3. La satisfaction sexuelle

Tout le problème sexuel se résume pour l’enfant dans la fameuse question relative à la provenance des enfants. Et nous avons constaté que cette question, que l’enfant, tôt ou tard, formule spontanément, constitue le résultat final d’un processus de pensée insatisfaisant qui s'exprime par une foule de manifestations singulières (manie de poser des questions, d’interroger) montrant que l’enfant cherche en lui-même le souvenir de son séjour antérieur, souvenir qu’il ne réussit pas à retrouver, à cause de son extrême refoulement. Aussi a-t-il besoin généralement d’une impulsion extérieure, constituée le plus souvent par la naissance d’un frère ou d’une sœur, pour être amené à poser ouvertement la question et pour faire appel à l’aide des adultes qui l’entourent et qui passent pour avoir retrouvé cette connaissance qu’il cherche. Mais les réponses qu’il reçoit, même de la part d’éducateurs familiarisés avec l’analyse, ne procurent pas à l’enfant plus de satisfaction que n’en procure au névrosé la communication d’une suite d’idées ou d’un rapport dont il n’a jamais eu conscience et qu’il ne peut accepter, à cause de résistances intérieures, en rapport avec un refoulement inconscient. La manière typique

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(1) Tl résulte de certaines observations et expériences analytiques que les enfants uniques ou derniers-nés (ainsi que ceux qui ont eu à refouler un traumatisme de naissance particulièrement grave) ne posent pas la question d’une façon aussi directe.

dont l’enfant réagit lorsqu’il reçoit une réponse conforme à la vérité (« l’enfant grandit dans le corps de la mère comme la plante pousse dans la terre ») trahit le point qui l’intéresse le plus, à savoir : comment l’enfant a-t-il pénétré dans le corps de la mère? Ce n’est pas, à proprement parler, l’énigme de la procréation qui tourmente l’enfant, ainsi que le croient généralement les adultes jugeant d’après eux-mêmes : la question qu’il pose exprime avant tout sa tendance à retourner là où il était auparavant (1). Le traumatisme de la naissance ayant subi le refoulement le plus intense, l’enfant se trouve, malgré les explications qu’il reçoit, dans l’impossibilité de reconstituer le souvenir et s’en tient, en ce qui concerne la manière dont les enfants viennent au monde, à ses propres théories qui correspondent à des reproductions inconscientes de l’état pré-natal. Il se procure ainsi l’illusion d’un retour possible, illusion dont les enfants sont privés lorsqu’ils acceptent l’explication donnée par les adultes.

Il s’en tient avant tout à la fameuse fable de la cigogne, parce que cet oiseau, qui revient périodiquement à l’endroit qu’il avait quitté, peut aussi bien emmener l’enfant que le rapporter (2) et lui épargne la chute traumatique dans le vide, grâce à son vol plané, doux et mesuré. Une autre théorie infantile de la naissance, que Freud a réussi à dégager de l’inconscient, se rattache directement à l’intérieur du corps maternel : l’enfant s’imagine notamment que les enfants pénètrent (en tant qu’aliments) dans l’intérieur de la mère par sa bouche et ressortent de son corps par le rectum, comme les excréments. Ce processus de la défécation qui est,

(1)    Méphistophélès : « C’est une loi qui s’applique aux diables et aux spectres : après avoir pénétré quelque part, il faut qu’ils en sortent. Le premier acte dépend de nous ; mais nous devenons des esclaves lorsqu’il s’agit d’accomplir le second. » — D’après une communication verbale qui m’a été faite par un voyageur, les Indiens, dans leurs travaux de tressage, ne ferment pas complètement les cercles de leurs motifs ornementaux, afin de ne pas empêcher les femmes d’avoir des enfants.

(2)    L’emmener vers d’autres parents (on connaît en eflet des enfants qui forgent des romans entiers dans lesquels leur famille réelle se trouve remplacée par une famille imaginaire), ou vers son lieu d’origine (« désir de mort »). Voir le travail de l’auteur sur la Légende de Lohengrin, 1911.

ainsi que nous le savons, une source de plaisir pour l’enfant et qui se répète journellement, est de nature, lui aussi, à faciliter la reproduction de l’acte de la naissance, d’une façon exclusive de tout traumatisme. Et la théorie plus tardive, à laquelle beaucoup de personnes s’en tiennent jusqu’à une phase assez avancée de leur vie et d’après laquelle les enfants naîtraient par une incision pratiquée dans le ventre de la mère (le plus souvent au niveau de la région ombilicale), repose sur la tendance à attribuer à la mère toute la douleur qui accompagne l’enfantement et à postuler pour l’enfant lui-même une naissance indolore (1).

