Jung avait d’abord mis au compte d’une habileté tactique procédait en fait d’une résistance personnelle beaucoup plus profonde : le désir de libérer la théorie et la pratique de tout ce qui touchait trop directement, trop crûment, à la sexualité, c’est-à-dire à l’animalité en l’homme – nous dirions aujourd’hui de minimiser tout ce qui concerne la pulsion. Ceci est essentiel pour comprendre l’évolution d’Adler, de Jung et d’autres ensuite, y compris Lacan.

L’opposition à la psychanalyse, bien sûr, accueillit tout cela avec satisfaction. La psychanalyse, enfin, se faisait raisonnable. D’ailleurs, au lieu d’une psychanalyse, on en avait maintenant trois, qu’il fallait bien distinguer par des adjectifs, selon qu’elle était « adlérienne », « jungienne »…, « freudienne ». Sous couleur d’objectivité, l’habitude se prit, en particulier dans les traités ou manuels d’enseignement, d’exposer sur le même plan ces « trois psychanalyses », à charge pour le lecteur de décider de ce qui lui plaisait le plus…

Le danger devint évident lors de la rupture avec Jung. C’est pour y parer que fut fondé le « Comité ». L’idée vint de Jones : créer autour de Freud un petit groupe d’amis fidèles, une sorte de « vieille garde » qui le soutiendrait dans les épreuves prévisibles, l’aiderait à faire triompher la Cause et assurerait après lui la pérennité de son œuvre. Freud accueille l’idée avec enthousiasme. Il écrit à Jones : « J’avoue que vivre et mourir me deviendraient plus faciles si je savais qu’une telle association existe pour veiller sur mon œuvre. Et tout d’abord, l’existence comme l’action de ce Comité devraient rester absolument secrètes » (Jones, 1961, p. 163). Ainsi fut fait. Le Comité, recruté par cooptation, se composa, outre Freud lui-même, de Ferenczi, Rank, Sachs, Abraham et Jones qui en fut nommé président (un septième membre, Eitingon, fut coopté en 1919). Une première réunion solennelle eut lieu le 25 mai 1913 ; chacun reçut de Freud une intaille grecque qu’il fit monter en chevalière.

On pourrait être aujourd’hui porté à sourire. Il est vrai cependant que l’existence de ce Comité contribua à assurer la survie de la psychanalyse pendant et après les années de folie où allait s’écrouler l’Europe.