Chapitre VII. La brèche dans le domaine végétatif

La théorie de l’orgasme m’avait mis en face de cette question : Qu’advenait-il de l’énergie sexuelle qui était libérée dans le processus thérapeutique ? Le monde s’oppose sévèrement à toutes les exigences de l’hygiène sexuelle. Les instincts naturels sont des faits biologiques qui ne sauraient être effacés de la terre ni être fondamentalement changés. Comme tout ce qui est vivant, l’homme a besoin d’abord de satisfaire sa faim et son instinct sexuel. La société telle qu’elle est aujourd’hui met des obstacles à la première satisfaction et refuse la seconde. Il y a un conflit aigu entre les exigences naturelles et certaines institutions sociales. Happé dans ce conflit, l’homme s’incline tantôt devant les unes, tantôt devant les autres. Il fait des compromis destinés à échouer. Il fuit dans la maladie ou dans la mort. Il se révolte – stupidement et stérilement – contre l’ordre existant. Dans cette lutte la structure humaine est façonnée.

La structure humaine contient les exigences biologiques autant que les exigences sociologiques. Tout ce qui est représenté par la position, par la célébrité, par l’autorité défend les exigences sociologiques contre les exigences naturelles. J’ai été stupéfait de voir comment on pouvait négliger si complètement l’importance énorme des exigences naturelles. Même Freud, bien qu’il en eût lui-même découvert une partie considérable, fut inconséquent. Pour lui les instincts devinrent bientôt des « entités mythiques ». Ils étaient « indéterminables » quoiqu’« enracinés dans des processus chimiques ».

Les contradictions étaient énormes. Dans le travail thérapeutique clinique, tout était déterminé par des exigences instinctuelles et pratiquement rien par la société. D’autre part il y avait la « société et la civilisation » avec leurs « exigences de la réalité ». C’est entendu, l’homme était fondamentalement déterminé par les instincts, mais en même temps les instincts avaient à s’adapter à une « réalité » qui niait le sexe. C’est entendu, les instincts jaillissaient de sources physiologiques, mais en même temps l’individu avait un « Éros » et un « instinct de mort » qui se combattaient. Chez Freud nous étions en présence d’un dualisme absolu d’instincts. Il n’y avait aucune liaison entre la sexualité et sa prétendue contre-partie biologique, l’instinct de mort ; il y avait seulement antithèse. Freud « psychologisa » la biologie lorsqu’il postula des « tendances » biologiques, c’est-à-dire des forces avec telle ou telle intention. De telles vues étaient métaphysiques. L’observation expérimentale de la nature fonctionnelle de la vie instinctuelle montra combien la critique était ici justifiée. Il était impossible de comprendre l’angoisse névrotique dans les termes de la théorie de l’éros-thanatos. Finalement Freud abandonna entièrement la théorie de la libido-angoisse.

La « tendance à la répétition » biologique au-delà du principe de plaisir était censée expliquer le comportement masochiste. On avait postulé une volonté de souffrir. Cela correspondait à la théorie de l’instinct de mort. Freud transféra les lois qu’il avait découvertes dans le fonctionnement de la psyché à sa fondation biologique. Comme la société avait été présumée bâtie sur le modèle de l’individu, il surgit une surcharge méthodologique qui ne tenait pas et qui prépara la voie aux spéculations sur la « société et Thanatos ». La psychanalyse commença à revendiquer de plus en plus qu’elle pouvait expliquer toute l’existence. En même temps, elle s’éloignait de plus en plus d’une compréhension exacte, sociologique et physiologique, autant que purement psychologique du seul objet : l’Homme, Et pourtant il n’était pas douteux que ce qui différenciait l’homme des autres animaux était un entrelacement spécifique de processus biophysiologiques et psychologiques. L’exactitude de ce principe structurel de ma théorie fut prouvée par la solution du problème du masochisme. À partir de là, la structure psychique se révéla, petit à petit, une unification dynamique de facteurs bio-physiologiques et sociologiques.

1. – La solution du problème du masochisme

D’après la psychanalyse, le plaisir, dans la souffrance du mal, était simplement le résultat d’un besoin biologique. Le masochisme était tenu pour un instinct comme les autres, sauf qu’il possédait un but particulier. En thérapeutique on ne pouvait rien faire de cette notion. Car, si l’on disait à un patient que « pour des raisons biologiques » il voulait souffrir, tout restait comme avant. L’orgasmothérapie me mit en face de la question : pourquoi le masochisme transforme-t-il l’exigence de plaisir en exigence de douleur ?

Un événement qui eut lieu dans ma clientèle me guérit de l’erreur qui avait égaré les psychologues et les sexologues. En 1928 je traitai un homme qui souffrait d’une perversion masochiste. Ses lamentations et ses exigences d’être battu bloquaient tout progrès. Après plusieurs mois de traitement psychanalytique orthodoxe ma patience commença à s’épuiser. Un jour où il me priait encore de le battre, je lui demandai ce qu’il dirait si je le faisais vraiment. Il rayonna de joyeuse anticipation. Je pris une règle et lui donnai deux coups, énergiques sur les fesses. Il cria fort, mais je ne relevai dans son attitude aucun signe de plaisir. Et à partir de ce jour il n’insista plus jamais pour recevoir des coups. Cependant ses lamentations passives continuaient. Mes collègues eussent été horrifiés s’ils avaient appris ce qui s’était passé. Mais je n’avais pas de regrets. Soudain je me rendis compte que, contrairement à la croyance générale, la douleur n’est pas du tout le but instinctuel du masochiste. Quand il est battu, le masochiste – comme tout autre mortel – éprouve de la douleur. Toute une industrie (instruments de tortures, images, description de perversions masochistes et prostituées) fleurit sur la base de cette conception erronée du masochisme qu’elle aide à créer.

La question demeurait : Si le masochiste ne recherche pas la douleur, s’il ne l’éprouve pas comme plaisir, alors pourquoi veut-il être torturé ? Après beaucoup d’efforts je découvris la base de ce comportement pervers – à première vue une idée fantastique. Le masochiste désire éclater et imagine que la torture entraînera ce résultat. C’est de cette manière qu’il espère éprouver un soulagement.

Les lamentations masochistes se révélèrent comme l’expression d’une tension intérieure douloureuse qui ne pouvait être déchargée. C’étaient des supplications ouvertes ou déguisées pour une libération de la tension instinctuelle. Comme le masochiste – à cause de son plaisir-angoisse – est incapable d’obtenir activement une satisfaction, il attend la délivrance orgastique, la chose même qui l’effraie profondément, sous forme d’une libération du dehors, procuré par quelqu’un d’autre. Au désir d’éclater s’oppose une peur également profonde du même désir. La tendance masochiste à l’auto-dépréciation m’apparut sous un jour tout nouveau. L’auto-agrandissement est, en quelque sorte, une érection bio-psychique, une expansion fantastique de l’appareil psychique. Quelques années plus tard j’appris qu’elle était basée sur la perception de charges bio-électriques. Le contraire est l’auto-dépréciation. Le masochiste se ratatine à cause de sa peur d’expansion jusqu’au point d’éclatement. Derrière l’auto-dépréciation masochiste travaillent l’ambition impuissante et un désir inhibé d’être grand. La provocation du masochiste à recevoir une punition devint claire le jour où il fut possible de la considérer comme une expression du profond désir d’obtenir une satisfaction contre sa propre volonté. Les femmes qui ont un caractère masochiste n’ont jamais de rapports sexuels sans la fantaisie d’être séduites ou violées. L’homme doit les forcer – contre leur propre volonté – à l’action même qu’elles désirent avec angoisse. Elles ne peuvent pas la commettre elles-mêmes parce qu’elles sentent qu’elle est interdite ou chargée de sentiments de culpabilité intense. Le trait vindicatif bien connu du masochiste, dont la confiance en lui-même est sérieusement diminuée, trouve une porte de sortie dans le fait de placer une autre personne en mauvaise posture ou de provoquer son comportement cruel.

Les masochistes ont souvent l’idée curieuse que leur peau, particulièrement celle des fesses, devient « chaude » ou « brûle ». Le désir d’être gratté avec des brosses dures ou d’être battu jusqu’à ce que la peau se crevasse, n’est rien d’autre que le désir de faire cesser une tension par « l’éclatement ». C’est-à-dire que la douleur concomitante n’est pas du tout le but. Ce n’est qu’un accompagnement désagréable de la libération d’une tension certaine. Le masochisme est le prototype d’une pulsion secondaire et une démonstration absolue de l’effet du refoulement des pulsions naturelles.

Chez le masochiste l’angoisse d’orgasme est présente sous une forme spécifique. D’autres patients ou bien ne permettent pas à l’excitation sexuelle de se produire dans les organes génitaux eux-mêmes (c’est le cas des névrosés obsessionnels) ou bien fuient dans l’angoisse comme les hystériques. Mais le masochiste persiste dans la stimulation prégénitale, il ne l’élabore pas en symptôme névrotique. Ceci accroît la tension et, par conséquent, l’angoisse d’orgasme, dans la mesure où s’accroît simultanément son incapacité de décharger. Ainsi le masochiste se trouve dans un cercle vicieux de la pire espèce. Plus il essaie de sortir de la tension, plus il s’y empêtre. Au moment où l’orgasme devrait avoir lieu, les fantaisies masochistes subissent une intensification aiguë. Souvent elles ne deviennent pas conscientes avant ce moment-là. L’homme peut imaginer qu’il est tiré à travers le feu, la femme que son abdomen est tailladé ou que son vagin éclate. Pour beaucoup c’est la seule manière d’atteindre un mode de satisfaction. Être forcé d’éclater signifie avoir recours à une aide extérieure pour obtenir un soulagement de la tension.

Puisque la peur de l’excitation orgastique fait partie de chaque névrose, les fantaisies et les attitudes masochistes doivent se trouver dans chaque cas de névrose. La tentative d’expliquer le masochisme comme la perception d’un instinct de mort interne, comme le résultat d’une peur de la mort contredit sévèrement l’expérience clinique. À vrai dire les masochistes accusent très peu d’angoisse aussi longtemps qu’ils peuvent se livrer aux fantaisies masochistes. Ils ne commencent à montrer de l’angoisse qu’à partir du moment où des mécanismes hystériques ou obsessionnels remplacent les fantaisies masochistes. Au contraire, le masochisme complet est une excellente manière d’éviter l’angoisse puisque c’est toujours l’autre personne qui fait les mauvais actes ou qui est la cause de leur accomplissement. De plus, la double signification de l’idée d'« éclatement » (désir et peur de la libération orgastique) rend compte d’une manière satisfaisante de chaque détail de l’attitude masochiste.

