Chapitre IV. La sexualité narcissique, amour et narcissisme

 

Le narcissisme, envisagé comme stade dans l’évolution de la libido, implique l’idée d’un exercice narcissique de la sexualité, avec soi-même d’abord, et c’est tout le registre masturbatoire et des plaisirs autoprovoqués qui se trouve ouvert, mais ce peut être aussi dans le rapport à une autre personne si le plaisir recherché ne s’inscrit pas dans une relation où l’autre est considéré comme un objet d’amour.

La masturbation tient une place importante dans la vie sexuelle, non seulement à l’adolescence ou dans des situations d’isolement, mais dans le cours ordinaire de la vie. Beaucoup d’adultes l’utilisent pour réguler leur niveau d’excitation. Son caractère narcissique est parfois explicite, chez les adolescents qui se masturbent devant un miroir par exemple ou en cultivant des fantasmes de grandeur ou, chez certaines jeunes filles ou femmes en évoquant l’idée qu’elles possèdent un pénis. Mais la masturbation est parfois liée à un investissement objectal, à une ou un partenaire aimé, dont la présence est évoquée pour que le plaisir puisse apparaître. La dimension narcissique psychique est ici moindre et on peut dire que l’autoérotisme est en ce cas « objectalisé ».

Selon Freud « le narcissisme du Moi est ainsi un narcissisme secondaire, dérobé aux objets. » Il faut garder présent à l’esprit que le Moi et le narcissisme qui le maintient se construisent dans les relations aux objets mais que « l’homme, dans une certaine mesure, reste narcissique, même après avoir trouvé des objets externes pour sa libido ». Il s’ensuit que sa sexualité – et d’autant plus qu’elle est plus « objectale » – implique son narcissisme d’au moins deux façons : d’une part, toute nouvelle relation amoureuse construit de nouveaux éléments dans le Moi, et alimente le narcissisme secondaire, d’autre part, l’exercice de la sexualité renforce la confiance du sujet dans ses capacités corporelles et sa propre estime de lui-même.

Nul doute donc qu’une relation sexuelle heureuse soit « narcissisante », mais la recherche de cette satisfaction narcissique peut devenir prépondérante dans la relation à l’autre, le réduisant au mieux au rôle de partenaire sans lui donner la place d’un objet d’amour. L’individu s’aime lui-même dans la pratique de la sexualité, s’auto-investissant dans cette expérience plus qu’il n’investit la personne avec laquelle il la vit.

Ce terme de « partenaire sexuel » si aisément entré dans le langage courant n’est-il pas un indice que cette dimension narcissique que la sexualité tendrait aujourd’hui à devenir prépondérante ?

Mais rien n’est tout à fait d’aujourd’hui. D’hier – elle a presque un siècle – cette notation de Paul Valéry semble indiquer que l’exercice de la sexualité est le plus souvent et avant tout narcissique, fait pour rétablir une quiétude troublée par l’aiguillon de la chair : « Les uns recherchent les femmes pour en jouir et puis penser librement à autre chose. Et ainsi ils sont portés à désirer d’en changer. D’autres ont une femme comme on a des pantoufles, confortablement les mêmes. Mais peu, infiniment peu, désirent dans la femme un être vivant, toujours plein de découvertes et d’attraits, un petit monde, qui possédé d’aussi près que possible, garde encore un infini d’obscurités et d’intimités. Ceux-là font les véritables amants. Mais rarissimes, et ceux qui pourraient l’être tombent sur des femmes qui ont précisément la nature des hommes dont je parlais d’abord. » [1]

Après que la sexualité infantile a construit le psychisme, une époque supposée bénie, la période de latence, a vu s’instaurer une forme d’équilibre narcissique. Celui-ci vole en éclats sous la poussée pubertaire et avec les changements qu’elle induit dans les échanges avec les personnages familiaux. L’apparition des capacités de la vie sexuelle adulte est un traumatisme qui désorganise le narcissisme antécédent. Certes, l’investissement des dites capacités, le fait de se sentir devenir adulte, d’anticiper à court ou moyen terme une vie sexuelle de plein exercice, apporte à la reconstitution de ce narcissisme bouleversé, mais la quotidienne exigence des besoins sexuels la remet en cause chaque jour, et la perspective de devoir dépendre d’autrui pour la satisfaire est une blessure narcissique de plus.