Le trait commun à toutes les théories infantiles de la naissance, qu’il serait possible d’illustrer à l’aide de nombreux documents ethnologiques (mythes et surtout contes (2)), consiste à ne pas tenir compte de l’organe sexuel féminin, à ignorer son existence, ce qui prouve de la manière la plus nette qu’elles reposent toutes sur le refoulement du souvenir du traumatisme de la naissance, ce souvenir rattachant précisément le traumatisme aux organes sexuels comme à sa cause. La résistance et la mauvaise volonté dont certains sujets font preuve lorsqu’on veut fixer leur attention sur la fonction génitrice des organes génitaux de la femme forment, en dernière analyse, le substrat de tous les troubles névrotiques de la vie sexuelle des adultes, aussi bien de l’impuissance psychique que de la frigidité de la femme sous

(1)    Il convient de mentionner ici le mythe typique dans lequel il est question du héros qui vient au monde à travers le ventre incisé de sa mère, manifeste dès la naissance une maturité pleine et complète et accomplit dès l’enfance des actions d’éclat admirables. Il ignore aussi bien l’angoisse de la naissance que l’état névrotique qui, au début, exprime le besoin de s’en affranchir (voir plus loin le chapitre sur La compensation héroïque).

Certaines observations tendent d’ailleurs à accréditer l’opinion d’après laquelle les enfants qui viennent au monde à la suite d’un accouchement ayant nécessité une intervention chirurgicale se développeraient mieux que les autres. Une femme, d’autre part, qui avait accouché sous narcose, c’est-à-dire à l’état inconscient, avait l’impression que l’enfant qui venait de naître n’était pas à elle. C’est que son intérêt infantile relatif à la provenance des enfants et à la manière dont ils viennent au monde était resté insatisfait.

(2)    Voir mon travail : Vœlkerpsychologische Parallelen zu den infantilen Sexualtheorien, 1911.

toutes ses formes, mais se manifestent d’une façon particulièrement nette dans certaines formes d’agoraphobie (accès de vertige), en rapport avec le rétrécissement ou l’élargissement de la rue, etc.

Les perversions, dans lesquelles Freud voit l’élément positif de la névrose, se rattachent de la façon la plus incontestable à la situation infantile primitive. Ainsi que je l’ai montré ailleurs (1), l’attitude du pervers est caractérisée par le fait qu’il empêche le refoulement (à la faveur du sentiment de culpabilité) de la théorie infantile de la naissance anale, en réalisant, en partie tout au moins, cette théorie, en l’appliquant dans la pratique : il assume lui-même le rôle de l’enfant d’origine anale, avant que celui-ci ait subi le traumatisme de la naissance, c’est-à-dire dans un état qui se rapproche autant que possible de la situation primitive (« perverse-polymorphe ») voluptueusement agréable. En ce qui concerne la coprolagnie et l’urolagnie, elles n’ont pas besoin d’explication ultérieure, et toutes les autres formes de perversion buccale ne sont qu’autant de suites, de prolongements de la satisfaction intra-utérine de la libido (et de la satisfaction post-natale, procurée par le sein maternel) (2). L’exhibitionniste est caractérisé par le fait qu’il cherche à retourner à l’état primitif et paradisiaque de la nudité dans lequel il avait vécu avant la naissance et que, pour cette raison, les enfants aiment tant. Ce qui procure alors un plaisir particulier, surtout dans les cas prononcés, c’est l’acte même de se dévêtir, de se dépouiller des enveloppes qui recouvrent et cachent le corps. L’exhibition des organes génitaux équivaut alors, pendant la phase de développement hétéro-sexuelle, à la substitution d’une partie représentative du corps au corps tout entier. Mais si l’exhibitionnisme de l’homme porte sur le pénis, celui de la femme se manifeste le plus souvent par le plaisir qu’elle éprouve à étaler la nudité de son enfant, différence qui tient aux différents degrés de développement du com-

(1)    Perversion und Neurose (« Zeitschr. *, VIII, 1922).

