4. La reproduction névrotique

Après avoir suivi l’évolution de la libido infantile jusqu’au traumatisme sexuel qui caractérise le complexe d’Œdipe et qui constitue une phase intermédiaire dont le rôle dans la formation de névroses peut être considéré comme décisif, nous pouvons revenir à la question de savoir dans quelle mesure chacun des symptômes névrotiques que le processus de guérison analytique nous révèle et nous rend intelligibles, correspond au traumatisme de la naissance. Or, la réponse à cette question comporte une formule excessivement simple : l’analyse nous a en effet révélé que le noyau de tout trouble névrotique est formé par l’angoisse, et comme Freud nous a montré que l’origine de l’angoisse primitive remonte au traumatisme de la naissance, le rapport de chaque symptôme avec ce traumatisme devrait être facile à établir, comme c’est le cas des réactions affectives des enfants. Mais il ne s’agit pas seulement de savoir que le sentiment d’angoisse qui, sous des formes diverses, s’attache à certains objets et contenus, provient de la source originelle que nous connaissons ; l’analyse nous permet de montrer, à propos de chaque symptôme en particulier, ainsi qu’à propos de l’ensemble de la névrose, qu’on se trouve en présence de réminiscences évoquées en rapport avec la naissance, c’est-à-dire avec la phase préliminaire, voluptueuse, de celle-ci. Si donc nous revenons ainsi, après un long détour, à l’ancienne théorie « traumatique^» de la névrose, telle qu’elle a été formulée par Freud, dans ses classiques Études sur l'hystérie, je pense qu’il n’y a là rien d’humiliant ou de honteux, pour nous ou pour la théorie. Il convient de dire que pendant ces années, si laborieuses et fécondes en résultats, de recherche analytique, il n’est jamais venu à l’idée d’aucun de nous, quelque valeur que nous ayons pu attribuer à d’autres facteurs, de nier que le « traumatisme » ne jouât un rôle beaucoup plus important que celui que nous consentions à lui accorder. Mais nous devons convenir qu’on était en droit de douter de l’efficacité des traumatismes apparents dans lesquels Freud ne tarda pas à reconnaître de simples répétitions de « phantasmes primitifs » et dont nous croyons avoir découvert le substrat psycho-biologique dans le traumatisme de la naissance, qui est un fait humain d’une universalité absolue, avec toutes ses conséquences.

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Nous pouvons surprendre la naissance, la formation de la névrose, comme dans un circuit fermé, pour ainsi dire, en observant la véritable névrose traumatique, celle dont on a eu à traiter tant de cas pendant la guerre (« névrose de guerre »). Dans la névrose traumatique, en effet, le choc mobilise directement l’angoisse primitive, le danger de mort extérieur provoquant une réalisation affective du souvenir de la naissance (et de la situation à laquelle il se rapporte) qui jusqu’alors n’avait été reproduite qu’inconsciemment (1). Le fait que le choc est susceptible de provoquer les symptômes névrotiques les plus variés que nous voyons se produire, dans d’autres cas, indépendamment de tout choc, prouve justement l’importance capitale du traumatisme de la naissance, en tant que moyen d’expression de toute angoisse névrotique. Or, la névrose traumatique, caractérisée par cette rencontre de la forme et du contenu, constitue le point de départ d’une série pathogénique à l’extrémité opposée de laquelle nous trouvons les psychonévroses déclarées, ayant pour contenu le traumatisme sexuel et constituant, elles aussi, un moyen dont

(1) Les rêves qui se produisent au cours de la névrose traumatique « reproduisent * d'une façon typique le traumatisme de la naissance sous le masque de l’accident traumatique actuel, mais avec certains détails qui trahissent leur véritable nature.

se sert l’individu pour exprimer sa tendance à la régression vers l’état primitif, toutes les fois qu’il succombe devant la réalité. Or, d’une façon générale et ainsi que le montre la psychanalyse, le névrosé n’échoue que dans le domaine de la sexualité, en ce sens qu’il ne se contente pas de la satisfaction partielle que peut lui procurer le retour vers la mère, dans la mesure compatible avec la valeur de l’acte sexuel et avec l’enfance, mais qu’étant resté fortement « infantile », il voudrait retourner, rentrer tout entier dans la mère. Il est ainsi incapable de se débarrasser du traumatisme de la naissance par la voie normale, qui consiste à se préserver de l’angoisse par la satisfaction sexuelle, et il se trouve rejeté vers la forme primitive de la satisfaction libidinale : éventualité irréalisable et contre laquelle son moi adulte se dresse avec une angoisse accrue.

Dans les considérations auxquelles nous nous sommes livrés, dans ce qui précède, sur le développement de îa libido infantile, nous avons eu plusieurs fois l’occasion de signaler les phénomènes correspondants qui s’observent dans la névrose, et plus particulièrement dans tous les états dans lesquels l’angoisse devient manifeste, ainsi que dans les troubles directs de la fonction sexuelle (« névroses actuelles »). Pour comprendre plus facilement et mieux les états d’angoisse névrotiques, tenons-nous en une fois de plus au cas le plus simple : à la production de l’angoisse infantile, laquelle peut être considérée comme représentative de la production de n’importe quelle angoisse névrotique. Considérons donc l’angoisse qui s’empare de l’enfant lorsqu’il se trouve dans l’obscurité. Cette situation évoque dans l’inconscient de l’enfant le « souvenir » (il est difficile de la caractériser autrement, bien que cette caractéristique ne soit pas tout à fait adéquate) de son séjour dans l’intérieur obscur du corps maternel, séjour qui, à l’époque, était une source de sensations voluptueuses (ce qui explique d’ailleurs la tendance à le revivre), mais qui a pris fin, par suite de la séparation d’avec la mère qui, depuis, néglige l’enfant abandonné à lui-même.

Il est manifeste que, dans l'angoisse que l'enfant éprouve à être seul, se trouve évoqué le sentiment d’angoisse qui avait suivi la première séparation d’avec l'objet de la libido, et cela par le fait que l’enfant la revit réellement, que sa situation actuelle en favorise la reproduction et la décharge. Cette force, qui pousse à la reproduction de l’intense sentiment pénible et dont nous avons encore à étudier le mode d’action, est on ne peut plus propre à illustrer l’authenticité et la réalité de ce « souvenir ». On peut en dire autant de la production de n’importe quelle forme d’angoisse névrotique, ainsi que de la production des phobies, en tenant compte des mécanismes découverts par l’analyse. Ceci s’applique également à la forme, dite « actuelle », de la névrose d’angoisse qui, cependant, confine déjà, tout comme la neurasthénie, à la catégorie des troubles directs de la fonction sexuelle, en ce sens que le coitus interruplus qui provoque cette angoisse correspond à celle que le sujet éprouve devant les organes génitaux maternels (nous rappellerons, à ce propos, la dangereuse vagina dentata). C’est sur la même fixation primitive à la mère et sur la même modalité de développement infantile que reposent toutes les formes d’impuissance masculine (le pénis reculant devant la perspective de la pénétration dans le vagin) et d’anesthésie féminine (vaginisme) : chez la femme, en effet, une des fonctions de l’organe se montre inopérante, au profit d’une autre qui, elle, est inconsciente ; autrement dit, le besoin de plaisir s’efface devant le besoin de maternité, ce qui constitue une des formes de l’opposition entre l’espèce (propagation) et l’individu (plaisir) (1).

