4. Le convive de pierre

Notre analyse psychologique nous a montré l’identité ou l’interdépendance psychologique des personnages de Don Juan et de Leporello. Nous croyons pouvoir reconnaître dans ce fait l’expression typique d’un procédé par lequel l’artiste crée le Moi idéal collectif par la projection des personnages. Il nous a été facile de donner une explication purement psychologique de ces deux personnages, parce qu’il s’agit des productions artistiques sorties toutes faites de l’imagination d’un poète. Il en est tout autrement du Convive de pierre. Nous avons bien pu le reconnaître comme un symbole de la conscience et du sentiment de culpabilité. Mais avec cette explication, la véritable signification et l’origine du Convive de pierre ne sont pas entièrement élucidées, car il s’agit d’une vieille tradition populaire où le premier poète et créateur du Don Juan a déjà trouvé ce personnage. Écoutons Heckel (p. 6) : « Déjà, dans l’antiquité classique, il est question de monuments de pierre qui exercent une vengeance. Des contes analogues se trouvent plus tard chez différents peuples. Ainsi la tradition populaire française, portugaise, flamande, danoise, allemande connaît l’histoire du crâne invité au repas. Une importance particulière s’attache au drame de Leontius, qui a été représenté au collège des Jésuites d’Ingolstadt en 1615, parce qu’une traduction en est très probablement arrivée entre les mains du poète du Burlador. Dans les Comédies de Lope de Vega, Dineros son calidad et La fianza satisfecha, nous trouvons des traits analogues. Dans toutes ces pièces, la partie la plus importante est la vengeance du mort bafoué. » Le fait que des allusions à l’histoire du Convive de pierre se retrouvent en sous-titre, et qu’elles remplissent même quelquefois le titre principal dans toutes les pièces traitant du Don Juan, nous montre bien son importance.

Que signifie ce motif de la vengeance du mort ? L’idée que le mort vient prendre le vivant est aussi vieille que l’histoire de l’humanité. L’homme primitif la manifeste dans sa crainte des « Démons de la mort ». Dans l’art occidental, « La Mort » est représentée par le squelette. Dans le Burlador, l’idée que le mort emporte le vivant (cf. notre : « Que le Diable t’emporte ») est encore complètement conservée, car le Commandeur qui apparaît à Don Juan l’invite chez lui, dans sa chapelle funéraire, invitation à laquelle le chevalier sans peur se rend, mais dont il ne revient pas. Comme l’a très justement remarqué Kleinpaul211, l’idée fondamentale de ce conte, simple au début, mais de plus en plus estompée, est que l’homme mort tue son assassin. Dans le Burlador, cette idée primitive est employée conformément à la tradition, mais d’une façon frivole : Don Juan promet fidélité à Aminta et jure qu’en cas de trahison un homme le tuera. Mais in petto, il chuchote : « Un homme mort, mais pas un homme vivant », croyant ainsi enlever toute valeur à son serment. Dans un certain nombre de pièces écrites ultérieurement, le Commandeur paraît seulement comme messager de mort annonçant à Don Juan sa fin pour le lendemain matin. Mais si l’on s’en tenait à cette signification primitive, la magnifique scène finale de l’opéra ne voudrait pas dire autre chose que le fait que la mort vient chercher Don Juan, c’est-à-dire qu’il va mourir, et qu’à cette heure suprême la conscience, toujours refoulée chez lui, s’éveille. Explication banale qui ne satisfait pas notre curiosité intellectuelle et qui n’explique pas la profonde action qu’exerce cette scène sur le spectateur, surtout si nous n’étudions pas le rapport que nous avons mentionné entre la crainte de la mort et le sentiment de culpabilité.

