Chapitre I. La biologie et la sexologie avant Freud

Ma position scientifique actuelle a son origine dans le sommaire de sexologie de Vienne (1919-1922). Aucune idée préconçue ne détermina le développement de mes vues. Il ne faut pas postuler qu’il y a ici un individu avec une histoire personnelle particulière, isolé de la « bonne société » et qui essaie – conséquence de ses propres « complexes » – de « refiler » ses fantaisies sur la vie à d’autres personnes. Le fait est qu’une vie vigoureuse et riche d’expériences m’a permis de percevoir, d’utiliser et de propager des éléments et des résultats de recherches qui ne furent pas accessibles à d’autres.

Avant de faire partie de la Société psychanalytique de Vienne, en 1920, j’avais acquis des connaissances multiples sur la sexologie, la psychologie et les sciences naturelles. Ceci peut paraître manquer de modestie. Mais la modestie mal placée n’est pas une vertu. Affamé par le désœuvrement de quatre années de guerre, et doué d’une faculté d’assimilation rapide, complète et systématique, je bondissais vers tout ce qui valait la peine d’être connu sur mon chemin. Je ne fréquentais ni les cafés ni les réunions mondaines.

C’est par hasard que je fis connaissance avec la psychanalyse. En janvier 1919, un bout de papier circula clandestinement pendant un cours. On y expliquait la nécessité d’un séminaire sexologique. Mon intérêt s’éveilla et je me rendis à une réunion. Il y avait là huit étudiants en médecine. Ils soulignèrent qu’un séminaire sexologique était une nécessité pour des étudiants de leur spécialité, car ce sujet important était négligé par l’Université. J’assistai régulièrement aux réunions mais sans prendre aucune part aux discussions. La manière dont on traitait le sujet de la sexualité dans les premières sessions me frappa par son caractère étrange et peu naturel. Je sentis une aversion en moi. Je retrouve cette note dans mon journal, à la date du 1er mars 1919 : « Peut-être ma-morale objecte-t-elle contre cela. Néanmoins, d’après ma propre expérience et d’après mes observations sur moi-même et sur les autres, je suis convaincu maintenant que la sexualité est le centre autour duquel tourne toute la vie sociale, aussi bien que la vie intérieure de l’individu ».

D’où venait cette opposition de mon côté ? Je ne devais le comprendre que dix ans plus tard. Dans mon expérience la sexualité était autre chose que l’objet de leur discussion. Ces premières conférences auxquelles j’assistai concevaient la sexualité comme un phénomène bizarre. Il ne semblait pas qu’il existât une sexualité naturelle. L’inconscient était plein d’impulsions perverses. Par exemple, la doctrine psychanalytique niait l’existence d’un érotisme vaginal primaire chez la petite fille et présentait la sexualité féminine comme quelque chose qui se développait à travers une combinaison compliquée d’autres pulsions.

On décida d’inviter un psychanalyste expérimenté à donner une série de causeries sur la sexualité. Il parla bien, dit des choses fort intéressantes et fort instructives. Malgré cela, sa manière de traiter la sexualité me déplut. Il me semblait que l’orateur ne fut pas la personne adéquate pour parler de sexualité. Mais je ne pouvais pas expliquer ce sentiment.

Je me procurai quelques ouvrages sur la sexologie : Sexualleben unserer Zeit, de Bloch ; Die sexuelle Frage, de Forel ; Sexuelle Verirrungen, de Back ; Hermaphroditismus und Zengungsunfahigkeit, de Taruffi. Après cela je lus Jung sur la théorie de la libido et finalement Freud. Je lus beaucoup, vite et consciencieusement, souvent deux ou trois fois. Les Trois Essais sur une théorie de la sexualité de Freud et son Introduction a la Psychanalyse déterminèrent le choix de ma profession. La littérature sexologique semblait se diviser en deux catégories : la sérieuse et la moralisatrice – salace. Je m’enthousiasmai pour Bloch, Forel et Freud. Ce dernier constituait une grande expérience.

