7. La croyance à l’immortalité du moi

Du riant Eurotas près de quitter la rive,

L’âme, de ce beau corps à demi fugitive,

S’avançant pas à pas vers un monde enchanté,

Voit poindre le jour pur de l’immortalité,

Et dans la douce extase où ce regard la noie,

Sur la terre, en mourant, exhale sa joie.

LAMARTINE (Mort de Socrate).

Nous voici donc ramenés ainsi à la croyance primitive à l’immortalité de notre propre Moi. Il nous reste maintenant à considérer, comme conclusion, les rapports entre le motif du Double et le problème de la mort. Bien entendu, il ne saurait être question dans le cadre de ce travail, qui s’appuie seulement sur la littérature et le folklore, d’expliquer psychologiquement l’angoisse de la mort. C’est un thème trop vaste et trop compliqué, que j’ai étudié dans un autre ouvrage178. Ici, nous ne pouvons que commenter l’importance qu’a pour l’origine de l’angoisse de la mort, l’amour de soi-même, c’est-à-dire le narcissisme individuel et, en nous résumant, passer en revue encore une fois les formes que prend dans la littérature et dans le folklore cette angoisse devant la mort.

Comme caractéristique la plus frappante de ces formes apparaît un puissant sentiment de culpabilité qui pousse le héros à ne plus prendre sur lui la responsabilité de certaines actions de son Moi, mais à en charger un autre Moi, un Double, qui est personnifié dans le Diable lui-même179 ou dans un symbole. Les tendances et inclinations reconnues comme blâmables sont séparées du Moi et incorporées dans ce Double. Par ce détour, le héros peut s’adonner à ses penchants, croyant ne point encourir de responsabilité. D’autres fois, le Double apparaît comme bon conseiller (William Wilson), ou prend directement le nom de « conscience » (comme par exemple dans Dorian Gray).

Un motif qui trahit un certain rapport entre la crainte de mourir et la disposition au narcissisme, est le désir de rester toujours jeune180. Il se manifeste d’un côté par le désir qu’a l’individu de se maintenir à un certain stade de son évolution, d’un autre côté par la crainte de vieillir qui, en dernier lieu, n’est pas autre chose que la crainte de mourir. Avec l’exclamation de Dorian Gray, chez Wilde : « Si je m’aperçois que je vieillis, je me tue », nous touchons au sujet si important du suicide par lequel les nombreux héros poursuivis par leur Double terminent leur vie. À première vue, entre le suicide auquel recoururent ces héros et la crainte de la mort que nous constatons chez eux, il n’y a qu’une contradiction181 apparente. Mais en étudiant de près les situations, on voit que le suicide est autant une manifestation de leur crainte de mourir que de leur disposition au narcissisme ; car ces héros et leurs auteurs (dans la mesure où ces derniers se sont réellement suicidés [Raimund, Maupassant], ou ont tenté de se suicider) ne craignent pas la mort : ce qui leur est insupportable, c’est l’attente de leur sort inévitable. Aussi Dorian dit-il : « Je n’ai pas peur de la mort, c’est seulement son approche qui m’effraye. » La pensée normalement inconsciente de la destruction future du Moi (le meilleur exemple du refoulement d’une notion insupportable) martyrise ces malheureux en leur représentant leur disparition complète pour toute éternité. Seule la mort peut les débarrasser de ce martyre. Ainsi s’explique le fait paradoxal que pour se débarrasser d’une angoisse insupportable de mourir on se précipite volontiers dans la mort.

On pourrait objecter que la crainte de la mort est simplement la manifestation d’un instinct de conservation hypertrophié par lequel l’homme veut affirmer son existence sur terre. Certainement la crainte, trop justifiée, de la mort considérée comme le plus grand mal de l’humanité, prend ses racines dans l’instinct de conservation menacé par la mort, mais cette explication ne suffit pas pour motiver cette angoisse pathologique de la mort qui, dans certaines conditions, conduit au suicide. Dans une constellation névropathique de ce genre où l’individu exécute justement ce qu’il redoute le plus, il s’agit d’un conflit compliqué où, à côté de l’instinct de conservation, joue aussi l’instinct sexuel de la procréation, c’est-à-dire de la continuation de la vie. Mais l’individu à dispositions narcissiques refuse cette immortalité biologique par la procréation naturelle, ce qui équivaut à une négation de sa propre mort.

