10. Les données psychanalytiques

L’examen de la situation analytique et de la manière dont elle se reflète dans l’inconscient du sujet analysé nous a révélé l’importance fondamentale du traumatisme de la naissance, de son refoulement et de sa réapparition dans la reproduction névrotique, dans l’adaptation symbolique, dans les réactions morales, dans l’idéalisation esthétique et dans la spéculation philosophique. Nous croyons avoir montré, en passant rapidement en revue les principales expressions et les principales phases de la civilisation humaine, que non seulement toutes les créations de l’homme ayant une valeur sociale plus ou moins grande, mais l’humanisation même de l’homme, devaient être considérées comme des produits d’une réaction spécifique au traumatisme de la naissance ; et nous avons enfin essayé de faire ressortir que nous étions redevables de la connaissance même de ce fait à la méthode psychanalytique qui permet, à un degré qui n’avait jamais été réalisé avant elle, de supprimer le refoulement primordial en écartant les obstacles non moins primordiaux qui s’opposent à cette suppression.

Le développement de la connaissance psychanalytique donne une idée très instructive de la puissance de ces obstacles et de la contribution remarquable de Freud qui nous a aidés à les vaincre. Ainsi que Freud le répète avec insistance à chaque occasion, ce n’est pas lui qui doit être considéré comme le véritable inventeur de la psychanalyse, mais le médecin viennois Joseph Breuer qui avait eu l’occasion de traiter en 1881 le cas d’hystérie dont nous avons parlé plus haut, et auquel sa malade avait suggéré l’idée de la talking cure ou, symboliquement parlant, du ramonage (« chimney sweeping »). Lorsqu’il arrivait à Freud de parler, dans un cercle d’amis, de la part qui revient à Breuer dans la psychanalyse, il faisait preuve d’une profonde connaissance psychologique de l’homme, que nous retrouvons d’ailleurs dans son travail personnel, intitulé Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique (1) : il disait notamment que Breuer fut effrayé par les conséquences de sa découverte, comme par un untoward event, qu’il n’a jamais voulu reconnaître le rôle qu’y jouait l’élément sexuel, rôle que Freud a eu le courage de faire ressortir et qui lui a permis plus tard de comprendre la réaction de son maître. Freud a de même caractérisé comme des « mouvements rétrogrades, n’ayant rien à voir avec la psychanalyse » toutes les scissions qui se sont produites ultérieurement parmi les partisans de la psychanalyse et ont abouti à de nouvelles théories, fondées, non sur l’observation, mais sur la contradiction. L’ayant suffisamment éprouvé sur lui-même, il constate que les hommes semblent le moins aptes à supporter les vérités psychanalytiques, et il avait l’habitude de dire, lorsque tel ou tel de ses disciples se refusait à le suivre au-delà d’une certaine limite, qu’il n’est pas donné à tout le monde d’explorer sans cesse les abîmes insondables de l’inconscient et de se contenter des rares éclaircies qui les traversent. On ne sait ce qu’on doit admirer le plus dans Freud : son courage d’inventeur ou la combative intrépidité avec laquelle il savait, sans se lasser, défendre ses découvertes contre l’hostilité générale, et plus particulièrement contre certains de ses proches collaborateurs qui, comme Breuer, se laissaient effrayer par ces découvertes et s’enfuyaient dans diverses directions où ils espéraient pouvoir trouver des opinions moins troublantes pour le sommeil paisible du monde. Il leur est

(1) Trad. franç. Payot, Paris, in Cinq leçons sur la psychanalyse. Même collection, PBP n° 84.

arrivé ainsi de découvrir des lueurs de vérité que Freud, faisant preuve d’une admirable objectivité, ne manquait pas de signaler, tout en se refusant, à cause de l’épaisse gangue d erreurs qui entourait ces trouvailles, à en tenir compte dans son travail psychanalytique proprement dit.

C’est ainsi qu’on note dans les exagérations et malentendus dont se sont rendus coupables ceux des partisans de la psychanalyse qui, tout en croyant lui rester fidèles, ont souvent interprété d’une manière trop littérale et à leur façon les paroles du maître, la même hésitation que celle qu’on constate dans tout mouvement intellectuel qui, sur un point décisif, réussit à mettre la vérité à nu. Dans la psychanalyse, ce point décisif était représenté par la découverte de Breuer dont Freud a toutefois pu tirer, d’une manière également conséquente, les conclusions pratiques et théoriques qu’elle impliquait. Et si nous croyons devoir remonter ici à la découverte de Breuer, c’est pour indiquer combien Freud s’est montré logique dans toutes ses conceptions, mais aussi que la manière de voir que nous avons exposée dans cet ouvrage constitue, à son tour, la conclusion logique et de la découverte de Breuer et de l’élaboration et des développements que lui a fait subir Freud.

