Chapitre IV. Le développement de la théorie de l’orgasme

1. – Les premières expériences

En décembre 1920, Freud m’envoya un jeune étudiant qui souffrait de l’obsession de compter, de fantaisies anales obsessionnelles, de masturbation excessive et de symptômes neurasthéniques graves : maux de tête, douleurs dans le dos, manque de concentration, nausées. La rumination obsessionnelle se transforma tout de suite en associations obsessionnelles. Le cas semblait plutôt désespéré. Au bout d’un certain temps une fantaisie incestueuse se fit jour, et pour la première fois le patient se masturba en obtenant une satisfaction finale. Dès ce moment, tous les symptômes disparurent. Au bout d’une semaine, ils revinrent progressivement. Lorsque le patient se masturba une deuxième fois (avec résultat) les symptômes disparurent de nouveau pour revenir quelques jours plus tard. Ces mécanismes se répétèrent sur le même modèle pendant plusieurs semaines. Enfin, il me fut possible d’analyser les sentiments de culpabilité attachés à la masturbation et de corriger certaines pratiques et attitudes qui empêchaient la satisfaction complète. Il s’ensuivit une amélioration visible de l’état du patient que je renvoyai au bout de neuf mois de traitement, considérablement amélioré et capable de travailler. Il resta en contact avec moi pendant six ans. Il se maria et demeura en excellente santé.

À la même époque, j’avais en traitement le garçon de café dont j’ai déjà parlé, et qui souffrait d’une absence totale d’érection. Le traitement avançait doucement. Vers la troisième année seulement la reconstitution de la « scène primordiale » devint possible. Alors qu’il était dans sa deuxième année, sa mère mit au monde un autre enfant. Il put voir l’accouchement de la pièce voisine. Il en reçut la vive impression d’un grand trou sanglant entre les cuisses de sa mère. Tout ce qui était demeuré de cette impression dans sa conscience fut un sentiment de vide à la hauteur de ses propres organes génitaux. Selon les connaissances psychanalytiques de l’époque, je rattachai l’absence d’érection à l’impression traumatisante de l’organe génital féminin « châtré ». C’était sans aucun doute exact. Mais c’est seulement depuis peu d’années, et à force d’attention, que j’ai commencé à comprendre ce « sentiment génital du vide » chez mes patients. Il correspond au retrait de l’énergie biologique hors de l’organe génital. À cette époque, je fis une erreur de jugement sur l’attitude générale de ce patient. Il était calme, placide, « sage » et faisait tout ce qu’on lui demandait. Il ne s’émouvait jamais. Au cours de trois années de traitement, il ne se montra jamais coléreux ou critique. C’est-à-dire que, selon les conceptions de cette époque, il était « bien intégré », avait un caractère « parfaitement adapté » et ne possédait qu’un seul symptôme sérieux (« névrose mono-symptomatique »). Je fis une communication sur ce cas au séminaire technique et fut félicité pour mon élucidation correcte de la scène primordiale traumatisante. Son symptôme, l’absence d’érection, fut complètement expliqué, – théoriquement. Comme le patient était travailleur et « adapté au réel », aucun d’entre nous ne fut frappé par le fait que c’était précisément son manque d’émotivité, son aspect tout à fait imperturbable, qui constituait le terrain caractériel pathologique sur lequel son impuissance érectile pouvait s’installer et persister. Mes collègues plus âgés considéraient que mon travail analytique avait été complet et correct. Mais lorsque je quittai cette réunion je ne me sentis pas satisfait. Si tout était comme cela devait être, pourquoi l’impuissance n’était-elle pas guérie ? De toute évidence, il y avait ici une lacune que personne d’entre nous ne comprenait. Quelques mois plus tard, je renvoyai ce patient sans l’avoir guéri. Il prit la chose aussi stoïquement qu’il avait pris tout le reste pendant ces derniers temps. L’observation de ce patient m’imposa une notion importante de l’analyse caractérielle, celle du blocage affectif (« Affektsperre »). J’étais ainsi tombé sur une liaison essentielle entre une structure caractérielle rigide actuelle et « l’engourdissement » génital.

C’était la période où le traitement psychanalytique commençait à prendre de plus en plus de temps. Lorsque je débutai, une analyse de six mois était considérée comme longue. En 1923, une année constituait la durée minimum d’une analyse. L’opinion commençait même à s’établir que deux ou trois années n’étaient pas inutiles, étant donné que les névroses étaient des troubles très compliqués et sérieux. Freud avait écrit sa célèbre Histoire d’une névrose infantile sur un cas analysé pendant cinq ans. Il est vrai qu’il en avait obtenu la connaissance de tout l’univers infantile. Mais les psychanalystes faisaient de nécessité vertu. Abraham soutenait que pour la compréhension d’une dépression chronique, il fallait des années, que la « technique passive » était la seule valable. Entre eux, mes collègues plaisantaient sur la tentation du sommeil pendant les heures d’analyse. Si le patient n’apportait pas d’associations, il fallait fumer beaucoup pour ne pas s’endormir. Certains analystes avaient même élaboré des théories pompeuses sur ce point. Si le patient demeurait silencieux, la « technique parfaite » exigeait un silence égal de la part de l’analyste, pendant des heures et des semaines. Je tâchais moi-même de suivre cette « technique ». Mais il n’en résulta rien de bon. Il se développait seulement un sentiment profond d’abandon et une mauvaise conscience chez les patients qui devenaient têtus. Parmi les analystes circulaient des « blagues » à ce sujet : par exemple, celle de l’analyste qui, au cours d’une séance, se réveille d’un profond sommeil et trouve le divan vide. Ces blagues n’arrangeaient rien. Pas plus d’ailleurs que la théorie selon laquelle il était sans importance que l’analyste s’endormît, puisque son inconscient veillait avec soin sur le patient. La situation m’apparut déprimante et désespérée. D’autre part, Freud nous avait mis en garde contre l’ambition thérapeutique. Beaucoup d’années plus tard, je compris ce qu’il entendait par là. Après avoir découvert les mécanismes de l’inconscient, Freud lui-même avait nourri à l’époque l’espoir d’être sur la voie d’une thérapeutique sûre. Il s’était trompé. Sa désillusion dut être énorme. Sa conclusion était juste : on devait avant tout continuer les recherches. L’ambition thérapeutique prématurée ne conduisit pas à la découverte de faits nouveaux. Pas plus qu’un autre je n’avais la moindre idée du champ d’investigation où mènerait cette recherche nécessaire. Je ne savais pas davantage que c’était la crainte des conséquences sociales de la psychanalyse qui poussait les psychanalystes à des attitudes si bizarres devant le problème de la thérapeutique qui se réduisait aux questions suivantes :

  1. La théorie de Freud sur l’étiologie des névroses est-elle complète ?
  2. Une doctrine scientifique de la théorie et de la technique est-elle possible ?
  3. La théorie de Freud sur l’instinct est-elle complète et exacte ? Si elle ne l’est pas, en quoi, où et comment pèche-t-elle ?
  4. Qu’est-ce qui rend le refoulement sexuel – et par conséquent la névrose – inévitable ?

Ces questions contenaient en germe tout ce qui plus tard devait s’appeler l’économie sexuelle. Si ces questions rétrospectives avaient été consciemment formulées à cette époque, elles m’auraient retenu définitivement de m’engager dans d’autres recherches. C’est ma bonne fortune de n’avoir pas soupçonné à ce moment-là les conséquences de ces questions et ainsi d’avoir pu très naïvement poursuivre mon travail clinique et de contribuer d’autre part à l’élaboration de l’édifice théorique de la psychanalyse. Je le faisais avec la conviction de travailler pour Freud et pour son œuvre. En ce qui concerne ma propre œuvre, je ne regrette pas un seul instant la souffrance que m’infligea plus tard ce manque de confiance en moi-même. Cette attitude était la pré-condition requise pour mes découvertes futures.