Le désir d’éclater (ou la peur d’éclater) que je trouvai bientôt chez tous les patients m’embarrassait. Il ne s’inscrivait pas dans les concepts psychologiques habituels. Une idée doit avoir une certaine origine et une certaine fonction. Nous avons l’habitude de déduire les idées d’impressions concrètes. L’idée prend son origine dans le monde extérieur, puis elle est transmise à l’organisme par les organes sensoriels sous forme de perception. Son énergie, elle, est dérivée des sources instinctuelles intérieures. Une telle origine extérieure ne pouvait être attribuée à l’idée d’éclatement, ce qui rendit la coordination difficile. De toute manière, je pus noter quelques découvertes importantes.

Le masochisme n’est pas un instinct biologique. C’est l’effet d’un trouble dans la satisfaction et d’une tentative sans succès de surmonter ce trouble. C’est le résultat et non la cause de la névrose.

Le masochisme est l’expression d’une tension sexuelle qui ne peut être déchargée. Sa cause immédiate est le plaisir-angoisse, c’est-à-dire la peur de la décharge orgastique.

Il consiste en un effort à produire la chose même qu’on craint le plus profondément : la libération agréable de la tension. Et cette libération est ressentie et crainte comme un processus d’éclatement.

La saisie du mécanisme masochiste ouvrit une nouvelle voie d’approche à la biologie. Le plaisir-angoisse humain devint compréhensible en tant qu’effet d’une altération fondamentale de la fonction du plaisir physiologique. La souffrance et la volonté de souffrance résultent de la perte de la capacité organique de plaisir.

Ici j’avais heurté la dynamique de toutes les religions et les philosophies de la souffrance. Lorsque, en tant que conseiller sexologique, j’avais affaire à un grand nombre de chrétiens, je commençai à voir la liaison. L’extase religieuse suit exactement le modèle du mécanisme masochiste. L’individu religieux attend de Dieu, une figure omnipotente, le soulagement d’un péché intérieur, c’est-à-dire d’une tension sexuelle intérieure dont l’individu est incapable de se libérer par lui-même. Le soulagement est désiré avec une énergie biologique. Mais en même temps, il est éprouvé comme « péché » et c’est pourquoi le sujet n’ose prendre aucune responsabilité par lui-même. Quelqu’un d’autre doit le faire pour lui – sous forme de punition, d’absolution, de délivrance, etc. Je traiterai ce sujet plus longuement ailleurs. Les orgies masochistes du Moyen Âge, l’Inquisition, les coups de discipline, les tortures, les expiations collectives trahissent leurs fonctions. Ce sont des efforts masochistes ratés de satisfaction sexuelle.

Dans son trouble orgastique le masochiste se distingue en ce qu’il refrène le plaisir au moment de la plus grande excitation et continue à l’inhiber. Ce faisant, il crée une contradiction entre l’expansion immense et terrible qui est sur le point de se faire et la direction inverse. Dans toutes les autres formes d’impuissance orgastique, l’inhibition s’installe avant l’acmé de l’excitation. Ce détail nuancé, bien qu’apparemment d’un intérêt limité, académique, décida du sort de mon travail scientifique ultérieur. Mes notes entre les années 1928 et 1934 montrent que tout mon travail expérimental biologique jusqu’à la recherche du bion eut pour point de départ cette petite découverte. Il m’est impossible de présenter l’histoire entière. J’aurai à simplifier ou plutôt à communiquer mes premières fantaisies que je n’aurais jamais osé publier, si elles n’avaient été confirmées par le travail expérimental et clinique des dix années qui suivirent.

2. – La fonction d’une vessie vivante

La peur d’éclater et le désir de se faire éclater furent découverts dans un cas spécifique de masochisme. Plus tard, je retrouvai ce masochisme chez tous les masochistes et – sans exception – chez tous les patients, dans la mesure où ils avaient des tendances masochistes. La réfutation de la notion de masochisme en tant qu’instinct biologique alla très loin au-delà d’une critique de la théorie freudienne sur les instincts de mort. Je continuai à me demander : quelle est l’origine de cette idée d’éclater qui, chez tous les patients, apparaît très peu de temps avant l’établissement de la puissance orgastique ?

Je trouvai bientôt que dans la plupart des cas cette idée apparaît sous la forme d’une perception kinesthésique de l’état du corps. Dans les cas francs, il y a régulièrement l’idée que le corps est une vessie tendue. Les patients se plaignent d’être tendus, remplis, comme s’ils allaient éclater, exploser. Ils se sentent « gonflés », « comme un ballon ». Ils craignent un relâchement de leur cuirasse, parce que cela leur donne la sensation d’être « ponctionnés ». Certains patients expriment la peur de se « fondre », de se « dissoudre », de perdre leur « maîtrise sur eux-mêmes », leurs « contours ». Ils s’accrochent à la cuirasse rigide de leurs mouvements et de leurs attitudes, comme une personne qui se noie s’accroche à une planche. D’autres, au contraire, ont le désir le plus fort « d’éclater ». Plus d’un cas de suicide a cette base. Plus aiguë devient la tension sexuelle, et plus fortes deviennent ces sensations. Elles disparaissent rapidement lorsque l’angoisse de l’orgasme est surmontée, et lorsqu’une relaxation sexuelle peut se produire. Alors les traits durs du caractère disparaissent, la personne devient « douce », se donne, et chez elle se développe en même temps une sorte de force élastique.

Dans une analyse caractérielle réussie, la crise arrive juste à ce moment-là, lorsque des spasmes causés par l’angoisse dans la musculature empêchent des sensations pré-orgastiques intenses de produire leur cours normal. Au moment où l’excitation atteint son sommet et appelle une décharge sans entrave, le spasme pelvien a un effet analogue à celui d’un frein de secours au moment où l’on fait du cent à l’heure. Tout marche alors dans un sauve-qui-peut. Quelque chose de ce genre survient au patient dans le processus authentique de guérison. Il lui faut choisir : ou bien il doit refuser les mécanismes inhibiteurs de son corps, ou bien il doit retomber dans sa névrose. La névrose n’est jamais que la somme totale de toutes les inhibitions du plaisir sexuel naturel, inhibitions qui, à la longue, sont devenues mécaniques. Toutes les autres manifestations de la névrose sont le résultat de ce trouble originel. Aux environs de 1929, je commençai à saisir le fait que le conflit pathogène originel du trouble mental (le conflit entre l’effort vers le plaisir et la frustration morale) est ancré structurellement d’une manière physiologique dans le trouble musculaire. Le conflit psychique entre la sexualité et la morale travaille dans les profondeurs biologiques de l’organisme, comme un conflit entre l’excitation de plaisir et le spasme musculaire.

Les attitudes masochistes atteignent une grande signification pour la théorie de l’économie sexuelle des névroses. Elles représentent ce conflit au niveau de la pure culture. Les névrosés obsessionnels et les hystériques – qui évitent la sensation orgastique en se laissant aller à l’angoisse ou aux symptômes névrotiques – traversent régulièrement une phase de souffrance masochiste sur la voie de la guérison. Ceci se produit à une époque où la peur de l’excitation sexuelle a été éliminée suffisamment, de sorte que l’excitation génitale pré-orgastique a la permission de se manifester, bien que celle-ci n’aille pas jusqu’à recevoir l’acmé de l’excitation sans inhibition, c’est-à-dire sans angoisse.

De plus, le masochisme devint un problème central en psychologie collective. Comment ce problème pourra-t-il être pratiquement résolu dans l’avenir ? La question m’apparut d’une signification décisive. Des millions de travailleurs subissent les plus sévères privations de toute espèce. Ils sont dominés et exploités par un très petit nombre d’hommes au pouvoir. Le masochisme fleurit comme une mauvaise herbe sous la forme de diverses religions patriarcales, idéologies et pratiques, et s’oppose à tous les besoins naturels de la vie. Il maintient les gens dans un état d’humble résignation. Il les frustre de leurs efforts pour collaborer à une activité rationnelle et leur inculque pour toujours la crainte de prendre une responsabilité pour leur existence. Là est la pierre d’achoppement, même si l’on nourrit les meilleures intentions pour une démocratisation de la société.

Freud expliquait les conditions sociales chaotiques et catastrophiques comme le résultat de l’instinct de mort qu’il voyait à l’œuvre dans la société. Les psychanalystes soutenaient que les masses sont biologiquement masochistes. Le besoin d’une force de police, comme disaient quelques-uns, est une expression naturelle du masochisme biologique des masses. Les peuples, en effet, se soumettent aux gouvernements autoritaires, comme le fait l’individu envers le père puissant.

Mais puisque la révolte contre l’autorité dictatoriale (le père) était considérée comme névrotique et l’adaptation à ses exigences et à ses institutions comme normale, il convenait pour réfuter cette théorie de démontrer deux faits : primo qu’il n’existe pas de masochisme biologique, et secundo, que l’adaptation à la réalité contemporaine (dans la forme, par exemple, de l’éducation irrationnelle ou de la politique irrationnelle), est en elle-même névrotique.

Je n’avais pas d’idée préconçue à ce sujet. La démonstration de ces faits résultait du jeu réciproque de beaucoup d’observations, loin de la mêlée furieuse des idéologies. Ces observations découlaient simplement de la réponse à une question presque stupide : Comment se comporterait une vessie si on la gonflait d’air par l’intérieur et si elle ne pouvait pas éclater ? Supposons que sa membrane est extensible, mais ne pût se déchirer. Ce tableau du caractère humain représenté comme une cuirasse autour du noyau vivant était hautement logique. La vessie, si elle pouvait s’exprimer dans son état de tension insoluble, se plaindrait. Dans sa faiblesse, elle chercherait les causes de sa souffrance à l’extérieur. Elle serait pleine de reproches. Elle demanderait à être crevée. Elle provoquerait son entourage jusqu’à ce qu’il réalise sa fin, comme elle la conçoit. Ce quelle ne pouvait produire spontanément à partir de l’intérieur, elle l’attendrait passivement, sans défense, de l’extérieur.

