Chapitre III. Les lacunes de la théorie de la sexualité et de la psychologie

1. – « Plaisir » et « instinct »

Sur la base de mes études biologiques et avec la définition freudienne de l’instinct à l’arrière-plan, j’abordai une certaine difficulté dans la théorie du principe de plaisir. Selon Freud il existait ce phénomène particulier que la tension sexuelle – contrastant en cela avec la nature générale de la tension – était de nature agréable. Selon les notions habituelles, la tension ne pouvait être que désagréable et seule la libération de la tension pouvait apporter du plaisir. Voici mon interprétation du phénomène : Pendant les préliminaires sexuels, il se crée une tension qui serait ressentie comme désagréable si elle n’était suivie de satisfaction. Néanmoins, l’anticipation du plaisir de satisfaction ne produit pas seulement une tension, mais décharge aussi une petite partie d’énergie sexuelle. Cette satisfaction partielle, ajoutée à l’anticipation du grand plaisir final, l’emporte sur le déplaisir de la tension initiale. Cette interprétation fut le commencement de ma théorie fonctionnelle ultérieure sur l’activité sexuelle. J’en vins à voir dans l’instinct uniquement « l’aspect moteur du plaisir ». La psychologie moderne a renoncé à la notion suivant laquelle nos perceptions ne sont que des expériences passives. Elle l’a remplacée par l’hypothèse plus exacte suivant laquelle chaque perception se fonde sur une attitude active du moi à l’égard de la sensation ou du stimulus (« Wahrnehmungsintention », « Wahrnehmungsakt »). Ceci fut un progrès important. Désormais il était possible de comprendre comment le même stimulus qui dans un cas produit une sensation de plaisir, peut, dans un autre cas – avec une attitude intérieure différente – ne pas être perçu du tout. La signification sexologique en est qu’une caresse légère peut mener chez un individu à une sensation de plaisir. Celle-ci peut être absente chez un autre individu, qui ne percevra qu’un contact neutre ou un frottement. Ce fut le début de la différenciation entre le plaisir orgastique total et les pures sensations tactiles et mena à la différenciation fondamentale entre la puissance orgastique et l’impuissance orgastique. Ceux qui connaissent mes recherches électro-biologiques se rendront compte que « l’attitude active du moi envers la perception » est identique au mouvement de la charge électrique de l’organisme vers la périphérie.

Ainsi le plaisir est-il l’amalgame d’une composante active et d’une composante sensorielle passive. La composante motrice est sentie passivement dans le même temps que la composante sensorielle est perçue activement. À cette époque la pensée scientifique, bien que valable, donnait dans la complication. J’appris ensuite à faire des formulations plus simples. Une pulsion n’est pas quelque chose qui existe ici et cherche du plaisir là. Elle est le plaisir moteur lui-même.

Ici il y avait une lacune. Comment expliquer cette incitation à répéter un plaisir déjà éprouvé ? Je me rappelai la théorie de Semon sur les engrammes et donnai la formulation suivante : La pulsion sexuelle n’est rien d’autre que la mémoire motrice du plaisir éprouvé précédemment. La notion des pulsions se réduisit ainsi à la notion du plaisir.

Restait le problème de la nature du plaisir. Imbu de la fausse modestie en vogue à cette époque, je prononçai un « semper ignorabimus ». Néanmoins je continuai à me battre avec le problème du rapport entre la conception quantitative de la « pulsion » et la conception qualitative du « plaisir ». Selon Freud, la pulsion était déterminée par la quantité d’excitation, c’est-à-dire par la quantité de libido. Cependant j’avais trouvé que le plaisir appartenait à la nature des pulsions, et que c’était là une qualité psychique. Or, d’après les théories qui m’étaient alors familières, quantité et qualité étaient incompatibles et constituaient des domaines absolument séparés. Il ne semblait pas y avoir d’issue. Et cependant, bien que je n’en fusse pas conscient, j’avais trouvé le point de départ de ma doctrine ultérieure : le concept quantitatif de l’excitation et le concept qualitatif du plaisir. Ainsi, avec mon explication clinico-théorique de la pulsion, j’avais atteint directement les limites de la pensée mécaniciste qui statuait que les opposés sont les opposés et rien d’autre, et qu’ils sont incompatibles. Plus tard, j’eus la même expérience avec des concepts tels que « science » et « vie quotidienne », ou la prétendue incompatibilité entre la découverte du fait et son évaluation.

Aujourd’hui cette rétrospective me prouve que l’observation clinique rigoureuse ne peut jamais nous égarer. Même si la philosophie est fausse ! L’observation rigoureuse conduit nécessairement aux formulations fonctionnelles en termes énergétiques, à moins qu’on ne s’arrête à une conclusion prématurée. Pourquoi tant d’excellents savants craignent-ils la pensée fonctionnelle ? C’est là une véritable énigme.

Je présentai ces vues à la Société Psychanalytique de Vienne en 1921, dans une communication intitulée Zur Triebenenergetik (Sur l’énergétique des pulsions). Je me souviens qu’elles ne furent pas comprises. Dès lors je m’abstins de discussions théoriques et ne présentai plus que du matériel clinique.

2. – Sexualité génitale et sexualité non-génitale

Les diagrammes ci-dessous illustrent l’identité de la pulsion et du plaisir.

Image1

La fig. 1 montre que dans l’avant-plaisir, la satisfaction est toujours moindre que la tension. Mieux : elle augmente la tension. Seule dans le plaisir final (fig. 2) la décharge de l’énergie égale la tension.

Cette conception continuait à me guider dans toutes mes considérations et dans toutes mes publications sur l’économie sexuelle. La fig. 1 traduit également la stase sexuelle qui résulte du manque de satisfaction et qui cause toutes sortes de troubles dans l’équilibre psychique et neuro-végétatif. Dans la fig. 2 nous voyons un diagramme illustrant la puissance orgastique qui garantit l’équilibre énergétique.

Les considérations théoriques que je viens d’exposer étaient guidées par des découvertes cliniques définies. Par exemple, j’avais traité un jeune garçon de café qui souffrait d’une incapacité totale d’érection. Il n’avait jamais connu d’érection dans sa vie. L’examen organique fut négatif. À cette époque on traçait une distinction rigoureuse entre une maladie psychique et une maladie physique. Là où l’on trouvait des causes organiques, la psychothérapie était exclue d’office. Naturellement, du point de vue de nos connaissances actuelles, c’était une erreur. Mais on tenait cette façon de voir pour exacte à une époque où l’on postulait que les maux psychiques avaient des causes psychiques. Il régnait alors des conceptions fausses sur les rapports des fonctions psychiques et somatiques.

J’avais traité ce patient sans succès, de janvier 1921 à octobre 1923, au rythme de six heures par semaine. L’absence de fantaisie génitale d’aucune sorte dirigea mon attention sur les diverses activités masturbatoires chez les autres patients. Ce qui me frappa, ce fut que la manière dont beaucoup de patients se masturbaient dépendait de certaines fantaisies pathologiques. Chez aucun patient l’acte de masturbation n’était accompagné par la fantaisie de ressentir du plaisir dans l’acte sexuel normal. Au mieux, ils imaginaient qu’ils « avaient des rapports sexuels ». Un examen plus serré faisait apparaître que les patients ne se représentaient ni ne sentaient rien de concret dans cette fantaisie. L’expression « avoir des rapports sexuels » était employée mécaniquement. Dans la plupart des cas elle recouvrait le désir de se prouver qu’« on est un homme » ou de se blottir dans les bras d’une femme (d’une femme plus âgée généralement) ou de « pénétrer une femme ». En somme, cette expression pouvait signifier n’importe quoi, sauf le plaisir sexuel génital. Ceci était nouveau pour moi. Je n’aurais pu deviner l’existence d’un tel trouble. Bien que la littérature psychanalytique contînt de nombreuses données sur l’impuissance, ce fait n’était mentionné nulle part. Dès lors, je me fis un devoir de scruter les fantaisies qui accompagnaient la masturbation, de même que le type spécial de l’acte masturbatoire. Une variété infinie de particularités se présentaient. Des expressions aussi générales et dénuées de sens que « Je me suis masturbé hier » ou que « J’ai couché avec une telle » cachaient les pratiques les plus extraordinaires.

