2. L’angoisse infantile

La première conclusion qui se dégage des faits d’expérience analytique exposés dans le précédent chapitre et des considérations que nous avons cru pouvoir formuler à leur sujet, est que l’inconscient du patient utilise la situation créée par la guérison qu’il doit à la psychanalyse pour reproduire le traumatisme de la naissance. Si toutefois nous voulons nous faire une idée de la manière dont le traumatisme de la naissance se manifeste dans tel ou tel symptôme, nous devons au préalable examiner le rôle qu’il joue dans le développement de l’individu normal, et plus particulièrement au cours de l’enfance. Et nous nous laisserons guider dans cet examen par le principe freudien qui ramène la sensation d’angoisse en général à l’angoisse physiologique (respiratoire) qui accompagne la naissance.

2

En se plaçant à ce point de vue pour envisager le développement psychique de l’enfant, on ne tarde pas à constater, d’une façon très générale, que l’homme semble mettre plusieurs années, toute son enfance notamment, à surmonter, d’une façon à peu près normale, ce premier traumatisme intensif. Tout enfant, même le plus normal, est sujet à l’angoisse, et on peut dire de tout homme adulte et sain qu’il a traversé une phase de névrose normale, représentée par son enfance, névrose qui ne persiste jusqu’à l’âge mûr que chez certains individus restés infantiles ou que nous qualifions d’infantiles : chez les individus névrotiques.

Examinons, au lieu d’un grand nombre d’exemples présentant le même mécanisme (qui est, au fond, d’une

grande simplicité), le cas typique de l’état d’angoisse qu’éprouve un enfant lorsqu’il est laissé seul dans une pièce obscure (le plus souvent dans la chambre à coucher, au moment où il doit se mettre au lit). Cette situation rappelle à l’enfant, qui est encore sous l’impression (inconsciente) du traumatisme primitif, sa situation intra-utérine, à la différence près que cette fois sa séparation d’avec la mère est intentionnelle, qu’il s’en rend compte et que l’utérus est remplacé « symboliquement » par la pièce obscure ou par le lit chaud. L’angoisse, nous dit Freud, disparaît dès que l’enfant devient de nouveau conscient de l’existence (de la proximité) de la personne aimée (par le contact ou parce qu’il entend sa voix, etc.) (1).

Cet exemple, qui est des plus simples, nous montre que le mécanisme qui déclenche l’angoisse (et qu’on retrouve tel quel, sans changements, chez tous les sujets atteints de phobies : claustrophobie, phobie des tunnels, etc.) se laisse ramener à la reproduction de l’angoisse qui accompagne la naissance et nous fournit une base réelle pour l’étude de la symbolisation. Il fait en outre ressortir le rôle que joue le fait de la séparation d’avec la mère, ainsi que l’action « thérapeutique » de la réunion, ne serait-ce que partielle ou « symbolique », avec la mère.

Les perspectives qui s’ouvrent ainsi à nous prêtent à des considérations très vastes que nous réservons pour les chapitres suivants. En attendant, nous attirerons l’attention sur une autre situation d’angoisse de l’enfant, situation qui rappelle encore davantage l’impression réelle, profondément refoulée. C’est la phobie des animaux qu’éprouvent à peu près tous les enfants, sans exception, et qui ne se laisse pas expliquer uniquement par la crainte atavique que l’humanité, à ses débuts, avait éprouvée devant les animaux de proie (carnivores, comme le loup) et qui se serait transformée en une sorte d’instinct héréditaire. Si cette explication était exacte, cette crainte ne devrait pas se manifester en présence d’animaux dont la domestication remonte

(1) Drei Abhandlangen zur Sexualtheorie (« Trois essais sur la théorie de la sexualité »), 1905, p. 72, note.

à des milliers d’années et dont des générations innombrables ont pu constater le caractère inofïensif et anodin, avec la même certitude avec laquelle ils sont persuadés du caractère dangereux des animaux de proie. L’explication en question ne serait acceptable que si, pour rendre compte d’une réaction d’angoisse typique qui se forme au cours de notre évolution individuelle, on remontait jusqu’aux premiers ancêtres de l’humanité et jusqu’aux ascendants des animaux domestiques de nos jours (1). Le choix des objets d’angoisse ou de phobie, qui s’effectue primitivement d’après les dimensions de l’animal (cheval, veau, etc.), est déterminé par des facteurs tout à fait différents, et notamment par des facteurs psychologiques (« symboliques »). Des analyses de phobies infantiles ont montré d’une façon indiscutable que la grandeur ou, plutôt, l’épaisseur (le volume du corps) des animaux objets de phobies éveille chez l’enfant le souvenir, qui est loin d’être vague, de la gravidité, tandis qu’à l’angoisse qu’inspirent les animaux de proie se rattache, même chez le psychologue adulte, avec l’idée de la possibilité d’être dévoré, celle du retour dans le corps animal de la mère. Le rôle des animaux, en tant que facteurs substitutifs du père (rôle dont Freud, se basant sur la psychologie des névroses, a fait ressortir l’importance pour l’intelligence du totémisme), se concilie parfaitement avec la conception que nous développons ici. Cette conception lui confère même une importance psychologique beaucoup plus profonde, puisque c’est grâce au déplacement de cette « angoisse » sur le père (animal totémi-que qu’on dévore, au lieu d’être dévoré par lui) que l’enfant, cédant aux exigences et aux nécessités de la vie, finit par se résigner à la séparation définitive d’avec la mère. C’est que ce père redouté empêche le retour vers la mère et, avec lui, le déclenchement de l’angoisse primitive, beaucoup plus pénible, se rapportant d’abord aux organes génitaux maternels auxquels se rattache la naissance, et plus tard à tous leurs substituts.

