Chapitre IX. De la psychanalyse à la biogénèse

1. – La fonction bioélectrique du plaisir et de l’angoisse

Jusqu’en 1934, j’avais simplement appliqué ma théorie clinique dérivée de l’économie sexuelle au domaine général de la biophysiologie. Mon travail ne pouvait s’achever là. Au contraire, alors plus que jamais, il me parut absolument essentiel d’établir la preuve expérimentale de l’exactitude de ma formule de l’orgasme.

Pendant l’été 1934, le Dr Schjelderup, directeur de l’Institut Psychologique de l’Université d’Oslo, vint au Danemark assister à un cours que je donnais à des collègues scandinaves, allemands et autrichiens. Il voulait apprendre ma méthode de psychanalyse caractérielle. Son emploi du temps ne lui permit pas de continuer ce travail au Danemark. Il me proposa alors de venir poursuivre mes expériences à l’Institut Psychologique de l’Université d’Oslo. J’y allai donc pour enseigner l’analyse caractérielle. En contrepartie j’eus l’occasion de réaliser mes expériences physiologiques.

Je savais qu’au début j’aurais besoin à chaque pas de l’aide de spécialistes techniques. En conversant avec l’assistant au laboratoire de l’Institut Physiologique d’Oslo, j’acquis la conviction que nous n’aurions aucune difficulté à nous entendre. Ma théorie lui parut rationnelle. La question fondamentale se posait ainsi : les organes sexuels, en état d’excitation, accuseraient-ils une augmentation dans leur charge bio-électrique ? Le physiologiste, se basant sur mes données théoriques, me construisit un appareil spécial. La grandeur des phénomènes à mesurer était inconnue. Jamais expérimentation de ce genre n’avait été entreprise. Les charges de la surface des zones sexuelles seraient-elles d’un millième de volt ou d’un demi-volt ? La littérature physiologique ne contenait nulle donnée qui pût répondre à ces questions. Mieux, le fait même qu’on pût enregistrer une charge électrique sur la surface du corps était généralement ignoré. Lorsqu’en décembre 1934 je demandai au chef du laboratoire de Londres comment on pouvait mesurer la charge de la peau, cette remarque elle-même lui parut bizarre. Cependant, au début de ce siècle, Tarchanoff et Veraguth avaient découvert ce « phénomène psycho-galvanique » : le changement dans le potentiel électrique de la peau qui résultait des émotions. Le plaisir sexuel n’avait jamais été mesuré.

Après une délibération de plusieurs mois, nous décidâmes de construire un appareil qui consistait en une chaîne de tubes d’électrons. Les charges électriques du corps devaient troubler le courant normal (le courant « anodique ») des tubes. Elles seraient ensuite amplifiées par l’appareil, transmises à un oscillographe électromagnétique et rendues visibles sur une bande de papier au moyen d’un miroir. L’appareil fut terminé en février 1935. Les sujets qui se prêtèrent à l’expérience furent quelques-uns de mes amis norvégiens, de mes étudiants et moi-même.

Nous fûmes surpris de trouver que les courbes de l’action cardiaque étaient extrêmement petites si on les comparait aux changements produits par les charges de surface. Après une série d’essais préliminaires, les lignes de recherches apparurent très claires. J’omettrai les détails du début et présenterai ici uniquement les découvertes essentielles. Les expériences durèrent deux ans. Les résultats ont été publiés dans une monographie30 à laquelle je renvoie le lecteur qui s’intéresse à l’établissement de la technique et aux expériences de contrôle.

La surface totale de l’organisme forme une « membrane poreuse ». Cette membrane accuse un potentiel électrique dans les parties du corps où l’épiderme est arraché. Dans les circonstances ordinaires, la peau non endommagée possède un « potentiel basique ou normal ». Il représente le potentiel biologique normal de la surface du corps. II est symétrique des deux côtés du corps et approximativement le même sur tout le corps (fig. 2, infra). Chez les différents individus, il varie dans les limites étroites (entre 10 et 20 MV). Dans l’électrogramme, il apparaît sous la forme d’une ligne horizontale. On voit en surimposition, à des intervalles réguliers, les sommets de l’électrocardiogramme. Les sommets cardiaques correspondent aux changements dans le potentiel normal de la peau induits par les pulsations électriques du cœur.

