Chapitre V. Après la mort du père

Freud est mort en 1939. On a assisté par la suite à un mouvement d’une très grande ampleur. Les conceptions théoriques se sont profondément transformées, et avec elles la technique et la pratique psychanalytiques, bien différentes aujourd’hui de la technique et de la pratique de Freud et de ses élèves immédiats. Ce mouvement s’est développé sur quelques axes majeurs, où des options assez différentes ont été prises sur des problèmes fondamentaux ; d’où des désaccords qui, au-delà des rivalités d’écoles et des oppositions de personnes, ont été la source de discussions fécondes.

I. Une bataille de dames à propos d’enfants

En 1882 naît à Vienne Melanie Reizes. Les circonstances ne lui permettent pas de faire les études de médecine qu’elle souhaitait, ce qu’elle regrettera toute sa vie. Cela ne l’empêchera pas, cependant, de devenir un des personnages les plus célèbres de l’histoire de la psychanalyse… sous le nom de l’homme qu’elle épouse en 1922, Arthur Klein. Elle va à Budapest, fait une analyse avec Ferenczi et décide de consacrer sa vie à « la Cause ». En 1919, elle présente sa première contribution à la psychanalyse, intitulée « Le développement d’un enfant », et devient membre de la Société psychanalytique de Budapest. Deux ans après, elle part se fixer à Berlin, où elle fait une seconde analyse avec Karl Abraham. Elle commence à être connue comme spécialiste d’une pratique alors toute nouvelle, l’analyse d’enfants, et dès ce moment se trouve en rivalité sur ce terrain avec Anna Freud, la propre fille du maître. Soutenue par Ernest Jones, qui l’appuiera toujours par la suite, elle vient en 1926 s’établir en Angleterre, où elle restera jusqu’à sa mort en 1960.

En 1919-1920, lorsque Melanie Klein commença à envisager d’analyser des enfants, elle semblait s’attaquer à une tâche impossible. Certes, on peut observer les enfants d’un point de vue psychanalytique ; mais les traiter ? Les obstacles paraissaient infranchissables. Tout d’abord, si un adulte vient à l’analyse, c’est sur la base d’une demande personnelle, après un cheminement préalable où il admet que ce dont il souffre procède avant tout de particularités de sa propre vie psychique. Rien de tel en général chez les enfants, surtout chez les plus jeunes ; de plus, leur capacité d’expression par le langage est limitée, et ils savent fort bien en jouer pour se taire lorsque quelque chose les embarrasse… Pas question de les allonger sur un divan et de leur demander de parler librement de leurs libres associations… La réponse de Melanie Klein à ces objections fut d’une simplicité parfaite : le jeu est l’activité spontanée des enfants, c’est par le jeu qu’ils s’expriment et qu’ils communiquent. Le jeu veut dire quelque chose : à l’analyste de l’entendre…

Melanie Klein prend alors des enfants en traitement avec cette idée de base. Dans des écrits nourris d’exemples cliniques, elle montre qu’en effet le jeu de l’enfant, pour peu qu’on lui offre un matériel approprié (personnages, animaux, objets de la vie courante, tous de préférence de petite taille), est interprétable sur le même mode que le rêve ou le discours associatif dans l’analyse d’adultes. On voit s’y développer, et s’y enchaîner au fil des séances, des créations imaginaires, des « fantaisies », qui expriment des fantasmes inconscients chargés d’angoisse, une angoisse au cœur des conflits internes dont souffre l’enfant et où s’originent les symptômes qui l’ont conduit chez le psychanalyste. La tâche de l’analyste est d’en donner l’interprétation à l’enfant pour le soulager de son angoisse. Melanie Klein est ici, semble-t-il, dans la stricte orthodoxie freudienne, celle des Études sur l’hystérie (1895). On lui a cependant reproché, précisément, de s’inspirer là d’un Freud quelque peu archaïque. En effet, ses interprétations paraissent souvent d’une crudité qui choque, non pas la pudeur ou le bon sens qui sont alors des considérants inappropriés, mais un credo de la technique psychanalytique souvent réaffirmé par Freud et très généralement respecté ensuite en analyse d’adultes. Il s’agit de la règle technique selon laquelle une interprétation ne doit être donnée qu’au terme de tout un mûrissement interne chez le patient, et lorsqu’elle vient en quelque sorte cueillir le fruit mûr ; l’interprétation prématurée, « sauvage », est au mieux inefficace, au pire nuisible. À lire Melanie Klein, on est parfois surpris de la hardiesse, pour ne pas dire plus, de certaines des interprétations qu’elle donne à ses jeunes patients, et dont elle semble parfois les bombarder… Il reste que, en posant que l’interprétation du jeu est « la voie royale d’accès à l’inconscient » chez l’enfant, comme celle du rêve l’est chez l’adulte, elle a ouvert à l’analyse un monde inexploré ; un monde à vrai dire assez effrayant, mais décrit avec une argumentation théorique qui force l’attention. Soulignons trois points majeurs, concernant des problèmes qui ont joué et jouent encore un rôle important dans l’histoire du mouvement psychanalytique :

