Chapitre 4. L’incestuel et ses détours

À partir de l’inceste un glissement nous fait passer du côté de l’incestuel. C’est pour y retrouver les mêmes notes, en mineur, et physique mis à part : l’incestuel, c'est l’inceste moral. (Entendons-le au sens où l’on parle de masochisme moral.)

Bien que l’incestuel soit à son tour modèle pour l’incestualité familiale, par nécessité clinique autant que par commodité didactique, je me placerai d’abord dans l’optique de la relation duelle entre les partenaires d’un couple incestuel. Tout en passant de l’inceste à l’incestuel, je passerai du père à la mère (et c’est ainsi que nous faisons connaissance de Morlande, un personnage composé à partir de quelques exemplaires distincts mais similaires). il est vrai que, si l’inceste est plutôt le fait du père, l’incestuel est plutôt celui de la mère. Cependant ces schémas simplifiés contiennent leur part d’arbitraire. Sachons d’entrée de jeu :

1. que les formules d’appariement sont diverses ;

2. que le couple incestuel ne peut guère surgir et subsister qu’au sein d’une famille, laquelle, si elle n’est pas forcément complice, est au moins contaminée ;

3. que ce couple, pris ensemble ou séparément, dégage à son tour des effluves et produit des effets de transfert tels que nous autres psychanalystes et thérapeutes cliniciens serons pris à partie ou à témoin : fatigue, peut-être, mais assurément instructive.

Ainsi s’élargit la topique de l’incestuel.

Cette topique a ceci de remarquable que, s’agissant de l’intrapsychique ou de l’interpsychique, de part et d’autre elle est bâtie sur le même modèle : c’est le même schéma qui organise ce qui se passe à l’intérieur des personnes et ce qui se déroule entre elles et en famille. Elle obéit donc à un principe d’homologie ou plus exactement d’homothétie, pour recourir à un terme en provenance de la géométrie. Elle est basée sur l’image d’un noyau obsidional entouré d’une coque et produisant des effets irradiants.

Entre les partenaires d’un couple incestuel, deux configurations se distinguent : 1. l’un des partenaires est dominant et l’autre est dominé ; 2. les deux partenaires sont également engagés, également pris et preneurs. Cette distinction est utile ; nous y aurons recours ; mais vous pensez bien que la ligne qui les départage est souvent mouvante et parfois floue ; c’est ainsi que l’emprise peut céder le pas à la complicité. L’exigence de la clinique veut que nous commencions par l’emprise : elle est le levier de l ’actionnement.

La relation d’objet incestuelle

C’est à partir de son pôle le plus actif, car c’est le plus simple, que nous aborderons la relation incestuelle. Il existe un mode d’investissement spécifiquement incestuel. L’objet investi sur ce mode, tellement traité en ustensile qu’on hésite à le considérer comme un objet proprement dit, s’apparente à ce que nous avons coutume en psychanalyse d’appeler un objet partiel ou un objet narcissique, mais avec des particularités qui nous imposent de le décrire avec précision.

Il ne sera pas un objet plénier. Il ne sera pas investi dans son intégrité. Il ne sera pas ce que j’appelle un objet-objet. (J’use de ce terme d’objet-objet pour souligner le jeu qui se poursuit entre deux représentants d’objets, l’externe, qui se voit, et l’interne, qui se vit, l’un et l’autre se répondant sans cesse dans ce concerto à deux voix qui forme la musique de la psyché : la respiration de l’âme.)

L’objet incestuel ne sera pas entier : il sera partiel ; il ne sera pas intérieur : il sera un bouche-trou, obligatoirement présent. Mais, pour commencer, il sera adulé.

Une délégation narcissique, une idole à tout faire

Avant tout, la relation incestuelle est une relation narcissique. L’objet incestuel est investi telle une idole. Mais cet investissement n’est pas à perte : l’idole a impérativement pour fonction d’illuminer l’idolâtre en retour. Paré en secret (et ce secret est essentiel) de toutes les qualités qu’on lui prête, l’objet incestuel est ébloui et fasciné, avant que d’être finalement (et à tous les sens du mot) confondu. Il incarne un idéal absolu. Il a tous les pouvoirs. Par-dessus tout il ne manque pas d’être paré du pouvoir, même s’il ne l’exerce pas, de procurer au parent la jouissance sexuelle. Fils, amant, et même père (ou fille, maîtresse, et même mère) il ou elle sera cela tout à la fois et indistinctement. Quel fils, quelle fille résisterait à pareille adulation ? À une telle complétude ? Mais qui, pour finir, ne s’y perdrait pas ? Car on l’a vu : la question de savoir qui dans cette relation admire qui, cette question est plus qu’indécise : elle est biaisée. L’objet incestuel est captif d’une projection narcissique envahissante : il a pour mission profonde et impérative d’incarner à lui seul les objets internes qui manquent à l’auteur de l’idolâtrie narcissique. Telle mère n’a pas pu connaître et aimer son père ; elle a délaissé et perdu son mari ; elle n’a pas connu sa mère ; il lui en reste un vide intérieur intolérable ; et c’est l’objet incestuel (encore une fois fils, père et amant) qui va, qui peut, qui doit par délégation narcissique incarner ce monde intérieur absent ou dévasté. L’objet incestuel concrétisera donc la projection par cette mère de l’idéalité qui la fait survivre à la place des présences internes qui lui manquent. Quel périple ! Ou, plutôt, quel court-circuit ! Oui : le court-circuit narcissique remplace les trajectoires libidinales.

