Chapitre IV. Entre-deux-guerres

I. Bâtir sur les décombres

Dans la folie suicidaire qui s’empare de l’Europe pendant quatre ans, le mouvement psychanalytique se volatilise ; les psychanalystes sont pour la plupart mobilisés, le congrès prévu pour septembre 1914 est annulé. Comme la plupart de ses contemporains, Freud traverse une phase d’enthousiasme nationaliste. Il espère une victoire rapide de l’Allemagne, faute de pouvoir miser sur celle d’une Autriche dont le comportement militaire est assez piteux. Mais chez lui, cette fièvre nationaliste ne dure pas ; la guerre s’éternise, il doute de plus en plus des justifications pseudomorales dont on prétend la soutenir, les mensonges officiels lui font horreur ; vers la fin, il évoquera même une « barbarie allemande », dont les attaques qui l’avaient personnellement visé quelques années plus tôt lui avaient donné, dit-il, la mesure. Il se réfugie dans le travail, d’autant plus que les clients se font rares. Il publie en 1915 une série d’articles sur des problèmes théoriques fondamentaux, concernant l’inconscient, le refoulement, les pulsions (ils seront plus tard regroupés sous le titre Métapsychologie), et, en 1916-1917, la série de conférences intitulée Introduction à la psychanalyse. L’angoisse des temps marque certains de ces travaux (Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, 1915 ; Fugitivité, 1916 ; Deuil et Mélancolie, 1917). À Londres, Jones continue à travailler ; pendant toute la guerre, il réussira à maintenir avec Freud le fil ténu d’une correspondance épisodique, grâce à des relais via des pays neutres. Dans une Amérique qui restera en paix jusqu’en 1917, quelques psychanalystes (notamment Brill) continuent à exercer.

L’effondrement des puissances centrales, à l’entrée de l’hiver 1918, ne laisse que des ruines. À Vienne, on souffre du froid et de la faim. Freud n’a presque plus de clients pendant des semaines ; l’inflation volatilise ses économies, et pourtant il a la charge d’une nombreuse famille. Ses amis de l’étranger, lorsqu’ils parviennent enfin à reprendre contact avec lui, partagent son inquiétude. On lui offre de venir s’établir en Angleterre, où sa renommée est considérable, ou en Hollande, où on lui suggère une maison. Il refuse. Il est clair qu’il est viscéralement attaché à une Autriche qu’il méprise, à une Vienne qu’il a toujours dit ne pas aimer, mais où il a toujours vécu, et qu’il ne quittera qu’en juin 1938, à 82 ans, lorsque l’invasion nazie l’y obligera. Pendant deux ans, Freud et les siens ne subsisteront que grâce à quelques patients américains ou anglais que Jones et Brill lui adressent, et qui paient dans des monnaies non dévaluées. Plusieurs de ces patients sont des psychiatres qui viennent dans un but de formation, et qui contribueront au développement du mouvement psychanalytique dans leur pays.

En 1920, Freud a 64 ans. Il se considère comme un vieil homme, qui a son œuvre derrière lui. Et pourtant, tout se passe comme s’il disposait alors d’une énorme réserve d’énergie intellectuelle, et comme si ce gigantesque bouleversement le stimulait pour remettre en cause ses vues théoriques, qui subissent alors un profond remaniement ; c’est ce qu’on a pris l’habitude de désigner comme « le grand tournant des années 1920 ». Il est marqué par trois œuvres majeures : « Au-delà du principe de plaisir » (1920), « Psychologie collective et analyse du moi » (1921), « Le Moi et le Ça » (1923).

Il n’est pas possible de discuter ici en quelques lignes cette profonde modification de la théorie freudienne, qui allait susciter ensuite de considérables développements. Disons seulement que ce remaniement a porté, pour l’essentiel, sur deux plans.

