Chapitre 9. Thérapie

ON aurait aimé que la connaissance de l’incestuel nous livre les secrets de stimulantes recettes thérapeutiques. Elle n’ouvre pas la voie des miracles. Mais elle est loin de nous laisser sans ressources. Elle ouvre des voies. Nous les envisagerons. Elle nous évite quelques fausses routes. Tel est son premier mérite, et il n’est pas mince.

CE N’EST PAS RIEN QUE DE DONNER DES FORCES À LA MODESTIE THÉRAPEUTIQUE.

Avec les incertitudes

Il est bien temps de le dire : ce serait une erreur de croire que l’incestualité, lorsqu’elle est à l’œuvre, règne toujours en maîtresse absolue. Si je l’ai donné à croire, ce fut à raison d’un souci de clarté louable mais qui ne doit pas nous contraindre. En fait il se trouve des cas et des situations où la balance est incertaine. C’est dans ces eaux d’incertitude que les chances thérapeutiques sont les meilleures.

Tel sera le cas des étapes de transition, des zones de partage ou bien des organisations mitigées.

Adolescences

Dans l’état de crise provoqué à l’adolescence par la remise en cause de l’organisation œdipienne de la personnalité, il n’est pas rare que des courants incestuels fassent surface qui sans doute étaient latents, mais aussi se trouvent soit improvisés, soit encore recrutés dans l’urgence. Apparaissent alors en désordre et telles des laves éruptives : désirs d’inceste, fantaisies de refonte du monde, orgasmes de pensée, mégalomanie fulgurante, irruption de fantasmes défantasmés, culte des secrets, fascination par l’infini des origines – toutes sortes de phénomènes que nous connaissons déjà. Comme on les retrouve organisés dans les psychoses, la tentation est grande de crier prématurément à la schizophrénie. Mais ce ne sont là que des éclats d’incestualité, intensément vécus et chargés d’angoisse, parfois même passagèrement psychotiques. Mais ce n’est pas une incestualité organisée ; ce n’est donc pas non plus une psychose durable (en tout cas pas encore). Tel est bien le secret de l’adolescence que d’osciller non seulement entre deux âges, mais plus encore entre deux registres.

ENTRE L’APPEL DE LA SÉDUCTION NARCISSIQUE ET L’ATTRAIT DE L’AUTONOMIE, ENTRE LES RESTES D’INCESTE ET LE FESTIN DES AMOURS, L’ADOLESCENCE EST UN DE CES MOMENTS PRIVILÉGIÉS OÙ L’EXISTENCE SE BALANCE ENTRE DEUX MONDES.

On conçoit alors que la partie soit mal engagée si le soutien paternel est faible ou tranchant, et si une mère par trop narcissique saute sur l’occasion pour se livrer à un raid incestuel. Même risque de capotage si les thérapeutes sollicités viennent à minimiser ou au contraire à péjorer une situation qu’ils comprennent mal. En revanche elle a toutes chances de bien tourner si nous sommes à même d’accompagner cette sorte de dérapage avec le doigté que nous donne la connaissance acquise et en recourant tranquillement aux vertus du cadre et de la mise en perspective.

On voit par là combien est importante à connaître cette part incestuelle, pourtant si peu connue, du rush de l’adolescence. Je ne suis d’ailleurs pas loin, aujourd’hui, de penser que la maternalité elle-même, sur laquelle je me suis penché naguère, recèle également une notable poussée incestuelle. Cette réflexion nous amènerait à considérer que toute situation de crise évolutive réveille une incestualité latente. Je ne suis pas sans saisir que cette hypothèse, si elle s’avérait, amènerait à resituer autrement ma conception de l’incestuel ; mais au point où j’en suis de cet ouvrage, je dois laisser cette question en suspens.

Situations de partage

Il est des cas où longtemps le courant incestuel reste latent ; s’il est présent, il est en sourdine ; il se laisse pressentir sans se dévoiler ; on dirait qu’il attend son heure. Pendant ce temps-là, rien de notable ne se produit : l’incestuel se tait.