Je ne devins pas immédiatement un disciple exclusif de Freud. Je n’absorbai que progressivement ses découvertes et encore en même temps que les pensées et les découvertes d’autres grands hommes. Avant de me donner à la psychanalyse, j’acquis une connaissance générale des sciences naturelles et de la philosophie. J’y fus poussé par l’intérêt que je prenais au thème fondamental de la sexualité. Ainsi j’étudiai le Handbuch der Sexualwissenschaft de Moll. Je voulais savoir ce que les autres disaient de l’instinct. Cela me conduisit vers Semon. Sa théorie des « sensations mnémiques » posa à mes réflexions les problèmes de la mémoire et de l’instinct. Semon affirmait que tous les actes involontaires se bornaient aux « engrammes », c’est-à-dire aux empreintes historiques d’anciennes expériences. Le protoplasme, qui se reproduit perpétuellement, continue à recevoir des impressions qui, en réponse à des stimuli appropriés, sont « ecphorisées ». Cette théorie biologique s’adaptait parfaitement à la notion de Freud sur les souvenirs inconscients, les « traces mnésiques ».

La question : « qu’est-ce que la vie ? » se trouvait derrière tout ce que j’apprenais. La vie paraissait caractérisée par la réflexité et par une finalité de l’action involontaire et instinctive. Les recherches de Forel sur l’organisation rationnelle des fourmis dirigèrent mon attention sur le problème du vitalisme. Entre 1919 et 1921, je fis connaissance avec la Philosophie des Organischen et I'Ordnungslehre de Driesch. Je compris son premier livre mais pas le second. Il devenait clair que la conception mécaniciste de la vie qui dominait notre étude de la médecine à cette époque, n’était pas satisfaisante. On ne pouvait rejeter l’assertion de Driesch suivant laquelle, alors que dans un organisme vivant le tout pouvait être formé par une partie, il était impossible de fabriquer une machine à partir d’une vis. Et pourtant son explication de la fonction vivante par le concept d’« entéléchie » ne me paraissait pas convaincante non plus. J’eus l’impression qu’on éludait un problème gigantesque par un mot.

Ainsi, d’une manière tout à fait primitive, j’appris à établir une distinction rigoureuse entre les faits et les théories sur les faits. Je ruminai longuement les trois preuves données par Driesch de la différence spécifique entre l’organique et le non-organique. Elles paraissaient justes, mais la qualité métaphysique du principe vital me laissait insatisfait.

Dix-sept ans plus tard, je pus résoudre cette contradiction par la formule de la fonction énergétique. Quand je pensais au vitalisme, j’avais toujours à l’esprit les concepts de Driesch. Mon sentiment confus concernant la nature irrationnelle de son affirmation se trouva vérifié. Il se réfugia plus tard parmi les spiritualistes.

J’eus plus de chance avec Bergson. J’étudiai son œuvre très scrupuleusement, surtout son Essai sur les données immédiates de la conscience, son Evolution créatrice et Matière et Mémoire. Je sentis instinctivement la validité de son effort pour rejeter aussi bien le matérialisme mécaniciste que le finalisme. Son explication de la perception du temps et de la durée dans la vie mentale et de l’unité du moi me confirma dans ma conviction intérieure sur la nature non-mécaniciste de l’organisme. Tout cela était très obscur et vague, un sentiment plutôt qu’une connaissance. Ma théorie actuelle sur l’identité et l’unité psycho-physique a son origine dans la pensée de Bergson, bien qu’elle soit devenue aujourd’hui une nouvelle théorie fonctionnelle psychosomatique.

Pendant longtemps je fus considéré comme un « fou bergsonien » parce que j’étais d’accord avec lui en principe, mais incapable de dire exactement où sa théorie laissait une lacune. Son « élan vital » rappelait l’« entéléchie » de Driesch. Il était impossible de nier le principe d’une force créatrice régissant la vie. Seulement je ne pouvais être satisfait tant que cette force n’était pas tangible, tant qu’elle ne pouvait être ni décrite, ni maniée dans la pratique. Car c’est là le but suprême que s’assignent à bon droit les sciences naturelles. Les vitalistes semblaient être plus près de saisir le principe vital que les mécanistes qui disséquaient la vie avant de tenter de la comprendre. D’autre part, le concept d’un organisme agissant comme une machine était plus tentant pour l’intelligence. On pouvait ainsi penser en termes qui nous étaient déjà familiers depuis la physique.