Si ces symptômes d’angoisse prononcés nous révèlent dans le névrosé un homme qui n’a surmonté le traumatisme de la naissance que d’une façon tout à fait insuffisante, les symptômes somatiques de l’hystérie se révèlent, non seulement par leur forme manifeste, mais aussi par leur contenu inconscient et le plus profond, comme des reproductions physiques directes de l’acte de l’enfantement, avec une tendance prononcée à la négation de cet acte, c’est-à-dire au retour vers la situation voluptueuse de jadis, qui était celle de la vie intra-utérine. Plus particulièrement intéressants sous ce rapport sont les phénomènes de la paralysie hystérique,

(X) Voir sur ce sujet mon travail : Perversion und Neurose.

les troubles de la marche, par exemple, n’étant pas autre chose que la représentation somatique de l’angoisse de l’espace (1) et étant destinés à figurer, en même temps que l’immobilité caractéristique de la situation voluptueuse primitive, la frayeur inhérente à l’idée de la perte de cette situation. Les phénomènes de paralysie typique, caractérisés par la contracture des extrémités appliquées contre le corps, ainsi que les troubles de coordination dans le genre de ceux qu’on observe dans la petite chorée, reproduisent d’une façon encore plus fidèle la situation intra-utérine (2).

La conception qui voit dans les symptômes hystériques des reproductions de la situation intra-utérine et du processus de la naissance, fait apparaître sous un jour également nouveau le problème de la conversion. Ce qu’il s’agit d’expliquer, ce n’est pas la « conversion » de l’excitation psychique en manifestations corporelles, mais la voie que doit suivre le moyen d’expression, purement corporel au début, pour acquérir des possibilités d’expression psychique. Or, il semble que le mécanisme qui préside à cette conversion ne soit autre que celui à la faveur duquel se produit l’angoisse dont on peut dire qu’elle constitue le premier contenu psychique dont l’homme devienne conscient. Sur la base de l’angoisse s’édifient ensuite, en suivant les voies les plus variées, une foule d’autres suprastructures psychiques dont les plus importantes, tant au point de vue de l’histoire de la civilisation qu’au point de vue pathologique, et jusqu’à celle qui coïncide avec la formation du langage, nous occuperont plus tard, sous le nom générique de formations symboliques. Ici nous nous contenterons de signaler les formations imaginaires, ces avant-coureurs des

(1)    Voir le travail de Federn : XJeber zwei tgpische Traumscnsa-tionen (« Jahrb. », VI, 1924). L’auteur cite des rêves dans lesquels les sujets ont la sensation d’être paralysés ou de voler et des rapports entre ces sensations et les symptômes névrotiques de la paralysie et du vertige. Toutes ces sensations se révèlent comme étant des reproductions non équivoques de sensations de naissance correspondantes. Voir ce que nous disons sur le rêve dans le chapitre de ce livre intitulé : « Adaptation symbolique ».

(2)    Cette manière de voir se rattache, ainsi qu’on peut s’en rendre compte, à celle de Meynert, qui rapprochait déjà les mouvements de la petite chorée de ceux exécutés par le nourrisson.

symptômes somatiques de l’hystérie, telles qu’elles se manifestent par exemple dans les états de rêverie ou les états crépusculaires (y compris les « absences ») hystériques. Abraham (« Jahrb. », II, 1910) en a donné une excellente description d’où il résulte qu’il s’agit dans ces cas de « conversions psychiques », c’est-à-dire de reproductions de la situation primitive dans le domaine psychique, le retour physique dans la situation intra-utérine étant remplacé par la simple intraversion de la libido, c’est-à-dire la retraite du monde extérieur étant représentée par l’isolement psychique qui trouve sa réalisation dans les psychoses. Ce qui est remarquable, c’est la fréquence avec laquelle ces états de rêverie aboutissent à un sentiment d’angoisse qui met un terme à la fuite dans l’imaginaire, de même que l’angoisse interrompt le rêve. On sait à quel point ces états se rapprochent des extases mystiques, du retour en soi-même, bien qu’on ne se rende pas toujours nettement compte de leur origine (1).

Peuvent, en outre, être considérés comme des reproductions somatiques directes du traumatisme de la naissance tous les troubles respiratoires d’origine névrotique (asthme) qui reproduisent la situation d’asphyxie (intra-utérine), la céphalée névrotique (migraine) qui se prête à tant d’applications et qu’on peut considérer comme un rappel de la pression douloureuse à laquelle la tête est exposée pendant l’accouchement, et enfin, d’une façon directe, toutes les crises de contractures et de convulsions qui apparaissent déjà chez les petits enfants, et même chez les nouveau-nés, comme une manifestation prolongée du traumatisme primaire de la naissance. La grande attaque d’hystérie, enfin, se sert du même mécanisme, mais, survenant à l’apogée du développement sexuel, elle représente une réaction bien plus prononcée, puisque la situation bien connue

(1) Cavendish Moxon décrit (dans Mystical ecstasy and hysteri-cal dream states, « The Journal of Abnormal Psychology », 1920-21, p. 239) les rapports entre ces états et l’extase, tandis que Theodor Schroeder, dans un travail beaucoup plus approfondi (Prénatal psychism and mystical pantheism, « Journal of Psychoanalysis », vol. VIII, 1922), insiste surtout sur les éléments de la vie prénatale.

en « arc de cercle », qui caractérise la contracture accompagnant la grande attaque, est diamétralement opposée à la situation recroquevillée du foetus dans l’utérus maternel (1).

En rapport avec l’attaque hystérique dans laquelle la psychanalyse a reconnu l’équivalent de la position correspondant au coït et une protestation ou une défense contre celui-ci, se posent un certain nombre de problèmes relatifs au mécanisme des névroses ou au choix de la névrose. La défense contre la sexualité, qui se manifeste si nettement dans l’attaque hystérique, est une conséquence de la fixation à la mère. La malade, se servant du « langage des organes », oppose un non aussi bien au désir sexuel qu’au désir de retourner dans le corps maternel, ce dernier désir l’empêchant précisément d’éprouver un sentiment sexuel normal. Cette sexualisation pathologique de l’acte de l’enfantement constitue la caricature de celle qui est nécessaire pour la réalisation du but sexuel normal. En revanche, toute la libido sexuelle qui s’est accumulée ou formée au cours du développement ultérieur se trouve pour ainsi dire reportée dans la situation primitive infantile, ce qui imprime à l’attaque ce caractère voluptueux qui est signalé par tous les observateurs. On dirait que par l’attaque d’hystérie la malade entend signifier son aversion pour les organes génitaux (maternels), et cela aussi bien au sens sexuel qu’au sens infantile. Mais on retrouve le même mécanisme dans tous les autres « déplacements » dont l’analyse a réussi à découvrir le sens et dont la plupart sont des déplacements

(1) Cette manière de voir nous autorise à attribuer un sens beaucoup plus profond qu’on ne le fait généralement à la dénomination de maladie « utérine » donnée à l’hystérie (voir Eisler : Hgsterische Erscheinungen am Utérus. Communication au Congrès de Berlin, 1922). Les troubles menstruels typiques se laissent également interpréter à la lumière de cette conception, l’enfantement n’étant au fond qu’une menstruation massive. La menstruation, qui renouvelle « périodiquement » l’existence de l’utérus, semble avoir été entraînée par l’homme civilisé dans le refoulement qui a frappé le traumatisme de la naissance. Après avoir été primitivement l’indice de la plus haute et de la plus voluptueuse puissance de fécondation, elle est devenue, sous l’influence du refoulement, le centre collecteur, pour ainsi dire, de troubles névrotiques d’une variété infinie.

vers la partie supérieure du corps ; et à ce propos il convient de rappeler le fait, qui n’est peut-être pas sans importance, que c’est la tête qui abandonne la première l’appareil génital de la mère, que c’est cette partie du corps qui subit au degré le plus intense le traumatisme de la naissance et est la première à passer par cette épreuve.