Une présence de fétiche

Pour accomplir cette mission glorieuse et impossible, l’objet incestuellement investi doit remplir au moins deux propriétés essentielles :

1. Il ne devrait pas connaître d’autres origines que son investisseur ; sa mère, si c’est elle, doit suffire ; certes le géniteur peut-il être exclu dès avant la naissance. Mais s’il reste présent, la mère incestuelle pousse son image au bord du fossé ; telle mère, dans ses propos envers ses enfants, pratiquait l’impasse sur la famille de son mari et ne faisait mention que de la sienne : voilà un père qui ne venait de nulle part ; au demeurant, tellement occupé, ce pauvre homme, qu’on ne pouvait compter sur lui. Voilà de l’antœdipe de bien mauvaise compagnie !

2. L’objet incestuel doit en réalité rester inamovible, immuable. Toujours présent, il devra se tenir incessamment disponible. Qu’il ne s’écarte pas ! Car sa présence extérieure et concrète est là pour pallier les absences intérieures. Il est là, dehors, pour combler un vide au dedans. Du fait même de cette obligation de présence, la liaison incestuelle restera marquée à tout jamais par l’importance de la proximité physique : les échanges incestuels dépendent étroitement de la distance entre les partenaires, et leur intensité sera inversement proportionnelle à cette distance.

Que l’objet incestuel ne se mêle pas non plus de nourrir des intentions personnelles ou des dénis propres ! Non seulement miroir embellissant et source possible de jouissance, et non seulement source de jouissance mais substitut d’absence, et par là même preuve de pérennité, il est fait pour briller et non pour vivre à son compte. En vertu d’un paradoxe qui ne va pas nous surprendre, l’idole ferait peut-être mieux d’être morte : les morts au moins ne se sauvent pas, on les garde, on peut les encenser à loisir ; ils ne risquent pas, à travers les inévitables signes de changement et de faillibilité que l’exercice même de la vie sème dans son sillage, de dénoncer l’idéalité qu’ils incarnent. C’est ainsi qu’on voit certaines mères incestuelles atteindre une sorte de sérénité ou de sommet lorsque leur objet incestuel a cessé de vivre ; ainsi deviennent-elles ces cultivatrices de deuil, de cimetières ou de mausolées que je décrivais naguère (cf. Le Génie des origines, p. 94). S’il n’est parfait, s’il n’est éternel, s’il n’est mort, qu’au moins il soit malade ! Si ce n’est le tombeau, qu’au moins ce soit l’asile ! C’est ainsi que certaines mères incestuelles – ou tout aussi bien, pour le répéter, des pères – atteignent une sorte passablement sinistre d’apothéose au moment où leur enfant narcissique entre en psychose.

On l’a bien compris : l’objet incestuel est un objet-fétiche. Cette fonction narcissiquement fétichique, nous la retrouverons, car elle court tout au long de cet ouvrage. Mais le fétiche incestuel possède une propriété de plus : il est sexuel, il est source au moins potentielle de jouissance sexuelle (en cela il s’apparente au fétiche érogène, à cette différence près qu’il est une personne). Mais il est foncièrement impersonnalisé. Nous dirons même : désobjectalisé.

La face obscure de l’objet-non-objet

Objet-fétiche, objet partiel à propriété phallique, il n’est pas un objet plénier. Il est fixé dans cette position d’objet-non-objet que je décrivais naguère et que je décris encore pour caractériser tout objet à qui, en vertu de dénis puissants mais focalisés et sélectifs, sont soustraites certaines des qualités qui reviennent à l’objet proprement libidinal. C’est ainsi que l’objet-non-objet incestuel est interdit de désirs propres ainsi que de valeur narcissique propre. L’autonomie lui est interdite sous ses diverses formes : autonomie de mouvements, et c’est ainsi que l’objet incestuel parfaitement « fixé » devient catatonique ; autonomie de désirs, et c’est ainsi que l’objet incestuel ne peut « tomber » amoureux sans risquer de crever la peau du narcissisme maternel ; autonomie d’action, et c’est ainsi que l’objet incestuel se livre à des essais sans suite ; autonomie de jugement, et c’est ainsi que l’objet incestuel finit par s’abstenir de clairvoyance, si ce n’est par éclairs.