Dans mes études médicales j’étais mécaniciste et plutôt trop systématiquement dans ma pensée. Parmi les sujets pré-cliniques, l’anatomie topographique m’intéressait plus que le reste. J’étais très versé dans l’étude du cerveau et du système nerveux. La complexité de l’appareil nerveux et l’arrangement ingénieux des ganglions me ravissaient. Et cependant, en même temps, j’étais fasciné par la métaphysique. J’aimais la Geschichte des materialismus de Lange, parce qu’il montrait clairement qu’une philosophie idéaliste du processus vital était indispensable. Beaucoup de mes collègues étaient ennuyés par l’aspect « décousu » de ma réflexion et par son « inconséquence ». Cet état intellectuel « confus », je ne le compris moi-même que dix-sept ans plus tard, quand je réussis à résoudre la contradiction entre mécanisme et vitalisme sur une base expérimentale. Il est facile de penser correctement dans les limites du connu. Il est difficile, parfois, lorsqu’on approche à tâtons l’inconnu et lorsqu’on commence à le saisir, de ne pas être effrayé jusqu’à la fuite devant une confusion possible de concepts. Heureusement, je reconnus assez tôt en moi-même le don de plonger dans une expérimentation complexe de la pensée et d’arriver ainsi à des résultats pratiques. L’orgonoscope de mon laboratoire, appareil dans lequel l’énergie biologique a été rendue visible, doit son existence à cette tournure d’esprit assez mal vue.

L’éclectisme de mes sympathies me mena plus tard à ce principe : « Tout le monde a raison de quelque manière ». Le tout est de trouver de quelle manière. J’étudiai quelques livres sur l’histoire de la philosophie, et fis connaissance ainsi de l’éternelle dispute sur ce qui est primaire : l’esprit ou le corps.

Ces stades du début de mon évolution scientifique sont importants, parce qu’ils me préparèrent à la compréhension précise des enseignements de Freud. Dans les manuels de biologie, je trouvai un ample matériel pour une science basée sur une preuve exacte aussi bien que pour une rêverie idéaliste. Plus tard mes propres recherches m’obligèrent à tracer une démarcation rigoureuse entre le fait et l’hypothèse. L’Allgemeine Biologie et le Werden der Organismen de Hertwig me dotèrent de connaissances minutieuses. Il leur manquait cependant une liaison générale entre les diverses branches de l’investigation biologique. À cette époque-là, j’eusse été incapable de formuler ma critique de cette manière, mais je ne me sentais pas satisfait. Ce qui me troublait particulièrement en biologie, c’était l’application du principe téléologique. La cellule était censée avoir une membrane pour mieux se protéger contre les stimuli extérieurs ; la cellule spermatique du mâle n’était si agile que pour mieux arriver à l’ovule ; les animaux mâles étaient plus grands et plus forts que les femelles ou plus beaux et plus colorés pour mieux séduire les femelles ; ou bien ils avaient des cornes pour mieux lutter contre leurs rivaux ; les ouvrières chez les fourmis étaient asexuées pour accomplir plus efficacement leur travail ; les hirondelles construisaient leur nid pour protéger leurs petits, la « nature » avait « arrangé » ceci ou cela de telle ou telle manière pour atteindre telle ou telle fin. En résumé, la biologie aussi était dominée par un mélange de finalisme vitaliste et de mécanicisme causal. J’écoutai le cours si intéressant de Kammerer sur l’hérédité des caractères acquis. Il était influencé par Steinach, qui venait à cette époque de sortir son travail sur les tissus interstitiels des glandes sexuelles. J’étais profondément impressionné par l’effet des expériences d’implantation sur le sexe et par les caractères sexuels secondaires, et par la réduction à ses propres limites de la théorie mécaniciste de l’hérédité selon Kammerer. Il était l’avocat convaincu de la théorie de l’organisation naturelle par la matière vivante de la matière inorganique et de l’existence d’une énergie biologique spécifique. Naturellement, je n’étais pas réellement capable de former un jugement valable sur tous ces sujets. Mais j’aimais ces vues scientifiques. Elles apportaient de la vie dans un matériel qui était présenté à l’Université d’une manière très sèche. Steinach autant que Kammerer se trouvaient en violent désaccord à ce sujet. Lorsqu’un jour je rendis visite à Steinach, je le trouvai fatigué et épuisé. Plus tard je compris mieux comment on est maltraité lorsqu’on fait un bon travail scientifique. Kammerer finit par le suicide.