Certaines analyses laissent l’impression très nette que le « choix » ultérieur de la forme de la névrose est déterminé d’une façon tout à fait décisive par l’acte de la naissance, par les points qui ont subi d’une façon toute particulière les atteintes du traumatisme (1) et par la réaction de l’individu à ces atteintes. Sans vouloir entrer ici dans le détail des recherches, je me contenterai de formuler mon impression générale d’après laquelle les déplacements aussi bien vers la partie supérieure du corps (boule hystérique, gêne respiratoire) que vers sa partie inférieure (paralysies, contractures) correspondent dans tous les cas à un mouvement divergent à partir du centre génital, à un éloignement de ce centre : point de vue qui est d’une grande importance, parce que, tenant compte de toutes les réactions psycho-biologiques provoquées par le traumatisme de la naissance, il permet de comprendre aussi bien le type et le caractère particuliers de chaque névrose que le mode de réaction qu’elle représente. Cela veut dire que les symptômes corporels cherchent le plus souvent, en contournant pour ainsi dire l’angoisse, à rétrograder directement dans la phase prénatale, auquel cas l’angoisse ainsi contournée se manifeste, soit directement, soit sous la forme d’un sentiment de culpabilité sexuelle (moyen de défense employé par le moi et que nous avons décrit plus haut), en imprimant à tous les symptômes un caractère sexuel (par exemple : raideur, rougeur = érection). Quant aux symptômes psychiques, ils cherchent, en prenant le même moint de départ, représenté par l’entrée (et la sortie) de l’appareil génital maternel, à atteindre le même but, en suivant l’appareil psychophysique dans le sens opposé (formations imaginaires, intraversion,

(1) Voir ce que nous disons au chapitre 6 des défauts corporels typiques du héros nouveau-né.

hallucinations et états crépusculaires stuporeux et cata-toniques qui peuvent être considérés comme des phases terminales de cette série). Les deux voies conduisant au même but final qui consiste à opposer un non à la sollicitation sexuelle : les symptômes somatiques de déplacement et de « conversion », permettent en effet au sujet de remplacer les organes génitaux vrais par des organes génitaux substitutifs, moins chargés d’angoisse, tandis que les symptômes psychiques agissent en détournant tout simplement le sujet de tout ce qui est corporel et en favorisant ainsi les sublimations et réactions qui trouvent leur expression la plus achevée dans l’art, la philosophie et la morale.

La psychanalyse a eu le mérite, que personne de nos jours ne songe plus à contester, de reconnaître et d’analyser en détail tous ces rapports psychiques compliqués. Ce qui, en revanche, nous manque encore, c’est une démonstration probante de la « signification » psychique des symptômes somatiques. Or, il nous semble que notre conception du traumatisme de la naissance et de son rôle psychobiologique est de nature à combler cette lacune, puisqu’elle postule un état qui, pour la première fois, fournit un substrat réel aux rapports et associations psycho-physiologiques. La manière de voir que Ferenczi avait ébauchée dans ses études sur l’hystérie (1) et dont Groddeck a fait une application aux maladies organiques (2) ne peut, à mon avis, recevoir une base biologique sérieuse que si l’on accorde au traumatisme de la naissance toute sa valeur et sa signification théorique. De la reproduction du processus de la naissance et de l’état intra-utérin au cours du rêve nous n’avons qu’un pas à faire pour arriver aux représentations correspondantes au cours de l’hystérie, lesquelles, à leur tour, nous conduisent directement aux symptômes morbides organiques qui semblent avoir la même « signification » et être au service des mêmes tendances. Les limites qui séparent ces diverses catégories de phénomènes sont tellement imprécises qu’on se trouve parfois dansl’impos-

(1)    Hysterie und Pathoneurosen, 1919.

(2)    Psychische Bedingtheit und psychoanalytische Behandlung organischer Leiden, 1917. Voir également le travail plus récent du même auteur : Dos Buch vom Es (« Le Livre du Ça »), 1923.

sibilitê de faire entre elles une distinction fondée sur le diagnostic différentiel. En ramenant tous ces phénomènes à un état primaire, où la séparation entre le psychique et le physiologique n’existe pas encore (Grod-deck), on rend intelligibles, non seulement le mécanisme des symptômes somatiques de la névrose, mais aussi leur forme et leur contenu. Cela est vrai aussi bien des cas diagnostiqués comme « psychiques » que de ceux qu’on qualifie de névrologiques ou organiques. Étant donné le point de vue auquel nous nous plaçons, il importe peu en effet de savoir si c’est une lésion anatomique du cerveau, ou une intoxication, ou enfin un fait purement psychogénique, qui force l’individu à céder à l’éternelle tendance de l’inconscient et à régresser vers la source primitive de la satisfaction libidinale et d’influences protectrices. La similitude des symptômes engendrés par ces différentes éventualités devient alors tout à fait compréhensible, tous les problèmes artificiellement introduits disparaissent, dès que nous avons réussi à nous pénétrer de cette vérité que l’individu ne peut faire autre chose que de suivre, en les remontant, les trajets de l’évolution psycho-physique, et cela aussi loin que le lui permettent le degré de fixation de l’angoisse et le degré de refoulement, ces deux degrés variant d’un individu à l’autre.

Je dois me contenter ici de citer quelques exemples parlants et de laisser à des observateurs plus compétents que moi en pathologie nerveuse et interne le soin de développer ces considérations que je trouve pleines de promesses. C’est ainsi que les narcolepsies, tant essentielle qu’hystéroïde, offrent l’état typique du sommeil embryonnaire, et le symptôme de la paralysie subite de la volonté, ainsi que les inhibitions cataleptiques doivent être considérés comme présentant un rapport biologique parfaitement rationnel (je pense à la position des membres!) avec cette situation. Fait qui n’est pas dépourvu d’importance : les sujets sont pris subitement d’un besoin de sommeil irrésistible, et cela souvent dans des moments où ils se trouvent dans des situations dangereuses (traversée d’une rue, passage d’un train, etc.), ce qui rappelle les somnambules qui aiment se mettre dans des situations de nature à inspirer la plus grande angoisse à l’état normal. Dans l’encéphalite, qui constitue l'affection organique correspondante, les symptômes qui se succèdent selon qu’il fait jour ou nuit, la gêne respiratoire, les tics se rattachent directement et de toute évidence au traumatisme de la naissance. Pour se faire une idée de la portée pratique des résultats qui découlent de cette manière de voir, il suffit de se rappeler l’expérience clinique bien connue relative à la facilité avec laquelle ces états et d’autres analogues subissent les influences psychiques (1). On peut cependant admettre que puisque le même symptôme peut être produit par la série somatique et par la série psychique, il doit être accessible aux moyens thérapeutiques appliqués soit à l’une, soit à l’autre. Ces derniers temps, par exemple, il a été question de la possibilité de faire disparaître les accès d’asthme, même ceux de nature psychique, à la faveur de certaines interventions laryngologiques. Or, cette possibilité ne nous paraît pas plus douteuse que celle, signalée par des travaux récents, de la suppression de certains phénomènes nerveux chez les enfants (états d’angoisse, rêves angoissants, etc.), par la perméabilisation opératoire de leurs voies respiratoires supérieures (2). D’autre part, lorsqu’on connaît les mécanismes psycho-physiques qui sont en œuvre dans ces cas, on n’est nullement surpris d’entendre dire que des états d’angoisse surviennent directement et pendant longtemps chez des enfants ayant subi la narcose et qui semblaient définitivement à l’abri de ces états ; ou bien que la tendance à l’angoisse (peur de dormir dans une pièce non éclairée, rêves effrayants, frayeurs nocturnes, etc.) s’aggrave considérablement à la suite de la narcose (3). Tous ces faits

(1)    D’après une communication verbale que m’a faite M. Paul Schilder, à une époque où cet ouvrage était déjà terminé (1923), je cite le cas d’une malade dont les accès de chorée mineure disparaissaient dès qu’on la mettait dans son lit ( !). Le même auteur m’a signalé la facilité avec laquelle les influences psychiques agissent sur l’astasie-abasie sénile.