Le refus de cette dépendance, d’admettre la relation à l’autre comme nécessaire apparaît souvent lors des premières relations sexuelles. Écoutons encore Valéry, il est jeune, vingt-trois ans, et note dans ses cahiers : « Toutes les horreurs de l’inconscience. La volupté. Je n’ai pas perdu pied. Au plus ardent des instants, j’ai pensé à autre chose ; à ce cahier (au calcul des variations de la veille). » [2]. C’est-à-dire qu’il a réussi à ne pas penser à la jeune femme qu’il avait dans les bras. Et plus loin : « La femme sert à se passer de femme. » [3]. Il s’agit bien d’éviter l’investissement « objectal » pour maintenir un investissement narcissique jusque dans la relation sexuelle, un investissement narcissique perçu comme indispensable à la cohésion du Moi, dont la désorganisation entraînerait un sentiment de dépersonnalisation : « Je n’ai pas perdu pied ». Valéry évoque ailleurs une forme d’ivresse narcissique au contact de la femme conquise ; il a vingt-six ou vingt-sept ans, il note : « Je ne dormais pas seul. Et quand elle était assoupie je l’étreignais fraîche comme une plante et je pensais éperdument à MOI. » [4].

Chez Paul Valéry, la lutte pour maintenir le fonctionnement sans trouble de ses pensées lui fera longtemps éviter d’admettre la place de ce qu’il appellera « l’être unique ». Mais pour narcissisant que soit le plaisir sexuel, les conditions de son obtention peuvent blesser l’idéal narcissique. « L’amour [physique] désorganise, démonte l’être ordinaire, pour construire autre chose momentanée, une machine à but fini (…). Au moment de l’amour tous se ressemblent… » [5]. On ne saurait mieux décrire la crainte d’une dépersonnalisation d’une perte d’identité liée au fait de s’abandonner au plaisir. Dans cette crainte l’idée d’une identification à l’autre sexe, pour un homme la peur et le refus de s’identifier au partenaire féminin tient une place certaine (mais le même mouvement peut exister chez une femme). La sexualité narcissique « ordinaire » serait souvent en grande partie liée à l’évitement d’une telle identification à l’autre sexe, à l’angoisse de sa révélation dans la relation sexuelle. Poussée à l’extrême la sexualité narcissique n’est plus qu’une « autosexualité ».

Pour Valéry la relation sexuelle, malgré la menace de perte d’identité, apporte cependant un gain d’ordre narcissique : « La valeur vraie (c’est-à-dire utilisable) de l’amour est dans l’accroissement de vitalité générale qu’il peut donner à quelqu’un. » [6]. Mais pour l’obtenir il faut surmonter la blessure de la dimension animale de la sexualité, qui s’exerce inter urinas et fèces – c’est ce que l’on voit à l’extrême dans les tableaux d’anorexie mentale –, dimension animale difficultueusement combinée au registre des sentiments : « L’amour est-il pas dégoûtant avec tous ses jus, ses sueurs, ses baves et ses chaleurs ; ses tâtonnements, ses hontes (…). Mais le “sentiment” est le plus dégoûtant de tout. La partie véritablement honteuse, car le reste sans lui serait naïve nécessité, et pas d’histoires. » [7]. Le sentiment, voilà l’ennemi de l’idéal d’une sexualité narcissique qui ne serait que « naïve nécessité », comme de boire et manger. Le monde intérieur est ce qui cause les difficultés : « Il faut entrer en soi-même armé jusqu’aux dents » disait Monsieur Teste. Le sentiment, c’est la part de transposition transférentielle, le spectre de fantasmes incestueux : « L’amour psychologique est de la nature d’un cauchemar. Toutes les sottises et folies qu’il colore dans un homme suivent les règles déréglées du rêve. » [8]. Les règles déréglées du rêve ? Le phénomène immaîtrisé du rêve plutôt, qui mène à l’inconscient et au complexe d’Œdipe… Valéry note encore : « Amours, joies, angoisses, tous les sentiments m’épouvantent ou m’ennuient ; et l’épouvante ne gêne pas l’ennui ». Et encore : « Autrui fut mon poison. Sa vigueur m’a torturé, diminué – sa faiblesse torturé, diminué. » [9].