L’impression que fait cette forte scène sur le spectateur s’explique peut-être davantage par le fait que dans ce tableau où le mort vient chercher le vivant, s’éveille chez lui un des sentiments les plus anciens et les plus profonds de l’humanité. Après que Kleinpaul (l. c.) eut attiré l’attention il y a plus d’un quart de siècle sur la grande valeur, pour l’histoire de la civilisation, de cette croyance à un spectre corporel, croyance qui est en intime relation avec le cadavre et sa décomposition, Hans Naumann212, sans aucunement se rapporter à son éminent prédécesseur, a démontré avec une documentation des plus riches que d’innombrables coutumes, rites et motifs découlent d’un préanimisme matérialisé. Lui aussi trouve que cette « conception matérialiste » est prouvée par le fait que l’« homme au début de sa mort ne perd pas du tout les qualités d’un corps vivant, comme le supposent ceux qui croient en l’existence de l’âme, quand elle se sépare du corps. Le mort quitte seulement la société de ceux qui vivent humainement pour celle où la vie est mystérieuse, supra-humaine, démoniaque » (p. 23). C’est seulement au début de la décomposition que le corps subit des changements manifestes, qui ont conduit à l’idée très répandue d’une seconde mort telle qu’on la retrouve à la période homérique avec sa croyance naïve en l’âme. Mais, même après cette deuxième mort, cette mort par décomposition, quelque chose survit encore qu’on rencontre aussi bien dans la conception grecque de l’âme que dans notre croyance populaire de l’homme à la faux. La peur de ce mort, qui matériellement ou immatériellement continue de vivre, crée des rites qu’il faut comprendre comme des mesures préventives contre son retour : « Position en chien de fusil, enlacement et enroulement des morts, mise dans des bières étroites en forme de caisses ou de huches qu’on couvre encore de masses énormes de pierres et de terre. Enfin, l’enfouissement souterrain des morts et autres procédés analogues doivent être considérés aujourd’hui avec grande probabilité comme des moyens par lesquels le vivant a voulu se garantir contre les morts. Le désir d’empêcher leur retour est la principale et peut-être la seule réponse à la question de savoir pour quelles causes le sentiment populaire réclame l’enterrement avec une telle énergie » (Naumann, p. 57).

Le hasard a mis sous nos yeux un article de M. Thiébault-Sisson sur « la mort et l’ensevelissement dans la préhistoire », paru dans le Temps du 30 juillet 1931. Cet article apporte une telle confirmation à ce que nous avons publié dans notre étude sur le personnage de Don Juan, parue dans Imago, t. VIII, 1922, et rappelé ici, que nous ne pouvons pas résister au plaisir de le réimprimer in extenso. M. Thiébault-Sisson écrit :

On a longtemps et passionnément discuté chez les préhistoriens la question de savoir si les morts, à l’époque quaternaire, étaient ensevelis ou si, comme dans certaines tribus indiennes d’Amérique du Nord, on laissait la chair des cadavres se dissoudre lentement sur des échafaudages élevés à proximité du campement. Les nombreuses fouilles pratiquées, depuis les premières années de ce siècle, tant en France que dans l’Europe centrale, ont permis d’affirmer que l’ensevelissement, dans les temps moustériens, était chose courante, et que des rites formels y présidaient. À Grimaldi, sur la Côte d’Azur, à la Ferrassie, aux Eyzies et dans les Charentes, on a retrouvé des squelettes ensevelis dans des fosses pratiquées à proximité de l’habitat des vivants. Ces squelettes étaient, pour la plupart, saupoudrés ou peints d’ocre rouge. L’ensevelissement n’avait donc lieu qu’une fois le corps entièrement décharné.

A quoi répondait cette coutume ? A ceci, très vraisemblablement, que pour ces âmes primitives, comme plus tard pour les Grecs anciens, la vie de l’homme se continuait, sous une forme différente, dans la tombe, et c’est pourquoi le squelette était généralement paré de ses bijoux, colliers, bracelets, etc.; c’est pourquoi encore on plaçait à ses côtés des armes et même des quartiers de viande destinés à le nourrir dans l’au-delà ; c’est pourquoi, enfin, pour soutenir son énergie vitale, on badigeonnait ses ossements d’un rouge couleur de sang.

Mais il semble aussi que, tout en rendant aux morts ces honneurs, les paléolithiques en avaient peur. Pour les empêcher de sortir de leur tombe et de tourmenter les vivants, on amoncelait sur leur dépouille des pierres. On avait même pris soin, auparavant, dans la plupart des cas, de les ligoter soigneusement. Les os des cuisses étaient ramenés sur la poitrine et les tibias rejoignaient les cuisses. Les bras étaient maintenus contre le tronc, et les ligaments qui maintenaient les membres étaient serrés avec une exceptionnelle vigueur. On s’imaginait ainsi mettre le mort dans l’incapacité absolue de faire le revenant.