tout d’abord, c’est sans doute à juste titre que Melanie Klein protestait, lorsqu’on l’accusait d’hérésie, de sa fidélité à Freud… tout au moins le second Freud, celui qui après 1920 avait présenté sa « seconde théorie des pulsions », où s’opposaient Éros et Thanatos, pulsion de vie et pulsion de mort. Melanie Klein s’est située dans la suite logique de ces vues en mettant l’accent sur le conflit, supposé originel, de l’amour et de la haine, et plus particulièrement sur la pulsion de mort et sur l’agressivité ;

les observations sur lesquelles elle a fondé ses développements théoriques sont souvent tirées de cures avec de jeunes enfants gravement perturbés. Ceci a sans doute contribué à donner à ses vues sur le développement normal un caractère très dramatique, puisque, selon elle, il serait au premier chef marqué, dès ses origines, par des fantasmes terrifiants, procédant d’angoisses fondamentales de destruction et de mort ;

suivant une pente naturelle de l’explication psychanalytique, qui cherche à expliquer un état des choses par leur état antérieur, Melanie Klein a tendu à reculer toujours plus vers les origines – la naissance, voire la vie fœtale – l’existence de formations psychiques (le Moi, l’Objet, le Surmoi, etc.) que Freud et après lui la plupart des psychanalystes situent bien plus tard dans la psychogenèse. Il en est résulté ce qu’il advient de tout préformisme (c’est-à-dire de toute théorie de l’évolution qui rend compte d’une formation en postulant qu’elle était déjà là avant…) : la dimension du temps, paradoxalement, s’annule.

Tout ceci a suscité bien des controverses. La petite histoire retiendra peut-être qu’il s’agissait d’abord d’une « bataille de dames », opposant Melanie Klein et Anna Freud.

Anna, née en 1895, était le sixième et dernier enfant de Sigmund et Martha Freud. De tous, c’est elle qui resta la plus proche du père, surtout au cours des seize dernières années d’une vie dont le cancer faisait une douloureuse épreuve (il subit 33 opérations…). Elle le suivit à Londres en 1938 et l’assista jusqu’à la fin, en collaboration étroite avec Max Schur, son médecin personnel. Mais, n’y eût-il que ce touchant dévouement filial, elle ne serait restée que dans la petite histoire de la psychanalyse ; si elle y figure à part entière, c’est que, devenue elle-même psychanalyste, elle a laissé dans cette histoire une empreinte durable.

Elle s’était intéressée très tôt à la pratique et aux théories de son père, et avait reçu de ses mains, en 1920, l’anneau qui la sacrait membre du « Comité ». Comme Melanie Klein, et à peu près en même temps, elle s’était intéressée dès le début à l’analyse des enfants, mais sur des bases bien différentes ; et l’écart apparut évident dès un symposium qui se tint en 1927 sur ce sujet. Anna Freud était choquée par le caractère dramatique et intrusif des interprétations de Melanie Klein, et par ses vues théoriques (une réticence que, semble-t-il, Freud lui-même partageait). Elle soutenait en outre que l’analyse d’enfants diffère fondamentalement de l’analyse d’adultes en ce qui concerne la possibilité du transfert. Si chez l’adulte le transfert – c’est-à-dire le report sur l’analyste de pensées, d’affects, de fantasmes, etc., dont les parents ont été autrefois l’objet – est une « réédition », ceci n’est pas possible chez l’enfant qui vit tout cela dans l’actuel avec des parents réels ; de sorte que l’analyste ne peut éviter d’être en situation de parent latéral ; c’est sur cette base qu’il doit travailler. À quoi Melanie Klein répondait que la vie fantasmatique de l’enfant est si riche qu’au contraire les phénomènes de transfert sont intenses dans la cure, que l’analyste doit se garder de toute position directive ou pédagogique, etc. Mais l’écart essentiel se situe sans doute ailleurs.