Pour nous représenter l’organisme biopsychique dont la décharge d’énergie est troublée, imaginons une vessie cuirassée. La membrane serait la cuirasse caractérielle. L’extension a lieu comme l’effet d’une production continuelle de l’énergie intérieure (énergie sexuelle, excitation biologique). L’énergie biologique exerce sa pression en direction de l’extérieur, que ce soit vers la décharge de plaisir ou vers le contact avec des gens ou des objets. Le besoin d’expansion est synonyme d’une direction de l’intérieur vers l’extérieur. À ce mouvement s’oppose la force de la cuirasse qui l’entoure. Cette cuirasse non seulement l’empêche de crever mais, de plus, exerce une pression de l’extérieur vers l’intérieur. L’effet en est une rigidité de l’organisme.

Ce tableau s’accordait avec les processus physiques de la pression interne et de la tension superficielle. J’avais abordé ces conceptions lorsque en 1926 je dus faire pour le journal psychanalytique le compte rendu d’un livre très signifiant de Fr. Kraus22.

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L’organisme névrotique se prêtait extrêmement bien à la comparaison avec une vessie très tendue, cuirassée à sa périphérie. Cette analogie particulière entre un phénomène physique et la situation caractérologique pouvait soutenir l’épreuve de l’observation clinique. Le patient névrotique est devenu rigide à la périphérie du corps, et il a retenu en même temps sa vitalité « centrale » avec toutes ses exigences. Il n’est pas à l’aise « dans sa propre peau », il est « inhibé », « incapable de se réaliser », « endigué » comme par un mur. Il « n’a pas de contact ». Il se sent « assez serré pour éclater ». Il lutte de toute sa force « vers le monde », mais il est « lié ». Pis encore : il est si peu capable de résister aux difficultés et aux déceptions de la vie, ses efforts pour établir un contact avec la vie sont si pénibles, qu’il préfère « se retirer en lui-même ». C’est-à-dire qu’à la direction fonctionnelle de « vers le monde et en dehors de soi », s’oppose une autre direction, celle de « fuite du monde, retour dans le soi ».

Cette équation établie entre quelque chose de hautement compliqué et quelque chose de simple apparaissait fascinante. L’organisme cuirassé névrotiquement ne peut crever comme une vessie ordinaire pour se débarrasser de sa tension. Il n’a que deux issues : ou devenir « masochiste », ou devenir « sain », c’est-à-dire être capable d’accepter la décharge orgastique de l’énergie endiguée. Cette décharge orgastique consiste dans la décroissance de tension au moyen d’« une décharge vers l’extérieur », sous la forme de contractions du corps total. La question cependant subsistait : qu’est-ce qui était ainsi déchargé au-dehors ? J’étais loin de la connaissance actuelle du fonctionnement de l’énergie biologique. Je me représentai l’orgasme avec sa décharge de substance corporelle sous la forme de la prolifération d’une vessie fortement tendue. Après le détachement du corps proliférant, la tension superficielle et la pression interne diminuaient. Il est évident que l’éjaculation du sperme seul ne pouvait pas l’expliquer. Car l’éjaculation, si elle ne s’accompagne pas de plaisir, ne réduit pas la tension. Je n’avais aucune raison de regretter cette spéculation. Elle devait conduire à des faits très concrets. Dans ce domaine un léger incident qui s’est passé au Congrès Psychanalytique de Berlin en 1922 vaut la peine d’être mentionné. Après avoir étudié Semon et Bergson, je m’étais engagé dans une fantaisie scientifique. On devrait, avais-je dit à quelques amis, prendre l’image freudienne « envoyer au-dehors la libido », à la lettre et sérieusement. Freud avait comparé l’émission et le retrait de l’intérêt psychique à l’expansion et à la rétraction des pseudopodes chez l’amibe. Le déploiement à l’extérieur de l’énergie sexuelle est clairement visible dans l’érection du pénis. Je pensai que l’érection était fonctionnellement identique à l’expansion des pseudopodes chez l’amibe, alors qu’inversement l’impuissance érectile due à l’angoisse et accompagnée par la contraction du pénis était fonctionnellement identique à la rétraction des pseudopodes. Mes amis étaient horrifiés devant une telle confusion dans la pensée. Leurs railleries m’offensèrent. Mais, treize ans plus tard, j’ai pu établir une preuve expérimentale de cette hypothèse. Je vais montrer comment les faits me conduisirent à cette preuve.

3. – L’antithèse fonctionnelle entre la sexualité et l’angoisse

La comparaison de l’érection avec le lancer des pseudopodes, et de la contraction du pénis avec la rétraction, me mena à l’hypothèse d’une antithèse fonctionnelle entre la sexualité et l’angoisse. Cette antithèse fut exprimée dans la direction du fonctionnement biologique. Je ne pouvais me débarrasser de cette idée. Puisqu’à travers mes expériences, tout ce que j’avais appris de Freud sur la psychologie des instincts était entré dans une « situation de flux », le tableau que je viens de mentionner s’associa à la question très importante concernant la base biologique du fonctionnement psychique. Freud avait postulé une fondation physiologique pour la psychanalyse. Son « inconscient » était profondément enraciné dans le domaine biophysiologique. Dans les profondeurs de la psyché, les tendances psychiques nettes avaient été remplacées par un travail mystérieux qui ne pouvait être exploré par la pensée psychologique seule. Freud avait tenté d’appliquer aux sources de la vie les notions psychologiques dérivées de l’investigation psychanalytique. Ceci mena inévitablement à une personnification des processus biologiques et au rétablissement des concepts métaphysiques qui avaient été antérieurement éliminés de la psychologie. En étudiant la fonction de l’orgasme, j’avais appris que dans le domaine somatique il n’était pas admissible de penser en termes dérivés du domaine psychique. Chaque fait psychique avait, en plus de sa détermination causale, une signification en termes de relation au milieu. C’est à cela que correspondait l’interprétation psychanalytique. Mais dans le domaine physiologique, il n’y a pas de telle « signification ». Et son existence ne saurait être supposée sans réintroduire une puissance surnaturelle. Le vivant fonctionne simplement. Il n’a pas de « signification ».

La science naturelle tente d’exclure des hypothèses métaphysiques, mais si elle est incapable d’expliquer le pourquoi et le comment du fonctionnement biologique, on a tendance à chercher un « but » ou une « signification » à mettre dans cette fonction.

Je me trouvai rejeté à nouveau dans les problèmes de la première période de mon travail, ceux du mécanicisme et du vitalisme. J’évitai de donner une réponse spéculative, mais je n’avais pas encore de méthode pour une solution correcte du problème. Je connaissais le matérialisme dialectique, mais je ne savais comment l’appliquer à l’investigation des sciences naturelles. J’avais donné, il est vrai, aux découvertes de Freud une interprétation fonctionnelle. Mais l’introduction de la fondation physiologique dans la vie psychique soulevait une nouvelle question, celle de la méthode correcte. Dire que le soma influence la psyché est exact, mais unilatéral. Qu’inversement la psyché influence le soma, c’est là un fait d’observation quotidienne, mais il serait inadmissible d’élargir la notion de la psyché jusqu’au point d’appliquer ses lois au soma. La théorie que les processus psychiques et somatiques sont mutuellement indépendants et se trouvent seulement en « interréaction » est contredite par l’expérience quotidienne. Je ne trouvai aucune solution à ce problème. Une seule chose demeurait claire : l’expérience du plaisir, c’est-à-dire de l’expansion, est inséparablement liée au fonctionnement du vivant.

C’est à ce moment que ma notion récemment développée sur la fonction masochiste vint à mon secours. Je raisonnai ainsi : la psyché est déterminée par la qualité, le soma par la quantité. Dans la psyché le facteur déterminant est l’espèce d’idée ou de désir. Dans le soma, c’est la quantité de l’énergie au travail. Jusque-là, le soma et la psyché étaient différents. Mais l’étude de l’orgasme montra que la qualité d’une attitude psychique dépendait de la quantité de l’excitation somatique sous-jacente. L’idée de la relation sexuelle et de son plaisir est intense, colorée et vivante dans un état d’excitation somatique intense. Mais, après la satisfaction, cette idée ne peut être reproduite qu’avec difficulté. Je me représentai l’image d’une vague marine qui, en se soulevant et en retombant, influence les mouvements d’un morceau de bois flottant à sa surface. À cette époque, je n’avais encore qu’une vague idée, d’après laquelle la vie psychique émerge du processus bio-physiologique sous-jacent, s’y plonge, et dépend du stade du processus où apparaît le courant. Ces processus ondulatoires semblaient représentés par l’apparition et la disparition de la conscience au moment du réveil ou du sommeil. Le tout était assez obscur et insaisissable. Ce qui était clair, c’était seulement que l’énergie biologique dominait à la fois le psychique et le somatique. Il y a unité fonctionnelle. Il est exact que les lois biologiques peuvent s’appliquer dans le domaine psychique, mais l’inverse n’est pas vrai. Ceci exigeait un examen critique des doctrines freudiennes sur les instincts.

L’imagination visuelle est indubitablement un processus psychique. Il y a des idées inconscientes qui peuvent être déduites de leur manifestation extérieure. L’inconscient lui-même, selon Freud, ne saurait être saisi. Mais s’il « plonge dans » le domaine bio-physiologique, il doit être possible de le saisir au moyen d’une méthode qui appréhende le facteur commun dominant tout l’appareil bio-psychique. Ce facteur commun ne saurait être ni la « signification », ni le « but » : ce sont des fonctions secondaires.

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Schéma : Identité et antithèse psychosomatique

D’un point de vue fonctionnel logique, il n’y a dans le domaine biologique ni fin ni but, mais seulement fonction et développement qui suivent certaines lois. Restait la structure dynamique, l’équilibre des forces. Celles-ci étaient valables dans tous les domaines et l’on pouvait s’y tenir. Ce que la psychologie appelle « tension » et « relaxation » est une antithèse de forces. Mon idée de la vessie, si simple qu’elle fût, s’accordait entièrement avec le concept de l’unité du psychique et du somatique. En même temps que l’unité, il y a antithèse. Cette notion fut à l’origine de ma théorie sexuelle.