Le sentiment d’angoisse, si fréquent et presque toujours mêlé d’horreur, qu’inspirent les petits animaux

(1) Ainsi que le font Stanley Hall et autres.

repose sur la même base et se révèle, par le sentiment de malaise qu’on éprouve en même temps, comme ayant la même origine. L’analyse de phobies ou de rêves angoissants de cette catégorie auxquels les hommes sont sujets, aussi bien (quoique moins fréquemment) que les femmes, montre à n’en pas douter que le malaise produit par de petits animaux rampants, tels que souris, serpents, crapauds, cafards, etc., tient au fait que ces animaux mènent une vie souterraine et à la rapidité avec laquelle ils disparaissent par un orifice quelconque, sans laisser de trace.

Ils symbolisent ainsi le désir du retour dans le refuge maternel, et non seulement le désir, mais sa réalisation ; mais tandis que l’angoisse éprouvée en présence de grands animaux provient de ce que le sujet craint, après avoir été absorbé par eux, de se retrouver lui-même dans la situation correspondant à sa vie intra-utérine, les petits animaux l’effraient, au contraire, à cause de la facilité avec laquelle ils pourraient pénétrer dans son corps et y disparaître, comme ils disparaissent à travers une ouverture quelconque derrière un mur, sous le parquet, dans un tronc a’arbre, etc. (1). La psychanalyse a d’ailleurs montré depuis longtemps que les tout petits animaux, tels qu’insectes, etc., doivent être considérés comme une représentation symbolique d’enfants, d’embryons, etc., et cela non seulement à cause de leur petitesse, mais aussi en raison de leur caractère prolifique (symbole de la fécondité) (2).

(1)    Une fillette, âgée de 3 ans et 9 mois, qui craint aussi bien (sinon plus) les petits chiens que les grands, redoute également les insectes (mouches, abeilles, etc.). A sa mère lui demandant pourquoi elle redoute tant ces petits animaux qui sont cependant incapables de lui faire le moindre mal, la petite répond sans hésitation : « Mais ils peuvent m’avaler! » A l’approche d’un petit chien, elle prend les mêmes mesures de défense qu’une femme adulte en présence d’une souris : elle s’accroupit, jusqu’à ce que les bords de sa robe viennent toucher le sol et en serrant les cuisses l’une contre l’autre, comme pour empêcher la « pénétration » de l’animal dans son corps. Questionnée une autre fois par sa mère sur les causes de l’angoisse que lui inspirent les abeilles, elle donne ces deux réponses contradictoires, en disant tantôt qu’elle voudrait pénétrer dans le ventre de l’abeille, tantôt qu'elle redoute cette perspective.

(2)    Voir Freud : Psychologie collective et analyse du moi, ln Essais de psychanalyse, Payot, Paris (même collection, PBP n° 44). Pour

Mais ils deviennent le « symbole », ou plutôt, la représentation idéale du pénis, à cause de leur grande facilité de pénétration, tandis que leur propriété essentielle, à savoir leur petitesse, évoque une comparaison avec des spermatozoïdes ou des ovules et implique ainsi leur localisation intra-utérine. C’est ainsi que le grand animal représente un symbole maternel, chargé de plaisir d’abord, d’angoisse ensuite ; plus tard, l’angoisse se déplace sur le père ou son substitut (totem) pour devenir une phobie inhibitrice ; et, finalement, à la suite de l’observation sexuelle des animaux en général et des impressions produites par les petits animaux en particulier, qui symbolisent aussi bien le fœtus que le pénis, l’angoisse revêt de nouveau les caractères de la libido maternelle.

Beaucoup de croyances populaires se rattachent aux faits q_ue nous signalons ici. C’est ainsi que la signification phallique que tant de peuples primitifs attribuent au serpent tire incontestablement son origine de la facilité avec laquelle cet animal pénètre et disparaît totalement sous terre (1).

ce qui est de la phobie des papillons, Freud a montré que c’est l’alternance de l’ouverture et de la fermeture des ailes qui peut être considérée comme la cause déterminante de cette phobie, par l’évocation du « souvenir * des organes génitaux (à cela se rattache également le mythe très répandu des Symplegades). L’araignée représente très nettement le symbole de la mère revêche qui a réussi à emprisonner l’enfant dans les mailles de son réseau. Voici ce qu’un des malades de Ferenczi avait noté dans son journal, pendant une crise d’angoisse : « L’hypocondrie enveloppe mon âme, comme un brouillard fin, ou plutôt comme une toile d’araignée ; elle la recouvre, comme des fleurs moisies recouvrent une eau stagnante. J’ai la sensation d’être enfoncé dans la vase et d’être obligé de temps à autre de redresser la tête pour respirer. Oh, ce que je voudrais déchirer cette toile d’araignée. Mais impossible! Cette toile tient à quelque chose ; il faudrait arracher les pieux auxquels elle est attachée. Si on n’y réussit pas, il faudrait essayer peu à peu de se libérer du réseau, pour avoir un çeu d’air. Ce n’est certes pas la destinée de l’homme ici-bas, de vivre entouré d’une toile d’araignée, d’y étouffer, d’être privé de la lumière solaire » (Ferenczi, Introjektion und Uebertragung (« Introjection et transfert *), « Jahrb. », I, 1909, p. 450-451, note).