Pour prouver que pour d’autres observateurs aussi, le seul intérêt de la conservation du Moi ne peut pas expliquer suffisamment cette anxiété pathologique, nous citerons seulement le témoignage d’un auteur auquel on ne peut reprocher un parti pris psychologique : Spiess. Cet écrivain, aux travaux duquel nous avons fait de nombreux emprunts, dit que la terreur de l’homme devant la mort ne découle pas de l’amour naturel pour la vie et il s’exprime de la façon suivante, p. 115 : « Ce n’est donc pas un attachement à la vie terrestre, car l’homme la hait assez souvent… non, c’est l’amour de l’homme pour sa propre personnalité qu’il possède en pleine conscience, c’est l’amour pour son prore Moi, pour le Moi central de son individualité qui l’enchaîne à la vie. Cet amour de soi-même est un élément inséparable de tout son être. En lui, l’instinct de la conservation trouve sa racine et son sol. C’est de lui que naît le désir profond et intense d’échapper à la mort, à l’anéantissement182, et l’espoir de se réveiller à une nouvelle vie, à une nouvelle ère de l’évolution. L’idée de se perdre soi-même est insupportable à l’homme, c’est cette idée qui lui rend la mort si terrible. Qu’on donne à cet espoir-désir le nom de vanité enfantine, mégalomanie ridicule, qu’importe, il vit dans notre poitrine, il influence et dirige nos faits et gestes. »

Ce rapport apparaît avec toute la netteté souhaitable dans les productions littéraires où l’affirmation et la surestimation narcissiques du Moi prédominent. L’assassinat si fréquent du Double par lequel le héros cherche à se garantir contre les persécutions de son propre Moi, n’est pas autre chose qu’un suicide sous la forme indolore de la mort d’un autre Moi. Cet acte donne à son auteur l’illusion inconsciente qu’il s’est séparé d’un Moi mauvais et blâmable, illusion du reste qui paraît être la condition de chaque suicide. Le personnage qui veut se suicider ne peut pas écarter par un suicide direct la peur de la mort que provoque en lui le danger qui menace son narcissisme. Il a bien recours à l’unique libération possible, le suicide, mais il est incapable de l’exécuter autrement qu’en tuant le fantôme du Double redouté et haï. Il aime trop son Moi, il l’estime trop pour lui faire du mal ou pour réaliser l’idée de sa destruction183. Un individu présentant une telle disposition narcissique ne peut plus quitter une certaine phase à laquelle est arrivé son Moi. Cette disposition le poursuit toujours et partout et commande à ses actions. Le Double se montre alors comme signification subjective de ce fait psychologique. L’explication du Double, telle que nous l’avons donnée au début (voir l’Étudiant de Prague), comme représentant le passé inextricable, prend ainsi son véritable sens psychologique. Nous comprenons ainsi ce qui lie l’homme à son passé et pourquoi ce passé prend la forme d’un Double184.

Enfin, nous pouvons aussi montrer que la signification du Double comme personnification de l’âme telle qu’elle existe dans les croyances primitives et qu’elle se continue encore dans les superstitions de nos jours, est en rapport avec cette crainte de la mort. L’évolution de la croyance primitive à l’âme semble avoir des analogies avec les états psychologiques dont il est question dans les cas anormaux que nous avons étudiés. Freud185, dans sa conception animiste du monde qui s’appuie sur la toute-puissance des pensées, a rendu vraisemblable l’idée d’après laquelle l’homme primitif, de même que l’enfant, a une nature éminemment portée au narcissisme. Les théories de la création du monde mentionnées par nous, et toutes d’une essence plus ou moins narcissique, prouvent, ainsi que les systèmes philosophiques ultérieurs basés sur le Moi (Fichte, par exemple), que l’homme ne peut percevoir la réalité qui l’entoure autrement que comme un reflet ou une partie de son propre Moi186. Freud a montré aussi que c’est la mort, la nécessité inéluctable qui s’oppose au narcissisme du primitif et l’oblige à abandonner une partie de sa toute-puissance aux esprits. À cette notion de la mort qui s’impose à l’homme, mais qu’il essaye constamment de repousser, s’attachent les premières idées de l’âme, comme nous l’avons montré pour les peuples primitifs et civilisés. L’ombre est une des premières et plus primitives représentations de l’âme, car elle est une image fidèle du corps, quoique d’une substance plus légère. Cependant, Wundt187 conteste que l’ombre ait une part originelle dans la représentation de l’âme. Il croit que « l’âme-ombre », l’alter ego de l’homme, différente de l’âme qui anime le corps, a « de toute vraisemblance son unique source dans le rêve et dans la vision »188.

