Chapitre V. Le développement de la technique de l’analyse caractérielle

1. – Difficultés et contradictions

La psychanalyse se servait de la méthode des associations libres pour mettre au jour et interpréter les fantaisies inconscientes. Il se trouva que l’effet thérapeutique de l’interprétation fut limité. À peine quelques patients étaient capables de laisser à leurs associations la bride sur le cou. Les améliorations qui furent obtenues malgré cette limitation furent le résultat de l’irruption de l’énergie génitale. En général, cela se produisait au cours des associations libres mais, pour respecter la vérité, il faut dire que cela survenait accidentellement. Il était facile de noter que la libération des énergies génitales avait un grand effet thérapeutique. Mais personne ne semblait posséder le pouvoir de diriger ou même de déclencher l’opération. On ne savait à quel processus il fallait attribuer l’apparition accidentelle de la génitalité. Il était donc nécessaire de s’orienter dans les lois qui gouvernaient la technique psychanalytique.

J’ai déjà décrit l’état désespéré de la situation technique à l’époque. Lorsqu’à la fin de 1924, je repris la direction du séminaire technique, j’avais déjà une idée du travail qui se trouvait devant nous. Au cours des deux années précédentes le manque de système dans la communication des cas avait gêné le travail. Voilà pourquoi j’esquissai une ligne de direction pour les rapports systématiques. Comme les cas présentaient toujours une masse déroutante de matériel, je suggérai de ne communiquer que ce qui était strictement nécessaire pour l’éclaircissement de problèmes techniques. De toute façon, le reste sortirait dans la discussion. La présentation habituelle consistait à relater l’histoire d’un cas sans aucune référence aux problèmes techniques qu’il soulevait, et à donner quelques suggestions peu pertinentes. Cela me paraissait futile. Si la psychanalyse était une thérapeutique scientifique, causale, le procédé technique propre devait alors ressortir de la structure du cas lui-même et la structure de la névrose était déterminée par des fixations à des situations infantiles. De plus, l’expérience montrait que les résistances, en général, étaient éludées, en partie parce qu’on ne savait pas les reconnaître, en partie parce qu’on croyait que les résistances étaient des obstacles au travail psychanalytique et qu’il valait mieux les fuir. En conséquence, dès la première année de mon travail directorial au séminaire, nous discutâmes exclusivement des situations de résistances. Après une période d’égarement complet, nous commençâmes bientôt à apprendre beaucoup.

Le résultat le plus important de la première année de séminaire fut de prendre conscience du fait que, pour la plupart des analystes, le « transfert » signifiait seulement le transfert positif et non le transfert négatif, alors que Freud avait depuis longtemps fait la distinction théorique. Les analystes reculaient devant l’initiative de « sortir » les critiques embarrassantes et les oppositions du patient devant l’acte de les confirmer ou de les nier. Les analystes ne se sentaient pas personnellement en sécurité, surtout à cause du matériel sexuel et de leur propre manque de compréhension de la nature humaine.

On s’aperçut, par la suite, que c’est l’attitude hostile inconsciente du patient qui forme la base de toute la structure névrotique. Toute interprétation du matériel rebondissait vers l’analyste. C’était l’effet de l’hostilité latente du patient. Par conséquent, on avait tort d’interpréter des contenus inconscients avant que ces attitudes d’hostilité latente ne fussent mises au jour et éliminées. Il s’agissait de principes techniques bien connus. Encore fallait-il les mettre en pratique.

La discussion de problèmes techniques pratiques au séminaire permit d’écarter beaucoup d’attitudes erronées et commodes qui avaient la faveur des thérapeutes. Par exemple, « l’attente ». L’attitude d’« attente » n’était, dans la majorité des cas, qu’un manque d’initiative. Nous arrivâmes bien vite à condamner l’habitude courante de blâmer simplement le patient quand il montrait de la résistance. Ce qui s’accordait mieux avec les principes psychanalytiques, c’était de tâcher de comprendre la résistance et de la résorber par des moyens analytiques. D’autre part, on avait l’habitude, lorsqu’une analyse semblait s’épuiser, de fixer une date pour son terme. À une date donnée, le patient devait décider de « renoncer à la résistance qui l’empêchait d’aller bien ». S’il n’y parvenait pas, on lui expliquait qu’il avait des « résistances insurmontables ». Personne à cette époque n’avait le moindre soupçon de l'« ancrage physiologique » de telles résistances.

