Introduction

Ce livre résume l’œuvre médicale et scientifique que j’ai accomplie sur l’organisme vivant pendant ces vingt dernières années. Il ne fut pas, à l’origine, destiné à la publication. Le but que je me suis proposé en l’écrivant est de coucher sur le papier des choses qui, sans cela, n’auraient pas été exprimées étant donné des considérations telles que le souci de mon existence matérielle, de ma « réputation », aussi bien que l’insuffisance de beaucoup de vues. Si j’ai décidé de le publier aujourd’hui, c’est parce qu’en passant rapidement du domaine de la psychologie à celui de la biologie, mes recherches, aux yeux de mes collaborateurs – et plus encore de ceux qui tentaient de suivre de loin mes travaux – parurent avoir fait brusquement un saut. On peut espérer qu’une présentation de ce développement dans son entier aidera à combler cet abîme apparent.

La plupart des gens n’arrivent pas à concevoir comment il m’était possible de travailler simultanément dans des secteurs aussi divers et nombreux que la psychologie, la sociologie, la physiologie et même la biologie. Certains psychanalystes voudraient que je retourne à la psychanalyse. Les sociologues désirent me reléguer dans les sciences naturelles, et les biologistes dans la psychologie.

Le problème de la sexualité, par sa nature même, s’insinue dans chaque branche de l’investigation scientifique. Son phénomène central, l’orgasme, est situé au carrefour des problèmes nés dans les domaines de la psychologie, de la physiologie, de la biologie et de la sociologie. Il n’est pas d’autre champ de l’investigation scientifique qui se prête autant à une démonstration de l’unité de fonctionnement du vivant, ou qui nous préserve aussi sûrement contre l’horizon rétréci du spécialiste. L’économie sexuelle est devenue une branche neuve, indépendante de la science. Elle a ses méthodes et ses découvertes propres. C’est une théorie scientifique de la sexualité basée sur des recherches expérimentales. Il devient nécessaire de décrire son développement. En retraçant son histoire, je soulignerai les découvertes que je peux revendiquer comme plus spécialement miennes. Je montrerai aussi leurs liens historiques avec d’autres champs d’investigation et, finalement, je ferai justice des vaines rumeurs qui ont circulé sur mon activité.

L’économie sexuelle naquit dans le cadre de la psychanalyse freudienne entre 1919 et 1923. Elle se sépara réellement de sa source vers 1928, bien que mon propre départ de l’organisation psychanalytique ne se situe qu’en 1934.

Ceci n’est pas un manuel, mais plutôt un récit. Une présentation systématique n’aurait pu donner au lecteur un tableau de la manière exacte dont depuis vingt ans un problème et sa solution ont mené à un autre problème. Elle n’aurait pu montrer avec autant de force que ce travail n’est pas pure invention, mais que chacune de ses parties s’inscrit dans le cours particulier de la logique scientifique. Il ne s’agit pas de fausse modestie lorsque j’insiste sur le fait que je me sens seulement un organe exécutif de cette logique scientifique. La méthode fonctionnelle d’investigation est comme une boussole sur un territoire inconnu. Je ne connais pas de meilleure preuve de l’exactitude de la théorie sur l’économie sexuelle que le fait que la découverte de la vraie nature de la puissance orgastique (la partie la plus importante de l’économie sexuelle), faite en 1922, conduisit à la découverte du réflexe de l’orgasme en 1935 et à la découverte de la radiation de l’orgone en 1939. Cette dernière acquisition fournit une base expérimentale pour les découvertes cliniques antérieures. La logique inhérente au développement de l’économie sexuelle est le point fixe qui permet de s’orienter dans le dédale des opinions, dans la lutte contre les malentendus et dans l’effort de dépassement des doutes graves au moment où la vision claire menace de se brouiller.