Certaines parties de la surface montrent une réaction fondamentalement différente du reste de la surface. Ce sont les zones érogènes : lèvres, langue, paume des mains, mamelons, lobe de l’oreille, anus, pénis, muqueuse vaginale, et – assez curieusement – le front. La charge de ces parties peut correspondre plus ou moins à celles d’autres parties de la peau. Mais généralement ces zones accusent un potentiel normal beaucoup plus élevé ou beaucoup plus faible que la peau ordinaire. Chez les individus libres végétativement, le potentiel de la même zone sexuelle est rarement constant : cette même zone peut avoir des variations qui atteignent jusqu’à 50 MV et même davantage. Cela correspond au fait que les zones sexuelles sont caractérisées par une intensité extrêmement variable dans la sensation et dans la capacité d’excitation. Subjectivement, l’excitation des zones sexuelles est ressentie comme un courant, comme un prurit, comme un élan, comme une onde de plaisir, de chaleur, de douceur ou une sensation « fondante ». Les parties de la peau qui ne sont pas spécifiquement érogènes éprouvent ces sensations à un degré moindre ou même ne l’éprouvent pas du tout.

Tandis que la charge bio-électrique de la peau ordinaire est enregistrée sous forme d’une ligne égale, horizontale (fig. 1, infra), la séquence des potentiels différents d’une zone érogène s’inscrit dans un tracé en zigzags plus ou moins accentués. Appelons ce changement brusque de potentiel une « errance » (fig. 3, infra).

Le potentiel des zones érogènes – à moins qu’il ne soit dans les limites du potentiel du reste de la peau – « erre », c’est-à-dire qu’il augmente et diminue. La montée de la courbe indique un accroissement, la descente une décroissance de la charge en surface. Le potentiel de la zone érogène n’augmente pas sans qu’il y ait une sensation de plaisir dans la zone respective. Par exemple, l’érection d’un mamelon ne correspond pas nécessairement à un accroissement de potentiel. L’accroissement de potentiel dans la zone sexuelle accompagne toujours une augmentation de plaisir. Inversement une décroissance de potentiel s’identifie toujours à une diminution de plaisir. Au cours de nombreuses expériences, le sujet put nous dire, en se basant sur ses propres sensations, ce que marquait l’appareil placé dans une pièce voisine.

Ces découvertes expérimentales confirment la formule de tension et de charge. Elles montrent que la congestion ou la tumescence d’un organe ne suffisent pas en elles-mêmes à produire une sensation végétative de plaisir. Pour que cette sensation de plaisir soit perceptible, il est nécessaire que s’ajoute à la congestion mécanique de l’organe une augmentation dans la charge bio-électrique.

L’intensité psychique de la sensation de plaisir correspond à une quantité physiologique de potentiel bio-électrique.

Des expériences de contrôle sur des substances non-vivantes ont montré que cette « errance » lente, organique du potentiel est une caractéristique particulière à la substance vivante. Les substances non-vivantes n’ont aucune réaction ou bien, dans le cas de corps chargés électriquement comme une lampe, elles produisent des bonds mécaniques, anguleux, saccadés, irréguliers (fig. 6 et 7, infra).

Appelons l’errance ascendante le potentiel pré-orgastique. Il varie à des moments différents dans le même organe. II varie aussi chez des individus différents dans le même organe. Il correspond à l’excitation pré-orgastique dans l’organe actif végétativement. L’augmentation de la charge est la réponse de l’organe à un stimulus agréable.

Si on chatouille avec un tampon de coton sec une zone érogène, rattachée à une électrode appliquée d’une manière égale et sans pression, et qu’une sensation de plaisir en résulte, le potentiel accuse une oscillation ondulatoire, appelée « le phénomène du chatouillement » (fig. 8, infra, K à *). Le chatouillement est une variante de la friction sexuelle. C’est un phénomène de base dans le domaine du vivant. Cela vaut aussi pour la démangeaison. Tous deux mènent automatiquement à l’impulsion de se gratter ou de frotter. Ils sont donc essentiellement liés à un frottement d’ordre sexuel.

Nous savons par l’expérience clinique en végétothérapie que les sensations de plaisir sexuel ne peuvent pas toujours être induites consciemment. De même on ne saurait provoquer dans une zone érogène une charge électro-biologique uniquement par un stimulus agréable. La réponse d’un organe par une excitation à un stimulus dépend entièrement de l’attitude de cet organe. Ce phénomène doit être soigneusement pris en considération au cours des expériences.

Le phénomène du chatouillement se produit dans chaque région de la surface d’un organisme. On ne le trouve pas lorsqu’on frotte une matière inorganique humide avec du coton sec. Les parties positives ascendantes de l’oscillation qui correspond au chatouillement sont généralement plus accentuées que les parties descendantes. La ligne ondulatoire du phénomène de chatouillement provoqué ailleurs que sur des zones spécifiquement sexuelles est plus ou moins horizontale. Dans les zones sexuelles, l’oscillation due à un chatouillement s’inscrit en surimposition sur l’onde électrique « errante » à la manière des sommets cardiaques.