(2)    L’analyse d’une femme qui préférait les attouchements bucco-clitoridiens a montré que le plaisir qu’elle éprouvait provenait du contact de son clitoris avec une cavité chaude (situation analogue à celle du pénis).

plexe de castration (normalement de la pudeur). La caractéristique particulière de la pudeur, qui consiste à fermer ou à se couvrir les yeux (1), à rougir, constitue un rappel de la situation prénatale, dans laquelle le sang afflue vers la tête dirigée en bas. D’ailleurs, l’abomination qui se rattache à l’étalage des organes génitaux et qui joue un rôle important dans un grand nombre de préjugés, n’a été primitivement que l’expression de cette sorte de malédiction qui pèse sur l’organe de l’enfantement et qui apparaît dans un grand nombre d’imprécations et d’autres malédictions.

Cette explication vaut également pour le fétichisme dont le mécanisme est, ainsi que l’a montré Freud, celui d’un refoulement partiel, avec formation substitutive et compensatrice ; le refoulement porte régulièrement sur les organes génitaux maternels, transformés en une source d’angoisse traumatique et remplacés par une autre partie du corps, qui est considérée comme une source de plaisir, ou par un accessoire de toilette (robe, chaussures, corset, etc.), en rapport avec cette partie du corps.

En ce qui concerne le masochisme, mes expériences analytiques antérieures m’avaient déjà fait soupçonner qu’il résulte de la transformation des douleurs qui accompagnent la naissance (« phantasme de la flagellation ») en sensations voluptueuses (2). Nous en avons une confirmation dans d’autres éléments typiques du masochisme : c’est ainsi qu’en se faisant ligoter, le masochiste cherche à rétablir, en partie tout au moins, la situation voluptueuse de l’immobilité intra-utérine, dont l’immo-

(1)    Les rapports intimes qui existent entre les manifestations, que je considère comme exhibitionnistes, de la nudité : toilette, éblouissement, fascination, ressortent des liens qui les rattachent toutes à la situation primitive (voir mon travail : Die Nacktheit in Dichtung und Sage, 1911).

(2)    A cet ordre d’idées semble appartenir la coutume magique de provoquer la fécondité à coups de verges (« verges vitales »). Les mythes se rapportant à la vierge Bona Dea racontent qu’elle a été punie à coups de verges par son père pour avoir résisté, en déesse pudique, à ses convoitises. Dans la vieille Allemagne, les jeunes mariés étaient frappés à coups de fouet (\V. Mannhardt : Antike Feld- und Wald-Kulte, I, 299-303) ; il en fut de même dans les lupercales romaines, ainsi qu’au cours de la fête du solstice d’hiver chez les Mexicains : les jeunes filles étaient frappées avec de petits sàcs, ce qui devait les rendre fécondes.

bilisation dans les langes ne représente qu’une faible imitation (Sadger) (1). D’un autre côté, le sadique typique, l’égorgeur d’enfants (Gilles de Rais) qui se complaît à la vue du sang et fouille dans les intestins, ou l’éventreur de femmes, donnent libre cours à la curiosité infantile de savoir ce qui se passe dans l’intérieur du corps. Tandis que le masochiste cherche à rétablir la primitive situation voluptueuse par une transmutation aïïective de la valeur du traumatisme de la naissance, le sadique incarne la haine inextinguible de celui qui, ayant été privé de cette situation, cherche, tout adulte qu’il est, à pénétrer de nouveau là d’où il est sorti en tant que nouveau-né, et il cherche à le faire au prix même du massacre de sa victime, ce qui d’ailleurs est une chose tout à fait secondaire.

L’homosexualité semble, elle aussi, se prêter sans effort à cette explication, car il est évident que chez l’homme elle repose sur l’aversion pour l’appareil génital de la femme, à cause de ses rapports intimes avec le choc de la naissance. L’homosexuel ne voit dans la femme que l’instrument de la maternité, il l’identifie tout entière avec son appareil génital qu’il est incapable de concevoir comme une source de plaisir possible. Nos analyses nous ont d’ailleurs montré que les homosexuels des deux sexes ne jouent à mari et femme que dans leur conscient ; mais dans leur inconscient l’un d’eux (et ceci est particulièrement patent dans l’homosexualité féminine) joue le rôle de la mère, l’autre celui de l’enfant. Il s’agit donc en fait d’un rapport amoureux d’un genre particulier (le « troisième sexe ») qui constitue le prolongement direct de la situation primitive, qui est celle d’un rapport asexué (entre la mère et le foetus), mais libidinal. Il convient d’insister sur le fait que l’homosexualité qui, en tant que perversion, semble ne tenir compte que des différences sexuelles, repose en réalité et totalement sur la bisexualité de l’état embryon-

(1) Le rôle prééminent que joue dans ces dernières forme* (exhibitionnisme, masochisme) ce que Sadger appelle « érotisme cutané, muqueux et musculaire » semble pouvoir être rattaché directement à la situation intra-utérine, dans laquelle le corps entier est « chatouillé * par une sensation voluptueuse de mollesse, de chaleur et de moiteur.

naire dont le souvenir subsiste dans l’inconscient (1).