Le premier est celui de l’« économique », c’est-à-dire de ce qui concerne le jeu des charges énergétiques dans le fonctionnement psychique ; nous avons dit plus haut (chap. i) que ces considérations avaient été d’emblée fondamentales dans la pensée freudienne. Le « principe de plaisir » y postulait que tout organisme vivant vise à la réduction de tension, ce qui, au niveau psychique, se traduit par la tendance à réduire le déplaisir par la recherche du plaisir, jusqu’à un état stable de tension minimum. On bute cependant alors sur une objection simple : d’où vient que bien des conduites humaines, à commencer par les conduites sexuelles les plus typiques, semblent au contraire axées sur la recherche d’une montée de l’excitation ? Et pourquoi, de plus, assiste-t-on souvent à des conduites où se réinstitue répétitivement un état tensionnel pénible (à la façon dont on « taquine une dent malade ») ? Freud avait longtemps écarté ces objections élémentaires par des considérations qui lui apparaissent maintenant insuffisantes. Il est de ce fait conduit à recentrer la discussion, « au-delà du principe de plaisir », sur une « compulsion de répétition » qu’il suppose fondamentale. Ceci débouche sur une nouvelle théorie des pulsions : toute la dynamique psychique se joue sur l’équilibre de deux forces antagonistes, la libido – sexuelle – et l’« instinct de mort », éros et thanatos. Ces deux forces sont conçues comme des données premières du psychisme et constituent donc des postulats théoriques. L’agressivité – qui a toujours fait problème dans la théorie freudienne – prend là un statut nouveau et une importance accrue ; cela débouche sur une nouvelle conception du sadisme et du masochisme (Le Problème économique du masochisme, 1924). Il semble évident que tout ce cours de pensée porte la marque des événements dramatiques des années précédentes.

La reformulation théorique de cette période se situe aussi au plan de la « topique » : l’appareil psychique est conçu comme organisé en « instances », c’est-à-dire en sous-systèmes fonctionnels coordonnés entre eux. Freud définit alors trois instances majeures, le Ça, « réservoir des pulsions », le Surmoi, instance morale qui agit à la façon d’un « censeur sévère », et le Moi, instance coordinatrice et adaptatrice qui fait de son mieux (au prix de difficultés dont témoignent les névroses) au service de ces deux maîtres… plus un troisième, la réalité extérieure et ses exigences.

Ce très bref résumé ne peut être qu’approximatif. Une remarque cependant s’impose. Ces reformulations théoriques s’ajoutent, et en quelque sorte se superposent, aux conceptions précédentes (dualité pulsionnelle où s’opposaient libido sexuelle et « instincts du Moi », opposition du conscient et de l’inconscient), sans les annuler. Ceci est typique de la pensée de Freud, qui a constamment tendu à ajouter sans rien supprimer. Il en est résulté par la suite de considérables difficultés et obscurités, où ont pu se donner libre cours, chez ses continuateurs, des développements théoriques divergents, selon que l’accent sera mis sur la vie pulsionnelle et fantasmatique (Melanie Klein et ses continuateurs) ou sur la topique et en particulier sur le Moi et la coordination du système (Anna Freud, Hartmann, etc.) ; ceci sera repris plus loin.

II. Développements de la psychanalyse

Entre 1920 et 1940, les détracteurs de la psychanalyse ne se lassent pas d’annoncer qu’elle est morte : de son irrationalisme ; de son « pansexualisme » ; des valeurs bourgeoises qui la mettraient au service du capitalisme et en feraient un « ennemi objectif de la révolution prolétarienne » ; d’un ethnocentrisme qui la porterait à naïvement affirmer comme universels des conflits en fait étroitement liés à la culture qui l’a produite ; de positions « phallocentriques », voire « machistes », qui la rangeraient parmi les oppresseurs des femmes ; de son inefficacité thérapeutique ; des querelles internes qui la déchirent, etc. On la condamne donc au nom de Staline, comme au nom de la morale « bourgeoise » et de l’Église ; on la condamne aussi au terme de raisonnements philosophiques où l’on prouve qu’elle ne peut pas exister.

Ce qui choque, c’est d’abord, bien entendu, l’accent mis sur la sexualité. Il est caractéristique qu’on méconnaît alors que ce qui est en cause, c’est en fait la psycho-sexualité, c’est-à-dire l’impact du biologique sur le psychique. Cette méconnaissance porte à un parfait contresens, selon lequel les psychanalystes ne s’intéresseraient qu’aux fonctions animales et aux conduites sexuelles, et en conseilleraient une libération qu’on juge déshumanisante. D’où des accusations absurdes, comme celle d’un certain Ladame, écrivant dans la prestigieuse revue L’Encéphale : « On se trompe grossièrement si l’on croit prévenir et guérir les névroses par la pratique purement animale de l’accouplement. » Certes ! C’était bien l’avis de Freud, et cela reste l’avis de tout psychanalyste aujourd’hui : c’était « se tromper grossièrement » que d’imputer à la psychanalyse un tel conseil thérapeutique… En fait, sans que, la plupart du temps, ces détracteurs de la psychanalyse en aient conscience, ce qui les choque, ce sont les trois notions centrales sur lesquelles elle se fonde : l’inconscient, la pulsion, le fantasme. D’où l’accusation d’« irrationalisme », qui glisse de la méthode à l’objet en ignorant que la psychanalyse prétend traiter rationnellement de phénomènes irrationnels. Ce tumulte est d’ailleurs délicieusement grossi par une société qui cherche à s’étourdir, au cours de cette brève période de vingt ans où l’on vit entre deux cataclysmes, entre les horreurs dont on sort à peine et celles que laisse prévoir la montée du nazisme.