Melanie Klein mettait l’accent sur les phénomènes pathologiques et en déduisait une théorie de la psychogenèse normale. À l’inverse, Anna Freud mettait au premier plan une théorie développementale, ceci depuis Le Traitement psychanalytique des enfants (1926) jusqu’à Le Normal et le pathologique chez l’enfant (1965) ; sur cette base, elle interprétait les troubles psychiques de l’enfance en termes d’arrêts et de déviations de la trajectoire normale définie par ses « lignes de développement ».

L’une et l’autre ont été fidèles à la pensée de Freud, mais en en privilégiant des aspects très différents. Melanie Klein a mis l’accent sur ce qu’il est convenu d’appeler la « seconde théorie des pulsions », en particulier sur les basculements de l’amour et de la haine. Anna Freud, au contraire, a mis l’accent sur la « seconde topique », celle qui, développée par Freud après 1920, décrit la vie psychique comme organisée en trois « instances », trois systèmes dont la coordination est nécessaire et difficile, le Ça, le Moi et le Surmoi. Dans cette conception, le Moi joue un rôle central. C’est un système de coordination, de régulation, de contrôle, dont la tâche est bien délicate, car il est, selon l’expression de Freud, « tiraillé entre trois maîtres » : entre les revendications pulsionnelles du Ça, les interdits du Surmoi et les exigences de la réalité (d’où sa double fonction, d’équilibration interne et d’adaptation externe). Anna Freud exprime clairement ses vues à cet égard dans un ouvrage publié en 1946 (mais en fait préparé pour l’essentiel à Vienne avant la guerre), Le Moi et les mécanismes de défense.

L’écart théorique entre Melanie Klein et Anna Freud était donc majeur, chacune développant ses idées sur des voies ouvertes par Freud, mais qui, dans la logique de leur antagonisme, devenaient antithétiques. Tout s’est passé comme si chacune s’était emparée d’une part du père…

Il en est résulté, au sein de la Société britannique à laquelle toutes deux appartenaient (Melanie Klein depuis 1926, Anna Freud après 1938), des tensions graves. Melanie Klein, d’abord assez isolée, finit par gagner à ses vues la majorité de cette Société, tandis qu’Anna Freud, au contraire, trouvait un large soutien aux États-Unis. Melanie Klein est morte en 1960, Anna Freud en 1982, dans la maison même, Maresfield Gardens, où elle avait emménagé avec son père en 1938. Les passions se sont apaisées, mais les questions soulevées par ces controverses restent bien actuelles.

II. Les débuts de la vie psychique

Freud avait d’emblée recherché l’explication du fonctionnement psychique dans l’histoire de sa construction : une fonction se comprend mieux si l’on suit le fil de sa progressive élaboration au cours de la croissance psychique de l’individu. Il réaffirma toujours la validité de cette démarche explicative. Cependant, il ne réalisa jamais lui-même d’observations sur des enfants (rappelons que sa discussion de la phobie du « petit Hans », en 1909, était basée sur des observations prises par le père). Ses vues sur le développement psychique étaient donc à peu près totalement déduites, de façon rétrospective, d’observations cliniques prises au cours de cures d’adultes. L’Histoire d’une névrose infantile (titre qu’il a donné à son étude de l’« Homme aux loups », 1918) est typique à cet égard : de façon très brillante, mais explicitement hypothétique, il reconstruit cette histoire d’après ce que lui dit le patient vingt ans plus tard, à l’âge adulte. Il appelait de ses vœux l’étude directe des processus du développement psychique et de ses troubles chez l’enfant lui-même. Il accueillit donc avec satisfaction et encouragea les travaux des pionniers de l’analyse d’enfants, et d’abord de sa fille Anna et de Melanie Klein.

Ce champ d’intérêts s’est ensuite considérablement développé, jusqu’à constituer aujourd’hui une branche distincte de la pratique psychanalytique, une source vive de progrès théoriques, et une inspiration majeure de la pédopsychiatrie. Ceci dans trois pays surtout : les États-Unis (R. Spitz, M. Mahler, B. Bettelheim, etc.), la Grande-Bretagne (J. Bowlby, D. W. Winnicott, F. Tustin, D. Meltzer, etc.) et la France (P. Mâle, S. Lebovici, R. Diatkine, M. Soulé, E. Kestemberg, R. Misès, etc.). Au-delà de la psychanalyse d’enfants, c’est toute la pédopsychiatrie qui s’en est trouvée profondément renouvelée.

Trois auteurs peuvent être ici particulièrement signalés : R. Spitz, J. Bowlby et D. W. Winnicott.