2. – Supplément à la théorie de Freud sur la névrose d’angoisse

Comme je l’ai déjà mentionné, je vins à Freud par la sexologie. Il n’est donc pas surprenant que sa théorie des névroses actuelles (Aktualneurosen) que j’appelai plus tard des névroses de stase (Stauungsneurosen) me frappa comme étant beaucoup plus en accord avec les sciences naturelles que l’« interprétation » de la « signification » des symptômes dans les « psychonévroses ». Freud appliqua le terme de névrose actuelle à des névroses qui résultaient de troubles récents (actuels) dans la vie sexuelle. Selon cette théorie, la névrose d’angoisse et la neurasthénie étaient des maladies qui n’avaient pas d’ « étiologie psychique ». Mais elles étaient le résultat immédiat d’une sexualité refoulée. Elles étaient comme des troubles toxiques. Freud postule l’existence de « substances chimiques sexuelles ». Si leur métabolisme était déficient, il apparaissait des symptômes tels que : palpitation, irrégularité cardiaque, crise d’angoisse aiguë, sueurs et autres symptômes neuro-végétatifs. Il n’avait pas établi le rapport entre la névrose d’angoisse et le système neuro-végétatif. Son expérience clinique montrait que la névrose d’angoisse était causée par la continence sexuelle ou par le coïtus interruptus. Elle se distinguait de la neurasthénie qui, elle, au contraire, était due aux « abus sexuels », comme par exemple une masturbation excessive, et qui se caractérisait par des douleurs dans le dos, des céphalées, une irritabilité générale, des troubles de la mémoire et de la faculté de concentration, etc. C’est-à-dire que Freud avait classifié, d’après leur étiologie, des syndromes que la neurologie officielle et la psychiatrie ne comprenaient pas. C’est pourquoi il fut attaqué par le psychiatre Löwenfeld qui, comme des centaines d’autres psychiatres, niait complètement l’étiologie sexuelle des névroses. Freud tentait d’adapter ses conceptions à la terminologie clinique. Comme il le disait, les symptômes des névroses actuelles, qui contrastaient avec ceux des psycho-névroses, surtout avec l’hystérie et la névrose obsessionnelle, ne trahissaient aucun contenu psychique, quel qu’il fut. Alors que les symptômes des psycho-névroses avaient toujours un contenu psychique et toujours aussi un contenu de nature sexuelle. Seulement il fallait prendre le terme de sexualité dans un sens large. À la base de chaque psycho-névrose, il y avait la fantaisie de l’inceste et la peur de la mutilation de l’organe génital. C’étaient en effet des idées sexuelles, infantiles et inconscientes, qui s’exprimaient dans le symptôme psycho-névrotique. Freud avait donc tracé une distinction rigoureuse entre les névroses actuelles et les psycho-névroses. Il était naturel que les psycho-névroses occupassent le centre de l’intérêt clinique du psychanalyste. Selon Freud, le traitement des névroses actuelles consistait à éliminer les pratiques sexuelles nuisibles, telles que la continence et le coïtus interruptus dans les névroses d’angoisse, et la masturbation excessive dans la neurasthénie. D’autre part, les psycho-névroses appelaient un traitement psychanalytique. Malgré cette distinction rigoureuse, Freud admettait des rapports entre les deux groupes de névroses. Il était vraisemblable, pensait-il, que chaque psycho-névrose se concentrait autour d’une névrose actuelle. Cette affirmation lumineuse, que Freud lui-même ne poursuivit jamais jusqu’à sa conclusion logique, fut le point de départ de mes propres investigations sur l’angoisse de stase.

Dans la névrose actuelle, au sens freudien, l’énergie biologique prend une fausse direction. Son accès à la conscience et à la motilité est bloqué. L’angoisse (Aktualangst) et les symptômes végétatifs immédiats sont, pour ainsi dire, des tumeurs malignes nourries par l’énergie sexuelle non déchargée. Mais, d’autre part, les manifestations psychiques particulières des hystéries et des névroses obsessionnelles apparaissaient également comme des tumeurs malignes dénuées de sens biologique. D’où dérivaient-elles leur énergie ? Sans aucun doute de l’énergie sexuelle inhibée dans le « noyau de névrose actuelle ». Cela, et rien d’autre, pouvait être la source d’énergie dans la psycho-névrose. Il ne saurait y avoir d’autre interprétation à la suggestion de Freud. Pourtant, la majorité des psychanalystes s’opposaient à la théorie de Freud sur les névroses actuelles dont ils contestaient l’existence même. Ils assuraient qu’elles aussi étaient « psychiquement déterminées », que même dans « l’angoisse flottante » on pouvait démontrer des contenus psychiques inconscients. Le principal interprète de cette vue était Stekel. Lui, comme les autres, n’arrivait pas à voir la différence fondamentale entre l’affect psycho-somatique et le contenu psychique d’un symptôme. En d’autres termes, on estimait généralement que chaque espèce de trouble nerveux ou de symptôme d’angoisse était d’origine psychique et non d’origine somatique comme Freud le prétendait pour les névroses actuelles. Freud ne résolut jamais cette contradiction. Mais il continua jusqu’à la fin à distinguer rigoureusement les deux groupes de névroses. Malgré l’opinion générale qui niait l’existence des névroses d’angoisse, j’en relevai un grand nombre de cas à la clinique psychanalytique. Néanmoins, les symptômes des névroses avaient incontestablement une superstructure psychique. Des névroses actuelles pures étaient rares. La distinction n’était pas aussi tranchée que Freud l’avait cru. Des questions d’un caractère aussi spécial peuvent sembler sans importance au profane. Mais on verra qu’elles impliquaient des problèmes décisifs pour la santé humaine.

Il ne pouvait y avoir aucun doute : Les psycho-névroses possédaient un noyau de névrose actuelle et les névroses actuelles possédaient une superstructure psycho-névrotique. Y avait-il alors un sens dans cette distinction ? Ne s’agissait-il pas plutôt d’une affaire de différence quantitative ?

Alors que la plupart des analystes attribuaient tout au contenu psychique des symptômes névrotiques, des psychopathologistes éminents, comme Jaspers, prétendaient que l’interprétation psychologique de la signification et, par conséquent, la psychanalyse sortaient entièrement du domaine des sciences naturelles. Selon eux, la « signification » d’une attitude ou d’une action psychique ne pouvait être saisie qu’en termes de philosophie et non en termes de sciences naturelles. Les sciences naturelles traitaient de quantités et d’énergies, la philosophie de qualités psychiques, et il n’y avait pas de pont à cette époque entre le quantitatif et le qualitatif. La question se posait de savoir si la psychanalyse et sa méthode appartenaient ou n’appartenaient pas aux sciences naturelles. En d’autres termes, on pouvait se poser la question suivante : une psychologie scientifique, dans le sens rigoureux de ce mot, est-elle possible en général ? La psychanalyse peut-elle se prévaloir d’être une telle psychologie ? Ou ne constitue-t-elle qu’une école philosophique de plus ? Freud lui-même ne se souciait pas de ces questions méthodologiques, et continuait calmement à publier ses observations cliniques : il détestait les discussions philosophiques. Moi, j’avais à combattre de tels arguments chez des contradicteurs incompréhensifs. Ils tentèrent de nous classer comme des mystiques et d’en finir ainsi avec la psychanalyse. Mais nous savions, nous, que pour la première fois dans l’histoire de la psychologie, nous étions engagés sur le terrain des sciences naturelles. Nous voulions être pris au sérieux. C’est seulement dans les controverses chaudement disputées sur ces questions que je forgeai les armes tranchantes avec lesquelles je pus par la suite défendre la cause de Freud. S’il était vrai que seule la psychologie expérimentale dans le sens de Wundt fût une « science naturelle », parce qu’elle mesurait les réactions humaines quantitativement, c’est qu’alors, pensai-je, quelque chose était faux du côté des sciences naturelles. Car Wundt et ses élèves ne connaissaient rien de l’homme dans sa réalité vivante. Ils l’évaluaient selon le nombre de secondes dont il avait besoin pour réagir au mot « chien ». Ils le font encore. Nous, de notre côté, nous évaluons une personne d’après la manière dont elle traite ses conflits dans la vie, et d’après les motifs qui la font agir. Pour moi, derrière cet argument se dessinait déjà un problème plus important : serait-il jamais possible d’arriver à une formulation plus concrète du concept freudien de l’« énergie psychique », et serait-il même possible de la ranger un jour dans la notion générale d’énergie ?