Pour l’éviter, cet amour psychologique qui mène aux profondeurs, il faut considérer l’amour sous l’angle de la sexualité vue seulement comme une fonction corporelle. Et Valéry en souligne les liens à la culture : « L’amour tel que l’espèce humaine l’a “perfectionné” est aussi artificiel que le pain, le vin, la cuisine. Voilà ce que devient une fonction reprise, remaniée par les circonstances et le système nerveux. Le trouble caractéristique des amours juvéniles, la poésie qui en fut tirée, n’est au fond que l’aveuglement nécessaire à une fonction qui ne s’accomplirait pas sans concentration, étroitesse de point de vue, finalement dépression de conscience. Il faut que l’ensemble de l’être laisse les voies libres et lui permette sa vitesse, fulgurante, quelles que soient les circonstances. Mais tandis que l’aveuglement original ne laissait percevoir que l’objet purement fonctionnel nécessaire – c’est-à-dire un spécimen de l’autre sexe – (et ce demeure tel pour le jeune homme), l’aveuglement plus tardif est plus restrictif. Il ne perçoit qu’un tel individu – plus défini – plus excitant. Le chiffre de la combinaison secrète est plus compliqué. » [10]. L’autoanalyse de Valéry lui fait ici diagnostiquer le caractère narcissique de la sexualité juvénile, avec la contingence de la partenaire sexuelle : « un spécimen de l’autre sexe » mais constate – à regrets ? – que les choses sont plus difficiles pour « l’aveuglement plus tardif » de son âge mûr : l’objet n’est plus contingent mais « plus défini ». L’amour complique tout, rend sensible, dépendant : « Que je le veuille ou non, vous faites battre mon cœur. Il suffit de votre approche pour troubler mon horloge. Vous hâtez étrangement ma vie. Ce mouvement accéléré n’est plus en accord avec celui qui admettait dans sa période l’arrangement naturel de mes pensées. Pour se débarrasser de ces forces étrangères qui font souffrir je leur cède pour un moment, je les laisse trouver leurs effets, je suspends mon existence permanente, je vous saisis, je vous réduis, je meurs et je retrouve ma vie ordinaire au moyen de vous-même qui l’aviez troublée. » [11] La fonction de rétablissement par la sexualité du fonctionnement narcissique troublé par l’approche de l’objet, et pas seulement par le désir sexuel, est ici parfaitement décrite : « Je retrouve ma vie ordinaire au moyen de vous-même qui l’aviez troublée ». L’autre est ici un moyen, un partenaire, mais aussi un objet d’amour comme en témoignent ces lignes : « Je sais que le moindre rien te détourne vers moi ; il y a des riens là-bas autour de toi, et des riens ici autour de moi dont la fonction humble et miraculeuse est de rapprocher Moi à Toi et Toi à Moi. Si ces riens n’existaient pas on serait condamné à s’oublier. Voilà une étrange vérité… » [12]. Étrange vérité aussi que de constater que chez une même personne peuvent se succéder des moments de sexualité narcissique et de sexualité vécue avec un objet d’amour dont la signification pour l’esprit dépasse celle de simple « partenaire sexuel ».