Parfois même on pourrait croire qu’il se fait la malle : la relation tacitement incestuelle s’est insensiblement rendue insupportable ; un raptus a rompu le charme ; une psychose a pu se déclarer dans un des partenaires ; une cure a été entreprise : on s’en réjouit ; un équilibre (sans doute précaire) semble s’établir : ce sera comme un partage d’influences. (Dans un cas, parmi d’autres, auquel je pense, ce partage d’influences était tout naturellement un partage entre le père et la mère, qui étaient séparés, et entre eux, vis-à-vis du patient ; longtemps j’ai tenu la balance : une utile et néanmoins délicate acrobatie ; jusqu’au jour où…) L’incestuel se réveille à l’occasion ou bien dans la perspective d’un changement psychologique, d’une entrée dans l’autonomie, ou bien enfin et surtout d’une « mise en amour » (je dis ainsi, car il n’est pas vrai que l’on tombe en amour : on s’y met…).

Nous comprenons bien que le réveil de l’incestuel est indirectement provoqué par le cheminement thérapeutique : l’entrée en maladie l’avait fait taire, et l’entrée en amour le réveille. Le seul fait pour le sujet de détourner son regard est contraire aux édits du surantimoi. Or c’est bien en ces cas que le tact et la tactique, en thérapie familiale, sont aptes à faire pencher cette délicate balance du côté le moins périlleux.

Nous repenserons ici à l’application technique de cette topographie de l’incestuel que j’ai trop brièvement évoquée : la proximité physique et géographique de l’objet d’attraction incestuelle est excitante ; l’éloignement est apaisant. Tant que l’identité propre n’est pas intériorisée, c’est la distance qui commande…

Organisations mitigées : analyses non interminables

Voici peut-être l’un des cas les plus intéressants. Pour le décrire en un trait, nous dirons que l’œdipe et l’incestuel s’y partagent le terrain : telle est l’exception à la règle d’exclusion réciproque à laquelle nous nous sommes attachés jusqu’à présent, et que nous n’avons d’ailleurs pas lieu d’abattre. L’investissement simultané d’une mère abusive mais distanciée et d’un père rejeté mais présent et préservé, cet investissement bilatéral et même bifide a eu deux conséquences majeures : le sujet tient le coup sans déroute grave, mais il est en état de douloureuse division interne. (Clivage ? Scission ?) La distance envers la mère n’empêche pas le sujet d’être captivé par elle ; et le rejet du père ne l’empêche pas de s’identifier à lui. Le vécu du clivage est typique : chacune des parts est sourde à l’autre ; ce fonctionnement est tenace : la confrontation interne est appréhendée comme une menace. Des passages quasi psychotiques peuvent se produire, mais la restauration est parfaitement possible ; des inhibitions s’organisent, mais surmontables.

Deux règles s’imposent : 1. Ne pas baisser les bras devant ces organisations mitigées ; une cure analytique s’impose. 2. Ne pas négliger la part incestuelle, qui finit par se dévoiler. (Nota bene : j’emploie le terme de part – et non celui de partie – là où le plus souvent on parle de noyau.)

De là vient la nécessité d’une cure de longue durée.

Mais je pose ici une question qui est d’une telle importance que je laisserai sur elle planer un point d’interrogation :

N’est-ce pas une part incestuelle qui se cache dans les analyses très longues ? On les croit parfois interminables. Dans bien des cas je suis pourtant certain que l’obstacle apparent à l’achèvement de l’analyse est constitué par un noyau où comme en une sorte de crypte est enfermée une vérité sur les origines du sujet et de sa famille qui a été couverte sous une chape de non-dit. Cette chape est l’œuvre des dénis opérés par la mère. L’ouverture de la crypte (laquelle exerce un effet typique d’attraction-répulsion) ne s’effectue pas sans douleur ; elle seule peut conduire à l’heureuse terminaison de l’analyse.

Limites et perspectives

Les cas que nous venons de parcourir nous apportent à la fois la preuve d’une limite et la promesse d’une ouverture thérapeutique. La limite, nous la connaissons déjà : il y a d’autant plus de possibilités de cure qu’il y a plus d’œdipe en vue, et moins d’incestuel en place.

La promesse reste à préciser.