(1) Au même cercle de représentations te rattachent, à mon «vis, aussi bien la propriété que possèdent les serpents d’avaler totalement leurs proie, ce qui produit une tuméfaction de leur corps, que leur mue (symbole de la seconde naissance).

Aux mêmes faits se rattache encore la croyance aux esprits animaux des Australiens et de quelques tribus de l’Asie Centrale, croyance d’après laquelle les enfants

Eénétreraient dans le corps de la mère à travers le nom-ril, sous la forme de petits animaux. Les indigènes du Cap Bedford croient que « les garçons pénètrent dans le corps de la mère sous la forme d’un serpent, les filles sous la forme d’un petit courlis » (1). Cette association tout à fait primitive, qui s’établit entre l’enfant et le phallus (le phallus pénétrerait entièrement dans le corps de la femme et s’y transformerait en enfant), se retrouve encore dans les croyances et les contes populaires sous la forme de F « âme corporelle » : l’âme de l’homme endormi ou mort s’échapperait par sa bouche, sous la forme d’un animal tel que souris, serpent, etc., pour, au bout d’un certain temps, rentrer, toujours par la bouche, soit dans le corps du même homme (rêve), soit dans celui d’un autre homme (fécondation, naissance) (2). A cela se rattache encore l’ancienne croyance populaire qui a identifié l’utérus avec un animal, croyance qui n’a pas encore trouvé une explication (3), mais se rattache probablement à la représentation d’un animal qui s’étant introduit dans le corps de la mère y est resté, c’est-à-dire en dernière analyse, au contenu de la matrice fécondée. C’est ainsi, par exemple, que dans

(1)    Voir l’article « Superstition » (« Aberglaube •>) dans Handwôr-terbuch der Sexualwissenschaft, herausg. von Max Marcuse, 1923, p. 5.

(2)    Dans le conte malais « Fanany », le serpent de la mort (de l’Est-Africain) devient un ver symbolisant l’âme qui, six ou huit jours après la mort, sort du tombeau à travers un roseau de bambou planté dans la terre (d’après H.-R. Held : Schlangenkultus, « Atlas Africanus », III, Munich, 1922).

(3)    II est permis de supposer qu’il s’agit du crapaud qui se réfugie généralement dans des trous obscurs, inaccessibles. Voir -.Die KrOte, ein Bild der Gebârmutier, par Karl Spiess (« Mitra », I. Spec. 209 et suiv., 1914, n° 8). Déjà dans l’ancienne Égypte la déesse de l’enfantement était figurée avec une tête de grenouille (Jacoby et Spiegelberg : Der Frosch als Symbol der Auferstehung bel den Aegyptern, « Sphinx » VII) ; d’autre part, la tête du crapaud symbolisant l’utérus présente parfois des traits humains (voir flg. 7, chez Spiess l. c., Sp. 217). Sur la même signification du crapaud dans l’ancien Mexique voir Ernst Fuhrmann : Mexico, Illj p. 20 et suiv. (« Kulturen der Erde », vol. XIII, Darmstadt, 1922).

Je Brunschwig l’enfant nouveau-né ne doit pas rester auprès de la mère pendant les premières vingt-quatre heures qui suivent la naissance, car « autrement la matrice ne trouve pas de repos et la femme éprouve à l’intérieur des démangeaisons, comme si elle était grattée par un gros rat (1). Le rat peut même, pendant le sommeil de la mère, sortir par la bouche de celle-ci, prendre un bain et rentrer dans le corps par la même voie. » C’est ce qui est arrivé, d’après une légende communiquée par Panzer, à une femme en pèlerinage, alors qu’elle reposait sur l’herbe (Beitrâge zu der Mythologie, II, 195). Lorsque le rat ne peut pas trouver le chemin du retour, la femme devient stérile.

Ces situations d’angoisse typiques des enfants et leurs pendants ethnologiques suffisent à faire comprendre ce que nous voulons dire. En examinant de près les circonstances dans lesquelles naît l’angoisse infantile, on constate qu’en fait c’est le sentiment d’angoisse inhérent à l’acte de la naissance qui continue, toujours en suspens, à manifester son action chez l’enfant, et toute circonstance qui, d’une façon quelconque, le plus souvent « symbolique », « rappelle » cet acte, est utilisée pour donner au sentiment en question, jamais épuisé et satisfait, un moyen de réagir et de s’exprimer (frayeurs nocturnes).

