Épilogue. Histoires d’inceste

Les histoires d’inceste ne manquent pas dans l’histoire du monde.

Celles que j’ai choisi de raconter en guise d’épilogue viennent de tous les horizons et de tous les temps : l’Italie, la Grèce, la Renaissance, l’Empire et l’Antiquité. Il en est même une qui vient de la mythologie. Ce n’est pas la plus simple. Et c’est avec elle que se terminera ce périple.

Oserai-je dire que ces récits forment les escales d’un voyage de plaisance, en guise de cadeau de séparation ? Toutes ces histoires sont instructives. Toutes sont pittoresques. Et toutes sont horribles.

Cenci, père et fille

C’est dans ses Chroniques italiennes que Stendhal relate la très édifiante histoire de François Cenci. C’était un homme riche et puissant, solitaire et vivant barricadé dans son immense château fortifié : une forteresse inexpugnable.

Cet homme extrêmement autoritaire, un tyran domestique, avait plusieurs filles. Elles étaient jolies. Surtout, parfaitement sages : de petites saintes. Ne voulant point qu’elles s’émancipassent, le père les enfermait. (Songez seulement à Danaë enfermée par son père jaloux. Ne fallut-il pas un père suprême – Zeus – pour la délivrer de sa tour de chasteté ?) L’aînée cependant parvint à s’échapper : elle écrivit une supplique au pape et réussit à la lui faire passer ; le pape la fit libérer.

Restait Béatrice, la cadette : une fille rieuse, mignonne comme tout, aimable, aimée de tous. N’ayant plus qu’elle, puisque l’aînée s’était sauvée grâce au pape, le père la voulait toute à lui. Il l’enferme à double tour. La met au secret. Pour finir il prend sexuellement possession d’elle.

L’histoire ne dit pas si cet homme désirait sensuellement sa fille. On peut en douter : il n’y a point chez lui de tendresse. Apre, solitaire et méfiant, il n’avait garde que de tenir les portes closes et de conserver les clés ; à lui donc, et à lui seul, la clé du sexe de sa fille.

Il n’est guère d’histoire où l’inceste apparaisse aussi nettement comme un recours, un ultime procédé de possession narcissique. On y voit aussi l’alliance de l’incestuel avec la culture du secret, l’édification de murailles, la solitude sociale, et la paranoïa.

Agrippine, mère et fils

On a beaucoup parlé de Néron. Parlons plutôt d’Agrippine.

On a beaucoup parlé de crimes. Parlons d’inceste.

Personnages plutôt diaboliques et couple plutôt légendaire : Agrippine et Néron. N’ayant pas oublié un seul instant qu’elle descendait d’Auguste, l’empereur que Rome avait divinisé, elle-même s’égalant aux dieux, à qui rien, et surtout pas l’inceste n’est interdit, Agrippine n’eut de cesse qu’elle ne détînt le pouvoir impérial par mâle interposé.

Belle, fort désirable, très séduisante et plus encore séductrice, elle se servit beaucoup de son sexe, sans jamais, semble-t-il, y trouver aucun plaisir, mais avec un art consommé de l’opportunité. On ne connaît pas d’homme qui lui ait résisté. (Sénèque, peut-être ?)

Elle eut des amants et des maris : cela seul lui importait, qu’ils pussent la servir dans sa course au pouvoir. Pour elle, ils étaient tout bénéfice ; pour eux, tout maléfice. Si l’on en croit le connaisseur éclairé qu’est Pierre Grimal (cf. ses Mémoires d’Agrippine), Agrippine n’estima aucun de ses hommes, pas même celui qui lui fit avoir le fils qu’elle désirait pardessus tout. Pleine comme elle l’était de ses propres ascendances divines, elle était également pleine de hauteur envers ses époux successifs.

Néron fut adulé par sa mère, qui voyait en lui à la fois le produit idéal de sa propre chair et la passerelle souveraine vers le pouvoir impérial. Cependant elle ne l’élèvera pas elle-même et ne se chargera de lui qu’à partir de sa puberté. Ne soyons pas trop pressés de vilipender ce couple : Néron fut un jeune homme plein de charme avant de devenir un horrible tyran, et Agrippine le dota d’un précepteur très éclairé : Sénèque en personne, qui devait plus tard connaître un sort funeste, dans des conditions sur lesquelles je me promets de revenir.

Passons sur la perversité de Néron : non point qu’elle ne fût pas importante, mais on la connaît – elle a fait fureur. Deux de ses traits en sont remarquables : le goût du crime, et la mégalomanie ; celui-là, redoutable ; celle-ci, histrionique. C’est comme artiste que Néron entendait être adulé. Il chantait. Il y a quelque chose de sinistrement dérisoire dans cette ambition de vedette de music-hall chez un empereur qui était à l’époque le maître du monde. Mais pourquoi s’étonner ? Si Néron n’était empereur qu’au compte de sa mère, quelle raison lui restait-elle d’exercer son métier d’empereur ? Tout juste lui restait-il à se produire comme histrion.