Il fallait se débarrasser d’un ensemble de procédés techniques défectueux. Comme j’avais moi-même commis ces fautes pendant cinq ans, et que je les avais payées par des échecs sérieux, je les connaissais bien et les reconnaissais chez les autres. Une de ces fautes tenait au manque de système dans l’examen du matériel d’association présenté par le patient. Le matériel était interprété au fur et à mesure de son « arrivée », sans tenir compte de la profondeur d’où il surgissait, et des résistances qui faisaient obstacles à la réelle compréhension du matériel. Très souvent, cela menait à des situations grotesques. Les patients avaient tôt fait de découvrir ce que l’analyste attendait suivant la théorie, et présentaient des associations conformes. Ils produisaient du matériel pour le plaisir de l’analyste. Pour peu qu’ils fussent astucieux, ils égaraient l’analyste plus ou moins consciemment, en apportant par exemple des rêves si confus que personne ne pouvait les comprendre. On négligeait le fait que le vrai problème était précisément cette confusion continuelle des rêves et non leur contenu. Ou bien les patients produisaient symboles sur symboles. Ils trouvaient rapidement leur signification sexuelle et devenaient capables, assez tôt, d’opérer avec les concepts. Ainsi, ils parlaient du « complexe d’Œdipe » sans aucune trace d’affect. Secrètement, ils ne croyaient pas à l’interprétation du matériel, alors que l’analyste en général prenait le matériel à la lettre. La plupart des situations de traitement étaient chaotiques. Il n’y avait aucun ordre dans le matériel, aucune structure dans le traitement et, par conséquent, pas d’évolution dans le processus. La plupart des cas finissaient en « eau de boudin » au bout de deux ou trois ans de traitement. Parfois, il y avait des améliorations, mais personne ne savait pourquoi. Ainsi, nous arrivâmes à la conception du travail ordonné et systématique sur les résistances.

Pendant le traitement, la névrose éclate, pour ainsi dire, en résistances fragmentaires. Chacune de ces résistances doit être traitée séparément. Il faut toujours procéder à partir de la couche la plus superficielle, de celle qui se trouve la plus proche des sentiments conscients du patient. Ce procédé technique n’avait rien de nouveau. Il n’était qu’une mise en application logique des principes énoncés par Freud. Je mis en garde contre toute tentative de « convaincre » un patient de l’exactitude d’une interprétation. Si la résistance particulière qui s’exerce contre une pulsion inconsciente est comprise et éliminée, le patient la saisit spontanément. Il ne faut pas oublier que la résistance contient la pulsion elle-même contre laquelle elle est dirigée. Si le patient reconnaît la signification d’un mécanisme de défense, il est déjà sur le point de saisir ce contre quoi il se défend. Néanmoins, cela exige la mise au jour exacte et logique, chez le patient, de chaque trace de méfiance et de chaque rejet de l’analyste. Il n’existe pas de patient qui ne nourrisse une profonde méfiance à l’encontre du traitement. La différence réside uniquement dans la manière de la cacher. J’ai rapporté un jour le cas d’un patient qui dissimulait sa méfiance de la manière la plus rusée, en se montrant poli à l’excès et en acquiesçant à tout ce que disait l’analyste. Derrière cette méfiance se trouvait la vraie source d’angoisse. Ainsi, il livrait tout, sans cependant trahir ses agressions. Dans cette situation, il était nécessaire de ne pas interpréter ses rêves trop clairs sur l’inceste avec sa mère avant qu’il n’exprimât son agressivité envers moi. Ce procédé était en contradiction flagrante avec la pratique habituelle qui consistait à interpréter chaque détail d’un rêve et chaque association. Pourtant, elle était conforme au principe de l’analyse des résistances.