Si l’on consent à prendre au sérieux et à accepter littéralement la théorie de Freud qui fait remonter l’origine du sentiment d’angoisse au processus de la naissance (et les expériences et observations que nous avons citées apportent à cette théorie un appui des plus solides), on ne manque pas de constater que toute manifestation de l’angoisse infantile correspond à une manifestation partielle de l’angoisse se rattachant à la naissance.

Nous aurons l’occasion, lorsque nous aurons à parler du mécanisme du plaisir et du déplaisir, de nous occuper de la question de savoir à quoi tient la tendance à la reproduction, à la répétition d’un aussi fort sentiment de déplaisir. Contentons-nous de rappeler ici un fait analytique non moins incontestable, à savoir que de

(1) Voir article Superstition, 1. c.

même que l’angoisse de la naissance est à la base de toutes les variétés d’angoisse, tout plaisir tend, en dernière analyse, à la reproduction du plaisir primitif, en rapport avec la vie intra-utérine. Déjà les fonctions libidinales normales de l’enfant, telles que l’absorption d’aliments (acte de téter) et l’expulsion de produits de désassimilation, trahissent la tendance à continuer, à prolonger aussi longtemps que possible les libertés illimitées de l’état pré-natal. Et, ainsi que nous le montre l’analyse de névrosés, l’inconscient ne renonce jamais à cette prétention que le moi est obligé de refouler pour des raisons d’adaptation sociale, et il est toujours prêt à l’affirmer dès que le moi se trouve dans des situations qui se rapprochent de la situation pré-natale (coma, rêve, névrose), c’est-à-dire dans des situations caractérisées par la prédominance de l’inconscient.

L’origine et la tendance de ces moyens de satisfaction de la libido ressortent encore plus nettement de l’examen des « défauts » ou « vices » infantiles découlant de la fixation à ces sources de plaisir : telles sont, par exemple, l’habitude de sucer, l’incontinence de matières fécales et d’urine, lorsque ces défauts se prolongent plus qu’il ne convient ou dépassent par leur intensité une certaine mesure, comme c’est le cas du symptôme, essentiellement névrotique, connu sous le nom d’« incontinence nocturne ». Dans cette expulsion quasi-automatique, échappant au contrôle de la conscience, de matières fécales et d’urine (« preuve d’amour » à l’égard de la mère), l’enfant se comporte comme s’il menait encore une vie intra-utérine : inter faeces et urinam (1). Et le rapport bien connu entre le sentiment d’angoisse et la défécation repose sur un mécanisme tout à fait analogue. Lorsque, au contraire, après le sevrage ou lorsqu’il est, pour une autre raison quelconque, privé du sein de la mère, l’enfant se met à sucer son propre doigt, nous sommes autorisés à voir dans ce fait une tentative de sa part de remplacer le corps de la mère ou, plutôt, une partie du corps de la mère, par son propre corps (« identification »). Et le fait, assez

(1) Le water-closet apparaît dans les rêves comme une symbolisation typique de l’utérus (voir Stekel : Dit Sprache des TTournes, 1911).

mystérieux en apparence, que la plupart des enfants cherchent à rapprocher leurs talons de la bouche, afin de les sucer, à la place des doigts de la main, trahit assez nettement la tendance au rétablissement de la position dans l’utérus (1). De la manie de sucer et de l’émission voluptueuse d’urine (incontinence) nous arrivons, par des voies que l’analyse a découvertes, au vice infantile par excellence : à la masturbation génitale (et à la pollution qui vient plus tardivement se substituer à l’incontinence), qui précède et prépare le désir du retour définitif et complet à l’union avec la mère, à la faveur de l’acte sexuel. La velléité sexuelle ayant pour objet les organes sexuels de la mère, qui sont pour l’enfant une source d’angoisse, fait naître un sentiment de culpabilité à l’égard du père. C’est ainsi que s’effectue la transformation partielle de l’angoisse primitive en un sentiment (sexuel) de culpabilité ; on observe alors, d’une façon très nette, la disparition de l’angoisse (d’origine maternelle) causée par des animaux, cette angoisse cédant la place à une angoisse d’origine paternelle qui, reposant sur un refoulement sexuel, peut facilement être rationalisée par l’appel au mécanisme phobique (l’enfant étant obsédé par la crainte de brigands, de cambrioleurs, de 1’ « homme noir »). On voit alors naître une angoisse réelle, en rapport avec l’angoisse primitive qui a ainsi subi un déplacement, et à titre de substitution à cette angoisse. Et il s’opère en même temps une transformation de l’angoisse de l’espace (d’origine maternelle) en une angoisse (de source paternelle^ causée par l’idée d’une « pénétration » possible, ces aeux formes d’angoisse correspondant parfaitement aux attitudes de l’enfant à l’égard de grands (« maternels ») et de petits (« phalliques ») animaux.