Il est bon d’écrire des biographies scientifiques quand on est jeune, à l’âge où l’on n’a pas encore perdu certaines illusions sur la disposition de ses contemporains à accepter une connaissance révolutionnaire. Lorsqu’on possède encore ces illusions, on peut creuser jusqu’aux vérités fondamentales ; on trouve la force de résister à l’attrait des compromis, à la tentation de sacrifier les vérités découvertes à la paresse de la pensée ou au besoin de préserver sa tranquillité. La tentation de nier la cause sexuelle de tant de maladies est même plus forte dans le cas de l’économie sexuelle que dans la psychanalyse. C’est avec beaucoup de peine que je parvins à convaincre mes collaborateurs de l’opportunité d’adopter le terme d’« économie sexuelle » qui sert à désigner un nouveau champ de la recherche scientifique : l’investigation de l’énergie biophysique. La « sexualité », selon l’attitude dominante d’aujourd’hui, est une offense. Il est trop facile de reléguer dans l’oubli sa signification pour la vie humaine. Le travail de plusieurs générations sera nécessaire pour obtenir que la sexualité soit prise au sérieux aussi bien par les savants officiels que par les profanes. Selon toute probabilité elle ne le sera pas avant que des problèmes de vie et de mort ne contraignent la société elle-même à en venir à comprendre et approfondir le processus sexuel, et non seulement à protéger ceux qui l’étudient mais à entreprendre elle-même cette recherche. Un de ces problèmes de vie et de mort est le cancer. Un autre est cette « peste psychique » qui encourage les dictatures.

L’économie sexuelle est une branche de la science naturelle. En tant que telle, elle ne doit pas avoir honte de son objet, et tout savant incapable de surmonter l’anxiété sociale de la diffamation qui peut l’atteindre parce qu’il étudie les faits sexuels mérite d’être rejeté, car elle est inévitablement liée à l’éducation actuelle. Le terme « végétothérapie » appliqué à la technique thérapeutique de l’économie sexuelle fut en réalité une concession à la susceptibilité exagérée de l’opinion en matière sexuelle. J’eusse préféré – et c’eût été plus exact – appeler cette technique thérapeutique, une « orgasmothérapie », car c’est en cela que consiste fondamentalement la végétothérapie. Je dus prendre en considération le fait que ce terme eût constitué un poids social trop lourd pour le jeune économiste sexuel. Les hommes d’aujourd’hui sont ainsi faits. Ils réagissent par un rire gêné ou par un ricanement lorsqu’on aborde ce qui est au cœur de leurs désirs ou même de leurs sentiments religieux.

On peut même craindre que, dans une ou deux décades, l’école des économistes sexuels ne vienne à se diviser en deux groupes qui se combattront violemment. L’un d’eux maintiendra que la fonction sexuelle est subordonnée à la fonction générale de la vie et qu’en conséquence elle peut être écartée. L’autre groupe d’économistes sexuels s’opposera radicalement à cette affirmation et tentera de sauver l’honneur de la recherche scientifique sexuelle. Dans cette dispute on oubliera facilement l’identité fondamentale du processus sexuel et du processus vital. Peut-être pourrais-je céder moi-même et désavouer ce qui, dans ma jeunesse, fut une conviction scientifique honnête. L’univers fasciste peut triompher de nouveau et menacer nos travaux comme le firent en Europe les psychiatres de l’école raciste. Ceux qui furent témoins en Norvège du scandale de la campagne de presse fasciste contre l’économie sexuelle savent de quoi il retourne. Voilà pourquoi il m’apparaît urgent de consigner dans un livre ce qu’on entend par économie sexuelle, avant que moi-même, sous la pression de conditions sociales surannées, je ne sois exposé à penser différemment et à entraver par mon autorité la génération montante dans sa quête de la vérité.

La théorie de l’économie sexuelle peut s’exprimer en quelques phrases :

La santé psychique dépend de la puissance orgastique, c’est-à-dire de la capacité de se donner lors de l’acmé de l’excitation sexuelle, pendant l’acte sexuel naturel. Sa base est l’attitude caractérielle non-névrotique de la capacité d’aimer. La maladie mentale est le résultat d’un désordre dans la capacité naturelle d’aimer. Dans le cas de l’impuissance orgastique, dont souffrent la majorité des humains, l’énergie biologique est inhibée et devient ainsi la source de toutes sortes de comportements irrationnels. La guérison des troubles psychiques exige en premier lieu le rétablissement de la capacité naturelle d’aimer. Elle dépend autant des conditions sociales que des conditions psychiques. Les troubles psychiques sont les effets des perturbations sexuelles qui découlent de la structure de notre société. Pendant des milliers d’années, ce chaos a favorisé l’entreprise qui tendait à soumettre les individus aux conditions existantes par l’intériorisation des contraintes extérieures imposées à la vie. Son but est d’obtenir l’ancrage psychique d’une civilisation mécanisée et autoritaire en ôtant aux individus leur confiance en eux-mêmes.