(2)    Voir l’article du Dr Stein dans « Wiener Klin. Wochenschr. » (avril 1923) et les communications faites par Eppinger (de la clinique Wenckebach) et par Hofer (de la clinique Hajek) à la Société Médicale de Vienne sur le traitement chirurgical de l’asthme bronchique.

(3)    Une directrice de jardins d’enfants en Angleterre m’a af-s’expliquent facilement si l’on admet que le symptôme somatique (par exemple la gêne respiratoire) mobilise automatiquement l’angoisse de la naissance, avec tout le complexe psychique qui s’y rattache, ou que le sommeil narcotique ramène la situation originelle. Selon la nature et la gravité du cas, on se décidera soit pour une intervention organique (opératoire), soit pour une intervention psychique ; cette dernière est encore d’un usage rare, mais tout porte à croire qu’après avoir subi une simplification convenable, elle ne tardera pas à devenir d’un emploi plus courant.

Avant de quitter ce sujet, nous mentionnerons encore un problème qui semble avoir une importance générale. Lorsque nous pratiquons d’une façon suivie l’analyse d’une névrose obsessionnelle, par exemple, nous considérons que nous avons obtenu un premier succès, lorsque nous avons réussi à ramener le patient, de ses spéculations purement intellectuelles, à leurs stades infantiles et préliminaires, aux actes obsessionnels (accompagnés éventuellement de la sensation voluptueuse originelle). Très souvent on observe alors des symptômes de « conversion » somatiques. L’analyse montre que, dans un grand nombre de cas (mon expérience personnelle ne me permet pas d’affirmer qu’il en soit ainsi dans tous les cas, bien que j’aie presque toujours observé le fait que je signale), la névrose obsessionnelle constitue une irradiation d’un noyau « hystérique » dont nous trouvons la présence au fond de toute névrose infantile.

De même qu’il est presque toujours possible de retrouver derrière la névrose obsessionnelle un noyau hystérique, se rattachant directement au traumatisme de la naissance, l’analyse de certains cas d’hystérie m’a montré que s’il existe, depuis la toute première enfance

Armé que des enfants ayant subi sous narcose l'ablation des amygdales présentaient encore pendant des années des crises d’angoisse nocturne que les parents eux-mêmes (ou d’autres observateurs) mettaient directement sur le compte du « traumatisme » opératoire. Les mêmes effets s’observent d’ailleurs fréquemment chez des adultes qui réagissent aux opérations qu’ils ont subies sous narcose, par des rêves (symptômes) dans lesquels ils ont le sentiment du retour à la vie intra-utérine.

(traumatisme grave de la naissance), une tendance aux symptômes somatiques (« conversion ») qui, au grand désespoir de l’analyste, viennent toujours se placer au premier rang, de façon à masquer la névrose, il est non moins vrai qu’il n’y a pas d’hystérie qui ne soit pas plus ou moins teintée de névrose obsessionnelle, et tant que celle-ci n’est pas découverte, l’analyse d’une hystérie reste incomplète et ses symptômes persistent. Dans les cas d’hystérie féminine que j’ai eu l’occasion de traiter par l’analyse et dont j’ai conservé le souvenir, j’ai constaté, avec une évidence incontestable, que tous, ou presque tous les symptômes somatiques se rattachant au traumatisme de la naissance avaient été utilisés dans le sens de l’édification du complexe d’Œdipe (hétérosexuel), ce qui a permis de les interpréter comme exprimant le transfert de la libido sur le père, comme étant la réaction contre la déception et le sentiment de culpabilité. Les symptômes somatiques de la névrose se sont ainsi révélés (chez des malades du sexe féminin) comme une sorte de dépôt cristallisé de la libido ayant subi un déplacement pathologique sur le père (identification avec la mère).

Mais à la suite de la déception éprouvée à cette occasion, une partie de la libido de ces jeunes filles se reporta vers la mère, afin de combler le vide laissé depuis le transfert sur le père. Cet effet étant encore moins facile à obtenir, parce qu’entre-temps, la mère avait été promue au rang de concurrent d’Œdipe, la malade est obligée, pour effectuer une nouvelle séparation d’avec la mère qui se justifie d’ailleurs par des nécessités biologiques, de recourir à un moyen plus énergique. Ce moyen consiste dans la transformation (découverte par l’analyse) de l’amour en haine, à l’aide d’un mécanisme caractéristique de la névrose obsessionnelle. Mais cette haine, qui doit servir à rendre possible la séparation d’avec la mère, ne représente qu’un autre mode de fixation à la mère, à laquelle la malade se trouve maintenant liée par la haine. Les tentatives de libération secondaire aboutissent, le plus souvent sous l’impression traumatique causée par la naissance d’un frère ou d’une sœur, au déplacement de la libido soit sur cet enfant nouveau-né, soit sur le père, considérés comme des cloisons de séparation entre la malade et la mère. C’est ici qu’on doit chercher également la racine du sentiment qui pousse la malade jusqu’à souhaiter la mort de sa mère, seul moyen pour elle de surmonter la force qui l’entraîne vers celle-ci, de vaincre la nostalgie de la vie intra-utérine. Quant aux réactions contre ces « souhaits de mort » sadiques, en opposition avec le moi du sujet, réactions qui vont des inhibitions morales (super-morale, pitié) aux pénitences les plus graves (masochisme, dépression), l’analyse les a depuis longtemps signalées et étudiées.

Les tentatives de faire face à ce conflit ambivalent par le recours au travail intellectuel, tentatives qui s’expriment d’une façon remarquablement hypertrophiée dans la ratiocination et la pensée obsédantes, appartiennent à la période ultérieure de la « curiosité sexuelle ». En démolissant cette superstructure spéculative à laquelle nous enlevons sa raison d’être par la mise au jour de l’angoisse et par le réveil de la libido, nous obligeons l’angoisse primitive, retranchée dans le « système » (spéculatif) où elle échappe presque à nos recherches, à adopter des symptômes somatiques. Ceci fait, rien n’est plus facile que de la laisser s’écouler, tel un courant électrique qui vient mourir dans la terre, par la voie normale.

Ce processus qui se déroule en suivant des voies psycho-biologiques frayées, peut également s’effectuer dans des conditions moins extrêmes, autant dire dans une ambiance normale : nombre de lésions purement organiques laissent, en effet, l’impression d’épargner, pour ainsi dire, à l’individu, le luxe d’une névrose. Il serait toutefois plus exact de dire que la névrose constitue la substitution plus dispendieuse d’une affection organique banale ayant la même cause. On est souvent tout surpris de constater qu’une névrose, avec ses symptômes somatiques « contrefaits », est capable d’empêcher toute affection réelle des organes qui sont le siège de ces symptômes, et cela précisément parce qu’elle se substitue à cette affection. Et Freud avait déjà incidemment attiré l’attention sur ce fait curieux que des personnes souffrant depuis des années de crises d’angoisse extrêmement graves ont une mine superbe et que des malades souffrant depuis des années d’insomnie sont loin d’être aussi fatiguées que le seraient des hommes normaux qui n’auraient « réellement » pas dormi depuis des années. Il est évident que l’inconscient reçoit du symptôme assez de libido primitive pour pouvoir combler le déficit « névrotique ».