Les arguments philosophiques ne consentent pas à se laisser contredire par les faits. Le philosophe et physiologiste viennois Allers refusa de considérer comme possible l’existence d’une vie psychique inconsciente sous prétexte que l’hypothèse d’un « inconscient » était « a priori erronée d’un point de vue philosophique ». Les arguments analogues ne sont pas rares. Lorsque je montre, par exemple, que des substances parfaitement stérilisées peuvent produire de la vie, on me réplique que la lamelle d’expérience était sale ou que, s’il semble y avoir de la vie, c’est uniquement affaire de « mouvement brownien ». Comme s’il n’était pas facile de distinguer la saleté, sur la lamelle, des « bions », et comme s’il n’était pas également facile de distinguer le mouvement brownien du mouvement neuro-végétatif ! La « science objective » est un problème en lui-même.

Dans cette confusion, je fus aidé d’une façon inattendue par des observations cliniques quotidiennes, comme celles qui me furent fournies par les deux patients cités plus haut. Peu à peu il devint clair que l’intensité d’une idée dépendait de la quantité de l’excitation somatique à laquelle elle était liée. Les émotions ont leur origine dans les instincts et, par conséquent, dans le domaine somatique. D’autre part, les idées sont sans conteste « psychiques », « non-somatiques ». Quel est dans ce cas le rapport entre l’idée « non-somatique » et l’excitation « somatique » ? Par exemple, l’idée de relations sexuelles est vive et pleine de force si on se trouve dans un état de complète excitation sexuelle. Cependant, quelque temps après la satisfaction sexuelle, cette idée ne saurait être reproduite d’une manière vivante. Elle reste brumeuse, vague et sans couleur. C’est ici précisément que doit se cacher le secret de la relation réciproque entre la névrose d’angoisse « physiogène » et la psycho-névrose « psychogène ». Le premier patient avait perdu temporairement tous ses symptômes psychiques obsessionnels, après qu’il eut éprouvé une satisfaction sexuelle. Avec le retour de l’excitation sexuelle, les symptômes revinrent et durèrent jusqu’à la prochaine occasion de satisfaction. Le second patient, d’autre part, avait accompli un travail méticuleux dans tout le domaine psychique. Mais chez lui l’excitation sexuelle demeurait absente. Les idées inconscientes qui étaient à la racine de son impuissance érective n’avaient pas été touchées par le traitement.

Déjà les observations prenaient forme. Je commençai à comprendre qu’une idée douée d’une très petite quantité d’énergie était capable de provoquer une augmentation de l’excitation. L’excitation, ainsi provoquée, rendait à son tour l’idée vivante et pleine de force. Si l’excitation baissait, l’idée s’effondrait également. Si, comme dans la névrose de stase, par exemple, l’idée de relations sexuelles ne surgit pas dans la conscience à cause d’une inhibition morale, l’excitation s’attache à d’autres idées qui sont moins sujettes à la censure. De là je conclus que la névrose de stase est un trouble somatique, dû à une excitation sexuelle déviée parce que frustrée. Néanmoins, sans une inhibition psychique, l’énergie sexuelle ne peut jamais s’égarer dans une fausse direction. Je fus surpris que ce fait eût échappé à Freud. La stase sexuelle une fois créée par une inhibition peut à son tour augmenter facilement cette inhibition et réactiver des idées infantiles qui prennent alors la place des idées normales. C’est-à-dire que les expériences infantiles qui en elles-mêmes ne sont nullement pathologiques, peuvent, grâce à une inhibition actuelle, être brusquement dotées d’un excès d’énergie sexuelle. Lorsque ceci se produit, elles deviennent revendicatrices. Comme elles sont en conflit avec l’organisation psychique adulte, elles doivent être tenues refoulées. Ainsi la psycho-névrose chronique, avec son contenu sexuel infantile, se développe sur la base d’une inhibition sexuelle conditionnée par des circonstances d’aujourd’hui, et qui paraît « inoffensive » au début. Telle est la nature de la « régression aux mécanismes infantiles » de Freud. Tous les cas que j’avais traités montraient ce mécanisme. Si la névrose se développait non pas dans l’enfance, mais à l’âge adulte, on voyait régulièrement que quelque inhibition « normale » ou quelque difficulté de la vie sexuelle avait créé une stase et que celle-ci à son tour avait réactivé des désirs incestueux infantiles et des angoisses sexuelles.

La question suivante fut : l’attitude antisexuelle habituelle et l’inhibition sexuelle, qui sont responsables de toutes les névroses chroniques, sont-elles « névrotiques » ou « normales » ? Personne n’abordait cette discussion. L’inhibition sexuelle, par exemple, d’une jeune fille bourgeoise bien élevée semblait aller de soi. Je pensais ainsi, moi-même, ou plutôt je ne donnais aucune pensée à cette question. Si, au cours d’un mariage peu satisfaisant, une jeune fille contractait une névrose accompagnée d’angoisse cardiaque, etc., personne ne se préoccupait de la raison de cette inhibition qui l’empêchait de réaliser malgré tout une satisfaction sexuelle. Avec le temps se développerait chez elle une hystérie complète ou une névrose obsessionnelle. La première cause de la névrose était l’inhibition morale. Sa force pulsionnelle venait de l’énergie sexuelle insatisfaite.

Un grand nombre de problèmes se ramifient à partir de ce point où on peut trouver la solution. Cependant des obstacles sérieux empêchaient de la rechercher avec vigueur et promptitude. Pendant sept ans j’ai cru que je travaillais tout à fait en freudien. Personne ne soupçonnait que ces questions étaient le début d’un mélange dangereux de vues scientifiques fondamentalement incompatibles.

3. – La puissance orgastique

Le cas du garçon de café rebelle à la guérison me fit douter de l’excellence des formules thérapeutiques de Freud. L’autre cas m’avait révélé, au contraire, d’une façon incontestable, le mécanisme réel de la guérison. Longtemps je tâchai d’harmoniser ces antithèses. Freud, dans son Histoire du mouvement psychanalytique, rapporte comment il entendit Charcot décrire à un collègue le cas d’une femme souffrant de symptômes graves. Le mari était impuissant ou en tout cas très maladroit dans l’acte sexuel. Le collègue apparemment ne voyait pas la relation. Charcot s’exclama soudain avec une grande vivacité : « Mais, dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale ! toujours ! toujours ! toujours ! »7. « Je sais, ajoute Freud, que pendant un moment je fus presque paralysé par la surprise. Et je me demandai : Mais puisqu’il sait cela, pourquoi ne le dit-il jamais ? » Après cette rencontre avec Charcot, le médecin viennois Chrobak envoya une patiente à Freud. Elle souffrait de graves crises d’angoisse. Elle était mariée depuis dix-huit ans à un homme impuissant et elle était encore vierge. Chrobak commenta la situation de la façon suivante : « Nous ne savons que trop bien quelle est la seule ordonnance à prescrire dans ces cas, mais malheureusement nous ne pouvons la prescrire. C’est : « Rx. Pénis normalis, dosim. Repetatur. » Ce qui signifie que le seul trouble de la patiente hystérique est qu’elle manque de satisfaction génitale. C’est ainsi que l’attention de Freud se porta sur l’étiologie sexuelle de l’hystérie. Mais il évita la conclusion logique de ces implications. Voilà qui a l’air banal et sonne comme du folklore. Mon opinion c’est que tout individu qui s’est arrangé pour conserver un peu de naturel sait qu’il n’y a qu’un seul mal chez les névrosés : le manque de satisfaction sexuelle totale et répétée.