Bref, s’il est au monde une sorte de relation où le lien libidinal est remplacé par la ligature, et le désir par la contrainte, c’est bien dans la relation narcissique incestuelle. Le contraste entre lien et ligature me paraît tellement essentiel que lui aussi nous le retrouverons à plusieurs reprises dans notre périple. De même retrouverons-nous à plusieurs reprises un trait qui s’impose dès maintenant à notre regard : c’est celui de l’amalgame. L’objet incestuel reçoit sur la tête, non pas superposées, non pas même condensées, mais complètement amalgamées, des représentations et des fonctions normalement distinctes, mais dont ici la perspective est abolie. Cette production d’amalgame est très particulière et elle fait preuve d’une remarquable et peu résistible puissance.

De paradoxe en paradoxe : l’envers de la bobine

Mais c’est maintenant que nous apercevons en pleine lumière le très singulier paradoxe qui s’attache à l’investissement d’objet incestuel. Nous avons vu qu’il est investi de fonctions diverses, de pouvoirs multiples, de missions complexes. Avec ça il y a de quoi se sentir grandiose ; la mégalomanie guette les idoles incestuelles qui se prennent au jeu, parfois au point de les faire entrer en éruption, et quelquefois jusqu’à les perdre. Cependant ces magnifiques sont les plus pauvres du monde : l’illusion de l’inceste est la plus terrible qui soit, et le plus redoutable des leurres, car, en définitive, s’il cède à l’attraction incestuelle, le sujet, croyant gagner sur tous les tableaux, ne fait que tout perdre. Je crois que certains patients se suicident au moment tragique où d’un coup ils réalisent qu’ils ont été floués.

Voilà donc le paradoxe majeur de n’être rien en étant tout, et nulle part en étant partout.

Il y a dans cet investissement une dynamique intime et une économie qui vont tout à l’inverse de celles que Freud a décrites dans le jeu de la bobine. Ce que l’enfant apprend et apprécie à travers ce jeu, et ce qu’il apprendra dans le registre transitionnel, c’est l’art d’investir un objet qui va et qui vient, de le conserver s’il s’absente ou disparaît du regard. L’investissement incestuel s’exerce à rebours : au lieu de continuer d’être investi dans son absence, l’objet incestuel ne cesse d’être contre-investi en tant que tel dans une présence obligée.

FAITES ALLER À REBOURS LE JEU DE LA BOBINE : C’EST L’INCESTUEL QUE VOUS METTREZ EN MARCHE.

De ligature en disqualification

C’est donc la contrainte qui réapparaît et que l’exercice des ligatures laissait apercevoir. Avons-nous seulement dit – mais cela pouvait aller de soi – que l’objet incestuel se doit, pour complaire, d’être hautement manipulable. Il pourra être utilisé comme porte-parole. Voire même comme arme de combat. C’est ainsi que telle mère incestuelle utilisait activement ses fils comme armes vivantes dans un combat haineux à l’encontre de l’homme qui s’était écarté d’elle. On reste confondu devant des manipulations si terribles, sidéré par la docilité de certains enfants qui obéissent à la mère incestuelle sans même qu’elle ait à passer commande ; et effrayé par les dégâts qui peuvent s’ensuivre.

La mère incestuante éprouve moins d’intérêt pour les actes que pour les pensées. (Il est bien vrai que les conduites relèvent de la loi, et que la loi est faite en vertu de l’ordre paternel.) De la part de son objet narcissiquement élu, elle attend qu’il se conforme à ce qu’elle pense, à ce qu’elle affirme, à ce qu’elle attend. Imparable emprise. (Nous ferons bien, pour nous renseigner sur l’emprise, de nous rendre auprès des travaux de Paul Denis.) Puissant est le levier de l’emprise : « Si tu m’aimes, semble énoncer la mère incestuelle, si tu m’aimes, tu me crois. » Pis : « Si tu ne me crois pas, tu me trahis, et si tu me trahis, tu me détruis : je meurs. » C’est ainsi que le spectre de la mort et de la destruction narcissique plane avec insistance sur la relation incestuelle. sous cette menace, la pensée est assujettie. La formule est connue, que je crois avoir déjà mise dans la bouche de toute mère abusive.

« CHOISIS DE CROIRE EN TON MOI OU DE CROIRE EN MOI. »

Il n’est pas d’autre devise au combat des narcissismes.

Du côté de l’objet

Tout en recrutant au passage, sur le mode pervers, un contingent de pulsions partielles en particulier sado-masochiques et anales, la contrainte incestualisante reste essentiellement narcissique.

Elle est faite d’agissements, et ils sont organisés. Ils s’exercent sur un objet qui est pris pour ustensile. La présence de cet objet est aussi nécessaire que son existence est impersonnalisée. Autant il est séduit, autant il est disqualifié.

Tournons-nous vers lui pour esquisser le dessin de son parcours.

De la gloire à la guerre

Eh bien, ce n’est pas vraiment compliqué. En premier lieu il est ébloui, fasciné par l’auréole dont il est nimbé. Séduit au-delà de toute expression par le pouvoir proprement incestueux qui lui est conféré (un pouvoir qu’il n’exerce sans doute pas, sauf en dernier recours, et s’il est souffrant, mais qui lui trotte intensément dans la tête).