Depuis 1924, j’avais supposé que dans l’orgasme une excitation se concentre à la périphérie de l’organisme, surtout dans les organes génitaux, et revient ainsi au centre végétatif où elle s’écoute. D’une manière inattendue, un cycle d’idées se complétait. Ce qui auparavant était apparu comme une excitation psychique pouvait maintenant être décrit comme un courant bio-physiologique. Après tout, la fonction interne et la tension superficielle d’une vessie ne sont rien que des fonctions du centre et de la périphérie d’un organisme. Elles s’opposent fonctionnellement l’une à l’autre. Leurs forces réciproques déterminent le « destin » de la vessie de même que l’équilibre de l’énergie sexuelle détermine la santé-psychique. La sexualité ne pouvait être que la [onction biologique de l’expansion (« en dehors de soi ») du centre vers la périphérie. Inversement l’angoisse ne pouvait être que la direction renversée : de la périphérie vers le centre (« retour dans le soi »). La sexualité et l’angoisse sont un seul et même processus d’excitation, mais dans des directions opposées.

Bientôt la liaison de cette théorie à une multitude de faits cliniques devint claire. Dans l’excitation sexuelle, les vaisseaux périphériques sont dilatés. Dans l’angoisse, on sent une tension à l’intérieur de soi – (dans le centre) – comme si on allait éclater. Les vaisseaux périphériques sont contractés. Dans l’excitation, sexuelle le pénis se dilate. Dans l’angoisse, il se contracte. Le « centre d’énergie » biologique est la source de l’énergie fonctionnante. À la périphérie, le fonctionnement lui-même est en contact avec le monde dans l’acte sexuel, dans la décharge orgastique, dans le travail, etc.

Ces découvertes dépassaient déjà certaines limites de la psychanalyse, elles renversaient beaucoup de théories. Les psychanalystes ne pouvaient pas suivre. Et ma position était si importante que mes vues dissidentes ne pouvaient exister dans la même organisation sans entraîner des complications. Freud avait refusé d’accepter ma tentative de considérer les processus de la libido comme faisant partie du système autonome. Comme j’étais aux premières lignes de la psychanalyse, je n’étais déjà pas en excellents termes avec les psychiatres officiels et autres cliniciens. Avec leur tour d’esprit mécaniciste et non analytique, ils n’auraient rien compris à ce que j’avais trouvé. Ainsi la théorie sexuelle nouvelle-née se trouvait isolée au milieu d’un grand vide. Je fus cependant encouragé par la multitude des découvertes de vérification que la physiologie expérimentale me fournit. Ma théorie semblait réduire à un dénominateur commun les découvertes non reliées entre elles et qui furent amassées par des générations de physiologistes. Le point central dans ces découvertes était l’antithèse du sympathique et dit parasympathique.

4. – Qu’est-ce que l’énergie bio-psychique ?

Après soixante années de sexologie, quarante années de psychanalyse et presque vingt années de mon propre travail à l’arrière-plan de la théorie de l’orgasme, le clinicien qui était appelé à traiter les troubles sexuels humains devait encore faire face à cette question restée sans réponse. Rappelons-nous le point de départ de la théorie de l’orgasme. Les névroses et les psychoses fonctionnelles sont maintenues par une énergie sexuelle excessive et qui a été mal déchargée. On l’appelait « l’énergie psychique ». Ce qu’elle était vraiment personne ne le savait. Il n’était pas douteux que les troubles psychiques avaient leur racine dans le « domaine somatique ». Ce qui nourrissait les croissances psychiques pathologiques, ne pouvait être que l’énergie retenue. Seule l’élimination de cette source énergétique de la névrose qu’on n’atteignait qu’en établissant la pleine puissance orgastique semblait protéger le patient contre la rechute future. La prévention de troubles psychiques sur une base collective sans la connaissance de leur base somatique, était inconcevable. On ne pouvait plus douter de l’exactitude de l’affirmation qu’« avec une vie sexuelle satisfaisante, il n’y a pas de troubles névrotiques ». Cette thèse a naturellement des conséquences sociales autant qu’individuelles. Leur signification était évidente. Mais, malgré Freud, la science officielle refusait de s’intéresser à la sexualité. La psychanalyse elle-même escamotait de plus en plus la question qui se trouvait également trop près de la limite des effusions ordinaires d’une sorte de sexualité déformée et pathologique avec cette légère nuance pornographique si typique des temps modernes. Seule une distinction très nette entre les manifestations sexuelles naturelles et pathologiques entre les pulsions « primaires » et « secondaires » rendait possible la poursuite persévérante de ce problème. Une solution ne pouvait être obtenue ni par le seul raisonnement ni par l’intégration des données excellentes qui apparurent de plus en plus nombreuses dans la littérature physiologique aux environs de 1925 et qui furent réunies dans le livre de Müller : Die Lebensnerven.

Comme toujours, l’observation clinique nous indiqua la bonne direction. En 1933, je soignais à Copenhague un homme qui offrait des résistances particulièrement fortes à la prise de conscience de ses fantaisies passives-homosexuelles. Cette résistance se manifestait par une attitude extrême dans la raideur du cou. Après une attaque énergique contre sa résistance il s’abandonna soudain, mais d’une façon plutôt alarmante. Pendant trois jours, il présenta des manifestations de choc végétatif. La couleur de son visage changeait rapidement du blanc au jaune ou au bleu. La peau était marbrée et présentait des teintes variées. Il éprouvait de violentes douleurs dans la nuque et dans la région occipitale. Les battements cardiaques étaient rapides. Il avait la diarrhée, se sentait et paraissait épuisé. J’étais troublé : j’avais déjà vu souvent des symptômes analogues mais jamais aussi violents. Quelque chose s’était produit qui paraissait en quelque sorte inhérent au processus thérapeutique mais dont l’intelligence m’échappait. Des affects avaient fait une brèche somatiquement après que le patient se fut abandonné dans une attitude de défense psychique. Le cou raide exprimant une attitude de masculinité tendue avait apparemment lié des énergies végétatives qui maintenant se libéraient avec violence, d’une manière incontrôlée et désordonnée. Une personne qui eût possédé une économie sexuelle équilibrée eût été incapable de produire une telle réaction qui supposait une inhibition continuelle et une retenue ininterrompue de l’énergie biologique. C’était la musculature qui servait cette fonction inhibitrice. Lorsque les muscles de la nuque furent relâchés, des pulsions puissantes se frayèrent un passage comme si elles avaient été propulsées par un ressort. La pâleur alternant avec la rougeur du visage ne pouvait être qu’un mouvement d’aller et retour des fluides du corps, une alternance de contraction et de relaxation des vaisseaux sanguins. Ceci s’accordait parfaitement avec ma théorie du fonctionnement biologique. La direction du « hors de moi – vers le monde » alternait rapidement avec la direction opposée du « hors du monde – retour dans le moi ». La musculature, en se contractant, peut inhiber le flux sanguin. Autrement dit, elle peut réduire le mouvement des fluides du corps à un minimum.

Cette découverte fut vérifiée par des observations antérieures et par des cas récents. Bientôt j’eus à ma disposition un grand nombre de faits qui pouvaient être résumés dans cette formule : L’énergie sexuelle peut être liée par des tensions musculaires chroniques. La colère et l’angoisse également. Je découvris que chaque fois que je parvenais à dissoudre une inhibition ou une tension musculaire, une des trois excitations biologiques fondamentales apparaissait : l’angoisse, la colère ou l’excitation sexuelle. Certes, j’avais déjà pu obtenir de tels effets par la dissolution d’inhibitions et d’attitudes purement caractérologiques. La différence se trouvait dans le fait que, maintenant, la percée de l’énergie biologique était plus complète, plus violente, plus profondément vécue, et qu’elle se produisait plus rapidement. En même temps, elle s’accompagnait chez beaucoup de patients d’une dissolution spontanée d’inhibitions caractérologiques. Ces découvertes, bien que datant de 1933, ne furent publiées qu’en 1935, d’abord dans une forme préliminaire, puis en 1937, dans une forme plus définie. Bientôt, quelques aspects décisifs du problème esprit-corps se clarifièrent également.

La cuirasse caractérielle se montrait maintenant fonctionnellement identique à l’hypertension musculaire, cette cuirasse musculaire. La notion d’« identité fonctionnelle » que j’ai dû introduire signifiait strictement que les attitudes musculaires et les attitudes caractérielles servent la même fonction dans l’appareil psychique. Elles peuvent s’influencer et se remplacer réciproquement. À la base elles ne sauraient être séparées. Dans leurs fonctions elles sont identiques.

Les notions que j’avais atteintes par l’unification des faits me conduisirent immédiatement à d’autres observations. Si la cuirasse caractérielle s’exprimait par la cuirasse musculaire et inversement, alors l’unité des fonctions psychiques et somatiques pouvait être saisie et influencée d’une manière pratique. Dès lors, je fus capable de faire un usage pratique de cette unité. Quand une inhibition caractérielle ne répondait pas à une influence psychique, je l’attaquais simplement dans son attitude somatique correspondante. Inversement, lorsqu’une attitude musculaire qui était un facteur de trouble se montrait d’accès difficile, je la travaillais dans son expression caractérologique et j’arrivais ainsi à la détendre. Par exemple, un soma qui empêchait le travail pouvait être éliminé en décrivant son expression aussi bien qu’en changeant l’attitude musculaire. C’était un énorme pas en avant. Il fallut six autres années pour amener le développement ultérieur de cette technique dans la végétothérapie.

Du relâchement des attitudes musculaires rigides, découlaient des sensations somatiques particulières : tremblements involontaires, saccades musculaires, sensations de chaud et de froid, démangeaisons, picotements, chair de poule, et la perception somatique de l’angoisse, de la colère et du plaisir. Pour comprendre ces manifestations, je devais rompre avec toutes les vieilles conceptions sur les inter-relations psychosomatiques. Ces manifestations n’étaient pas le « résultat », la « cause » ou l’« accompagnement » de processus « psychiques ». Elles étaient simplement ces processus eux-mêmes dans la sphère somatique.