Au lieu de simplement rechercher et confirmer ce fait et lutter pour qu’on le reconnaisse, je fus pendant des années empêtré dans les théories psychanalytiques qui ne font que vous en distraire. La plupart des théories émises par les psychanalystes depuis la publication de Le Moi et le Ça, par Freud, ont eu une seule fonction : celle de faire oublier au monde ce qu’impliquait l’affirmation énergique de Charcot : « Mais dans des cas pareils, c’est toujours la chose génitale ! toujours ! toujours ! toujours ! » Le fait que les organes génitaux de l’homme ne fonctionnent pas toujours normalement, qu’à cause de cela une satisfaction réelle est impossible pour les deux sexes, que cela soit à la base de toute la misère psychique existante, que cela conduise même à des conséquences pertinentes concernant le cancer, tout cela était trop simple pour être reconnu. Voyons si je tombe dans une exagération monomaniaque.

Les faits suivants furent confirmés à maintes reprises, aussi bien dans ma clientèle privée qu’à la clinique psychanalytique et à l’hôpital neuro-psychiatrique :

La gravité de n’importe quel trouble psychique est en raison directe de la gravité du désordre dans la génitalité.

Le pronostic dépend directement de la possibilité d’établir une capacité de satisfaction génitale complète.

Parmi les centaines de patients que j’ai observés et traités, pendant de longues années, il n’y eut pas une seule femme qui ne souffrît d’une absence complète d’orgasme vaginal. Parmi les hommes, environ 60 % à 70 % avaient de sérieux troubles génitaux, soit sous la forme d’impuissance érectile, soit sous la forme d’éjaculation précoce. Cette incapacité d’obtenir une satisfaction génitale – qui devrait être la chose la plus naturelle du monde – était un symptôme toujours présent chez les patientes et rarement absent chez les patients. Je n’approfondis pas à ce moment le cas des autres hommes, qui semblaient génitalement sains, mais qui étaient névrosés dans d’autres comportements. Cette pensée clinique, qui laisse saisir des négligences, était cependant dans la ligne des notions psychanalytiques de l’époque, selon lesquelles l’impuissance ou la frigidité n’étaient « qu’un symptôme parmi beaucoup d’autres ».

En novembre 1922 je donnai à la Société psychanalytique une communication sur « Les limitations de la mémoire pendant l’analyse ». Elle éveilla beaucoup d’intérêt, parce que tous les thérapeutes se torturaient l’esprit à propos de la règle fondamentale (les associations libres) que les patients ne suivaient pas et à propos des souvenirs que les patients auraient dû apporter et qu’ils n’apportaient pas. Trop souvent la « scène primordiale » était une reconstruction arbitraire et peu convaincante. Je tiens à souligner ici le plus formellement du monde que la formulation de Freud sur l’existence d’expériences traumatiques entre la première et la quatrième année ne sauraient être mise en doute. Mais sa certitude même me faisait davantage saisir l’insuffisance de nos méthodes pour atteindre ces événements infantiles.

En janvier 1923, je communiquai le cas d’une femme qui souffrait d’un tic du diaphragme et dont l’état s’améliora à partir du jour où la masturbation génitale fut devenue possible pour elle. Ma communication rencontra l’approbation et l’accord de mes collègues.

En octobre 1923, je parlai sur le sujet suivant : « Introspection dans un cas de schizophrénie ». Cette patiente avait décelé avec beaucoup de perspicacité le mécanisme de ses délires de persécution. Elle avait confirmé la découverte de Tansk sur le rôle génital de « l’appareil d’influencement ».

Après m’être penché pendant trois ans sur le sujet, je lus enfin en novembre 1923 ma première étude d’ensemble : « La génitalité du point de vue du pronostic et de la thérapeutique psychanalytique. » Pendant que je parlais, je sentais se refroidir de plus en plus l’atmosphère de la réunion. Je ne parlais pas mal et jusqu’alors j’avais toujours trouvé un auditoire attentif. Lorsque j’eus fini, un silence polaire régna dans la salle. Après une pause, la discussion commença. Mon affirmation sur le désordre génital, symptôme important de la névrose, était fausse, m’objectèrent mes collègues. Mais plus contestable encore, selon eux, était ma proposition disant qu’une évaluation de la génitalité pouvait donner un critère de pronostic et de thérapeutique. Deux analystes assurèrent brutalement qu’ils connaissaient un grand nombre de patientes qui menaient une vie sexuelle très saine. Ils paraissaient plus excités que ne le permettait leur réserve scientifique habituelle.

Dans cette controverse j’étais parti désavantagé. J’avais eu à admettre moi-même que parmi mes patients masculins il y en avait qui possédaient apparemment une génitalité non troublée, bien que cela ne fût pas vrai chez mes patientes femmes. Je cherchais la source d’énergie, son noyau somatique. Ce noyau somatique ne pouvait être que de l’énergie sexuelle inhibée. Mais je ne pouvais imaginer ce qui était capable de causer la stase lorsque la « puissance » était présente.

Deux notions erronées dominaient la psychanalyse de ce temps. Primo, un homme était appelé « puissant » lorsqu’il était capable d’exécuter l’acte sexuel. Il était considéré comme « très puissant » quand il pouvait le faire plusieurs fois la même nuit. La question : combien de fois par nuit un homme « peut le faire » est un sujet de conversation favori parmi les hommes de tous les milieux. Le psychanalyste Roheim alla même jusqu’à prétendre qu’« avec à peine une légère exagération on pouvait dire qu’une femme n’obtenait une satisfaction réelle que si, après l’acte sexuel, elle souffrait d’une inflammation (de ses parties génitales) ».

La seconde notion erronée était la croyance qu’une pulsion partielle – comme l’acte de sucer le sein maternel – pouvait être inhibée par elle-même et isolée des autres pulsions. Cette notion servait à expliquer l’existence de symptômes névrotiques chez ceux qui possédaient une « puissance complète ». Elle correspondait à la théorie des zones érogènes respectivement indépendantes.

De plus, les psychanalystes nièrent qu’on ne pût trouver des femmes névrosées génitalement saines. Ils considéraient une femme comme génitalement saine lorsqu’elle était capable d’orgasme clitoridien. La différence établie par l’économie sexuelle entre l’excitation clitoridienne et l’excitation vaginale était encore inconnue. En somme, personne n’avait la moindre idée de la fonction naturelle de l’orgasme. Restait tout de même le groupe douteux des hommes sains génitalement qui paraissaient invalider toutes mes affirmations sur le rôle pronostique et thérapeutique de la génitalité. Car il n’y avait pas de doute. Si ma thèse était vraie, à savoir que les troubles de la génitalité constituaient la source de l’énergie dans les symptômes névrotiques, alors on ne trouverait aucun cas de névrose sans génitalité troublée.