Bientôt je pus distinguer deux groupes principaux. Dans le premier, le pénis fonctionnait comme tel dans la fantaisie. L’éjaculation se produisait. Mais elle ne servait pas la fin qui consistait à procurer le plaisir génital. Le pénis était une arme meurtrière, ou bien un moyen de « prouver » sa puissance virile. Les patients obtenaient l’éjaculation en pressant l’organe contre le matelas. Le corps demeurait « comme mort ». Ou bien le pénis était serré dans une serviette, pressé entre les jambes ou frotté contre la cuisse. Seule la fantaisie d’un viol produisait l’éjaculation. Dans un grand nombre de cas, l’éjaculation n’avait pas lieu du tout, ou seulement après une ou plusieurs interruptions. Mais, au moins dans ce groupe, le pénis se dressait et devenait actif.

Dans le second groupe, cependant, ni le comportement ni les fantaisies ne pouvaient être appelés génitaux. Les patients de ce groupe pressaient leur pénis flasque. Ils stimulaient l’anus à l’aide de leurs doigts. Ils tâchaient de prendre leur pénis dans leur propre bouche ou bien le chatouillaient par derrière, entre les cuisses. Dans leurs fantaisies ils se voyaient battus, liés, torturés ou mangeant des fèces. Ou bien ils se représentaient leur organe génital sucé. Dans ce dernier cas l’organe symbolisait un mamelon. En somme, bien que ces fantaisies se servissent de l’organe génital, elles avaient un but non-génital.

Ces observations me montrèrent que la forme de l’acte, aussi bien dans les fantaisies que dans les manipulations réelles, offrait un accès précieux aux conflits inconscients. Elles vérifiaient, au surplus, le rôle de la génitalité dans la thérapeutique des névroses.

En même temps je me préoccupai des limites de la mémoire du patient pendant l’analyse. Le rappel des expériences infantiles refoulées était considéré alors comme la tâche principale de la thérapeutique. Cependant, Freud lui-même en était venu à convenir que les possibilités de la réapparition d’idées infantiles – avec le sentiment de les avoir vécues à un moment donné – étaient très limitées. On devait se contenter, disait-il, du fait que les souvenirs infantiles apparaissaient sous la forme de fantaisies. Par elles on pouvait « reconstruire » la situation originelle. La reconstruction des situations infantiles était tenue à bon droit pour extrêmement importante. Si on ne s’était pas appliqué pendant des années à faire ce travail avec soin, jamais on n’aurait pu concevoir la multitude des attitudes inconscientes du bébé. À la longue ceci était beaucoup plus important que des résultats rapides et superficiels. Aucune de mes notions actuelles sur les fonctions biologiques dans la vie psychique n’eût pu se développer sans ce fond de plusieurs années de recherches sur la vie imaginaire inconsciente. Le but de mon travail aujourd’hui est le même qu’il y a vingt ans : c’est le réveil des expériences infantiles les plus anciennes. La méthode pour atteindre ce but a néanmoins changé si considérablement qu’on ne saurait plus l’appeler psychanalyse.

Ces observations sur la manipulation génitale des patients influencèrent d’une manière décisive mon point de vue clinique et me firent percevoir de nouveaux rapports dans la vie psychique. Pourtant mon travail se poursuivait entièrement dans le cadre de l’expérience psychanalytique générale, même en ce qui concernait les fonctions de la mémoire. Après quelque trois ans de travail clinique, je trouvai que les souvenirs de mes patients étaient très maigres et peu satisfaisants. Tout se passait comme si une barrière essentielle s’élevait entre le patient et ses souvenirs. En septembre 1922, je fis une conférence sur ce sujet à la Société Psychanalytique. Mes collègues prirent plus d’intérêt à mes considérations théoriques sur le déjà vu4, que je me donnais pour point de départ, que dans les questions de techniques thérapeutiques qu’elles impliquaient. Je n’avais vraiment pas grand-chose à offrir dans le domaine des suggestions pratiques, et il est toujours plus facile de soulever des questions que d’y répondre.

La Fondation du Séminaire de Vienne pour la thérapeutique psychanalytique

En septembre 1922 eut lieu à Berlin un congrès psychanalytique international. Les analystes allemands sous la direction de Karl Abraham travaillèrent de leur mieux à son succès. Quelques Américains étaient venus. Les plaies de la guerre commençaient à se cicatriser. L’Association psychanalytique internationale avait été la seule organisation qui, dans la mesure du possible, eût maintenu des liaisons internationales pendant les hostilités. Freud parla sur « Le moi et le ça ». Après Jenseits des Lustprinzips (Au-delà du principe du plaisir) paru peu de temps auparavant (1921), c’était un régal clinique. L’idée de base était la suivante : Jusqu’ici nous n’avons porté notre attention que sur les instincts refoulés. Ils étaient plus facilement accessibles que le moi. Cela paraissait assez curieux, puisque le moi, pouvait-on penser, était plus près de la conscience. Paradoxalement, pourtant, il était d’un accès moins facile que la sexualité refoulée. La seule explication possible réside dans le fait que les parties essentielles du moi lui-même sont inconscientes, c’est-à-dire refoulées. Non seulement le désir sexuel défendu, mais aussi les forces défendantes du moi sont inconscients. De là Freud en vint à postuler l’existence d’un « sentiment inconscient de culpabilité ». Il ne l’avait pas encore mis en équation avec un besoin inconscient de punition. Ceci restait à établir pour Alexander et surtout Reik. Freud discuta également un phénomène curieux appelé la « réaction thérapeutique négative ». Un grand nombre de patients, au lieu de réagir à une interprétation par une amélioration, réagissaient, d’une façon imprévue, par une aggravation de leur état. Il y avait, conclut Freud, dans le moi inconscient une force qui s’opposait à la guérison du patient. C’est huit ans plus tard seulement que cette force se révéla à moi comme une angoisse devant l’excitation du plaisir (plaisir-angoisse) et comme une incapacité organique pour le plaisir (« Lustunfähigkeit »).

Au même congrès Freud suggéra comme sujet d’essai pour un prix la question des relations mutuelles entre la théorie et la thérapeutique. Dans quelle mesure la théorie fait-elle avancer la thérapeutique ? Et inversement, dans quelle mesure une technique perfectionnée conduit-elle à de meilleures formulations théoriques ? » Comme on peut le voir, l’esprit de Freud à cette époque était occupé par la situation malheureuse de la thérapeutique. Il se préoccupait sérieusement de la recherche d’une solution. Dans son allocution il y avait déjà des indications concernant sa future théorie sur l’instinct de mort en tant que fait clinique central, sur sa théorie primordiale des fonctions défensives du moi refoulées, et sur l’unité de la théorie et de la pratique.