Les énergies vitales, dans des conditions naturelles, ont une régularisation spontanée, à l’exclusion de formes obsessionnelles du devoir et de la moralité. Ces formes obsessionnelles révèlent à coup sûr l’existence de tendances anti-sociales. Le comportement antisocial naît de pulsions secondaires qui doivent leur existence à la suppression de la sexualité naturelle.

L’individu élevé dans une atmosphère de négation de la vie et du sexe acquiert un plaisir-angoisse (la peur de l’excitation de plaisir) qui est représenté physiologiquement par des spasmes musculaires chroniques. Ce plaisir-angoisse est le terrain sur lequel l’individu se crée les idéologies qui nient la vie et qui deviennent les bases des dictatures. C’est le fondement de la peur de vivre d’une manière libre et indépendante. Il devient la source où toutes les activités politiques réactionnaires, où tous les systèmes de domination d’un individu ou d’un groupe sur une majorité de travailleurs puisent leur force. C’est une angoisse bio-physiologique. Elle constitue le problème central de la recherche psycho-somatique. Jusqu’à présent ce fut là le plus grand obstacle à l’investigation portée dans les fonctions vitales involontaires que le névrosé éprouve comme quelque chose d’étrange et d’effrayant.

La structure caractérielle de l’homme d’aujourd’hui (qui perpètre une civilisation patriarcale et autoritaire vieille de quelque quatre à six millénaires) est marquée par une cuirasse contre la nature en lui-même et contre la misère sociale extérieure à lui-même. Cette cuirasse du caractère est à la base de la solitude, de l’insécurité, de la recherche de l’autorité, de la peur de la responsabilité, de la quête d’une mystique, de la misère sexuelle, de la révolte impuissante, de la résignation à un type de comportement pathologique et contraire à la nature. Les êtres humains ont adopté une attitude hostile contre ce qui, en eux-mêmes, représente la vie et se sont éloignés d’elle. Cette aliénation n’est pas d’origine biologique mais d’origine sociale et économique. On ne la trouve pas dans l’histoire humaine avant l’établissement de l’ordre social patriarcal.

Depuis lors, le devoir a remplacé la joie naturelle dans le travail et l’activité. La structure caractérielle moyenne des êtres humains s’est modifiée dans la direction de l’impuissance et de la peur de la vie, de sorte que les dictatures trouvent un terrain préparé pour s’établir, mais aussi peuvent se justifier en mettant l’accord sur les attitudes humaines existantes, telles que le manque de responsabilité et l’infantilisme. La dernière catastrophe internationale est l’effet ultime de cet éloignement de la vie.

La formation du caractère sur un monde autoritaire a pour point de départ, non pas l’amour parental, mais la famille du type autoritaire. Son principal instrument est la suppression de la sexualité chez l’enfant et chez l’adolescent.

À cause de la cassure qui s’est produite entre la nature et la civilisation dans la structure caractérielle de l’homme d’aujourd’hui, on tient pour incompatibles l’instinct et la morale, la sexualité et le succès. Cette unité de la culture et de la nature, du travail et de l’amour, de la morale et de la sexualité, que l’humanité cherche perpétuellement, cette unité restera un rêve tant que l’homme ne permettra pas la satisfaction des exigences biologiques d’un accomplissement sexuel naturel (orgastique). Tant que cette acceptation ne sera pas acquise, la vraie démocratie et la liberté responsable resteront des illusions, la soumission aux conditions sociales existantes caractérisera la conduite humaine, la destruction de la vie prévaudra, ne fût-ce que dans l’éducation obsessionnelle, dans les institutions obsessionnelles et dans les guerres.

Dans le domaine de la psychothérapie, j’ai mis au point la technique de la végétothérapie-analyse caractérielle. Son principe fondamental est la restauration de la motilité bio-psychique par la dissolution des rigidités (« cuirassements ») du caractère et de la musculature. Cette technique psycho-thérapeutique a été vérifiée expérimentalement par la découverte de la nature bio-électrique de la sexualité et de l’angoisse. La sexualité et l’angoisse sont les directions opposées de l’excitation dans l’organisme biologique : l’expansion du plaisir et la contraction de l’angoisse.

