Œdipien

D’abord il y a l’histoire : les mythes et les héros.

Sur la foi d’une prédiction funeste, deux parents qui espéraient un enfant et qui ont fini par l’avoir s’en débarrassent. Ils le tiennent pour mort. Loin d’être caressé, il aura les pieds percés. Il est perdu dans les prés. Des bergers le recueillent (les bergers jouent un rôle majeur dans les grandes affaires du monde). Il est finalement adopté par un noble couple de Corinthe. Sur la foi de la prédiction funeste, il les quitte. Il voyage. À une croisée de chemins, il se dispute avec un passant. Le passant est altier. Lejeune homme est coléreux. Ils se battent. Lejeune homme tue le plus âgé. Il arrive en ville. Il réussit un concours. Il est fêté. La reine, qui est veuve, le reçoit. Ils couchent ensemble. Il l’épouse. Il lui fait des enfants. Il règne. Cependant, la population va mal. Elle commence à regarder le couple de travers. Le roi s’énerve. Il tarabuste son conseiller. Le conseiller est chef des services secrets : il sait tout sur la vie sexuelle des gens. Il révèle la vérité : sans le savoir, donc (mais, allez savoir…), le jeune roi, c’est avec sa mère qu’il couche. Il n’est autre que l’enfant qu’elle avait abandonné. La terre tremble. Le ciel frissonne. La fureur succède au silence. Des voix murmurent : « Inceste… » Les voix hurlent : « Inceste ! » Le malheur est entré dans la famille. Il s’abat sur le couple. Le massacre fait rage.

L’histoire se raconte. Les tragédiens s’en emparent. Leur succès est grand. Le complexe commence. La psychanalyse s’en saisit : ce sera le complexe d’Œdipe.

Œdipe et sa mère ont ensemble commis un inceste. Mais à leur insu. Dès qu’ils l’ont su, ils ont expié la faute. Elle se tue ; il se rend aveugle et il s’en va errer et périr au loin. Pourquoi l’histoire d’Œdipe est-elle au centre d’un complexe ? Parce que l’inceste avec la mère est accompagné (précédé) du meurtre du père ; que le désir incestueux est mis en œuvre, certes, mais non conscient ; que la parenté est faussée, mais omniprésente ; que le désir et le tabou s’affrontent ; que le surmoi veille, qui interdit et sanctionne ; et qu’ainsi s’organise une configuration capable d’ourdir sa trame au fond de toute âme humaine : les auteurs tragiques ne s’y sont pas trompés.

L’histoire d’Œdipe, c’est l’inceste en acte, en fantasme et en complexe : elle est matière à complexe parce qu’elle se situe à l’exacte jointure de l’acte et du fantasme, de l’inconscient et du conscient.