Dans cette conjoncture, j’eus la même expérience que je vécus souvent plus tard lorsque je fis des découvertes scientifiques. Une série d’observations cliniques avaient conduit à une hypothèse générale. Cette hypothèse contenait des lacunes par-ci par-là, et restait vulnérable à des objections solides. Vos contradicteurs manquent rarement une occasion de déceler ces lacunes et de les prendre comme base de départ pour rejeter tout l’hypothèse. Comme me le dit un jour M. du Teil : « L’objectivité scientifique n’est pas de ce monde, et peut-être d’aucun. » On peut à peine espérer une collaboration objective sur un problème. Mais, sans le vouloir, mes critiques m’avaient souvent beaucoup aidé, précisément par leurs objections dites « pour des raisons fondamentales ». Il en fut de même cette fois. L’objection suivant laquelle existait un certain nombre de névrosés génitalement sains me poussa à examiner de plus près ce qu’était la « santé génitale ». Le, fait paraît incroyable et pourtant il est vrai que chez les psychanalystes de cette époque, l’analyse exacte d’un comportement génital au-delà de phrases vagues telles que « J’ai couché avec un tel ou une telle » était tabou.

Plus je m’appliquais à faire décrire avec précision à mes patients leur comportement et leurs sensations dans l’acte sexuel, et plus ferme devint ma conviction clinique que tous, sans exception, souffraient d’un trouble grave dans leur génitalité. C’était particulièrement vrai de ces hommes qui se vantaient le plus bruyamment de leurs conquêtes sexuelles et du nombre de fois qu’ils « pouvaient faire ça » dans une nuit. Il n’y avait aucun doute. Ils étaient érectilement très puissants, mais l’éjaculation s’accompagnait de très peu de plaisir ou quelquefois ne donnait pas de plaisir du tout. Il arrivait même qu’elle menât au contraire au dégoût ou à des sensations désagréables. Une analyse des fantaisies qui accompagnaient l’acte révéla pour la plupart des attitudes sadiques ou vaniteuses chez les hommes, de l’angoisse, de la réserve ou de la masculinité chez les femmes. Pour les hommes soi-disant puissants, l’acte avait la signification de conquérir, de percer ou de violer une femme. Ils voulaient donner la preuve de leur virilité. Ils voulaient être admirés pour leur endurance érectile. Dès qu’on mettait à nu les vrais motifs on détruisait facilement cette « puissance ». Elle servait à couvrir des troubles sérieux dans l’érection ou l’éjaculation. Dans aucun de ces cas il n’y avait trace de comportement involontaire ou de perte de vigilance pendant l’acte.

En avançant lentement à tâtons, j’appris ainsi, petit à petit, à reconnaître les signes de l’impuissance orgastique. Il me fallut dix autres années avant que je comprisse ce trouble assez bien pour pouvoir le décrire, et développer une technique pour l’éliminer.

L’étude de ce trouble est restée le problème clinique central de l’économie sexuelle, et elle est loin d’être conclue. Elle joue dans l’économie sexuelle le même rôle essentiel que celui du complexe d’Œdipe en psychanalyse. Celui qui ne le comprend pas tout à fait ne pourra jamais être considéré comme un économiste sexuel. Il ne saisira ni ses implications ni ses conséquences. Il ne saura pas distinguer entre le sain et le malade. Il ne comprendra pas la nature du plaisir-angoisse. Il ne comprendra ni la nature pathologique du conflit parent-enfant, ni la base des malheurs conjugaux. Il peut devenir un « sex-reformer » mais il ne changera jamais vraiment la misère sexuelle. Il peut admirer les expériences sur les bions. Il peut même les imiter. Mais il ne fera jamais des recherches d’économie sexuelle sur des processus de vie. Il ne comprendra jamais l’extase religieuse et certainement pas le côté irrationnel du fascisme. Il continuera à croire à l’antithèse de la nature et de la culture, de l’instinct et de la morale, de la sexualité et du succès. Il sera incapable de résoudre au sens réel la moindre question de pédagogie. Il ne saisira jamais l’identité du processus sexuel et du processus vital. Voilà pourquoi la théorie de l’économie sexuelle sur le cancer lui échappera. Il tiendra ce qui est sain pour le malade et ce qui est malade pour sain. Enfin il ne saura pas interpréter la recherche ardente du bonheur chez l’homme et ne remarquera pas non plus la peur humaine du bonheur. Car l’homme est la seule espèce biologique qui a détruit sa propre fonction sexuelle naturelle et c’est cela qui l’a rendu malade. Et c’est cela que l’économie sexuelle a découvert.

Je présenterai la théorie de l’orgasme selon la manière dont elle s’est développée, c’est-à-dire historiquement et non systématiquement. Ainsi sa logique interne deviendra plus évidente. On verra qu’aucun cerveau humain ne pouvait inventer toutes ces interconnexions.

Jusqu’en 1923, l’année où naquit la théorie de l’orgasme, la sexologie et la psychanalyse ne connurent qu’une puissance éjaculative et une puissance érectile. Mais si l’on n’inclut pas dans son contenu les aspects économiques, expérientiels et énergétiques, la notion de puissance sexuelle ne signifie rien. La puissance érective et la puissance éjaculative ne sont que les conditions préliminaires indispensables à la puissance orgastique. La puissance orgastique est la capacité de s’abandonner au flux de l’énergie biologique sans aucune inhibition, la capacité de décharger complètement toute l’excitation sexuelle contenue, au moyen de contractions involontaires agréables au corps. Aucun individu névrosé ne possède de puissance orgastique. Le corollaire de ce fait est que la vaste majorité des hommes souffrent d’une névrose caractérielle.

L’intensité du plaisir dans l’orgasme (au cours de l’acte sexuel qui est sans angoisse et sans déplaisir et non accompagné de fantaisies) dépend de la quantité de tension sexuelle concentrée dans l’organe génital. Le plaisir est d’autant plus intense, plus grand, que plus abrupte est la « chute » dans l’excitation.

La description suivante de l’acte sexuel orgastiquement satisfait s’applique seulement à certaines phases et à certains modes de comportement typiques et biologiquement déterminés. Elle ne tient pas compte des préludes qui ne présentent pas de régularité générale. De plus il faut se souvenir que les processus bio-électriques de l’orgasme sont encore inexplorés jusqu’ici. C’est pourquoi cette description est nécessairement incomplète.

A. – Phase de contrôle de l’excitation8

  1. L’érection est agréable et non douloureuse comme dans le priapisme (érection froide). Spasme de la région pelvienne ou du conduit spermatique. L’organe génital n’est pas excessivement excité, comme il l’est après de longues périodes de continence, ou dans le cas d’éjaculation précoce. L’organe génital de la femme devient hyperémique et, grâce à une ample sécrétion des glandes génitales, humide d’une manière spéciale. C’est-à-dire que, dans le cas de fonctionnement génital non troublé, la sécrétion a des propriétés chimiques et physiques spécifiques qui manquent lorsque la fonction génitale est troublée. Un critère important de la puissance orgastique chez le mâle est le besoin de pénétrer. Car il peut y avoir érection sans ce besoin, comme c’est le cas par exemple chez beaucoup de caractères narcissiques érectivement puissants et dans la satyriasis.
  2. L’homme est spontanément doux, sans avoir une sorte de douceur forcée à compenser des tendances opposées, telles que des pulsions sadiques. Les déviations pathologiques sont : l’agressivité basée sur des pulsions sadiques, comme il arrive chez beaucoup de névrosés obsessionnels possédant une puissance érectile, l’inactivité du caractère passif féminin. Dans le « coït onaniste » avec un objet non aimé, la douceur est absente. L’activité de la femme ne diffère en aucune façon de celle de l’homme. La passivité généralement prévalente chez la femme est pathologique et due, dans la plupart des cas, à des fantaisies masochistes d’être violée.
  3. L’excitation agréable, qui pendant les préludes s’est maintenue à peu près au même niveau, augmente soudain – à la fois chez l’homme et chez la femme – avec la pénétration du pénis. La sensation de l’homme « d’être absorbé » correspond à la sensation de la femme qu’elle « absorbe le pénis ».
Image2

Diagramme des phases typiques de l’acte sexuel avec puissance orgastique dans les deux sexes.