I. Sexualité et possession

Même lorsque la signification de la personne avec qui l’expérience sexuelle est partagée est grande, le poids du besoin narcissique que la relation amoureuse vise à étancher peut être considérable et peser sur l’objet autant qu’il peut être lourd pour le sujet lui-même. Si l’on en croit Heinz Kohut, pour certaines personnes l’autre n’est pas seulement un objet de désir. Leur narcissisme déchiré – Kohut écrit : leur « Self » blessé – éprouve le besoin d’être restauré : le besoin narcissique est au premier plan. Le sujet attend de l’autre qu’il assume une fonction réparatrice de son intégrité ; qu’il devienne une part auxiliaire de lui-même qui le protège de la désintégration qui le menace. Dans ces conditions le genre de contrôle qu’il s’agit d’exercer sur la personne « investie narcissiquement et sur son fonctionnement » [13] devient incroyablement étroit au point que l’objet d’un pareil « amour » narcissique peut se sentir opprimé et réduit en esclavage par les exigences du sujet [14]. Il s’agira donc de posséder l’objet, d’avoir tout pouvoir sur lui. La dimension d’emprise sur l’objet devient prépondérante, entraînant, par concurrence, une diminution de l’investissement du monde intérieur, du monde du fantasme et des représentations et un surinvestissement de l’actuel, de l’instant présent, de la sensation, du pouvoir.

C’est ce type de relation qui apparaît dans l’affrontement entre un Narcisse et un autre comme la relation qui relie et oppose Achille et Penthésilée, Reine des Amazones, dans la pièce de Kleist. Le choix amoureux est interdit par la loi des Amazones, l’homme, le partenaire sexuel ne peut être qu’un ennemi conquis au hasard des combats. Cette loi interdit en fait à l’Amazone de relier le registre de l’emprise, du pouvoir, au domaine des sentiments et des représentations, aucune satisfaction partagée ne peut être admise et donc aucun nouvel objet intérieur ne peut être construit. La sexualité narcissique est ici en somme prescrite par la Loi. Du point de vue psychique, un tel surinvestissement du fonctionnement en emprise détourne de l’autoperception du monde interne et obère toute possibilité de s’identifier à autrui. Les Amazones récusent ainsi le choix de l’amour lui-même pour le remplacer par la seule possession. L’amour réciproque entre Achille et Penthésilée va achopper, dans la mesure où chacun veut assurer sur l’autre une emprise totale, se refuse à subir la moindre domination et fuit devant la satisfaction dès que celle-ci est possible [15]. Lorsque chez deux amants les exigences narcissiques – le besoin de restaurer le narcissisme de chacun par la possession inconditionnelle de l’autre – sont aussi grandes, la relation se noue dans une dynamique qui conduira à sa destruction même. On pourrait évoquer ici Ariane et Solal dans Belle du seigneur d’Albert Cohen…

Le besoin d’emprise sur autrui, de domination totale et asymétrique nous conduit à évoquer la question des rapports entre sexualité narcissique et perversion. D’une certaine manière toute sexualité « perverse » renvoie à un exercice narcissique de la sexualité. Le partenaire d’une relation sexuelle dont le but est essentiellement narcissique est d’une certaine façon fétichisé, « un spécimen » féminin, et rien d’autre, un accessoire pour les « gorilleries » ou les « babouineries » dont parle Solal…

L’investissement d’emprise, lorsqu’il devient prépondérant, tend à exclure l’ombre, les demi-teintes, et exclut la dimension du jeu qui implique que l’emprise est limitée et réciproque ; le jeu, la rêverie et l’amour se déploient lorsque la question de l’emprise sur l’objet ne se pose plus, lorsqu’une présence réciproque tranquille s’est installée. La relation sexuelle se vit dans une emprise croisée, consentie et limitée. Mais si l’activité sexuelle devient d’emprise exclusive, la dimension perverse proprement dite apparaît. L’emprise perverse abolit les différences pour les remplacer par une différence de pouvoir, remplace l’épreuve de la relation par l’épreuve de force. L’objet investi sur le mode de l’emprise perverse n’a pas droit au jeu non plus qu’à la moindre zone d’opacité, il ne peut être question à son égard d’une existence séparée : on constate un « déni d’altérité » qui va de pair avec l’impossibilité d’investir le monde des sentiments et des affects.