Ce qui a servi de point de départ à Breuer, ce fut « le fait fondamental que les symptômes des hystériques se rattachent à des scènes impressionnantes et oubliées de leur vie (traumatismes) et qu’il est possible dans l’hypnose de susciter chez ces malades le souvenir et la reproduction des scènes en question (traitement cathartique) ; d’où Breuer a cru pouvoir tirer cette conclusion théorique que les symptômes hystériques correspondent à une utilisation anormale de certaines excitations n’ayant pas trouvé une issue normale (conversion). Si l’on insère dans cette formule (1), par laquelle Freud a résumé l’essence de la découverte de Breuer, le traumatisme de la naissance dont nous devons la découverte à la méthode de Freud, c’est-à-dire à la psychanalyse proprement dite, et dont on obtient, au cours du traitement, la reproduction et la dissolution, on ne manque pas de

(1) Freud, op. cit.

constater que le problème de la « conversion », qui constitue le point de départ psycho-physiologique de l’analyse (Freud), se laisse rattacher au facteur, de nature également psycho-physiologique, représenté par le traumatisme de la naissance. Ce qui se trouve entre ces deux facteurs constitue la création propre de Freud : c’est la psychologie de l’inconscient, c’est-à-dire la première psychologie en général qui mérite ce nom comme telle, car la psychologie de la conscience, issue de la spéculation philosophique, a revêtu progressivement un caractère de plus en plus médical (physiologie des sens, neurologie, anatomie du cerveau). Nous comprenons mieux maintenant comment a dû s’établir la première séparation entre la conception « physiologique » de Breuer (« théorie des hypnoïdes ») et la conception purement psychologique de Freud, la «théorie de la résistance », qui a conduit à la découverte du refoulement et, plus tard, à l’analyse du contenu même du refoulement (préconscience-inconscience), ainsi que des instances du moi (et de ses dérivés : scrupules de conscience, sentiment de culpabilité, idéal, etc.) qui déterminent le refoulement.

C’est un fait intéressant non seulement au point de vue de la science, mais aussi au point de vue purement humain, que la séparation entre Freud et Breuer s’est opérée sur la ligne frontière par le phénomène psychophysique de la « conversion », dont le nom a été créé par Freud, alors que le phénomène lui-même a été constaté « simultanément et en commun », d’après ce que nous raconte Freud, par les deux savants. On dirait qu’une sorte de tabou s’attache à cette question, depuis la séparation entre le maître et le disciple, car le problème n’est pas seulement resté sans solution jusqu’à nos jours, mais aucun des disciples n’a eu depuis lors le courage de s’y attaquer (1). Mais si, à la faveur d’une application logique de la méthode freudienne, nous nous trouvons aujourd’hui amenés devant ce problème primordial de l’analyse, nous ne nous faisons aucune illusion sur la responsabilité que comporte notre tentative

(1) Voir toutefois Ferenczi (Hysterie und Pathoneurosen, 1919), qui conçoit la conversion d'une manière analogue à la nôtre : comme une « régression vers la protopsyché ».

de le résoudre ; mais nous estimons qu’étant donné la portée générale de notre point de vue (que nous croyons avoir fait suffisamment ressortir), notre tentative est pleinement justifiée.

A plusieurs reprises, au cours de notre exposé, nous avons effleuré, sans y répondre, la question de savoir comment il se fait que la tendance bien connue (dont nous savons maintenant qu’elle est la tendance primordiale de la libido) à la reconstitution de la situation primitive et voluptueuse dans l’utérus maternel, que nous pouvons considérer comme l’expression de la suprême volupté en général, se trouve si indissolublement liée au sentiment primitif d’angoisse, ce dont nous avons la preuve non seulement dans le cauchemar et dans le symptôme névrotique, mais aussi dans ce qui découle et se rapproche de ces phénomènes. Pour comprendre ce fait, il convient de ne pas oublier que l’état voluptueux primitif a été interrompu, d’une manière tout à fait indésirable, par l’acte de la naissance (ou, peu de temps avant, par des déplacements et des compressions : mouvements du fœtus) et que le but de toute la vie ultérieure consiste à remplacer ce paradis perdu (qu’il n’est plus donné à personne de retrouver) par les orientations extrêmement compliquées, et que nous avons déjà décrites, imprimées à la libido et a ses destinées.