F – Avant-plaisir (1,2). P = pénétration (3).

  1. (4,5) – phase de contrôle volontaire de l’accroissement de l’excitation, dans laquelle la prolongation volontaire est encore inoffensive.
  2. (6 a – d) = phase de contractions musculaires involontaires et de l’accroissement automatique de l’excitation.
  3. (7) montée soudaine et abrupte vers l’acmé (A).
  4. (8) = orgasme. La partie hachurée représente la phase des contractions involontaires du corps.
  5. (9-10) = « chute » abrupte de l’excitation.

R – relaxation. Durée : entre cinq et vingt minutes.

  1. Chez l’homme, le besoin de pénétrer très profondément augmente, sans cependant jamais prendre la forme sadique de vouloir « transpercer » la femme, comme c’est le cas chez les caractères obsessionnels. Résultant de frottements mutuels, lents, spontanés et sans efforts, l’excitation est concentrée sur la surface et le gland du pénis, et sur les parties postérieures de la muqueuse vaginale. La sensation caractéristique qui précède l’éjaculation est encore complètement absente, contrairement à ce qui se passe dans l’éjaculation précoce. Le corps est encore moins excité que l’organe génital. La conscience est complètement concentrée sur la perception des sensations de plaisir. Le moi participe à cette activité dans la mesure où il tente d’épuiser toutes les possibilités de plaisir et d’atteindre au maximum de tension avant que ne se produise l’orgasme. Inutile de dire que ceci ne se fait pas d’une manière systématique avec une intention consciente, mais tout à fait spontanément et de façon différente pour chaque individu, en se basant sur des expériences antérieures, par un changement dans la position, dans le frottement, le rythme, etc. Selon l’unanimité des témoignages des hommes et des femmes orgastiquement puissants, les sensations de plaisir sont d’autant plus intenses que les frottements sont plus doux, plus lents et s’harmonisent davantage entre les partenaires. Ceci suppose une faculté considérable de s’identifier avec le partenaire. Les contre-parties pathologiques sont : le besoin de produire des frottements violents, comme cela arrive chez les caractères sadiques obsessionnels avec anesthésie du pénis et incapacité d’éjaculer. Mentionnons également la hâte nerveuse de ceux qui souffrent d’éjaculation précoce. Des individus orgastiquement puissants – à l’exception de quelques mots tendres – ne parlent ni ne rient jamais pendant l’acte sexuel. Parler ou rire indique un grave désordre dans la faculté de s’abandonner, qui exige une absorption non divisée dans les sensations de plaisir. Les hommes pour qui l’abandon signifie « être féminin » sont toujours malades orgastiquement.
  2. Dans cette phase, l’interruption du frottement est en elle-même agréable. Elle est due aux sensations particulières de plaisir qui apparaissent lorsqu’on se repose. L’interruption peut s’accomplir sans effort mental. Elle prolonge l’acte sexuel. Lorsqu’on se repose, l’excitation décroît un peu, sans disparaître complètement comme dans les cas pathologiques. L’interruption de l’acte sexuel par le retrait du pénis n’est pas foncièrement désagréable, à condition qu’il se produise après une période de repos. Lorsque le frottement se poursuit ; l’excitation continue à croître au-dessus du niveau atteint antérieurement à l’interruption. Elle commence à s’étendre de plus en plus au corps tout entier, alors que l’excitation de l’organe génital demeure plus ou moins au même niveau. Enfin, résultant d’une nouvelle augmentation, généralement soudaine, de l’excitation génitale, s’installe la seconde phase.

B. – Phase des contractions musculaires involontaire

  1. Dans cette phase, un contrôle volontaire du cours de l’excitation n’est plus possible. En voici les caractéristiques :
    1. L’accroissement de l’excitation ne peut plus être contrôlé volontairement. Elle s’empare plutôt de toute la personnalité et produit la tachycardie et les respirations profondes.
    2. L’excitation corporelle se concentre de plus en plus sur l’organe génital. Une sorte de sensation « fondante » s’installe. On peut la décrire au mieux comme une radiation de l’excitation depuis l’organe génital vers les autres parties du corps.
    3. Cette excitation aboutit d’abord aux contractions involontaires de la musculature totale de l’organe génital et de la région pelvienne. Ces contractions arrivent par vagues. Les crêtes des vagues correspondent à la complète pénétration du pénis, les creux au retrait du pénis. Néanmoins, dès que le retrait dépasse une certaine limite, il se produit immédiatement des contractions spasmodiques qui accélèrent l’éjaculation. Chez la femme a lieu dans le même cas une contraction des muscles lisses du vagin.
    4. À ce stade, l’interruption de l’acte sexuel cause aussi bien à l’homme qu’à la femme un déplaisir absolu. Au lieu de se produire rythmiquement, les contractions musculaires qui mènent à l’orgasme comme à l’éjaculation, deviennent, dans le cas d’une interruption, spasmodiques. Ceci a pour effet des sensations intensément déplaisantes, et quelquefois des douleurs dans la région pelvienne et dans la partie inférieure du dos. De plus l’éjaculation se produit plus tôt que dans le cas d’un rythme ininterrompu. La prolongation volontaire de la première phase de l’acte sexuel (1 à 5 dans le diagramme) à un degré modéré est inoffensive, et sert plutôt à intensifier le plaisir. Mais l’interruption ou la modification volontaire du cours de l’excitation dans la seconde phase est nocive, parce qu’ici le processus se poursuit sous forme de réflexes.
  1. Par une intensification plus grande et par une augmentation dans la fréquence des contractions musculaires involontaires, l’excitation s’accroît d’une façon rapide et abrupte jusqu’à l’acmé (III jusqu’à A dans le diagramme). Normalement, l’acmé coïncide avec la première contraction musculaire éjaculatoire chez l’homme.
  2. À présent a lieu un obscurcissement plus ou moins profond de la conscience. Les frottements deviennent spontanément plus intenses, après avoir baissé momentanément au moment de l’acmé. Le besoin de « pénétrer complètement » devient plus vif avec chaque contraction des muscles éjaculatoires. Chez la femme les contractions musculaires suivent le même cours que chez l’homme. En ce qui concerne la sensation la différence réside seulement dans le fait que pendant et immédiatement après l’acmé la femme saine désire « recevoir complètement ».
  3. L’excitation orgastique s’empare du corps tout entier et s’achève dans de vives contractions de la musculature générale. L’auto-observation d’individus sains des deux sexes, aussi bien que l’analyse de certains troubles de l’orgasme, montre que ce que nous appelons la libération de la tension et éprouvons comme une décharge motrice (la portion descendante de la courbe de l’orgasme) est d’une façon prédominante le résultat d’un reflux de l’excitation de l’organe génital vers le corps. Ce reflux est éprouvé comme une diminution soudaine de la tension.

    L’acmé représente donc le point où l’excitation change de direction. Jusqu’à l’acmé elle se dirige vers l’organe génital. À partir de l’acmé elle se retourne dans une direction opposée, c’est-à-dire vers le corps tout entier. Le reflux complet de l’excitation vers le corps tout entier est ce qui constitue la satisfaction. La satisfaction signifie deux choses : le déplacement de la direction du flux de l’excitation vers le corps et le délestage de l’appareil génital.

  4. Avant que le point zéro ne soit atteint, l’excitation va en diminuant suivant une courbe douce et se trouve immédiatement remplacée par une relaxation corporelle et psychique agréable. Généralement survient une forte envie de sommeil. Les relations sensuelles s’apaisent. Seule une attitude tendre et reconnaissante persiste vis-à-vis du partenaire.