Ces pratiques existent encore aujourd’hui chez certaines tribus primitives. Mais la peuplade des Thonga va plus loin. L’opération de la ligature se fait immédiatement après la mort, avant que la rigidité cadavérique se soit produite, ou même, par un excès de précaution, dès que l’agonie a commencé.

Dans quelle mesure les sorciers, dont l’existence nous est attestée par des peintures ou des gravures rupestres, participaient-ils à ces cérémonies ? C’est ce qu’il sera impossible de dire tant qu’on n’aura retrouvé ni peinture, ni sculpture, ni gravure représentant une scène de funérailles. Mais il est vraisemblable que, comme chez certains primitifs de nos jours, ils y étaient associés. De même que le prêtre, aujourd’hui, prononce sur la tombe des prières, de même les funérailles d’un chef, autrefois, devaient s’accompagner de lamentations proférées par les femmes, de chants et de danses du sorcier. Rien, à coup sûr, ne le prouve, mais l’homme a-t-il tant changé, depuis les temps quaternaires, qu’on puisse le mettre en doute ?

L’incinération du cadavre, apparue relativement tard, peut-être considérée comme une conséquence logique des rites de défense. Son échec traduit de la façon la plus nette la ténacité avec laquelle la croyance animiste est ancrée dans 1'âme humaine.

Comme cela se rencontre souvent dans l’histoire des idées scientifiques, ici encore l’accentuation de ce qui avait été négligé au début semble avoir conduit à un autre extrême. En effet, quand Naumann s’élève avec raison contre la tendance excessive que l’on a eue à tout vouloir expliquer par l’animisme, et qu’il s’appuie pour les explications sur les premières manifestations sensibles du monde corporel, il néglige, lui aussi, l’élément psychologique qui découle, en dernière analyse, de l’animisme primitif. Ainsi toute croyance en un mort continuant sa vie corporelle, croyance qui repose uniquement sur la crainte de la mort, reste psychologiquement inexpliquée. Ici, évidemment, l’auteur ne connaît pas les données psychologiques que Freud a développées pour l’explication de la démonologie ; car c’est seulement par le sentiment de culpabilité que nous pouvons comprendre chez l’homme les manifestations du culte des morts. C’est par ce sentiment de culpabilité qu’il voit sa propre mort comme une vengeance, c’est-à-dire qu’il est amené à considérer même la mort naturelle, qui, du reste, dans les temps primitifs, a rarement dû être naturelle, comme une punition. Mais cela laisse supposer que le mort a été considéré comme un assassiné qui veut venger sa mort… conception qui indique nettement la survivance d’un état primitif.

Si donc la mort d’un homme est considérée chez de nombreuses peuplades comme un acte de vengeance, l’homme pourra, après son passage par la mort, obtenir par des moyens démoniaques ce qu’il ne peut pas obtenir de son vivant par des moyens naturels. Dans les contes hindous, cette transformation de l’homme en Démon par le truchement de la mort est, d’après Naumann (p. 51), nettement visible. « L’ascète est mort avec l’intention de se venger cruellement et il est devenu Rakschasa », c’est-à-dire démon, vampire, dragon. D’autres fois on se suicide pour pouvoir mettre à exécution certaines menaces, motif magique qui dans la psychologie du suicide joue un rôle qu’il ne faut pas sous-estimer213.