Une pression de toute espèce diminue la charge de la surface. Si la pression cesse, la charge revient exactement à son niveau antérieur. Si une « errance » ascendante de potentiel correspondant au plaisir est interrompue par une pression, le potentiel tombe brusquement. Après la cessation de la pression, l’errance se poursuit au niveau où elle avait été arrêtée (fig. 9, infra).

L’augmentation du potentiel dans une zone sexuelle dépend de la douceur du stimulus. Plus le stimulus est doux et plus escarpée sera la montée en flèche du graphique. En outre, l’augmentation du potentiel s’inscrit en raison directe de la disponibilité psychophysique à répondre au stimulus. Plus la disponibilité est grande et accentuée, plus rapide sera l’augmentation.

Les stimuli agréables qui ont pour effet des sensations de plaisir mènent régulièrement à une augmentation de potentiel. D’autre part les stimuli qui aboutissent à l’angoisse ou au déplaisir diminuent la charge de la surface plus ou moins vite, plus ou moins intensément. Naturellement, l’étendue de cette réaction dépend aussi de la disponibilité de l’organisme à réagir. Des individus bloqués affectivement et raides dans leur système végétatif, comme par exemple les catatoniques, ne montrent pas de réaction ou ont des réactions très faibles. Chez eux précisément, l’excitation biologique des zones sexuelles ne se différencie pas de celles qui se manifestent sur les autres parties de la surface du corps. Voilà pourquoi les recherches dans ces phénomènes d’oscillation électrique exigent le choix de sujets appropriés. On trouve des réactions à l’angoisse sous la forme d’une baisse rapide de la charge de surface dans les muqueuses du vagin, sur la langue et dans la paume. Parmi les meilleurs stimuli, citons un choc inattendu, – causé par un cri poussé près du sujet, par l’explosion d’un ballon, par un coup de gong violent et soudain.

Autant que l’angoisse et la pression, la contrariété diminue la charge bio-électrique dans les zones sexuelles. Dans un état d’attente anxieuse, toutes les réactions électriques décroissent et on n’arrive même pas à obtenir une augmentation de potentiel. En général, il est plus facile de provoquer des réactions d’angoisse que des réactions de plaisir. La plus forte baisse de la charge se découvre dans une grande peur (fig. 10 et 11, infra et infra).

Le pénis, à l’état de repos peut accuser un potentiel beaucoup plus faible que le reste de la peau. La compression à la racine du pénis et la congestion (mécanique) qui s’ensuit ne donnent pas un accroissement de potentiel. Cette expérience de contrôle confirme que, seule, une excitation de plaisir et non pas une congestion mécanique par elle-même, s’accompagne d’une augmentation dans la charge bio-électrique.

Après une réaction de peur, des réactions de plaisir sont beaucoup plus difficiles à obtenir. Tout se passe comme si l’excitation végétative était devenue « prudente ». Lorsqu’on emploie une solution sucrée concentrée comme fluide électrodique sur la langue, le potentiel augmente rapidement. Lorsqu’immédiatement après on applique une solution salée, le potentiel tombe (fig. 12 et 13, infra).

Après l’expérience salée, on applique à nouveau du sucre. Cette fois le potentiel ne remonte plus. La langue réagit comme si elle était « prudente » ou « déçue ». Quand on applique seulement du sucre sur la langue plusieurs fois de suite, on trouve que l’augmentation dans le potentiel est moins accentuée après chaque essai successif. Tout se passe comme si la langue « s’habituait » au stimulus agréable. Des organes « déçus » ou « habitués » réagissent paresseusement même au stimulus agréable.

Si l’électrode n’est pas reliée directement à la zone sexuelle sur laquelle on fait l’expérience et si on emploie un conducteur indirect, les résultats sont identiques. Par exemple : un sujet masculin et un sujet féminin mettent un doigt de leur main simultanément dans les fluides de l’électrode communiquant avec l’oscillographe. Lorsque leurs lèvres se touchent dans un baiser, une augmentation appréciable s’inscrit dans le potentiel (fig. 14, infra). Le phénomène se produit quel que soit l’endroit sur lequel on applique l’électrode. On obtient les mêmes résultats quand les sujets se touchent les mains restées libres. Une caresse douce produit une augmentation, une pression ou une friction violente des paumes donnent une diminution de la charge. Si le sujet ressent quelque aversion à s’engager dans les activités exigées par l’expérience, le même stimulus, au lieu d’accuser une augmentation du potentiel (réaction de plaisir) mène à une baisse (réaction de déplaisir).