II. La sexualité narcissique et le groupe

Lors de l’entrée dans la période de latence, l’inhibition des comportements sexuels à l’égard des parents est le reflet du refoulement du projet œdipien. Mais la sexualité directe ne désarme pas pour autant : les objets sexuels parentaux sont remplacés par les contemporains de l’enfant. Des rêveries et des jeux amoureux se développent entre enfants, des jeux sexuels s’organisent hors de la vue des parents, pendant que des activités de groupe imprégnées par la sexualité (exhibitions, bagarres…) prennent une place notable. C’est une forme de sexualité de groupe qui apparaît. La sexualité, dans son exercice, est alors « homogénérationnelle ». Comme nous l’avons évoqué plus haut, à la période de latence, la différence des générations constitue la différence sexuelle essentielle : les adultes qui disposent de la sexualité de plein exercice et les enfants qui n’en ont pas le pouvoir. La différence sexuelle entre filles et garçons n’a que la valeur d’une « petite différence ». Un narcissisme phallique se développe dans les deux sexes afin de panser la blessure infligée par l’immaturité sexuelle. La fille, devenue « garçon manqué », s’organise dans ce registre phallique narcissique qui proclame une indifférence des sexes. La sexualité homogénérationnelle entre les enfants de cet âge s’établit sur ce fond d’indifférence des sexes. On peut la considérer comme une forme d’homosexualité narcissique tous sexes confondus.

Michel Fain et Denise Braunschweig ont introduit une opposition pertinente entre Éros et Antéros ; dans cette opposition Éros subsume la sexualité œdipienne « de couple » dans son ensemble, tandis qu’Antéros rassemble sous sa bannière toute la sexualité « de groupe » et les rapports et jeux collectifs qui en dérivent. « Le véritable antagoniste d’Éros ne serait pas Thanatos mais une autre force, tenant d’un fait de culture (…) nous l’avons dénommé Antéros du nom du frère jumeau d’Éros. » [16] « Éros ne désigne pas ici les “pulsions de vie” de la seconde théorie des pulsions de Freud mais l’amour et le désir qui animent les amoureux. Antéros quant à lui, correspond à cette part de la sexualité consacrée au groupe, il préside à une “sexualité de groupe”, celle des frères de “la horde primitive”, à condition d’y ajouter les sœurs, elles aussi exclues de la sexualité de couple par leur immaturité sexuelle et l’interdiction paternelle. “Homogénérationnelle”, vécue entre des semblables, elle est narcissique, psychiquement homosexuelle, même si ses protagonistes sont pour moitié des fillettes et pour moitié des garçons. La sexualité est ici rendue “homo” sexuelle par l’homologie du partage de l’immaturité physique. Dans ses aspects “inhibés quant au but” elle est constitutive des liens sociaux ; mais cette forme de sexualité échappe en grande partie à l’interdit œdipien et n’est réglée que par le bon plaisir de chacun et s’exprime dans des jeux sexuels parfois très crus. » [17]

L’adolescence, dans un premier temps, hérite de ce système. Les bandes d’adolescents évoluent essentiellement sous le signe d’Antéros. Les partenaires de flirt ou de relations sexuelles complètes ne doivent pas être investis de façon ni stable ni privée. Les soirées sont des lieux où les échanges sexuels s’engagent au vu et au su de tout le monde. Sans qu’il s’agisse d’échangisme à proprement parler, la succession des partenaires, d’une soirée à l’autre ou au cours d’une même soirée, est non seulement admise mais idéologiquement encouragée : « ça se fait ». Il s’agit de partenariat sexuel et d’une sexualité dont le but est essentiellement une valorisation narcissique mais poursuit aussi cet autre but narcissique plus essentiel : apprivoiser l’animal sexuel qui s’est révélé chez chacun.