René Spitz, né à Vienne en 1887, médecin, y fut l’élève de Karl Bühler, l’un des plus éminents pionniers de la psychologie de l’enfant. Chassé d’Autriche par le nazisme, il séjourna quelque temps en France où il noua des contacts qui y ont laissé une marque durable avant d’émigrer aux États-Unis où il développa une œuvre importante. Clinicien, il a le premier attiré l’attention sur ce qu’on a pris l’habitude depuis de décrire comme le syndrome de l’« hospitalisme » : des bébés pris en charge dans une pouponnière où ils reçoivent correctement les soins élémentaires, mais totalement délaissés quant aux relations humaines, sombrent dans un état de marasme désespéré et présentent des troubles majeurs des fonctions corporelles, au point que dans un tel contexte le taux de mortalité s’accroît fortement. Lorsque l’enfant survit, cette « carence des soins maternels » risque fort de laisser des traces indélébiles, à type d’hypotrophie somatique, de déficience intellectuelle, etc. Cette étude de Spitz a connu un retentissement considérable, sur le plan pratique, mais aussi sans doute parce qu’elle mettait en évidence ce qu’on n’aurait jamais dû oublier : l’amour est aussi nécessaire que le lait… Expérimentaliste, Spitz s’est attaché à étudier les débuts de la psychogenèse, en observant le développement de bébés normaux, en particulier pendant la première année de la vie (De la naissance à la parole, la première année de la vie, 1965). S’inspirant d’une notion familière aux embryologistes, il a décrit cette première période comme marquée par l’intervention de plusieurs « organisateurs » successifs : le sourire, l’« angoisse du huitième mois » (réaction d’angoisse à la vue d’une personne autre que la mère, ce qui témoigne de la possibilité d’évoquer la représentation de la mère en son absence), le « non », la parole (L’Embryogenèse du Moi, 1959).

John Bowlby, travaillant en Angleterre sur les mêmes problèmes, a développé une œuvre originale qui l’a conduit sur les marges de la psychanalyse. À la demande de l’Organisation mondiale de la santé, il a publié en 1954 un rapport, qui a fait date, sur la carence des soins maternels. Théorisant ensuite ces problèmes, il s’est attaché à montrer que tout le développement humain, spécialement en sa première phase, procède d’un besoin fondamental d’« attachement », dont les déceptions contribuent largement à expliquer les destins individuels (Attachement et Perte, 3 vol., Paris, Puf). Il reprenait là une idée antérieurement émise par un psychanalyste hongrois, Imre Hermann (L’Instinct filial, Denoël), lui-même élève de Ferenczi. On peut noter à ce propos l’influence profonde et durable de Ferenczi sur les développements du mouvement psychanalytique : en Angleterre par Melanie Klein, John Bowlby, Michael Balint (initiateur d’une méthode de travail en groupe qui a contribué à réformer les pratiques médicales), en France par Bela Grunberger, qui a fourni une contribution majeure à la théorie du narcissisme, etc.

Donald W. Winnicott (1896-1971) était un pédiatre venu relativement tard à la psychanalyse ; membre de la Société britannique de psychanalyse, il y subit l’influence de Melanie Klein, mais sut s’en dégager pour créer une œuvre d’une grande originalité. Sa formation et sa pratique pédiatrique lui donnèrent sur les problèmes du premier développement un regard particulièrement réaliste qu’on peut résumer par l’une des formules-choc qu’il affectionnait : « Un nourrisson ça n’existe pas… », car ce qui existe, ce qui se donne à voir, c’est un couple mère-enfant ; et l’on ne peut rien comprendre aux débuts de la vie psychique si l’on ne centre l’attention sur les interactions qui se développent au sein de ce couple. Les travaux sur les interactions précoces, qui se sont multipliés ces dernières années, confirment cette idée de façon éclatante (cf. S. Lebovici, Le Nourrisson, sa Mère et le Psychanalyste, Paris, Le Centurion). L’œuvre de Winnicott abonde en idées originales, souvent exprimées sur un mode quasi poétique. Les plus connues concernent l’« objet transitionnel », l’« aire transitionnelle ». Winnicott y pose que, dans toute une phase du premier développement, lorsque s’esquisse la distinction du Moi et du non-Moi, il existe une vaste zone de phénomènes que le bébé n’impute ni à son monde intérieur ni au monde extérieur ; lorsqu’ensuite cette distinction s’affirme, il subsistera toujours une vaste « aire transitionnelle » où se développent les activités ludiques, lieu de la création et du plaisir qu’elle procure (Jeu et Réalité, Paris, Gallimard, 1971).