Ici on pourrait, même du côté psychanalytique, nous opposer une objection à laquelle il nous sera cependant facile de répondre. En présence de l’angoisse qu’inspire

(1) D’après une communication orale que m’a faite un accoucheur viennois, J.-K. Friedjung, il aurait souvent vu des enfants naître tenant un doigt dans la bouche. On peut voir là une tendance au remplacement immédiat de la mere in statu nascendi. Des expériences faites sur l’excitabilité réflexe du fœtus auraient montré que les réflexes de succion pouvaient être provoqués dès le 6' ou le 7e mois.

l’idée de castration, on peut notamment mettre en doute le caractère général de l’observation d’après laquelle toute angoisse correspondrait à l’angoisse de la naissance, tandis que tout plaisir tendrait au rétablissement du plaisir primitif, intra-utérin. Mais je trouve tout naturel que l’angoisse infantile primitive se soit, au cours du développement, concentrée d’une façon toute particulière sur les organes génitaux, en raison d’une vague intuition (ou d’un vague souvenir) des rapports biologiques qu’ils présentent avec la naissance. Et je trouve non moins naturel que les organes génitaux de la femme, auxquels se rattache si étroitement le traumatisme delà naissance, redeviennent le principal objet du sentiment d’angoisse dont ils ont été la source. C’est ainsi que l’angoisse de castration repose, comme l’avait déjà pensé Stàrke (1), sur un sentiment analogue, beaucoup plus primitif, puisqu’il remonte à la naissance et correspond à la séparation qui s’est opérée alors entre la mère et l’enfant et qui est conçue, elle aussi, comme une « castration » (2). Or, je ne trouve pas tout à fait opportun de parler de « castration » lorsque le seul rapport qui existe entre l’angoisse et les organes génitaux est celui représenté par le fait de la naissance, c’est-à-dire de la séparation entre l’enfant et la mère, à travers les organes génitaux de celle-ci (3). Cette conception reçoit un grand appui heuristique du fait qu’elle nous permet d’expliquer sans détours l’énigme de l’ubiquité du « complexe de castration », en le ramenant à un acte d’une généralité aussi incontestable que l’acte de la naissance, ce qui est de nature à nous faciliter la compréhension d’autres « phantasmes primitifs » de la plus grande importance. Grâce à cette conception encore, nous comprenons mieux pourquoi la «menace de castration » exerce sur l’enfant une action aussi profonde et durable, et pourquoi l’angoisse infantile et le « senti-

(1)    A. Stârke : Psychoanalyse und Psychiatrie (Beiheft IV, 1921).

(2)    Dans les rêves survenant à la fin du traitement analytique, j’ai souvent constaté que le s phallus * symbolisait le cordon ombilical.

(3)    Voir également Freud : Die infantile Genitalorganisation, « Zeitschr. *, XX /2 1923. (Je n’ai eu connaissance de cet article que lorsque mon travail était terminé.) ment de culpabilité » qui en découle et qui remonte au moment même de la naissance, résistent à tous les efforts éducatifs et aux procédés analytiques ordinaires (1). C’est que la menace en question ne réveille pas seulement le vague et obscur souvenir du traumatisme originel, ainsi que l’angoisse non épanchée qui le représente, mais augmente aussi l’intensité d’un autre souvenir pénible qui, lui, se rapporte à un traumatisme dont les effets, après avoir été ressentis par la conscience, ont été refoulés dans l’inconscient : c’est le traumatisme du sevrage, moins intense et durable que le précédent auquel il doit même une partie de son action « trauma-tique ». La troisième place, enfin, dans l’histoire de l’individu, revient au traumatisme génital de la castration (2) qui hante souvent l’imagination de l’enfant, mais uniquement et tout au plus sous la forme d’une menace. Or, en raison de son irréalité même, ce dernier traumatisme semble particulièrement apte à concentrer sur lui la plus grande partie de l’angoisse natale, et cela sous la forme d’un sentiment de culpabilité, lequel se montre effectivement rattaché, tout à fait au sens du péché originel de la Bible, à la séparation des sexes, aux différences qui séparent les fonctions et les organes sexuels. L’inconscient le plus profond, qui reste toujours sexuellement indifférent (bisexuel), ne sait rien

(1)    Voir à ce sujet Mélanie Klein : Eine Kinderenlwicklung, « Imago », Bd. VII, 1921.

(2)    La duplicité typique, symbole de défense et de consolation, qui permet de compenser la perte d’un membre indispensable (souvent par une multiplicité d’autres), semble se rattacher primitivement au traumatisme de sevrage et à la possibilité de l’allaitement par les deux seins, un sein compensant effectivement la « perte » d’un autre. L’utilisation symbolique des testicules révèle également qu’il s’agit d’une représentation intermédiaire aux seins et au pénis, et il en est de même du pis de vache (voir à ce sujet la comparaison symbolique avec les « organes doubles », par Steckel). Dans un autre plan, la duplicité comme moyen de défense contre la castration semble inspirer l’ironie que les enfants opposent à ce mensonge des grandes personnes (voir plus loin).

Nous retrouvons le même mécanisme de consolation dans ces actes manqués que sont les pertes d’objets et qu’on peut considérer comme des actes de sacrifice : on se sépare d’une partie précieuse du moi pour prévenir la séparation du moi lui-même d’avec tout ce qui l’entoure (la mort) (« l’anneau de Polycrate » qui a été jeté à la mer, mais a été retrouvé dans le ventre d’un poisson).

de tout cela et ne connaît que l’angoisse originelle et primitive, en rapport avec l’acte de la naissance qui, lui, est d’une portée universellement humaine.