Bientôt je fus entraîné dans des conflits. Comme la pratique et la théorie se trouvaient en désaccord, il était inévitable que beaucoup d’analystes fussent troublés. Ils durent faire face à la nécessité d’adapter leur pratique à la théorie, c’est-à-dire, de réapprendre la technique. Car, sans nous en rendre compte, nous avions découvert la caractéristique de l’homme d’aujourd’hui, qui consiste à parer aux pulsions sexuelles et destructives authentiques grâce à des attitudes forcées, non sincères et trompeuses. L’adaptation de la technique à ce caractère hypocrite du patient entraîna des conséquences que personne ne soupçonnait et que chacun craignait inconsciemment. Il s’agissait de libérer réellement l’agressivité et la sexualité du patient. Cela dépendait de la constitution personnelle du thérapeute qui devait tolérer et diriger ces forces. Cependant, nous, psychanalystes, nous étions les enfants de notre temps. Nous traitions un matériel que nous acceptions théoriquement, mais que, dans la pratique, nous fuyions et que nous ne désirions pas éprouver. Nous étions enserrés dans des conventions académiques formelles. La situation analytique exigeait cependant une libération du conventionnel et une attitude totalement libre envers la sexualité. Le but réel de la thérapeutique : rendre le patient capable d’éprouver un orgasme, ne fut pas mentionné au cours de ces premières années du séminaire. J’évitais le sujet instinctivement. Il n’était pas apprécié et éveillait de l’animosité. De plus, je n’en étais pas tellement sûr moi-même. En fait, il n’était pas facile de comprendre exactement les habitudes et les particularités sexuelles de ses patients et de maintenir en même temps sa dignité sociale ou professionnelle. Voilà pourquoi on préférait parler de « fixation anale » ou de « désirs oraux » : l’animal demeurait intouché.

De toute façon, la situation n’était pas facile. Une série d’observations cliniques avaient mené à une hypothèse sur la thérapeutique des névrosés. Pour atteindre dans la pratique ce but thérapeutique, il fallait une grande habileté technique. Plus l’expérience clinique confirmait fréquemment le fait que la réalisation de la satisfaction génitale amenait une guérison rapide de la névrose, et plus les autres cas, où cette réalisation n’était pas possible ou ne l’était que partiellement, présentaient de difficultés. Ces cas stimulaient l’étude approfondie des obstacles qui s’opposaient à la satisfaction génitale. Il n’est pas aisé de présenter systématiquement ce travail. J’essayerai de brosser un tableau aussi vivant que possible de la manière dont la théorie génitale de la thérapeutique des névroses accentua progressivement sa liaison avec le développement de la technique de l’analyse caractérielle. Dans l’espace de quelques années, elles finirent par se présenter comme une unité indivisible. Au fur et à mesure que la base du travail devint plus claire et plus solide les divergences s’accusèrent avec les psychanalystes de la vieille école. Au cours des deux premières années, les échanges de vues furent relativement sereins. Mais, par la suite, l’opposition de la part des vieux collègues commença à se faire sentir. Ils ne pouvaient se contenter de suivre. Ils craignaient pour leur réputation d’« autorités expérimentées ». Face aux nouvelles découvertes ils pouvaient dire : « ceci est une vieille affaire. Vous la trouverez chez Freud ». Ou bien : « Tout cela est faux ». En fin de compte, le rôle joué par la satisfaction génitale dans la thérapeutique des névroses ne pouvait être nié. Il ressortait de la discussion de chaque cas individuel. Ma position s’en trouvait renforcée ; mais le nombre de mes ennemis grandissait. Le but, qui était la « capacité de satisfaction orgastique génitale », détermina la technique de la manière suivante : « Tous les patients sont troublés génitalement. Us doivent devenir génitalement sains. Cela signifie que nous devons déceler et détruire toutes les attitudes pathologiques qui empêchent l’établissement de la puissance orgastique ». La mise au point d’une telle technique est la tâche d’une génération de thérapeutes analytiques. Car les obstacles à la génitalité étaient innombrables et infiniment variés. Ils étaient ancrés socialement autant que psychiquement et – fait plus important, mais aperçu beaucoup plus tard – physiologiquement.