Il semble que le sentiment d’angoisse primitif qui accompagne la naissance et dont l’activité se manifeste toute la vie durant, jusqu’à la mort qui sépare l’individu de cette seconde mère qu’est devenu pour lui le monde extérieur, soit dès le début, non une simple expression des préjudices physiologiques (gêne respiratoire, étroitesse, angoisse) subis par le nouveau-né, mais acquiert un caractère affectif, au sens « psychique » du mot, par suite de la transformation d’une situation voluptueuse au plus haut degré en une situation pénible à l’excès. Cette angoisse ressentie formerait ainsi le premier contenu de la perception, autant dire le premier acte psychique qui oppose à la tendance encore très intense à la reconstitution de la situation voluptueuse perdue, la première barrière dans laquelle nous pouvons voir aussi le premier refoulement, le refoulement initial. La conversion, dont Freud a reconnu les manifestations nor-maies dans ce qu’on appelle l’expression somatique des mouvements psychiques, correspond ainsi au psychique conçu comme une émanation de l’innervation somatique, c’est-à-dire à l’impression consciente de la première angoisse perçue. Si celle-ci était purement physiologique, il est probable qu’elle finirait par se résoudre tôt ou tard; mais elle devient psychiquement ancrée, pour s’opposer à la tendance au retour (libido) qui, dans tous les états ultérieurs, accompagnés d’angoisse, se heurte à cette barrière du refoulement initial. Autrement dit, l’impression de l’angoisse primordiale, perçue et psychiquement fixée, éteint le souvenir de l’état voluptueux antécédent et s’oppose à cette tendance au retour qui nous ôterait la faculté de vivre, ainsi que le prouve celui qui, ayant eu le « courage » du suicide, a su franchir par régression cette barrière formée par l’angoisse.

Il semble que si l’homme, dans sa tendance au retour, n’était pas retenu par la menace de la répétition de l’angoisse primitive, il serait incapable de supporter la séparation douloureuse d’avec l’objet primitif et de réaliser son adaptation substitutive au monde extérieur. Toutes les fois que, soit dans le sommeil (rêve), soit à l’état de veille (rêverie inconsciente), on tend à se rapprocher de cette limite, on éprouve de l’angoisse, et c’est ce qui explique à la fois le caractère, inconsciemment voluptueux et consciemment pénible, de tous les symptômes névrotiques. La seule possibilité réelle d’une reconstitution approchée de la volupté primitive est celle qu’offre l’union sexuelle, le retour partiel, purement corporel, dans l’utérus féminin. Cette satisfaction partielle, à laquelle se rattache la suprême sensation de volupté, ne suffit toutefois pas à tous les individus ; ou, plus exactement, subissant avec plus d’intensité l’action du traumatisme de la naissance qui se laisse dériver, en dernière analyse, du plasma germinatif, et obligés, de ce fait, de faire un effort de refoulement (réaction) également plus intense, certains individus ne sont capables d’établir que d’une manière plus ou moins insatisfaisante des rapports somatiques partiels entre eux et l’objet. Leur inconscient les pousse à reproduire le retour complet, soit à la faveur d’une identification totale avec l’objet sexuel, semblable à celle qui existe entre la mère et l’enfant (masturbation, homosexualité) (1), soit à la faveur du symptôme névrotique qui constitue un moyen de défense contre ce mécanisme de l’identification ; de toute façon, ils se trouvent détournés de l’accomplissement de l’acte sexuel normal et de la création d’un être nouveau avec lequel ils pourraient réaliser une identification véritable. Au point de vue de l’ensemble de l’évolution psychique, la différence fondamentale entre l’homme et la femme réside, sous ce rapport, dans le fait que celle-ci est capable, par une reproduction réelle de la situation primitive, c’est-à-dire par la répétition véritable de la grossesse et de l’enfantement, de se procurer une satisfaction qui se rapproche le plus de la satisfaction primitive, tandis que l’homme, poussé par sa tendance inconsciente, est obligé de se créer une forme substitutive de cette reproduction, en s’identifiant avec la « mère » et avec toutes les productions culturelles et artistiques qui découlent de cette identification. C’est ce qui explique le rôle peu important que la femme joue dans l’évolution de la culture et qui a pour effet secondaire son infériorité sociale, alors qu’à vrai dire la civilisation, quelle qu’elle soit, est toujours une création masculine et résulte de la valeur libidinale exagérée qu’à la faveur du refoulement initial l’homme attache à l’objet primitif représenté par la mère (2). On pourrait donc dire que l’adaptation sociale normale correspond à un transfert de la plus grande partie de la libido primitive sur ce qu’il y a de paternel, de créateur dans l’homme, tandis que le pathologique, l’anormal repose sur une fixation trop forte à la mère, c’est-à-dire à la réaction de défense.