Car on ne comprend rien à l’histoire d’Agrippine et de Néron si l’on oublie un seul instant qu’il s’agit là d’un couple incestuel.

Incestuel, il s’en fallut de peu que ce couple ne devînt incestueux. Voici comment. Le moment était venu où Néron s’écartait de l’emprise d’Agrippine. Désespoir de celle-ci. Il ne lui reste qu’un recours : l’offrande incestueuse. Écoutons Tacite (Annales, XIV) : « Dans son ardeur à maintenir sa puissance, Agrippine en vint à ce point qu’au milieu de la journée, à l’heure où Néron se sentait échauffé par le vin et la chère, elle s’offrit plusieurs fois au jeune homme en état d’ivresse, soigneusement parée et prête à l’inceste – déjà des baisers lascifs et des caresses, préludes au crime, attiraient l’attention de leur entourage – lorsque Sénèque, cherchant contre les séductions d’une femme le secours d’une autre femme, dépêcha à Néron l’affranchie Acté. »

Mais on n’en a pas fini de mourir dans cette histoire où, comme de juste, la mort violente arrive à grands pas sur les talons de l’inceste.

Néron (il devait plus tard être mis à mort), Néron fit exécuter sa mère. Elle s’était réfugiée dans une de ses villas non loin de Naples. Elle y attendait sa mort. Cette fin, elle s’y attendait depuis qu’elle avait compris qu’avec son fils elle avait perdu la partie.

Sénèque, on s’en souvient, avait été témoin de la tentative d’inceste tout juste avortée entre la mère et son fils. Précepteur, conseiller, puis modérateur (thérapeute en quelque sorte), il avait finalement échoué. Il fut congédié. Mais ce n’est pas tout. Il avait commis une faute pire, irréparable : il avait vu et « dénoncé » l’inceste de Néron avec sa mère. Cette faute, il devait la payer de sa vie : il fut fermement invité à se suicider.

Nous devons être reconnaissants à Agrippine et à Néron. Leur histoire presque incestueuse et très incestuelle est demeurée fameuse. Mais nous connaissons nombre de cas non moins exemplaires.

Periandre, fils et mère

À peine, en prologue, avons-nous évoqué les véridiques aventures de Périandre. Nous y revenons. Car il n’est rien comme son histoire qui montre combien l’inceste, lorsqu’il n’est pas matière à fantasmes, devient matière à explosions.

Périandre était roi de Corinthe. Il y était né. Il avait une de ces histoires familiales compliquées comme nous avons accoutumé d’en connaître.

Contrairement à son père, un furieux tyran, Périandre fut un très bon roi. On le rangeait parmi les sept sages de la Grèce antique. Or cet homme, juste, bon mari, bon fils, bon père, ayant succédé (sans l’avoir assassiné) à son père, devait finalement devenir un abominable tyran, un pervers fou. Voici dans quelles circonstances.

Enfant, il avait été adoré par sa mère. Elle le voulait tout à elle. Cependant il grandit. Périandre devenu adulte, sa mère, qui ne voulait le perdre à aucun prix, le désira pour amant.

Elle usa d’un stratagème. Une de ses amies, dit-elle à son fils, brûlait d’amour pour lui. Elle finit par le convaincre de la recevoir. Mais, poursuivit-elle, cette amie, tant elle avait de pudeur, ne voulait absolument pas être vue ni entendue. Il fut donc convenu qu’elle viendrait de nuit, incognito, dans le silence et tous flambeaux éteints. Ainsi fut fait. La nuit fut un enchantement. Il y en eut beaucoup d’autres. À sa mère du jour, Périandre confiait les jouissances extrêmes que lui donnait la femme de la nuit. À la fin, cependant, il n’y put plus tenir. Il voulait savoir qui était une aussi merveilleuse maîtresse. Elle arrive. Il allume. Ciel ! Sa mère ! Il va pour l’abattre. Elle s’empare aussitôt du poignard. Elle se tue : c’est ainsi que, jusqu’à sa fin, la mère de Périandre devait conserver l’initiative…

Périandre, lui, allait continuer de vivre et de régner. Cependant il ne sera jamais plus le même. Il deviendra un tyran absolu, un pervers accompli.