Cette formulation par Freud des problèmes théoriques-techniques détermina son travail clinique pour les cinq années suivantes. C’était simple, clair et à la hauteur des besoins cliniques. Dès le congrès suivant, à Salzbourg, en 1924, trois psychanalystes connus donnèrent des communications qui tentèrent de s’attaquer à la question dont la solution devait recevoir le prix offert par Freud. Ils ne tinrent pas compte du moindre problème pratique de chaque jour et se perdirent dans des spéculations métapsychologiques. La question ne fut pas résolue et le prix resta sans attribution. Bien que je fusse extrêmement intéressé, je ne m’étais pas mis sur les rangs. Mais j’avais amorcé plusieurs projets avec le dessein d’atteindre une solution définitive de cette question décisive. La végétothérapie caractéro-analytique de 1940 est la réponse que je donnai au problème posé par Freud en 1922. Il fallut un effort systématique de plus d’une décade pour arriver à une solution. Elle réalisa beaucoup plus que je ne rêvai alors. Il m’en coûta finalement la perte de ma qualité de membre de l’Association psychanalytique, et c’était un ennui sérieux. Mais la récompense scientifique fut substantielle.

Sur le chemin du retour de Berlin à Vienne, je suggérai à quelques collègues plus jeunes qui n’étaient pas encore membres mais qui pratiquaient déjà la psychanalyse, de fonder un « séminaire technique ». Son but était de perfectionner la technique par l’étude systématique des cas. Je suggérai aussi un « séminaire de jeunes », c’est-à-dire des rencontres régulières de « jeunes » sans les « vieux », où chacun pourrait exprimer ses doutes théoriques et ses ennuis, et surtout apprendre à parler librement. Les deux propositions furent réalisées. Lorsque je suggérai officiellement à l’Association de fonder un séminaire, Freud donna son approbation avec enthousiasme. Hitschmann, le directeur du dispensaire psychanalytique, qui avait été fondé le 22 mai 1922, en prit la direction. Ne me sentant pas assez d’expérience, je n’avais pas l’ambition d’assumer ce rôle. Un an plus tard Nunberg remplaça Hitschmann. À partir de 1924 jusqu’à ce que j’eusse déménagé à Berlin en 1930, le séminaire resta sous ma direction. Il fut le berceau de la thérapeutique psychanalytique systématique. Plus tard, le groupe de Berlin fonda un séminaire technique calqué sur le modèle de Vienne. Du séminaire de Vienne sortit cette jeune génération d’analystes qui participèrent aux premiers développements de l’analyse caractérielle et l’employèrent en partie dans l’exercice de leur technique, sans pour cela intervenir au cours de son évolution ultérieure. Contre ce développement final de l’analyse caractérielle, ils adoptèrent une attitude indifférente et souvent hostile. J’aurai à décrire les nombreuses sources cliniques dont ce séminaire technique, qui connut plus tard la célébrité, tirait sa force. C’est dans ce séminaire que se formèrent les convictions psychologiques qui finalement menèrent au domaine du fonctionnement biologique.

3. – Difficultés psychiatriques et psychanalytiques dans la compréhension des maladies mentales

Pendant l’été de 1922 je fus reçu docteur en médecine à l’Université de Vienne. Je pratiquais déjà la psychanalyse depuis trois ans, j’étais membre de la Société Psychanalytique, et j’étais engagé dans plusieurs recherches cliniques. Je pris très vite un intérêt tout spécial à la schizophrénie. La psychiatrie consistait alors uniquement à décrire et classifier les patients. Il n’y avait pas de thérapeutique. Ou les patients guérissaient spontanément, ou ils étaient transférés au Steinhof, une institution réservée aux cas chroniques. À Vienne, on n’employait même pas les méthodes plus modernes que Bleuler introduisit au Burghölzli5. La discipline était sévère. Le personnel demeurait sur les dents, surtout dans les « quartiers des agités ». Wagner-Jauregg, mon patron, élaborait justement sa malariathérapie pour la paralysie générale. Il reçut plus tard le Prix Nobel pour ce travail. Sa bonté pour les patients était grande.

Il avait un don remarquable du diagnostic neurologique. Mais il ne connaissait rien à la psychologie dont il ne se souciait même pas. Il y avait quelque chose de très séduisant dans sa candeur paysanne un peu fruste. Le chef de la clinique psychothérapeutique, où les patients étaient traités au bromure et à la suggestion, prétendait obtenir 90 pour 100 des « guérisons ». Je savais qu’il ne guérissait réellement personne, et que ses résultats appartenaient à la variété du « Je vais mieux de jour en pour ». Je m’intéressai très vivement à la conception que les psychothérapeutes de la suggestion se faisaient de la « guérison ».

Ainsi s’introduisit dans le séminaire psychanalytique technique le problème d’une théorie dé la psychothérapie. Il correspondait également à mes propres difficultés techniques. On avait l’habitude de considérer un patient comme « guéri » lorsqu’il disait qu’il se sentait mieux, ou lorsque le symptôme individuel dont il s’était plaint avait disparu. La conception psychanalytique de la guérison n’était pas définie.

Des impressions reçues à l’hôpital psychiatrique, je ne mentionnerai que celles qui eurent un effet durable sur l’orientation de l’économie sexuelle. À cette époque j’ignorais encore comment les organiser. Mais plus tard elles s’adaptèrent parfaitement aux concepts fondamentaux de ma théorie psycho-somatique. Je travaillais à l’hôpital psychiatrique au moment où la théorie moderne de Bleuler sur la schizophrénie, dont les bases étaient freudiennes, commençait à influencer la pensée psychiatrique, où Economo venait de publier son grand ouvrage sur la post-encéphalite, où Schilder avait apporté sa brillante contribution à la connaissance de la dépersonnalisation, à l’étude des réflexes et de la psychologie de la parésie générale. Schilder était en train d’amasser du matériel pour son travail sur l’image corporelle. Il montra que le corps a une représentation psychique dans certaines sensations unitaires de la forme, et que l’image corporelle correspond à peu près aux fonctions véritables des organes. Il tenta d’établir une corrélation entre les différents idéaux du moi et les troubles organiques comme les aphasies et les parésies générales. Pötzl avait mené des travaux similaires avec les tumeurs du cerveau. Schilder croyait que l’inconscient freudien était tout de même perceptible sous une forme vague, dans « l’arrière-plan de la conscience » pour ainsi dire. Les psychanalystes n’étaient pas d’accord. Les médecins ayant un tour d’esprit philosophique, comme Fröschels, doutaient également de l’existence d’idées totalement inconscientes. Ces controverses ne visaient à rien de moins qu’à sacrifier la théorie de l’inconscient. Il était nécessaire de prendre position contre elles, surtout en présence des difficultés créées par l’attitude des savants qui niaient la sexualité. Ces divergences d’opinion sont importantes du fait que, plus tard, les recherches de l’économie sexuelle parvinrent à démontrer que l’« inconscient » freudien est véritablement perceptible sous la forme d’impulsions végétatives et de sensations corporelles.

Ma conception actuelle de l’identité antithético-fonctionnelle des impulsions psychiques et somatiques était déjà préfigurée en ce temps-là de la manière suivante : Une jeune fille fut admise à l’hôpital. Elle avait une paralysie complète et une atrophie musculaire des deux bras. L’examen neurologique ne donna aucune indication sur l’étiologie. Il n’était pas dans les habitudes de se livrer à un examen psychologique. J’appris de la patiente que la paralysie s’était installée à la suite d’un choc. Son fiancé avait tenté de l’embrasser. Elle avait pris peur et avait étendu les bras « comme si elle avait été paralysée ». Après cela elle devint incapable de remuer ses bras et peu à peu l’atrophie s’installa. Si je me rappelle bien, je ne portai pas mention de cet épisode sur la fiche. Cela eût suscité la moquerie ou la colère de mes chefs. Wagner-Jauregg lui-même ne manquait jamais une occasion de se gausser du symbolisme sexuel. Ce cas imposa en moi la conviction qu’une expérience psychique peut produire une altération durable dans un organe. Plus tard j’appelai ce phénomène l’« ancrage physiologique » d’une expérience psychique. Il diffère de la conversion hystérique en ce qu’il ne peut plus être influencé psychologiquement. Dans mon travail clinique ultérieur, cette notion se montra féconde pour expliquer des maladies telles que l’ulcère d’estomac, l’asthme, le spasme du pylore, le rhumatisme et diverses éruptions sur la peau. Les recherches de l’économie sexuelle à propos du cancer prirent aussi leur départ dans cette notion de l’ancrage physiologique des conflits de la libido.