Freud, face à ce tumulte, reste serein, vaguement méprisant. À ses yeux, la psychanalyse est une science fondée sur des faits. Qui en discute sans la formation et la pratique indispensables pour asseoir la discussion sur des faits ne mérite aucune attention sur le plan scientifique. Au plan général, d’ailleurs, un tel tollé lui semble inévitable. Dans un texte de 1917 intitulé « Une difficulté de la psychanalyse », il s’en explique en disant que la science a asséné successivement trois blessures graves à l’orgueil de l’homme. La première avec Copernic, en montrant que la Terre n’est pas au centre de l’Univers ; la deuxième avec Darwin, en soutenant que l’homme n’a pas été créé à l’image de Dieu, et n’est que le dernier chaînon à ce jour d’une série animale ; la troisième avec la psychanalyse, en montrant que, de plus, l’essentiel de sa propre vie psychique lui échappe…

Les élèves de Freud, cependant, ne partagent pas sa sérénité. Ils se battent sur le terrain, en général dans des pays où les structures religieuses, culturelles, sociales, et même politiques, leur opposent une vive résistance. Il leur paraît essentiel de créer des structures fortement organisées et coordonnées internationalement. Ces créations se multiplient en vingt ans. Elles sont pour l’essentiel de trois types.

Il s’agit tout d’abord de sociétés nationales de psychanalyse, dont la visée est scientifique (favoriser le développement de la discussion entre analystes et la production de travaux originaux), pratique (maintenir les règles techniques et déontologiques) et corporative (défendre les intérêts généraux de la profession, défendre les analystes non médecins attaqués en certains pays pour exercice illégal de la médecine, etc.). Très vite, ces sociétés seront en outre conduites à réfléchir sur les problèmes de formation des nouveaux analystes, puisqu’il s’avère que certains patients viennent à l’analyse avec le projet de devenir eux-mêmes analystes. Ainsi qu’il a été dit plus haut, les premières sociétés furent en 1908 celles de Vienne et de Berlin ; en 1911 avait été créée la Société de New York, ainsi que la Société américaine qui devait plus tard regrouper les sociétés locales des États-Unis (New York, Boston, Chicago, Denver, San Francisco, etc.) ; en 1913 avaient été créées la Société de Budapest et celle de Londres.

Dès cette époque, la psychanalyse suscite un vif intérêt en Russie, et cet intérêt redouble lors du grand bouillonnement qui suit la Révolution. Des cercles d’études apparaissent alors à Petrograd, Moscou, Kiev, Odessa, Kazan, où viennent discuter médecins, philosophes, linguistes, esthéticiens, écrivains, etc. ; à Moscou et à Kazan, cela débouchera sur la création de sociétés de psychanalyse. La psychanalyse s’enseigne à l’université. Des médecins qui s’affirment analystes se voient confier des responsabilités importantes à la direction de services hospitaliers, de policliniques, de homes d’enfants. En 1921 se crée une Association psychanalytique russe qui sera reconnue officiellement par l’Association psychanalytique internationale en 1924. Tout ceci sera radicalement supprimé vers 1930 lors de la venue au pouvoir de Staline, sur la base d’une condamnation idéologique sans nuances au nom du marxisme et à la faveur du retour à une morale rigide. En Hongrie, le même mouvement de bouillonnement intellectuel joua en faveur de la psychanalyse lors de la brève période de gouvernement sous Béla Kun en 1919 ; mais, lors de la dure réaction politique qui suivit à brève échéance, la psychanalyse fut frappée d’ostracisme, et Ferenczi, qui s’était imprudemment engagé, en porta longtemps le handicap.

Le mouvement se développe plus calmement en Europe de l’Ouest ; la Société psychanalytique de Paris est fondée en 1926, la Société italienne en 1932.

Un deuxième type d’institutions s’inscrit explicitement dans le monde médical. Il s’agit de centres de soins – ou, selon un terme en faveur à l’époque, de « policliniques » – où sont conduites des cures analytiques, ou qui s’en inspirent dans leurs démarches thérapeutiques. Des policliniques sont créées à Moscou en 1919, à Berlin en 1920, à Vienne en 1922 ; une autre réussira à s’installer à Budapest en 1930 à la faveur d’un assouplissement de l’opposition officielle.