Il ne s’agira pas de singer la méthode psychanalytique classique, si précisément ajustée aux névroses œdipiennes. Il s’agira cependant de :

— trouver ou retrouver une perspective psychique, et pour cela réinstaurer un cadre ;

— rouvrir les voies de l’écoute, et pour cela se déprendre du pesant fardeau des secrets ;

— trouver ou retrouver les voies et les moyens d’un narcissisme fécond, et pour cela se déprendre des pièges de la mégalomanie disqualifiante.

Ainsi sera préservée, à l’écart de son foyer d’origine, l’essence de la démarche psychanalytique. Il va de soi qu’à la distance où nous serons du cœur de la constellation œdipienne le travail s’impose sur le mode familial ou collectif.

Avec les méthodes

Il se pourrait qu’en cours de route le lecteur ait glané quelques intuitions techniques. Je n’en ferai pas le recueil. Nous n’allons pas non plus nous lancer dans un traité. Nous n’irons qu’à l’essentiel : le cadre, le lien et la requalification. Viendront enfin les secrets.

1. Un cadre à replacer

L’appui du cadre est de première nécessité, et par lui nous commencerons. Nous avons appris qu’en s’organisant en incestuel, l’inceste n’avance jamais seul. Nous savons ce qu’il annule, ce qu’il efface ou ce qu’il rend inopérant. Nous avons vu les limites entre générations cesser d’avoir cours ; nous avons vu se dissoudre les limites entre les psychés et les corps, et les perspectives se décomposer ; tout cela, nous l’avons constaté dans les individus et dans les familles. Encore savons-nous que l’inobservance, voire même l’attaque, du cadre et des interdits non seulement menace notre activité d’observateurs et de thérapeutes, mais constitue d’abord un signe majeur d’incestualité déferlante. Là est l’alerte.

Et là sera notre parade. Que ce soit dans les séances, dans les cures, dans les organismes de soin, vous imposerez un cadre. Ce sera votre cadre. Il ne sera pas le fait du hasard, ni de votre humeur. Mais taillé d’après l’expérience acquise. Vous l’expliciterez. Vous l’expliquerez. Vous édicterez des règles. Formulerez les interdictions correspondantes. Quelles règles au juste ? Vous le savez : elles concernent le temps des séances, l’horaire des rencontres, leur lieu, leur paiement. La règle essentielle est de parole et de non-action. Tel est le cadre. Une fois la règle dite, les infractions et les effractions seront repérées et signalées.

Démarche essentielle que celle-là : avec elle, la moitié du travail thérapeutique sera faite : il peut arriver qu’elle suffise ; mais rien, sans elle, ne saurait s’ensuivre. Remarquable conjonction que celle-ci : en défendant l’intégrité de votre aire thérapeutique, c’est du même coup l’intégrité de l’aire psychique de vos patients et de leurs familles que vous défendez, et que, par chance, peut-être, vous allez restaurer.

À la suite du cadre

Instaurer un cadre ; l’imposer si besoin : la démarche est importante. Mais ce qui est le plus intéressant, c’est ce qui survient ensuite. Vous n’attendrez pas qu’on applaudisse à vos règles. Vous humerez l’air qui vient. Car vous vous en doutez : l’imposition de règles à des personnes qui les tiennent a priori pour nulles ou même haïssables ne leur procure de prime abord aucun plaisir. Il faut attendre la réaction seconde.

Et alors, de deux choses l’une : ou bien rien ne se passe ; l’attitude et les manières de la famille, les symptômes du patient ne varient pas ; voire même leur pathologie s’accentue. Tels seront les signes d’une résistance au changement dont nous décrirons tout à l’heure d’autres stratégies.

Ou bien un vent nouveau se lève ; l’irritation du début le cède à un certain soulagement en profondeur ; une meilleure coopération survient ; une confidence, une vérité se fait jour ; un symptôme s’allège ; un geste s’esquisse ; une initiative se dessine. Tels sont les signes d’une réponse positive, et elle est capitale, car elle prouve que le règne de l’incestuel n’est pas irrésistible, et que si vous y mettez une limite, il recule.