La formule de l’orgasme qui régit l’investigation de l’économie sexuelle est la suivante : Tension mécanique → Charge bio-électrique → Décharge bio-électrique → Relaxation mécanique. Elle se trouve être la formule du fonctionnement de la vie en général. Cette découverte a mené à la recherche de l’organisation de la substance vivante dans la substance non-vivante, c’est-à-dire à l’étude du bion expérimental, et plus récemment encore, à la découverte de la radiation de l’orgone. Les recherches sur le bion ouvrirent une nouvelle voie d’approche au problème du cancer et à d’autres troubles du système neuro-végétatif. L’homme est la seule espèce qui ne suive pas la loi naturelle de la sexualité, et c’est la cause immédiate d’une série de désordres dévastateurs. Le refus social de la vie aboutit à la mort en masse par les guerres, tout de même que dans les troubles psychiques et somatiques du fonctionnement vital.

Le processus sexuel, c’est-à-dire le processus biologique expansif du plaisir, est le processus vital producteur en soi.

Ces indications sont très condensées et peuvent sembler trop simples. Cette « simplicité » est la qualité mystérieuse que beaucoup prétendent trouver dans mon œuvre. Je tenterai dans ce volume de montrer de quelle manière et par quel processus je suis arrivé à résoudre ces problèmes, qui sont restés soigneusement cachés jusqu’à présent. J’espère parvenir à convaincre mes lecteurs qu’il n’y a ici aucune magie. Au contraire, ma théorie revient à formuler des faits généraux, bien que non reconnus, sur la matière vivante et son fonctionnement. C’est précisément l’effet d’un éloignement de la vie que ces faits et leurs rapports internes soient restés inaperçus et systématiquement camouflés.

L’histoire de l’économie sexuelle eût été incomplète si je ne signalais le rôle joué dans son expansion par ses promoteurs. Mes amis et collaborateurs comprendront pourquoi je dois m’abstenir de mentionner ici leurs réalisations. Je peux leur donner l’assurance que sans leurs travaux le développement total n’eût pas été possible. Je veux cependant remercier plus particulièrement le Dr Wolfe.

L’économie sexuelle se présente entièrement à la lumière des conditions européennes, ces conditions qui menèrent à la catastrophe actuelle. La victoire des dictatures fut rendue possible par la mentalité malade de l’humanité européenne que les démocraties n’ont su maîtriser ni économiquement, ni socialement, ni psychologiquement. Je n’ai pas habité assez longtemps les États-Unis pour dire jusqu’à quel point cette présentation s’applique ou ne s’applique pas aux conditions de vie américaines. Les conditions auxquelles je me réfère ne sont pas simplement les relations humaines extérieures ou les conditions sociales, mais plutôt la structure des profondeurs de l’individu américain. Elle ne se laisse connaître qu’au bout d’un certain temps.

On peut s’attendre à ce que l’édition américaine de ce livre provoque des désaccords. En Europe, une longue expérience m’a permis de juger, d’après des critères définis, la signification de chaque attaque, de chaque critique ou de chaque louange. Comme les réactions de certains cercles sont semblables en tous les lieux du monde, je voudrais répondre d’avance à certaines attaques possibles.

L’économie sexuelle n’a rien à voir avec aucune organisation ou idéologie politiques existantes. Les concepts politiques qui séparent les différents niveaux ou classes de la société ne sauraient s’appliquer à l’économie sexuelle. La mauvaise interprétation de la vie d’amour naturel, le parti-pris de la refuser aux enfants et aux adolescents, représentent un état caractéristiquement humain qui s’étend au-delà des nations et des groupes.

L’économie sexuelle a été attaquée par des adversaires de toutes les couleurs politiques. Mes livres ont été interdits aussi bien par les communistes que par les fascistes. Ils ont été maudits par des socialistes et des libéraux. Mais, d’autre part, ils ont trouvé des auditoires attentifs dans toutes les classes de la société et dans tous les groupes sociaux. L’élucidation de la fonction de l’orgasme en particulier fut approuvée par des groupes scientifiques et culturels de toutes les catégories connues.