De quelle manière procède le bon conducteur de l’énergie bioélectrique des centres végétatifs à la périphérie et vice-versa ? Selon les hypothèses traditionnelles, l’énergie électro-biologique voyagerait le long des voies des fibres nerveuses. On postule alors d’une part que ces fibres ne sont pas contractiles. D’autre part, tontes les observations mènent nécessairement à l’hypothèse que les plexus neuro-végétatifs syncytiaux sont eux-mêmes contractiles, c’est-à-dire capables de contraction et d’extension. Cette hypothèse fut confirmée plus tard par des observations au microscope. Chez les petits vers translucides on peut apercevoir au microscope des mouvements d’expansion et de contraction dans le système autonome nerveux et ganglionnaire. Ces mouvements sont indépendants des mouvements intéressant le corps entier et les précèdent généralement. D’après ces observations, on peut dire que l’amibe continue à exister chez les animaux supérieurs et chez l’homme sous la forme du système nerveux autonome contractile.

On demande à un sujet de prendre une respiration profonde ou de s’efforcer comme dans les mouvements d’expulsion des selles. Si on lui applique alors l’électrode différentielle sur la peau abdominale au-dessus de l’ombilic, on trouve que dans l’inspiration profonde le potentiel de la surface baisse d’une manière plus ou moins accentuée et qu’il augmente à nouveau dans l’expiration. Chez de nombreux sujets on retrouva ce résultat chaque fois. Mais on ne put l’obtenir chez les individus très bloqués affectivement ou qui possédaient une rigidité musculaire marquée. Cette découverte, ajouté à la découverte clinique que l’inspiration diminue les affects, me mena à l’hypothèse qui suit :

Dans l’inspiration, d’une part, le diaphragme descend et exerce une pression sur les organes abdominaux. Elle comprime donc la cavité abdominale. D’autre part, dans l’expiration, le diaphragme remonte, la pression sur les organes diminue. Ainsi se produit une expansion de la cavité abdominale. Les cavités thoracique et abdominale se dilatent et se contractent pendant la respiration. Ce fait prit pour moi une signification importante. Puisque la pression diminue toujours le potentiel il n’est pas étonnant que ce potentiel décroisse dans l’inspiration. Ce qui demeure curieux toutefois, c’est le fait que le potentiel décroît, bien que la pression ne s’exerce pas sur la surface de la peau, mais à l’intérieur de l’organisme.

Le fait que la pression interne se manifeste extérieurement sur la peau abdominale, ne peut s’expliquer que par l’hypothèse d’un champ d’excitation bio-électrique continu entre le centre et la périphérie. La transmission de la bio-énergie ne saurait se limiter au système nerveux seul. Il faut plutôt admettre qu’elle suit toutes les membranes et tous les fluides du corps. Cette hypothèse concorde avec notre conception de l’organisme comme une vessie membraneuse et vérifie la théorie de Fr. Kraus. Une autre confirmation fut apportée par le fait que les individus affectivement troublés qui possèdent une expiration courte accusent des fluctuations minimes ou nulles dans la charge de la peau abdominale.

Pour résumer ces découvertes aux termes de notre problème fondamental nous pouvons conclure : L’accroissement de la charge bio-électrique se produit seulement lorsque le plaisir biologique s’accompagne d’une sensation de courant. Toutes les autres excitations : douleur, peur, angoisse, pression, contrariété, dépression, s’expriment par une baisse dans la charge de la surface de l’organisme.

À la base, il y a quatre sortes de diminutions dans la charge à la périphérie de l’organisme.

  1. Une rétraction de la charge de surface, préalable à une charge puissante projetée. On peut comparer cette réaction à la tension d’un tigre accroupi qui prend son élan avant de bondir.
  2. La décharge orgastique qui, contrairement à l’excitation pré-orgastique, se résout en une diminution de potentiel.
  3. Dans l’angoisse, la charge périphérique diminue.
  4. Au moment de la mort les tissus perdent leur charge. Nous obtenons des réactions négatives. La source de l’énergie s’éteint.

CHARGE À LA SURFACE

Diminution

Tension centrale préalable à l’action.

Décharge orgastique périphérique.

Angoisse, contrariété, douleur, pression, dépression.

Mort (source d’énergie éteinte).

