6. Le héros non idéalisé

Nous sommes en apparence très loin du séducteur populaire typique et de ses scrupules de conscience personnifiés dans le Convive de pierre, et il nous faut maintenant revenir à l’étude de l’évolution de ce type héroïque dont le personnage de Don Juan est pour nous la dernière manifestation. D’un ironiste aussi téméraire qui renie conscience, sentiment de culpabilité, crainte de la mort, avec un cynisme qui dépasse en violence le courage des héros, qui se dissimule à lui-même l’horreur de la vengeance à craindre de la part du Démon mangeur de cadavres, en invitant à un joyeux festin un hôte généralement peu désiré, nous acceptons sans discuter qu’il fasse étalage de toutes les tendances d’un égoisme primitif, qui habituellement, par l’idéalisation du héros, sont cachées ou embellies. Cette sorte de projection de la conscience qui critique et juge dans le comparse Leporello et se venge dans le Commandeur, permet à notre héros d’avouer ses tendances primitives, sans essayer de les poétiser, et d’admettre qu’il a assassiné uniquement dans le but de satisfaire ses sens, voire même par outrecuidance et pas du tout sous l’influence d’une obsession dont il a voulu se libérer par l’accomplissement d’un acte héroïque.

La grandeur imposante du personnage de Don Juan consiste en ce qu’il a répudié toute aspiration héroïque. Il ne supprime pas les hommes pour entrer en possession de leur femme, mais il revendique les femmes comme un droit et il ne se fait pas scrupule de supprimer les obstacles. Cette désinvolture le préserve de l’identification avec un criminel vulgaire. Il n’a pas besoin de tuer un homme pour conquérir sa femme car, de par sa nature même, il ne peut avoir de rival en amour. Quand il ne peut pas vaincre par la puissance de sa personnalité, il a recours à la ruse ou à la force. C’est pourquoi le motif d’Amphitryon, connu de la mythologie grecque, d’après lequel le héros capte par surprise les plaisirs de l’amour sous le masque de l’amant légitime, fait partie intégrante du caractère de Don Juan. La situation de Don Juan vis-à-vis du mari n’est donc pas celle d’un rival proprement dit, mais celle d’un être supérieur, exactement comme dans le mythe de l’Amphitryon celle du dieu, sûr de sa victoire, vis-à-vis de l’époux mortel. C’est pourquoi le fait que la femme convoitée ait un amant légitime semble indispensable à Don Juan pour lui permettre de s’exprimer. Cet amant est aussi bien un Double du Don Juan que Leporello en est un quand il le remplace auprès de la femme. Le trait de caractère le plus marquant dans la situation de Don Juan vis-à-vis de l’homme est qu’il ne veut pas l’évincer ou l’écarter, mais l’emporter sur lui, soit par la ruse, soit par le vol. Dans ce trait de caractère s’exprime une forme tardive de l’ancienne croyance à l’âme par laquelle l’homme fort et volontaire a le droit et le devoir de féconder les femmes pour perpétuer son âme230. Plus tard, pour des raisons que nous développerons plus loin, le héros doit obtenir cette ancienne prérogative de la femme et aussi de l’homme, soit par force, soit par ruse. Féconder avant leur mariage des femmes appartenant à d’autres hommes n’est donc plus jouer le rôle du père dieu dominateur, mais au contraire c’est prendre le rôle du Totem animateur, du dieu qui non seulement est capable de procréer mais peut aussi donner de son âme. De même l’attitude de Don Juan vis-à-vis de la femme paraît, si on l’étudie de près, quelque peu différente de l’opinion en cours. Avec les femmes, il ne tient pas autant à arriver au but, ce dont il est sûr comme d’un droit qui lui est dû, qu’aux conditions particulières dans lesquelles il arrivera à ce but et qui se retrouvent dans ses rencontres avec Donna Anna, Donna Elvira et Zerlina. Sans un amant légitime, la femme n’a pas de charme pour lui. Mais ce n’est pas la contestation de l’objet à son possesseur légitime qui tente Don Juan, ce n’est pas du tout son rôle. Il ne veut pas prendre la femme d’un autre, il veut seulement prélever ses droits. Il ne veut pas posséder la femme dans le sens de la durée, il veut seulement la féconder, c’est-à-dire : il veut lui donner son âme, car c’était le rôle de l’amant-dieu ou héros, auquel le mari abandonnait volontiers sa femme pour garder pour lui-même l’âme immortelle au lieu de la faire passer dans l’enfant. Dans le Don Juan, ce trait caractéristique important du héros idéal, la fécondation de la femme par la substance animatrice immortelle, est transformé en son contraire et, au point de vue de l’idéologie chrétienne concernant l’immortalité, est flétri comme un acte de volupté diabolique.