Le refoulement sexuel, la rigidité biologique, la manie moralisatrice et le puritanisme ne se limitent pas à certaines classes ou à certains groupes de la population. On les trouve partout. Je connais des prêtres qui ont fait un excellent accueil à la différenciation entre la vie sexuelle naturelle et la vie naturelle conforme au concept de Dieu. Je connais d’autres prêtres qui voient dans l’élucidation et la réalisation pratique de la vie sexuelle de l’enfant et de l’adolescent un danger pour l’existence de l’Église et qui se sentent dès lors obligés à prendre des contre-mesures violentes. L’approbation et la désapprobation, selon le cas, furent justifiées par la même idéologie. Le libéralisme se considéra en péril autant que la dictature du prolétariat, ou l’honneur du socialisme, ou l’honneur de la femme allemande. En réalité, l’élucidation de la fonction du vivant ne constitue une seule menace que contre une seule attitude, contre un seul ordre social et moral : le régime dictatorial autoritaire de toute espèce qui, par sa morale obsessionnelle et par son attitude obsessionnelle envers le travail, tente de détruire la décence spontanée et l’auto-régulaticm naturelle des forces vitales.

Il est temps de le reconnaître honnêtement : la dictature autoritaire n’existe pas seulement dans les États totalitaires. On la trouve dans les églises comme dans les organisations académiques, chez les communistes comme dans les gouvernements parlementaires. C’est une tendance humaine générale, qui doit son existence à la suppression de la fonction vitale. Dans toutes les nations, elle constitue la base de la psychologie de masse pour l’acceptation et l’établissement de la dictature. Ses éléments fondamentaux sont : la mystification du processus vital ; le déficit actuel d’énergie matérielle et sociale, la peur de la responsabilité de diriger sa propre vie et, par conséquent, le désir ardent d’une sécurité illusoire et d’une autorité passive ou active. L’aspiration authentique qui s’est manifestée de tous temps à la démocratisation de la vie sociale est issue d’une auto-détermination, d’une morale et d’une sociabilité naturelles, d’une joie dans le travail, et d’un bonheur terrestre dans l’amour. Ceux qui possèdent cette tendance considèrent tout illusion comme un danger. Aussi n’auront-ils pas peur d’une compréhension scientifique de la fonction vitale, mais ils en useront pour maîtriser des problèmes décisifs dans la formation de la structure caractérielle humaine. En agissant ainsi, ils liquideront ces problèmes d’une manière, non plus illusoire, mais scientifique et pratique. Partout des hommes luttent pour changer la démocratie formelle en une démocratie véritable pour tous ceux qui sont engagés dans un travail productif, en une démocratie de travail, c’est-à-dire en une démocratie basée sur une organisation naturelle du processus du travail.

Dans le champ de l’hygiène mentale, la grande tâche consiste à remplacer le chaos sexuel, la prostitution, la littérature pornographique et la débauche sexuelle par le bonheur naturel de l’amour garanti par la société. Ceci n’implique aucune intention de « détruire la famille » ou de « miner la morale ». En fait, la famille et la morale sont déjà minées par la famille obsessionnelle et la morale obsessionnelle. Professionnellement, nous devons assumer l’effort de réparer le dommage causé par le chaos sexuel et familial qui se présente sous l’aspect de maladies mentales. Si nous voulons être à même de maîtriser cette « peste psychique », nous devons distinguer radicalement entre ce qui est l’amour naturel entre parents et enfants et ce qui est l’obsession familiale. La maladie universelle, la « familite », détruit tout ce que l’effort humain honnête tente de réaliser.

Bien que je n’appartienne à aucune organisation politique ou religieuse, j’ai néanmoins une notion définie de la vie sociale. Ce concept – contrairement à toutes les variétés de philosophies politiques, purement idéologiques ou mystiques – est scientifiquement rationnel. Ainsi je pense qu’il n’y aura pas de paix durable sur notre terre et que toutes les tentatives de socialiser les êtres humains resteront vaines, tant que des politiciens et des dictateurs de toute sorte, qui n’ont pas la moindre notion du processus actuel de la vie, continueront à mener des masses d’individus endémiquement névrosés et sexuellement malades. La fonction naturelle de socialisation de l’homme est de garantir le travail et la réalisation naturelle de l’amour. Ces deux activités biologiques de l’homme ont toujours dépendu de la recherche et de la pensée scientifiques. La connaissance, le travail et l’amour naturel sont les sources de la vie. Ils doivent être aussi les forces qui gouvernent notre vie. La responsabilité totale en incombe à tous ceux qui produisent par leur effort.