C’est la gloire !

Par suite il devient complice. Il adhère sans partage, sans distance et sans conditions aux opinions, aux vues, aux illusions de la mère incestuelle. L’échange n’est même pas nécessaire. On sait bien que l’incestuel n’a que faire des liens. C’est donc sans besoin de médiation mentalisée, sans élaboration et comme par contagion que les affects (de préférence hostiles) et les convictions (de préférence catégoriques) passeront de l’incestuante à l’incestué. C’est alors que celui-ci se sent constituer avec celle-là un noyau indéfectible et surpuissant qui se tient pour indissociable à jamais, capable de gagner tous les combats et de triompher de tous les ennemis. Car les ennemis commencent à foisonner à l’entour, peuplés et nourris par le tout-puissant fantasme persécuteur projeté en commun par les partenaires ensemble coalisés. (Ces ennemis : les pères, les autres, le monde…)

C’est la guerre !

Bientôt l’objet incesté commence à se sentir floué. La gloire se fane, la guerre s’éternise, les privations se font sentir. Cependant la pression incestuelle ne se relâche pas. Au contraire : le joug se resserre. C’est alors que s’impose la peur : peur de tomber de haut, de perdre la grandeur en même temps que l’amour, et de se perdre. La conviction de ce couple est que chacun ne peut survivre sans l’autre. En se détachant de sa mère, l’objet incestuel ne va-t-il pas ruiner son narcissisme à elle et détruire sa vie ? Ne l’attaque-t-il pas déjà, pour peu qu’il ne pense pas comme elle ou comme elle veut ? Ne risque-t-il pas de la faire mourir ? (Cette peur est d’autant plus vive que les mères incestuelles, avec leur vide intérieur, éprouvent une menace dépressive, qui est sans doute authentique mais dont elles jouent avec art et sans ménagements.) De la coalition, l’objet incestuel passe à la soumission.

C’est la galère !

De la soumission à la haine ou de l’actionnement à l’agir

Il n’est plus très loin de la révolte. La haine le guette. Peu à peu, avec douleur et avec rage, l’objet incestuel réalise qu’il a été utilisé, parasité, disqualifié, jugulé dans son moi et floué dans ses désirs propres. Le conflit devient intense. Car la haine, pour commencer, renforce sa peur de détruire, entraînant des défenses d’autant plus violentes ; s’ensuivent alors la culpabilité, l’atteinte à la vie propre et les violences explosives. Il arrive qu’au moins transitoirement la soumission s’accentue avant de se briser. Dans cette rupture se déclare la maladie de l’objet incesté. La mère se précipite à son chevet, prête à tous les « sacrifices » dans une apothéose éplorée. (Voir, en Note, « Incestueux dévouement ».) Il arrive aussi, plus durablement, que l’objet incesté, en vertu d’une étroite identification destinée à contre-investir la haine, devienne à son tour incesteur. (On sait bien que les pères qui pratiquent véritablement l’inceste l’ont souvent subi eux-mêmes dans leur propre enfance.)

Il arrive enfin que l’objet incestuel se dégage à la fois de l’emprise et de la haine. C’est un long trajet ; il prend des années ; il peut en prendre dix ou vingt. Entre-temps de profondes blessures se seront imprimées dans l’âme et le corps de cet objet. Cela, sans compter ceux et celles qui n’en sortiront jamais, qui resteront éclopés psychiques ou malades. Et sans compter non plus ceux qui n’auront trouvé de sortie que dans la mort.

Je donne cependant rendez-vous au lecteur vers la fin de ce livre dans les pages consacrées à la thérapie.

Séduire ou fantasmer

On a vu l’incestuel balancer entre l’agissement et l’agir. L’acte ou le fantasme : telle est son alternative. Bien souvent le fantasme est à peine formé que l’agissement est déjà enclenché. Il ne revient à l’objet que d’encourir l’abus.

Séduire : au prix de quel abus

Une séduction narcissique se refuse à céder le pas ; elle s’empresse de recruter la pulsion sexuelle ; loin de lui céder la place, elle la prend à son service afin de perdurer. Ainsi se nouent les incestualités. Ainsi naissent les incestes.

N’oublions cependant pas que les séductions narcissiques ainsi dévoyées sont de celles qui n’ont jamais été symétriques. On se rappelle : cette symétrie peut se comprendre comme une parité et comme une inégalité radicale des forces et des moyens entre les partenaires en séduction et c’est cette dissymétrie qui est à l’origine des malheurs et des méfaits qui s’ensuivent. Or, s’il y a dissymétrie, c’est naturellement l’adulte qui l’emporte sur l’enfant : on sait qu’il en a les moyens.