 

Augmentation

Plaisir de toute espèce.

Ainsi l’excitation sexuelle est identique à la charge bio-électrique de la périphérie de l’organisme. La théorie de Freud sur la libido en tant que mesure de l’énergie psychique n’est plus une simple image littéraire. Elle correspond à un processus bio-électrique réel. L’excitation sexuelle à elle seule représente une fonction bio-électrique se dirigeant vers la périphérie, c’est-à-dire « vers l’univers », sortant du moi.

Le plaisir et l’angoisse sont les émotions basales de la substance vivante. Leur fonction bio-électrique en fait une partie du processus électrique général de la nature.

Les individus qui ne sont pas troublés psychiquement et qui sont capables de sensations orgastiques, autrement dit les individus qui ne sont pas « rigides » dans leur système végétatif, peuvent dire, au cours de nos expériences, ce qu’enregistre l’appareil dans la pièce voisine. L’intensité de la sensation de plaisir correspond à l’intensité de la charge bio-électrique de la surface et vice-versa. Les sensations « avoir froid », « être mort », « ne pas avoir de contact » qui sont souvent éprouvées par les névrosés, sont l’expression d’une déficience dans la charge bio-électrique de la périphérie du corps.

La formule de « tension » et de « charge », qui est une découverte clinique, trouve ainsi sa vérification expérimentale. L’excitation biologique est un processus qui exige une charge bio-électrique en plus de la tumescence mécanique. La satisfaction orgastique est une décharge bio-électrique suivie d’une relaxation mécanique (détumescence).

Le processus biologique de l’expansion, dont nous avons un exemple dans l’érection d’un organe ou dans l’allongement d’un pseudodopode chez l’amibe, est une manifestation extérieure du mouvement de l’énergie bio-électrique qui se dirige du centre de l’organisme vers la périphérie. Ce qui se meut ici – dans le sens psychique autant que dans le sens somatique – c’est la charge bioélectrique elle-même.

Puisque seules les sensations végétatives de plaisir s’accompagnent d’une charge accrue dans la surface du corps, l’excitation agréable doit être considérée comme le processus productif par excellence du système biologique. Tous les autres affects, tels que douleur, contrariété, angoisse, dépression ou bien pression, lui sont antithétiques sous l’aspect énergétique et représentent par conséquent des fonctions négatives par rapport à la vie. Ainsi le processus du plaisir sexuel est le processus de la vie, per se. Ceci n’est pas une manière de parler, mais un fait prouvé expérimentalement.

L’angoisse, en tant qu’antithèse fonctionnelle fondamentale de la sexualité, correspond à la mort. Elle n’est pas cependant identique à la mort. Dans la mort, la source centrale de l’énergie est éteinte tandis que dans l’angoisse l’énergie se retire de la périphérie et est retenue au centre, créant ainsi la sensation subjective d’oppression (angustiae).

Ces faits donnent à la théorie économique de la sexualité un sens concret dans les termes des sciences naturelles. Cela signifie la voie de régulation de l’énergie bio-électrique, ou en d’autres termes, l’économie des énergies sexuelles de l’individu. L’« économie sexuelle » désigne la façon dont l’individu manie son énergie bioélectrique, la quantité qu’il retient et refoule et la quantité qu’il décharge dans l’orgasme. Comme nous devons prendre l’énergie bioélectrique pour point de départ fondamental de l’organisme, une approche nouvelle de la compréhension des maladies organiques s’ouvre devant nous.

Maintenant les névroses nous apparaissent dans un éclairage totalement différent de celui des psychanalystes. Elles ne sont pas seulement le résultat de conflits psychiques non résolus et de fixations infantiles, ou plutôt ces fixations et ces conflits causent des troubles fondamentaux dans l’économie de l’énergie bio-électrique et s’ancrent ainsi somatiquement. Voilà pourquoi nous tenons pour impossible de séparer les processus psychiques des processus somatiques. Les maladies psychiques sont des affections biologiques qui peuvent se manifester aussi bien dans le domaine somatique que dans le domaine psychique. À la base de tous ces troubles il y a une déviation des modes naturels de décharge de l’énergie biologique.

La psyché et le soma forment une unité fonctionnelle tout en ayant en même temps des rapports antithétiques. Tous deux fonctionnent selon des lois biologiques. Une déviation de ces lois biologiques résulte des facteurs sociaux du milieu. La structure psychosomatique est l’effet d’un choc entre les fonctions biologiques et les fonctions sociales.