Toutes ces considérations nous ont rapproché du centre même du problème de la sexualité qui vient, à un moment donné, compliquer d’une façon tout à fait indésirable les manifestations simples et élémentaires de la libido primitive. Je pense que si nous avons soin de ne pas nous laisser détourner de notre manière de voir, telle que nous l’avons exposée dans les pages qui précèdent, nous serons à même de nous faire une idée assez exacte du développement sexuel normal et de surmonter les difficultés qui semblent s’opposer à cette tâche.

L’attention a été souvent attirée sur le fait que toute notre mentalité et toute notre attitude à l’égard du monde sont dominées par le point de vue masculin, tandis que le point de vue féminin n’y joue aucun rôle. L’exemple le plus frappant de cette unilatéralité qui caractérise également notre pensée sociale et scientifique nous est fourni par le fait suivant : alors que l’humanité avait vécu, pendant de longues et importantes phases de son évolution, sous le régime du « matriarcat » (domination de la femme et du droit maternel) « découvert » par Bachofen, il a fallu déployer des efforts particuliers, vaincre des résistances considérables, pour retrouver et faire accepter les faits en rapport avec ce régime, que la tradition elle-même avait retenu à l’état de « refoulement » (2). C’est là une attitude à laquelle les psychanalystes eux-mêmes n’ont pas réussi à renoncer complètement : c’est ainsi que, le plus souvent, lorsque nous parlons de choses sexuelles, nous ne pensons qu’à l’homme, en prétendant que nous le faisons pour plus de simplicité ou, lorsque nous voulons être plus sincères, en alléguant que nous ne connaissons la vie féminine que d’une façon insuffisante. Je ne crois pas, avec Alfred Âdler, que cette attitude soit l’effet d’une sous-estima-tion sociale de la femme ; je pense, au contraire, que cette attitude et cette sous-estimation sont l’une et l’autre des manifestations du refoulement primitif à la faveur

(1)    Nous avons là une preuve de l’inconsistance de la conception d’Adler qui voudrait expliquer les perversions (l’homosexualité en particulier) par ce qu’il appelle la « protestation virile ».

(2)    Voir M. Vaerting : Die weibliche Art in Mânnerstaat und die mdnntiche Eigenart in Frauenstaat, Karlsruhe, 1921.

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duquel nous cherchons à déprécier la femme, à lui refu- ! ser toute valeur sociale et intellectuelle, à cause précisément de ses rapports avec le traumatisme de la naissance. Pendant que nous nous efforçons de ramener à la conscience le souvenir primitif et refoulé du traumatisme de la naissance, nous croyons réhabiliter la valeur de la femme en faisant tomber la malédiction qui s’attache à son appareil génital.

Les analyses de Freud nous ont révélé ce fait stupéfiant qu’il existe un pendant masculin, bien que fortement et intensément réprimé, aux regrets qu’éprouve la fillette de ne pas posséder un pénis et qu’une observation même superficielle permet souvent de constater : c’est le désir inconscient du garçon de pouvoir donner naissance à des enfants par la voie anale. Ce désir fantaisiste qui subsiste et exerce son action dans l’inconscient, à la faveur d’une identification de l’enfant avec les excréments, plus tard avec le pénis, ne représente à son tour qu’une tendance à rétablir la situation primitive dans laquelle on n’était encore soi-même qu’un enfant « anal », c’est-à-dire la situation dans laquelle on se trouvait avant que l’appareil génital de la femme fût le premier qu’on eût connu, non physiologiquement, mais psychologiquement, à la faveur du traumatisme de la naissance. Que le garçon, dans sa toute première enfance, attribue à toutes les autres créatures l’organe qui lui est propre, rien de plus compréhensible, étant donné l’attitude essentiellement anthropomorphique de l’homme. Mais la ténacité avec laquelle, en dépit de toutes les apparences, il s’en tient à cette manière de voir, ne doit pas nous induire à attribuer son attitude uniquement à sa propre surestimation narcissique.