L’abus narcissique

Ainsi s’est produit l’abus narcissique : l’adulte a imposé son propre narcissisme au détriment de celui de l’enfant. La séduction aura été radicalement gauchie. L’attente narcissique de la mère aura été excessivement élevée ; ou trop étroitement ciblée ; ou les deux ; quoi qu’il en soit, elle sera devenue contraignante. Ainsi contraignante, elle se sera faite insatiable. Pour la mère, son attente n’était jamais satisfaite. Quant à l’enfant, non seulement il ne la pouvait satisfaire, mais il n’y trouvait jamais son propre compte. Ainsi sans relâche la séduction se remettait en route, et sans cesse elle échouait, jusqu’à ce que l’inceste apparaisse enfin comme l’ultime remède, tant pour l’adulte afin de garder cet enfant qui s’obstine à croître, que pour celui-ci afin, peut-être, de combler enfin cet adulte depuis toujours insatisfait…

Si je parle d’abus narcissique, c’est par référence évidente à l’abus sexuel. L’abus narcissique est sans doute moins voyant que l’abus sexuel. Mais non moins important : c’est bien lui qui est à l’origine de tout abus sexuel.

C’est bien ainsi que la séduction narcissique, en s’incestualisant, s’invétère. Alors que par nature elle est destinée à conforter deux narcissismes convergents, ici, la dissymétrie s’étant imposée, les narcissismes divergent : celui de l’incestuant se fait de plus en plus contraignant, et celui de l’incestué de plus en plus écrasé : en fin de compte le sujet soumis à l’inceste y perd sur les deux tableaux où peut-être il s’imaginait l’emporter : celui, narcissique, du triomphe et celui, sexuel, du désir…

Fantasmes incestuels

Si dans l’incestuel, les fantasmes parvenaient à maturation, voici ce qu’ils représenteraient (toutes réserves étant faites pour les découvertes à venir et pour celles d’autrui). Deux sortes : fantasmes d’agglomération et fantasmes de transpercement. Les uns et les autres concernent essentiellement la relation élective avec l’objet choisi. Conformément à une loi de l’incestuel que nous connaissons déjà, leurs effluves se répandent alentour.

Le fantasme d’agglomération correspond au désir de former avec l’objet un noyau compact indissociable : c’est ainsi que le sujet se voit et se veut, en son for intérieur comme avec son objet ; ce fantasme peut s’étendre – et s’étend – à la famille entière (à cette famille que l’on qualifie justement de nucléaire). Il ressemble, en plus fort, au fantasme de peau commune ; la compacité du noyau évoque plutôt une forteresse.

Le fantasme de transpercement répond au vœu de violer l’intimité corporelle et psychique de l’objet. Il ne s’agit que d’envahir, de pénétrer, de faire effraction ; il ne s’agit que de prise et d’emprise. (L’effraction peut aller jusqu’à l’explosion dans l’intimité du corps de l’objet, ainsi qu’a pu le montrer Geneviève Haag.)

Ces fantasmes répondent certes à des vœux. Ils commandent des actes. Ils traduisent des fonctionnements. Ils illustrent des combats. C’est ainsi que le fantasme de noyau compact commande une relation étroite, à l’abri de toute intrusion et interférence extérieure : une relation inexpugnable, qui s’oppose tant à la différence des générations et des êtres qu’aux influences ambiantes. Ce fantasme de transpercement commande une relation d’emprise absolue, et fait obstacle à l’autonomie des désirs et même des pensées.

Sous leurs apparences antinomiques, ces deux fantasmes sont en vérité corrélatifs. Le noyau s’oppose au changement ; le transpercement s’oppose à la caresse.

Contre-fantasmes

L’un et l’autre sont au service de visées défensives puissantes ; car, à l’instar de tous les fantasmes à forte composante défensive, chacun d’eux a son ombre ou son envers : son contre-fantasme. L’envers du noyau compact, c’est un fantasme de dilacération, de morcellement et de déchirement : il n’est rien que l’incestuel redoute comme la déchirure, prête à déferler pour peu que le noyau se desserre et que la relation se distende ; entre la serrure et la mort on dirait qu’il n’y a qu’un pas ; aussi faut-il qu’à sa place un rempart soit dressé.

Quant à l’envers du transpercement, c’est un fantasme d’immersion : immersion dans la tendresse et la passivité. Or la tendresse et l’abandon représentent pour l’incestuel une dissolution non seulement castrante, mais mortelle. Alors que le transpercement est pris pour preuve irréfutable de phallicité, la tendresse est menace immédiate de castration, de déchéance et de déroute.

Ainsi nous apparaissent les fantasmes incestuels : figurations, parmi les plus fortes qui soient, de l’éternel combat du moi de l’homme contre la peur de la mort et de la castration.

La rage incestuelle

L’incestuel est toujours une passion. Les passions ont leurs saisons : elles ont leurs crues et leurs étiages. Il leur faut toujours passer par une crue, et c’est par là qu’elles commencent.