Il se peut au contraire que l’incestualité oppose une résistance tenace à l’imposition du cadre et de l’autorité. Résistance frontale, visant à faire éclater le cadre ; ou résistance insidieuse, visant à le distendre jusqu’à le rendre inconsistant. Face à ces résistances, le risque ne serait pas mince soit de vous enfermer dans une autorité rigide, soit au contraire de vous laisser complaisamment rouler dans la farine : difficile, croyez-moi, difficile alors de rester ferme sans s’enraidir…

2. Des amalgames à démêler

L’incestuel, on le sait, possède le pouvoir presque paradoxal de souder des amalgames au sein d’un espace sans perspective. Ces amalgames, pourrons-nous les démêler ?

On tentera d’opérer la séparation ou la désintrication des positions, des courants, des imagos et des émois qui se sont amalgamés au point de constituer des conglomérats psychiques indistincts ; la chance que nous avons dans ce livre de connaître déjà ces formations nous évite de les décrire à nouveau. Il va de soi que si l’on parvient à réintroduire une perspective entre la séduction narcissique et la séduction sexuelle, entre l’autre et soi, ou même entre l’écart et la rupture, c’est autant de carburant qui sera soustrait aux propulsions incestuelles. Assurément, ça n’est pas facile : comme s’il fallait décomposer un corps physico-chimique entre ses constituants. Il se peut cependant que l’on amorce cette opération en privilégiant un des aspects afin de le détacher ; ou plus simplement encore en désignant les composants par leurs qualités respectives, dans l’espoir de les distinguer : le moindre « coin » que l’on réussit à enfoncer dans ce bloc se met à le disjoindre.

N’en doutons pas : les intéressés résistent farouchement à ce travail de disjonction ; elle les déchire. Leur peau commune se fend ; quelque chose comme l’écartèlement, la dilacération, menace un couple qui se croyait soudé à jamais. Il va de soi que ce fantasme quasi corporel, nous l’observerons, nous le ménagerons, mais nous l’interpréterons.

Si ce travail réussit, alors les ligatures (interindividuelles aussi bien qu’intrapsychiques) se détendent en permettant l’établissement de nouveaux liens. Si un père et sa fille ou si une mère et son fils parviennent à se sentir de la famille sans pour autant se prendre pour un couple où chacun pour l’autre occupe tous les rôles possibles, alors deux séductions se disjoignent, une perspective renaît, et des liens libidinaux revivent.

N’est-il pas curieux d’observer ici que si nous opérons une disjonction qui pourrait passer pour quelque sorte de clivage, c’est afin de rétablir des liens et des liaisons auxquels s’opposent radicalement les clivages.

3. Des alentours et des plaisirs à réinvestir

Ce que perd le patient ou la famille qui renonce aux ligatures incestuelles, nous le savons déjà : l’illusion de toute-puissance, l’illusion de toute-jouissance, et l’éternité. À la place, le deuil, la castration…

Mais l’incestualité fait le vide autour d’elle. Des territoires entiers d’investissements sont désaffectés : d’où une déperdition désastreuse. Les amours sont condamnées. Le narcissisme élémentaire est disqualifié : on le dirait évidé.

Or je crois thérapeutiquement très important de travailler autour du noyau. De requalifier le sujet. De réinvestir les territoires inoccupés. De les ré-ensemencer. Tout ce qui se gagne dans ces alentours sera gagné sur le noyau mort. Tout plaisir réinvesti fera pièce à l’incestuel : plaisirs libidinaux et plaisirs du moi sont anti-incestuels.

Tout ce que l’incestualité délaisse dans la vie psychique, ce qu’elle déserte et ce qu’elle évince, nous le connaissons déjà, pour en avoir fait l’inventaire raisonné. Le territoire des rêves et des fantasmes, des découvertes quotidiennes et des créations rares, la foule des souvenirs d’enfance, des petits plaisirs et des péchés mignons : ce pain quotidien de la vie psychique, ce jardin de la psyché que l’incestuel déserte dans sa course à l’absolu en est un antidote modeste et peu remplaçable. Nous en ferons cas. Nous en ferons état. Nous en ferons l’éloge. Nous en donnerons l’exemple. On aurait tort de négliger cette horticulture, alors même que cette famille, ce couple, cet individu sont fascinés par leur funeste culte incestuel.