Je réunis en un seul concept de « courants végétatifs » toutes ces manifestations somatiques qui – contrastant avec la cuirasse musculaire rigide, – sont caractérisées par le mouvement. Aussitôt naissait la question : Ces courants végétatifs sont-ils seulement les mouvements des fluides du corps ou bien sont-ils quelque chose de plus ? Des mouvements purement mécaniques de fluides pouvaient, il est vrai, rendre compte des sensations de chaud et de froid, de pâleur et de rougeur. Mais ils ne pouvaient expliquer des manifestations comme le fourmillement, les picotements, le frissonnement ou cette qualité « douce », « fondante » des sensations préorgastiques de plaisir. Le problème de l’impuissance orgastique était toujours sans réponse : l’organe génital peut être rempli de sang et ce pendant toute trace d’excitation de plaisir peut en être absente. Cela signifie que l’excitation sexuelle n’est en aucun cas identique au flot sanguin et que ce n’est pas lui qui la produit. En outre, il y a des états d’angoisse qui ne coïncident pas du tout avec une pâleur spéciale du visage ou du reste du corps. Ce sentiment d’« oppression » ne pouvait être attribué seulement à la congestion des organes centraux. Sinon, on ressentirait de l’angoisse après un bon repas, lorsque le sang se concentre dans l’abdomen. Quelque chose doit donc s’ajouter au flux sanguin, quelque chose qui, d’après sa fonction biologique, produit l’angoisse, la colère ou le plaisir. Le flux sanguin ne saurait jouer ici qu’un rôle de moyen essentiel. Peut-être ce « quelque chose » d’inconnu ne se produit-il pas lorsqu’il existe un obstacle à l’écoulement des fluides du corps. Dans mes réflexions sur le problème, ce point marquait un stade qui n’avait pas encore trouvé sa forme.

5. – La formule de l’orgasme : tension → charge → décharge → décharge → relaxation

Ce « quelque chose » d’inconnu que je cherchais ne pouvait être que la bio-électricité. La solution se présenta à moi un jour que j’essayais de comprendre la physiologie de la friction sexuelle entre le pénis et la muqueuse vaginale. La friction sexuelle est un processus biologique fondamental. Elle a lieu dans le règne animal partout où la procréation s’opère au moyen de deux sexes séparés. Dans ce processus, deux surfaces corporelles sont en situation de friction mutuelle. Il en résulte non seulement une excitation biologique, mais aussi une expansion et une érection. Krauss, de Berlin, sur la base de ces expériences de pionnier, trouva que le corps était régi par des processus électriques. Le corps est constitué d’innombrables « surfaces-limites » entre les membranes et les fluides électrolytiques de densité et de composition variées. Selon une loi de physique bien connue, les tensions électriques se développent sur la frontière entre les fluides conducteurs et les membranes. De même qu’il y a des différences dans la densité et dans la structure des membranes, il y a des différences dans les tensions et dans les surfaces limites, et par conséquent des différences de potentiel d’intensité variée. Les différences de potentiel peuvent être comparées à la différence dans l’énergie de deux corps situés à des hauteurs différentes. En tombant, celui qui est plus haut, peut exécuter plus de travail que celui qui est plus bas. Le même poids, mettons d’un kilogramme, peut enfoncer une masse plus profondément dans le sol s’il tombe d’une hauteur de trois mètres que s’il tombe d’un mètre. Le « potentiel d’énergie de position » est plus grand et par conséquent l’« énergie kinétique » est plus grande lorsque le potentiel d’énergie est libéré. Le principe de différence de potentiel peut être appliqué sans difficulté aux différences dans les tensions électriques. Quand un corps hautement chargé est relié par un fil métallique à un corps moins chargé, un courant passe du premier au second. L’énergie électrique statique se transforme en énergie de courant (c’est-à-dire mouvante). Il en résulte une égalisation entre les deux charges, de même que le niveau de l’eau dans deux vases est le même s’ils deviennent communicants. Cette égalisation de l’énergie suppose toujours une différence dans le potentiel d’énergie. Notre corps est composé de surfaces intérieures innombrables avec des potentiels d’énergie différents. Par conséquent, l’énergie électrique dans le corps est dans un mouvement continuel qui va des lieux de potentiel plus élevé aux lieux de potentiel moins élevé. Les porteurs de ces charges électriques dans ce processus continuel d’égalisation, sont les particules des fluides corporels, les ions. Il y a des atomes qui portent une certaine quantité de charge électrique. Selon qu’ils se meuvent vers le pôle négatif ou le pôle positif, ils sont appelés Cations ou Anions. Mais quel rapport, direz-vous, avec le problème de la sexualité ? Un rapport très grand !

La tension sexuelle est ressentie dans tout le corps, mais plus fortement dans le cœur et dans l’abdomen. Peu à peu, l’excitation se concentre sur les organes génitaux. Ils se gonflent de sang et les charges électriques se produisent à leur surface. Nous savons qu’un attouchement délicat sur une partie du corps excitée sexuellement produit l’excitation dans d’autres parties. La tension, ou l’excitation, augmente avec la friction. Elle atteint son sommet dans l’orgasme, état où la musculature des organes génitaux et du corps dans son ensemble est soumise à des contractions involontaires. C’est un fait bien connu que la contraction musculaire s’accompagne d’une décharge d’énergie électrique. Cette décharge peut être mesurée et représentée par un graphique. Certains physiologistes pensent que les nerfs emmagasinent l’énergie qui est déchargée par la contraction musculaire. Ce n’est pas le nerf, mais seulement le muscle capable de contraction qui peut décharger de l’énergie. Dans la friction sexuelle, l’énergie est d’abord emmagasinée dans les deux corps et ensuite déchargés dans l’orgasme. Par conséquent, l’orgasme doit être un phénomène de décharge électrique. La structure des organes génitaux est particulièrement bien adaptée à cet effet : grande vascularité, densité des ganglions nerveux, érectibilité et musculature spécialement capable de contractions spontanées.

Un examen plus approfondi du processus laisse saisir un rythme à quatre temps particulier :

  1. Les organes se remplissent de fluide : érection avec tension mécanique ;
  2. Ceci mène à une excitation intense, que je suppose être de nature électrique : charge électrique ;
  3. Dans l’orgasme, la charge électrique ou l’excitation sexuelle se décharge en contractions musculaires : décharge électrique ;
  4. Suit une relaxation des organes génitaux sous l’effet du reflux des fluides corporels : relaxation mécanique.

Ce rythme à quatre temps : tension mécanique → charge électrique → décharge électrique → relaxation mécanique est ce que j’ai appelé la formule de l’orgasme.

Nous pouvons nous représenter de la manière suivante le processus que j’ai décrit. Je reviens ici au fonctionnement de la vessie élastique pleine à laquelle je pensais six ans avant la découverte de la formule de l’orgasme. Comparons deux sphères : une sphère rigide en métal et une sphère élastique, une vessie de porc ou un amibe par exemple.

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Schéma de la sphère organique et inorganique

La sphère métallique serait creuse. Mais la vessie de porc contiendrait un système complexe de fluides et de membranes de densité et de conductibilité différentes. En outre, la sphère métallique recevrait sa charge électrique du dehors, d’une machine statique par exemple. D’autre part, la vessie de porc contiendrait dans son centre un appareil de charge travaillant automatiquement, c’est-à-dire qu’elle serait chargée spontanément du dedans. Selon les lois fondamentales de la physique, la charge de la sphère métallique serait distribuée également sur toute la surface, et sur la surface seulement. La vessie de porc, cependant, serait chargée dans toutes ses parties. À cause des différences de densité et de variété dans les fluides et les membranes, la charge varierait d’un endroit à l’autre. De plus, les charges seraient en mouvement continuel des lieux de potentiel plus élevé vers les lieux de potentiel moins élevé. Toutefois, en général, une direction prédominerait : celle qui va depuis le centre, la source de l’énergie électrique, vers la périphérie. C’est pourquoi la vessie se dilaterait et se contracterait plus ou moins continuellement. De temps en temps, elle reviendrait, comme un tourbillon, à la forme sphérique – le contenu restant le même – où la tension superficielle est la plus basse. Dans le cas d’un excès de production énergétique intérieur, la vessie déchargerait l’énergie au moyen de quelques contractions, c’est-à-dire qu’elle serait capable d’une certaine régulation de son énergie. Cette décharge d’énergie serait extrêmement agréable, parce qu’elle élimine la tension retenue. Dans l’état d’expansion longitudinale, la vessie pourrait exécuter des mouvements rythmiques variés, tels qu’une alternance d’expansion et de contraction, le mouvement d’un ver ou les mouvements péristaltiques de l’intestin.

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Ou bien tout le corps pourrait exécuter le mouvement d’un serpentin :

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Dans ces mouvements, l’organisme de la vessie électrique formerait une unité. S’il pouvait sentir, il éprouverait cette alternance rythmique d’expansion et de contraction comme agréable, il vivrait l’expérience comme un nourrisson qu’on balance rythmiquement et qui en ressent du plaisir. Au cours de ces mouvements, l’énergie bio-électrique serait continuellement dans un état de tension-charge et de décharge-relaxation. Elle pourrait être convertie en chaleur, en énergie mécanique ou cinétique, en travail. Une semblable vessie, comme le nourrisson, se sentirait identifiée à son milieu, aux objets et à l’univers. S’il y avait plusieurs vessies de cette espèce, elles prendraient contact immédiatement les unes avec les autres, chacune d’elles reconnaîtrait l’expérience de son propre rythme et de son propre mouvement dans le rythme et le mouvement des autres. Elle ne serait pas capable de comprendre le mépris pour les mouvements naturels et elle ne comprendrait pas davantage le comportement non naturel. La production continuelle d’énergie intérieure garantirait le développement, comme nous le voyons dans le bourgeonnement des plantes, ou dans la division cellulaire progressive, après que l’énergie issue de la fertilisation est venue s’y ajouter. Mieux : il n’y aurait pas de terme au développement. Le travail s’effectuerait dans le cadre de l’activité biologique générale et non pas contre elle.

L’expansion longitudinale sur de longues périodes de temps tendrait à faire conserver à la vessie cette forme et pourrait conduire au développement dans l’organisme d’un appareil de support (le squelette). Dès lors, il ne serait plus possible de revenir à la forme sphérique, mais la flexion et l’extension resteraient réalisables, c’est-à-dire que le métabolisme de l’énergie serait toujours présent. Il est vrai que ce squelette donnerait moins de protection à l’organisme contre les inhibitions nuisibles de sa motilité. Mais par lui-même, il ne produit pas l’inhibition. Cette inhibition peut être comparée au nœud que l’on ferait à un endroit du corps d’un serpent qui perdrait alors le rythme et l’unité du mouvement organique ondulatoire, même dans les parties de son corps qui sont encore libres :

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En effet le corps de l’homme et de l’animal ressemble à cette vessie que nous venons de décrire. Pour compléter le tableau, nous devons introduire un mécanisme de pompe automatique qui fait circuler le fluide à un rythme égal du centre à la périphérie et inversement ; c’est le système cardio-vasculaire. Même aux stades les plus bas du développement, le corps de l’animal possède un appareil central pour la production de la bio-électricité. Chez les métazoaires cet appareil consiste en ganglions végétatifs, agrégat de cellules nerveuses placées à intervalles réguliers et reliées par des fibres fines à tous les organes. Ils règlent les fonctions de la vie végétative et ce sont les organes des sentiments et des sensations végétatives. Ils forment une unité liée et sont en même temps divisés en deux groupes avec des fonctions antagonistes : le sympathique et le parasympathique.