Dans toute relation d’incestualité il vient donc un moment où éclate ce que j’appellerai une rage incestuelle. Nous mettrons en scène un père et un fils. Deux scénarios sont possibles. Dans l’un d’eux la rage est allumée chez la mère par la désaffection du mari ; narcissiquement blessée, elle enrôle son fils et s’enrage contre le conjoint. Nous connaissons déjà ce scénario : nous l’avons décrit sous le nom de Morlande.

Tournons-nous maintenant vers l’autre scénario. Le couple parental boîte. Le fils est malade. Le mari est repoussé par sa femme et défié par son fils. La mère et le fils sont incestuellement ficelés : inséparables.

La rage est allumée par l’un de ces deux partenaires, qui n’est pas forcément celui qui la manifestera le plus. Comme toute rage, elle se déchaîne en une occasion propice, apparemment bénigne, après un temps de couvaison où elle aura pris son élan ; ce qui la motive dans le fond, c’est la mise en péril ou en souffrance de la liaison incestuelle ; son desserrage suffit à lui seul à retentir comme une menace de dissolution. La rage sera tout à la fois un cri d’alarme et un cri de guerre. Elle ne s’exerce pas au sein du couple incestuel, qui ne cherche au contraire qu’à renforcer son union sacrée ; elle se tourne projectivement contre un tiers, qui est tenu pour fauteur de séparation. Ce tiers est proche. Dans le cas présent, c’est le mari : il est repoussé, incriminé, vilipendé. Mais c’est aussi – puisque dans ce scénario-ci il y a cure – c’est les thérapeutes ; à tous les coups nous sommes visés ; à tous les coups nous écopons ; que ce soit par propos directs ou par actes parlants (parfois même par procès), nous sommes :

— réduits à l’impuissance,

— incriminés pour incapacité, cruauté, erreur et malveillance.

Une remarque s’impose au passage : il va de soi que le mari est vraiment un obstacle sur la voie glissante de l’union narcissique de la mère avec le fils ; il va de soi également qu’un thérapeute ne peut que travailler en faveur de l’autonomie psychique et par conséquent à l’encontre de l’incestuel ; tout cela est vrai, mais n’empêche en aucune façon que la rage incestuelle soit propulsée par la projection et prenne souvent des allures paranoïaques.

Ainsi le couple incestuel va se ressouder, le couple conjugal se distendre, et l’alliance thérapeutique se rompre : l’incestuel semble ainsi triompher des alliances établies. Pour qu’une mère incestuelle se transforme en tigresse (mais il en irait de même pour un père incestuel pressé de récupérer son bien : son enfant), il aura suffi que l’enfant couvé et possédé fasse preuve d’un peu d’autonomie.

C’est alors que le véritable danger entre en scène : par un de ces amalgames comme l’incestuel en connaît tellement, le fils devient pour sa mère à la fois l’enjeu et l’arme du combat. Afin que soit resserrée l’union incestuelle, afin de tirer l’évadé des griffes de l’adversaire, c’est lui, dressé contre son père et contre ses thérapeutes, lui-même qui constituera l’arme du combat dont il est l’enjeu ; et cela de se faire avec son consentement, avec sa complicité, à son instigation peut-être, et sans aucun doute à son propre détriment. Voilà un couple que l’on voit courir à l’abîme avec la conviction de sauver sa peau.

Voyez ici Nathanaël. Sa mère et lui filaient depuis des années leur amour incestuel. Il aura vieilli sans mûrir. Son père, très occupé, et qui comprenait la situation, n’y pouvait rien : son épouse se dérobait et le faisait taire ; son fils le défiait sans d’ailleurs se rebeller ; le patient séchait sur pied, toujours prêt, avec la complicité de sa mère, à jouer l’enfant quand il le fallait, et le maître quand il le pouvait.

Après des années de tergiversations, Nathanaël avait fini par entrer en cure. Et ma foi, il avait progressé. Les retrouvailles de ses propres parents n’avaient pas été sans l’embarrasser, mais il semblait avec nous s’en être plus ou moins accommodé. Jusqu’au jour où sa mère et lui virent décidément poindre le moment où leur union allait se désagréger ; n’avait-il pas lui-même goûté une certaine reviviscence ? Le danger menaçait. Finis, les beaux jours ! Un problème physique servit alors d’allumette. En quelques jours le feu qui couvait se déclara. Nathanaël reprit ses fureurs cachées et sa mère ses ardeurs ; l’agir faisait rage ; le père était plus que jamais disqualifié ; les thérapeutes voués aux gémonies. La cure fut suspendue. La rage incestuelle avait de part et d’autre fait son œuvre.

Le tableau qui précède, bâti selon une méthode qui m’est chère et qui consiste à rassembler plusieurs cas similaires issus de diverses origines en prenant le plus simple et le plus saillant pour tête de file, obéit à un schéma dynamique à la fois peu rare et fort évident. On pourrait penser qu’une fois la rage allumée elle ne s’éteindra plus. Il se peut en effet qu’elle fulmine à toute allure ; il se peut qu’elle tue (mais qui sera tué, cela reste hautement incertain).