A la différence des traumatismes de la naissance et du sevrage, dont la réalité douloureuse n’est pas contestable, une menace de castration, alors même qu’elle a été réellement proférée, semble faciliter la disparition normale de l’angoisse primitive (ayant revêtu la forme d’une conscience de culpabilité, d’ordre génital), pai’ce que l’enfant ne tarde pas à découvrir la vanité de cette menace, comme il découvre la vanité de la plupart des menaces et explications venant d’adultes. Et cette découverte constitue une sorte de remède contre le traumatisme primitif, puisque l’enfant ne tarde pas à se dire que la menace étant vaine, la séparation qu’il redoutait ne pourra pas avoir lieu. De là nous sommes amenés directement aux théories sexuelles infantiles qui ne veulent pas reconnaître « la castration » (les organes génitaux de la femme), dans le but évident de nier ainsi le traumatisme de la naissance (séparation initiale).

Nous ferons d’ailleurs observer à ce propos que toute utilisation, sous forme de jeux, des motifs tragiques primordiaux (utilisation qu’accompagne la conscience de l’irréalité des situations représentées), constitue une source de plaisir, du fait qu’elle implique la négation du traumatisme de la naissance. Tel est le cas de tous les jeux d’enfants typiques, depuis le jeu de cache-cache, jusqu’aux jeux de la balançoire ou de chemin de fer, aux jeux à la poupée ou au médecin (1), tous ces jeux comportant, ainsi que Freud l’avait noté de bonne heure, les mêmes éléments que les symptômes névrotiques correspondants, mais avec le signe positif du plaisir. Le jeu de cache-cache, auquel les enfants se livrent infatigablement, représente la situation de la séparation (et de la découverte consécutive) comme n’étant pas sérieuse ; tandis que les jeux qui comportent des mouvements rythmiques (balancement, galopade ; hop! hop!) reproduisent tout simplement le rythme

(1) Ces deux derniers jeux se rapportent directement à la question de la provenance des enfants (la poupée, c’est le fœtus tel qu’il apparaît dans les rêves).

embryonnaire qui montre dans le vertige névrotique l’autre aspect de son visage de Janus. Un moment arrive bientôt où tous les jeux enfantins se trouvent subordonnés au point de vue essentiel de l’irréalité, et la psychanalyse a réussi à montrer que c’est là qu’il faut chercher la source et l’origine de toutes ces irréalités supérieures et suprêmes, dispensatrices de joie et de plaisir, que nous devons au travail de l’imagination et à l’art (1). Même en présence des formes les plus élevées de cette réalité apparente, dans celles par exemple que nous offre la tragédie grecque, nous éprouvons encore de l’angoisse et de la frayeur, ces deux sentiments primordiaux représentant une réaction cathartique au sens aristotélicien du mot : c’est ainsi que l’enfant conçoit la situation angoissante de la séparation comme un jeu de cache-cache qu’on peut cesser ou recommencer à volonté.

La tendance à l’angoisse, inhérente à l’enfant, et qui, découlant du traumatisme de la naissance, se porte volontiers sur tous les objets possibles, se manifeste encore d’une façon directe, biologique pour ainsi dire, dans l’attitude caractéristique, significative au point de vue de l’évolution de la civilisation, de l’enfant à l’égard de la mort. Ce qui nous a surtout frappé dans cette attitude, ce fut, non le fait que l’enfant ne possédait aucune représentation de la mort, mais qu’à propos de la mort, comme en ce qui concerne la sexualité, l’enfant reste longtemps incapable d’accepter les expériences et explications qui s’y rapportent, dans leur signification véritable. Ce fut un des plus grands mérites de Freud d’avoir attiré notre attention sur cette représentation négative de la mort chez l’enfant, représentation qui se manifeste par le fait que l’enfant parle de personnes décédées comme si elles étaient provisoirement absentes. On sait également que l’inconscient ne renonce jamais à cette manière de voir, ce dont témoignent, non seulement la croyance indéracinable, revêtant sans cesse des formes nouvelles, à l’immortalité, mais aussi le fait que les morts apparaissent dans nos rêves comme s’ils étaient en vie. Ce serait commettre

(1) Freud : Der Dichter und das Phantasieren, 1908.

une erreur, qui s’expliquerait d’ailleurs par nos tendances intellectualistes, de prétendre que l’enfant ne peut accepter la représentation de la mort, en raison de son caractère pénible et désagréable ; et ce serait une erreur, parce que l’enfant repousse cette représentation a priori, sans avoir la moindre idée de son contenu. D’une façon générale, l’enfant ne possède aucune idée abstraite de la mort ; il ne réagit qu’à chaque cas de mort particulier, auquel il assiste ou qui lui est raconté (expliqué), survenant parmi ses proches. « Être mort » équivaut pour l’enfant à « être absent » (Freud), c’est-à-dire séparé (détaché), ce qui se rattache directement au traumatisme initial. L’enfant accepte la représentation consciente de la mort, mais en identifiant inconsciemment celle-ci avec la séparation initiale. Ce n’est donc pas par cruauté que l’enfant désire la mort d’un concurrent non désiré, par exemple d’un frère ou d’une sœur dont la naissance apporte dans sa vie un trouble désagréable : au fond, il ne fait pas plus preuve de cruauté que nous-mêmes lorsque nous envoyons quelqu’un à tous les diables, c’est-à-dire lorsque nous lui demandons de nous laisser la paix. L’enfant trahit seulement une meilleure connaissance que les adultes du sens primitif de ces « manières de parler », lorsqu’il engage par exemple la sœur ou le frère qui le gêne à retourner là d’où il est venu. L’enfant le fait tout à fait sérieusement et il peut le faire ainsi, en raison du vague souvenir qu’il garde de l’endroit d’où viennent les enfants. A l’idée de la mort se trouve donc rattaché dès le début un sentiment agréable, intense et inconscient ; et ce sentiment, qui correspond au désir de retourner à la vie intra-utérine, persiste à travers toute l’histoire de l’humanité, depuis les rites qui accompagnent la sépulture chez les primitifs jusqu’au retour dans le corps astral tel que le conçoivent les spirites.