On nous demande parfois si nous sommes pour ou contre la démocratie. Nous sommes sans hésitation et sans compromis pour la démocratie. Mais nous sommes pour une démocratie authentique dans la vie réelle, et non pour une démocratie sur le papier. Nous sommes pour la réalisation radicale de tous les idéaux démocratiques, que ce soit « le gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple » ou « liberté, égalité, fraternité ». Mais nous y ajoutons un point essentiel : Ôtez tous tes obstacles qui se trouvent sur la voie de leur réalisation. Faites de la démocratie une chose vivante ! Ne simulez pas la démocratie. Autrement le fascisme gagnera partout !

L’hygiène mentale à l’échelle des masses exige la force de connaissance dressée contre la force d’ignorance, la force du travail vital contre le parasitisme de toute espèce, qu’il soit économique, intellectuel ou philosophique. La science peut, si elle se prend au sérieux, lutter contre ces forces qui tentent de détruire la vie, où que ce soit et par quelque agent que ce soit. Il est clair qu’un homme seul ne peut acquérir la connaissance nécessaire pour sauvegarder la fonction naturelle de la vie. Une vue scientifique rationnelle de la vie exclut la dictature et exige la démocratie du travail.

Le pouvoir social exercé par le peuple, pour le peuple, fondé sur un sentiment naturel pour la vie et le respect d’une réalisation par le travail, serait invincible. Mais ce pouvoir ne deviendra manifeste et effectif tant que les masses travailleuses et productrices du peuple ne deviendront pas psychiquement indépendantes et capables de prendre la responsabilité totale de leur existence sociale, capables aussi de déterminer elles-mêmes leur vie. Ce qui les en empêche, c’est la névrose collective, telle qu’elle se matérialise dans les dictatures de toute espèce et dans les incohérences politiques. Si nous devons éliminer la névrose collective et l’irrationnel dans la vie sociale, autrement dit, si nous devons accomplir un vrai travail d’hygiène mentale, il nous faudra un cadre social où nous annulerons avant tout le besoin matériel et qui puisse garantir le développement non entravé des forces vitales dans chaque individu. Ce cadre social ne saurait être qu’une vraie démocratie.

Néanmoins, cette vraie démocratie n’est pas quelque chose de statique. Ce n’est pas un état de « liberté » qui pourrait être donné, accordé ou garanti par un groupe d’individus, par des représentants du gouvernement qu’ils ont élus ou qui leur ont été imposés. La vraie démocratie est plutôt un processus difficile, lent, dans lequel les masses, avec la protection de la société et de la loi, possèdent (et non « acquièrent ») toute possibilité de s’éduquer dans l’administration de la vie individuelle et sociale, et d’avancer vers des formes de vie toujours meilleures. Ainsi, la vraie démocratie n’est pas un état fini qui jouirait de son glorieux passé de guerrier comme un vieil homme. C’est plutôt un processus de lutte continuelle avec des problèmes présentés par le développement logique de nouvelles pensées, de nouvelles découvertes et de nouvelles formes de vie. Le développement dans l’avenir demeurera cohérent et ininterrompu dans le cas seulement où les éléments vieux et sénescents, après avoir rempli leur fonction pendant une phase antérieure du développement démocratique, seront assez sages pour céder leur place aux éléments jeunes et neufs, assez sages pour ne pas les étouffer par leur prestige et leur autorité formelle.

La tradition a son importance. Elle est démocratique lorsqu’elle remplit sa fonction naturelle de fournir à la nouvelle génération les expériences, bonnes ou mauvaises, du passé, ce qui permet à la nouvelle génération de prendre une leçon dans les anciennes erreurs et de s’en épargner le recommencement. Mais, d’autre part, la tradition détruit la démocratie si elle ne laisse aux générations montantes aucune possibilité de faire leur proche choix, si elle tente de dicter ce qui est « bien » ou « mal », alors que les conditions de vie ont changé. La tradition a l’habitude d’oublier qu’elle a perdu la facilité de juger ce qui n’est pas la tradition. Le perfectionnement du microscope ne s’est pas réalisé en détruisant le premier modèle, mais en le conservant et en le développant à un niveau supérieur de la connaissance humaine. Un microscope de l’époque de Pasteur ne nous permet pas de voir ce que cherche aujourd’hui un expérimentateur sur les virus. Mais imaginez le microscope de Pasteur qui aurait l’autorité et l’ambition d’interdire le microscope électronique !