Plus souvent elle reflue mais sans jamais s’éteindre ; dans sa foulée s’installe une paranoïa (c’est ce qui s’était produit dans le cas de Morlande, mais avec un déclenchement différent, sans processus de cure en cours, et sur un solide fond de prédisposition paranoïaque). Parfois encore elle rétrocède ; et alors elle laisse place à une certaine prise de conscience ; cette heureuse issue est possible si un processus de cure courait déjà, s’il avait assez avancé pour permettre aux deux partenaires de goûter aux bienfaits de l’autonomie, et à la mère de retrouver un brin de clairvoyance. Elle se pensait maîtresse du jeu ; elle s’aperçoit qu’elle a été piégée ; après tout les charmes de la sexualité ne le cèdent en rien à ceux de l’incestualité !

C’est ce qui, à la différence du cas de Morlande (nous le connaissions déjà), est advenu dans celui de Nathanaël : la crise a pu déboucher sur un changement.

Cela se passait il y a quelques années. Le changement a tenu son cap : preuve que l’incestuel, si nous le connaissons et si nous savons y faire, n’est pas l’irrémédiable mal que l’on peut croire lorsqu’on s’y trouve confronté sans en rien savoir.

Premier intermède

Prenons ici le temps d’une pause. J’en profiterai pour évoquer ce que j’ai la ferme intention de laisser à côté de ces pages, qu’il ne serait pourtant pas mauvais d’étudier de près.

Il nous faudrait examiner en profondeur la constitution des amalgames ainsi que leur circulation : bien autre chose que la condensation ou le lien, et autre chose encore que le mélange. Mais nous les avons rencontrés et nous en retrouverons.

Il nous faudrait reprendre l’étude de la fabrication des objets-non-objets (tel que l’objet incestuel), mais je ne saurais mieux faire que dans Le Génie des origines où je m’en suis longuement expliqué.

Il nous faudrait approfondir la différence entre lien et ligature, mais nous y reviendrons.

Il nous faudrait montrer en détail comment les productions incestuelles, fantasmes inachevés quasi corporels, difficilement négociables mais hautement exportables, ces fantasmes-non-fantasmes, comme je les appelle, traversent les parois des personnes et des familles, des âmes et même des corps, et ainsi diffusent alentour pour finalement parvenir jusqu’à nous, qui serons ainsi capables de les percevoir, jusqu’à nous et non pas exactement à nos oreilles (ce serait bien beau…) mais dedans nos esprits, en vertu de ces processus de transfusion et de ces mécanismes d’injection projective qui à mes yeux (et peut-être également à ceux du lecteur s’il m’a déjà lu ailleurs) est l’apanage des objets psychiques violents et douloureux et à demi informes que les personnes et les groupes à moi fragile et par conséquent peu « capable » et peu tolérant n’ont de cesse qu’ils ne les expulsent dans les jardins d’autrui.

Il faudrait parler des origines et de la rupture incestuelle du fil des origines ; il faudrait parler de la pensée des origines et de l’attaque incestuelle de cette pensée des origines. Mais il en sera question à propos des secrets incestuels, ces grands obturateurs.

Même chose pour le double déni dont ces secrets sont les produits négatifs.

Il nous faudrait évoquer le phénomène très troublant et paradoxal de la transmission, d’une génération à l’autre, des ruptures, car, si d’ordinaire ce sont les liens qui se transmettent, en incestualité ce sont les coupures.

Il nous faudrait parcourir ce que j’appelle la topographie de l’incestuel, qui n’est que la conséquence clinique, visible et presque mesurable du fait que dans une relation incestuelle, en raison de l’importance de la présence physique et de la précarité de toute intériorisation, la géométrie l’emporte sur le psychique, et les attractions varient en fonction de la distance : un phénomène qui, tout en marchant à l’encontre de nos habitudes de pensée psychanalytique, s’explique fort bien grâce à cette pensée même, et par conséquent justifie des précautions thérapeutiques particulières. Ce chapitre, je l ’ai sous le coude et il y restera en attendant, peut-être, de figurer dans une prochaine édition…

Mais nous sommes maintenant attendus par une question qui n ’est pas de celles que l’on peut traiter à la légère : une question de surmoi.

Quel surmoi ?

Le moment est donc venu d’aborder la question cruciale du surmoi. Combien de fois aurons-nous déjà repéré en route ces interdictions pesant lourdement sur l’échange et sur la pensée tout autour des noyaux incestuels et des secrets dont ils sont farcis ? À chaque fois, c’est au surmoi que nous avons pensé. Et nous avons remis à plus tard l’examen de cette question.

Car elle n’est pas simple. D’une façon générale, la question du surmoi ne l’est jamais, et lorsqu’on se trouve en terrain de non-névrose, elle devient carrément diabolique : nulle autre part les interdictions ne sont aussi cruelles ; nulle autre part un surmoi de bonne compagnie ne fait autant défaut.