La biologie du « pour » et de l’« afin que », je la trouvai aussi dans diverses philosophies religieuses. Quand je lus le Bouddha de Grimm, je fus profondément impressionné par la logique interne de cet enseignement qui rejetait même la joie parce qu’elle était une source de souffrance. La doctrine de la migration des âmes m’apparut ridicule. Mais pourquoi des millions d’individus continuaient-ils à y croire ? Cela ne pouvait provenir seulement de la peur de la mort. Je n’ai jamais lu Rudolph Steiner. Mais je connaissais beaucoup de théosophes et d’anthroposophes. Ils étaient plus ou moins bizarres mais, dans l’ensemble, plus humains que les secs matérialistes. Eux aussi devaient avoir raison d’une certaine manière.

Pendant le semestre d’été de l’année 1919 je fis au séminaire sexologique une communication sur la notion de la libido de Forel à Jung. En me documentant sur le sujet, je découvris que les différences dans les conceptions de la sexualité chez Forel, Moll, Bloch, Freud et Jung étaient frappantes. À l’exception de Freud, ils croyaient tous que la sexualité descendait d’un ciel clair sur l’homme, à l’époque de la puberté. Ils disaient : « La sexualité s’éveille ». Où était-elle avant, personne ne semblait le savoir. Ils identifiaient sexualité et procréation. Quelle montagne d’erreurs psychologiques et sociologiques se trouvait derrière cette seule notion fausse ! Il est vrai que Moll parlait d’un instinct de « tumescence » et d’un instinct de « détumescence ». Mais on ne connaissait exactement ni leur base ni leur fonction. Je ne vis pas à ce moment-là que la tension sexuelle et la relaxation sexuelle étaient attribuées à deux instincts séparés. Dans la sexologie et dans la psychologie psychiatrique de l’époque, il y avait autant d’instincts que d’actions humaines, – ou presque autant. Il y avait un instinct de la faim, un instinct de propagation, un instinct d’exhibition, un instinct de puissance, un instinct de prestige, un instinct d’allaitement, un instinct maternel, un instinct pour le développement humain supérieur, un instinct de culture, un instinct grégaire. Naturellement il y avait aussi un instinct social, un instinct égoïste et un instinct altruiste, un instinct spécial pour l’algolagnie (instinct de souffrir la douleur), un autre pour le masochisme, le sadisme, le « transvestitisme », etc., etc. Tout cela semblait très simple. Et pourtant c’était terriblement compliqué. On n’en voyait pas l’issue. Le pire de tous était « l’instinct moral ». Aujourd’hui peu de gens savent qu’à cette époque la morale était considérée phylogénétiquement comme une sorte d’instinct mystérieusement déterminé. Cette affirmation fut faite très sérieusement et avec une grande dignité. On était alors terriblement « éthique » ! Les perversions sexuelles étaient considérées comme quelque chose de purement diabolique et on les étiquetait sous le nom de « dégénérescence morale ». Il en était de même des maladies mentales. Quiconque souffrait de dépression ou de neurasthénie avait une « tare héréditaire », autrement dit était « mauvais ». On croyait à une grave malformation chez les aliénés et les criminels. On les tenait pour des êtres inaptes biologiquement, pour lesquels il n’y avait ni aide, ni excuse. L’homme de génie lui-même était en quelque sorte un criminel qui avait mal tourné, ou mieux un caprice de la nature – et non pas, en effet, un être humain qui se tenait retiré de la vie pseudo-civilisée de ses compagnons et aurait maintenu son contact avec la nature.

Il suffit de lire le livre de Wulffen sur la criminalité ou les tests psychiatriques de Pilez ou de n’importe lequel de ses contemporains pour se demander si on a affaire à la science ou à la théologie morale. On ne savait rien alors sur les désordres mentaux ou la sexualité. Leur existence même provoquait une indignation morale. Et les lacunes de la science étaient remplies d’une morale sentimentale. Selon la science de l’époque tout était déterminé héréditairement et biologiquement. Tout se terminait là. Le fait qu’une telle attitude désespérée et intellectuellement lâche ait pu, quatorze ans plus tard, être l’attitude de toute la nation allemande, malgré l’œuvre scientifique accomplie entre ces deux moments, vient sans doute de l’indifférence témoignée par les pionniers scientifiques à l’égard de la vie sociale. D’intuition, je rejetai une telle métaphysique, une telle philosophie morale. J’avais honnêtement cherché des faits pour vérifier ces enseignements, mais je ne les trouvai pas. Dans les travaux biologiques d’un Mendel, qui avait étudié les lois de l’hérédité, je découvris au contraire beaucoup de faits qui parlaient en faveur de la variabilité du processus héréditaire plutôt qu’en faveur de cette pesante uniformité qu’on lui supposait. Alors, il ne me vint même pas à l’esprit que, pour quatre-vingt-dix-neuf pour cent, la théorie de l’hérédité n’était qu’un alibi. D’autre part, je fus attiré par la théorie de la mutation de de Vries, par les expériences de Steinach et de Kammerer, et par la Periodenlehre de Fliess et Swoboda. La théorie de la sélection naturelle de Darwin correspondait, elle aussi, à ce qu’on pouvait raisonnablement attendre, à savoir que, bien que la vie soit gouvernée par certaines lois fondamentales, il restait néanmoins une large place pour l’influence des facteurs du milieu. Dans cette théorie, rien n’était considéré comme éternellement immuable, rien ne s’expliquait seulement par des facteurs héréditaires invisibles. Tout demeurait capable de développement.