Une même forme d’affirmation de liberté sexuelle, dans les deux sexes, accompagne le caractère narcissique de cette sexualité. La sexualité narcissique des « amours juvéniles » se fonde sur l’évitement de la sexualité de couple, c’est-à-dire sur la crainte de la reviviscence des fantasmes œdipiens. Il n’y a souvent pas choix à proprement parler et le premier « spécimen de l’autre sexe » venu sera partenaire de la soirée ou de la semaine, il sera interchangeable, tout risque d’attachement et de dépendances sera ainsi aboli et par conséquent toute menace de perte se trouve conjurée. Ici la sexualité sert à se protéger de l’amour.

Avant qu’Éros ne reprenne le dessus, Antéros se manifeste par les limitations imposées par le groupe à la sexualité de couple : pour se retrouver à deux et échapper à la loi d’airain qui impose le « un pour tous et tous pour un », les amoureux doivent s’extraire de la bande et garder secrète leur relation privilégiée. La constitution de couples différenciés menace en effet le groupe et le ciment qui le fait tenir, c’est-à-dire l’érotisme collectif et le soutien réciproque à la lutte contre la dépendance affective à un être aimé. Freud évoquait ainsi les rapports du couple et du groupe : « Deux personnes réunies seules dans la recherche d’une satisfaction sexuelle, du seul fait qu’elles recherchent la solitude, s’insurgent contre l’instinct grégaire, contre l’esprit du groupe. Plus elles sont amoureuses et plus elles se suffisent à elles-mêmes. Leur rejet de l’influence du groupe s’exprime sous la forme de la pudeur. Les mouvements extrêmement violents de jalousie sont convoqués pour protéger le choix d’objet sexuel contre son altération par le lien au groupe. C’est seulement quand l’affection, c’est-à-dire le facteur personnel d’une relation amoureuse, s’efface complètement devant le facteur sensuel qu’il devient possible, pour deux personnes, d’avoir une relation sexuelle devant d’autres ou que deviennent possibles des actes sexuels simultanés en groupe, comme cela se produit dans une orgie. Mais on se retrouve alors dans un état antérieur des relations entre les sexes, dans lequel le fait d’être amoureux ne jouait aucun rôle et où les objets sexuels étaient considérés comme équivalents… » [18]

Le couple amoureux, pour tous ceux qui s’en sentent exclus, possède une valeur menaçante, persécutoire même, liée au fait qu’il active des fantasmes de scène primitive, les souvenirs des parents réunis la nuit pour leur seul plaisir, avec le cortège de sentiments d’abandon, de délaissement et d’infériorité qui les escortent. La défense commune contre de tels affects est l’un des facteurs de l’unité du groupe dans son hostilité à ce qui lui échappe. Le groupe cherche à désinvestir et à nier les différences pour identifier ses membres les uns aux autres. Il s’agit d’une lutte violente ; en effet l’avènement de la maturité sexuelle et la reviviscence du complexe d’Œdipe rétablissent fortement la différence des sexes dans toutes ses implications et ses visées érotiques. La non-différenciation se décale : la différence anatomique entre les sexes est admise, mais pas de différenciation d’un couple, pas de distinction par le choix amoureux, maintien d’une sexualité narcissique : on ne se quitte pas on s’éloigne ; « ex » veut dire que l’on a cessé de coucher habituellement ensemble, mais les « ex » constituent des relations toujours prêtes à se réactualiser dans un échange sexuel. La constitution progressive d’une sexualité de couple peut cependant se développer tandis que, parallèlement, l’investissement libidinal adressé au groupe diminue peu à peu. La sexualité adulte pourra associer ainsi, in fine, les deux registres, celui de l’amour de couple et celui de la sexualité de groupe, celle-ci ne s’exprimant plus, généralement, que dans les amitiés et les rapports sociaux. Mais il reste bien souvent des retours à une sexualité de groupe sous la forme d’aventures diverses, avec des « ex » précisément, ou sous forme d’échangisme plus ou moins organisé ; quant à l’exercice narcissique de la sexualité, il fait facilement retour dans les couples sous une forme ou sous une autre.