Entre les deux, se trouve la satisfaction sexuelle complète, qui implique le désir de procréer des enfants et une retransformation à peu près totale de l’angoisse primitive en libido primitive ; c’est pourquoi les nom-

(1)    Martial a déjà dit des homosexuels : « pars est uria patris cetera matris habent ».

(2)    C’est dans ces faits qu’il faut chercher les raisons profondes du sentiment d’ « infériorité » de la femme auquel Adler attribue une importance si capitale. Ce sentiment peut d’ailleurs être considéré comme une conséquence directe du refoulement du traumatisme de la naissance, sans aucun rapport avec le sexe.

breux troubles qui se déclarent à l’intérieur du mécanisme sexuel, excessivement compliqué, déclenchent immédiatement l’angoisse qui, dans les troubles directs de la fonction sexuelle (« névroses actuelles » de Freud), se libère aussitôt, tandis que dans les névroses ayant poussé des racines psychiques, elle fait partie de la structure défensive du symptôme et se décharge reproductive-ment au cours de toute crise ou attaque, de quelque nature qu’elle soit.

Les faits se rattachant au traumatisme de la naissance et à l’état fœtal qui le précède projettent une vive lumière sur le domaine tant discuté du psycho-physique et nous permettent de nous faire une idée exacte, non seulement de la nature de l’angoisse, ce symptôme primordial de l’homme, mais aussi de celle de la conversion, qui est un phénomène psycho-physique, de même que toute la vie affective et instinctive de l’homme. En fait, l’instinct n’est pas autre chose que la première réaction à l’angoisse primitive ancrée dans la vie psychique ; le moi, reculant devant la barrière formée par l’angoisse, se sent de plus en plus poussé en avant, cherche le paradis, non plus dans le passé, mais dans le monde représenté à l’image de la mère et, pour autant qu’il n’y réussit pas, dans ces compensations de grand style qu’offrent à ses désirs l’art, la religion et la philosophie. Cette formidable adaptation n’est, en effet, réalisée d’emblée que par un seul type d’homme, par celui qui figure dans les traditions transmises par l’histoire spirituelle de l’humanité sous le nom de héros, conçu comme créateur de valeurs réelles, et auquel nous donnerions le nom d’« artiste » (1), au sens le plus large du mot, pour autant qu’il s’agit de création de valeurs idéales, de cette superstructure que l’imagination forge avec les restes de la libido primitive qui n’ont pas reçu satisfaction dans la création réelle. En naissant, l’homme normal entre de plain-pied dans ce monde qui représente déjà le symbole primitif et y trouve toutes prêtes les possibilités de satisfaction correspondant au degré,

(1) Rank : Der Künstler. Ansà tze ru einer Sexualpsychologie 1907 (2» édit. 1918).

de refoulement moyen : il ne lui reste plus, pour les reconnaître et les utiliser, qu’à faire appel à son expérience primitive individuelle, à en évoquer le souvenir (« symbolisme »).

Ici il y a lieu de formuler une des plus importantes conséquences théoriques que comporte notre conception, laquelle apparaît à son tour comme une émanation directe de l’orientation inaugurée par Freud dans la recherche psychanalytique. La psychanalyse avait adopté dès le début à l’égard de toutes les influences héréditaires et phylogénétiques une attitude spécifique qui consistait à les refouler provisoirement à l’arrière-plan, attitude d’autant plus justifiée que le rôle joué par la plupart de ces influences ne se laissait pas définir d’une façon suffisamment claire. Elle a, d’autre part, réagi contre les exagérations dont ce rôle était l’objet en rendant accessible à la recherche une étape très importante de l’évolution individuelle, la première enfance, en montrant que cette étape était la plus décisive dans la vie de l’individu, celle qui détermine, dans une mesure incalculable, tout son cours ultérieur. Mais les perfectionnements progressifs de la technique analytique nous ayant permis, au cours de nos expériences et observations, de suivre ce développement infantile en remontant de plus en plus loin dans le passé, jusqu’à la phase pré-natale, on a pu constater, en s’aidant surtout des résultats fournis par une étude plus approfondie du symbolisme des rêves, qu’il était possible de se dispenser d’appliquer le point de vue phylogénétique au patrimoine psychique inné et de ramener celui-ci à la loi biogénétique fondamentale, telle qu’elle a été formulée par Haeckel. En procédant ainsi, on obtient, du symbolisme tout entier et des problèmes qui s’y rattachent, une explication beaucoup plus simple et satisfaisante que celle qu’avait proposée Jung qui, obéissant à ses penchants spéculatifs, avait introduit trop prématurément des points de vue phylogénétiques dans la psychanalyse : ayant reçu une culture essentiellement psychiatrique et prenant la mythologie pour point de comparaison, Jung ne possédait pas en effet une expérience suffisante de l’analyse des névroses, expérience si riche en enseignements et qui, seule, aurait pu lui permettre

de s’élever au-dessus de la simple description et des spéculations qui s’y rattachent. Freud n’avait pas tardé à dénoncer la stérilité de la tentative qui s’attache à faire comprendre la psychologie individuelle à l’aide de faits, mal ou insuffisamment interprétés, empruntés à la psychologie collective, et à montrer que la seule bonne est la voie inverse, celle que nous avons essayé de suivre encore plus loin que ne l’avait fait Freud, méthode qui nous a permis de reculer encore plus en arrière le point de vue phylogénétique.