Ces trois auteurs, et après eux beaucoup d’autres, ont considérablement fait progresser nos conceptions sur un problème fondamental, celui de l’individuation : qu’est-ce qui fait de chacun de nous une personne, à nulle autre pareille ? La plupart de ces recherches ont été conduites sur la base d’observations prises dans la situation spécifique de la cure où l’analyste et son jeune patient sont seul à seul. Il a paru nécessaire de recueillir en outre des observations en situation « naturelle », notamment dans le cadre de la vie familiale quotidienne, et à propos d’enfants qui ne présentent aucune difficulté particulière, l’observation étant prise par un psychanalyste qualifié. Il faut ici citer particulièrement Esther Bick. Née en Pologne, émigrée à Vienne où elle avait fait sa formation médicale, Esther Bick s’y était initiée à l’observation des bébés sous la direction de Charlotte Bühler. Devenue psychanalyste, c’est à Londres, à la Tavistock Clinic, et en collaboration avec John Bowlby, qu’elle a ensuite transposé cette expérience dans le cadre d’une approche psychanalytique des bébés ; elle a ainsi créé une méthodologie de ce qu’il est convenu d’appeler l’« observation directe ». Cette méthodologie s’est avérée particulièrement utile à la compréhension des états autistiques de l’enfance (Geneviève Haag).

III. Options sur la structure

Si Freud a fait de l’explication par l’histoire le fondement de la psychanalyse, il n’en affirme pas moins l’unité structurale de l’appareil psychique. C’est sur ce second aspect de la théorie (et de la pratique qui en est l’indispensable soubassement) que s’est centrée Anna Freud lorsqu’elle a mis l’accent sur la seconde topique (c’est-à-dire sur une subdivision de l’appareil psychique en trois instances, le Ça, le Moi et le Surmoi). D’autres auteurs ont suivi.

Il faut d’abord citer ici Heinz Hartmann. Formé à Vienne, il devait jouer ensuite un rôle important aux États-Unis et à la tête de l’Association psychanalytique internationale, dont il fut président pendant plusieurs années après la Seconde Guerre mondiale. Il a développé une théorie qui est restée connue sous le nom d’ego psychology, ou « psychologie du Moi » par le Moi). Cette théorie est volontiers désignée par ses tenants anglo-saxons comme « psychanalyse structurale », mais les Français la qualifient souvent de « psychanalyse génétique ». Ces divergences terminologiques, à elles seules, expriment des désaccords qui ont atteint, dans les années 1950, une amplitude telle qu’on a pu redouter de nouvelles fractures, où l’on aurait assisté à la séparation de deux, voire trois psychanalyses, celle de Hartmann, celle de Melanie Klein et celle de Lacan.

Les termes ego et psychology résument assez bien ce qui s’est trouvé en jeu : centration sur le Moi et ambition de parvenir à une théorie psychanalytique généralisée, capable de rendre compte de processus qui, disait-on, avaient été auparavant négligés et dédaigneusement abandonnés à la psychologie dite « académique » : l’attention, la mémoire, l’apprentissage, la pensée, etc. Cette ambition de généralisation a longtemps séduit un large public aux États-Unis, où Hartmann a été salué comme le père d’une nouvelle psychanalyse qui irait plus loin que l’ancienne, celle de Freud… Cependant, en Europe, cette ego psychology (à laquelle ont travaillé aussi Ernst Kris et Rudolf Loewenstein) a suscité une vive méfiance, pour trois sortes de raisons :

mettant l’accent sur la première fonction du Moi, l’équilibration interne, cette théorie a conduit à lui prêter des « fonctions autonomes », « libres de conflit », c’est-à-dire des fonctions (essentiellement cognitives) dont la genèse et le jeu échapperaient à la dynamique conflictuelle où s’opposent le désir et l’interdit (ce qui suppose l’animation par une énergie « non libidinale »). Aux yeux de la plupart des psychanalystes européens, c’était là une nouvelle tentative pour se débarrasser du « fardeau de la sexualité », à peine moins grave que, autrefois, celles d’Adler et de Jung. Au demeurant, la clinique des inhibitions intellectuelles montre clairement que les fonctions cognitives n’échappent nullement à la dynamique où s’affrontent le désir et ce qui s’oppose à sa satisfaction… ;

mettant l’accent sur la seconde fonction du Moi, d’adaptation au monde extérieur, la théorie a conduit à minimiser les conflits intrapsychiques qui l’opposent aux autres instances, en particulier au Ça ; au plan pratique, on a pu redouter que l’analyse ne devienne une entreprise de réinsertion sociale de « personnalités névrotiques » non conformes ;