Des phénomènes hystériques ayant leur siège dans les extrémités et qui se rattachent d’une façon si caractéristique au complexe du traumatisme de la naissance, on aboutit en ligne droite à certaines attitudes cérémo-nielles que les sujets adoptent lorsqu’ils sont dans leur lit, véritables manies qu’on observe déjà chez les enfants et chez certains malades aux idées fixes qui, avant de se mettre au lit, passent un temps infini à ranger méticuleusement leurs vêtements. Étant donné que ce cérémonial n’est observé qu’au lit ou au moment de se mettre au lit, nous sommes autorisés à considérer l’état de sommeil comme un retour passager à la situation fœtale.

Sans nous appesantir sur les formes intermédiaires aux symptômes hystériques et aux actes obsessionnels (tics, etc.) (1), nous mentionnerons seulement la névrose obsessionnelle classique, à propos de laquelle l’analyse a établi d’une façon irréfutable la manière dont le symptôme, purement somatique au début (acte obsessionnel), aboutit à une obsession purement psychique, voire intellectuelle. S’il est vrai, d’une part, que ce que nous avons dit de l’hystérie s’applique point par point aux phénomènes somatiques présentés par les malades obsessionnels (tic), l’analyse a montré, d’autre part, que la ratiocination et la pensée obsessionnelles portent sur le problème infantile relatif à la provenance des enfants (« enfant anal ») et se rattachent ainsi aux premières tentatives infantiles de surmonter le traumatisme de la naissance par des moyens intellectuels. A la faveur de ces tentatives et grâce à la « toute-puissance des idées », le malade finit par se retrouver dans la situa-

(1) A cette catégorie appartiennent également les actions dites « impulsives » (Stekel), qui sont le plus souvent des actes obsessionnels exécutés dans l'état crépusculaire (hystérique) : manie ambulatoire = nostalgie — retour ; pyromanie = feu — chaleur-mère.

tion primitive, tant désirée (Ferenczi) (1), non sans avoir été amené à se livrer, à sa manière, à des spéculations philosophiques sur la mort et l’immortalité, ainsi que sur l’au-delà et les châtiments de l’enfer. C’est ainsi qu’il effectue, lui aussi, la projection en apparence inévitable de la vie prénatale dans l’avenir, dans le temps qui viendra après la mort, cette projection qui, pendant des milliers d’années, a conduit l’humanité dans les sentiers les plus compliqués de la superstition religieuse, dont le point culminant est représenté par les doctrines de l’immortalité, et qui subsiste encore aujourd’hui dans les masses sous la forme d’un intense intérêt pour le supra-sensible, pour l’occulte, avec son monde des esprits (2).

Il existe un rapport assez étroit entre les variations affectives du malade obsessionnel et les cyclothymies, entre sa tendance à édifier des systèmes spéculatifs et certaines formes de psychose déclarée. La cyclothymie, en effet, avec ses brusques successions de mélancolie et de manie, se rattache d’une façon tout à fait directe à la reproduction des états affectifs antérieurs et postérieurs au traumatisme de la naissance, le malade revivant pour ainsi dire la transformation de la volupté en souffrance qui s’était opérée en lui au moment où il avait perdu le premier objet de sa libido, c’est-à-dire au moment où une séparation s’était accomplie entre lui et le corps maternel. Aussi cette affection est-elle d’une importance particulière pour l’étude du problème « plaisir-déplaisir ». En analysant des états de dépression profonde, on peut pour ainsi dire obtenir la précipitation cristallisée de la libido qui s’y trouve englobée ; elle se manifeste souvent sous la forme d’une « excitation sexuelle répandue sur toute la surface du corps ». La

(1)    Entœicklungsstufen des Wirklichkeitsinnes, « Zeitschr. », I, 1913.

(2)    Je ne puis résister au plaisir de reproduire la manière caractéristique dont Thomas Mann, qui avait assisté à une séance d’occultisme chez le professeur von Schrenck-Notzig, parle du médium (dans une conférence qu’il a faite à Vienne, le 29 mars 1923) : « La situation prend un caractère tout à fait mystique, par suite de la respiration haletante du médium, dont l’état ressemble tout à fait à l’état d’angoisse dans lequel doit se trouver le nouveau-né pendant l'enfantement. » phase mélancolique, dont le terme dépression exprime d’une façon frappante la nature la plus profonde, est caractérisée par des symptômes somatiques qui rappellent tous la situation intra-utérine (1), tandis que le sentiment de tristesse correspond au post natum omne animal triste est. La phase maniaque qui succède à la phase mélancolique se distingue, au contraire, au point de vue somatique, par la vivacité et la mobilité postnatales, tandis que le sentiment de bonheur et de béatitude correspond à la satisfaction prénatale de la libido. Nous aurons à nous occuper, à propos du mécanisme qui préside à la naissance du plaisir et du déplaisir, de celui qui règle cette répartition singulièrement croisée du sentiment et du contenu. Mais ici où il ne s’agit que de faire ressortir d’une façon schématique et élémentaire le nouveau point de vue que nous préconisons, nous devons renoncer à montrer comment l’analyse nous promet de pénétrer jusque dans les détails les plus fins de la formation de symptômes et de comprendre ces détails. Dans la pratique, la correspondance qui existe entre les symptômes qui caractérisent la situation prénatale de la libido et ceux qui se rattachent à sa situation post-natale, se complique encore du fait que l’acte de la naissance lui-même, dont les phénomènes psychiques concomitants nous échappent, comporte, en plus des sensations d’origine purement « traumatique », des sensations agréables, ou relativement agréables, vers lesquelles la régression peut également avoir lieu (2).

Nous relèverons encore le fait qu’à la différence des symptômes purement névrotiques, la mélancolie présente encore cette particularité remarquable que, pour exprimer la situation primitive, le malade ne se sert

(t) Attitude déprimée du corps, recroquevillement dans l’attitude couchée, immobilité au lit, pouvant durer des jours entiers, refus de s’alimenter sans l’aide d’une autre personne, refus de parler, d’exécuter le moindre mouvement, etc.

(2) Il semble cependant qu’il s’agit, dans ce cas, de possibilités de régression normale qu’on peut, par opposition à la manie, qualifier tout simplement d’« euphoriques ». On pourrait, pour désigner cette situation affective, utiliser le terme * volupté d’angoisse », proposé par Hartenberg.

pas seulement de son propre corps (de son moi), mais utilise encore dans le même but les objets et situations du monde extérieur (en faisant, par exemple, régner l’obscurité dans la pièce où il se trouve) : c’est ce qui constitue l’élément « psychotique » de son état. Si, en se retirant du monde extérieur, le mélancolique diminue considérablement son adaptation à celui-ci, ses délires systématiques, dont les contenus tendent si manifestement à la reconstitution de la situation primitive, sont destinés à remplacer le monde extérieur, si défavorable à la libido, par le meilleur des mondes, par celui qui correspond à l’existence intra-utérine. Toutes les fois qu’on a l’occasion de prendre connaissance de l’observation clinique d’un malade de ce genre, et plus particulièrement d’un malade faisant partie du vaste groupe des déments précoces, on trouve de nombreuses relations de phantasmes liés à la naissance et qui correspondent, en dernière analyse, à des reproductions de l’état prénatal, ces reproductions étant exprimées soit d’une façon directe, mais dans un langage dépourvu de tout élément affectif, soit à l’aide de symboles dont l’examen psychanalytique des rêves permet de comprendre la signification.