La fonction de l’orgasme devient ainsi l’unité de mesure du fonctionnement psycho-physique, parce que c’est en elle que s’exprime la fonction de l’énergie biologique.

2. – La solution théorique du conflit entre le mécanicisme et le vitalisme

Lorsque nous trouvâmes que la formule de tension et de charge s’appliquait à toutes les fonctions involontaires de la substance vivante, nous nous demandâmes si elle s’appliquait aussi aux processus de la nature inanimée. Ni la littérature ni les discussions avec les physiciens ne me révélèrent l’existence d’une fonction inorganique où une tension mécanique (le fait de se remplir avec un fluide) pût mener à une charge électrique d’abord, à une décharge électrique ensuite et enfin à une relaxation mécanique (par l’évacuation du fluide). Il est vrai que dans la nature inorganique on peut trouver les éléments physiques de cette formule. Il y a une tension mécanique par l’accumulation des fluides et une relaxation par l’évacuation des fluides. Nous connaissons aussi la charge et la décharge électriques. Mais on ne rencontre ces éléments qu’isolés et non pas dans la séquence particulière où ils se présentent dans la substance vivante.

Nous arrivâmes à la conclusion inévitable que cette combinaison particulière des fonctions mécanique et électrique était une caractéristique particulière appartenant à la fonction de la vie. Je pourrais maintenant apporter une contribution essentielle à la vieille dispute entre vitalistes et mécanicistes. Les vitalistes d’une part avaient toujours soutenu qu’il y avait une différence fondamentale entre la substance vivante et non-vivante. Pour faire comprendre le fonctionnement de la vie, ils avaient toujours eu recours à un principe métaphysique comme l’« entéléchie ». D’autre part les mécanicistes niaient que la matière vivante différât physiquement et chimiquement de la matière non-vivante. Selon eux, nos investigations n’étaient simplement pas poussées assez loin dans ce domaine.

Les mécanicistes nièrent la différence fondamentale entre la matière vivante et la matière non-vivante. La formule de tension et de charge montre que les deux écoles ont raison, mais non pas de la manière dont elles le croient.

En effet, la matière vivante fonctionne sur la base des mêmes lois physiques que la matière non-vivante, comme le prétendent les mécanicistes. Et cependant elle est aussi fondamentalement différente de la matière non-vivante, comme le soutiennent les vitalistes. Dans la matière vivante, les fonctions mécaniques (tension-relaxation) et les fonctions électriques (charge-décharge) sont combinées d’une manière spécifique qui n’existe pas dans la matière non-vivante. Cependant cette distinction dans la matière vivante ne doit pas être attribuée – comme l’imaginent les vitalistes – à quelque principe métaphysique au-delà de la matière et de l’énergie. Elle fait plutôt partie elle-même des lois de la matière et de l’énergie. Le vivant est dans sa fonction en même temps identique avec le non-vivant et différent de lui.

Peut-être les vitalistes et les spiritualistes objecteront-ils que le phénomène de la conscience et de la perception demeure inexpliqué. C’est exact. Mais cela ne justifie pas le postulat d’un principe métaphysique. D’ailleurs, il semble probable que nous sommes déjà sur la voie où ce problème sera résolu. Les expériences électriques ont prouvé le fait que l’excitation biologique du plaisir et de l’angoisse est identique fonctionnellement à sa perception. Il semble donc qu’on puisse admettre l’hypothèse que même les organismes les plus primitifs ont la capacité de percevoir le plaisir et l’angoisse.

3. – « L’énergie biologique » est l’énergie de l’orgone atmosphérique (cosmique)

Je suis arrivé à la fin de ma description de la théorie de l’orgasme. Pour conclure, je puis seulement donner un léger aperçu du vaste champ où cette investigation de l’orgasme devait me conduire. Les expériences bio-électriques posèrent un problème inattendu dont l’importance se montra de première grandeur. Quelle était la nature de l’énergie bio-électrique qui se manifestait dans ces expériences ? Il devint clair qu’elle ne pouvait se réduire à aucune des formes connues jusqu’ici de l’énergie.

Par exemple, la vitesse de l’énergie électro-magnétique est celle de la lumière, qui est évaluée à 300.000 kilomètres par seconde. L’observation des courbes et des intervalles de temps montre que le mouvement de l’énergie bio-électrique est, dans sa manière et dans sa vitesse, fondamentalement différent du mouvement connu de l’énergie électro-magnétique. Le mouvement de l’énergie bio-électrique est extrêmement lent, mesurable en millimètres par seconde (la vitesse est indiquée par le nombre des sommets cardiaques (voir fig. 8, infra). La forme du mouvement de l’énergie biologique est celle d’une ondulation lente qui rappelle les mouvements de l’intestin ou d’un serpent. Elle correspond également à la montée lente d’une sensation organique ou d’une excitation végétative. On pourrait chercher une explication dans le fait que c’est la haute résistance des tissus animaux qui réduit la vitesse de l’énergie électrique dans l’organisme. Cette explication est fausse. Car si un stimulus électrique est appliqué au corps, il est immédiatement perçu et la réaction est immédiate également.