Un troisième type d’institutions, enfin, apparaît pour assurer la formation des futurs analystes. La règle s’instaure progressivement selon laquelle la première étape de cette formation, nécessaire mais non suffisante, est une analyse personnelle. Le premier responsable est donc l’analyste formateur. Cependant, on convient que, au-delà, la formation doit comporter un travail de lecture, de réflexion, de discussion et un début de pratique psychanalytique personnelle discutée avec des collègues expérimentés. Il faut en outre pouvoir écarter, au cours de cette formation ou à son terme, les candidats qui pour une raison quelconque paraissent ne pas pouvoir satisfaire aux conditions requises (ce qui, inévitablement, revient à accorder un label à ceux qui sont acceptés). Il apparaît impossible, et d’ailleurs peu souhaitable, que l’analyste du candidat en soit seul juge. On crée donc, pour définir et mettre en œuvre des procédures de formation et des règles d’acceptation, des instituts de formation, souvent en prise directe sur un centre de soins où les candidats trouvent patients et encadrement. De tels instituts sont fondés à Berlin en 1920, à Vienne en 1924, à Londres en 1926. Lorsqu’il n’en est pas formellement créé, c’est en fait la Société psychanalytique nationale qui en assure les fonctions ; ce sera le cas de la Société psychanalytique de Paris jusqu’en 1953.

Au cours de cette période, la réflexion psychanalytique ne s’alimente plus seulement, et de loin, des écrits de Freud. Le volume des travaux publiés augmente rapidement, qu’il s’agisse des premiers essais de nouveaux venus ou des écrits d’analystes confirmés, travaux dont beaucoup restent aujourd’hui vivants (Karl Abraham et Sándor Ferenczi, dont ont été publiées les Œuvres complètes, Ernest Jones, Otto Rank, Marie Bonaparte, Edward Glover, Melanie Klein, Anna Freud, etc.). Pour faire connaître ces travaux, des revues se créent, s’ajoutant à la Zeitschrift et à l’International Journal qui, en langues allemande et anglaise, en constituent déjà des vecteurs essentiels (ainsi, la Revue française de psychanalyse est créée en 1927). Freud est très attentif à ce développement des publications. Il favorise la création, en 1919, d’une maison d’édition contrôlée par les psychanalystes eux-mêmes, l’Internationaler Psychoanalytisches Verlag ; il la soutiendra longtemps au prix de considérables sacrifices en temps et en argent, secondé efficacement, sur le plan administratif, par Otto Rank, puis par son propre fils, Martin Freud.

Si l’on se bornait à ce qui précède, on pourrait en conclure que tout va pour le mieux vers 1930, d’autant que la réputation de Freud lui-même va croissant. Lors de son 70e anniversaire (1926), et plus encore lors du 80e (1936), affluent vers lui des messages de félicitations qui émanent des plus hautes personnalités de la culture (Romain Rolland, Einstein, Thomas Mann, Stefan Zweig, Arnold Zweig, etc.). Il grogne un peu, mais accueille cependant avec plaisir ces témoignages d’estime et d’admiration, puisque, dit-il, cela signifie qu’au-delà de sa propre personne la psychanalyse commence à être mieux acceptée. Il ne se fait cependant pas trop d’illusions : à ceux qui de façon réitérée proposent son nom pour le prix Nobel, il prédit que ce prix ne lui sera jamais attribué, ce qui en effet sera le cas.

Cependant, beaucoup de difficultés, d’angoisses, de souffrances noircissent le tableau. Une série d’événements atteignent cruellement Freud lui-même. En janvier 1920, sa fille Sophie meurt à Hambourg de la grippe qui alors ravage l’Europe affaiblie ; trois ans plus tard, en juin 1923, meurt, à l’âge de 4 ans et demi, le second fils de Sophie, Heinz, frère cadet de Ernstl, le « charmant enfant » dont le jeu avec une bobine avait été rapporté par Freud dans une note restée célèbre de « Au-delà du principe de plaisir ». Ce deuil l’affecte plus cruellement que tout autre, et d’autant plus que lui-même est atteint gravement dans son propre corps. On a en effet découvert, puis opéré en avril 1923, un cancer de la mâchoire ; une deuxième opération, très importante, est pratiquée au mois d’octobre suivant, nécessitant la mise en place d’une prothèse buccale qui sera une source incessante de souffrances pendant les seize années qui lui restent à vivre, et qu’il baptisera « le monstre » ; seize années où se succéderont de nouvelles opérations pour l’ablation de formations buccales suspectes ou nettement cancéreuses. Tout cela, au-delà des souffrances d’un homme, pourrait sembler purement anecdotique ; cependant, il faut en tenir compte pour évaluer l’arrière-plan sur lequel se développe alors sa pensée, en particulier en ce qui concerne l’« instinct de mort » l’agressivité, et ce qu’on a appelé depuis le « pessimisme freudien ». La mort est toujours au bout du chemin…