    Par contraste, l’individu orgastiquement impotent éprouve un épuisement de plomb, un dégoût, une répulsion ou une indifférence et quelquefois une haine envers le partenaire. Dans le cas de satyriasis ou de nymphomanie l’excitation sexuelle ne baisse pas. L’insomnie est une des indications les plus importantes du manque de satisfaction. D’autre part, il serait tout à fait erroné de supposer nécessairement l’existence d’une satisfaction lorsque le patient (ou la patiente) s’endort immédiatement après l’acte sexuel.

En nous penchant plus attentivement sur les deux phases principales de l’acte sexuel, nous voyons que la première phase (F et I dans le diagramme) est caractérisée principalement par l’expérience sensorielle du plaisir et la deuxième phase (II à V) par l’expérience motrice.

Les contractions involontaires de l’orgasme et la complète décharge de l’excitation sont les critères les plus importants de la puissance orgastique. La partie de la courbe hachurée (dans le diagramme) représente la libération végétative involontaire de la tension. Il y a des libérations de tension partielles qui sont semblables à un orgasme. On avait accoutumé de les prendre pour la libération réelle de la tension. L’expérience clinique montre que l’homme – par suite du refoulement sexuel général – a perdu la faculté de l’abandon involontaire végétatif ultime. Ce que j’entends par « puissance orgastique » est précisément cette partie ultime, non reconnue jusqu’ici, de la capacité d’excitation et de libération de la tension. La puissance orgastique est la fonction biologique primaire et fondamentale que l’homme possède en commun avec tous les organismes vivants. Tous les sentiments sur la nature dérivent de cette fonction, du désir ardent de la retrouver.

Normalement, c’est-à-dire dans l’absence d’inhibitions, le cours du processus sexuel chez la femme ne diffère en aucune façon de celui qui a lieu chez l’homme. Chez les deux sexes, l’orgasme est plus intense si les sommets de l’excitation génitale coïncident. Cela arrive fréquemment chez des individus capables de concentrer sur un partenaire leurs sentiments tendres en même temps que leurs sentiments sensuels. C’est la règle lorsque les rapports ne sont pas troublés par des facteurs internes ou externes. Dans ces cas-là, les fantaisies au moins conscientes sont complètement absentes. Le moi est absorbé sans partage dans la perception du plaisir. La faculté de se concentrer avec sa personnalité entière dans le vécu de l’orgasme, malgré tous les conflits possibles, est un autre critère de la puissance orgastique.

Les fantaisies inconscientes sont-elles également absentes ? Il est plus difficile de se prononcer. Certaines indications rendent probable l’affirmative. Les fantaisies auxquelles l’accès de la conscience est interdit ne sauraient qu’apporter des troubles. Parmi les fantaisies qui peuvent accompagner l’acte sexuel, il faut distinguer entre les fantaisies qui sont en harmonie avec le vécu sexuel actuel et celles qui le contredisent. Si le partenaire peut réunir tous les intérêts sexuels sur lui-même, au moins tant que dure l’acte d’amour, l’activité imaginaire inconsciente devient inutile. La fantaisie, par sa nature même, s’oppose au vécu actuel, puisqu’on imagine ce qu’on ne peut obtenir dans la réalité. Il existe un transfert authentique de l’objet d’amour originel sur le partenaire, si le partenaire correspond dans ses traits essentiels à l’objet de la fantaisie. Cependant, la situation est différente lorsque le transfert des intérêts sexuels a lieu en dépit du fait que le partenaire ne correspond pas dans ses traits fondamentaux à l’objet de la fantaisie, lorsque l’amour est né d’une recherche névrotique de l’objet originel sans que l’individu soit capable intérieurement d’établir un transfert authentique. Dans ce cas aucune illusion ne peut extirper le sentiment vague d’un manque de sincérité dans les relations. Tandis que dans le transfert authentique il n’y a aucune réaction de déception après l’acte sexuel, la déception est inévitable si l’individu n’a pu établir ce transfert. Ici nous pouvons présumer que l’activité imaginaire inconsciente pendant l’acte ne fut pas totalement absente, mais servit à maintenir l’illusion. Dans le premier cas le partenaire a pris la place de l’objet originel, et l’objet originel a perdu son intérêt en même temps que sa faculté de créer des fantaisies.

Dans le transfert authentique il n’y a pas de surestimation du partenaire. Les caractéristiques qui le distinguent de l’objet originel sont évaluées avec justesse et bien tolérées. À l’inverse, dans le cas du faux transfert névrotique, il se produit une idéalisation excessive et les illusions prédominent. Les qualités négatives ne sont pas perçues. L’imagination est obligée à une activité sans repos. Elle doit créer des fantaisies à chaque instant pour maintenir les illusions.

Mais plus l’imagination doit travailler pour obtenir l’équivalence entre le partenaire et l’objet idéal, et plus l’expérience sexuelle perd en intensité et en valeur d’économie sexuelle.

Jusqu’à quel point les incompatibilités – qui se présentent dans toute relation sexuelle de quelque durée – diminuent-elles l’intensité de l’acte sexuel ? Cela dépend entièrement de la nature de ces incompatibilités. Elles sont d’autant plus portées à conduire à un trouble pathologique que la fixation à l’objet originel sera plus forte, que l’incapacité pour un transfert authentique sera plus grande et que sera plus lourd l’effort qui doit être fait pour surmonter l’aversion envers le partenaire.

4. – La stase sexuelle : source d’énergie de la névrose

Depuis que l’expérience clinique avait attiré mon attention sur ce sujet en 1920, j’avais déjà, à la clinique psychanalytique, observé avec beaucoup de soin les troubles de la génitalité, sans oublier de prendre des notes. Dans l’espace de deux ans, j’avais amassé suffisamment de matériel pour justifier la conclusion suivante : Le trouble de la génitalité n’est pas, comme on l’avait supposé auparavant, un symptôme parmi d’autres, mais le symptôme de la névrose. Peu à peu tout commençait à converger dans cette direction. La névrose ne résulte pas seulement d’un trouble sexuel dans le sens plus large de Freud, mais bien d’un trouble génital dans le sens strict de l’impuissance orgastique.

Si j’avais de nouveau restreint le terme de sexualité jusqu’à signifier exclusivement sexualité génitale, je serais retourné à la vieille notion erronée de la sexualité qui avait cours avant Freud : seul est sexuel ce qui est génital. Au lieu de cela, après avoir amplifié la notion de fonction génitale par la notion de puissance orgastique, et après l’avoir définie en termes d’énergie, j’ai étendu les théories psychanalytiques de la sexualité et de la libido plus loin dans leur propre ligne de développement. Voici mon argumentation :