Puisque nous avons réussi à réduire au traumatisme primitif (séparation d’avec la mère) et à sa phase voluptueuse, préliminaire (nouvelle fusion avec la mère) les fantaisies primitives ayant pour objet la castration et la situation d’Œdipe, il ne nous sera pas difficile, en nous appuyant directement sur les observations de Freud, de rattacher et le complexe de castration et celui d’Œdipe, l’un et l’autre étant en rapport avec l’impression laissée par la vue accidentelle du coït des parents, à la situation pré-natale. Déjà dans la deuxième édition de sa Traumdeutung (« Interprétation des rêves ») (1909), Freud rapporte des rêves typiques « ayant pour base des phantasmes relatifs à la vie intra-utérine, au séjour dans l’utérus maternel et à la naissance » (p. 198) ; et il cite comme un des exemples le rêve d’un jeune homme qui « en imagination utilise l’occasion intra-utérine pour surprendre et épier le coït entre ses parents ». Ce rêve, ainsi que le suivant qui, ayant pour objet la naissance, est celui d’une malade obligée de se séparer de son médecin psychanalyste, sont, ainsi que le fait ressortir Freud, des rêves thérapeutiques dont la production régulière a servi de point de départ à notre étude. Au point de vue de la situation thérapeutique, ces rêves correspondent à ce que nous appelons les « phantasmes », lesquels ne représentent cependant que le réflexe de la reproduction effective de l’acte de la naissance à l’aide de matériaux authentiques, « remémorés ». Plusieurs années plus tard, alors que le phantasme dit intra-utérin avait depuis longtemps, et en dépit de toutes les critiques, reçu droit de cité dans la * psychanalyse, Freud avait repris ce problème, dans sa description classique de l'Histoire d’une névrose

infantile (1), dans laquelle il s’était attaché à défendre, non seulement contre les fausses interprétations de ses anciens partisans, mais contre ses propres doutes, la réalité, restée, il faut en convenir, incompréhensible, de la « scène primitive ». Prenant pour point de départ les phantasmes ayant pour objet une seconde naissance, que la psychanalyse a révélée chez le malade en question (dont les plaintes que « le monde se présente à lui comme caché derrière un voile » avaient pour base un fait matériel, le malade étant né « coiffé »), Freud a pu établir que ce malade aspirait à retourner dans l’utérus maternel (l. c., p. 693), pour y être fécondé, après identification avec la mère, par le père et gratifier celui-ci d’un enfant. Nous pouvons montrer, à l’aide de matériaux dont l’exactitude est au-dessus de toute contestation, que la première partie de ce désir doit être considérée comme représentant une réalité biologique, tandis que la seconde partie révèle tous les camouflages et toutes les modifications que les expériences spécifiques du garçon ont, au cours de son enfance, fait subir à ce désir primordial. Freud lui-même dit dans une note (p. 695) que cette question du souvenir rétroactif est « la plus scabreuse de toutes celles que comporte la théorie psychanalytique », et il arrive à la conclusion qu’ « on ne peut s’empêcher de penser qu’une sorte de connaissance difficile à définir, une sorte de préparation à l’intelligibilité, intervient en cette occasion (cas de réactivation de la « scène primitive ») chez l’enfant. Il nous est impossible de nous représenter d’une façon quelconque la façon dont tout cela se produit ; nous ne disposons pour cela que de l’analogie, excellente d’ailleurs, avec le savoir instinctif, si profond parfois, des animaux » (l. c., p. 716). On a pu constater que dans les rêves soustraits à toute influence, qui se produisent au début de l’analyse et correspondent aux rêves habituels de la personne analysée, il existe, à côté des phantasmes par lesquels le malade s’imagine, d’après ce qu’il a entendu et appris, avoir assisté au coït de ses parents, des éléments purement biologiques (certaines positions

(1) Dans Sammlung kleiner Schriften sur Neurosenlehre, IV. Folge, 1918. Le travail lui-même a été achevé en hiver 1914-1915.