Je fus très impressionné un jour par un catatonique qui passa soudain de la stupeur à l’excitation. Il se produisit une décharge unique, mais intense, de rage et d’agression. Après la crise, le sujet se montra lucide et accessible au contact. Il m’assura que son explosion avait été une expérience agréable, un état de bonheur. II ne se rappelait pas la phase de stupeur antérieure. C’est un fait bien connu que les catatoniques stupéfiés, chez qui la maladie s’est déclarée soudainement et qui sont capables de déchaînements de rage, possèdent d’excellentes chances de guérison. À l’inverse, des formes de schizophrénie, telles que l’hébéphrénie, détériorent le patient lentement mais sûrement. Les manuels de psychiatrie n’offraient aucune explication de ces phénomènes. Mais plus tard je commençai à les comprendre. Quand j’appris à favoriser, chez les névrosés affectivement bloqués et musculairement hypertoniques, des explosions de colère, une amélioration de leur état général s’ensuivait toujours. Dans la catatonie (état de stupeur) le processus de cuirassement musculaire entraîne tout le système. La décharge de l’énergie devient de plus en plus réduite. Lors de la crise, une forte impulsion, issue du centre neuro-végétatif, fait une brèche dans la cuirasse et libère ainsi de l’énergie musculaire qui était auparavant liée. Par elle-même cette libération doit apporter du plaisir. C’était très impressionnant. La théorie psychanalytique sur la catatonie ne pouvait rendre compte du phénomène. La réaction physique était ici si puissante que l’explication de la « complète régression du catatonique au sein maternel et à l’auto-érotisme » ne paraissait pas suffisante. Le contenu psychique de la fantaisie catatonique ne pouvait être la cause du processus somatique. Il se pouvait que le contenu fût seulement activé par un processus général de nature spéciale, et qu’ensuite, à son tour, il prolongeât la condition.

Il y avait une contradiction sérieuse dans la théorie psychanalytique. Freud postulait pour sa psychologie de l’inconscient une base physiologique qui restait à établir. Sa théorie des instincts n’était qu’un début. On cherchait aussi un rapport avec la pathologie médicale qui avait cours. De plus en plus, dans la littérature psychanalytique, se faisait jour une tendance que, dix ans plus tard environ, je vins à critiquer sous le nom de « la psychologisation du somatique ». Elle culmina dans les interprétations « psychologisantes » non scientifiques des processus somatiques à l’aide de l’inconscient. Si, par exemple, une femme cessait d’avoir des menstruations pendant un mois ou deux sans pour autant être enceinte, le fait était interprété comme exprimant une aversion pour le mari ou pour l’enfant. Selon cette conception, presque toutes les maladies physiques étaient dues, en dernier ressort, aux désirs inconscients ou aux angoisses. Ainsi on attrapait le cancer, « afin de… ». On se mourait de tuberculose parce qu’on le désirait inconsciemment, etc. Assez curieusement l’expérience psychanalytique offrait une multitude d’observations qui semblaient confirmer ce point de vue. Les observations étaient indéniables. Mais des considérations critiques nous prévenaient contre ces conclusions extrêmes. Comment un désir inconscient pouvait-il produire un cancer ? On savait peu de chose sur le cancer et encore moins sur cet inconscient dont l’existence ne fait aucun doute, mais dont la nature réelle est si cachée et si particulière. Le Buch von Es (le livre du ça) de Groddeck est plein de tels exemples. C’était de la métaphysique.

Mais tout mysticisme a raison de quelque manière. Il y avait mystique dans la seule mesure où l’on ne pouvait dire exactement de quelle manière c’était vrai, ou à quel endroit des choses exactes étaient exprimées inexactement. Certes, aucun « désir » dans le sens courant que l’on donnait alors à ce mot ne pouvait vraisemblablement produire des changements organiques profonds. Il fallait entendre le mot « désir » à un niveau plus profond qu’il ne pouvait l’être en matière de psychologie psychanalytique. Tout laissait supposer qu’il concernait les couches profondes des processus biologiques dont le « désir inconscient » n’était qu’une expression.

Le conflit entre l’explication psychanalytique des troubles psychiques d’une part et l’explication neurologique et physiologique d’autre part, était devenu violent. « Psychogène » et « somatogène » constituaient alors des antithèses absolues. Tel était le labyrinthe dans lequel le jeune psychanalyste, travaillant avec des psychotiques, devait trouver sa voie. Un moyen d’échapper à la difficulté était de postuler des causes multiples à un trouble psychique.

Dans la même série de problèmes se trouvaient la post-encéphalite et l’épilepsie. En 1918, Vienne fut affligée par une sérieuse épidémie de grippe. Chez un grand nombre de ceux qui surmontèrent ce mal aigu, se développa un syndrome caractérisé par une paralysie générale de l’activité vitale. Les mouvements devinrent lents, la figure figée et semblable à un masque, le langage se détériorait, chaque impulsion paraissait comme retenue par un frein. En même temps l’activité psychique intérieure semblait intacte. Cette maladie fut appelée post-encéphalite léthargique et réputée incurable. Nos salles se remplirent de ces patients dont la vue était déprimante. Dans mon impuissance, j’eus l’idée de leur faire exécuter des exercices musculaires avec l’espoir de pallier leur rigidité extra-pyramidale marqué « Bien qu’on tînt la moelle épinière pour endommagée de même que les centres neuro-végétatifs – Economo pensa même que le « centre du sommeil » était touché – Wagner-Jauregg trouva mon projet raisonnable. Je me procurai des appareils variés et fis exécuter à mes patients des exercices adaptés à chaque cas individuel. En les observant je fus frappé par l’expression faciale particulière à chaque patient. L’un d’eux, par exemple, avait les traits exagérés du « faciès criminel ». Son comportement avec l’appareil correspondait à cette impression. Un professeur de l’enseignement secondaire montrait une sévère « figure de pion ». Et, dans l’exécution de ces exercices, il fut également, dans un certain sens, « professoral ». On pouvait noter chez les adolescents une tendance à l’hypermotilité. En général, la maladie prenait une forme plus exaltée à la puberté et plus léthargique à un âge avancé. Je ne publiai rien sur ce sujet, mais ces impressions demeurèrent en moi. À cette époque, les troubles dans le fonctionnement du système neuro-végétatif étaient entièrement vus sur le même modèle que ceux du système nerveux volontaire. On présumait que certains centres nerveux étaient atteints. Les impulsions étaient censées être troublées. Ou bien on croyait que de nouvelles impulsions étaient créées. On estimait que les lésions mécaniques dans les nerfs causaient ces désordres. Personne ne songeait à la possibilité d’un trouble généralisé dans le fonctionnement neurovégétatif. Autant que je sache, la question est restée sans réponse. Les troubles post-encéphaliques sont très probablement des troubles dans la fonction des impulsions du corps total, où les trajets nerveux jouent un rôle d’intermédiaires. Il n’est pas douteux qu’il existe un rapport entre une structure caractérielle particulière et l’espèce individuelle d’inhibition végétative. De toute évidence il y avait une infection à l’origine de cette maladie. Mais l’impulsion du corps total et l’inhibition générale du fonctionnement neuro-végétatif furent les deux impressions durables qui devaient exercer une influence décisive sur mon travail ultérieur. Rien n’était connu de la nature des impulsions végétatives.