Nous sommes redevables des premiers travaux de valeur sur le « contenu de la psychose » à la pénétrante école psychiatrique de Zurich qui, sous la direction de Jung et de Bleuler, a la première compris l’importance que présentent pour la psychiatrie les découvertes de la psychanalyse et a été la première à en faire un emploi judicieux (1). A partir de l’époque où Freud,

(1) Voir la revue générale que Jung a publiée sur la littérature se rapportant à ce sujet, dans Jahrbuch für psychoanal, und psy-chopatol. Forschungen, Bd. II, 1910, p. 356-388 (Abraham a consacré une revue générale aux travaux allemands et autrichiens se rapportant à cette question dans le Jahrbuch I, p. 546 et suiv.,

VI, 1914, p. 343 et suiv., et finalement dans Bericht iiber die Fort-schritte der Psychoanalyse in den Jahren 1914-1919, Vienne etLeip-zig, 1921, p. 158 et suiv. Voir également le travail du même auteur : Die psychosexuellen Differenzen der Hysterie und Dementia praecox, 1908). Parmi les premiers travaux, il convient de citer plus particulièrement : Jung : Ueber die Psychologie der Dementia praecox, Halle, 1907 et : Der Inhalt der Psychose, Vienne et Leipzig, 1908. Viennent ensuite les travaux spéciaux et solides de Honegger, Itten, Maeder, Nelken, Spielrein et autres, parus dans pour expliquer certaines psychoses hallucinatoires, eut invoqué l’intervention d’un mécanisme de défense (1894) et montré pour la première fois (en 1896) que le « refoulement » joue un rôle important même dans les cas de paranoïa (1), dix années se sont passées avant que l’école de Zurich ait réalisé le premier grand progrès dans ce domaine. Peu de temps après (en 1911), Freud publia sa grande analyse d’un cas de paranoïa (Schreber), dans laquelle, se rattachant à ses travaux antérieurs et utilisant les précieux résultats de l’école de Zurich, il nous mit, pour la première fois, à même de comprendre le mécanisme psychique et la structure de la psychose. Il montra notamment que l’attitude « homosexuelle » et la défense contre cette orientation féminine de la libido formaient l’élément le plus important de ce mécanisme, qui se laisse, à son tour, subordonner à la tendance la plus générale visant à surmonter le traumatisme de la naissance (2), dans le sens de l’identification avec la mère et de l’absorption dans l’acte de l’enfantement (enfant « anal »). Grâce à ces travaux de Freud, il devint possible de comprendre théoriquement la psychose, résultat auquel toute une série de monographies publiées par ses élèves ne tarda pas à apporter une contribution importante (3). Il va sans dire que ces conceptions révolutionnaires ont eu de la peine à s’imposer dans la psychiatrie générale ; mais elles semblent depuis quelque temps exercer une influence décisive sur l’orientation des jeunes psychiatres (4). Nous devons ce résultat

les différents tomes du Jahrbuch. Mentionnons enfin le grand ouvrage de Bleuler : Dementia praecox oder Gruppe der Schizophre-nien, 1911, qui se propose principalement d’appliquer les idées de Freud à la démence précoce.

(1)    Die Abwehrsneuro-psychosen et Weitere Bemerkungen über die Abwehrsneuro-psychosen (« Kleine Schriften », I).

(2)    Dans la paranoïa classique on peut toujours découvrir, derrière les symptômes bruyants, le symptôme primitif formé par l’angoisse (manie de la persécution), tout comme derrière les ouvrages de défense des phobies ou les digues formées par les réactions de la névrose obsessionnelle.

(3)    Bibliographie : Jahrbuch, VI, p. 345 et suiv. ; Bericht, p. 158.

(4)    Voir plus particulièrement les intéressants travaux de Paul Schilder (Vienne) et sa dernière monographie : Seete und Leben (« Springersche Monographien », Berlin 1923). Le travail d’Alfred Storch (Tiibingen), paru presque en même temps : Das archàisch-avant tout au point de vue évolutionniste, dont la mise en lumière constitue un mérite incontestable de l’école de Zurich (Honegger, Jung), bien que Freud ait eu raison de s’élever contre l’abus méthodologique de ce point de vue, en montrant que l’analyse individuelle nous offrait encore des ressources considérables que nous devons utiliser et exploiter à fond, avant de nous adresser aux matériaux fournis par la phylogénétique et de soumettre nos recherches au point de vue évolutionniste. Cet avertissement n’a naturellement pas servi à grand-chose, et nous voyons des psychiatres éminents, professant des idées avancées, s’essayer à des comparaisons descriptives entre la psychologie du schizophrène et celle de l’homme primitif (1). Lorsque Storch, par exemple, établit, dans son travail certainement intéressant, une comparaison entre les attitudes affectives archaïques, primitives et les attitudes « magiques-tabou » et insiste sur 1’ « union mystique » et sur 1’ « identification cosmique », il s’écarte de la psychanalyse, puisque, au lieu d’utiliser la manière dont celle-ci comprend l’attitude primitive, afin d’en tirer une explication de l’attitude schizophrénique, il se contente de juxtaposer les deux attitudes, sans s’apercevoir qu’il substitue à un problème de psychologie individuelle, manifestement assez simple, un problème ethnologique beaucoup plus compliqué.

Par notre conception, nous proposons, au contraire, de pousser l’analyse psychologique individuelle aussi loin que possible, dans l’espoir d’obtenir de nouvelles données qui nous permettent de résoudre plus facilement les énigmes de la psychologie collective. Et le point de vue que nous défendons ici, celui de l’importance fondamentale du traumatisme de la naissance, nous semble de nature à satisfaire à cette exigence. Dans les psychoses, la tendance à la régres-

primitive Erleben und Denken des Schizophrcnen (Berlin 1922), repose presque tout entier sur la conception analytique, sans que l’auteur en convienne aussi franchement que Paul Schilder. Les précieux travaux de Neuberg, parus dans Zeitschr. f. Psychoanal., sont purement analytiques.

(1) Voir également le travail de Prinzhom, très intéressant par les matériaux qui y sont réunis : Bildnerei der Geisteskranken, 1922.

sion est tellement prononcée que nous sommes en droit de nous attendre à y trouver la plus grande approximation de la situation primitive. Et, effectivement, le contenu de la psychose se révèle, soit d’une façon directe, soit à travers les symptômes de désagrégation de la pensée et du langage, pénétré d’un bout à l’autre de vastes représentations, en rapport avec la naissance et la vie intra-utérine.

Nous devons être reconnaissants aux psychiatres qui, par leurs travaux consciencieux, par la publication d’observations cliniques détaillées, dont les matériaux ont été utilisés sous l’inspiration du point de vue analytique, nous ont permis de vérifier sur les psychoses la validité des résultats obtenus grâce à l’analyse de névroses. Je renvoie à la bibliographie mentionnée plus haut ceux qui voudraient se faire une idée de la richesse des matériaux se rapportant à cette question, et je me contenterai de quelques citations empruntées à la dernière publication de Storch dont j’ai pu avoir connaissance. « Un malade, se trouvant dans un état proche de la stupeur, exécute d’une façon continue des mouvements de rotation, tout en décrivant avec sa main des cercles autour de l’ombilic. Interrogé sur les raisons de son geste, il répond qu’il veut percer un trou, afin de pouvoir s’échapper et recouvrer la liberté. C’est tout ce qu’on peut tirer de lui. » Il est pourtant évident que le malade a l’intention inconsciente de retourner dans l’intérieur du corps, car autrement le « symbole » serait incompréhensible. Il allègue le même motif, pour expliquer un acte symbolisant à un très haut degré la castration : « Quelque temps après l’incident que nous venons de relater, le malade se mordit tellement un doigt qu’il emporta une phalange. Et c’est seulement après avoir réussi à vaincre de nombreuses résistances qu’on obtint la motivation suivante de cet acte : « En emportant une phalange, j’ai attiré vers moi les autres gens, afin de leur montrer qu’il me manquait quelque chose. » Mais pressé de questions il continua : « Je voulais recouvrer la liberté ; je me suis glissé à travers le trou, comme un cafard » (p. 7).