des membres, douleurs d’enfantement particulières, etc.) dont la mère elle-même n’a pu avoir aucune connaissance. Or, ces éléments qui sont étroitement liés aux symptômes corporels de la névrose, nous permettent de saisir le substrat réel des phantasmes que nous venons de mentionner (1). Nous n’avons pour cela qu’à suivre en sens inverse le chemin, déjà décrit, de l’adaptation « symbolique » à la réalité qui va de la chambre à coucher des parents, dans laquelle le sujet situe le plus souvent la scène en question, à son prototype réel, représenté par l’utérus. En procédant ainsi, on constate que la question de savoir si la scène qui fait l’objet de ce « phantasme primitif » a vraiment été observée ou non, est sans importance aucune, car, même réellement observée, elle aurait été incapable d’exercer une action traumatique quelconque, si elle n’avait éveillé le souvenir du traumatisme primitif, du premier trouble apporté par le père dans le bienheureux état de repos. C’est ainsi que le complexe d’Œdipe infantile, qui se forme plus tard, apparaît comme une résultante directe, c’est-à-dire comme une élaboration psychosexuelle de la situation d’Œdipe intra-utérine, laquelle apparaît à son tour comme le « complexe nodal des névroses », car le trouble apporté par le père, s’il ne mérite pas le nom de premier « traumatisme », peut être considéré comme l’antécédent direct de celui-ci (2).

Le point de vue que nous venons d’esquisser permet de faire comprendre le substrat réel des « phantasmes primitifs », de faire ressortir la réalité primitive sur laquelle ils reposent et de concevoir la « réalité psychique », que nous ne pouvons pas, d’après Freud,

f

(1)    L’élément phantasmatique de ces formations, la projection régressive de la phase hétérosexuelle, a trouvé son expression dans de nombreuses traditions mythiques qui représentent le héros se livrant au coït alors qu’il est encore enfermé dans l’utérus maternel (Osiris), ainsi que certaines plaisanteries obscènes.

(2)    Aussi le fait de savoir jusqu’à quelle époque de la gravidité se poursuivent les rapports sexuels n’est-il pas un détail indifférent. Voir sur ce sujet les considérations du Dr Hug-Hellmuth : Aas dem Seelenleben des Kindes. Eine psijchoanalytische Studie, 2e édit., 1921 p. 3. L’auteur montre dans le même travail que la joie que procure à l’enfant le rythme se rattache aux sensations de mouvements qu’éprouve le fœtus pendant la vie intra-utérine.

refuser à l’inconscient, comme une réalité biologique. Nous pouvons renoncer provisoirement à l’hypothèse de la transmission héréditaire de contenus psychiques, étant donné que le primum psychique, l’inconscient proprement dit, se révèle comme étant la vie embryonnaire qui persiste sans changement dans le moi grandissant (1), cette vie embryonnaire que la psychanalyse considère comme la dernière unité métapsycholo-gique, comme le ça sexuellement neutre. Tout ce qui dépasse cette unité, et plus particulièrement tout ce qui est sexuel, au sens étroit du mot, fait partie du préconscient, ainsi que le montre d’ailleurs le symbolisme sexuel impliqué dans les mots d’esprit, dans le mythe, dans le folklore, dont l’élément réellement inconscient est constitué par les rapports libidinaux existant entre l’embryon et l’utérus.

A la lumière de cette définition de l’inconscient s’expliquent tous les caractères qui, d’après la description de Freud (2), seraient inhérents au noyau proprement inconscient de notre moi ; en premier lieu, et plus particulièrement cette tendance-désir, invariable dans son intensité et difficile à satisfaire, qui, d’après la conception purement biologique de Freud, ne serait autre que la tendance de la libido à reconstituer une situation primitive perdue ; en deuxième lieu, le caractère primitivement « narcissique » de cette situation, l’absence complète de différenciation sexuelle qui fait que, primitivement, tout objet en présence duquel se trouve le moi reçoit les caractères de la mère ; en troisième lieu, l’absence de toute notion de temps et de toute négation, cette dernière « n’étant introduite que par le processus

(1)    Nous en avons la preuve dans le fait établi par l’analyse, mais considéré généralement comme incompréhensible et contradictoire, que V « inconscient * est représenté dans le rêve par les mêmes symboles (chambres, bâtiments, armoires, mines, cavernes) que l’utérus, symboles que Silberer ne peut concevoir que comme étant purement « fonctionnels », comme une sorte d’auto-représen-tation psychique. Voir son travail sur ce sujet dans les comptes rendus des séances du groupe de Vienne (Internat. Zeitschr. f. Psychoan., VIII, 1922, p. 536).