A cette crainte des Démons, issue du sentiment de culpabilité, s’ajoute encore un autre trait de ces morts dangereux, qui, jusqu’à présent, n’a pas été compris. Il nous permet de reconstituer une nouvelle partie de l’histoire de l’humanité primitive qui nous permettra de comprendre le thème du mort vengeur tel qu’il paraît dans le poème de Don Juan. Il s’agit d’une croyance illustrée par de nombreux exemples comme nous en rapportent aussi bien Kleinpaul que Naumann, d’après laquelle le mort devenu Démon dévore les vivants qui ont le malheur d’être captés par lui. Chez Naumann, on trouve un grand nombre de ces exemples pris à différents peuples, exemples qu’il semble ne pas avoir compris et qu’il laisse en tout cas sans explication. « Si un combattant Fidji mort, succombe dans sa lutte avec le Samu, ce monstre le fait bouillir et le mange. Ainsi tous deux, le Démon et le combattant, sont représentés d’une façon tout à fait matérialiste : car autrement, faire bouillit une âme et l’avaler n’en vaudrait pas la peine. Il s’agit chez le Samu d’un mangeur de cadavres, comme nous en rencontrons chez les différents peuples du Nord, chez les Chinois et très probablement ailleurs aussi » (p. 29). Chez les Chinois, le profanateur de tombes qui entrouvre un peu les cercueils généralement très lourds, est attiré par le mort, déchiré et croqué. De cette croyance proviennent certains rites mortuaires parmi lesquels on retrouve aussi celui qui consiste à munir le défunt de victuailles pour son voyage futur dans l’au-delà : « Ainsi, dans le Nord, les cadavres dévorent les faucons, les chiens et les chevaux qu’on leur a donnés » (p. 55). « La bouche du cadavre ne doit pas rester ouverte parce qu’autrement le mort ne trouve pas de repos dans la tombe et il se transforme en rongeur. Des bouts de vêtements ne doivent pas approcher de sa bouche pour qu’il ne risque pas de se transformer en rongeur » (p. 41). Ces mangeurs chinois et nordiques dans leur cercueil et dans leur tombe rappellent très exactement les rongeurs, suceurs de sang et vampires des croyances germaniques et slaves. La croyance dans les vampires repose tout à fait sur des conceptions préanimistes. Des cadavres de belle couleur avec un œil gauche ouvert restent vivants dans la tombe, en sortent pendant la nuit pour sucer le sang de leurs victimes et en peu de temps faire le tour de toute la famille, voire même de tout le village. Cette croyance se ranime encore davantage aux périodes d’épidémies graves. Partout où on a déterré des rongeurs on les a trouvés baignant dans du sang, déchiquetés, griffés. Il y a eu probablement lutte avec la victime. Cette lutte était présentée sous une forme très matérialiste. La première victime de l’épidémie est devenue vampire. Elle est assise dans sa tombe et ronge son suaire. Pendant tout le temps qu’il lui faudra pour en venir à bout, l’épidémie continuera. On déterre ces rongeurs, on leur écrase la tête avec des pelles pendant qu’ils poussent des cris stridents comme des gorets.

Kleinpaul fait au moins un essai pour expliquer cette étrange disposition qu’on attribue aux morts. Quoique tout à fait rationaliste, cette explication nous conduit à la conclusion que dans une croyance de ce genre le cannibalisme joue un grand rôle. Dans les temps primitifs, la principale nourriture de l’homme a dû être l’homme. De cette ancienne coutume survivent aujourd’hui encore de nombreuses traces, dont entre autres le conte du loup-garou (p. 122). Kleinpaul, s’appuyant sur des découvertes préhistoriques, et ethnologiques, ose même affirmer que la consommation des morts a été la forme la plus ancienne et la plus répandue des funérailles humaines. Encore faut-il remarquer que chez beaucoup de peuplades et même chez des animaux très développés, existait l’habitude de manger leurs parents eux-mêmes et d’en enterrer ensuite les os. Depuis, W. M. Plinders Petrie a trouvé dans des sépultures rupestres de l’Égypte datant du IVᵉ millénaire214 avant le Christ, soit dans des cercueils, soit dans de simples suaires, des os humains soigneusement assemblés qui laissent deviner un dépeçage presque artistique du corps humain. Il est enclin à croire que les anciens Égyptiens aussi ont cultivé ce rite qu’on appelle l’endocannibalisme (l. c., p. 63).