Dans cette évolution qui marche de pair avec celle des idées concernant la croyance à l’âme, se trouve tout le problème du Don Juan. Don Juan est encore l’antique héros qui féconde les âmes, mais sous l’influence de l’idée chrétienne du péché, il est devenu un jouisseur sexuel, dévergondé. Pour mieux dire, il aurait failli le devenir si la croyance en une immortalité personnelle, comme elle existait avant l’idéologie chrétienne, ne s’était pas défendue contre une immortalité trop spiritualisée et trop communiste telle que l’enseigne la religion chrétienne. Le type de Don Juan sert à représenter ce conflit entre deux philosophies. Extérieurement il a gardé tous les traits de l’antique demi-dieu ; intérieurement cependant sa conscience est dévorée par la peur d’un séjour éternel dans l’Enfer. Bien plus ! Si l’on considère le personnage du Don Juan comme le type représentatif du conflit entre deux idéologies spiritualistes, l’héroïque et la religieuse, on reconnaît sans peine qu’au moins dans quelques-unes de ses premières personnifications espagnoles, telles qu’on les trouve dans les œuvres du moine Tellez, le personnage du Don Juan porte nettement les signes caractéristiques du Diable231.

La personnification du Diable sous les traits d’un jouisseur sexuel ne peut pas nous surprendre puisque le Diable est le prototype du héros non idéalisé, tandis que le héros idéalisé nous est présenté comme un dieu ayant pris les formes d’un homme. On peut même être étonné que cette identification de Don Juan avec le Diable n’ait pas été depuis longtemps utilisée pour expliquer le sujet de Don Juan. Il est vrai qu’on n’en savait pas assez sur la signification psychologique du Diable pour expliquer à l’aide de ces notions une figure encore plus énigmatique que lui. Le fait que le Diable a été depuis toujours considéré comme le séducteur sexuel des femmes a probablement incité quelques rares auteurs, comme par exemple Barbey d’Aurevilly, à confondre directement Don Juan avec le Diable. Il est assez surprenant qu’une telle conception, qui est profondément enracinée dans le sujet de Don Juan, ne soit apparue qu’à l’époque du romantisme, au XIXᵉ siècle. C’est aussi au romantisme que nous devons (par exemple à Grabbe) le rapprochement de Don Juan avec Faust, tel que la tradition originale nous l’a fait connaître, comme seigneur et maître en sorcellerie, c’est-à-dire comme le Diable lui-même, et non avec le Faust de Goethe, qui en a fait un disciple savant de Méphistophélès. Goethe, le véritable précurseur du romantisme, a fait de Faust une sorte d’héroïque symbole de l’homme luttant pour la vérité et l’émancipation de la personnalité. Il a détaché de lui tout ce qui est diabolique et l’a personnifié dans son Double séducteur.

A première vue, on pourrait croire que le personnage de Don Juan ne nous apprend sur le Diable rien de plus que ce que nous croyons en savoir, c’est-à-dire qu’il nous est donné comme une personnification de notre vie primitive effrénée, toute faite d’instincts, avec accentuation toute particulière du côté de la sexualité. C’est par une autre voie que nous sommes arrivés à comprendre les motifs pour lesquels au Moyen Age, époque où est né aussi Don Juan, l’Église a fait du Diable une personnification de la plus abjecte sexualité. Auparavant, il n’y avait pas de rapports entre le Diable et la sexualité. La signification primitive du Diable découle des idées antiques sur l’âme ; celles-ci de leur côté ont leur source dans la croyance à l’immortalité. Quoique peu à peu, avec le temps, le Diable se soit sexualisé (ou plutôt que la sexualité se soit diabolisée), la croyance à l’âme a donné naissance à l’idée du Diable, et quelles qu’aient été les manifestations ultérieures de cette idée primordiale, au fond elle en est toujours restée la partie essentielle. Même le sujet de Don Juan le montre dans son noyau qui, d’après l’opinion générale, est l’antique tradition du Convive de pierre à laquelle celle du séducteur frivole n’a été ajoutée qu’après. Dans la conception du Diable comme dans celle de Don Juan, qui ne représente qu’une certaine phase de son évolution, il ne s’agit donc pas du problème de la sexualité mais du problème plus universel de l’âme.