enfin, de façon assez paradoxale, on a reproché à cette théorie de trop rechercher l’explication dans l’histoire de l’individu : c’est sur cette base que le qualificatif de « psychanalyse génétique » a pu prendre une connotation péjorative. À tort peut-être. Certes, la psychologie du développement sur laquelle Hartmann s’est appuyé apparaît aujourd’hui bien désuète ; certes, le danger existe de réduire l’histoire à celle des événements qui marquent la vie de l’enfant, alors que la psychanalyse a pour vocation de s’adresser à une histoire interne, celle où s’est construit le psychisme. Mais le reproche, en France tout au moins, s’est trouvé surchargé, lors de la grande vague « structuraliste » des années 1960, d’une opposition entre structure et histoire où Lacan a joué un grand rôle en mettant, lui aussi, l’accent sur la structure, mais tout autrement que l’ego psychology à laquelle il s’opposait farouchement.

Jacques Lacan (1901-1981), psychiatre, s’était d’emblée signalé comme un esprit brillant et peu conformiste. Il a commencé à asseoir sa réputation dès l’avant-guerre, avec une thèse remarquée sur la paranoïa, puis avec un travail sur la reconnaissance de soi dans le miroir chez le jeune enfant, aux origines de la conscience de soi (travail où il reprenait des vues exprimées auparavant par Henri Wallon dans une perspective quelque peu différente). Après la guerre, Lacan va développer une théorisation, une pratique et une action personnelle qui vont secouer le monde psychanalytique français.

Il n’est certes pas facile de résumer en quelques lignes une œuvre aussi complexe, de surcroît exprimée – surtout dans la dernière période – dans une langue assez étrange, à la syntaxe torturée, riche en néologismes et en jeux sémantiques. Pour l’essentiel peut-être, ce que Lacan allait exprimer se trouvait déjà dans une conférence qu’il fit à Rome en 1953, sous le titre « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse » ; il y fera souvent référence par la suite en désignant ce « discours de Rome » comme la pierre angulaire de son enseignement. Il y rappelait le rôle essentiel de la parole, celle du patient et éventuellement celle de l’analyste, comme support des échanges qui se développent entre eux dans l’« espace analytique ». En serait-il resté là que c’eût été simple rappel d’une évidence. Mais il allait beaucoup plus loin en affirmant que « la psychanalyse n’a qu’un seul médium : la parole du patient ». Fortement influencé par la linguistique, et d’abord celle de Saussure, Lacan a en effet mis l’accent sur les rapports de signification dans la langue qu’utilise le patient, supposés homologues aux rapports de signification qui définissent le jeu des processus inconscients : d’où la formule célèbre, « l’inconscient est structuré comme un langage ». D’où, également, l’intérêt pour les transmutations et transpositions dont peuvent être affectés les rapports signifiant/signifié qui définissent toute signification, et la mise au service de la psychanalyse de vieilles figures de rhétorique comme la métaphore et la métonymie. Ainsi se trouvent décrits des « chemins de signifiants » où le lecteur – que n’encourage pas le style hermétique qu’affectionnait Lacan – finit par avoir le sentiment que ces signifiants, renvoyant à d’autres signifiants, ne renvoient plus à aucun signifié ; et qu’il n’est plus guère prêté attention aux affects et à ce qui en est l’origine, la sexualité, encore une fois évacuée… Le lecteur a dès lors la sensation qu’il est en présence d’une pensée abstraite dont il ne voit plus les relations avec la clinique ; ceci eût certainement choqué Freud, qui avait toujours affirmé que les faits mis en évidence par la clinique sont pour le psychanalyste comme la terre pour Antée : il doit les toucher du doigt pour ne pas se perdre. C’est pourtant au nom d’un « retour à Freud » que Lacan, servi par la fascination personnelle qu’il exerçait sur ses disciples, et au-delà sur ses auditoires, a connu un énorme succès dans l’« intelligentsia » parisienne – et même au-delà dans le grand public – au point qu’il a pu sembler pendant quelque temps, dans le microcosme français, qu’il n’y eût plus de psychanalyse que « lacanienne ».

Si différentes que soient l’ego psychology et la version lacanienne de la psychanalyse, elles ont cependant un point commun : mettre l’accent sur une étude synchronique du fonctionnement de l’appareil psychique. C’est également sur cette position que se situent la plupart des auteurs qui se sont attachés à l’étude des processus de pensée. Freud en avait jeté les bases, depuis l’Esquisse d’une psychologie scientifique (1895) jusqu’à des articles tardifs sur les processus de mémoire (« Note sur le bloc magique », 1925), la négation (1925), etc.