Quand cette façon de se débarrasser des morts a paru trop répugnante, on a abandonné aux animaux cet héritage de l’humanité primitive et on a créé ainsi un tabou qui a augmenté l’abîme entre l’homme et les animaux qui lui sont parents. En Égypte, c’était probablement le vautour qui jouait un grand rôle dans cet ordre d’idées à cette époque de la culture. Dans d’autres pays, c’étaient les chiens et les autres carnassiers de la race canine (chacals, loups, hyènes). L’habitude d’abandonner les morts comme nourriture à certains animaux s’est maintenue jusqu’à ce jour encore chez quelques peuplades. Les Parsis, descendant des vieux Perses, portent leurs morts « dans les tours de silence », où d’après d’anciens préceptes de l’Avesta ils sont exposés aux oiseaux de proie qui les dévorent. Kleinpaul prouve de façon convaincante que chez les anciens Perses c’était le chien qui, d’après le cérémonial funèbre, devait dévorer le cadavre. Dans le cérémonial actuel, il doit se contenter d’un rôle muet215. Le Parsi meurt sous les yeux d’un chien qui est introduit dans la chambre mortuaire pour frapper de son regard l’esprit qui s’envole. « Pour attirer le regard du chien sur le moribond, un pain est coupé en quatre morceaux qui sont jetés dans la direction du lit. Les savants de l’Occident pensent ici au gâteau de miel, la Mélitouta qui, dans un temps, en Grèce, était posé auprès du cadavre pour que Cerbère s’en repaisse… Cette cérémonie s’appelle Saegdid, ce qui veut dire Saeg = chien, did = il a vu. C’est comme un visa de l’animal sacré » (p. 59). Cette cérémonie est répétée avant l’exposition du cadavre dans la tour et c’est seulement quand le chien a vu une deuxième fois la face du mort que celui-ci est abandonné aux rapaces. Au début, c’était le chien lui-même qui devait manger le cadavre, comme Cerbère qui permet l’entrée mais défend la sortie, un véritable garde comme on peut le lire dans le passage connu de la Théogonie (vers 769 et suiv.). Quand les morts viennent, Cerbère agite sa queue et ses oreilles, mais il ne les laisse plus jamais sortir et il saisit et dévore celui qui veut s’évader.

Kleinpaul considère avec justesse ce chien comme une bête qui se nourrit de cadavres et que l’on relègue aux Enfers quand son office terrestre a trop révolté les mœurs. Il le met en parallèle avec le vautour216 que les Grecs ont également banni aux Enfers où il mange le foie du géant Tityus, peine infernale que doit subir également Prométhée pour avoir volé le feu du Ciel. « Les horreurs de l’enfer dérivent toutes des rites funéraires des hommes » (Kleinpaul, p. 88). Ainsi est né également l’Enfer chrétien. On a réuni les bûchers isolés en un grand fleuve de feu qui coupe la route du retour et entoure la prison des âmes condamnées à supporter éternellement des peines infernales.

Les peuples primitifs chez lesquels la mythologie ne s’est pas aussi richement développée ont encore gardé aujourd’hui les habitudes des stades primitifs pour se débarrasser de leurs morts. Ainsi les Mongols qui habitent le désert de Gobi croient, d’après des renseignements récents rapportés par Herman Consten, qui a voyagé en Asie, à une résurrection dont ils veulent faire bénéficier leurs morts aussi rapidement que possible. Mais les méthodes qu’ils emploient pour cela nous paraissent au contraire comme un moyen efficace d’empêcher toute possibilité de résurrection. D’habitude le cadavre est offert aux chiens pour qu’ils le dévorent. Près des grands lacs, on le jette à l’eau pour que les poissons le mangent, sur des hauteurs on l’expose soit sur des poutres, soit sur le roc nu pour que les vautours y trouvent leur proie. De la description que Consten fait des funérailles d’un lama réputé, auxquelles il a eu occasion d’assister, nous mentionnerons particulièrement la musique faite avec des tambours et des trompettes. Les caisses des tambours sont tendues de peau humaine sur laquelle pendent des vertèbres et d’autres os humains qui, par les secousses que reçoit la peau de la caisse, se mettent à vibrer : les trompettes sont faites avec les os les plus longs du squelette humain. En étudiant de plus près cette question, nous serions amenés à étudier la fonction primitive de la « musique » à l’occasion des cérémonies funèbres217.