Nous croyons plutôt que si le garçon cherche à nier, aussi longtemps que possible, l’existence de l’appareil génital de la femme, c’est parce qu’il veut à tout prix étouffer le souvenir de la frayeur qu’il avait éprouvée lors de son passage à travers ces organes et dont tout son corps se ressent encore ; autrement dit parce qu’il craint de réveiller l’angoisse qui se rattache à ce souvenir. Et il y a une preuve de plus de ma manière de voir dans le fait que la petite fille garde la même attitude négative à l’égard de ses propres organes génitaux,

précisément parce que ce sont des organes féminins et sans qu’on puisse incriminer une préférence narcissique pour le pénis qu’elle ne possède pas. Cette attitude se manifeste sous la forme du désir de posséder un pénis, et on constate que les motifs de ce désir, plus ou moins conscients, allégués par le moi, ne jouent nullement le rôle principal que le sujet leur attribue. On trouve, au contraire, que les deux sexes ont le même mépris pour les organes génitaux de la femme et cherchent également à en nier l’existence, parce que l’un et l’autre subissent l’influence du souvenir refoulé, en rapport avec ces organes. La valeur exagérée que les deux sexes attachent au pénis (et qu’Adler, utilisant les données de la psychologie sexuelle scolaire, explique par le sentiment d’« infériorité » qui n’est même pas secondaire) se révèle, en dernière analyse, comme étant une réaction contre l’existence d’un organe sexuel féminin en général, dont on a été un jour douloureusement éliminé. L’acceptation de la « castration », qui est une condition du développement normal de la femme, mais dont nous retrouvons une expression typique dans le désir de castration des névrosés mâles, est de nature (à la faveur de l’élément fantaisiste que nous avons mentionné plus haut) à remplacer la séparation réelle d’avec la mère par l’identification avec elle et à permettre ainsi de se rapprocher de nouveau de la situation primitive, par le détour de l’amour sexuel.

Ainsi que Ferenczi (1) l’a fait ressortir d’une façon remarquable, la pénétration dans l’orifice vaginal de la femme signifie pour l’homme un retour partiel dans le corps maternel, retour qui, grâce à l’identification du tout avec la partie, de l’homme avec le pénis (lequel est souvent employé comme le symbole du « petit », du « Petit-Poucet »), finit non seulement par devenir complet, mais par redevenir infantile. Les matériaux analytiques que nous possédons montrent qu’il en est tout à fait de même chez la femme qui peut, à la faveur de l’intense libido clitoridienne qu’elle éprouve pendant la masturbation, s’identifier à un degré très prononcé,

(1) Versuch einer Genitaltheorie, « Zeitschr. », VIII, 1922, p. 479. Trad. franç. Thalassa. Psychanalyse des origines de la vie sexuelle. Payot, Paris (même collection, PBP n° 28).

souvent trop prononcé, avec le pénis, c’est-à-dire avec l’homme, et se rapprocher ainsi indirectement de la situation intra-utérine. La tendance à la masculinité qui semble se manifester à cette occasion et qui repose sur l’identification inconsciente avec le père, ne vise au fond qu’à faire participer le sujet, n’exprime au fond que le désir du sujet d’avoir sa part des avantages inappréciables dont l’homme jouit par rapport à la femme et dont le principal consiste en ce qu’il possède la possibilité de pénétrer dans la mère à l’aide du pénis symbolisant l’enfant lui-même. Ce désir originel de la femme reçoit dans la vie normale une satisfaction plus grande encore, grâce à l’identification avec le foetus, cette identification prenant la forme de l’amour maternel.