J’étais loin à cette époque d’établir un rapport entre l’instinct sexuel et ces théories biologiques. Je n’étais pas adonné à la spéculation. L’instinct sexuel était considéré par la science-comme un fait sui generis.

Il faut connaître l’atmosphère qui régnait en sexologie et en psychiatrie avant Freud pour comprendre mon enthousiasme et mon soulagement quand je le rencontrai. Freud avait construit une voie d’approche pour la saisie clinique de la sexualité. On voyait comment la sexualité adulte avait son origine dans les stades du développement sexuel infantile. Cette découverte seule rendit clair le fait suivant : La sexualité et la procréation ne sont pas la même chose. Il s’en suivait qu’on ne pouvait employer comme synonymes « sexuel » et « génital » et que la sexualité possédait un contenu beaucoup plus riche que la génitalité. S’il n’en était pas ainsi, des perversions comme la coprophagie, le fétichisme ou le sadisme ne sauraient être sexuelles. Freud montra ces contradictions et introduisit de l’ordre et de la logique dans cette matière.

Pour les écrivains avant Freud « libido » signifiait simplement « le désir conscient d’une activité sexuelle ». « Libido » était un terme emprunté à la psychologie de la conscience. Personne ne savait ce qu’il était ni ce qu’il était censé être. Freud affirma : L’instinct lui-même, nous ne pouvons l’appréhender directement. Nous éprouvons seulement des dérivés de l’instinct ; des idées sexuelles et des affects. L’instinct lui-même est profondément enraciné dans la base biologique de l’organisme. Il se fait sentir comme un besoin de décharger la tension, mais non pas comme un instinct en lui-même. Ceci était une profonde pensée que ne comprirent ni les amis ni les ennemis de la psychanalyse. Cependant, c’était une fondation de science naturelle sur laquelle on pouvait bâtir sûrement.

Mon interprétation des propositions de Freud était la suivante : il est parfaitement logique que l’instinct lui-même ne puisse être conscient, puisque c’est lui qui nous gouverne. Nous sommes son objet. Prenons l’électricité. Nous ne savons pas ce qu’elle est. Nous reconnaissons seulement ses manifestations telles que la lumière ou le choc. Bien que nous puissions le mesurer, le courant électrique n’est qu’une manifestation de ce que nous appelons électricité, mais nous ne le connaissons pas réellement. De même que l’électricité devient mesurable dans les manifestations de son énergie, ainsi on peut reconnaître les instincts seulement dans leurs manifestations émotionnelles. J’en conclus que la « libido » de Freud n’est pas la même chose que la « libido » de l’ère pré-freudienne. Pour cette dernière la « libido » était le désir sexuel conscient. La « libido » de Freud ne saurait être que l’énergie de l’instinct sexuel. Il serait même possible, sans doute un jour, de la mesurer. C’est tout à fait inconsciemment que j’employai l’analogie avec l’électricité. Je ne me doutais pas que seize ans plus tard j’aurais la chance de démontrer l’identité de l’énergie bio-électrique et de l’énergie sexuelle. Je fus fasciné par l’usage logique que Freud avait fait de la notion énergétique dérivée des sciences naturelles. Sa pensée était réaliste et claire.