(2)    Freud, Das Ich und das Es, 1923. (Le Moi et le Ça, in Essais de Psychanalyse, trad. franç., Payot, Paris. Même collection, PBP n° 44).

de refoulement » (1), c’est-à-dire découlant de l’expérience psychique au traumatisme de la naissance ; enfin, les mécanismes psychiques fondamentaux de l’inconscient, tels que la tendance à la projection, qui joue un rôle si décisif dans le développement de la civilisation et vise à remplacer la situation perdue par des succédanés extérieurs, et la tendance si énigmatique à l’identification qui, à son tour, vise à rétablir l’ancienne identité avec la mère.

Ce qui caractérise encore essentiellement l’inconscient (et ce caractère est d’une grande importance pour l’intelligence de tout l’ensemble des processus vitaux), c’est l’absence complète de la « négation en soi », de la représentation de la mort, absence que Freud a pu constater de bonne heure dans la vie infantile. L’enfant et son représentant psychique, l’inconscient, ne connaît, parce qu’il en a l’expérience, que la situation antérieure à la naissance, situation dont le souvenir voluptueux persiste encore dans la croyance indéracinable à l’immortalité, dans la conviction d’une vie éternelle après la mort. Mais ce qui, au point de vue biologique, nous apparaît comme l’instinct de la mort ne peut tendre à autre chose qu’au rétablissement de la situation antérieure à la naissance, et ce que Freud appelle la « tendance à la répétition » (2) tient à la nature irréalisable de cette aspiration qui, sous des formes toujours nouvelles, épuise toutes les possibilités. Nous plaçant au point de vue biologique, nous désignons ce processus sous le nom de « vie ». Alors même que l’individu « normal », affranchi du traumatisme de la naissance, a réussi, en dépit des difficultés qui, nous le savons, s’opposent au développement infantile et en évitant des répressions névrotiques, à s’adapter au monde extérieur, comme au « meilleur des mondes », comme au succédané de la mère, on constate que l’in-

(1)    Voir Aus der Geschichle einer infantilen Neurose, l. c., p. 669> note 2.

(2)    Voir Freud : Jenseits der Lustprinzips, 1921 (Au-delà; du principe du plaisir. Trad. franç. in Essais de psychanalyse, même collection, PBP n° 44). Les idées que nous formulons ici se trouvent parfaitement d'accord avec les considérations récapitulatives par lesquelles Roheim termine sa série d’articles Das Selbst (« Imago », VII, 1921, pp. 504 et suiv.).

conscient, avec une ténacité irrésistible, persiste dans sa tendance à s’engager dans le chemin de retour qui doit le conduire, contre la volonté du moi, au but primitif et prédestiné. Ce processus, que nous appelons « vieillissement », ne peut cependant atteindre ce but inconscient qu’au prix de la destruction systématique du corps tout entier, de maladies de toute sorte qui finissent par conduire celui-ci à la mort (1). Au moment de la mort, le corps se sépare de nouveau de ce qui lui avait remplacé la mère, de ce monde dont la façade est belle et agréable à l’œil, tandis que son envers apparaît laid et horrible (2). Mais pour l’inconscient il semble que cette séparation soit facile, car il s’agit au fond de renoncer à un succédané pour atteindre à la félicité véritable (3). C’est là qu’il faut voir la racine non seulement de la représentation populaire de la mort, comme d’un salut, mais aussi de ce qu’il y a d’essentiel dans toutes les idées relatives à la rédemption.

D’autre part, l’image terrifiante de 1’ « homme à la faux » qui, par un coup net et violent, détache et sépare de la vie, doit être rattachée à l’angoisse que l’homme éprouverait pour la dernière fois, lors du dernier traumatisme, du dernier souffle qui précède la mort, puisant ainsi dans cette suprême angoisse, dans l’angoisse de mort, la possibilité voluptueuse de nier la mort par la

(1)    Voir les trois maux, d’après le Bouddhisme : vieillesse, maladie, mort. Socrate prononça les paroles suivantes, avant d’avaler le poison : « Vivre, c’est être malade pendant longtemps. Je dois un coq au sauveur Aesculape » (il va sans dire que le sauveur Aesculape est une divinité mythique que Zeus a châtiée en la foudroyant parce qu'elle avait réveillé un mort).

(2)    Voir Frau Wett, par H. Niggemann (« Mitra », I, 1914, n° 10, p. 279).