La mort, en effet, frappe ceux qui sont les plus chers à Freud, ceux qu’il voyait comme ses plus sûrs successeurs : Karl Abraham en décembre 1925, Sándor Ferenczi en mai 1933 ; sa mère, Amalia Freud, meurt en septembre 1930. L’angoisse suscitée chez les proches de Freud par son cancer aggrave plutôt qu’elle n’apaise les tensions, et d’abord au sein d’un Comité qui tente de reprendre vie après la guerre. Jones et Abraham traversent une période de malentendus et de froissements qui finira par s’apaiser. Mais Rank, le fidèle et dévoué Rank, devient sombre, ombrageux, difficile ; il a été le premier à apprendre le cancer de Freud, et il réagit contre l’angoisse en se durcissant, à la façon d’un fils qui tente de se détacher de son père avant d’être livré à la détresse de sa disparition. Ferenczi tente lui aussi d’affirmer son indépendance et son originalité. Fin 1923, en plein drame de l’opération que vient de subir Freud, paraît un livre publié en cosignature par Rank et Ferenczi ; ils y énoncent, sans trop de souci d’unité, leurs options respectives. Pour Rank, l’essentiel du drame humain s’origine dans Le Traumatisme de la naissance (titre d’un livre qu’il publie au même moment sous sa seule signature), et les névroses elles-mêmes s’expliquent par la pesée de ce traumatisme. Freud accueille ces idées comme une contribution de valeur ; mais d’autres s’inquiètent, et il finit par partager cette inquiétude. Rank en effet, tout plein de son idée originale, en fait un principe universel d’explication et gomme des pièces essentielles de l’édifice psychanalytique, en particulier le drame œdipien ; ainsi, il suit la même évolution que d’autres avant lui, notamment Adler, qui voulait tout expliquer par le « complexe d’infériorité » et la « revendication virile ». Deux années difficiles suivent, où Rank s’insurge contre Jones et Abraham qui mettent Freud en garde ; il se comporte avec ce dernier tantôt comme un fils révolté, tantôt comme un fils prodigue repentant. Après plusieurs séjours aux États-Unis, il finira par rompre avec le mouvement psychanalytique en 1925.

Ferenczi, lui, ne rompra jamais. Mais son évolution paraît plus inquiétante encore à ses amis et à Freud lui-même, car elle met en cause à la fois la théorie et la technique psychanalytiques. Selon Ferenczi, le but de l’analyse est, certes, de résoudre et d’apaiser les tensions et les conflits intrapsychiques. Mais, soutient-il, si l’apaisement intervient prématurément au cours de l’analyse, il ne s’agit que d’un évitement qui rend le travail impossible ; il y faut au contraire des moments dramatiques, où la tension s’accroît jusqu’au point de rupture, ce qui ouvre la voie aux remaniements souhaitables. Dès lors, l’analyste se doit de favoriser par ses interventions la montée de tension ; ceci dans le cadre de la situation analytique, mais aussi, au-delà, en prenant parti sur des points qui touchent à la vie extérieure du patient. C’est ce que Ferenczi appelle la « technique active ». Entre 1915 et 1922 approximativement, il énonce cela de façon assez nuancée. Freud est plutôt séduit, en particulier lorsque Ferenczi souligne l’intérêt de l’analyse des « actings » (c’est-à-dire d’actes à valeur de satisfaction érotique ou agressive, produits impulsivement par le patient en infraction à la règle « tout dire, ne rien faire », et échappant à toute mentalisation), « actings » que jusque-là Freud considérait simplement comme des accidents gênants. Mais, peu à peu, Ferenczi force la note. Cela va vers d’inacceptables manipulations, par un analyste tout-puissant, d’un patient réduit à la passivité, livré à toutes les satisfactions de son masochisme, mais aussi invité à de brutales décharges instinctuelles. Bref, c’est contraire à toute l’éthique psychanalytique, centrée sur la mentalisation, la prise de responsabilité, la liberté.