L’accord fut porté en premier sur l’étude des fixations prégénitales, des modes anormaux de satisfaction sexuelle et sur les obstacles sociaux à une vie sexuelle satisfaisante. Sans que je l’eusse projeté, les questions relatives au mariage, à la puberté et aux inhibitions sociales passèrent progressivement au premier plan des discussions. Tout ceci semblait s’adapter parfaitement aux cadres de l’investigation psychanalytique. Mes jeunes collègues firent preuve d’une grande application et ne firent pas mystère de leur enthousiasme pour le séminaire. Leur conduite ultérieure, indigne de médecins et de savants, lors de ma rupture avec la Société psychanalytique (1934), ne me permet pas cependant d’oublier ce qu’ils ont réalisé au séminaire.

En 1923, Freud publia le moi et le ça. L’effet immédiat de cette publication sur les praticiens qui avaient continuellement affaire aux difficultés sexuelles des patients, embrouilla tout. Dans la pratique, on ne savait trop que faire à cette époque avec le « surmoi » et les « sentiments inconscients de culpabilité ». C’était encore des formulations théoriques sur des faits très obscurs. Il n’y avait pas de procédé technique pour les traiter. On préférait s’attaquer à l’angoisse de la masturbation ou à la culpabilité sexuelle. En 1920, avait paru au-delà du principe du plaisir, où Freud, hypothétiquement d’abord, plaça l’instinct de mort sur un pied d’égalité avec l’instinct sexuel. Mieux : il lui attribua une énergie instinctuelle issue d’un niveau plus profond encore. Les analystes qui ne pratiquaient pas et ceux qui étaient incapables de comprendre la théorie sexuelle se mirent à appliquer la nouvelle « théorie du moi ». C’était un triste état de choses. Au lieu de sexualité, on disait maintenant « Éros ». Le surmoi, introduit comme une notion théorique auxiliaire de la structure psychique, fut employé par des praticiens inintelligents comme s’il était un fait clinique. Le « ça » était « méchant ». Le « surmoi » siégeait avec sa longue barbe, et il était « sévère ». Quant au pauvre « moi », il tâchait de ménager la chèvre et le chou. À la vie, à la description fidèle des faits, on en venait à substituer une sorte de tampon automatiquement appliqué, qui dispensait de tout effort de pensée. Les discussions cliniques cédèrent la place à la spéculation. Bientôt apparurent des « outsiders » qui n’avaient jamais fait une analyse et parlaient pompeusement du moi, du surmoi et de schizophrénies qu’ils n’avaient jamais vues. La sexualité devint une coquille vide. La notion de la « libido » n’avait plus aucun contenu sexuel et se réduisit à une phrase creuse. Les communications psychanalytiques perdirent leur qualité sérieuse et dégénérèrent en un pathos qui rappelait celui des philosophes éthiques. Certains auteurs psychanalytiques se mirent à traduire la théorie des névroses dans la langue de la « psychologie du moi ». L’atmosphère s’« épurait ».

Lentement, mais sûrement, elle s’épura des achèvements mêmes qui caractérisaient l’œuvre de Freud. L’adaptation à un monde qui, très peu de temps auparavant, avait menacé d’annihiler les psychanalystes et leur science, se fit d’abord discrètement. Ils parlaient encore de la sexualité mais n’y croyaient plus. Comme ils avaient en même temps retenu un peu du vieil orgueil des pionniers, ils eurent mauvaise conscience et se mirent à usurper mes découvertes nouvelles en les qualifiant d’acquisitions anciennes de la psychanalyse pour mieux les annuler. L’élément formel écarta le contenu. L’organisation devint plus importante que la tâche elle-même. C’était le début de ce processus de désintégration qui jusqu’alors avait détruit tous les grands mouvements sociaux de l’histoire. De même que la chrétienté primitive de Jésus fut transformée en une Église et que la science marxiste s’était transformée en dictature fasciste, beaucoup de psychanalystes se muèrent en ennemis les plus féroces de leur propre cause.

Le clivage à l’intérieur du mouvement était devenu irréparable. Aujourd’hui, quinze ans après, le fait est devenu évident pour tous. Je ne le compris pas clairement avant 1934. Trop tard. Jusqu’à ce moment, j’avais, contre ma propre conviction, lutté pour mes propres théories à l’intérieur du cadre de l’Association psychanalytique internationale, extérieurement et en réalité avec une sincérité complète, au nom de la psychanalyse.