Les étudiants du séminaire sexologique acclamèrent mon interprétation. Tout ce qu’ils savaient de Freud, c’est qu’il était censé interpréter des symboles, des rêves et autres phénomènes aussi bizarres. J’avais réussi cependant à établir un rapport entre les enseignements de Freud et les théories alors acceptées sur le sexe. Je fus élu chef du séminaire à la fin de 1919. J’appris à mettre de l’ordre dans le travail scientifique. Des groupes se formèrent pour étudier les diverses branches de la sexologie : l’endocrinologie, la biologie, la physiologie et la psychologie du sexe, et surtout la psychanalyse. Nous étudiâmes d’abord la sociologie sexuelle, en particulier dans les livres de Müller-Lyer. Un étudiant en médecine donna des conférences sur l’hygiène sociale, telle qu’elle fut exposée par Tandler. Un autre nous enseigna l’embryologie. Des trente participants originels il n’en restait plus que huit. Mais ceux-ci firent un travail sérieux. Nous déménageâmes dans le sous-sol de la clinique Hayek. Sur un ton de voix particulier, Hayek nous demanda si nous avions l’intention de faire aussi de la « sexologie pratique ». Je le rassurai. Nous étions maintenant tout à fait familiarisés avec l’attitude des professeurs d’Université envers la sexualité. Cette attitude ne nous troublait plus. Nous sentions qu’omettre la sexologie dans le curriculum était un grand désavantage, et nous essayions de notre mieux de corriger cette lacune. En donnant un cours j’appris beaucoup sur l’anatomie et la physiologie des organes sexuels. Je m’étais documenté dans un grand nombre de manuels. Dans tous, les organes sexuels étaient décrits comme étant simplement au service de la procréation. Cela même ne me frappait plus. Le rapport avec le système nerveux autonome manquait. La relation avec les hormones était inexacte et insatisfaisante. Ainsi, expliquaient ces auteurs, dans le tissu interstitiel du testicule et de l’ovaire des « substances » sont produites qui déterminent les caractères sexuels secondaires et donnent la maturité sexuelle à l’époque de la puberté. On croyait également que ces « substances » étaient la cause de l’excitation sexuelle. Ces savants n’avaient pas vu la contradiction qui résidait dans le fait que les individus châtrés avant la puberté possèdent une sexualité diminuée alors que ceux qui sont châtrés après la puberté ne perdent pas leur excitabilité et restent même capables de coït. Ils ne se sont pas demandés pourquoi se développait chez les eunuques un si fort sadisme. Ce n’est que bien plus tard, – quand je commençai à connaître les mécanismes de l’énergie sexuelle –, que je compris ces phénomènes. Après la puberté, la sexualité est pleinement développée et la castration a peu d’effet. L’énergie sexuelle travaille dans tout le corps et non seulement dans les tissus interstitiels des gonades. Le sadisme observé chez les eunuques n’est rien d’autre que l’énergie sexuelle qui, privée de sa fonction génitale normale, se manifeste alors dans la musculature du corps. La notion de sexualité en honneur chez les physiologistes sexologiques de l’époque se limitait à la description des organes sexuels individuels, tels que les tissus interstitiels, ou à la description des caractères sexuels secondaires. Voilà pourquoi l’explication freudienne de la fonction sexuelle se présenta comme un soulagement. Dans ses Trois essais sur une théorie de la sexualité, Freud lui-même postule encore des « substances chimiques » qui sont censées être la cause de l’excitation sexuelle. Néanmoins, il s’intéressa aux phénomènes de l’excitation sexuelle. Il parla de la « libido des organes » et attribua à chaque cellule ce quelque chose de particulier qui influence tellement nos vies. Plus tard, je pus prouver par l’expérimentation l’exactitude de ces hypothèses intuitives.

Peu à peu, la psychanalyse vint à prendre plus d’importance que toutes les autres directions de la pensée. J’entrepris ma première psychanalyse avec un jeune homme dont le principal symptôme était d’avoir à marcher vite. Il ne pouvait marcher lentement. Le symbolisme qu’il présenta dans ses rêves ne me frappa par rien de particulier. Il me surprenait souvent par sa logique interne. La plupart des gens trouvaient bizarre l’interprétation freudienne des symboles. L’analyse marcha bien. Trop bien, comme c’est toujours le cas chez les débutants, qui ne sentent pas les profondeurs insondables et ont une tendance à négliger les multiples aspects des problèmes. Je me sentis très fier lorsque je réussis à dévoiler la signification de l’obsession. Quand il était petit, mon patient avait un jour volé dans un magasin et s’était sauvé à toutes jambes de peur d’être poursuivi. Ce fait fut refoulé et réapparut dans l’obsession « d’avoir à marcher vite ». Je pus facilement établir un rapport entre ce fait et la peur infantile d’être pris en flagrant délit de se masturber. Il y eut même une amélioration dans l’état de mon patient.