Inutile de réciter tous ses forfaits. Il s’y trouve des vilenies que les historiens de l’époque, pourtant peu bégueules, n’osent toucher qu’avec des pincettes. Lui, si juste et modeste envers ses sujets, se met à les massacrer. Lui, qui aimait ses fils, en exile un dans une île, où il sera tué. Lui, qui aimait sa femme, l’assassine.

Passons sur les horribles scènes qui suivent encore la fin rocambo-lesque de Périandre, dans une mise en scène (à la Néron) dont le véritable but était de dénier sa propre mort…

Il est une question qu’on ne saurait laisser en suspens. Question toute simple : l’inceste rapproche-t-il Périandre l’incestueux de l’incestueux Œdipe ? Il les oppose. Œdipe a séduit sa mère ; Périandre a été séduit par la sienne. Œdipe « ignore » sa naissance : c’est dire qu’il refoule cette vérité-là, vérité qu’au demeurant il n’est pas le seul à refouler, car ses parents ont commencé, et le refoulement court d’une génération à l’autre. Mais Périandre, lui, ne refoule rien : tout simplement il dénie ; ce que sa mère-maîtresse lui dissimule, d’ailleurs à peine, il ne veut pas le savoir. Œdipe, lui, a voulu à tout prix connaître son crime et il l’expie ; il se crève les yeux et il s’exile ; mais il sait ; et il paie le prix de sa connaissance et de sa culpabilité.

Rien de tel chez Périandre. Ses sujets paieront à sa place.

La nuit la plus longue

Il y a un mystère dans l’histoire que voici : je le respecterai aussi longtemps que je pourrai.

C’est l’histoire d’une femme mariée dont le mari partait souvent en voyage. Elle se languissait de lui ; elle se languissait aussi de son père, un homme particulièrement prestigieux, grand seigneur et grand voyageur, qu’elle avait très peu connu et beaucoup idéalisé. Il paraît d’ailleurs que cet homme séduisant, séducteur, apparaissait souvent dans les rêves érotiques des pucelles du coin : fantasmes, rêves et rêveries.

Mais revenons à la dame. Car avec elle ce sera tout autre chose.

Au début de son mariage, alors que son mari était sur le chemin du retour, il arriva à cette femme un épisode singulier. C’était par une longue nuit d’hiver. L’épouse se prend à coucher avec un voyageur, un homme ardent, dont elle dira plus tard avec une égale conviction que c’était son mari, et que c’était son père. Était-ce l’un et l’autre ? Ou bien n’était-ce ni l’un ni l’autre ? Mystère. Ce n’était pourtant pas un rêve, ni même un rêve éveillé. Au demeurant, elle ne tarderait pas à faire la différence car, sur les entrefaites, la même nuit, le mari, le vrai, rentre de voyage et couche avec elle. Et là, dit-elle, aucun doute : c’est bien lui.

Interrompons un instant la relation de cette histoire clinique pour insérer deux remarques personnelles. Ce que cette femme a vécu, est-ce un fantasme ou un inceste ? L’histoire ne le dit pas. Or ce n’est justement ni l’un ni l’autre : inceste il n’y a pas légalement, mais inceste il y a dans le vécu. Tel est bien le fantasme-non-fantasme. Ma seconde remarque, elle, sera pour signaler que si ma thèse est exacte, alors la suite de cette histoire clinique devrait faire du bruit.

Elle en fait, mais pas tout de suite. Une grossesse s’ensuit. On ne parle de rien jusqu’à son terme. Naissent, d’un accouchement difficile, deux jumeaux, dizygotes. La mère, alors, de repenser au passé. D’un coup lui tombe dans la tête (oui, dans la tête) la conviction que l’un des bébés, que nous appellerons H., ne peut qu’être l’enfant de son propre père à elle, l’autre étant de son mari. Il pousse vite, ce bébé ; il se montre vigoureux : tout le portrait de son père. À la différence, il faut le dire, du cas que j’évoquais, cette conviction n’était pas secrète ; l’entourage ne la démentit jamais, l’enfant non plus. Mais le père (ou grand-père) ne se manifesta jamais non plus.

L’existence que H. va mener sous de tels auspices sera faite d’une peu croyable accumulation d’épreuves, d’avanies et de malheurs. Parlons d’abord de ses troubles : il en présente dès l’aube de son enfance. Ce sont des terreurs nocturnes répétées, assorties d’une certaine discordance. C’est ainsi qu’une nuit il se réveille en hurlant, puis se tait aussitôt et, à ses parents accourus, raconte tranquillement qu’une bête énorme, une sorte de serpent, est venue pour l’étouffer mais qu’il l’a étranglée. Cet incident ne fait que confirmer la mère dans la conviction qu’un enfant aussi hardi ne peut-être que l’enfant de son très prestigieux père à elle.