Ma conviction absolue de l’exactitude de la théorie de Freud sur l’étiologie sexuelle des névroses et des psychoses fut confirmée par le caractère manifeste des troubles sexuels dans la schizophrénie et toutes ses variétés. Ce qui devait être laborieusement débrouillé par l’interprétation dans les névroses obsessionnelles était clairement exprimé dans les psychoses. L’attitude des psychiatres était d’autant plus bizarre qu’ils n’en tenaient pas compte et faisaient assaut de railleries à l’adresse de Freud. Il n’y a pas un seul cas de schizophrénie qui ne présente de toute évidence des conflits sexuels, même si on se contente d’un contact très superficiel avec le patient. Le contenu peut varier considérablement mais l’élément sexuel non dilué s’y trouve toujours au premier plan. La psychiatrie officielle se contente de classifier le contenu des conflits présentant pour elle une complication trop troublante. Ce qui lui importe, c’est de savoir si un patient est désorienté dans l’espace seulement, ou aussi dans le temps. Elle ne se demande pas pourquoi le malade est désorienté d’une manière plutôt que d’une autre.

Il arrive alors que la conscience du psychotique est envahie par toutes ces idées sexuelles qui, dans les conditions normales, sont tenues soigneusement secrètes et inconscientes ou deviennent seulement très vaguement conscientes. Des idées sur les relations sexuelles, même avec le père ou la mère, toutes sortes de comportements pervers, comme celui de frotter les organes génitaux avec des fèces, des fantaisies sur l’acte de sucer, etc. déferlent dans la conscience. Faut-il s’étonner que le patient réagisse contre ces expériences par une désorientation intérieure, et que cette étrange situation intérieure produise une angoisse intense ?

Quand un individu admet sa sexualité refoulée dans sa conscience, tout en retenant ses défenses contre elle, il doit commencer à sentir le monde extérieur comme étranger. La société met à l’index ce genre d’homme qu’elle tient pour déchu. Au schizophrène, le monde des sentiments sexuels devient immédiatement si proche qu’il doit se séparer de son mode habituel de vie et de pensée. Il est vraisemblable qu’il voit à travers l’hypocrisie sexuelle de son milieu. Il attribuera au médecin ou à un parent le désir ou la sensation même qu’il éprouve. Or il vit des réalités et non des fantaisies relatives à des réalités. Les autres sont des « pervers polymorphes ». Ils ont érigé des digues puissantes contre ce flot de saleté et contre l’antisocial : à l’intérieur, leurs attitudes moralisantes et leurs inhibitions ; à l’extérieur, leur arsenal de punitions contre le vice et l’opinion publique. Pour exister l’homme doit se renier, doit adopter des attitudes artificielles et des formes de vie créées par lui-même. La chose qui lui est réellement étrangère, qui ne cesse de lui peser, il doit la considérer maintenant comme innée, comme « l’essence morale éternelle de l’être humain », comme le « véritablement humain » contrastant avec l’« animal ». Cette contradiction explique beaucoup de fantaisies psychotiques sur le renversement de la véritable situation. Les psychotiques veulent enfermer les médecins et les infirmiers dont ils font les patients réels. Eux seuls ont raison, les autres ont tort. Cette idée n’est pas aussi loin de la vérité qu’on pourrait le croire. De grands hommes et qui étaient raisonnables l’ont pensé et même écrit, comme Ibsen dans Peer Gynt. Tout le monde a raison dans un certain sens. Les psychotiques aussi doivent avoir raison de quelque manière définie. Mais de quelle manière ? Certainement pas de la manière dont ils le disent. Mais si on arrive à établir un contact avec des psychotiques, ils se montrent capables de converser très sérieusement et raisonnablement sur beaucoup de détails de la vie.

Arrivé à ce point le lecteur attentif sera saisi d’inquiétude. Il se demandera si les manifestations sexuelles bizarres, perverses, des psychotiques représentent réellement le déferlement du « naturel ». La coprophagie, les fantaisies homosexuelles, le sadisme, etc., sont-ils des manifestations naturelles de la vie ? Cette objection est très justifiée. Ce qui déferle à la surface, chez le schizophrène, ce sont des tendances perverses. Mais à l’arrière-plan de l’univers schizophrénique se trouvent d’autres éléments qui sont seulement obscurcis par les manifestations perverses. Le schizophrène éprouve ses sensations corporelles, ses courants neurovégétatifs sous la forme d’idées et de concepts qui sont en partie empruntés au milieu et en partie acquis dans sa défense contre sa sexualité naturelle. L’homme moyen « normal » pense aussi à sa sexualité en termes de perversité et d’une façon qui n’est guère naturelle. On peut le remarquer à travers des expressions comme « peloter une femme », « faire une femme », « faire une petite affaire après dîner », « tirer un coup », « je vous montrerai des choses », etc., etc. L’homme a perdu ses sensations sexuelles naturelles, de même que les mots qui y correspondent. Si ce qui déferle chez le schizophrène ne consistait qu’en perversions, il n’aurait pas de fantaisies cosmiques sur la fin du monde, mais seulement des fantaisies de perversions. Ce qui caractérise la schizophrénie, c’est l’expérience de l’élément vital, du végétatif dans le corps. Seulement, l’organisme du malade n’est pas préparé pour cela. Aussi l’expérience est-elle confuse et s’exprime-t-elle par l’idéologie quotidienne de la sexualité perverse. En ce qui concerne leur sentiment de la vie, le névrosé et le pervers sont au schizophrène ce qu’est le boutiquier sordide au grand aventurier.

Donc, aux impressions récoltées dans la post-encéphalite léthargique s’ajoutèrent celles de la schizophrénie. Les notions d’une dessiccation (Verödung) végétative – progressive ou rapide – et d’un fractionnement du fonctionnement végétatif unitaire et organisé devinrent les points de départ de mes recherches. La « dispersion » et l’« abandon » schizophréniques, la confusion et la désorientation, le blocage catatonique et la détérioration hébéphrénique, tous ces traits m’apparurent comme des manifestations différentes d’un seul et même processus, c’est-à-dire la décomposition progressive de la fonction normalement unitaire de l’appareil vital. C’est seulement douze ans plus tard que cette qualité unitaire de la fonction vitale se vérifia concrètement sous la forme du réflexe de l’orgasme.

Si l’on commence à mettre en doute le caractère raisonnable de ce monde respectable, l’accès à la nature du psychotique devient plus facile. J’ai observé une jeune fille qui avait passé de longues années dans un lit d’hôpital. Elle ne faisait rien en dehors de certains mouvements pelviens. Elle frottait avec ses doigts ses parties génitales et restait complètement fermée à tout le reste. Parfois, elle souriait doucement. À de très rares occasions, il était possible d’établir un contact avec elle. Elle ne répondait à aucune question. Mais quelquefois, son visage en venait à se couvrir d’une expression qu’on pouvait comprendre. Quand on connaît l’incroyable souffrance des petits enfants qui sont soumis à la prohibition de la masturbation, on peut avoir l’intelligence de cette attitude chez les psychotiques. Ils renoncent au monde et obtiennent dans un monde qui leur est propre ce qui leur fut refusé par un monde irrationnel. Ils ne se vengent pas. Ils ne punissent pas. Ils ne font aucun mal. Ils se retirent au lit et obtiennent pour eux-mêmes le dernier vestige d’un plaisir pathologique déformé.