D’une manière tout à fait imprévue, la connaissance de la fonction biologique de tension et de charge me conduisit à la découverte de processus inconnus jusque-là dans les « bions », aussi bien dans l’organisme humain que dans le rayonnement solaire.

Pendant l’été de 1939, je publiai une courte communication31 sur les observations suivantes. Une certaine culture de bions dérivée du sable de mer influença le caoutchouc et le coton de telle manière que ces substances produisirent un mouvement marqué de l’indicateur d’un électroscope statique. De la même façon, le caoutchouc et le coton sont influencés par le corps humain, (à condition qu’il ne soit pas troublé dans son système végétatif) et plus spécialement par l’abdomen et les organes génitaux. C’est-à-dire que si le caoutchouc ou le coton qui, par eux-mêmes, ne donnent aucune réaction mesurable par l’électroscope, sont mis en contact avec l’abdomen ou les organes génitaux pendant quinze ou vingt minutes, ils produisent une déviation dans l’électroscope. Le sable d’où naquirent ces bions n’est pas autre chose que de l’énergie solaire immobilisée. Ceci me suggéra l’expérience suivante : après m’être assuré qu’ils ne donnaient aucune déviation dans l’électroscope, j’exposai du caoutchouc et du coton à une lumière solaire éclatante. Je me rendis compte alors que le soleil émet une forme d’énergie qui influence la cellulose, le caoutchouc et le coton, de la même manière que la culture de bions que je viens de mentionner, ou l’organisme humain dans un état de respiration physiologique et dans une condition végétative non troublée. J’appelai orgone cette énergie capable de charger les substances mauvaises conductrices.

Fig 1-2-3

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Fig. 4-5-6-7

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Fig. 8-9-10

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Fig. 11-12-13-14

Image29Les bions sont des vésicules microscopiques chargées d’énergie d’orgone (« vésicules d’énergie »). Ils peuvent être produits dans la matière organique ou dans la matière inorganique par un processus de désintégration et de gonflement. Ils se propagent comme des bactéries. Ils peuvent aussi se développer spontanément sur le terrain des tissus qui se désintègrent, comme dans le cancer. Mon livre Die Bione montre la signification que cette formule de tension et de charge prend dans les recherches expérimentales sur l’organisation naturelle de la substance vivante à partir de la substance non-vivante.

L’énergie de l’orgone peut être démontrée visuellement, thermiquement et électroscopiquement dans le sol, dans l’atmosphère et dans les organismes des plantes et des animaux. La scintillation du ciel, que beaucoup de physiciens attribuent au magnétisme terrestre, et la scintillation des étoiles, sont l’expression immédiate du mouvement de l’orgone atmosphérique. Les « orages électriques », qui troublent les appareils électriques au moment où l’activité des taches solaires augmente, sont, eux aussi, comme on peut le démontrer expérimentalement, un effet de l’énergie de l’orgone atmosphérique. Jusqu’ici on n’avait pu l’enregistrer que sous la forme de perturbations dans les courants électriques.

La couleur de l’orgone est bleue ou gris bleu. Dans notre laboratoire nous avons pu accumuler l’orgone atmosphérique dans des appareils spécialement construits pour cette expérience. Un arrangement spécial de l’appareil permet de le rendre visible. L’arrêt de l’énergie kinétique de l’orgone s’exprime par une montée de la température. La concentration de l’énergie de l’orgone se réfléchit dans la variation de la vitesse de décharge de l’électroscope statique. L’orgone contient trois sortes de radiations différentes : 1° les formations de brouillard gris bleu ; 2° des points d’un bleu violet profond, qui se dilatent et se contractent, et 3° des points et des lignes blanchâtres, qui se meuvent rapidement. La couleur de l’orgone atmosphérique est apparente dans le ciel bleu et dans la brume légère bleuâtre qu’on aperçoit dans le lointain, surtout pendant les journées chaudes d’été. De même, ce qu’on appelle les feux de Saint-Elme et les formations bleuâtres que les astronomes ont observées récemment pendant une période d’augmentation de l’activité des taches solaires, sont des manifestations de l’énergie de l’orgone.