Il n’y aurait que le plus grand respect pour ce qui est transmis, il n’y aurait aucune haine, si la jeunesse pouvait dire librement et sans danger : « Ceci nous le reprenons de vous, parce que c’est fort, honnête, parce que ceci vaut encore pour notre époque et est susceptible de se développer davantage. Mais cela, nous le rejetons. Cela fut vrai et utile de votre temps. Mais pour nous c’est devenu inutile. » Naturellement, cette jeunesse-là doit être préparée à accepter plus tard la même attitude de la part de ses propres enfants.

L’évolution de la démocratie d’avant la guerre vers une véritable et totale démocratie de travail implique l’acquisition d’une authentique détermination de son existence chez chaque individu, au lieu de la détermination actuelle, formelle, partielle et incomplète. Cela équivaut à remplacer les pulsions politiques irrationnelles des masses par une maîtrise rationnelle du processus social. Il y faut une auto-éducation continue du peuple et la transmutation de son attente infantile en liberté responsable. Il ne s’agit plus ici d’une liberté présentée sur un plateau d’argent ou garantie par quelqu’un d’autre. Si la démocratie doit extirper la tendance humaine à la dictature, elle doit prouver qu’elle est capable d’éliminer la pauvreté et qu’elle peut apporter l’indépendance rationnelle au peuple. Cela, et cela seulement mérite le nom de développement social organique.

Je crois que les démocraties européennes ont pu perdre dans la lutte contre les dictatures parce que beaucoup d’éléments dans leurs systèmes démocratiques étaient formels, et trop peu authentiquement et pratiquement démocratiques. La peur de tout ce qui était vivant caractérisait l’éducation sous tous ses aspects. La démocratie était considérée comme un état de liberté garantie et non pas comme un processus de développement de la responsabilité collective. Dans les démocraties également, les individus étaient – et sont encore – éduqués en vue d’une soumission à l’autorité. Voici la leçon que les catastrophes de notre temps nous ont apprise : élevés pour devenir mécaniquement obéissants, les hommes volent la liberté pour eux-mêmes, ils tuent ensuite le champion de leur liberté et se la font enlever par un dictateur.

Je ne suis pas un politicien. Je ne connais rien à la politique. Mais je suis un savant socialement conscient. En tant que tel, j’ai le droit de dire ce que j’ai trouvé vrai. Si mes propositions scientifiques peuvent promouvoir un ordre meilleur de conditions humaines, alors je sens que le but de mon œuvre est atteint. Après la chute des dictatures, la société humaine aura besoin de vérités, et plus spécialement de vérités impopulaires. Ces vérités qui touchent aux causés inavouées du chaos social d’aujourd’hui prévaudront tôt ou tard, qu’on le veuille ou non. Une de ces vérités est que la dictature est enracinée dans la peur irrationnelle de la vie chez la plupart des individus. Celui qui représente de telles vérités est en grand danger, mais il peut attendre. Il n’a pas besoin de se battre pour acquérir la puissance et imposer la vérité. Sa puissance consiste à connaître les faits qui sont généralement valables pour l’humanité tout entière, quel que soit le degré d’impopularité de ces faits. Aux époques d’extrême nécessité sociale, la volonté de vivre de la société imposera leur reconnaissance malgré tout.

Le savant est lié par le devoir de présenter le droit d’exprimer librement son opinion dans toutes les circonstances. Il ne doit accorder ce privilège aux avocats de la suppression de la vie. On parle beaucoup du devoir du soldat obligé de donner sa vie pour son pays. On parle trop peu du devoir du savant qui doit défendre, à n’importe quel prix et dans toutes les circonstances, ce qu’il a reconnu pour vrai.

Le médecin ou le pédagogue n’ont qu’une obligation : exercer leur profession sans compromis et ne considérer que le bien-être de ceux qui leur sont confiés. Ils ne sauraient représenter des idéologies qui sont en conflit avec la vraie tâche du médecin ou du pédagogue.