Tout cela échappait à la compréhension de la psychiatrie. La psychiatrie n’osait pas comprendre, ou elle aurait dû se réorganiser radicalement. Freud avait ouvert une nouvelle voie d’accès au problème. Mais on riait de ses « interprétations ». Comme je comprenais un peu mieux les psychotiques grâce à la théorie de la sexualité infantile et du refoulement des instincts, je devins tout à fait le disciple de Freud. Je commençai à m’aviser que l’unique fonction de la psychiatrie officielle était de détourner l’attention d’une réelle élucidation de la sexualité et de sa signification. Elle était obligée de « prouver » avec tous les moyens possibles que les psychoses étaient causées par l’hérédité, par les lésions du cerveau ou par les glandes endocrines. Les psychiatres trouvaient matière à sarcasmes dans le fait que la paralysie générale laissait saisir des symptômes semblables à ceux de la schizophrénie ou de la mélancolie. « Vous voyez, voilà ce qui résulte de l’immoralité ! ». Telle fut et telle est encore leur attitude. Personne ne songeait que les fonctions corporelles troublées pouvaient être également le résultat d’un trouble général du fonctionnement neuro-végétatif.

En ce qui concerne les rapports de la psyché et du soma, il y avait alors trois théories fondamentales :

  1. Tout trouble ou toute manifestation psychique a une cause physique. C’est la formule du matérialisme mécaniciste.
  2. Chaque trouble ou manifestation psychique a une cause exclusivement psychique. (Pour le mode de penser religieux ceci s’applique également aux maladies physiques). C’est la formule de l’idéalisme métaphysique. Elle relève de la théorie suivant laquelle « l’esprit crée la matière, la réciproque étant fausse ».
  3. Le psychique et le somatique sont deux processus parallèles à action réciproque. C’est le parallélisme psycho-physique.

À cette époque n’existait pas encore le concept unitaire de corrélation psychosomatique fonctionnelle. Dans mon travail clinique, les questions philosophiques ne jouaient aucun rôle. Je n’étais pas venu à la thérapeutique par la philosophie, mais de la thérapeutique au développement de la méthode que j’avais d’abord employée spontanément. Cette méthode exigeait de la clarté dans les rapports entre la psyché et le soma.

Beaucoup d’auteurs différents firent des observations similaires qui étaient exactes. Toutefois, ils s’opposaient dans leur travail scientifique : Adler dressa sa théorie du caractère nerveux contre la doctrine freudienne de l’étiologie sexuelle des névroses. Aussi peu vraisemblable que cela puisse paraître, « caractère » et « sexualité » constituaient dans la pensée psychanalytique deux pôles opposés et incompatibles. À la Société psychanalytique le « caractère » constituait un sujet indésirable dans la discussion ou donnait lieu à des propos incohérents. C’est à peine si l’on distinguait entre l’évaluation morale du caractère (« bien » ou « mal ») et son investigation scientifique. La caractérologie et l’éthique se confondaient comme elles se confondent encore aujourd’hui. Même en psychanalyse la notion du caractère ne s’était pas débarrassée de sa valeur. Être un caractère « anal » était désobligeant. Être « oral » l’était moins, bien qu’alors on se sentît considéré comme un enfant en très bas âge.

Freud avait montré comment certains traits de caractère dérivent des premières pulsions infantiles. Abraham s’était livré à de brillantes recherches sur les traits caractériels dans les mélancolies et les manies dépressives. Cette confusion des genres où s’entremêlaient valorisation morale et description de faits était regrettable. On disait, il est vrai, que la science devait être « objective » et qu’elle devait s’abstenir d’émettre des « jugements de valeur ». Chaque proposition sur les attitudes caractérielles n’en contenait pas moins un « jugement de valeur », non pas même un jugement dans le sens de « sain » ou de « malade » mais précisément dans le sens de « bon » ou de « mauvais ». On estimait, par exemple, que certains « mauvais caractères » ne convenaient pas à la thérapeutique psychanalytique qui exigeait un certain degré définitif d’organisation psychique chez le patient. De plus, il y en avait qui étaient décrétés si « narcissiques » que la thérapeutique psychanalytique ne pouvait franchir une telle barrière. Un niveau d’intelligence trop bas constituait également un obstacle au traitement psychanalytique. La thérapeutique analytique se limitait donc à des symptômes névrotiques circonscrits chez des individus intelligents possédant un bon caractère et la capacité de donner des associations libres.

Cette conception féodale d’une psychothérapie extrêmement individualiste ne pouvait manquer d’entrer immédiatement en conflit avec les besoins pratiques du travail médical, du jour (mai 1922) où le dispensaire psychanalytique de Vienne fut ouvert. Au Congrès de Budapest, en 1918, Freud avait souligné la nécessité d’ouvrir des cliniques gratuites. Néanmoins, avait-il ajouté, la psychothérapie collective nous mènerait à mélanger « le cuivre de la thérapeutique de suggestion à l’or pur de la psychanalyse ».

À Berlin, une clinique psychanalytique fonctionnait depuis 1920 sous la direction d’Abraham. Mais à Vienne les chefs médicaux et les psychiatres, de même que les autorités du Ministère de la Santé, s’opposaient à la fondation de la clinique par toutes sortes de subterfuges. L’Ordre des médecins craignait une diminution des honoraires et l’opinion officielle considérait généralement que cette clinique était tout à fait inutile. Elle fut fondée tout de même. On nous donna quelques salles dans la division des cardiopathies. Six mois plus tard, on ne nous permit pas de continuer. Il y eut des allers et retours, parce que les représentants de la médecine officielle ne savaient que faire. Cela n’entrait pas dans le cadre de leur pensée. Hitschmann, le chef de la clinique psychanalytique, raconta ses difficultés dans un pamphlet édité à l’occasion du dixième anniversaire de la clinique. Mais revenons à notre sujet principal.

Mes huit années de travail comme premier assistant, puis comme médecin-chef de la clinique psychanalytique, m’apportèrent une multitude d’aperçus et d’observations sur les névroses des économiquement faibles. Il y avait affluence continuelle à la clinique. Les patients se recrutaient parmi les ouvriers d’usines, les employés, les gens de maison, les étudiants et les travailleurs agricoles. Chaque psychanalyste avait accepté de donner une heure par jour sans rémunération. Ce fut insuffisant. Il nous fallut très tôt séparer les cas les plus indiqués pour la psychanalyse de ceux qui l’étaient moins. Cela nous obligea à chercher des critères de pronostic. La théorie psychanalytique exigeait un examen d’une heure par jour pendant six mois au moins. Il devint immédiatement évident que la psychanalyse n’est pas une thérapeutique destinée à une application sur une large échelle. Le problème de la prévention des névroses n’existait pas encore. Eût-il été soulevé, nous n’avions rien à offrir à cette époque. Bientôt, le travail à la clinique me mit en face des faits suivants :

Les névroses sont très largement répandues, à la manière d’une épidémie. Elles n’ont rien de comparable aux marottes des femmes dorlotées, comme l’ont prétendu plus tard les adversaires de la psychanalyse.

Les troubles de la fonction génitale étaient de loin plus nombreux que toutes les autres formes de névroses, et constituaient la raison principale qui avait amené les patients à entrer en clinique.

Si on voulait faire le moindre progrès, l’établissement des critères de pronostic dans le traitement des divers cas était indispensable. Jusqu’alors, aucune attention n’avait été donnée à cette importante question.

Non moins important apparaissait le problème de la guérison. Pourquoi obtenait-on une guérison dans tel cas et non dans tel autre ? La solution donnerait une indication pour une meilleure sélection des patients. À cette époque aucune théorie de la thérapeutique n’avait été formulée.

Ni en psychiatrie ni en psychanalyse on n’avait coutume de questionner les patients sur les conditions sociales qui leur étaient faites. On savait qu’il y avait de la pauvreté et de la misère dans leurs cas. Mais cela paraissait hors de propos. Dans la clinique, cependant, on se trouvait constamment mis en présence de ces facteurs. Souvent, l’aide sociale était la première intervention qui s’imposait. La différence fondamentale entre la clientèle privée et la clientèle d’hôpital parut soudain évidente.