L’identification inconsciente de l’enfant et du pénis, identification que nous retrouvons si souvent à l’état conscient dans les psychoses, est de nature à nous fournir l’explication de deux faits révélés par l’analyse. Il s’agit, en premier lieu, de la représentation angoissante, décrite par Bœhm, de l’homme (homosexuel ou impuissant) obsédé par la vision d’un pénis « actif », de dimensions énormes, dissimulé dans l’intérieur de la femme et pouvant, d’un moment à l’autre, apparaître au dehors, à la manière d’une trompe qui s’allonge instantanément : identification évidente avec l’enfant, caché dans l’utérus maternel et qui se trouve rapidement expulsé, projeté au-dehors pendant l’acte de l’enfantement. Le pendant féminin de cette représentation de la « femme au pénis » m’a été fourni par des analyses ayant porté principalement sur des cas de frigidité féminine : contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’action pathogénique qui a produit cette frigidité, n’avait pas été déterminée par la première impression éprouvée à la vue d’un pénis (celui du petit frère ou d’un camarade de jeu). Elle était due plutôt à l’impression produite par la vue d’un pénis de grandes dimensions (pénis en érection ou pénis paternel) rappelant celles d’un enfant : à la place de la cavité qui, ainsi qu’elle a pu le constater par la masturbation, formait l’entrée de son propre corps, la fillette a pu constater, chez l’individu du sexe opposé, la présence de quelque chose qui semblait barrer cette prétendue entrée, et plus tard, lorsqu’elle a atteint l’âge sexuel, elle a pu se rendre compte que ce « quelque chose » cherchait à pénétrer dans son corps à elle (je rappelle à ce propos l’angoisse causée par la vue de petits animaux). La frayeur consciente que la femme névrotique éprouve à l’idée qu’un aussi gros objet puisse pénétrer dans son corps se rattache directement au souvenir refoulé du traumatisme de la naissance. D’autre part, le fait que beaucoup de femmes apprécient particulièrement les pénis volumineux montre qu’elles en attendent des possibilités de plaisir plus grandes, plaisir que les douleurs éventuelles qui accompagnent dans ces cas le rapprochement sexuel ne peuvent qu’exalter en réveillant le souvenir de la situation primitive. Les analyses de cas de frigidité féminine (vaginisme) montrent d une façon incontestable que les velléités masochistes typiques qui, chez ces femmes, se trouvent à l’état de refoulement, ne représentent que des essais d’adaptation manqués à leur rôle sexuel, essais qu’on peut considérer comme des restes d’une tendance primitive à l’identification avec l’homme (avec le pénis), laquelle devait rendre possible la pénétration active et libidinale dans la mère (1). Nous trouvons le pendant masculin de cet état dans l’acte de la défloration, source de volupté intense (« sadique ») pour la plupart des hommes, par la pénétration violente et sanglante dans un appareil génital féminin où personne n’a encore pénétré (2).

(1)    Au sujet de cette forme typique de choix féminin relatif à l’objet sexuel, voir mon travail, déjà cité, sur Les processus libidinaux au cours de la guérison (1. c.).

(2)    Voir plus loin, chap. 5, les matériaux mythologiques se rapportant à cette question. — Il semble d’ailleurs que ces velléités et tendances inconscientes existent dans le folklore à l’état de faits encore incompris. Je citerai, par exemple, l’opération « mika » des Australiens, qui est exécutée le plus souvent à la suite de la circoncision (entre 12 et 14 ans) et produit un hypospadias artificiel du pénis qui, à l’état d’érection, apparaît plat et présente la forme d’un lambeau. Quant à la femme, dont on excise souvent les lèvres et le clitoris, afin de faciliter au nouveau-né la sortie pendant l’accouchement, elle subit en outre une opération qui, elle, est destinée à faciliter le coït et qui consiste dans une rupture violente de la membrane de l’hymen et dans un agrandissement de l’entrée vaginale par une incision s’étendant jusqu’à l’anus. Malgré toutes ces opérations, l’homme n’introduit le pénis qu’avec

Nous voyons ainsi qu’au cours de la première enfance les deux sexes se comportent de la même manière à l’égard de la mère, objet primitif de la libido. Le conflit, qui prend dans les névroses des proportions si impressionnantes, ne s’installe qu’à partir du jour où les sujets prennent connaissance des différences sexuelles, et cette connaissance joue un rôle également décisif dans la production des névroses chez les individus des deux sexes : le garçon finit enfin par connaître les organes génitaux féminins qui sont son lieu d’origine et dans lesquels il est appelé à pénétrer plus tard, tandis que la petite fille, en acquérant la connaissance des organes génitaux masculins, est obligée de se rendre compte qu’il lui sera à jamais impossible de pénétrer dans

1 objet de sa libido, mais que c’est elle qui est destinée à se laisser pénétrer un jour par cet objet. Il y a là, pour l’un et pour l’autre, de graves possibilités de traumatisme auxquelles on peut obvier par une heureuse adaptation à la situation dominée par le complexe d’Œdipe. Lorsqu’on a réussi à obtenir cette adaptation, l’acte sexuel est suivi, dans la vie amoureuse ultérieure, d’une satisfaction partielle du désir primitif, en tout cas d’une satisfaction aussi complète que le permettent les circonstances. Dans le cas contraire, c’est-à-dire lorsque le sujet succombe à ce traumatisme, celui-ci joue un rôle décisif dans l’explosion de la névrose ultérieure, dans laquelle le complexe d’Œdipe et le complexe de castration occupent une place prépondérante, les deux sexes manifestant une égale aversion pour la vie sexuelle. La névrose détermine chez les sujets des deux sexes une régression vers la phase du premier conflit génital et, plus tard, une fuite dans la situation libidinale primitive qui, à son tour, apparaît aux représentants de l’un et de l’autre sexe comme un retour vers la mère.