Certains des amis et collègues de Ferenczi sont horrifiés, Freud s’inquiète. Cela soulève un tel tollé que Ferenczi bat en retraite. Mais il opère alors un curieux renversement. Tout le mal, soutient-il alors, vient de ce que le névrosé a été un enfant qui a souffert de fausses promesses d’amour et de satisfactions libidinales de la part de parents qui l’ont excité puis déçu. L’analyste se doit de réparer cette blessure en aimant le patient et en lui donnant des preuves de son amour ; soit une position de maternage réparateur qui, elle aussi, doit passer par des actes. Cette position n’est pas moins inquiétante que la précédente. Freud, dans une lettre qu’il adresse en décembre 1931 à Ferenczi, la condamne avec autant d’humour que de vigueur :

« Vous n’avez pas dissimulé le fait que vous embrassez vos patients et que vous les laissez vous embrasser […] je ne suis pas assurément personne à condamner, par pruderie ou par respect des considérations bourgeoises, de petites satisfactions érotiques de cette sorte [… mais…] imaginez à présent quelles seront les conséquences de la publication de votre technique. Il n’y a pas de révolutionnaire qu’un autre plus radical ne supplante. Un certain nombre de penseurs indépendants en matière de technique se diront : pourquoi s’arrêter à un baiser ? Assurément, on peut aller plus loin en incluant également les “caresses”, qui après tout ne fabriquent pas d’enfant. Et puis il en viendra d’autres, plus audacieuses, qui iront jusqu’au voyeurisme et à l’exhibitionnisme – et bientôt nous aurons accepté comme faisant partie de la technique tout le répertoire de la demi-virginité et des parties de pelotage, ce qui aura pour effet d’amener un intérêt considérablement accru pour la psychanalyse, aussi bien chez les analystes que chez les patients. La nouvelle recrue, toutefois, réclamera toujours plus de cet intérêt pour elle-même, et les plus jeunes de nos collègues auront de la peine à s’arrêter au point qu’ils s’étaient fixé au départ. Dieu le Père, Ferenczi, regardera la scène animée dont il aura été l’instigateur et se dira : peut-être après tout aurais-je dû m’arrêter dans ma technique d’affection maternelle avant le baiser… »

Ferenczi était une personnalité remarquable, qui a laissé une empreinte profonde sur la psychanalyse. Les questions qu’il a soulevées sont essentielles, même si les solutions techniques qu’il proposait sont inacceptables. Il a largement contribué, par l’émotion même qu’il a soulevée en donnant de mauvaises réponses à de vraies questions, à apprendre aux analystes d’aujourd’hui à se garder de ces deux dangers symétriques majeurs que sont, d’une part, les interventions manipulatoires et, d’autre part, celles qui visent à un maternage réparateur.

Les risques de telles déviations techniques sont évidemment réduits si ces analystes sont bien préparés à leur tâche et si se trouvent écartées les personnes peu aptes à l’assumer. D’où l’importance accordée par le mouvement psychanalytique à ces problèmes de formation et de sélection. Avant la Première Guerre mondiale, les procédures étaient fort souples. Il apparut cependant assez vite que le futur analyste devrait commencer par se placer dans la situation même où il placerait ses futurs patients. Jones affirme avoir été le premier à en faire l’expérience : « Je me rendis à Budapest auprès de Ferenczi et subis en 1913, pendant plusieurs mois, à raison de deux ou trois heures par jour, une analyse très poussée. Mes difficultés personnelles s’en trouvèrent bien atténuées, et j’acquis l’expérience irremplaçable de la situation analytique » (Jones, 1961, p. 172). C’est le début de ce qu’on appellera plus tard l’« analyse didactique », mais dont Jones dit bien là, lorsqu’il évoque ses difficultés personnelles, qu’il s’agit de bien autre chose que d’un simple apprentissage. La pratique se généralisera après 1920, jusqu’à devenir une règle absolue, édictée par l’Association internationale et respectée par toutes les sociétés qu’elle fédère : nul ne peut devenir psychanalyste s’il n’est d’abord passé par une psychanalyse personnelle, conduite selon des règles strictes par un analyste qualifié.