Cela est sans doute exact, seulement il me semble que le rêve nous enseigne surtout la survie de l’âme des autres, car c’est un fait d’expérience que dans le rêve nous apparaissent surtout des personnes mortes qui nous étaient proches. Certainement, nous pouvons nous voir nous-mêmes dans le rêve tels que nous sommes actuellement et tels que nous avons été dans le passé, mais cette expérience a difficilement pu servir comme preuve de notre propre survie après la mort, puisque nous rêvons comme vivants, c’est-à-dire que nous devenons conscients d’avoir rêvé. L’apparition des morts dans le rêve peut avoir étayé la croyance à une survie de l’âme après la mort seulement en ce sens que le vivant croyait, ou tout au moins espérait, un tel événement aussi pour lui-même. Mais dans l’ombre ou dans le reflet, l’homme pouvait encore de son vivant avoir une preuve de l’existence de son âme. C’est la raison pour laquelle, dans un travail antérieur, j’ai déjà résisté à la tentation facile de laisser découler du rêve189 la croyance à l’âme. L’homme a bien pu tirer de ses rêves de personnes mortes depuis peu, la croyance que le Moi continue son activité aussi après la mort, mais seule l’ombre ou le reflet a pu lui enseigner que pendant sa vie aussi il possédait une âme, un Double spirituel et mystérieux. Nos recherches semblent montrer qu’au début ce Double était l’âme de l’homme vivant et que peu à peu il est devenu l’âme du mort. Cela veut dire qu’avec l’évolution de la conception originairement dualiste de l’âme vers une « psyché » (âme unitaire), le Double a également évolué d’un ange gardien à un ange de mort. Cette évolution serait donc un reflet de la notion que l’âme est identique au Moi et meurt en conséquence en même temps que lui, notion longtemps arrêtée et enfin réfutée par la croyance à l’âme considérée comme un Double du Moi.

Tylor (l. c.), avec de nombreux exemples à l’appui, a montré que chez les primitifs, les appellations de l’âme du nom de reflet ou d’ombre étaient très répandues. Heinzelmann, qui s’appuie sur des recherches encore plus récentes, est sous ce rapport également en opposition avec Wundt, en prouvant qu’il s’agit en l’espèce d’une conception constante et très répandue. Le primitif et l’enfant aussi, d’après Spencer, considèrent190 l’ombre comme une entité réelle attachée au corps de l’homme. Les différents tabous, précautions, défenses dont le primitif entoure l’ombre, prouvent de la même façon l’estime narcissique que le sauvage a de son Moi, et la peur de toute menace pour ce Moi. Il apparaît donc avec évidence que c’est le narcissisme primitif, se sentant particulièrement menacé par la destruction inévitable du Moi, qui a créé comme toute première représentation de l’âme une image aussi exacte que possible du Moi corporel, c’est-à-dire un véritable Double pour donner ainsi un démenti à la mort par le dédoublement du Moi sous forme d’ombre ou de reflet. Nous avons vu que pour les sauvages, les appellations d’ombre, image, reflet, servent aussi pour l’âme. Chez les Grecs, les Égyptiens et d’autres peuples très civilisés, l’idée primitive de l’âme coïncidait avec celle d’un Double de même essence que le corps191. La conception de l’âme comme un reflet suppose également qu’il s’agit d’une image exacte du corps. Negelein parle même directement d’un « monisme primitif de l’âme et du corps », par quoi il entend qu’au début l’idée de l’âme coïncidait complètement avec celle d’un second corps. Il cite comme preuve la coutume des Égyptiens de confectionner des images des morts192 pour préserver ceux-ci d’un anéantissement éternel. La conception de l’âme avait donc une origine très matérielle. Plus tard, avec l’expérience réelle grandissante de l’homme, qui cependant ne voulait pas admettre la mort comme anéantissement définitif, elle s’est au moins maintenue en une conception immatérielle. Au début, il ne s’agissait nullement d’une croyance en une immortalité. Au narcissisme primitif comme nous le rencontrons encore aujourd’hui chez l’enfant, correspond une ignorance complète de l’idée de la mort. Le primitif, comme l’enfant, croit tout naturellement pouvoir continuer éternellement sa vie193. La mort n’est pas un événement naturel, elle est due à un maléfice. C’est seulement après que l’idée de la mort eut été conçue et que le narcissisme menacé eut suscité la crainte de la mort que le désir de l’immortalité s’est éveillé chez l’homme. Cette immortalité est ainsi un accommodement partiel entre la croyance naïve primitive en une vie éternelle et l’expérience faite entre-temps de la mort. Ainsi donc, la croyance primitive en l’âme n’est au début rien d’autre qu’une sorte de croyance à l’immortalité194, qui donne à la puissance de la mort un démenti énergique. Aujourd’hui encore elle n’est pas devenue beaucoup plus, et constitue le principal contenu de notre croyance à l’âme telle que nous la rencontrons dans la religion, dans la superstition et dans le culte moderne195. L’idée de la mort a été rendue supportable par l’intervention du Double, dont le rôle est d’assurer une autre vie après celle-ci. Comme dans le narcissisme menacé par l’amour sexuel196, nous voyons, dans la crainte de la mort, que le Double qui au début devait chasser la représentation de la mort, la ramène, puisque d’après une superstition généralisée, il annonce la mort et qu’une offense qui lui est faite est ressentie par l’individu.