Si, comme Freud l’a affirmé, comme Marcel Roch l’avait jadis examiné, et comme je le crois, si le surmoi est l’héritier du complexe d’Œdipe, alors ce n’est pas lui qui mène la danse de l’incestuel.

Faudra-t-il parler de surmoi pré-œdipien ? ou même de présurmoi : de ces rudiments d’interdictions internalisées qui apparaissent très tôt dans le développement de l’enfant avant que de se rassembler et de s’organiser sous la houlette du complexe d’Œdipe (c’est ainsi, par exemple, que l’entendait René Spitz). Il est permis de douter que l’opération de la régression soit suffisamment explicative. Avec les toutes premières projections d’instinct de mort telles que les aperçoit Mélanie Klein, on se rapprocherait de la cruauté des interdictions incestuelles. Qu’on me pardonne d’être un peu byzantin, mais je ne pense pas que le recours à quelque précurseur de plus en plus archaïque du surmoi soit une réponse adéquate aux questions que nous posent les pathologies « détournées ».

Ce que je crois, c’est que le surmoi d’incestualité est d’une autre lignée que le surmoi véritable, qui est de lignée œdipienne. Je demeure tout bonnement attaché au schéma de Freud : le surmoi attaque le ça, et le moi tranche et compose comme il peut. Ce surmoi familier vise les désirs du ça. Mais l’instance qui, dans l’incestualité, manie la trique est très étrange : elle laisse passer les pulsions incestueuses en les saluant chapeau bas, tandis qu’elle frappe directement le moi, et elle le frappe à cœur ; et elle s’arrange pour que, de proche en proche, les voisins tremblent également de peur. Bien loin de sévir au nom de la loi sociale et paternelle, elle menace au bénéfice d’un narcissisme privé insondable. Son édit n’est pas : « Renonce à désirer ta mère, sinon je te châtre », mais : « Renonce à penser et renonce à savoir, sinon je meurs, et tu en périras. » (L’édit narcissique incestuel peut émaner d’une personne – quelque mère phallique – ou de toute une famille se prenant elle-même pour un conglomérat maternel mégalophallique.)

Cette instance est une héritière de la séduction narcissique (dans sa version totalitaire). Elle est faible en libido mais forte en destructivité : à côté d’elle, la loi du talion semble assez bonne. Elle se coagule avec un idéal du moi souverain. Dans sa double visée elle obéit au processus que nous avons déjà vu à l’œuvre, qui est d’attaquer sur deux fronts psychiques à la fois, prêtant ainsi aux opérations incestuelles la formidable puissance qu’on leur connaît. Coordonnant étroitement l’exigence et l’interdit, elle exige de croire tout en interdisant de savoir (l’inceste, c’est déjà l’exigence de céder jointe à l’interdiction de désirer). Ce n’est pas une loi, ce n’est même pas une loi sévère, c’est une tyrannie.

Il s’agit d’une instance implacable. Elle interdit mais ne protège pas. (On sait – mais le sait-on assez ? – que le surmoi œdipien défend aux deux sens du mot : il interdit et protège : ne nous a-t-on pas jadis défendu de toucher aux allumettes ?) Elle est pétrie d’agressivité et d’exigence narcissique projetée (quel amalgame, ici encore…). C’est elle qui s’impose lorsque la lignée de l’œdipe est mise à l’écart. Si nous souhaitons conserver au surmoi original sa qualité spécifique, il nous faut trouver à cette instance-ci une dénomination propre : Antimoi ? Je proposerai plutôt le terme de surantimoi. Je ne crois cependant pas que ce sur-antimoi ne soit opérant qu’en régime incestuel, et l’on peut craindre que son rayon d’action ne soit cliniquement plus vaste encore. Au pis, le surmoi œdipien parvient à bousculer le moi dans son rôle de médiateur, mais le « surantimoi » vise le moi dans ses œuvres vives. Il le prend en tenaille. Il interdit de tous côtés. Il présente la vérité comme une faute, la pensée comme un crime, et les secrets comme intouchables.

À notre tour, en approchant des noyaux d’incestualité nous sentons passer sur nos têtes le souffle émanant des forges de cette instance ravageuse. Est-il rien qui nous mette mieux sur la trace de l’incestuel que la tyrannie du surantimoi ? Nous verrons cette tyrannie peser en maîtresse absolue sur tout le territoire des psychoses.

Note. Incestueux dévouement maternel

Elle : paraissant encore jeune dans sa quarantaine dépassée, séduisante et séductrice.

Le père : vieux mari de comédie, hyperactif et dévoué.

Le fils : adonné aux accès maniaques ; psychopathe plutôt que psychotique.

Elle, à propos de son fils : « Vous savez, Professeur, son mal c’est qu’il ne connaît pas de femme. Il n’en a jamais eue. Il n’ose pas. Ah ! Si je savais seulement qu’une relation sexuelle pouvait le guérir, moi qui suis sa mère, je l’aime tant, mon garçon, voyez-vous, je pourrais…

— Vous pourriez ?

— Me dévouer. »