Vers 1925, les routes de la théorie psychanalytique commencèrent à bifurquer. Les représentants de chaque groupe n’en furent pas conscients d’abord, alors qu’aujourd’hui les faits sont devenus très évidents. Dans la mesure où la lutte pour une cause perd du terrain, l’intrigue personnelle en gagne. Ce qui se prétend intérêt scientifique n’est plus dans ce cas que politique de derrière les coulisses, tactique et diplomatie. C’est à l’expérience douloureuse de ce développement à l’intérieur de l’Association psychanalytique internationale que je dois ce qui est peut-être le résultat le plus important de mes travaux : la connaissance des mécanismes de toute espèce de politique. La présentation de ces faits est beaucoup plus pertinente qu’il n’apparaît. Elle montrera que l’évaluation critique de ces manifestations de détérioration à l’intérieur du mouvement psychanalytique (telles que la théorie de l’instinct de mort) était une condition préliminaire indispensable pour entrer dans le domaine de la vie végétative. Ce que je réussis à faire quelques années plus tard.

Reik venait de publier un livre : Gestanoniszwang und Strafbedurfhis (L’obsession de la confession et le besoin de punition) dans lequel il avait complètement retourné la conception originale de la névrose. Que ce livre fut bien accueilli, le fait était d’autant plus grave. Réduite à ses termes les plus simples, son innovation consistait à éliminer la notion que l’enfant craint la punition pour son comportement sexuel. Freud dans Au-delà du principe du plaisir et dans Le moi et le ça avait supposé l’existence d’un besoin inconscient de punition. Il semblait rendre compte de la résistance contre la guérison. En même temps, il introduisit l’hypothèse de l’« instinct de mort » et postula que la substance vivante était gouvernée par deux forces instinctuelles qui s’opposaient : les forces de vie qu’il identifia à l’instinct sexuel (Éros) et l’« instinct de mort » (Thanatos). Selon lui « Éros » éveillait la substance vivante de son équilibre, qui est comme la passivité de la matière inorganique. Éros créait la tension, unifiait la vie dans des unités toujours plus grandes. Il était vigoureux, turbulent et causait le tumulte de la vie. Mais derrière lui agissait l’instinct de mort muet et, cependant, « beaucoup plus décisif » : la tendance à réduire le vivant à l’inerte, au néant, au Nirvana. Selon cette théorie, la vie n’était réellement qu’un trouble du silence éternel, du néant. Par conséquent, dans les névroses, à ces forces sexuelles ou à ces forces positives de vie s’opposait l’instinct de mort. Bien qu’on ne pût percevoir cet instinct de mort lui-même, ses manifestations paraissaient à Freud trop évidentes pour être négligées. Les humains montraient continuellement des tendances autodestructrices. L’instinct de mort s’exprimait dans les tendances masochistes. Ces tendances étaient au fond du sentiment inconscient de culpabilité, que l’on pouvait appeler aussi le besoin de punition. Les patients, simplement, ne voulaient pas guérir à cause de ce besoin de punition qui se satisfaisait dans la névrose.