Chez les personnes qui ont évolué vers une homosexualité agie, les relations se limitent souvent à une sexualité narcissique dans laquelle l’objet reste volontiers contingent, l’évitement de l’engagement dans une relation affective durable étant fréquent, même si des relations d’attachement réciproques intenses et pérennes sont également possibles. L’homosexualité agie se situe volontiers sous le signe d’Antéros. Freud notait déjà : « Il semble assuré que l’amour homosexuel s’accommode beaucoup mieux des liens à la foule… » [19]. Mais des couples macroscopiquement hétérosexuels peuvent s’établir sur cette base narcissique et correspondre à une homosexualité fantasmatique inconsciente.

III. La relation d’amour et le narcissisme

L’essentiel est ce qui se construit de psychique dans la relation amoureuse lorsqu’elle dépasse la seule satisfaction des exigences sexuelles corporelles. L’état amoureux lui-même est un révélateur de ce qui se passe en nous, de ce que nous sommes. Il peut même y avoir un culte narcissique de l’état amoureux pour lui-même, presque aussi indépendant de la personne de l’autre que les formes de sexualité narcissique que nous venons d’évoquer. Proust illustre parfaitement cette éventualité : «… en étant amoureux d’une femme nous projetons simplement en elle un état de notre âme ; que par conséquent l’important n’est pas la valeur de la femme, mais la profondeur de l’état ; et que les émotions qu’une jeune fille médiocre nous donne peuvent nous permettre de faire monter à notre conscience des parties plus intimes de nous-mêmes, plus personnelles, plus lointaines, plus essentielles, que nous ferait le plaisir de la conversation d’un homme supérieur ou même la contemplation admirative de ses œuvres. » [20]

Mais la relation amoureuse peut aussi être vécue comme un véritable danger, c’est pourquoi le narcisse recherche plus l’admiration que l’amour. Le personnage central d’un roman de Julien Benda [21] constate ce risque, qu’il exprime en termes de claustrophobie : « Tout à coup l’idée de sa liaison l’étrangla d’une véritable angoisse, comme l’idée d’un enfermement total et éternel ». Il fuira mais sera ensuite en quelque sorte rattrapé par l’amour. Ultérieurement en effet, cet homme qui a l’ambition de créer une œuvre philosophique organise un système relationnel confortable et distant entre une épouse et une petite fille, situation qui lui permet d’écrire. « Il étreignait l’idée de cette œuvre qu’il était en train de faire, et qui dirait aux hommes à quel furieux désir de monter de son être à l’idée de son être, à quelle soif de conscience, à quelle moralité, un homme s’était élevé. » Pour mener à bien ce grandiose programme, et combien narcissique, il ne s’intéresse que superficiellement à sa fille et à sa femme – il a une femme « comme on a des pantoufles » – et s’enferme dans l’élévation de son bureau. Et puis, tout à coup, parce qu’il la perçoit malade, il est saisi d’un amour térébrant pour sa fille : « Alors dans un éclair il entrevit tout l’écroulement de sa vie, son être tout entier confisqué par l’amour, l’action de sa pensée devenue impossible, toutes ces idées qui palpitaient en lui laissées là, pour toujours, sa chère œuvre écrasée dans l’œuf… » Et il s’interroge anxieusement sur son narcissisme bouleversé : «… jamais il ne retrouverait l’indépendance de la conscience, cette pureté du cœur, cette clarté du cœur nécessaire à l’esprit… »