Dans le cas qui nous occupe, l’homme peut s’en tenir à l’objet auquel il s’était attaché dès le début : mère,

beaucoup d’hésitation, de crainte sans doute de ne pouvoir le retirer ou, au contraire, de s’enfoncer tout entier dans le vagin. (Voir pour plus de détails sur ces opérations l’article déjà cité que Reitzenstein a publié dans « Handwôrtcrbuch der Sexualwissen-schaft *, p. 5 et suiv.) maîtresse ou femme, tandis que le pére lui apparaîtra comme l’incarnation de l’angoisse se rattachant à la mère (à l’appareil génital maternel). Chez la femme, au contraire, il est nécessaire qu’une bonne partie de la libido primitivement maternelle soit transférée sur le père, ce transfert ayant lieu à mesure que s’accentue le rôle passif de la femme, sur l’importance duquel Freud avait déjà attiré l’attention. Il s’agit en effet, pour la petite fille ou la jeune fille, de renoncer à l’espoir d’un retour actif vers la mère, de la pénétration dans la mère, ce retour et cette pénétration lui apparaissant désormais comme constituant un privilège purement et uniquement « masculin », et de se résigner à la perspective de ne pouvoir satisfaire son désir de retrouver le bienheureux état primitif que par la reproduction passive, c’est-à-dire par la grossesse et par l’enfantement, sources du plus sublime bonheur maternel. Lorsque cette transformation bio-psychologique échoue, son insuccès se manifeste par des effets qu’on observe chez les femmes névrotiques, lesquelles se détournent de l’organe génital masculin dont elles entendent, en vertu du « complexe de masculinité » qui les domine, faire un instrument de leur propre pénétration dans leur objet libidinal. C’est ainsi qu’un sujet, à quelque sexe qu’il appartienne, devient névrotique, lorsqu’il cherche à satisfaire sa libido primitive, c’est-à-dire son désir d’effectuer le retour vers la mère, à titre de compensation pour le traumatisme de la naissance, non par la voie normale du rapprochement sexuel, mais sous la forme primitivement infantile ; ce faisant, il se rapproche de nouveau de la limite à partir de laquelle commence l’angoisse qui se rattache au traumatisme de la naissance, angoisse que seule la satisfaction sexuelle normale est susceptible de dissiper.

C’est ainsi que l’amour sexuel, qui trouve son expression la plus achevée dans le rapprochement sexuel, apparaît comme une remarquable tentative de rétablir partiellement la situation primitive entre la mère et l’enfant, ce rétablissement ne devenant complet que lorsque le foetus s’est formé dans l’utérus maternel. Et lorsque Platon, d’accord avec les traditions orientales, dit que l’amour n’est autre chose que l’attraction qu’éprouvent l’une vers l’autre deux parties qui, après avoir été autrefois unies, avaient subi une séparation, il ne fait que décrire, sous une forme d'une admirable beauté poétique (1), la plus grandiose tentative de vaincre le traumatisme de la naissance par l’amour vraiment « platonique », celui de l’enfant pour la mère.

Grâce à cette conception, le développement de l’instinct sexuel nous devient également un peu plus intelligible, cet instinct qui, par opposition à la libido, est condamné à se contenter de la « procréation » comme seul moyen de satisfaction. Nous avons la première manifestation nette et certaine de l’instinct sexuel dans le complexe d’Œdipe, dont Jung a interprété le rapport avec le désir du retour dans le corps maternel, en disant qu’il s’agit là d’une idée anagogique de la seconde naissance, tandis que Ferenczi a rendu à cet instinct la place qui lui revient, en en faisant la base biologique du désir en question. En fait, il y a, derrière la légende d’Œdipe, l’obscure et fatale question relative à l’origine de l’homme, question qu'Œdipe veut résoudre, non d’une façon abstraite, mais par un retour réel dans le corps maternel (2). C’est ce qui se réalise d’une façon complète, mais sous une forme symbolique, puisque, grâce à la perte de la vue, il se trouve replongé dans une obscurité analogue à celle qu’il avait connue lorsqu’il était dans l’intérieur du corps de sa mère, tandis que sa disparition finale, à travers une crevasse de rocher, dans le monde souterrain, symbolise la réalisation du même fait par rapport à la terre nourricière.