C’est seulement grâce à Reik que je découvris réellement où Freud avait commencé à s’égarer. Reik exagéra et généralisa beaucoup de découvertes exactes, comme le fait que les criminels tendent à se trahir, ou que beaucoup de gens sont soulagés lorsqu’ils ont pu confesser leur crime. Jusqu’à cette époque, la névrose avait été considérée comme le résultat d’un conflit entre la sexualité et la peur de la punition. Bientôt, on en vint à formuler que la névrose était un conflit entre la sexualité et le besoin de punition, c’est-à-dire le contraire de la peur de la punition pour un comportement sexuel. Une telle proposition entraînait une liquidation complète de la théorie psychanalytique des névroses. Elle était en contradiction flagrante avec tous les aperçus cliniques. L’observation clinique ne laissait aucun doute sur l’exactitude de la formulation freudienne originale : les patients avaient mal tourné à cause de leur peur de la punition pour un comportement sexuel, et non pas à cause de leur désir d’être punis. Il est vrai que chez beaucoup de patients se développait secondairement une attitude masochiste ; ils désiraient être punis, ils se nuisaient à eux-mêmes ou s’accrochaient à leur névrose. Mais ceci était un effet secondaire – une échappatoire – des complications dans lesquelles ils avaient été poussés par l’inhibition de leur sexualité. Indubitablement, la tâche revenait au thérapeute d’éliminer ces désirs de punition comme ils se présentaient, notamment sous l’aspect de formations névrotiques et de libérer la sexualité du patient. Il ne fallait pas confirmer ces tendances à l’auto-destruction sous prétexte qu’elles étaient des manifestations de pulsions biologiques plus profondes. Les adeptes de l’instinct de mort – qui croissaient en nombre et en dignité parce que, maintenant, ils pouvaient parler de « Thanatos » au lieu de la sexualité – attribuaient la tendance névrotique auto-préjudiciable d’un organisme malade à l’instinct biologique primaire de la substance vivante. De cela la psychanalyse ne se releva jamais.

Alexander suivit Reik. Il examina quelques criminels et affirma que le crime est motivé généralement par un besoin inconscient de punition. Il ne se demanda pas qu’elle était l’origine d’un comportement aussi peu naturel. Il ne mentionna pas la base sociologique du crime. De telles formulations rendaient inutile tout effort de pensée supplémentaire. Si l’on ne parvenait pas à guérir, il fallait blâmer l’instinct de mort. Si les criminels commettaient un meurtre, c’était pour aller en prison. Si des enfants volaient, c’était pour obtenir le soulagement de leurs tourments de conscience. Je m’émerveille aujourd’hui devant l’énergie qui fut dépensée à cette époque pour discuter de telles opinions. Et cependant je montrerai plus tard que Freud avait trouvé quelque chose qui méritait un effort considérable pour en éprouver la valeur. Mais l’inertie gagnait et des décades de travaux furent perdues. Plus tard, on put vérifier que la « réaction thérapeutique » des patients n’était rien d’autre que le résultat de l’incapacité théorique et technique d’établir une puissance orgastique chez le patient, ou, en d’autres termes, de manœuvrer son plaisir-anxiété.

Un jour j’exposai mes difficultés à Freud. Je lui demandai si son intention était d’introduire l’instinct de mort en tant que théorie clinique. (Lui-même avait indiqué qu’on ne pouvait saisir l’instinct de mort dans le travail quotidien avec les patients.) Freud me rassura de nouveau, et me dit que « c’était seulement une hypothèse ». On pouvait ne pas en tenir compte. Cela ne modifiait en rien les fondations de la psychanalyse. Pour changer il s’était engagé dans une spéculation philosophique, me dit-il, et il savait fort bien qu’on abusait de ses spéculations. Il me conseilla de ne pas me tracasser à ce sujet et de continuer mon travail clinique. Je fus soulagé. Je décidai aussi de prendre position dans les divers aspects de mon travail contre toutes ces interprétations de l’instinct de mort. Mon compte-rendu critique du livre de Reik et mon article d’éreintement sur la théorie d’Alexander parurent en 1927. Au sein de mon séminaire technique, on n’avait pas recours à l’instinct de mort pour rendre compte des échecs thérapeutiques. Si on se donnait la peine de faire des présentations cliniques exactes, ces sortes d’explications n’offraient aucune utilité. Parfois, l’un ou l’autre des théoriciens de l’instinct de mort essayait de faire entendre son opinion. Je m’abstenais scrupuleusement de toute attaque directe contre cette doctrine erronée. Je comptais sur le travail clinique lui-même pour lui rendre vite la vie impossible. Plus les mécanismes des névroses seraient étudiés avec rigueur, plus nous étions sûrs de gagner. Dans l’Association psychanalytique en général, l’interprétation fausse de la théorie du moi était cependant de plus en plus florissante. La tension s’accroissait. On découvrit soudain que j’étais « très agressif » ou bien que « j’avais enfourché mon dada » et que je mettais trop l’accent sur la génitalité.