Notre vessie imaginaire peut se dilater et se contracter. Elle peut se dilater à un degré extrême et obtenir ensuite une relaxation au moyen de quelques contractions. Elle pourrait être molle ou tendue, relâchée ou excitée. Elle pourrait concentrer les charges électriques avec les fluides qui les portent tantôt dans une place et tantôt dans une autre. Elle pourrait tenir certaines parties continuellement tendues, et d’autres en mouvement continuel. Si on la pressait dans un endroit, elle accuserait immédiatement une charge et une tension accrues dans un autre endroit.

Si l’on comprimait cette vessie entièrement sur toute sa surface, de façon à lui rendre toute expansion impossible, tandis qu’en même temps elle continuerait à produire son énergie intérieure, elle éprouverait une angoisse continuelle, c’est-à-dire un sentiment d’oppression et de constriction. Si elle pouvait parler, elle nous supplierait de la délivrer de cet état douloureux. Elle serait indifférente à ce qui lui arriverait, pourvu que le mouvement et le changement puissent remplacer son état de rigidité et de compression. Comme elle n’arriverait pas à le faire elle-même, quelqu’un d’autre devrait le faire à sa place. Ce résultat serait atteint si on la jetait dans l’espace (gymnastique), si on la pétrissait (massage), si on la piquait avec une épingle (fantaisie d’éclater), si on la blessait (fantaisie d’être battu) ; et à supposer que tout le reste ait échoué, si elle était fondue et dissoute (nirvana, mort par le sacrifice rituel).

Une société formée de telles vessies créerait les plus parfaites philosophies de la « non-douleur ». Comme toute expansion causée par le plaisir ou par l’appétit de plaisir serait ressentie comme douloureuse, la vessie serait envahie par la peur de l’excitation du plaisir (plaisir-angoisse). De plus, elle développerait des théories sur le « mal », le « péché », et « la destruction du plaisir ». En un mot, elle représenterait le portrait de l’ascète du vingtième siècle. Le temps passant, elle finirait par craindre jusqu’à la pensée qu’il soit possible d’obtenir la relaxation qu’elle désire tellement. Elle la haïrait et finalement la punirait par la mort. Elle se réunirait avec d’autres vessies de la même espèce dans une société de créatures particulièrement rigides et inventerait des règles de vie rigides. La seule fonction de ces règles serait de conserver la production intérieure de l’énergie à son minimum, c’est-à-dire de maintenir les sentiers battus et calmes et les réactions habituelles. Elles tâcheraient de maîtriser d’une façon inadéquate tout surplus d’énergie intérieure qui n’aurait pu trouver son issue naturelle dans le plaisir ou le mouvement. Par exemple, elles introduiraient un comportement sadique, un cérémonial plein de conventions mais dépourvu de sens. Les buts réels ne peuvent être atteints que par des voies appropriées et c’est pourquoi ils obligent ceux qui les visent au mouvement et à l’inquiétude.

La vessie pourrait être prise de convulsions soudaines dans lesquelles l’énergie retenue serait déchargée, c’est-à-dire qu’elle aurait des crises hystériques ou épileptiques. Elle pourrait aussi devenir complètement rigide et desséchée, comme un schizophrène catatonique. Mais quelles que soient les formes d’expression adoptées, cette vessie souffrirait toujours et partout d’angoisse. Puisque tout dans la nature se meut, change, se développe, se dilate et se contracte, cette vessie cuirassée se comporterait envers la nature d’une manière étrange et antagoniste. Elle se croirait très singulière, se penserait comme appartenant à une « race » supérieure, qui serait incompatible avec la « nature ». Elle considérait la nature comme « basse », « démoniaque », « animale », ou « indigne ».

Cette formule de tension et décharge ramassait toutes les pensées qui m’étaient déjà passées par l’esprit lorsque j’étudiais la biologie classique. Mais cette théorie devait être vérifiée. Physiologiquement elle s’appuyait sur le fait bien connu des contractions spontanées qui se produisent dans les muscles. Des stimuli électriques peuvent induire ces contractions musculaires. Mais elles se produisent également, comme on le voit dans l’expérience de Galvani, lorsqu’un muscle est lésé. On constate alors qu’elles sont accompagnées d’un courant électrique mesurable.

Depuis longtemps l’étude des contractions musculaires a offert un champ important à l’investigation physiologique. Je ne pouvais comprendre pourquoi la physiologie musculaire n’avait pas relié cette étude aux faits de l’électricité animale générale. Si l’on rapproche deux préparations nerveuses et musculaires de telle façon que le muscle de l’une touche le nerf de l’autre, et si l’on fait alors contracter le premier muscle en lui appliquant un courant électrique, le second se contracte aussi. Le premier muscle se contracte en réagissant à un stimulus électrique, mais il émet ensuite lui-même un courant d’action biologique. Celui-ci à son tour agit comme un stimulus pour le deuxième muscle, qui répond par une contraction et émet un autre courant d’action biologique. Puisque dans le corps animal les muscles sont en contact les uns avec les autres, et sont reliés à l’organisme total par les fluides corporels, chaque action musculaire a forcément une influence stimulante sur l’organisme total. Naturellement cette influence variera d’après la situation du muscle, le stimulus initial et sa force. Mais il y a toujours en fin de compte une influence sur l’organisme total. Un prototype de cette influence est la contraction orgastique de la musculature des organes génitaux. Cette contraction est si puissante qu’elle se transmet à tout l’organisme. Rien de tout cela ne se trouvait dans les livres et pourtant cela paraissait d’une signification décisive.

L’examen détaillé de la courbe d’action cardiaque confirma mon hypothèse que le processus tension-charge régit la fonction cardiaque, également, sous la forme d’une onde électrique qui va de l’œillette au sommet. Une condition préalable pour que la contraction commence est que l’oreillette soit remplie de sang. Le résultat de la charge et de la décharge est la propulsion du sang par l’aorte due à la contraction du cœur.

Les toxiques qui ont un effet purgatif sur l’intestin agissent sur les muscles comme un stimulus électrique. Ceux-ci se contractent et se relâchent dans une ondulation rythmique et c’est ainsi que l’intestin se vide. La même remarque vaut pour la vessie. Elle se remplit de fluides qui mènent à la contraction, et le contenu est évacué.

Cette description contient un fait fondamental, extrêmement important, qui peut servir de paradigme pour la réfutation de la pensée téléologique en biologie. La vessie urinaire ne se contracte pas « pour remplir la fonction de miction » due à quelque volonté divine ou à quelque puissance d’origine surnaturelle. Elle se contracte par l’effet d’un principe causal très simple : parce que son remplissage mécanique produit une contraction. Ce principe joue pour n’importe quelle autre fonction. On n’a pas de rapports sexuels « pour avoir des enfants », mais parce que la congestion du fluide produit une charge bio-électrique dans les organes génitaux et demande une décharge. Celle-ci est accompagnée par l’expulsion de substances sexuelles. En d’autres termes, ce n’est pas « la sexualité qui est au service de la procréation », mais la procréation elle-même qui est un incident du processus tension-charge dans les organes génitaux.

En 1933, je pris connaissance d’une expérience faite par le biologiste Hartmann, de Berlin. Au cours, d’une expérimentation spéciale sur la sexualité des gamètes, il montra que la fonction mâle et femelle dans la copulation n’est pas fixée. C’est-à-dire que le gamète mâle faible peut agir comme une femelle envers un mâle plus fort que lui-même. Mais qu’est-ce qui détermine le groupage des gamètes ? Hartmann ne répondit pas à la question. Il postulait certaines « substances inconnues ». Je me rendis compte qu’il s’agissait là d’un processus électrique. Quelques années plus tard, je fus à même de démontrer le mécanisme du groupage au moyen d’une expérience électrique portant sur des bions. Ce sont les forces bio-électriques qui sont responsables du fait que le groupage des gamètes a lieu d’une certaine manière et pas autrement. À la même époque, j’appris qu’un biologiste de Moscou avait réussi à démontrer que les cellules des ovules et du sperme dépendent de leur charge électrique pour produire des individus mâles ou femelles.

Ainsi la procréation est une fonction de la sexualité, et non pas l’inverse comme on l’a prétendu. Freud l’avait déjà postulé par rapport à la psycho-sexualité, lorsqu’il sépara les notions de « sexuel » et de « génital ». Mais pour des raisons que je n’ai jamais comprises il plaça de nouveau la « génitalité dans la puberté au service de la procréation ». Cependant Hartmann fit une preuve du postulat, dans le domaine de la biologie. La conséquence de ces découvertes en ce qui concerne la morale sexuelle est évidente. À partir de là, il n’est plus possible de considérer la sexualité comme un sous-produit indésirable de la préservation de la race. Je pus ajouter un troisième argument fondé sur des études expérimentales faites par divers biologistes : la division de l’œuf lui-même, comme la division cellulaire en général, est aussi un processus orgastique. Elle suit la loi de tension et de charge.