UN FIL DES ORIGINES, UN FILET DE TENDRESSE, LA RECETTE D’UN PLAISIR ET LA CARESSE D’UN MOT : AUTANT DE TRÉSORS GAGNÉS EN FAVEUR DE LA VIE.

Mais nous aurons plus à dire, à la fin de ce chapitre, sur la restauration libidinale et narcissique des sujets qui ont été soumis à quelque sorte de dévastation incestuelle.

Avec les secrets

De notre périple aux côtés des secrets d’incestualité nous avons retenu qu’ils constituent un registre de la vie psychique ; coupent le fil des origines ; barrent l’accès à la pensée des ascendants ; ont valeur et fonction de fétiches et sont couverts par une interdiction de savoir qui est édictée et propagée par un cruel « surantimoi ».

Que faire avec ces secrets ? Faudrait-il tenter de les purger tels des souvenirs traumatiques ? De les extraire telles des tumeurs obstructives ? Vaines tentations que celles-là, ne serait-ce que parce que tout secret que l’on épluche est aussitôt remplacé par un autre, avec plus de prestesse encore que l’hystérie de jadis assurait la relève des symptômes de conversion levés par l’hypnose, si bien que le feu que l’on croyait avoir éteint se rallumait ailleurs. Au demeurant, nous l’avons vu : les secrets ravageurs sont comme les loups, ils voyagent en bandes. ils s’assemblent et constituent un registre. C’est un registre encombrant, mais rassurant : leurs détenteurs n’y trouvent rien de moins qu’une assurance-survie. L’illusion de pérennité qu’elle leur assure, ils ne sont pas prêts à l’abandonner – pas plus que les anorexiques, ces autres cultivateurs ou cultivatrices de fétiches, ne sont prêts à renoncer à leur illusion de suprématie sur les exigences biologiques de leur corps. Pas plus qu’on ne peut forcer ces anorexiques à renoncer à leur (quasi délirante) illusion, on ne peut contraindre les gens et les familles qui s’estiment détenteurs du secret de la survie, de s’en dessaisir. On ne réussit jamais à combattre une contrainte par une contrainte opposée.

De là vient la règle bien connue de ne pas s’attaquer directement aux secrets lorsqu’ils sont aussi jalousement gardés – une règle qui ne doit cependant pas nous réduire à l’impuissance. Nous disposons en effet de deux ressources importantes, qui sont interprétatives. (Si l’on se demandait ce que le travail avec l’incestuel nous laisse interpréter, voici venu le moment de le découvrir.)

Interpréter la mise au secret

Est à interpréter comme telle l’illusion de pérennité, cette illusion grandiose et réparatrice dont la grandeur même vise à estomper la tache que porte en elle la matière à secret : la honte jamais bue, le deuil jamais fait, la déchirure ouverte par la rupture du fil des origines. Ce sont des terres blessées qui s’ouvrent à nous.

Il est passionnant d’observer que si le sujet ou la famille supporte d’aborder avec nous ces domaines sensibles, d’entrouvrir le coffre aux secrets, et de baisser la garde de l’illusion omnipotente, c’est un monde qui se découvre, moins grandiose, mais plus vivant.

Autre matière à interprétation : l’interdiction de savoir et de dire. Si nous n’avons certes pas à obliger les gens à savoir et à dire, en revanche nous avons à leur montrer qu’ils en ont peur parce que c’est défendu. Par qui défendu ? Voilà qui souvent remonte fort loin et se perd dans la nuit des âges : l’interdit est transmis comme un bien de famille. Et pourquoi cette défense ? À peine si cela se devine, mais c’est toujours à partir d’un amalgame narcissique.

Recoudre

Tels sont donc les obstacles, et telles les résistances qui s’opposent à la mise à jour des secrets les plus lourds. Une fois travaillées ces forces destructives, deux tâches incombent au patient comme à la famille.

— Panser les blessures attachées au secret lui-même et faites de honte et de deuil.

— Reconstituer la trame des origines ; renouer le fil des antécédents ; et qu’importe après tout que ce fil soit historiquement juste ou biaisé. Qui donc, en effet, pourrait sans quelque folie se targuer d’être au clair avec l’histoire de sa vie et de sa famille ? Cette histoire est toujours faite d’un mélange de vérité et de légende, et ce qui importe le plus est que ce fil ne soit pas un fil coupé.