Une brève incidente nous permet ici de remarquer que le rêve-délire de l’enfant, cet enfant issu comme par engrènement de l’incestueux fantasme-non-fantasme de la mère, ne peut en retour et en miroir qu’être adopté (narcissiquement) par celle-ci dans une conviction co-délirante. Au demeurant on se demandera si les délires aussi facilement adoptés par une famille entière et transmis à la descendance ne sont pas des délires induits par elle, par voie d’engrènement : tant il est vrai qu’on ne reconnaît jamais que ce qu’’on a engendré.

La touche de discordance, l’amalgame de mégalomanie et d’angoisse quasi délirante qui caractérisent cet épisode initial vont se retrouver plus tard dans quantité d’épisodes similaires, où H. se sentira pleinement et immédiatement en butte à des attaques de créatures monstrueuses, qu’il décrit en détail et dont, selon ses dires, il triomphe toujours. Et toujours personne pour le démentir…

Il y a plus grave : l’observation fait encore état d’accès répétés, peut-être mélancoliques, dans l’un desquels H. en vient à tuer femme et enfants avant que de tenter de se tuer lui-même. On le retient juste à temps. Au demeurant il est décrit tantôt comme impulsif et tantôt repentant ; humble mais grandiose ; boulimique, alcoolique et modeste ; et – suprême contradiction – se prenant pour un superman, tout en menant une existence de valet soumis à des maîtres fort peu recommandables. Comme on le sait, cet amalgame de grandeur et de servilité n’est pas rare chez les psychotiques. On pourrait évidemment penser qu’avec un père (grand-père ?) comme le sien, il aurait pu disposer d’une belle situation. Pas du tout. Pour des raisons dont la moins obscure est un masochisme grandiose, il va faire le valet de ferme, le garçon d’écurie, le portefaix, le chasseur de bêtes immondes. Et toujours à trimer. Et c’est ainsi que les gens, se rencontrant dans les campagnes, après avoir parlé du temps qu’il fait et des récoltes qui ne se font pas, se demandaient quelquefois des nouvelles de H. : « Bah ! disait-on, toujours à ses travaux ! »

Que d’espace faudrait-il encore pour parfaire et compléter l’observation de cette histoire exemplaire ! On ne saurait cependant manquer de relater les malheurs de H. avec les femmes. On commencera par la femme de son père (père ou grand-père, qui sait ?) qui le détestait car – Dieu sait pourquoi – elle en était affreusement jalouse. On continuera par ses épouses, car H. en eut plusieurs (et cela, sans compter ses innombrables conquêtes, réelles ou prétendues : ne dit-on pas qu’un jour, après boire, il s’était vanté d’avoir possédé 50 femmes à la file et, disait-il, toutes filles d’un notable des environs ; mais l’exagération ici est tellement grossière qu’on balance à y voir une simple hâblerie ou de la mégalomanie caractérisée).

Toujours est-il, pour ses épouses, que H. tua la première dans un accès de fureur, et que la seconde, par suite de jalousie peut-être, provoqua sa mort sans l’avoir expressément voulu.

Faut-il donc relater la fin dramatique de H. au milieu des flammes allumées à sa demande, étreint, emmailloté comme il était dans une angoisse qui le brûlait tout entier ?

Pouvons-nous alors penser qu’au cours d’une existence toute semée de mortelles embûches, de sacrifices fous et de travaux acharnés, bourrée d’angoisses et de fureurs, H., lui qui toujours se cherche et se hausse et jamais ne se trouve, sans non plus se trouver vraiment de père, H. aura porté jusqu’aux nues du délire la charge d’un destin lié à ses origines, dans l’incestueux fantasme-non-fantasme de sa mère. Car c’est bien la puissance du fantasme-non-fantasme maternel et l’étendue de sa dérivation délirante à la génération suivante qui s’exposent au long de cette histoire.

Au demeurant, si ce cas exceptionnel, où l’on peut voir l’illustration de nos observations sur l’inceste, sur le fantasme-non-fantasme, sur l’engrènement et sur ses avatars délirants, et enfin sur le funeste destin promis aux fils incestés, si l’on souhaite en savoir plus long au sujet de ce cas, rien de plus facile : on en trouvera partout la relation. Il suffit de connaître, pour peu qu’on ne les ait pas déjà devinés et reconnus, les noms des membres de cette remarquable famille héroïque : Alcmène pour la mère, Amphitryon pour le mari, Zeus pour le père, et Héraclès pour le héros de l’histoire : tout le monde dit qu’il était fils de Zeus, tout le monde sait qu’il était fort, et qu’il était fou.

Nous devons porter au crédit des Anciens d’avoir fait d’un tel personnage une figure aussi fabuleuse.