Lorsque l’œuf est fécondé et qu’il a ramassé l’énergie du sperme, il devient d’abord tendu. Il reprend du fluide et sa membrane se tend. Cela signifie que la pression interne et la tension superficielle augmentent simultanément. Plus grande est la pression dans cette vessie représentée par l’œuf et plus il est difficile à la surface de « contenir ». Ce sont là des processus qui ont entièrement leur origine dans l’antithèse entre la pression interne et la tension superficielle. Une vessie uniquement physique éclaterait, si elle se dilatait davantage. Dans la cellule de l’œuf, d’autre part, un processus commence à se dérouler, qui est caractéristique du fonctionnement de la substance vivante. L’étirement mène à la contraction. La croissance de la cellule de l’œuf est due à l’accumulation du fluide et ne peut se poursuivre que jusqu’à un certain point. Le noyau commence à « rayonner », c’est-à-dire à produire de l’énergie. Gurwitsch appela ce phénomène « radiation mitogène » (mitose signifie division du noyau). Plus tard j’appris à juger la vitalité des cultures de bions en observant le degré de certaines sortes de radiations dans leur centre. Dans la cellule le remplissage extrême, c’est-à-dire la tension mécanique, est accompagné par une charge électrique. À un certain moment, la membrane commence à se contracter. Ceci a lieu au moment où la sphère a son plus grand diamètre et où la tension est à son maximum. C’est l’équateur ou n’importe quel méridien de la sphère. Comme on peut l’observer facilement, la contraction n’est pas un processus graduel et égal, mais un processus de lutte et de conflit. La tension dans la membrane s’oppose à la pression du dedans, qui devient ainsi de plus en plus forte. On peut voir aisément comment la pression interne et la tension superficielle réagissent l’une sur l’autre pour s’accroître. Il en résulte une ondulation visible, vibrante et contractante :

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L’empreinte va toujours plus loin. La tension intérieure continue de s’accroître. Si la cellule pouvait parler, elle exprimerait de l’angoisse. Il n’y a plus qu’une seule façon de soulager cette pression intérieure (en dehors de crever) : la division d’une seule grande vessie, avec sa surface tendue, en deux petites vessies dans lesquelles le contenu du même volume est entouré par une membrane beaucoup plus grande et par conséquent moins tendue. Ainsi la division de l’œuf correspond au processus de relaxation. Le noyau dans sa formation en fuseau a passé antérieurement par le même processus. Beaucoup de biologistes considèrent la formation en fuseau comme un phénomène électrique. S’il nous était possible de mesurer les conditions électriques du noyau après la division cellulaire, nous trouverions très probablement une décharge. La « division réductive » dans laquelle la moitié des chromosomes (qui avaient été doublés dans le processus de la formation en fuseau) sont expulsés, tendrait à aller dans la même direction. Chacune des cellules filles contient maintenant le même nombre de chromosomes, la reproduction est complète.

Ainsi la division cellulaire suit également les quatre temps de la formation de l’orgasme : tension → charge → décharge → relaxation. C’est le processus biologique le plus signifiant. La formule de l’orgasme peut donc être appelée la « formule de la vie ».

À cette époque, je ne voulais rien publier sur ce sujet, je m’en étais tenu à des allusions dans les présentations cliniques, et je ne fis que publier une petite communication Die Fortpflanzung als Funktion der Sexualität (1935) basée sur les expériences de Hartmann. Le sujet semblait d’une importance si décisive que je ne voulais pas en parler sans avoir une expérimentation spéciale qui confirmerait ou réfuterait mon hypothèse.

6. – Plaisir (expansion) et angoisse (contraction), antithèse basique de la vie végétative

En 1933, mes conceptions sur l’unité du fonctionnement psychique et somatique s’étaient clarifiées dans la direction suivante : La fonction biologique fondamentale de pulsation, c’est-à-dire d’expansion et de contraction, peut être démontrée dans la sphère psychique autant que somatique. Il y avait deux séries de phénomènes antithétiques, dont les éléments correspondaient aux profondeurs différentes du fonctionnement biologique.

Les impulsions et les sensations ne sont pas créées par les nerfs, mais seulement transmises par eux. Ce sont des manifestations biologiques de l’ensemble de l’organisme. Elles sont présentes dans l’organisme bien avant le développement d’un tissu nerveux organisé. Les protozoaires montrent les mêmes actions et impulsions fondamentales que les métazoaires, bien qu’ils ne possèdent pas encore un système nerveux organisé. Kraus et Zondek ont réussi à démontrer ce fait important que les substances chimiques peuvent non seulement stimuler ou déprimer les fonctions du système nerveux autonome, mais prendre aussi leur place. Sur la base de ces expériences, Kraus arriva à la conclusion que les actions des nerfs, des drogues et des électrolytes pouvaient se remplacer mutuellement dans le système biologique, en ce qui concerne l’hydratation ou la déshydratation des tissus (comme nous l’avons vu, les fonctions basiques de la substance vivante).

Le tableau ci-dessous résume l’action du sympathique et du parasympathique du point de vue de la fonction totale.

Groupe

végétatif

Effet général

sur les tissus

Effet

central

Effet

périphérique

Sympathique

Décroissance de la tension de surface.

Systolique.

Vaso

constriction.

Calcium

(groupe)

Déshydratation.

Stimulation

du muscle

cardiaque.

 

Adrénaline

Muscles striés paralysés ou spasmodiques.

 

 

Cholestérine

Diminution de l’irritabilité électrique.

 

 

H-ions

Consommation accrue de O₂.

Augmentation de la pression sanguine.

 

 

Parasympat.

Accroissement de la tension de surface.

Distolique

Vasodilatation

Potassium

(groupe)

Hydratation (tumescence

des tissus).

Relaxation du muscle cardiaque.

 

Choline

Augmentation de la tonicité musculaire.

 

 

Lécithine

Accroissement de l’irritabilité électrique.

 

 

OH-ions

Consommation diminuée de O₂.

Diminution de la pression sanguine.

 

 

Les faits suivants en découlent :

  1. L’antithèse entre le groupe des potassium (parasympathique) et le groupe des calcium (sympathique) ; expansion et contraction.
  2. L’antithèse entre le centre et la périphérie en ce qui concerne l’excitation.
  3. L’identité fonctionnelle entre les fonctions sympathique et parasympathique avec les fonctions des stimuli chimiques.
  4. La dépendance de l’innervation des organes individuels de l’unité et de l’antithèse fonctionnelles de tout l’organisme.

Comme je l’ai déjà dit, toutes les impulsions et sensations biologiques peuvent être réduites aux fonctions fondamentales d’expansion (élongation, dilatation) et de contraction. Quel est le rapport entre ces deux fonctions fondamentales et le système nerveux autonome ? Après l’examen détaillé de l’innervation végétative hautement compliquée des organes, on trouve que le parasympathique opère partout où il y a expansion, élongation, hyperémie, plaisir. Inversement le sympathique fonctionne partout où l’organisme se contracte, retire le sang de la périphérie, montre de la pâleur, de l’angoisse ou de la douleur. Si nous faisons un pas de plus, nous voyons que le parasympathique représente la direction de l’expansion « en dehors du moi vers le monde », le plaisir, la joie. Le sympathique, d’autre part, représente la direction de la contraction « éloignement du monde et retour vers le moi », la tristesse et la douleur. Le processus de vie a lieu dans une alternance continuelle d’expansion et de contraction.

Nous apercevons ensuite l’identité, d’une part, entre la fonction parasympathique et la fonction sexuelle et, d’autre part, entre la fonction sympathique et la fonction de déplaisir ou d’angoisse. Nous pouvons voir que les vaisseaux sanguins pendant le plaisir se dilatent à la périphérie, la peau rougit, le plaisir est éprouvé depuis les petites sensations agréables jusqu’à l’extase sexuelle. Dans un état d’angoisse, la pâleur, la contraction des vaisseaux sanguins et le déplaisir vont de pair. Dans le plaisir « le cœur se dilate » (dilatation parasympathique), le pouls est plein et calme. Dans l’angoisse le cœur se contracte, bat rapidement et vigoureusement. Dans le premier cas il pousse le sang vers les vaisseaux larges et son travail est facile. Dans le second cas il faut qu’il pousse le sang vers des vaisseaux resserrés et son travail est pénible. Dans le premier cas le sang est distribué dans les vaisseaux de la périphérie. Dans le second cas la constriction des vaisseaux retient le sang dans la direction du cœur. Les raisons pour lesquelles l’angoisse s’accompagne d’une sensation d’oppression qui mène à l’angoisse deviennent immédiatement évidentes. C’est le tableau de l’hypertension cardio-vasculaire qui joue un rôle si important dans la médecine organique. Cette hypertension correspond à une condition générale de contraction sympathiecotonique dans l’organisme.

 

Syndrome d’angoisse

Syndrome de plaisir

Vaisseaux de la péri

phérie.

Action du cœur.

Pression sanguine.

Pupille.

Sécrétion salivaire.

Musculature.

Constriction.

***

Accélérée.

Augmentée.

Dilatation.

Diminuée.

Paralysée ou spasmodique.

Dilatation.

***

Retardée.

Diminuée.

Constriction.

Augmentée.

Dans un état de tonus,

relaxée.

Au niveau supérieur, c’est-à-dire psychique, l’expansion biologique est vécue comme plaisir, la contraction est un déplaisir.

Au niveau instinctuel, expansion et contraction fonctionnent respectivement comme excitation sexuelle et angoisse. À un niveau physiologique plus profond, expansion et contraction correspondent respectivement au parasympathique et au sympathique. D’après les découvertes de Kraus et de Zondek la fonction parasympathique peut être remplacée par le groupe des potasses et le sympathique par le groupe des calcium. Nous avons ainsi un tableau convaincant d’un fonctionnement unitaire de l’organisme, depuis les plus hauts sentiments psychiques jusqu’aux plus profondes réactions biologiques.

Le tableau suivant représente les deux séries de fonctions selon leur profondeur.

Plaisir

Déplaisir et angoisse

Sexualité.

Angoisse.

Parasympathique.

Sympathique.

Potassium.

Calcium.

Lecithine.

Cholestérine.

OH – ions, choline.

H – ions, adrénaline.

(Bases hydratantes).

(Acides déshydratants).

Fonction d’expansion.

Fonction de contraction.

Sur la base de cette formule de fonctionnement psychosomatique unitaire-antithétique, certaines contradictions apparentes d’innervation automatique deviennent claires. Antérieurement l’innervation autonome de l’organisme semblait dépourvue d’ordre. Des muscles sont contractés tantôt par le parasympathique, tantôt par le sympathique. La fonction glandulaire est tantôt stimulée par le parasympathique (glandes gonades) tantôt par le sympathique (glandes sudoripares).

Le tableau suivant montrant l’opposition entre l’innervation sympathique et parasympathique mettra de la clarté dans les obscurités apparentes.

Action sympathique

Organe

Action parasympathique

Inhibition du sphincter des pupilles.

Dilatation des pupilles

Musculature de l’iris

Stimulation du sphincter des pupilles.