Pour le psychanalyste, l’étude des processus de pensée doit être conduite selon trois axes :

celui de l’économique, c’est-à-dire de l’énergétique (Freud définissait la pensée par « le déplacement de petites quantités d’énergie »). On s’intéresse alors aux phénomènes d’investissement et de contre-investissement des représentations que manipule la pensée, aux liens entre représentations et affects, à des phénomènes tels que l’isolation (une représentation surgit totalement coupée de l’affect qui devrait l’accompagner), etc. ;

celui de la dynamique : les processus de pensée sont saisis dans leurs relations avec les conflits dont le psychisme est le théâtre. La pensée est alors conçue à la fois comme l’instrument des relations avec le monde et d’une prise sur le monde, et comme un système de transformations qui permet l’élaboration défensive des conflits en jeu ;

celui de la topique, puisque les processus de pensée apparaissent alors autant au service de la méconnaissance que de la connaissance. De façon apparemment paradoxale, on en arrive aux notions de « pensées inconscientes », de « processus de pensée inconscients », etc. À cet égard, il faut signaler un intérêt croissant pour l’étude du préconscient (instance intermédiaire, antichambre de la conscience) et pour le jeu des processus de mentalisation qui règlent les relations entre le fantasme et l’action.

La notion même de « pensée » prend en ces travaux une grande extension, bien au-delà de ce que la psychologie considère sous la rubrique des « processus cognitifs ». Les limites mêmes en deviennent difficiles à préciser ; et la plupart des auteurs qui ont produit cet effort théorique ont été conduits à tout un remodelage de la théorie psychanalytique elle-même, chacun selon son point de vue propre.

Le plus notable de ces théoriciens est sans doute W.R. Bion (1897-1979), qui s’est attaché à formaliser de façon aussi stricte que possible des phénomènes qui se situent aux origines et aux infrastructures de la pensée elle-même (le sous-titre de son ouvrage L’Attention et l’Interprétation, est « une approche scientifique de la compréhension intuitive »). Il a eu le grand mérite de tenter de « penser l’impensable », c’est-à-dire de décrire, avec les outils de la pensée et du langage dont nous disposons en tant qu’adultes, les prodromes de la pensée elle-même.

Un certain nombre d’auteurs français ont marqué de travaux importants la théorie psychanalytique de la pensée ; on peut citer notamment D. Braunschveig, M. Fain, P. Luquet, A. Green, J.-L. Donnet, C. Le Guen, etc., ainsi que la description, par P. Marty et ses collaborateurs d’un mode très particulier de fonctionnement, dit « pensée opératoire », chez certains malades psychosomatiques (ceci sera repris plus loin).

IV. Le poids de la culture

Si la personne se façonne en fonction de son histoire, il faut évidemment tenir compte des circonstances de cette histoire. On a parfois reproché à Freud de n’en pas tenir compte, et d’avoir théorisé le fonctionnement d’une « monade » psychique isolée de son contexte. Le reproche est très excessif, puisque, au plan de la clinique, l’essentiel de l’explication est recherché dans les relations de l’enfant avec son entourage proche, au premier chef les parents ; et que de nombreux aspects de la théorie psychanalytique se réfèrent aux liens entre l’appareil psychique et le monde extérieur (ainsi des notions d’identification, de projection et d’introjection, de la distinction entre l’objet « externe », c’est-à-dire la personne réelle de l’entourage, et l’objet « interne » qui en est le répondant intrapsychique, etc.). Il est vrai cependant que dans sa pratique Freud ne prêtait guère attention aux cadrages sociaux, à la diversité des conditions sociales, culturelles, économiques, qui peuvent contribuer à modeler un destin individuel. Il en va autrement dans sa théorie : de Totem et Tabou (1913) à Malaise dans la culture (1930), en passant par Psychologie des masses et analyse du Moi (1921) et L’Avenir d’une illusion (1927), nombreux sont les écrits où, flirtant avec la sociologie et l’anthropologie, il tente de relier le développement et le fonctionnement, d’une part du psychisme individuel, et d’autre part des sociétés humaines. Il développe alors de vastes synthèses, souvent marquées de ses options personnelles, et par là des cadrages de son temps, mais qui ne remettent nullement en cause la métapsychologie elle-même.