Nous voyons donc que le narcissisme primitif se met en garde contre les dangers qui le menacent, par des réactions destinées à empêcher la destruction totale du Moi, ou seulement une offense ou une diminution de ce Moi. Ces réactions ne correspondent pas à la peur normale que l’on pourrait, avec Visscher, l. c., considérer comme la forme défensive d’un instinct de conservation très développé. L’homme primitif a exagéré cette peur normale comme le fait le névropathe, jusqu’à l’anxiété pathologique qu’on ne peut expliquer par les seules expériences de la peur197. Un deuxième facteur intervient ici, qui nous paraît provenir des menaces ressenties d’une façon aussi intense et dirigées contre le narcissisme, par lequel l’homme se redresse autant contre sa disparition dans l’amour sexuel qu’il se dresse contre l’anéantissement complet. Ce narcissisme, nous le voyons, soit dans sa forme primitive, comme dans le mythe grec, ou comme chez Oscar Wilde, le représentant de l’esthétisme le plus moderne ; soit dans les réactions morbides de défense qui vont souvent jusqu’à l’anxiété paranoïaque devant le propre Moi, personnifié dans l’ombre, dans l’image ou dans le Double. Mais d’un autre côté, dans les mêmes phénomènes de défense revient aussi la menace contre laquelle l’individu a voulu se défendre et se garder, et ainsi s’explique que le Double qui devrait personnifier l’amour narcissique devient précisément un rival dans l’amour sexuel ou, créé au début dans le désir d’éloigner l’anéantissement éternel tant redouté, revient dans la superstition comme un messager effrayant de la mort.

Avec le développement de l’intelligence chez l’homme et la notion consécutive de culpabilité, le Double qui, à l’origine, était un substitut concret du Moi, devient maintenant un diable ou un contraire du Moi, qui détruit le Moi au lieu de le remplacer. Le diable, qui d’après la croyance de l’Église s’empare d’une âme coupable et la prive ainsi de l’immortalité, est donc un descendant direct de l’âme immortelle personnifiée qui, lentement, s’est transformé en un esprit mauvais. Ainsi l’individu, sachant qu’il doit mourir, se punit lui-même par la conception d’un diable, ennemi de son âme. Il vit avec la conscience de sa disparition prochaine ou plutôt avec un sentiment de culpabilité qui lui fait constamment craindre un arrêt de mort.


178 Seelenglaube und Psychologie, Leipzig und Wien, 1930. De plus : Die Analyse des Analytikers (Leipzig und Wien, 1931), surtout dans le chapitre Lebensangst und Todesangst.

179 Dostoïewsky, les Frères Karamazow ; Jean-Paul, Beichte et Memoiren des Satans.

180 Dans le drame de Wilbrandt : Der Meister von Palmyra, ce motif est surtout traité au point de vue de l’amour pour la femme.

181 M. de Curel disait que les pleurs de la biche mourante sont une invention des poètes et, s’il lui est arrivé, d’aventure, de réfléchir au troublant problème de la souffrance universelle, aux affres du dernier passage chez tous les êtres, grands et petits, il y aura distingué moins une cruauté qu’une adresse de la Nature pour empêcher la création de se précipiter dans le suicide.