Mais nos coutumes funéraires qui appartiennent à une civilisation très avancée ne sont pas plus éloignées des formes primitives que nous-mêmes de ceux qui les ont pratiquées. Non seulement le fait que nous laissons manger nos morts par les vers, que Kleinpaul met sur le même plan que les autres animaux nécrophages (p. 73), mais le tombeau lui-même destiné à empêcher les animaux de dévorer le cadavre en totalité et dont l’invention est étroitement liée aux croyances primitives touchant la nature de l’âme, a fini par être considéré comme le symbole de l’animal nécrophage lui-même, car notre mot cercueil dérive du mot grec sarx, que nous retrouvons encore plus nettement dans le mot sarcophage qui, textuellement, veut dire dévoreur de chair (Kleinpaul, l. c., p. 70 et suiv.). Les Grecs eux-mêmes, il est vrai, ainsi que Pline nous le transmet, ont cru que l’action caustique de la pierre infernale, dont on se servait beaucoup pour la fabrication des cercueils, était la cause de cette action dévorante des sarcophages. Mais d’après Kleinpaul, il est évident que cette étymologie est venue secondairement remplacer l’incompréhension de l’action décomposante de la tombe (p. 77). Le sarcophage, comme symbole de la gueule de l’Enfer dévorant les hommes, se trouve dans Hamlet (acte I, scène IV) :

Why the sepulchre,

Wherein we saw thee quietly in-urn'd,

Hath op'd his ponderous and marble jaws

To cast thee up again !

« Pourquoi la sépulture, dont nous avons fait l’urne où t’enclore en silence, a largement ouvert ses pesantes mâchoires de marbres et t’a vomi. »

Il est très probable aussi que dans le Convive de pierre nous devons voir également une personnification du tombeau mangeur de cadavres. La rigidité, la froideur, la lourdeur du cadavre peuvent, d’après Naumann, donner à une imagination sans bornes l’idée que la pétrification dans les contes et dans la légende est une périphrase d’inspiration préanimiste employée pour signifier la mort (l. c., p. 42). Si nous nous demandons sur quelle base psychologique s’est constituée une telle conception, nous y trouvons de nouveau le thème de la culpabilité et du châtiment. La pierre à côté du mort représente la tombe qui dévorera un jour chacun de nous ; peut-être faut-il voir aussi dans cette pierre sur les tombes un reste de la façon primitive dont on a tué son ennemi dans les temps anciens. G. Róheim donne cette explication en y ajoutant la remarque que la pierre a été l’arme dont se servait l’homme primitif pour tuer à distance, et elle devait en même temps, par son poids, empêcher la résurrection de l’assassiné218. Certains rites funéraires, qu’on qualifie de « lapidation des esprits nuisibles » et qui sont en usage surtout à La Mecque, ont le même sens (Kleinpaul, p. 64) ; mais le Mort peut prendre sa revanche, comme par exemple dans un conte chinois où le cadavre vivant sort de sa tombe et comme un espiègle jette des pierres aux vivants.

Pour mieux comprendre le personnage du Convive de pierre, nous mentionnerons aussi certaines traditions sur les Démons mortuaires où il est question d’invitation. Une variété de l’homme de pierre est l’homme de fer ou l’homme à demi en fer. Dans un recueil de Contes des Balkans219 on rencontre un démon, un homme dont une moitié est en fer, qui mange les hommes. Il flaire la chair de l’homme et suce le sang du survenant. Le loup à la tête de fer, figurant dans les Contes des Balkans sous le n° 63, est un démon dangereux. Il s’agit d’un Double anthropophage, qui, conformément à sa promesse, vient chercher le fiancé le jour de son mariage. – Le derviche anthropophage en fer que nous rencontrons dans les contes de la Grèce moderne220 est un parallèle encore plus exact. Sous la forme la plus nette ce motif de d’invitation se présente dans un conte d’Islande intitulé Le fiancé et le spectre ; ici le Démon, un homme formidablement grand, paraît le jour du mariage auquel, il y a cinq ans, le jeune fossoyeur l’a étourdiment invité quand, en creusant une tombe, il a par hasard soulevé un long fémur221 (cf.: la scène du cimetière dans Hamlet222).

Dans la conception primitive du poème de Don Juan, c’est aussi la mort qui empêche le mariage du héros. La veille du mariage, Don Juan se rend dans la chapelle funéraire conformément à l’invitation de son hôte de pierre, mais il n’en revient plus. Dans ce thème, nous voyons un parallèle très net avec l’histoire très connue de la légende biblique racontée dans le Livre de Tobie, où le mauvais esprit Asmodée tue dans leur première nuit de noces tous les maris de la fiancée avide de mariage, jusqu’à ce qu’enfin Tobie envoyé par Dieu rompe le charme. Dans ce motif nous reconnaissons les éléments de l’ancienne croyance à l’âme, dont l’intervention du Diable est un trait caractéristique. Nous verrons, dans un chapitre ultérieur, comment la tradition de Don Juan est pénétrée de cette croyance.


