La nuit

Un soir, c’était déjà la nuit. Une nuit impénétrable, mais zébrée d’éclairs.

Cette nuit, comme elle venait à peine de s’endormir, la porte s’ouvrit. Son père sapprochait. Il entra dans son lit. Il lui ferma la bouche. Il entra dans son corps.

Le cri qu’elle n’a pas poussé l’étrangle encore. Sa gorge en est pleine. Ses oreilles sont vides. Quelque chose comme un tremblement de terre l’a secouée de part en part. Sa tête a volé, comme coupée. Ses membres sont tombés, comme d’une poupée désarticulée.

Invariablement, soir après soir, son père est revenu : des allées et venues désormais dénuées d’importance. Le gel avait gagné son corps. Sa peau s’était rétrécie. Les quelques images qui lui passaient par la tête s’évanouissaient sans traces. Sa vie flottait comme un esquif ; elle n’était plus lestée. L’insupportable, ce n’était d’ailleurs pas la pénétration, toujours pareille. C’était, parfois, rarement, mais tellement inquiétante, une caresse : l’horreur.

Ce n’était d’ailleurs plus la peine de l’empêcher de parler. Le silence s’était abattu sur elle et refermé sur son secret. « Surtout, se disait-elle, et c'était peut-être la seule pensée qui lui restât, surtout qu’on ne sache pas ce qui m’arrive.

Que mon corps n’en sache rien.

Que ma mère n’en sache rien.

Que ma petite sœur n’en sache rien. »

Son corps n’en a jamais rien su. Sa mère l’avait toujours su. Sa sœur le devinait déjà, et le saurait bientôt.

II a quand même bien fallu quelle grandisse. Elle allait comme une automate. Rien ne s’écrivait plus sur sa peau. Rien ne lui tenait plus au cœur. Et rien ne l’étonnait comme de voir, parfois, deçà delà, des gens, hommes et femmes, qui se rencontraient, se répondaient, s’approchaient, se parlaient, parfois se touchaient, enfin se connaissaient. Les femmes, loin d’être désarticulées, semblaient tenir avec leur corps et leur âme autour d’un centre, qui était leur sexe. Comme c’était étrange ! Pour elle, ça n’avait pas de sens. Quant aux hommes : des machines. Ils n’avaient pas de sens non plus.

À qui se fier ? Y avait-il seulement une vérité quelque part ? Un sol où se tenir ? Un horizon à regarder ? Et qu’est-ce que ces bribes de rêves, si c’étaient des rêves, lui voulaient, qui la piquaient comme des épingles ? Son cœur battait comme s’il avait cent ans.

Une voisine qui l’aimait bien et qui n’en pouvait plus de la voir vivre morte, l’a prise par le bras et l’a menée jusqu’à la porte d’un psychanalyste. Pendant longtemps elle n’a pas parlé. Il écoutait. Puis elle a parlé un peu. Il écoutait toujours. Des pensées peureuses, venant on ne sait de quelles tombes, se mirent à voleter dans son esprit en battant de l’aile. Elles passèrent ensuite par ses lèvres. Dans sa tête et dans son corps, peu à peu la banquise se dégelait.

Elle a beaucoup parlé. Beaucoup écouté. Beaucoup attendu : la vie est si longue à revenir.

Un soirun autre soirelle a aperçu dans le ciel une lumière lointaine. Elle clignotait. On lui a dit que c’était l’étoile du berger.