Don Juan

DON JUAN. – Le seul héros qu’admire au fond l’humanité !

Mais lis leurs livres ! vois leurs drames ! tout l’atteste !

Vois de quel œil luisant la vertu me déteste !

Qu’attendent du pouvoir tant d’hommes plats et lourds

Que se croire un instant ce que je suis toujours ?

Vois avec quelle ardeur d’exégèse et d’envie

Le nez de professeurs s’est fourré dans ma vie !

Qui n’admire en secret que j’ose le baiser

Qu’il s’est senti trop lâche ou trop laid pour oser ?

Je suis leur nostalgie à tous ! Il n’est pas d’œuvre

— Malgré ton sifflotis d’ancienne couleuvre -

Il n’est pas de vertu, de science ou de foi

Qui ne soit le regret de ne pas être moi

LE DIABLE. – Que va-t-il t’en rester ?

DON JUAN. – Ce qui reste à la cendre

D’Alexandre : elle sait qu’elle fut Alexandre,

Mais puisque j’ai moi-même été tous mes soldats,

Moi, j’ai même possédé !

LE DIABLE. – Tu possédas ?

Posséder, c’est leur mot. Mais cher immoraliste,

Qu’as-tu donc possédé ?

DON JUAN (appelant). – Sganarelle…

(A Sganarelle qui entre). – Ma liste !

Edmond ROSTAND, La dernière nuit de Don Juan (Paris, 1921).