211 Kleinpaul, Die Lebendigen und die Toten in Volksglauben, Religion und Sage, Leipzig, 1898.

212 Primitive Gemeinschaftskultur, Iéna, 1922 (Culture primitive de La collectivité).

213 D’après une croyance populaire aux Indes, des désirs prononcés immédiatement avant le suicide se réalisent. Voir : Indische Märchen, éditée par J. Hertel, Iéna, 1921.

214 Combien insignifiantes sont de telles dates historiques quand on songe aux découvertes des squelettes qui attestent que le cannibalisme existait en Europe préhistorique. Citons comme exemple ce que Otto Hauser (Urmensch und Wilder, Homme primitif et sauvage, Berlin, 1821) raconte sur les découvertes faites à Krapina (Croatie) et dont il conclut que l’anthropophagie sévissait partout en Europe il y a 40000 ans (l. c., p. 56).

215 Hérodote raconte que chez les Perses aucun cadavre n’est enterré avant qu’un chien ou un oiseau ne s’en repaisse.

216 Dans le livre d’Erich Kuster (Die Schlange in der griechischen Kunst und Religion, Giessen 1913, p. 90, note 2), nous pénétrons plus prondément dans les conceptions préhistoriques. Kuster établit un parallèle, voire même l’identité, entre le chien de l’Enfer et le serpent de l’Enfer dévorant les hommes.

217 Ici nous rappelons seulement ce que la légende biblique nous rapporte sur l’invention de la lyre. Lamek, qui est un descendant direct d’Adam, fut le premier à jouer sur une lyre. Ce Lamek avait un fils qu’il aimait tendrement. Après la mort de son enfant il suspendit son corps à un arbre. Les articulations s’ouvrirent et seule une cuisse avec la jambe, le pied et les orteils restèrent ensemble. Lamek prit un morceau de bois qu’il sculpta en lui donnant la forme de cette partie du squelette restée intacte. Ainsi il fit une lyre sur laquelle il chantait sa tristesse. De ce Lamek naquit une famille de musiciens. Son fils Tubal inventa le tambour, sa fille Julal, la harpe.

218 Dans une conférence faite à la Société psychanalytique de Budapest, le 8 octobre 1921, sous le titre Steinheiligtum und Grab (Pierre sacrée et tombe), Roheim dit que la lapidation dans les rites religieux est un reste des anciennes luttes des hommes. La pierre jetée était l’arme appropriée entre les mains d’une masse pour supprimer un individu plus fort dont la proximité inspirait de la crainte (Internationale Zeitsch. fur Ps. A., t. VII, p. 523, 1921). L’amoncellement de pierres sur le cadavre des criminels justiciés a gardé dans les coutumes juives la signification de châtiment. Cf. Georg Beer (Steinverehrung bei den Israetitan, Berlin, 1921).

219 Märchen aus dam Balkan, édités par Leskin, Iéna, 1925.

220 Neugriechische Märchen, édités par Kretschmer, Iéna, 1917, nº 60.

221 Naumann, p. 44.

222 A peu près comme Don Juan pendant le festin, Hamlet fait aussi de la philosophie : « Où est Polonius ? » « A souper, répond Hamlet. Non point à un souper où il mange, mais à un souper où il est mangé. Une certaine assemblée de vers politiques est après lui. Il n’est que le ver pour faire chère de roi. Nous engraissons tous les autres êtres pour nous en engraisser et nous nous en engraissons pour messieurs les vers. Roi gras et gueux maigre ne font que deux plats différents, deux services destinés à une seule et même table. Et voilà toute l’histoire. »

(Where is Polonius ? – At souper. Not where he eats, but where he is eaten : We fat all creatures else to fat us, and we fat ourselves for maggots. Your fat king and your lean beggar is but variable service. Two dishes, but to one table : that's the end.

Dans la légende d’Hamlet, le motif est conservé dans sa forme originale. Le héros tue Polonius qui a épié la conversation d’Hamlet avec sa mère, le coupe en morceaux et jette les morceaux aux porcs Cf. chapitre suivant : le motif du dépeçage.)