Storch soupçonne bien qu’il ne s’agit pas seulement du désir du malade de s’évader de la clinique, mais aussi, au sens analytique du mot, d’une représentation « vague » et « obscure » en rapport avec la séparation d’avec le corps maternel (naissance ombilicale); et il remarque à ce propos qu’à beaucoup de schizophrènes, l’idée du retour dans le corps maternel apparaît tout aussi naturelle qu’au primitif celle de la réincarnation. — « Une jeune schizophrène qui, alors qu’elle était encore enfant, avait été abusée par son père et qui s’était sauvée de la maison où elle avait servi comme domestique, avait présenté, dans un état catatonique, un délire en rapport avec la naissance, au cours duquel elle s’était apparue à elle-même à la fois comme l’enfant Jésus et comme la mère de Jésus (p. 61). Cette même malade parlait d’une dissociation complète entre sa jeunesse et sa personne actuelle. » Elle avait « la sensation de la présence dans son corps de deux personnes, dont l’une avait un passé odieux, tandis que l’autre était quelque chose de sublime, de supra-sexuel » (p. 77-78). Une autre malade (p. 63) érigea l’infirmière à la dignité du « Seigneur Dieu » et disait qu’en elle et dans l’infirmière tout était concentré, « depuis le Christ, jusqu’à ce qu’il y avait de plus bas ». Interrogée sur les rapports existant entre elle et l’infirmière, elle répondit : « Nous ne faisons qu’un, nous sommes une seule personne en deux ; elle est le Seigneur Dieu, je suis la même chose qu’elle... Je suis dans l’infirmière, et l’infirmière est en moi. » Une autre fois elle dit qu’elle « renfermait en elle le monde entier » ; à la question : « Qu’est-ce que cela veut dire ? » elle répondit d’une façon tout à fait caractéristique (p. 80).

Certains malades manifestent la tendance à la régression sous la forme du regret d’avoir grandi, par contraste avec le désir de grandir le plus vite possible que présentent souvent les enfants. « Un schizophrène ayant dépassé la trentaine se plaint d’un ton irrité d’être transformé en enfant : je ne suis plus l’homme, je suis déjà un enfant ; lorsque ma femme était venue me rendre visite, je n’étais pas l’homme, mari de sa femme, mais j’étais assis comme un enfant à côté de sa mère » (p. 54). Par opposition avec d’autres cas, dit Storch, dans lesquels « la transformation en femme ou en enfant apparaît au malade comme une diminution ou une humiliation, nous avons observé chez de jeunes schizophrènes ayant dépassé le seuil de l’enfance et prêts à entrer dans la période adulte, une crainte très prononcée de la vie et une angoisse devant la perspective de l’âge adulte qui s’ouvrait devant eux ; chez certains d’entre eux, ces sentiments étaient en conflit avec une intense vitalité et un grand besoin d’aimer. Pour échapper à ce conflit, ils aspiraient à se réfugier dans l’enfance » (p. 89). Je crois que nous avons dans cette tendance le noyau de ce qui, même au point de vue psychologique, est de nature à justifier le nom de démence précoce qui a été donné à ce tableau morbide. D’autres malades reviennent directement à l’ancienne théorie du cloaque, c’est-à-dire du séjour dans le corps maternel, comme cette patiente (p. 42) qui « ne croit certes pas que les enfants naissent par le rectum, mais prétend qu’entre le « sac » qui abrite l’enfant dans l’intérieur de la mère et les parties inférieures de l’intestin se trouve un passage, par lequel l’embryon se débarrasse de ses excréments. L’enfant est enfermé dans le sac tapissé d’excroissances qui ressemblent aux bouts des seins maternels et remplissent le même office. Un canal relie le sac à l’anus, « afin que l’enfant puisse se débarrasser de la nourriture qu’il absorbe avec le lait ». Avant la naissance, le canal s’obstrue, disparaît, car il n’est là que pour la propreté. » Une autre malade, atteinte de catatonie avec coprophagie, motive sa manière de faire par des raisons pour ainsi dire « embryonnaires », en affirmant que « dans les états psychotiques elle se sent poussée à boire son urine et à manger ses excréments ; s’étant précédemment sentie dépérir, elle avait cru qu’elle avait besoin de ces substances pour se remonter ». Dans un cas de catatonie que Nunberg avait soumis à une analyse très approfondie, la déglutition des excréments symbolisait une auto-fécondation et une régénération (1). Dans le chapitre de son ouvrage, intitulé « Seconde naissance », il résume ainsi la situation : « Nous nous trouvons en présence de l’idée de la mort et de la résurrection, le sujet, après avoir traversé la

(1) Ueber den Katatonischen Anfall, « Zeitschr. f. Psychoanalyse », VI, 1920.

mort, subit une seconde naissance et, finalement, une divinisation ; nous retrouverons également les revêtements primitifs et sensibles de l’idée de la re-naissance, à savoir la représentation d’une seconde naissance véritable, etc. Dans la pensée complexe du malade, enfanter et naître, être mère et être enfant s’enchevêtrent et se fondent parfois, jusqu’à devenir indiscernables et inséparables » (p. 76) (1).

Mais ce n’est pas seulement le contenu des formations délirantes qui admet, sans contestation possible, une telle interprétation : même des états psychotiques exceptionnels, tels que hallucinations, états crépusculaires et catatonies, peuvent être considérés comme des régressions plus ou moins prononcées vers l’état foetal. Nous devons au regretté Tausk la première tentative hardie de formuler une pareille manière de voir, d’après des matériaux fournis par l’analyse (2). Il explique notamment les faits auxquels nous venons de faire allusion par la projection du propre corps du malade (3) dans l’utérus maternel. « Cette projection ne serait ainsi qu’un moyen de défense contre une position de la libido correspondant à la fin de l’évolution fœtale et au commencement de l’évolution extra-utérine » (/. c., p. 23). Partant de ce point de vue, Tausk avait essayé d’expliquer les divers symptômes schizophréniques : « La catalepsie, la flexibilitas cerea, ne correspondrait-elle pas à la phase pendant laquelle l’homme a la sensation que ses organes ne lui appartiennent pas et se croit obligé de les abandonner à la direction d’une volonté extérieure?... Et la stupeur catatonique, qui représente la négation totale du monde extérieur, ne symboliserait-elle pas un retour dans l’utérus maternel ? J’ai l’impression que ces symptômes catatoniques, dont on peut dire qu’ils sont parmi les plus graves, représentent le dernier refuge d’une psyché qui renonce jusqu’aux fonctions les plus primitives du moi et se réfugie tout entière dans l’état fœtal d’abord, dans la période de l’allaitement ensuite...

(1)    Souligné par moi.

(2)    Ueber die Entstehung des Beeinfiussungsapparates in der Schizophrénie, « Internat. Zeitschr. f. Psycho-analyse », Y, 1919.

(3)    Tausk a cependant soin de dire que le terme « phantasme utérin » a pour auteur Gaston Grüner.

Le symptôme catatonique, la raideur négativiste du schizophrène ne seraient pas autre chose qu’un renoncement au monde extérieur, exprimé dans le langage des organes. » Et le réflexe de succion de la phase finale de la paralysie progressive ne serait-il pas, lui aussi, une preuve de la régression vers la période de l’allaitement ? Beaucoup de malades se rendent parfaitement compte de cette régression vers la période de l’allaitement, et même vers l’état fœtal (cette dernière régression se dressant seulement comme une menace qui précipite l’évolution de la maladie). Un de mes malades me disait : « Je sens que je deviens de plus en plus jeune et de plus en plus petit ; j’ai maintenant 4 ans ; je serai bientôt un enfant en maillot et ne tarderai pas à retourner dans le ventre de ma mère » (p. 25 et suiv.). Tausk pense, par conséquent, que le phantasme du retour à la vie intra-utérine est une « réalité pathologique, symptomatique de la régression psychique dans la schizophrénie ».