Après deux ans de travail à la clinique, j’acquis la conviction que la psychothérapie individuelle a un rayon d’action très limité. Seule une petite fraction de ceux qui sont psychiquement malades pouvaient recevoir un traitement. Quand on s’occupait de cette fraction, on perdait des centaines d’heures de travail, à cause de certains échecs dus à des problèmes techniques mal résolus. Restait un faible groupe qui nous récompensait des efforts accomplis. La psychanalyse n’a jamais fait un secret de cette situation malheureuse de la thérapeutique.

De plus, il y avait un groupe de cas qu’on ne voyait jamais dans la clientèle privée. Leurs troubles psychiques les rendaient incapables d’adaptation sociale. En psychiatrie, on les diagnostiquait « psychopathie », « folie morale », « dégénérescence schizoïde ». On tenait l’« hérédité » pour leur seul facteur étiologique. Leurs symptômes n’entraient dans aucune des catégories connues. Le comportement obsessionnel, les états crépusculaires hystériques, les fantaisies de meurtre, les impulsions criminelles leur rendaient impossible une vie ordonnée et active. Mais ces symptômes qui chez les patients riches paraissaient relativement inoffensifs prenaient chez les patients pauvres un caractère sinistre. Du fait de leur misère économique, leurs inhibitions morales étaient réduites à un tel minimum que les impulsions perverses et criminelles risquaient toujours de déferler dans leur comportement. (Ce type d’individu est décrit en détail dans mon livre : Der triebhafte Charakter (1925). Pendant trois ans, j’eus une majorité de cas de ce type à soigner à la clinique. Lorsqu’on les envoyait en observation psychiatrique, ils étaient vite expédiés. On les mettait au quartier des agités jusqu’au moment où ils se calmaient. Après quoi on les congédiait. Si une psychose se développait, on les transférait à l’hôpital psychiatrique. Ils venaient presque exclusivement de la classe ouvrière.

Un jour, une ouvrière jeune et jolie vint à la clinique avec deux petits garçons et un bébé. Elle était incapable de parler. Elle écrivit sur un bout de papier que quelques jours auparavant elle avait subitement perdu la parole. L’analyse était hors de question. Je tentai donc d’éliminer par suggestion le trouble de la parole. Après quelques séances hypnotiques, la jeune femme se mit à parler d’une voix basse, rauque et pleine d’appréhension. Pendant des années, abandonnée par son mari, elle avait souffert de l’obsession de tuer ses enfants qui mouraient de faim. Elle essayait de gagner sa vie en se livrant, à domicile, à des travaux de couture. C’est ainsi qu’elle s’était prise à songer au meurtre. Elle était sur le point de pousser ses enfants dans l’eau lorsqu’elle avait été saisie par une terrible angoisse. Depuis lors, une impulsion la tourmentait de tout avouer à la police pour protéger ses enfants contre elle-même. Une telle intention à son tour avait éveillé une angoisse violente : la patiente avait peur d’être pendue, cette simple pensée produisant une constriction dans sa gorge. Craignant sa propre impulsion, elle s’en protégea par le mutisme qui, en réalité, était un spasme extrême de ses cordes vocales. Il me fut aisé de retrouver la situation infantile que cette réaction dénonçait. La patiente, orpheline de bonne heure, avait été élevée par des étrangers, tout ce monde vivant à six et plus dans une pièce. Encore petite fille, elle avait été exposée aux entreprises sexuelles de certains adultes. Le désir ardent d’une mère protectrice l’avait tourmentée. Dans ses fantaisies, elle devenait un bébé en sécurité, suçant le sein maternel. Sa gorge avait toujours été le siège de son angoisse étouffante et de ses désirs. Maintenant qu’elle était mère, elle voyait ses enfants dans une situation semblable à la sienne, et sentait qu’ils n’auraient pas dû vivre encore. De plus, elle avait transféré la haine de son mari sur les enfants qui venaient de lui. Bref, il s’agissait là d’une situation incroyablement compliquée et à peu près incompréhensible. J’ajoute que ma patiente était totalement frigide. Mais en dépit d’une sévère angoisse génitale, elle avait couché avec de nombreux hommes. Je l’aidai au point qu’elle devint capable de maîtriser certaines de ses difficultés. Les garçons furent placés dans une bonne institution. Leur mère parvint à reprendre son travail. Nous fîmes une collecte à son intention. Mais sa misère, quoique allégée, persista. L’impuissance incite de tels patients à des actes imprévisibles : elle arrivait la nuit chez moi et menaçait de se tuer ou de tuer son bébé à moins que je ne fisse quelque chose pour elle. J’allai la voir un jour dans son taudis. Là, j’eus à me poser, non pas les nobles problèmes de l’étiologie des névroses mais la question de savoir comment il était possible à un organisme humain de tolérer si longtemps une vie semblable. Il n’y avait rien, absolument rien pour l’éclairer, rien que la misère, la solitude, les potins des voisins, le souci du pain quotidien et, par surcroît, les tracasseries criminelles du propriétaire et de l’employeur. La capacité de travail de ma patiente était exploitée à l’extrême. Dix heures de labeur quotidien rapportaient un peu plus d’une centaine de francs. En d’autres termes, elle et ses trois enfants étaient censés vivre avec une mensualité de trois mille cinq cents francs environ. La chose remarquable, c’est qu’ils vivaient. Comment y parvenaient-ils, je ne l’ai jamais su. Malgré tout, elle ne négligeait nullement son physique et lisait même des livres. Je lui en prêtai quelques-uns.

Lorsque plus tard les marxistes objectèrent que l’étiologie sexuelle des névroses n’était qu’une fantaisie bourgeoise, que seul le « besoin matériel » causait des névroses, je me rappelai les cas de ce genre. Comme si le besoin « sexuel » n’était pas, lui aussi, un besoin matériel ! Ce n’est pas le « besoin matériel » dans le sens des théories marxistes qui cause les névroses, mais les névroses ôtent la faculté d’agir raisonnablement en fonction de ces « besoins », d’entreprendre quelque chose de constructif, de supporter la compétition dans le marché du travail, de s’unir à ceux qui souffrent des mêmes conditions sociales, de garder un jugement calme pour réfléchir aux difficultés qui se présentent. Si quelqu’un s’enhardissait jusqu’à soutenir que de tels cas sont des exceptions, les faits le contrediraient vite, surtout s’il s’agit de nier les névroses, sous le prétexte qu’elles ne seraient que des « maladies de bourgeoises ».

Les névroses de la classe laborieuse ne se différencient des autres que par une absence de raffinement culturel. Elles ont le sens d’une révolte plus crue et moins déguisée contre le massacre psychique auquel chacun est soumis. Le citoyen riche porte sa névrose avec dignité ou il la dépasse d’une façon ou d’une autre. Chez les individus des classes laborieuses, elle prend l’aspect de la tragédie grotesque qu’elle est réellement.

Une autre patiente souffrait de nymphomanie. Elle n’arrivait jamais à déclencher l’orgasme. Alors, elle couchait avec tous les hommes disponibles, mais sans obtenir de satisfaction. Finalement, elle se masturba avec un couteau jusqu’à ce que son vagin saignât. Il suffît de se rendre compte des tortures auxquelles peut mener une excitation sexuelle aiguë et insatiable, pour cesser de discourir sur les « qualités transcendantes d’une spiritualité phénoménale ». Cette patiente aussi révéla le rôle dévastateur joué par la famille ouvrière chargée d’enfants. Dans de telles familles, la mère n’a pas le temps d’élever ses enfants avec soin. Lorsqu’elle remarque que l’enfant se masturbe, elle lui jette un couteau et tout est dit. L’enfant associe le couteau avec la crainte de la punition pour un comportement sexuel et y rattache le sentiment de culpabilité. Elle n’ose pas se satisfaire. Plus tard, le sentiment inconscient de culpabilité la poussera à chercher l’orgasme grâce à ce même couteau6.