Resserrement des pupilles.

Inhibition des glandes lacrymales.

« yeux secs ».

Glandes

lacrymales

Stimulation des glandes lacrymales.

« yeux brillants ».

Inhibition des glandes salivaires.

« bouche sèche ».

Glandes

salivaires

Stimulation des glandes salivaires.

« eau à la bouche ».

Stimulation des glandes sudoripares.

« sueur froide »

Glandes

sudoripares

Inhibition des glandes sudoripares.

« Peau sèche ».

Contraction des artères. « sueur froide », pâleur.

Artères

Dilatation des artères. Rougeur de la peau, turgescence sans sueur.

Stimulation des arrectores pilorum

Les cheveux se « dressent », « chair de poule »

Arrectores

pilorum

Inhibition des arrectores pilorum.

Peau lisse.

Inhibition de la contraction de la musculature. Relaxation des bronches

Musculature

bronchiale

Stimulation de la contraction de la musculature. Spasme bronchial.

Stimule l’action cardiaque. Palpitation, tachycardie

Cœur

Déprime l’action du cœur. Cœur calme, pouls lent.

Inhibe les mouvements péristaltiques.

Réduit la sécrétion des glandes digestives

Appareil gastro-intestinal. Foie, pancréas, reins, toutes les glandes digestives.

Stimule les mouvements péristaltiques et la sécrétion des glandes digestives.

Stimule la sécrétion d’adrénaline

Surrénales

Inhibe la sécrétion d’adrénaline.

Inhibe la musculature qui ouvre la vessie.

Stimule le sphincter.

Inhibe la miction

Vessie urinaire

Stimule la musculature qui ouvre la vessie.

Inhibe le sphincter.

Stimule la miction.

Stimule les muscles lisses. Réduit la sécrétion de toutes les glandes.

Diminue l’afflux sanguin. Diminution de la sensation sexuelle.

Organes

sexuels

féminins

Relâche les muscles lisses. Stimule la sécrétion de toutes les glandes. Augmente l’afflux sanguin. Intensification de la sensation sexuelle.

Stimule la musculature lisse du scrotum.

Réduit la sécrétion glandulaire.

Diminue l’afflux sanguin.

Pénis flasque. Diminution de la sensation sexuelle.

Organes

sexuels

masculins

Relâche la musculature lisse du scrotum.

Stimule la sécrétion glandulaire.

Augmente l’afflux sanguin.

Érection. Intensification de la sensation sexuelle.

Au cours de la démonstration des deux directions de l’énergie biologique, un fait est devenu apparent auquel jusqu’ici nous n’avons porté que peu d’attention. Nous disposons maintenant d’un tableau clair de la périphérie végétative. Néanmoins nous n’avons pas défini la place où l’énergie biologique se concentre dès que survient un état d’angoisse. Il doit exister un centre végétatif où naît l’énergie bio-électrique et où elle retourne. Cette question nous ramène à certains faits bien connus de la physiologie. La cavité abdominale, le siège attribué aux émotions, contient les générateurs de l’énergie biologique. Ce sont de grands centres du système nerveux autonome, particulièrement le plexus solaire, le plexus hypogastrique et le plexus lombo-sacral ou pelvien. Un coup d’œil sur le schéma du système neuro-végétatif montre que les ganglions végétatifs sont les plus denses dans les régions abdominales et génitales. Les schémas suivants montrent les relations fonctionnelles entre centre et périphérie.

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Parasympathique

Gonflement, expansion

Turgescence augmentée (tension de surface)

Tension centrale basse

Ouverture

« Vers le monde, hors de soi »

***

Excitation sexuelle ; peau chaude et rouge.

« Courant » du centre vers la périphérie

Sympathique

Contraction

Turgescence diminuée (tension de surface)

Tension centrale haute

Fermeture

Éloignement du monde, retour dans le soi

Angoisse ; pâleur, sueur froide

***

« Courant » de la périphérie vers le centre

 

Parasympathicotonie

relaxation

Processus vital

←   oscillant entre    →

Sympathicotonie

hypertension

Schéma a) : Les fonctions fondamentales du système neuro-végétatif

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Schéma b) : Les mêmes fonctions dans un organisme cuirassé. Inhibition dune pulsion primaire qui résulte dans une pulsion secondaire et dans l’angoisse

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Schéma c) : Unité et antithèse dans le système neuro-végétatif

La tentative d’apporter de l’ordre dans ce qui paraissait chaotique fut couronnée de succès lorsque je commençai à examiner l’innervation végétative de chaque organe en termes de fonctions biologiques d’expansion et de contraction de l’organisme total. En d’autres termes je me demandai comment tel ou tel organe fonctionnerait normalement dans le plaisir ou l’angoisse, respectivement, et quelle sorte d’innervation autonome on trouverait dans chaque cas. Ainsi l’innervation, apparemment contradictoire, se révéla parfaitement ordonnée et parfaitement compréhensible lorsqu’elle est examinée en termes de fonction de l’organisme total.

Ceci peut être démontré de la manière la plus convaincante par l’innervation antagoniste du « centre », le cœur, et de la périphérie, les vaisseaux sanguins et les muscles. Le parasympathique stimule le flot sanguin dans la périphérie en dilatant les vaisseaux, mais inhibe l’action cardiaque. Inversement le sympathique inhibe le flot sanguin dans la périphérie, en contractant les vaisseaux, et stimule l’action cardiaque. En termes de l’organisme total, cette innervation antagoniste est compréhensible. Dans l’angoisse le cœur doit surmonter la contriction périphérique, tandis que dans le plaisir il peut travailler paisiblement et lentement. Il y a une antithèse fonctionnelle entre centre et périphérie.

Le fait que le même nerf (le sympathique) inhibe les glandes salivaires et stimule simultanément la sécrétion de l’adrénaline et produit ainsi l’angoisse est plein de sens en termes de la fonction unitaire de l’angoisse sympathique. De même nous voyons dans le cas de la vessie que le sympathique stimule le muscle qui empêche la miction. L’action du parasympathique s’exerce à l’inverse. De même, en termes de l’ensemble, il est plein de sens que dans un état de plaisir, grâce à l’action du parasympathique, les pupilles soient contractées comme le diaphragme de l’appareil photographique et augmentent ainsi l’acuité visuelle. Réciproquement dans un état de paralysie angoissée, l’acuité de la vision est diminuée par la dilatation des pupilles.

La réduction de l’innervation autonome aux fonctions biologiques fondamentales d’expansion et de contraction de l’organisme total fut naturellement un pas en avant d’une grande importance et en même temps un bon test de mon hypothèse biologique. Donc le parasympathique stimule toujours les organes – que ce soit dans le sens de la tension ou de la relaxation – lorsque l’organisme total est dans un état d’expansion de plaisir. Inversement le sympathique stimule les organes d’une manière biologiquement significative quand l’organisme total est dans un état de contraction angoissée. Le processus vital, spécialement dans la respiration, peut donc être saisi comme un état continuel de pulsation, où l’organisme continue à alterner, à la manière d’un pendule, entre l’expansion parasympathique (expiration) et la concentration sympathique (inspiration). En formulant ces considérations théoriques, je songeais au comportement rythmique d’une amibe, d’une méduse ou d’un cœur. La fonction de la respiration est trop compliquée pour être présentée brièvement selon ces nouveaux aperçus.

Si cet état biologique de pulsation est troublé dans l’une ou l’autre direction, que domine la fonction d’expansion ou la fonction de contraction, alors le désordre dans l’équilibre biologique est général et inévitable. Une continuation prolongée dans l’état d’expansion est synonyme de parasympathicotonie générale. Une continuation prolongée dans l’état de contraction angoissée est synonyme de sympathicotonie. Ainsi toutes les conditions somatigues connues cliniquement sous le nom d’hypertension cardio-vasculaire, peuvent être saisies comme des conditions d’une attitude d’angoisse sympathicotonique chroniquement fixées. Au centre de cette sympathicotonie générale est l’angoisse d’orgasme, c’est-à-dire la peur de l’expansion et de la contraction involontaires.

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Courants plasmatiques chez une amibe avec expansion et contraction

La littérature physiologique décèle une richesse de données concernant les mécanismes compliqués de l’innervation autonome. La réalisation de ma théorie sexuelle n’est pas tant d’avoir découvert des faits nouveaux dans ce domaine, mais d’avoir réduit des innervations généralement connues à une formule biologique fondamentale généralement valable. La théorie de l’orgasme peut revendiquer d’avoir apporté une contribution essentielle à la compréhension de la physiologie de l’organisme. Cette unification mena à la découverte de nouveaux faits.

Je publiai un résumé de ces découvertes sous le titre Der Urgegensatz des vegetativen lebens dans la Zeitschrift für Politische Psychologie und Sexualökonomie qui fut fondée au Danemark en 1934 après ma rupture avec l’Association Psychanalytique Internationale. Ce ne fut que quelques années plus tard qu’on prit connaissance de cet article dans les cercles biologiques et psychiatriques.

Les incidents douloureux du 13e Congrès International Psychanalytique à Lucerne en 1934 furent relatés en détail dans le périodique que je viens de mentionner. Ainsi, je ne donnerai ici que quelques feux directeurs pour l’orientation générale. Quand j’arrivai à Lucerne, j’appris par le secrétaire de la Société psychanalytique allemande, dont j’étais membre, que j’en avais déjà été exclu en 1933, le jour où j’avais déménagé à Vienne. Personne n’avait cru nécessaire de m’informer des raisons de cette exclusion. Mieux, on ne me l’avait même pas notifiée. Enfin, je découvris que mon livre sur l’irrationnel fasciste23 m’avait placé dans une position telle, grâce à la publicité impliquée, qu’il parût indésirable à l’Association Psychanalytique Internationale de me conserver comme membre. Quatre ans plus tard, Freud devait s’enfuir de Vienne à Londres et les groupes psychanalytiques furent écrasés par les fascistes. Dans l’intérêt de mon indépendance, je ne profitai pas de la possibilité de devenir à nouveau membre de l’Association Internationale en m’affiliant à la Société norvégienne.


22 Kraus, Fr., allgemeine und spezielle Pathologie der Person, Leipzig, Thiemie, 1926, p. 252.

23 Wilhelm Reich, Massenpsychologie des Faschismus, Verlag für Sexualpolitik, 1933, p. 292.