Nous sommes ainsi à même de comprendre le sens psycho-biologique qui se manifeste au cours de la phase de développement normal du complexe d’Œdipe. Nous plaçant au point de vue du traumatisme de la naissance, nous apercevons dans ce complexe la première tenta-

(1)    Comparer les expressions correspondantes de la Bible : « le mari et la femme ne forment qu’une seule chair >, etc. (Erant duo in carne una).

(2)    Le symbolisme vaginal du défilé, c’est-à-dire du croisement de trois chemins dont il serait, d’après Abraham, question dans la légende d’Œdipe, se rapporterait au phantasme intra-utérin bien connu, avec l’intervention perturbatrice du père (de son pénis). Voir « Imago », 1923, p. 124 et suiv.

tive de grande envergure de surmonter l’angoisse liée à l’appareil génital maternel, en transformant celui-ci en un objet de la libido, en une source de volupté. Il s’agit, en d’autres termes, d’une tentative de déplacer la source de volupté, de la transformer d’intra-utérine en extra-utérine, de la localiser sur la sortie de l’appareil génital qui a été jusqu’alors une source d’angoisse, de rouvrir une ancienne source de volupté qui est restée obstruée par suite du refoulement. Cette première tentative est d’avance vouée à l’échec, et cela non seulement parce qu’elle est entreprise avec un appareil sexuel encore incomplètement formé, mais aussi, et surtout, parce qu’elle s’attaque à l’objet primitif lui-même, à celui auquel se rattachent toute l’angoisse et tout le refoulement, en rapport avec le traumatisme de la naissance. Mais ceci explique également pourquoi cette tentative, qu’on est tenté de qualifier de mort-née, est, d’une façon générale, inévitable. Le succès du transfert normal qui aura lieu plus tard, lorsque l’individu aura à choisir son obj et d’amour, exige manifestement que l’enfant reproduise, même pendant la première phase de son développement sexuel, sous la forme d’un traumatisme sexuel, sa séparation d’avec l’objet primitif. C’est pourquoi aussi le complexe d’Œdipe, qui est la troisième grande reproduction du traumatisme primitif de la séparation, est condamné, par la force même du refoulement primitif du souvenir se rattachant au traumatisme de la naissance, à être entraîné, à son tour, dans les profondeurs insondables de l’inconscient, non sans réagir par de typiques symptômes récidivants, toutes les fois que la libido se trouve mise en échec.

Toutes ces données nous permettent de comprendre, sans dépasser l’histoire individuelle, un fait qui avait déjà été signalé par Freud et qu’ont révélé après lui de nombreuses analyses, à savoir le développement en deux temps que présente l’évolution sexuelle. Ces deux temps correspondent notamment à la vie intra-utérine, avec ses sensations voluptueuses, et à la période d’adaptation à la vie extra-utérine, avec les problèmes qu’elle comporte, ces deux périodes étant séparées l’une de l’autre par le profond abîme creusé pour ainsi dire par le traumatisme de la naissance. Le traumatisme sexuel, consécutif à la séparation d’avec la mère, est suivi d’une « période de latence », avec son renoncement provisoire à la tendance au retour, au profit de l’adaptation ; mais avec la puberté la zone génitale acquiert une prédominance que nous pouvons, en nous basant sur les considérations qui précèdent, envisager comme le retour à l’appréciation positive de l’appareil génital maternel dont on avait jadis subi la prédominance. La prédominance de la zone génitale, qui signifie la substitution définitive, à titre d’objet offert à la mère, de l’appareil génital (masculin) au corps tout entier, ne peut en effet s’établir que lorsque l’individu a réussi à retransformer les souvenirs excessivement pénibles qui, primitivement, se rattachaient à l’appareil génital maternel, en sensations ou anticipations de sensations se rapprochant autant que possible de la volupté primitive de la vie intra-utérine. Cette retransformation se réalise sous les signes bien connus de la secousse extrêmement grave que nous connaissons sous le nom de puberté, et elle atteint son point culminant dans l’acte amoureux, avec ses innombrables phases préliminaires, approximations et variations ayant toutes pour but final un contact, une fusion aussi intime que possible de deux corps (l'animal à deux dos) (1). Aussi n’est-ce pas sans raison qu’on a dit de l’état amoureux, qui peut aller jusqu’à l’identification du monde entier avec l’objet aimé (qu’on pense à « Tristan et Isolde », de Wagner) qu’il est une intraversion névrotique, tandis que le coït, avec la perte de connaissance momentanée qui l’accompagne, a été assimilé à une petite crise d’hystérie.

(1) En français dans le texte.