Mais quel rapport y a-t-il entre ces deux problèmes ? Pour pouvoir répondre à cette question, il faut pénétrer plus avant dans la préhistoire, au-delà de ces horribles Démons mortuaires, et il faut arriver jusqu’à l’époque où l’idée de l’âme est née de l’idée de l’immortalité, comme nous l’avons développé dans l’étude du Double. Au début, le Double tel que l’ombre le dessinait paraissait être l’âme immortelle du Moi corporel. Cette idée d’âme immortelle s’est peu à peu confondue avec la conception supra-naturelle de Dieu, tandis que l’âme mortelle et damnée se cristallisait en même temps dans la figure honnie du Diable. Quant à la sexualité, elle a avec ce pur problème du Moi, concernant la perpétuation de l’individu, des rapports beaucoup trop compliqués pour que nous puissions les étudier ici.

Si dans la conception naïve et matérialiste du début, l’âme immortelle ne paraissait pas différente du Moi corporel, il a plus tard fallu s’adresser à la sexualité pour s’assurer une immortalité, au moins génésique, du moment que la croyance en une immortalité directe de la personne était devenue impossible à soutenir. Aujourd’hui nous ne comprenons plus bien, mais l’histoire met hors de doute que dans cette migration primitive de l’âme d’un corps dans un autre, c’est à la mère et non au père qu’incombait le rôle principal, et ceci non seulement dans un sens biologique qui est à la rigueur explicable, mais aussi au point de vue spirituel. Car, d’après une opinion très répandue chez les primitifs, l’enfant dans le corps de sa mère est animé non pas par le père mais par l’esprit d’un défunt (plus tard les aïeux) qui renaît dans cet enfant. Quant au père, c’est-à-dire le mari, il doit attendre sa propre mort pour pouvoir infuser la matière immortelle de son âme dans le corps d’un enfant. Vivant, il s’exposerait directement au danger de perdre sa propre âme par la fécondation, et de mourir ainsi avant l’heure. C’est pourquoi il abandonne au héros venu au lieu et place du dieu la fécondation de sa femme.

De cette conception découle une coutume qui est pour notre sujet pleine d’enseignements. Nous voulons parler du fait que le mari s’abstient volontairement de tous rapports sexuels avec son épouse encore vierge dans l’intention de se garantir ainsi contre le danger de perdre son âme au profit de sa femme, ou plutôt de son enfant. C’est la raison pour laquelle le mari sacrifiait les premières nuits : d’abord au Totem, ensuite au dieu et en dernier lieu à l’un des souverains de la terre (roi, prêtre), coutume qui s’est encore maintenue sous le nom de jus primae noctis. Dans un certain sens Don Juan est ce souverain auquel les paysannes de son domaine appartiennent dans leur nuit de noces (Tysbée, Aminte, Zerline). Peut-être faut-il voir dans ce motif la trace de ce fond historique qu’on a tant cherché dans le Don Juan qui, en fin de compte, a pu n’être au début qu’un représentant des idées chrétiennes de l’aristocratie de ces temps. Ils doivent être d’une force de volonté (et de procréation) peu ordinaire, ces hommes qui ne craignent pas en enfreignant le Tabou la perte de leur âme et acceptent d’assumer le rôle du fécondateur. Peut-être a-t-on cru qu’ils possédaient, à l’instar des chefs et des prêtres des primitifs, une telle quantité de substance spirituelle (de mana) que la perte que leur occasionnait l’acte sexuel de la fécondation ne pouvait pas leur faire grand tort. En tout cas, la chance avec laquelle ils ont fini par se tirer de cette tâche périlleuse a fait croire que ces individus n’étaient pas seulement d’une force surhumaine, mais qu’ils étaient suffisamment rusés et roués pour éviter le danger de perdre leur âme.

Cette ruse « diabolique » qui caractérise aussi Don Juan nous fait constater encore un autre motif dont ce sujet semble être si particulièrement riche. La femme a été au début abandonnée volontiers, et avec le consentement du mari, à ce « fécondateur », au moins aussi longtemps que le mari croyait faire cet abandon à un dieu ou qu’il se sentait fortifié dans sa croyance de sauver ainsi son âme. Au fur et à mesure que des individus de plus en plus nombreux se mirent à abuser de cette prérogative divine, le mari commença à trouver peu compatible avec sa vanité et son désir de posséder, de se contenter d’un rôle aussi secondaire. Et nous voyons un nouvel aspect du problème se détacher en pleine lumière, qui jusqu’à présent était resté en dehors de notre champ d’observation : c’est le rôle de la femme. Jusqu’à présent il était question de la femme comme objet passif, mais il est très probable qu’elle a joué un rôle très actif dans le développement de la croyance à l’âme et dans celui du personnage de Don Juan.


230 Cf., pour tout ce chapitre, Seelenglaube und Psychologie.

231 D’après une tradition italienne, le moine Tellez aurait vendu son âme au Diable pour gagner la renommée sous le nom du poète Tirso de Molina. – On sait que des acteurs italiens ont fait connaître en France le sujet du Don Juan en 1657.