Ce qui compte le plus, quant au secret, c’est moins son contenu que sa nécessité psychique. Lorsque celle-ci est pressante, elle exerce une contrainte telle que la trame des secrets devient impénétrable ; il se peut que nous ayons alors à reconstituer des parcelles véridiques à partir de l’amalgame de vérités et de mensonges dont est faite la matière à secret : on sait – mais le sait-on suffisamment ? – que la mise au secret n’est pas en soi un gage de véracité.

Quelle patience ne faut-il pas déployer pour interpréter et pour lever l’interdit du savoir ! Quelle prudence et quelle ténacité pour démêler la vérité du mensonge ! Heureusement, c’est d’abord notre attitude profonde qui se modifie. À partir du moment où nous autres thérapeutes connaissons les résistances auxquelles nous avons affaire (cette illusion de pérennité qui ne demande qu’à nous échapper, et cette interdiction de savoir qui n’est jamais sans nous atteindre de son ombre), notre attitude profonde s’éclaire et se renforce.

Premier mérite, et qui n’est pas mince, nous ne sommes pas encore puissants, mais déjà nous cessons de nous sentir impuissants. Ce n’est pas tout : quiconque a quelque connaissance des relations interpsychiques inconscientes ou préconscientes sait bien quelles incidences peut receler un changement de cette nature, non seulement sur notre propre disponibilité, mais aussi sur celle de nos patients.

Passage

Terminons ce passage par une mélodie plaisante. Ce qui est magnifique, pour peu qu’on y parvienne, c’est de passer du plan des secrets antilibidinaux fermés et obstructeurs, tels que l’on vient d’en soupeser, à des secrets ouverts. Le mieux qui puisse arriver à des secrets d’inceste n’est-il pas de passer du côté des secrets libidinaux ?

Vive le patient qui renonce à nous cacher, ainsi qu’à lui-même, des vérités et des mensonges parce qu’il y est contraint et qui parvient à nous cacher des secrets parce que ça lui plaît…

Avec les incestés

Ils ont été soumis à une emprise alors qu’ils croyaient être aimés. Ils ont servi alors qu’ils croyaient aimer. Ils ont plané sur l’illusion d’être choisis entre tous – et ce choix existait, mais eux-mêmes ont perdu la capacité de choisir. L’emprise était incestuelle et elle était narcissiquement disqualifiante. Envoûtés, dominés, parfois complices, souvent captifs et quelquefois rebelles, ils ont été soumis au choix impossible : « Crois en moi ou crois en ton moi. »

Ils ont eu l’angoisse et la dépressivité, ils ont eu le jugement qui flotte ou qui dérape et l’inhibition qui s’étend ; ils ont eu la méfiance et la susceptibilité ; ils ont eu des déboires professionnels et des maladresses amoureuses.

Que ce soit en cure individuelle, en psychothérapie collective, en psychodrame ou en thérapie familiale, il nous appartient de les aider à se reconstruire et à se découvrir.

Se reconstruire. Narcissiquement se régénérer. Il nous faut savoir ne rien attendre pour notre compte, mais au contraire mettre en valeur ce qui émane du sujet lui-même, et si ordinaire que cela puisse paraître ; à lui qui toujours se croyait condamné à l’extraordinaire et à l’exploit, nous offrons de se trouver accueilli et accepté lorsqu’il reste à son niveau, sur son propre territoire : nous irons à l’encontre des abus narcissiques dont il a pâti, loin des séductions qui l’ont envahi. Bref nous lui prêterons une enveloppe qualifiante.

Impossible de dire que l’autre volet de ce travail de cure succède au précédent, tant ils sont naturellement associés. C’est dans le transfert qu’apparaissent et que se travaillent les contraintes subies, les choix impossibles, les secrets imposés et les leurres, les menaces de perdition, les discrédits encourus ; et la haine, la culpabilité et la profonde disgrâce.

Ce qui importe n’est pas seulement que toutes ces peurs soient interprétées ; c’est aussi et peut-être surtout que soit reconnue l’authenticité du vécu du sujet. Alors, mais alors seulement pourra-t-il renaître à lui-même.