Celui qui dispute ce droit au savant, au médecin, au pédagogue, au technicien ou à l’écrivain, et qui se dit démocrate, est un hypocrite, ou pour le moins une victime de la « peste de l’irrationalité ». La lutte contre la peste de la dictature serait désespérée si chacun ne savait pas se déterminer et donner tous ses soins aux problèmes du processus de la vie. Car la dictature vit – et peut vivre seulement – dans l’obscurité des problèmes non résolus du processus de la vie. L’homme est faible là où lui manque le savoir. Cette faiblesse, née de l’ignorance, constitue le terrain fertile sur lequel fleurit la dictature. Un ordre social ne saurait s’appeler démocratique, s’il a peur de soulever des questions décisives, de trouver des réponses imprévues, ou de faire face au conflit des opinions qui surgissent à leur sujet. S’il est hanté par de telles craintes, il trébuchera devant la moindre attaque des dictateurs en herbe. C’est ce qui est déjà arrivé en Europe.

« La liberté du culte » demeure une dictature tant qu’il n’existe pas en même temps de liberté pour la science et, par conséquent, pas de libre concurrence dans l’interprétation du processus vital. Nous devons décider si « Dieu » est une figure barbue toute-puissante dans le ciel ou la loi cosmique de la nature qui nous gouverne. C’est seulement lorsque Dieu et la loi naturelle se rencontrent que la science et la religion peuvent se réconcilier. Il n’y a qu’un pas sur la voie de la dictature entre ceux qui représentent Dieu sur terre et ceux qui veulent le remplacer sur terre.

La morale aussi est une dictature lorsqu’elle met au même niveau le sentiment naturel de la vie et la pornographie. Qu’elle le veuille ou non, elle prolonge ainsi l’existence de la boue et détruit le bonheur naturel en amour. Il est nécessaire de protester rigoureusement lorsqu’on appelle immoral un homme qui fonde son comportement social sur des lois intérieures au lieu d’obéir aux formes obsessionnelles extérieures. Un couple est mari et femme, non parce qu’il a reçu la consécration du mariage, mais parce qu’il se sent mari et femme. La loi intérieure et non extérieure est l’étalon de la liberté authentique. L’hypocrisie moralisatrice est la plus dangereuse ennemie de la morale naturelle. Elle ne saurait être combattue avec une autre sorte de morale obsessionnelle, mais avec la connaissance de la loi naturelle du processus sexuel. Le comportement moral naturel suppose la liberté du processus sexuel naturel. Réciproquement, la morale obsessionnelle et la sexualité pathologique vont de pair.

Il est plus facile d’exiger la discipline et de la renforcer par l’autorité que d’éduquer les enfants pour une initiative joyeuse dans le travail et pour un comportement sexuel naturel. Il est plus facile de se déclarer un « führer » omniscient, envoyé par Dieu, et de décréter ce que des millions d’individus doivent penser et faire, que de s’exposer à la bataille entre le rationnel et l’irrationnel dans le conflit des opinions. Il est plus facile d’insister sur les manifestations de respect et d’amour dues légalement que de gagner l’amitié par un comportement décent authentique. Il est plus facile de vendre son indépendance contre une sécurité économique que de mener une existence indépendante, responsable, et d’être son propre maître. Il est plus facile de dicter à ses subordonnés ce qu’ils doivent faire que de les guider en respectant leur propre personnalité.

Voilà pourquoi la dictature est toujours plus facile que la vraie démocratie. Voilà pourquoi le chef démocratique paresseux envie le dictateur et tâche, à sa manière inadéquate, de l’imiter. Il est facile de représenter le lieu commun. Il est difficile de représenter la vérité.

Celui qui n’a pas confiance dans ce qui est vivant, ou l’a perdue, devient une proie facile pour la peur souterraine de la vie qui engendre la dictature. Ce qui est vivant est en soi raisonnable. Si on ne lui permet pas de vivre, il devient une caricature. Lorsque la vie est une caricature elle ne peut que créer de la terreur. Voilà pourquoi la seule connaissance du vivant peut bannir la terreur.

Quelle que soit dans les siècles à venir l’issue des luttes sanglantes de notre univers disloqué, la science de la vie est plus puissante que toutes les forces qui nient la vie et toutes les tyrannies. C’est Galilée et non pas Néron, c’est Pasteur et non pas Napoléon, c’est Freud et non pas Schicklgruber qui ont jeté les bases de la technique moderne, lutté contre les épidémies, exploré l’esprit, autrement dit qui ont posé des fondations solides pour notre existence. Les autres ne font qu’abuser de ces réalisations des hommes les plus grands pour détruire la vie. Nous pouvons nous consoler par le fait que la science pousse des racines plus profondes que les tourbillons dictatoriaux d’aujourd’hui.

W. R.