  1. Si chaque trouble psychique a un noyau d’énergie inhibée, il ne saurait être causé que par un trouble dans la satisfaction orgastique. Donc, l’impuissance et la frigidité sont les clefs de la compréhension de l’économie des névroses.
  2. La source d’énergie de la névrose se trouve dans la marge qui sépare l’accumulation et la décharge de l’énergie sexuelle. L’appareil psychique du névrosé se distingue de celui de l’homme sain par la présence constante de l’énergie sexuelle non déchargée. C’est vrai non seulement des névroses de stase (les névroses actuelles de Freud), mais de tous les troubles psychiques, avec ou sans formation de symptômes.
  3. La formule thérapeutique de Freud est exacte mais incomplète. La première condition préliminaire de la guérison est en effet de rendre consciente la sexualité refoulée. Cependant, bien qu’à elle seule elle puisse amener la guérison, elle ne le fait pas nécessairement. Elle n’y arrive que lorsque la source d’énergie, la stase sexuelle est éliminée. En d’autres termes, il faut que la prise de conscience des exigences instinctuelles aille de pair avec la capacité d’une satisfaction orgastique complète. Dans ce cas, les croissances psychiques pathologiques sont privées de leur énergie à la source (principe du retrait d’énergie).
  4. Le but suprême d’une thérapeutique analytique causale est donc l’établissement d’une puissance orgastique, de la capacité de décharger une quantité d’énergie sexuelle égale à l’énergie accumulée.
  5. L’excitation sexuelle est, par définition, un processus somatique. Les conflits névrotiques sont de nature psychique. Un léger conflit, en lui-même normal, produira un léger trouble dans l’équilibre de l’énergie sexuelle. Cette stase légère renforcera le conflit, et celui-ci à son tour augmentera la stase. Ainsi le conflit psychique et la stase somatique s’augmentent par une action réciproque. Le conflit psychique central est la relation sexuelle enfant-parent. Elle est présente dans chaque névrose. C’est le matériel historique vécu qui fournit le contenu de la névrose. Toutes les fantaisies névrotiques plongent leurs racines dans l’attachement sexuel infantile aux parents. Mais le conflit enfant-parent ne saurait produire un trouble durable de l’équilibre psychique s’il n’était nourri continuellement par la stase actuelle que ce conflit lui-même créa à l’origine. La stase sexuelle est donc le facteur étiologique qui – constamment présent dans la situation immédiate – procure à la névrose, non pas son contenu, mais son énergie. L’attachement historique et pathologiquement incestueux aux parents perd sa force quand la stase énergétique dans la situation immédiate est éliminée, ou, en d’autres termes, quand la satisfaction orgastique complète a lieu dans le présent immédiat. La pathogénie du complexe d’Œdipe est donc en raison inverse de la décharge d’énergie sexuelle physiologiquement adéquate. Ainsi la névrose actuelle (névrose de stase) et la psycho-névrose s’entrelacent et ne sauraient se penser indépendantes l’une de l’autre.
  6. La sexualité pré-génitale (orale, anale, musculaire) diffère fondamentalement dans sa dynamique de la sexualité génitale. Si on poursuit un comportement sexuel non-génital, la fonction génitale devient troublée. La stase sexuelle qui en résulte réactive à son tour les fantaisies et le comportement pré-génitaux. Ceux-ci, tels qu’on les trouva dans les névroses et les perversions, ne sont pas seulement la cause du trouble génital, mais ils en sont au moins autant les effets. (Ceci est le début de la distinction entre les pulsions naturelles – primaires – et les pulsions secondaires, que j’ai formulée en 1936). Cette découverte qu’un trouble sexuel général est le résultat d’un trouble génital, ou plus simplement la découverte de l’impuissance orgastique, fut la plus importante en ce qui concernait la théorie de l’instinct et la théorie de la civilisation. La sexualité génitale, telle que je l’entendais, était une fonction inconnue et se trouvait en désaccord avec les notions ordinaires de l’activité sexuelle humaine. De même que « sexuel » et « génital » ne sont pas la même chose, ainsi différent le « génital » de l’économie sexuelle et le « génital » de la langue familière.
Image4

Schéma : Corrélation du contenu psychique infantile du conflit névrotique d’une part et de la stase sexuelle d’autre part.

    1. Inhibition sociale de la génitalité, qui a pour effet une stase (O).
    2. La stase a pour effet une fixation aux parents (contenu historique □).
    3. Fantaisie d’inceste.
    4. Source d’énergie de la névrose.
    5. La psycho-névrose maintient la stase (stase actuelle de l’énergie).
  1. En outre, un problème qui avait beaucoup préoccupé Freud reçut ici une solution simple. Les troubles psychiques ne présentent que des « qualités ». Et pourtant on sent partout le facteur appelé « quantitatif », c’est-à-dire, la puissance et la force, l’investissement énergétique dans les expériences et les activités psychiques. Dans une réunion de son cercle intime, Freud nous avait conseillé d’être prévoyants. Nous devions être préparés, nous dit-il, à voir surgir un de ces jours un rival dangereux pour la psychothérapie des névroses : une future organothérapie. Personne encore n’avait la moindre idée de ce qu’elle allait être. Mais, pensait-il, on pouvait déjà entendre les pas de ses interprètes. La psychanalyse devra être placée sur une fondation organique. C’était là une véritable intuition freudienne ! Quand Freud parla ainsi, je sus immédiatement que la solution du problème de la « quantité » dans la névrose contenait également la solution du problème de l’organothérapie. L’accès à ce problème se trouvait dans le traitement de la stase physiologique sexuelle. Je m’étais déjà engagé dans cette voie. Ce n’est que depuis cinq ans que les efforts déployés en vue de résoudre ce problème ont porté leurs fruits sous la forme des principes de base de la technique d’analyse caractérielle de la végétothérapie. Entre les deux se trouvent quinze ans de travail pénible et de luttes difficiles.

De 1922 à 1926, je formulai la théorie de l’orgasme. Je la consolidai petit à petit. Elle fut suivie par la technique de l’analyse caractérielle. Chaque étape des expériences qui suivirent, les succès autant que les échecs thérapeutiques, confirma la théorie qui s’était formée d’elle-même après ces premières observations décisives. Les branches de cette œuvre qui devaient se développer se discernèrent bientôt :

Le travail clinique avec les patients menait vers une direction à un travail expérimental dans l’économie sexuelle, et vers une autre direction à la question suivante : Où la suppression sociale de la sexualité prend-elle son origine et quelle est sa fonction ?

Plus tard, c’est-à-dire après 1933 seulement, la première ligne des problèmes aboutit à une sous-section biologique de l’économie sexuelle, notamment la recherche des bions, la recherche dans la biopathie du cancer et les investigations sur la radiation de l’orgone. La seconde ligne, sept ans plus tard, se subdivisa en sociologie sexuelle d’une part, et en psychologie politique et psychologie collective d’autre part9.

La théorie de l’orgasme détermina les secteurs psychologiques, psychothérapeutiques, physiologico-biologiques et sociologiques de l’économie sexuelle. Je suis loin de prétendre que cette structure de l’économie sexuelle pourrait remplacer des disciplines aussi spécialisées que celles qui sont mentionnées plus haut. La prétention que l’économie sexuelle peut cependant revendiquer aujourd’hui est d’être une théorie scientifique de la sexualité, une théorie qui possède une logique interne et dont une série d’aspects de la vie humaine peut attendre une ré-animation stimulante. Cette prétention m’impose une présentation détaillée de sa structure dans toutes ses ramifications. Puisque le processus vital est identique au processus sexuel – fait maintenant prouvé expérimentalement – la large ramification de l’économie sexuelle devient une nécessité logique. Dans tout ce qui est vivant travaille l’énergie sexuelle végétative. Cette proposition est dangereuse, précisément dans la mesure où elle est simple et absolument exacte. Si on veut l’appliquer avec rigueur, il faut à tout prix l’empêcher de devenir une platitude ou un slogan. Les disciples ont l’habitude de simplifier les choses. Ils reprennent tout ce qui a été acquis par un dur labeur et s’en servent avec le moindre effort pour eux. Ils ne prennent pas la peine d’appliquer chaque fois toutes les subtilités méthodologiques. Ils se rendent ridicules et avec eux ridiculisent le vrai problème. J’espère que je réussirai à sauver l’économie sexuelle de ce destin.


7 En français dans le texte original.

8 Les chiffres arabes (1-10) dans le texte correspondent aux chiffres arabes que comporte la légende du diagramme.

9 Cf. mes livres : Die Sexualitat im Kulturkampf (La révolution sexuelle) ; Der Einbruch der Sexualmoral et die Massenpsychologie des Faschismus (La psychologie collective du fascisme).