Dans ma technique, j’obéissais rigoureusement aux règles établies par les travaux de Freud. Le patient était couché sur le divan. L’analyste était assis derrière lui. Le patient ne devait pas regarder autour de lui. Agir ainsi eut été tenu pour une « résistance ». Il devait faire des « associations libres ». Il ne devait rien supprimer de ce qui lui passait par l’esprit. Il devait tout dire mais pas tout faire. La tâche principale consistait à le sevrer du besoin de jouer l’acte qu’il se rappelait Les rêves étaient traités isolément. Chaque élément du rêve était interprété à part et pour chacun de ces éléments du rêve, le patient devait fournir une association. Ce procédé se basait sur un concept logique. Le symptôme névrotique est l’expression d’une pulsion refoulée qui a réussi à traverser le refoulement sous une forme déguisée. Du moment que le procédé était correct, le symptôme montrerait qu’il contient à la fois le désir sexuel inconscient et le mécanisme de défense morale qui s’y oppose. Par exemple, la peur d’être attaquée par un homme avec un couteau indique chez la jeune fille hystérique le désir du coït refoulé par la morale et devenu inconscient. Le symptôme doit son existence à une pulsion inconsciente défendue, telle que le désir de se masturber ou d’avoir des rapports sexuels. L’homme qui la poursuit représente son angoisse de conscience qui empêche l’expression directe de son instinct. La pulsion cherche alors des modes d’expression déguisés ; le vol, la peur d’être attaquée. Selon cette théorie la guérison a lieu parce que la pulsion est rendue consciente et peut être rejetée par le moi mûri. Puisque la qualité inconsciente du désir est la cause du symptôme, la prise de conscience doit, disait-on, le guérir nécessairement. Jusqu’au jour où Freud lui-même trouva nécessaire de réviser cette première formulation, la guérison dépendait de la prise de conscience des désirs instinctuels refoulés et de leur rejet ou de leur sublimation.

Je voudrais souligner ce point. Lorsque je commençais à développer ma théorie génitale de la thérapeutique, elle fut ou attribuée à Freud, ou bien rejetée complètement. Pour comprendre mes différends ultérieurs avec Freud, il faut voir les divergences qui se faisaient jour dès les premiers stades de mon œuvre. Même au début de mon travail psychanalytique j’étais capable d’obtenir une amélioration ou une guérison des symptômes. Cela se passait encore en rendant conscientes les pulsions inconscientes. En 1920 il n’était pas question de « caractère » ou de « névrose caractérielle ». Au contraire. On concevait explicitement le symptôme névrotique individuel comme un corps étranger dans un organisme psychique par ailleurs sain. Ceci est un point décisif. On disait qu’une partie de la personnalité n’avait pas participé à la croissance vers la maturité et s’était fixée à un stade primaire infantile du développement sexuel. Il y avait une fixation. Cette partie de la personnalité entrait en conflit avec le moi, qui la tenait refoulée. Ma caractériologie ultérieure soutenait, au contraire, qu’il n’existe pas de symptômes névrotiques sans troubles dans le caractère total.

Les symptômes névrotiques ne sont, pour ainsi dire, que les sommets d’une chaîne de montagnes représentant le caractère névrotique. Je développai ces vues en plein accord avec la théorie psychanalytique. Elles nécessitaient certains changements dans la technique et aboutirent finalement à des formulations qui furent en désaccord avec la théorie psychanalytique.

En tant que chef du séminaire sexologique, je devais fournir une littérature sur les sujets qui nous intéressaient. Je rendis visite à Kammerer, à Steinach, à Stekel, à Bucura (un professeur de biologie), à Adler et à Freud. La personnalité de Freud me fit la plus forte et la plus durable impression. Kammerer me parut intelligent et aimable, mais pas particulièrement intéressé. Steinach se plaignit de ses propres difficultés. Stekel essayait de plaire. Adler était décevant. Il ronchonnait contre Freud. Réellement, lui, Adler, avait tout fait. Le complexe d’Œdipe, disait-il, était une bêtise, le complexe de castration, une fantaisie débridée et se trouvait, de plus, exprimé sous une meilleure forme dans sa propre théorie de la protestation virile. Sa « science » finaliste devint – plus tard une congrégation réformiste de la petite bourgeoisie.

