Préface

L’inceste est à la mode. Ce n’est pas ce qu’il fait de mieux. L’incestuel, quant à lui, est nouveau. Nouvelle est la notion, et nouveau le terme. Au lecteur, maintenant, de découvrir des horizons qui peut-être lui sont encore inconnus. Et pour cause : ce que d’ordinaire on sait de l’inceste, c’est une sorte de monstruosité sexuelle sévissant sur la scène des familles. Longtemps étouffé sous une chape de silence, l’inceste est aujourd’hui dévoilé, parfois même exhibé, mais toujours aussi mal compris ; ou bien encore, pour le psychanalyste, c’est un fantasme, dont l’existence ne se déroule que sur la scène de l’inconscient. Il y occupe certes une place de choix, mais bien de fantasme.

Entre ces axes il n’y aurait que désert s’il n’y avait l’incestuel : ce n’est pas un recoin de la psychopathologie, ni simplement un ajout à la théorie psychanalytique, c’est un registre spécifique, aux horizons vastes, aux racines plongeant au fond des secrets des familles et des individus, aux surgeons surprenants, aux effluves inimitables. Ce registre étrange et cependant repérable, c’est lui que nous allons prospecter.

Mais ce n’est pas une notion facile à fréquenter. Car il continue de flotter tout autour de l’inceste une odeur de soufre et des relents d’enfer. L’inceste n’a pas fini de déranger. Il effraie. Il fascine. Qu’on le taise ou bien au contraire qu’on le mette à la mode (autre manière de l’escamoter…), il reste ce qu’il est : tueur de pensée, sidérateur de plaisir.

Raison de plus pour l’explorer. On le sait sans doute : il n’est pas dans mes habitudes de reculer devant l’aventure, de me soumettre aux clichés et de me plier à la mode. Il ne me déplaît pas d’aller de l’avant. Et même, en avant…

Il est vrai que l’inceste, à l’examiner de près, a tout pour nous étonner. Il illumine. Mais il aveugle. Quel court-circuit ! Serait-il un aboutissement de fantasme ? Au contraire il induit la fin des fantasmes.

Un chef-d’œuvre des familles ? Au contraire il en signe la perte. Un point culminant du sexuel ? Rien de plus anti-libidinal. Le lien le plus étroit que connaisse l’inceste n’est pas celui de la vie : c’est celui de la mort. Par contraste, il nous donnera, je crois, une assez jolie leçon de vie psychique.

Mais l’inceste n’est pas seulement dans l’acte. Par delà ses apparences connues, il pousse des racines au sein du tissu psychique. Par delà les individus, et même avant eux, il s’étend sur les familles. Tel est donc le champ de l’incestuel, dont les répercussions cliniques se font sentir bien au-delà des connaissances reçues.

Ce territoire longtemps insoupçonné, trop longtemps redouté, mais prêt enfin à se découvrir sous nos pas, j’en offre l’exploration au lecteur. Assurément elle sera incomplète : il lui reviendra de la poursuivre. Sans doute ne sera-t-elle pas toujours réjouissante ; qu’il ne perde donc pas le fil qui nous relie à nos essentielles sources de vie : celui de la pensée et celui de la libido.