Le consensus s’est établi sans peine à ce propos. Cependant, ceci admis, une question va longuement agiter le mouvement psychanalytique, une question sur laquelle, aujourd’hui encore, il existe des divergences d’une société à l’autre : la pratique de l’analyse par des non-médecins. Freud lui-même était médecin ; la psychanalyse est née dans le champ médical, ou plus exactement en traitant de problèmes alors jugés du ressort exclusif des médecins, ceux que posaient les psychonévroses. Cependant, parmi les premiers fidèles de Freud se trouvaient des non-médecins. Après 1920, la psychanalyse les attire en nombre croissant, du fait de leurs difficultés personnelles, mais aussi sur la base de leurs intérêts et de leur culture ; il s’agit de philosophes, d’écrivains, de sociologues, etc., mais surtout de psychologues lorsque les universités les formeront en nombre croissant après la Seconde Guerre mondiale. Un certain nombre d’entre eux voient tout naturellement la pratique de l’analyse, dans la position cette fois de l’analyste, comme la suite souhaitable de leur analyse personnelle. S’ils satisfont à tous les critères requis, faut-il les écarter parce qu’ils ne sont pas médecins ? Une longue controverse se développe, alimentant des tensions qui par moments vont prendre un caractère aigu. Freud prend à cet égard une position très ferme, en particulier dans un texte de 1926 intitulé « Psychanalyse et médecine » : les non-médecins doivent pouvoir devenir analystes, sans discrimination. L’analyse, dit-il, est certes une thérapeutique ; mais c’est aussi une psychologie, elle a son rôle à jouer dans de très larges secteurs de ce que nous appellerions maintenant les sciences humaines et, au-delà, de la culture ; elle peut en recevoir en retour de précieux apports. Freud souligne que tous ces échanges risquent de se trouver stérilisés si, l’analyse étant pratiquée par les seuls médecins, elle devenait une simple technique de la psychiatrie, enseignée sur le même plan que toutes les autres, ou si au contraire, s’y diluant, elle devenait « la bonne à tout faire de la psychiatrie ». Ceci, écrit-il à Ferenczi en 1928, serait « fatal à son avenir ». Il est suivi dans cette position par la plupart des sociétés de psychanalyse, notamment la Société britannique. Mais d’autres, aux États-Unis surtout, prennent une position diamétralement opposée. En 1926, à leur instigation, l’État de New York vote une loi interdisant la pratique de l’analyse aux non-médecins ; en 1927, la Société psychanalytique de New York adopte une résolution qui va dans le même sens. Elle annulera cette décision deux ans plus tard sous la pression de Freud, relayée par Brill ; c’était là un geste d’apaisement devenu nécessaire dans un climat où les tensions créées autour de ce problème avaient atteint un niveau tel qu’on pouvait craindre une fracture au sein de l’API.

La question ne sera pas tranchée pour autant. Deux tendances coexistent, y compris en France. L’une, qui met l’accent sur la fonction thérapeutique de la psychanalyse, considère qu’une formation psychiatrique (donc médicale) est souhaitable. L’autre, plus ouverte sur le monde de la culture et des sciences humaines, met plus l’accent sur sa valeur d’expérience personnelle, et doute qu’une formation médicale préalable soit souhaitable. Ceci, bien entendu, au-delà de la pratique et de la technique psychanalytiques, porte à des développements théoriques différents ; on le verra bien en France à propos du « phénomène Lacan » et des controverses qu’il suscitera.

III. L’orage

Tout ceci sans doute ne serait que difficultés assez normales s’agissant d’un mouvement en pleine expansion si, dans la même période, ne montait en Europe la menace nazie. Beaucoup de psychanalystes allemands sont juifs, c’est-à-dire en danger. Après la prise de pouvoir de Hitler, en 1933, le nouveau régime condamne la psychanalyse comme « science juive » ; on organise à Berlin un grand autodafe où l’on brûle les livres de Freud qui remarque avec une ironie amère : « Quel progrès nous faisons… Au Moyen Âge ils m’auraient brûlé ; à présent, ils se contentent de brûler mes livres… » Mort en 1939, il ignorera, heureusement, à quel point ce devait être pire.