Si l’on admet, en ce point, la réalité du traumatisme de la naissance, avec toutes ses graves conséquences, on peut, non seulement souscrire aux hypothèses formulées par Tausk, mais même les appuyer d’arguments solides et obtenir l’explication de beaucoup d’autres symptômes psychopatiques qui se rapportent directement au traumatisme de la naissance et, de façon seulement indirecte, à la phase antécédente. Tel est le cas de toutes les crises, et plus particulièrement des crises dites épileptiques (1), qui trahissent, aussi bien par leur contenu que par leur forme, les réminiscences les plus nettes des processus de la naissance. Ces crises présentent toutefois, comme la cyclothymie, une séparation en deux temps, mais sans la réversibilité qui caractérise cette dernière, car l’aura qui précède la grande attaque d’épilepsie, avec son sentiment de béatitude si magistralement décrit par Dostoïevsky, répond à la satisfaction prénatale de la libido, tandis que les

(1) Dans un travail qui fournit un appui des plus solides à la conception que nous défendons ici et intitulé : Entwicklungstufen des Wirklichkeitsinn.es (« Internat. Zeitschr. f. psychoanal. *, I, 1913), Ferenczi avait déjà montré que l’attaque d’épilepsie était de nature pantomimique, qu’elle représentait une phase très primitive du langage de gestes.

convulsions reproduisent le processus de la naissance.

Ce qui est commun à tous ces symptômes morbides des psychoses, c’est qu’ils représentent, au point de vue analytique, une régression de la libido bien plus prononcée que celle qu’on observe dans les névroses : par ces symptômes, en effet, les malades rendent plus complète la perte de l’objet primitif de la libido, en détachant, à la faveur d’une projection qu’on peut qualifier de cosmique, leur libido du monde extérieur qui s’était, à un moment donné, substitué à la mère ; mais en incorporant aussitôt après (introjection) les objets dans leur moi, ils se retrouvent dans la situation primitive (mère et enfant). A la faveur de ce mécanisme essentiellement psychotique, qui maintient dans certaines limites les troubles que peut subir l’attitude à l’égard du monde extérieur, la paranoïa classique, ainsi que les formes paranoïdes de la psychose en général, produisent une image du monde qui se rapproche le plus de l’image mythologique (1). Ce qui caractérise, en effet, la paranoïa, c’est le fait que dans cette maladie le monde extérieur est chargé d’une libido dont l’intensité dépasse de beaucoup celle que comporte 1’ « adaptation » normale, le monde entier se trouvant, pour ainsi dire, transformé en un utérus dont le malade subirait les influences hostiles (courants électriques, etc.) (2). Grâce à une inversion affective

(1)    Voir dans mon ouvrage Mgthus von der Geburt des Helden (1909) la caractéristique « paranoïde » des produits de l’imagination mythique (p. 75 ; 2e édit., 1922, p. 123).

(2)    Il est à noter que le paranoïaque Strindberg a eu l’idée de chercher dans des influences prénatales l’explication des premières sensations de l’enfant : faim et peur (voir son ouvrage autobiographique : Die Vergangenheit eines Toren). Cette manière de voir comporte certaines conclusions pratiques concernant les soins dont doivent être entourées les femmes enceintes, conclusions auxquelles nous ne nous arrêterons pas ici. Nous ne citerons que quelques passages des ouvrages de Strindberg qui présentent un intérêt particulier pour notre point de vue (d’après Storch, l. c., p. 46 et suiv.). Lorsque la femme qu’il aime lui est ravie par un autre, « tout son complexe psychique s’en trouve ébranlé », car « c’est une partie de lui-même qui appartient maintenant à un autre, c’est une partie de ses entrailles avec laquelle on joue maintenant » (Entwick. einer Seele, chap. V). « Dans l’amour, il se fond avec la femme aimée ; puis, après qu’il a perdu et lui-même et sa forme, son instinct de conservation se réveille et, plein d’angoisse à la pensée qu’il peut perdre son moi, sous l’action de la force (la haine) à l’égard du père, l’utérus maternel, symbole du monde extérieur, tant au point de vue social que cosmique, devient le seul objet hostile, objet gigantesque, qui poursuit celui qui a eu l’audace de s’identifier avec le père (c’est-à-dire le héros) et lui impose sans cesse de nouveaux combats.

Dans cette tendance au retour vers la mère que le psychotique cherche à réaliser au moyen de la projection, Freud a reconnu un effort vers la guérison, et nos analyses n’ont fait que confirmer cette conception. Mais dans la psychose vraie cet effort reste vain, le malade étant à jamais incapable de retrouver le chemin qui mène du labyrinthe souterrain de la situation intra-utérine à la lumière solaire de la santé, tandis que le névrotique est parfaitement capable d’utiliser le fil d’Ariane du souvenir que lui offre l’analyste pour renaître à la vie.

De même que Freud rattache l’hystérie à la production artistique, et la névrose obsessionnelle à la formation d’une religion et à la spéculation philosophique, on peut établir un lien entre les psychoses et la conception mythologique du monde. Dès l’instant où des psychiatres s’inspirant du point de vue analytique ont reconnu que le contenu de la psychose est de nature « cosmologique », nous ne devons pas craindre de faire un pas de plus et d’aborder l’analyse des cosmologies elles-mêmes. Nous trouverons alors qu’elles ne représentent que des réminiscences infantiles qui, se rapportant à la naissance du sujet, sont projetées dans la nature. Je me réserve

uniformisante de l’amour, il cherche à s’affranchir de cet amour, afin de se retrouver comme quelque chose qui existe par lui-même »

(Entzweit, chap. II-III). Après la psychose, il se retire dans la solitude, « se tisse dans la soie de sa propre âme » (Einsam., chap. III). Plus tard, à l’époque de sa schizophrénie, il a recours à des mesures de protection contre les courants qui le troublent pendant la nuit : « Lorsqu'on est exposé aux courants d’une femme, surtout pendant le sommeil, on peut s’isoler ; un soir, par hasard, je m’entourai le cou et les épaules d’un tissu de laine, et je me trouvai protégé toute la nuit contre les courants que j e voyais cependant. » Il avoue enfin que, chez lui, la «persécution» se rattache à l’angoisse, et il met son inquiétude sur le compte d’une « peur panique de tout et de rien ». On connaît la triste enfance de Strindberg et son singulier « complexe maternel » (voir à ce sujet mon ouvrage Inzestmotiv, etc., 1912, p. 32, note). L’une et l’autre suffisent à expliquer son développement, sa personnalité et son autorité.

de développer cette manière de voir, en l’appuyant à de nombreux matériaux d’ordre mythologique et cosmologique, dans un ouvrage dont j’ai depuis longtemps conçu le projet et qui aura pour titre Microcosme et Macrocosme. En attendant, je ne puis que renvoyer les lecteurs à mes études préalables portant sur le domaine de la mythologie et dans lesquelles je cherche à montrer que le problème de la naissance humaine occupe effectivement le centre de l’intérêt mythique et infantile et exerce une influence décisive sur le contenu des produits de l’imagination (1).

(1) Voir mes travaux : Der Mythus von der Geburt des Helden (1909), Die Lohengrinsage (1911), Das Inzestmotiv in Dichtung und Sage (1912) (plus particulièrement le chapitre IX : Die Welteltern-mythe) et enfin : Psychoanalylische Beitrage sur Mylhcnforschung. Gesammelte Studien aus den Jahren 1911-1914 ; 2e'édition, modifiée, 1922 (notamment : La légende du déluge. Contes ayant pour personnages des animaux, etc.),