La formation des nuages et des orages – phénomène jusqu’ici inexpliqué – dépend des changements dans la concentration de l’orgone atmosphérique. Ceci peut être démontré simplement en mesurant la vitesse de décharge de l’électroscope.

L’organisme vivant contient de l’énergie d’orgone dans chacune de ses cellules et continue à se charger orgonotiquement dans, l’atmosphère par le processus de la respiration. Les globules du sang dits « rouges », lorsqu’ils sont agrandis 2.000 fois montrent une lueur bleuâtre. Ce sont des vésicules chargées d’énergie d’orgone, qu’elles transportent des poumons aux tissus du corps. La chlorophylle des plantes qui correspond aux protéines contenant du fer du sang animal, renferme de l’orgone qu’elle prend directement dans l’atmosphère et dans la radiation solaire.

Dans les cellules et les colloïdes, lorsqu’ils sont examinés dans un agrandissement qui dépasse 2.000 fois, l’énergie de l’orgone se montre dans la coloration bleuâtre du protoplasme et du contenu des vésicules organiques. Toutes les nourritures cuites consistent en vésicules bleues chargées d’orgone. De même apparaissent les vésicules chargées d’orgone dans l’humus et dans tous les bions obtenus en chauffant les substances inorganiques jusqu’à l’incandescence et jusqu’au gonflement. Enfin, toutes les cellules des gonades et des protozoaires consistent en des vésicules d’énergie chargée d’orgone et d’une teinte bleuâtre.

L’énergie de l’orgone possède un effet parasympathéticotonique et charge les tissus vivants avec des corpuscules sanguins rouges particuliers. Elle tue les cellules cancéreuses et beaucoup de variétés de bactéries. Nos recherches thérapeutiques sur le cancer sont basées sur les effets biologiques de l’orgone. Beaucoup de biologistes (Meisenheimer, Linné et d’autres) ont observé la coloration bleue des grenouilles excitées sexuellement ou la lumière bleuâtre qui émane des fleurs. Nous avons affaire ici à une excitation biologique (orgonotique) de l’organisme. L’organisme humain est entouré d’un champ orgonotique qui varie dans les limites de la motilité végétative de l’individu. La démonstration de ce fait est simple. L’orgone charge les substances organiques comme la cellulose. Ainsi, quand nous installons une plaque de cellulose de 70 cm² environ à une distance d’à peu près cinq centimètres d’une électrode d’argent reliée à un oscillographe, nous trouvons ceci : si on agite continuellement de la matière inorganique devant la plaque de cellulose, il n’y a pas de réaction dans l’oscillographe (à condition que l’opération soit accomplie de telle manière qu’aucune partie de notre propre corps ne se meuve devant la plaque). Si cependant nous bougeons nos doigts ou notre main devant la plaque, à une distance variant entre 0 m. 50 et 3 m. (et sans qu’il y ait aucune connexion métallique entre le corps et l’appareil), nous trouverons de fortes réactions oscillographiques. Si nous enlevons la plaque de cellulose, cet effet disparaît complètement ou presque complètement. Contrairement à l’énergie électro-magnétique, l’énergie de l’orgone est transmise exclusivement par une matière organique non conductrice.

La seconde partie de ce travail devra montrer la voie dans laquelle la recherche du bion mena à la découverte de l’énergie de l’orgone atmosphérique, les manières dont on peut démontrer objectivement l’orgone, et la signification de cette découverte pour la compréhension du fonctionnement biophysique.

Pour conclure il n’échappera pas au lecteur, comme il n’a pas échappé à l’auteur, l’impression que l’étude de la fonction de l’orgasme, cette Cendrillon des sciences naturelles, nous a conduits dans les secrets les plus profonds de la nature. L’investigation dans la matière vivante a largement dépassé les limites de la psychologie des profondeurs et même de la physiologie. Nous sommes entrés ici sur un territoire biologique encore inexploré. À vrai dire, la sexualité se confond avec la vie elle-même, et nous avons trouvé là une nouvelle approche du problème de la biogenèse. La psychologie est devenue une bio-physique et une science naturelle authentiquement expérimentale. Le centre demeure toujours le même : l’énigme de l’amour auquel nous devons notre vie.


30 Experimentelle Ergebnisse über die elektrische Funktion von Sexualität. Sexpol-Verlag, 1937.

31 Drei Versuche am statischen Elektroskop. Klinische und experimentelle Berichte, Nr. 7. Sexpol Verlag, 1939.