182 Rappelons ici la crainte d’être enterré vivant qui tourmentait Poe, Dostoïewsky et d’autres auteurs. Cette crainte pathologique de la mort paraît à Merejkowsky comme le facteur le plus important pour comprendre le changement qui s’est produit dans la personnalité de Tolstoï vers l’âge de soixante-dix ans. À cette époque, un tel accès de crainte de la mort a, d’après Merejkowsky, poussé Tolstoï presque au suicide (p. 30). Merejkowsky voit très justement comme explication de cette crainte démesurée de mourir un grand amour pour la vie qui se manifeste sous la forme d’un amour illimité pour son propre corps. Merejkowsky ne cesse de faire remarquer que cet amour pour son propre Moi est le trait fondamental du caractère de Tolstoï. Des obscurs souvenirs de sa première enfance, Tolstoï mentionne qu’à l’âge de trois ou quatre ans, il a ressenti une de ses plus heureuses impressions à l’occasion d’un bain : « J’ai vu pour la première fois mon petit corps avec ses petites côtes sur la poitrine et je l’ai pris en affection. » Merejkowsky montre comment, depuis ce moment, son amour pour son propre corps ne l’a plus quitté pendant toute sa vie (p. 52). De Tolstoï comme pédagogue, Merejkowsky dit (p. 15) : « Un éternel Narcisse, Tolstoï se réjouissait de voir son Moi se refléter dans les âmes enfantines… dans les enfants il n’aimait que lui-même, lui tout seul. » Comme pendant à la peur que Jean-Paul témoigne à l’aspect de ses propres extrémités, citons, comme un exemple entre beaucoup d’autres, le passage dans Anna Karénine où Wronsky examine avec beaucoup de satisfaction « son mollet souple qu’il venait de blesser »… Déjà, avant, il avait ressenti une joie en constatant qu’il possédait un corps vivant, mais auparavant, il ne s’était jamais autant aimé, c’est-à-dire qu’il n’avait jamais autant aimé son corps (l. c., p. 53). L’amour pour soi-même, c’est le commencement et la fin de tout. L’amour ou la haine pour soi-même et seulement pour soi-même, voilà les principaux, les seuls axes tantôt ouverts, tantôt cachés autour desquels tout tourne dans les premiers ouvrages de Tolstoï, probablement les plus sincères.

183 Gautier, dans la scène du duel de la nouvelle Avatar que nous avons déjà citée, montre très bien comment l’élément narcissique intervient dans la scène du duel où le Double est ménagé (p. 136). En effet, chacun avait son propre corps devant soi et devait enfoncer l’acier dans une chair qui, il y a deux jours encore, était la sienne. Ce duel se transformait en une sorte de suicide non prévu. Quoique Octave et le comte fussent tous deux courageux, ils ressentirent instinctivement une peur quand, l’épée à la main, ils étaient chacun vis-à-vis de leur propre Moi et prêts à se ruer l’un sur l’autre.

Dans la nouvelle de Schnitzler, Le retour de Casanova, nous trouvons un autre exemple, quoique moins démonstratif. Casanova, après une nuit d’amour, au moment où à l’aube il quitte sa maîtresse, est provoqué par son jeune rival qui, à cause de sa ressemblance avec lui, lui était devenu sympathique, depuis le premier moment de leur rencontre. Casanova n’a rien qu’un manteau autour de son corps nu. Son adversaire, pour ne pas avoir un avantage sur lui, se déshabille également. « Lorenzi était vis-à-vis de lui, magnifique dans sa nudité, comme un jeune dieu. Si je jetais mon épée, pensait Casanova, si j’allais l’embrasser. »

184 Mickiewicz a, dans son œuvre Dziady (Les Aïeux), restée à l’état de fragment, traité le problème du Double d’une façon un peu particulière. Gustave, après son suicide, se réveille, au moment même de sa mort, à une seconde vie, mais il revit à peu près sa première vie jusqu’au moment exact de sa première mort. Il ne peut pas dépasser cette phase. Au début du poème, un enfant conte l’histoire d’un adolescent transformé en pierre, qui nous donne une belle image du processus psychologique dont il est ici question. Le chevalier de Twardow s’empare d’un vieux château. Dans un hall fermé de ce château, il trouve, enchaîné devant une glace, debout, un adolescent qui, par ensorcellement, se transforme peu à peu en pierre. Dans l’espace de deux siècles, il s’est déjà pétrifié jusqu’à la poitrine, mais sa figure est encore fraîche et pleine de vie. Le chevalier, savant en magie, veut casser la glace et libérer ainsi l’adolescent, mais celui-ci la demande pour se libérer lui-même et meurt en appuyant ses lèvres en un baiser sur la glace.