Persécutés, spoliés, privés de clientèle, constamment menacés d’agression, la plupart des psychanalystes allemands émigrent. Ils partent vers le Danemark, les pays scandinaves, la Suisse, la Grande-Bretagne et souvent la France, encore assez accueillante ; dans la plupart des cas, c’est un séjour temporaire avant un nouveau voyage qui les conduira en Angleterre, mais surtout aux États-Unis. Ceux qui restent sont réduits au silence, et plusieurs seront plus tard assassinés. Ce qui reste de la Société psychanalytique de Berlin doit changer de nom. Le nouveau régime l’intègre dans une « Société allemande de psychothérapie » priée de puiser son inspiration dans Mein Kampf et que contrôle étroitement un docteur Goering, cousin du potentat nazi. De Suisse, Jung accorde à tout cela une caution morale qui grèvera fâcheusement la fin de sa vie. La psychanalyse disparaît d’Allemagne, comme elle disparaîtra ensuite de l’Autriche après l’annexion. Cette émigration va constituer pour la Grande-Bretagne, et surtout pour les États-Unis, un apport d’une très grande richesse qui va donner une impulsion considérable au développement dans ces pays de la psychanalyse, mais aussi, sur ses marges, de la sociologie, de la psychologie sociale, de l’ethnographie et d’une « psychologie dynamique » qui connaîtra de multiples variantes.

Entre 1933 et 1938, l’inquiétude monte en Autriche. On veut cependant croire que le mouvement nazi y restera plus « doux » et que les grandes puissances ne permettront pas l’annexion du pays par l’Allemagne. Freud, malgré son pessimisme, partage ces illusions. À ceux qui le pressent d’émigrer, et lui offrent de l’accueillir à l’étranger, il répond qu’il restera à Vienne quoi qu’il arrive ou ne partira qu’à toute extrémité. L’annexion de l’Autriche, en mars 1938, met fin à ces illusions. Les troupes allemandes paradent dans les rues de Vienne. Des groupes nazis mettent à sac le Verlag (la maison d’éditions psychanalytiques) et arrêtent son directeur, Martin Freud ; la Gestapo retient Anna Freud toute une journée dans ses locaux, puis envahit l’appartement des Freud sous prétexte d’y trouver des documents politiques ; n’en trouvant pas, ses émissaires se contentent de voler l’argent du ménage…

Freud, cette fois, accepte de partir. Mais c’est difficile. Pour obtenir l’accord des nouvelles autorités, il faudra des semaines et toute l’énergie de Jones, de Marie Bonaparte, princesse de Grèce, dont l’influence est considérable, et de William Bullitt, l’ambassadeur américain à Paris (qui, quelque temps auparavant, avait collaboré avec Freud pour écrire un ouvrage consacré à Woodrow Wilson) ; Roosevelt lui-même intervient par la voie diplomatique. Finalement, la permission de sortir d’Autriche est accordée à Freud et à quelques-uns de ses proches, dont sa femme, sa fille Anna et Max Schur, son médecin personnel.

Le 4 juin 1938, Freud et ses proches quittent Vienne par L’Orient-Express. Ils sont accueillis par Marie Bonaparte à Paris, où ils passent une journée, puis repartent pour Londres. Dans cette Angleterre où il avait été autrefois tenté de venir s’installer, Freud est accueilli comme une célébrité mondiale. Après le cauchemar, ce serait une résurrection si le cancer ne continuait son œuvre. Après quelques semaines, Freud et les siens s’installent dans une vaste maison qui dispose d’un très beau jardin sur lequel s’ouvre, de plain-pied, le bureau aménagé pour Freud avec des objets personnels venus de Vienne. Il y reçoit encore quelques patients. Mais il s’affaiblit de plus en plus. En février 1939, le cancer a pris une telle extension qu’il est jugé incurable et inopérable. Sa fille Anna et Max Schur continuent à le soigner avec un inlassable dévouement ; mais il est clair pour tous, et pour le malade lui-même, que c’est la fin. Il trouve encore la force d’écrire un Abrégé de psychanalyse que sa mort laissera inachevé. Au cours de l’été, ses forces déclinent rapidement, la souffrance s’accroît jusqu’à l’intolérable. La Seconde Guerre mondiale éclate début septembre ; entendant à la radio une déclaration selon laquelle ce serait la dernière guerre, Freud dit doucement : « Ma dernière guerre… »

Jones écrit : « Le 21 septembre, Freud dit à son médecin : “Mon cher Schur, vous vous souvenez de notre première conversation. Vous m’avez promis alors de m’aider lorsque je n’en pourrais plus. À présent cela n’est plus qu’une torture et cela n’a plus de sens.” Schur lui prit la main et lui promit de lui donner un calmant adéquat ; Freud l’en remercia, ajoutant après un moment d’hésitation : “Parlez à Anna de notre conversation.” Il n’y avait pas trace de sentimentalisme ou de pitié envers lui-même, rien que la réalité – une scène impressionnante et inoubliable » (Jones, 1969, p. 279).

Endormi paisiblement par une faible dose de morphine, Sigmund Freud est mort à Londres le 23 septembre 1939, un peu avant minuit.