Mais ce n’est pas seulement la représentation de la mort qui, chez l’homme, présente un arrière-fond libidinal : alors que la conscience lui enseigne que la mort signifie la destruction de l’homme, il oppose inconsciemment à ce fait celui de l’existence pré-natale qui représente la seule existence réellement éprouvée qui s’accomplisse au-delà et en dehors de la vie consciente. Lors donc que l’enfant, voulant écarter un concurrent qui le gêne, lui souhaite la mort, il ne le fait qu’en raison du souvenir agréable qu’il garde de l’endroit d’où il est venu lui-même et d’où est venu également son frère ou sa sœur : cet endroit n’est autre que la mère. On pourrait même dire qu’il se verrait lui-même volontiers revenu à l’endroit soustrait à tout trouble extérieur. Et ce qui nous autorise à insister sur la présence dans les souhaits de mort, formulés par l’enfant, du désir inconscient de son propre retour à la vie intra-utérine, ce sont les reproches dont s’accablent généralement les névrosés lorsque, par hasard, leur souhait de voir mourir telle ou telle personne se trouve réalisé. Lorsqu’on perd une personne proche, quel que soit son sexe, cette séparation réveille le souvenir de la séparation initiale d’avec la mère ; et la tâche douloureuse, qui consiste à détacher la libido de cette personne et dont Freud a reconnu l’expression dans le deuil, correspond à une répétition psychique du traumatisme de la naissance. Ainsi que l’a montré Reik (1), les divers rites et coutumes qui accompagnent le deuil montrent jusqu’à l’évidence que celui qui pleure un mort se considère comme identifié avec lui, comme s’il l’enviait de retourner dans le sein de la mère. Les impressions significatives que des frères ou des sœurs emportés par une mort prématurée ont laissées dans l’inconscient des survivants, dont certains sont devenus plus tard des névrosés, montrent à leur tour l’action souvent néfaste qu’exerce cette identification avec le défunt et qui se manifeste dans le fait que le survivant en question passe pour ainsi dire tout le reste de sa vie dans un deuil inconscient, c’est-à-dire dans un état qui cadre d’une façon frappante avec le lieu de séjour présumé du défunt. Plus d’une névrose se laisse aussi concevoir, dans son ensemble, comme une telle persistance embryonnaire de l’existence interrompue d’un frère ou d’une sœur morts prématurément ; et la mélancolie nous offre souvent le même mécanisme, à titre de réaction à un cas de mort actuel (2).

(1)    Conférence : Tabnit, KSnig von Sidon (Société Psychanalytique de Vienne, 1923).

(2)    Il serait intéressant de rechercher dans l’anaranèse des mélancoliques s’ils ont eu dans leur enfance l’expérience d’un cas de mort (survenu dans leur famille).

L’enfant envie le mort à cause du bonheur qui lui est échu de retourner vers la mère ; et l’analyse montre nettement que la jalousie proprement dite que l’enfant éprouve à l’égard d’un nouveau frère ou d’une nouvelle sœur porte principalement sur la période de la grossesse, pendant laquelle le frère ou la sœur avaient séjourné dans le ventre de la mère ; tandis que la résignation bien connue à la présence d’un nouveau concurrent commence par l’identification avec la mère (l’enfant du père) aussitôt après la naissance (l’enfant considéré comme une poupée vivante). Dans cette tendance inconsciente de l’enfant à s’identifier avec le concurrent intra-utérin dont la prochaine venue lui est suffisamment annoncée, réside l’essentiel de ce qu’on pourrait désigner, en utilisant les données de la recherche psychanalytique, sous le nom de traumatisme éprouvé du fait de la naissance d’un second enfant. Ce qui caractérise essentiellement cette situation, c’est que l’enfant dont on attend la naissance réalise le désir le plus profond de celui qui existe déjà, le séjour dans le sein maternel et barre aussi une fois pour toutes le chemin de retour, ce qui est de nature à exercer une influence décisive sur toute l’attitude et tout le développement ultérieurs du premier-né ou de ceux qui sont nés avant l’enfant qu’on attend (voir la psychologie du « plus jeune » au chapitre 6 : La compensation héroïque, p. 114). A la lumière de ce fait, l’analyse a réussi à expliquer plus d’un trait, resté jusqu’alors incompréhensible, de la vie érotique des adultes (malthusianisme névrotique), ainsi que certaines affections névrotiques des organes sexuels de la femme (pseudostérilité, etc.).