185 Freud, Animisme, magie et toute-puissance des pensées (v. Totem et Tabou, 2ᵉ partie).

186 Frazer, Belief, etc., p. 19 ; Heinzelmann, l. c., p. 14, cité par H. Visscher, Relig. und soziales Leben bei den Naturvölkern, Bonn, 1911.

187 Völkerpsychologie.

188 Le rêve, comme source principale de la croyance en l’immortalité de l’âme après la mort, se trouve noté chez Frazer, Belief, etc., p. 57, 140, 214, et Radestock, l. c., p. 251.

189 J’ai déjà traité ce sujet dans mon livre : Seelenglaube und Psychologie.

190 Cf. aussi la poésie mentionnée de Stevenson.

191 D’après Rohde, l’idée primitive de l’âme conduit au dédoublement de la personnalité, à la formation d’un deuxième Moi. « L’âme disparue au moment de la mort est l’image exacte du corps humain vivant sur terre » (Heinzelmann, l. c., p. 20). Mentionnons aussi Rudolph Kleinpaul (Volkspsyckologie, Berlin, 1914), d’après lequel la représentation plus ancienne de l’âme apparaît également sous forme d’un Double (p. 5 et suiv., 131, 171).

192 Les miroirs se trouvent parmi les dons faits aux morts dans les temps les plus reculés chez les Grecs (Creutzer, t. IV, p. 196) et chez les Mahométans (Haberland, l. c.).

193 Frazer, Belief, etc., p. 33, 35 et 53. Très caractéristique de cette conception naïve est une anecdote que rapporte l’anthropologue K. von den Steinen. Un jour, il a demandé à un Indien de la tribu des Bakairi de lui traduire dans sa langue la phrase suivante : « Tous les hommes doivent mourir. » A son grand étonnement, Steinen a dû constater que l’homme était incapable de saisir le sens de la phrase, car il n’avait aucune idée de la nécessité de mourir (Unter den Naturvölkern Zentral‑Brasiliens, Berlin, 1894, p. 344, 348, d’après Frazer, Belief, etc., p. 35).

194 En réalité, le primitif ne connaît pas une immortalité comme nous la concevons. Même pour la vie de l’âme parmi les ombres, quelques peuples primitifs croient qu’il s’agit d’une vie s’éteignant peu à peu en même temps que se fait la décomposition du corps (Frazer, l. c., p. 165, 286). D’autres croient que l’homme meurt plusieurs fois dans l’Enfer jusqu’à ce qu’il disparaisse définitivement. Cette conception est en tout point analogue à la conception enfantine où l’idée que nous avons de l’état de mort manque et est remplacée par des états variés.

195 Le spiritisme moderne prétend que les âmes des morts peuvent revenir sous leur enveloppe charnelle (les esprits), de même le sens du Double dans l’occultisme indique que l’âme quitte le corps, prend une forme matérielle qui, dans des conditions plus favorables peut devenir visible (extériorisation de l’âme). Nous voyons de plus qu’on a identifié en un temps l’âme avec la conscience de soi-même qui s’éteint dans la mort. L’opinion scientifique actuellement régnante n’a pas encore su se débarrasser de cette conception, comme nous le montre la résistance instinctive qu’on oppose à admettre une vie inconsciente de l’âme. Maeterlinck, dans son livre profond Sur la Mort, a poursuivi ce problème, que nous ne pouvons que mentionner ici, jusqu’aux plus extrêmes limites de la spéculation idéologique.

196 Tourguénieff écrit à un ami : « L’amour est une de ces passions qui détruisent notre propre Moi » (Merejkowsky, p. 65). La transformation du narcissisme de l’homme par l’amour se montre bien dans un passage de Légende, de Strindberg, qui est tout à fait caractéristique pour les dispositions de cet auteur vis-à-vis de la femme (p. 293) : « Nous commençons à aimer une femme en déposant près d’elle notre âme partie par partie. Nous dédoublons notre personne et la femme aimée qui auparavant nous était neutre et indifférente, commence à revêtir notre autre Moi, elle devient notre Double. » Dans la nouvelle de Villiers de l’Isle-Adam : Véra, il suffit au jeune homme de revoir dans ses hallucinations sa jeune femme défunte, de l’incorporer dans sa propre personne pour se sentir heureux dans cette existence doublée.

197 Heinzelmann, l. c., p. 60.