Certains de ses continuateurs ont été moins prudents. Ce fut le cas de Wilhelm Reich ; aussi passionné de psychanalyse que de marxisme, il en voulut l’impossible synthèse, première tentative dans une série d’efforts où s’illustrera aussi Herbert Marcuse. Reich était un personnage porté aux vastes conceptions et aux formulations explosives, et que sa pathologie personnelle conduisit vers une construction délirante qui le sépara totalement de la psychanalyse. Plus pondéré était Géza Róheim, un Hongrois qui se vit confier une chaire d’ethnologie sous le bref gouvernement de Béla Kun en 1919, et qui ensuite put être considéré comme le fondateur de l’anthropologie psychanalytique. Engagé dans une longue controverse avec l’ethnologue Bronislaw Malinowski à propos de la sexualité dans les sociétés dites « primitives », il s’en alla étudier la question sur le terrain, notamment en Somalie, en Australie et en Mélanésie. Comme beaucoup d’autres, Róheim a développé l’essentiel de son œuvre aux États-Unis après la montée du nazisme en Europe. Ce fut également le cas de Georges Devereux (1908-1986), l’un des pères de l’ethnopsychiatrie, qui a travaillé, aux États-Unis, mais aussi à Paris, avec un constant souci de rigueur, à la fois quant aux méthodes et quant à la référence freudienne.

Il s’est développé à partir de 1935, et surtout aux États-Unis, sous l’impulsion d’une immigration très riche et diversifiée de psychanalystes, psychiatres, psychologues, sociologues, ethnologues, philosophes, etc., tout un mouvement, dit « culturaliste », qui va de psychanalystes qui ont continué à s’affirmer tels – mais parfois contestés en tant que tels – jusqu’à des ethnologues influencés par la psychanalyse. Parmi les seconds, on peut citer Margaret Mead et Ralph Linton, et, plus proches sans doute du mouvement psychanalytique, Abram Kardiner, Ruth Benedict, Erik Erikson (Enfance et Société, 1966) ; mais ce sont surtout les premiers qui nous intéressent ici. Deux noms sont à citer particulièrement, celui d’Erich Fromm et celui de Karen Horney.

Erich Fromm, formé à Francfort, émigra aux États-Unis en 1933. Esprit ouvert, porté à de vastes et généreuses considérations sur l’évolution de nos sociétés occidentales, les contraintes qu’elles exercent et le destin des individus qui y vivent, il a particulièrement analysé La Peur de la liberté (1941). Karen Horney, qui avait été à Berlin l’élève d’Abraham, émigra à Chicago puis à New York. Elle s’est attachée à mettre en évidence les conditionnements culturels qui forment La Personnalité névrotique de notre temps (1937), soulignant en particulier l’injonction contradictoire à laquelle se trouvent soumis, quant aux comportements agressifs, les individus qui grandissent et vivent dans notre société : l’agressivité y est à la fois condamnée sous certaines formes et encouragée sous d’autres, notamment dans la vie professionnelle et à l’armée.

Certaines de ces évolutions se sont écartées de la psychanalyse au point de s’en séparer pour créer une théorie et une pratique tout à fait différentes. C’est le cas de la théorie dite « systémique », qui met l’accent sur les phénomènes de communication au sein de très petits groupes, et d’abord la famille (P. Watzlawick et al., Une logique de la communication, 1967). Cette théorie se situe dans la postérité de Harry S. Sullivan, psychiatre et psychanalyste peu connu en Europe, mais qui a exercé une grande influence aux États-Unis.

D’autres développements ont affirmé s’inscrire dans le champ de la psychanalyse, bien que le droit leur en ait été dénié par les instances responsables du mouvement psychanalytique lui-même : ainsi, Karen Horney, exclue de l’Institut de psychanalyse de New York en 1941, a créé sous un label voisin un autre institut. De tels avatars ont contribué à une certaine confusion, ouvrant le danger d’une dilution, d’un affadissement théorique de la psychanalyse, voire de compromissions où son image publique a pu, à certains moments et dans certains contextes, se trouver gravement altérée.

Tels ont été les principaux courants du bouillonnement qui, après la mort de Freud, a marqué le mouvement psychanalytique dans les trois ou quatre décennies qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce tableau ne pouvait ici qu’être bref ; bien d’autres courants de pensée devraient être discutés, bien d’autres auteurs devraient être mentionnés. Mais ce bref tableau suffit sans doute à montrer qu’un changement considérable est alors survenu. Il reste indispensable de lire Freud. Mais on se tromperait si l’on pensait qu’une analyse se conduit aujourd’hui comme celle de L’Homme aux loups, ou que telle argumentation théorique énoncée en 1905 est à prendre telle quelle. Si l’œuvre freudienne reste fondatrice, elle est constamment à réévaluer dans ses effets d’après-coup, à la lumière de toutes ses conséquences. Le mouvement se poursuit, en une diversification qui n’est pas sans faire problème. C’est ce qu’envisagera le prochain chapitre.