(3)    Déjà le grand médecin et connaisseur d’hommes parle du caractère en apparence douloureux de la mort. Dans un article dont j’ai eu occasionnellement connaissance pendant que j’écrivais ce travail, Heinz Welten ( Ueber Land und Meer, avril 1923) montre, en citant les dernières paroles qui, d’après la tradition, ont été prononcées par certains grands hommes, combien on meurt facilement. Les paroles, devenues célèbres, de Goethe : « Plus de lumière!» révèlent nettement qu’il s’agit d’un phantasme inconscient ayant pour objet la naissance du désir de voir la lumière du monde. Le traumatisme de la naissance, anormalement grave, de Goethe (traumatisme dont il parle lui-même) explique ce qu’il y avait d’énigmatique dans sa vie et dans son activité créatrice.

sensation renouvelée de l’angoisse de la naissance. Et si l’on veut se rendre compte du sérieux avec lequel l’inconscient conçoit la mort comme un retour à la vie intra-utérine, on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur les rites qui accompagnent la mort chez tous les peuples et à toutes les époques et qui punissent le trouble apporté au sommeil éternel (par le père) comme la plus grande insulte et le plus abominable sacrilège.

De même que, d’après le dogme profond des Pères de l’Église, l’embryon ne reçoit une âme qu’à une époque avancée de la grossesse, alors que l’enfant devient en état de percevoir les premières impressions, de même l’âme n’abandonne le corps au moment de la mort que pour pouvoir participer de la vie immortelle. C’est par la séparation entre l’âme et le corps que le désir inas-souvissable cherche à sauver l’immortalité. Nous nous trouvons ici de nouveau en présence du contenu primitif, fantaisiste en apparence, mais, au fond, très réel, de la notion de l’âme, telle qu’elle s’est dégagée, d’après les belles recherches d’Erwin Rohde (Psyché. Seelenkult und Unsterblichkeitsglaube der Griechen) (1), de la représentation de la mort. Primitivement, l’âme est conçue comme quelque chose de réel et de corporel, comme le double de l’homme (le Ka égyptien et tant d’autres figures qui lui correspondent) (2), destiné à remplacer celui-ci, au sens d’une survivance véritable, après la mort. J’ai essayé de montrer ailleurs comment se sont développées, à partir de cette représentation de la mort, la croyance primitive à l’âme, la représentation religieuse de l’âme et la notion philosophique de l’âme (3). La recherche psychanalytique, qui a montré que toutes ces croyances et représentations correspondent à des désirs-phantasmes inconscients, remonte ainsi, à propos de chacune d’elles, au contenu réel de l’âme, tel qu’on le retrouve dans l’état embryonnaire.

En présence de ces grandioses tentatives, sans cesse

(1)    Trad. franç. Psyché. Payot, Paris, 1951.

(2)    F. S. Krauss : Sréca. Gliick und Schicksal im Volksglauben der Südslaoen. Wien, 1886. Idem : Der Doppelgângerglaube im alten Aegypten und bei den Südslaven, « Imago », VI, 1920, p. 187 et suiv. Rank : Der Doppelganger, « Imago », III, 1914.

(3)    Die Don Juan-Gesta li, « Imago », VII, 1922, p. 166 et suiv.

renouvelées, en vue d’obtenir par les moyens les plus variés une compensation pour la perte de l’état primitif et de nier le traumatisme primordial, on croit un moment comprendre et saisir le déterminisme biologique de l’histoire universelle, avec sa marche hésitante et les variations en apparence arbitraires de ses phases. On croit y surprendre à l’œuvre le même mécanisme primitif que celui qui se manifeste d’une manière si remarquable dans le refoulement primordial. Les époques de grande misère extérieure, qui rappellent à l’inconscient le premier malheur vital de l’individu, le traumatisme de la naissance, provoquent automatiquement un renforcement et une recrudescence des tentatives de régression qui doivent à chaque instant être abandonnées, non seulement parce qu’elles sont incapables de conduire au but, mais parce qu’au moment où on s’en approche on se heurte à l’angoisse primitive qui monte la garde devant les anges qui défendent l’entrée du paradis biblique avec leurs épées dressées. C’est ainsi que contre la tendance primitive à la reproduction de l’ancienne et suprême expérience voluptueuse, l’homme est protégé non seulement par le refoulement initial qui lui épargne la répétition de la plus intense expérience pénible, représentée par l’angoisse primitive, mais aussi par le sentiment d’aversion que lui inspire la source de cette volupté dont il fuit le souvenir, parce qu’elle doit rester inaccessible. Et c’est dans ce refoulement à double barrière, le traumatisme de la naissance s’opposant au souvenir de la volupté primitive et le souvenir de cette volupté favorisant l’oubli du douloureux traumatisme de la naissance, c’est dans cette ambivalence primordiale du psychique que se trouve enfermée l’énigme du développement de l’humanité, énigme qui n’a pu être résolue qu’à la suite de la découverte du processus du refoulement dont le mérite revient tout entier à la psychanalyse.