Freud était différent. Pour commencer il était simple et direct dans son attitude. Chacun des autres jouait quelque rôle : celui du Professeur, celui du grand Menschenkenner1, ou celui du savant distingué. Freud me parla comme un être humain ordinaire. Il possédait des yeux intelligents qui vous perçaient. Ils n’essayaient pas de pénétrer les yeux de l’auditeur dans une pose de visionnaire. Ils regardaient simplement dans le monde, droits et honnêtes. Freud nous questionna sur notre travail au séminaire et pensa qu’il était très raisonnable. Nous avions raison, dit-il. Il trouva regrettable qu’il n’y eut pas plus d’intérêt pour la sexualité et que, lorsqu’il y en avait, il portât à faux. Il ajouta qu’il serait heureux de nous aider pour les livres. Il s’agenouilla devant les rayons de sa bibliothèque et en sortit plusieurs livres et brochures. C’étaient des tirages à part ou des rééditions. Les vicissitudes des instincts. L’inconscient, L’interprétation des rêves. La psychopathologie de la vie quotidienne, etc. Sa manière de parler était rapide, précise et vivante. Les mouvements de ses mains étaient naturels. Tout ce qu’il faisait et disait était teinté d’ironie. J’étais entré chez lui dans un état de trépidation. J’en sortis avec un sentiment de plaisir et d’amitié. Ce fut le point de départ de quatorze années de travail intensif dans et pour la psychanalyse. À la fin j’éprouvai une déception amère au sujet de Freud, une déception qui, je suis heureux de le dire, ne s’acheva pas en haine ou en abandon. Au contraire : aujourd’hui j’ai une meilleure et plus haute estime de la valeur de Freud qu’à l’époque où j’étais encore son disciple adorateur. Je suis heureux d’avoir été si longtemps son élève sans critiques prématurées et avec un dévouement total à sa cause.

Un dévouement total à une cause est la meilleure condition requise pour gagner l’indépendance intellectuelle. Dans ces années de luttes difficiles pour la théorie de Freud, je vis beaucoup de personnages apparaître sur la scène et s’évanouir à nouveau. Les uns furent comme des comètes qui semblent promettre beaucoup, mais qui, en fait, ne réalisent rien. D’autres furent comme des taupes creusant dur à travers les problèmes difficiles de l’inconscient, sans jamais atteindre à la vision de Freud. D’autres tâchèrent de rivaliser avec Freud, sans saisir le fait que Freud ne différait de la science académique orthodoxe que parce qu’il maintenait son adhésion au thème de la sexualité. D’autres enfin s’approprièrent rapidement une partie de la théorie psychanalytique et en firent une profession.

Mais en vérité il n’était pas question de rivaliser ou bien d’inventer une profession. Il fallait continuer une découverte gigantesque. Il fallait non seulement ajouter des détails au connu, mais avant tout donner une fondation à la théorie de la libido par l’expérimentation biologique. Il fallait prendre sa responsabilité pour une partie d’une connaissance importante, d’une connaissance qui devait faire face à un univers plongé dans la platitude et le formalisme. Il était nécessaire de consentir à lutter seul, même si on devait perdre ses amis. Aujourd’hui, beaucoup parmi ceux qui sont familiarisés avec cette nouvelle branche bio-psychologique de la médecine, comprennent que la théorie caractéro-analytique de la structure est la continuation légitime de la théorie de l’inconscient. Le résultat le plus important d’une application logique de la notion de la libido fut une nouvelle approche du problème de la biogenèse.

L’histoire de la science est une longue chaîne de continuations et d’élaborations, de façonnements et de refaçonnements renouvelés, et de créations nouvelles. C’est une route dure, longue. Nous ne sommes qu’au début de cette histoire. En comprenant les longs espaces vides, elle s’étend seulement sur à peu près 2.000 ans. Elle va toujours de l’avant et fondamentalement ne retourne jamais en arrière. Les pas de la vie s’accélèrent. La vie devient plus compliquée. L’honnête travail scientifique de pionnier a toujours été le guide et le sera toujours. À côté de cela tout est hostile à la vie. Ceci nous impose une obligation.


1 Connaisseur d’hommes.