Des cas de ce genre se distinguaient fondamentalement des névroses communes et des psychoses. Ces caractères impulsifs semblaient représenter un stade de transition entre la névrose et la psychose. Le moi restait encore sain, mais il était déchiré entre l’instinct et la morale, entre l’acceptation et le refus des instincts et la morale. La moi semblait rager contre sa propre conscience, et tentait de s’en débarrasser en exagérant les actes impulsifs. La conscience se révélait clairement comme le résultat d’une éducation brutale pleine de contradictions. Dans leur plus tendre enfance les névrosés obsessionnels et les hystériques ont été élevés dans une atmosphère anti-sexuelle. D’autre part, ils n’ont connu au cours de leur adolescence que peu de restrictions sexuelles ; et souvent une séduction sexuelle a même eu lieu très tôt. Mais une punition soudaine et brutale leur a laissé un sentiment de culpabilité sexuelle durable. Le moi s’est défendu par le refoulement contre une conscience exagérée, de même qu’il se défendait dans d’autres cas contre les désirs sexuels.

Chez ces caractères impulsifs, la stase de l’énergie sexuelle était beaucoup plus prononcée et ses effets beaucoup plus évidents que dans les névroses à pulsions inhibées. C’est avec le caractère de ces patients que j’eus à lutter le plus. Les difficultés qu’ils présentaient fluctuaient en proportion directe de leur degré de tension sexuelle ou de leur satisfaction. Toute libération de tension sexuelle par la satisfaction génitale réduisait immédiatement l’envahissement des pulsions pathologiques. Les lecteurs familiarisés avec les conceptions de l’économie sexuelle observeront que ces patients montraient tous les éléments qui plus tard contribuèrent à former ma théorie fondamentale : la résistance caractérielle, le rôle thérapeutique de la satisfaction génitale et le rôle de la stase sexuelle dans l’augmentation des impulsions sexuelles perverses et anti-sociales. Avant d’organiser les impressions recueillies auprès de ces patients, il convenait cependant de faire des expériences analogues dans les névroses à pulsions refoulées. J’écrivis une monographie dans laquelle je formulai pour la première fois la nécessité d’une « analyse caractérielle ». Freud prit trois jours pour lire mon manuscrit et m’écrivit une lettre d’approbation sans réserves. Il était possible, pensait-il, que dorénavant on découvrît des mécanismes opérant entre le moi et le surmoi, analogues à ceux qu’on avait décelés déjà entre le moi et le ça.

L’augmentation des impulsions perverses et anti-sociales après une perturbation de la fonction sexuelle normale était une découverte nouvelle. En psychanalyse, jusque-là, de tels cas avaient été expliqués par « l’intensité constitutionnelle de la pulsion ». À la sexualité anale des névrosés obsessionnels on attribuait comme cause « une forte Anlage » (disposition) érogène de la zone anale. Selon Abraham, « les mélancoliques possédaient une forte disposition orale qui les poussait aux crises de dépression ». On postulait que la fantaisie masochiste d’être battu résultait d’une « puissante érotisation de la peau ». On croyait que l’exhibitionnisme était dû à « une forte érotisation de l’œil ». Le sadisme provenait d’une « érotisation musculaire accrue ». Ces hypothèses sont décisives pour comprendre que j’ai dû clarifier la question avant qu’il me soit possible d’organiser mes expériences cliniques autour du rôle joué par la génitalité. Ce qui fut au-delà de toute explication ce fut le manque de compréhension que je rencontrai.

Il était impossible de douter du rapport entre l’intensité du comportement anti-social et pervers et la perturbation de la fonction génitale. Néanmoins, cette théorie était en désaccord avec la notion psychanalytique des « pulsions partielles » isolées. Freud avait exposé le développement de l’instinct sexuel des niveaux pré-génitaux au niveau génital. Mais cette vue se perdit dans des hypothèses mécanicistes qui donnaient à peu près ceci : chaque zone érogène est déterminée par l’hérédité ; chaque zone érogène (bouche, anus, œil, peau, etc.) possède une pulsion partielle correspondante : sucer, déféquer, regarder, être battu, etc. Ferenczi croyait, lui, que la sexualité génitale résultait d’une combinaison de qualités pré-génitales. Freud maintint même que la petite fille n’avait qu’une sexualité clitoridienne et aucun érotisme vaginal.

Mes observations me montrèrent à maintes reprises que l’impuissance augmentait les pulsions pré-génitales et que la puissance sexuelle génitale les diminuait. Dans mes tentatives d’adapter ces faits à la théorie psychanalytique, je commençai à croire qu’une fixation sexuelle parent-enfant, en possession de tous ses moyens, était possible à n’importe quel niveau du développement sexuel infantile. Le petit garçon pouvait fort bien désirer sa mère oralement seulement, même à cinq ans. Le désir de la petite fille pour son père pouvait être exclusivement anal ou oral. La relation du bébé à un adulte de chaque sexe pouvait être très complexe. La formule de Freud : « J’aime mon père ou ma mère et je hais ma mère ou mon père » n’était qu’un début. Je commençai à distinguer entre les rapports enfant-parent pré-génitaux et génitaux. Les patients qui avaient eu les premiers révélaient des régressions plus profondes et des troubles psychiques plus graves que ceux qui avaient eu les seconds. La relation génitale devait être considérée comme une phase de développement normale. La relation pré-génitale était pathologique. Si le garçon avait aimé sa mère à un niveau anal, c’est-à-dire pervers, l’établissement ultérieur d’une relation génitale avec d’autres femmes était beaucoup plus difficile pour lui que s’il avait eu un fort attachement génital envers sa mère. Dans ce dernier cas, il suffisait à la thérapeutique de défaire la fixation. Dans le premier cas, c’est tout le caractère qui se trouvait développé dans la direction du passif et du féminin. De même les chances d’une guérison étaient plus grandes quand une petite fille avait eu un attachement vaginal ou anal pour son père que dans le cas où elle avait adopté elle-même le rôle sadique masculin. Pour cette raison, les hystériques avec leur fixation génitale incestueuse proposaient une tâche thérapeutique plus facile que les névrosées obsessionnelles avec leur structure pré-génitale

Restait le problème de savoir pourquoi il était plus facile de liquider une fixation génitale qu’une fixation pré-génitale. Je ne savais encore rien à cette époque sur la différence fondamentale entre la sexualité génitale et la sexualité pré-génitale. La psychanalyse ne faisait – et ne fait pas encore – cette distinction essentielle. On postulait que la génitalité, tout comme l’analité et l’oralité était capable d’être sublimée. Pour l’une et l’autre, la satisfaction était considérée comme une « satisfaction ». La « suppression culturelle » et le « refoulement » s’appliquaient à tous les cas.

Il me faut entrer dans une exposition plus détaillée. La prétention des psychanalystes d’avoir inclus la théorie de la génitalité dans leur théorie des névroses est erronée. Voilà pourquoi une définition précise devient ici indispensable. Il est vrai que mes publications sur ce sujet ont été, depuis 1922, absorbées – dans une certaine mesure – par la pensée psychanalytique, bien que leur signification essentielle n’ait pas été comprise. Cette différenciation entre le plaisir pré-génital et le plaisir génital fut le point de départ du développement indépendant de l’économie sexuelle. Sans elle, aucune phrase de ma théorie ne tiendrait debout. Une investigation rigoureuse sur ce sujet mène automatiquement, pas à pas, vers le chemin que je devais inévitablement prendre, si je ne voulais pas sacrifier mon propre travail.