L’identification de l’état de mort avec le retour à la vie intra-utérine nous explique également pourquoi on ne doit pas troubler le repos des morts ou pourquoi un tel trouble est considéré comme le suprême châtiment. Nous avons là une preuve de la nature secondaire de tout le phantasme ayant pour objet la seconde naissance, laquelle ne signifie pas autre chose que le rétablissement de l’état primitif. Une autre preuve nous est fournie par divers faits biologiques dans lesquels l’élément éthico-anagogique, représenté par l’idée de la réincarnation et que Jung considère à tort comme l’élément essentiel, fait défaut (1). Nous citerons, comme exemple particulièrement instructif, une certaine variété de Cichlidés, qui présente cette caractéristique que les femelles portent dans un sac laryngé les grains de frai jusqu’à leur complète maturation (« gestation buccale » (2)). Chez la variété Haplochromis strigigena, qui a pour habitat l’Afrique du Nord et qui dépose ses œufs sur des plantes et des pierres, le sac laryngé de la mère sert de refuge et d’organe de protection aux petits déjà nés. Dès qu’il y a menace de danger ou dès qu’arrive la nuit, la mère ouvre la gueule dans laquelle se glisse toute une foule de jeunes Haplochromes qui y restent jusqu’à ce que le danger soit passé ou que le jour soit venu. Ce comportement est particulièrement intéressant, non seulement parce qu’il prouve que le sommeil physiologique qui existe d’un bout à l’autre de la série animale doit être considéré comme équivalant à un retour passager dans le sein maternel, mais aussi parce que chez cette espèce la maturation proprement dite s’effectue en dehors du corps maternel (sur des plantes et des pierres) et est pour ainsi dire reproduite ultérieurement par ces animaux dans le sein maternel, apparemment parce qu’ils ne peuvent pas renoncer à celui-ci.

D’autres animaux qui n’ont pas, comme les Kangourous, le sein maternel comme moyen de protection, le remplacent d’une manière qu’on peut qualifier de « symbolique » : c’est ainsi, par exemple, que les oi-

(1)    Jung est passé à côté des faits biologiques, sans les apercevoir, car il cherchait à se défendre contre la tendance « analytique » à la régression, ce qui l’a empêché de voir la tendance biologique. C’est ainsi qu’il a glissé, par esprit d’opposition, dans la direction éthico-anagogique qui place au centre l’idée de la réincarnation, laquelle n’est cependant qu’une formation intellectualiste (Wand-lung und Symbole der Libido, IV, 1912, p. 267).

(2)    On retrouve la gestation buccale chez un grand nombre de poissons osseux, voire chez certains vertébrés. S. Meisenheimer : Geschlecht und Geschlechter im Tierreich, Iéna 1921, vol. I, chap. 20 : Die Verwendung des elterlichen Kôrpers im Dienst der Brutpflege, VIII. Stufe, pp. 566 et suiv. — On peut ranger dans le même ordre de faits les admirables instincts d orientation des oiseaux et des poissons migrateurs qui, de tout endroit nouveau et inconnu dans lequel on les amène ou qu’ils atteignent eux-mêmes, reviennent à leur lieu de naissance.

seaux construisent des nids (1) (exemple déjà cité d’ailleurs par Jung). Nous pouvons constater, à ce propos, que ce que nous appelons instinct animal correspond à l’adaptation de la libido prénatale au monde extérieur, c’est-à-dire à la tendance à rapprocher ce monde extérieur, autant que possible, de l’état primitivement vécu ; tandis qu’en raison de la longue durée de la gestation et avec le secours des facultés intellectuelles supérieures qui se développent plus tard, l’homme cherche à rétablir par tous les moyens possibles, en créateur pour ainsi dire, l’état primitif. Et ses efforts sont le plus souvent couronnés de succès, lorsqu’ils s’expriment dans les produits socialement adaptés de son imagination, dans l’art, dans la religion, dans la mythologie, tandis qu’ils échouent pitoyablement dans la névrose.

La psychanalyse a montré que la cause de cet échec réside dans des obstacles psycho-biologiques qui s’opposent au développement, obstacles dont nous nous occuperons dans le chapitre suivant, en nous plaçant, pour les examiner, au point de vue du traumatisme sexuel. Il semble en effet que ce qui favorise essentiellement le développement de la névrose, ce soit le fait que dans ses efforts pour surmonter le traumatisme de la naissance, efforts qui répondent à des nécessités biologiques et aux exigences de la civilisation et dont l’ensemble constitue ce que nous appelons l’adaptation, l’homme a pour ainsi dire trébuché en traversant l’étape de la satisfaction sexuelle qui se rapproche le plus de la situation primitive, sans réussir à la rétablir entièrement sous son aspect infantile.

(1) La directrice d’un jardin d’enfants en Amérique m’a raconté

un jour que les petits enfants, lorsqu’il leur arrivait de jouer avec du mastic, faisaient spontanément des constructions qui ressemblaient à des nids d’oiseaux.