Pourtant il constate qu’il est victime de ce qu’il a de meilleur en lui : «… c’était le plus profond de lui, le plus proprement lui, qui cette fois le jetait hors de lui, l’attachait à une autre, et avec quelle perfection d’ajustement, quelle puissance d’adhésion, quelle plénitude d’aliénation. (…) Et il détestait son amour. » « L’amour à quoi tout le monde est bon » dit-il. Son narcissisme est aliéné à sa petite fille malade : « Mais il lui suffisait d’un regard sur son enfant pour qu’il retrouvât dans son cœur qu’il était elle et lui… Il contemplait longuement cet état de son cœur : être soi et non-soi ! » Ce qu’il vit comme une « affreuse contradiction – la pire ennemie de l’idée », la pire ennemie du narcissisme dirions-nous, d’autant plus que, dans la brèche ouverte par la maladie de sa fille, s’engouffre un amour profond pour sa femme et cet amour l’achève : «… et par l’étreinte qu’il recevait d’elle, tout sombrait en lui de ce qui restait en lui de distinct et de clair, sa dernière liberté, son dernier intellect ». Éloquente illustration de la lutte contre l’envahissement par l’objet et du conflit entre les investissements narcissiques et les investissements objectaux.

La relation amoureuse, dans son infinie complexité, est faite d’un tissu d’investissements de soi-même et d’autrui et de ce qui se crée et se découvre dans les rapports avec l’autre qui impliquent une forme de don. Valéry touche à ce point : « Une immense part du malheur des humains vient de ceci : qu’il y a de secrètes contradictions dans le désir. Par exemple on veut se donner et se garder. On sait que l’extrême du vivre demande cette sorte de don et qu’on ne l’aura qu’à ce prix – et même on peut pressentir cette vérité –, c’est qu’on ne se gardera qu’en se livrant, ou plutôt qu’on ne sera qu’en se livrant, car on n’était / on n’existait / pas entièrement jusque-là (…)… le don de cette espèce exige d’abord que l’on en crée instantanément la “matière” et la valeur. C’est cette “création” émission – qui est bénéfice de qui la produit – et qui est même non seulement le bénéfice, mais le capital même. Car nous sommes entièrement faits de ce que nous avons donné. » [22]

Peut-on trouver meilleure illustration de ce qu’apporte au narcissisme ce que Freud appelait « le plein amour d’objet » ?

 

Notes

[1] P. Valéry, Cahiers, t. 2,, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1973, p. 412

[2] Ibid., 1894, p. 393.

[3] Ibid., 1897-1899, p. 394.

[4] Ibid., 1897-1899, p. 395.

[5] Ibid., 1913, p. 400.

[6] Ibid., p. 404.

[7] Ibid., p. 403.

[8] Ibid., p. 402.

[9] Ibid., 1909-1910.

[10] Ibid., 1916-1917, p. 402.

[11] Ibid., 1917-1919, p. 403.

[12] Ibid., 1917-1919, p. 407.

[13] H. Kohut, Le soi, puf, « Le fil rouge », 2004

[14] Ibid., p. 40.

[15] C. David, « La fascination de l’illimité », in L’état amoureux, Payot, 1971

[16] D. Braunschweig, M. Fain, Éros & Anteros, Paris, Payot, 1971, p. 11

[17] P. Denis, « Inquiète paternité », Revue française de psychanalyse, LXVI, 1, 2002, p. 119-128

[18] S. Freud, Psychologie des masses et analyse du Moi, trad. J. Laplanche, Paris, puf, 1991

[19] Ibid.

[20] M. Proust, « À l’ombre des jeunes filles en fleurs », in À la recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », t. I, 1987, p. 833

[21] J. Benda, L’ordination, Cahiers de la Quinzaine, 1912

[22] P. Valéry, Cahiers, t. 2, Paris, Gallimard, « Bibl. de la Pléiade », 1973, p. 463