Au Congrès psychanalytique de Salzbourg en 1924, j’avais amplifié mes premières formulations concernant la signification thérapeutique de la génitalité en introduisant la notion de la « puissance orgastique ». Ma communication traitait de deux faits fondamentaux :

  1. La névrose est l’expression d’un trouble de la génitalité et pas seulement de la sexualité en général.
  2. La rechute dans la névrose après la cure psychanalytique peut être évitée dans la mesure où la satisfaction orgastique dans l’acte sexuel est assurée.

Ma communication obtint du succès. Abraham me félicita d’avoir formulé rigoureusement le facteur économique dans la névrose.

Pour établir la puissance orgastique chez le patient, il n’était pas suffisant de libérer de leurs inhibitions et de leurs refoulements les excitations génitales existantes. L’énergie sexuelle est liée dans les symptômes. Par conséquent, chaque liquidation d’un symptôme libère une certaine quantité d’énergie psychique. À cette époque les notions d’« énergie psychique » et d’« énergie sexuelle » n’étaient pas du tout identiques. La quantité d’énergie ainsi libérée était spontanément transférée au système génital : puissance améliorée. Les patients osaient s’approcher du partenaire. Ils abandonnaient la continence. Ou bien l’étreinte sexuelle devenait pour eux une expérience plus riche. Pourtant le résultat escompté : la libération de l’énergie, auparavant liée dans les symptômes, conduisant à l’établissement de la fonction orgastique, ne fut réalisée que dans peu de cas. Après un examen attentif, il ne restait plus qu’à conclure que, selon toute apparence, une quantité d’énergie insuffisante avait été libérée des fixations névrotiques. Il est vrai que les patients se débarrassaient de leurs symptômes et étaient capables de faire un certain travail, mais ils restaient bloqués dans l’ensemble. Ainsi surgit naturellement la question : Où donc, en dehors des symptômes névrotiques, l’énergie sexuelle se trouvait-elle liée ? Cette question était neuve, mais ne dépassait pas les cadres de la psychanalyse. Au contraire, elle n’était que l’application logique de la méthodologie analytique sur et par-delà le symptôme. Au début, je ne pus trouver de réponse. Les problèmes cliniques et thérapeutiques ne sauraient être maniés par la réflexion pure. Leur solution se dégage au cours de l’accomplissement des tâches quotidiennes. Cela paraît être vrai, dans une certaine mesure, de toute espèce de travail scientifique. Une formulation correcte des problèmes nés de la pratique mène logiquement à d’autres questions qui, peu à peu, se condensent toutes en un tableau unifié de tout le problème.

La théorie psychanalytique des névroses autorisait la recherche de l’énergie qui manquait à l’établissement de la puissance orgastique dans les activités et les fantaisies non-génitales, c’est-à-dire pré-génitales infantiles. Si l’intérêt sexuel est dirigé, à un degré important, vers les besoins de sucer, de mordre, d’être caressé, vers des habitudes anales, etc., alors la capacité d’expérience génitale ne peut qu’en souffrir. Ceci confirme l’hypothèse que les pulsions sexuelles partielles ne fonctionnent pas indépendamment l’une de l’autre, mais forment une unité – analogue à un liquide contenu dans des vases communicants. Il ne saurait exister qu’une seule énergie sexuelle uniforme, cherchant une satisfaction en des zones érogènes variées, et attachées à des idées différentes. Cette conception était en flagrant désaccord avec certaines vues qui commençaient leur grande vogue à cette époque. Ferenczi avait publié sa théorie de la génitalité, selon laquelle la fonction génitale se composait d’excitations pré-génitales, anales, orales et agressives. À ces vues s’opposait mon expérience clinique. Je trouvai, au contraire, que toute addition d’excitations non-génitales mélangées : à l’acte sexuel ou même à la masturbation réduisait la puissance orgastique. Par exemple, une femme qui inconsciemment identifie son vagin et son anus peut craindre de faire un vent dans l’excitation sexuelle et s’en trouver fort embarrassée. Une telle attitude est capable de paralyser toute l’activité vitale normale. Un homme pour qui le pénis signifie inconsciemment un couteau, ou pour qui le pénis est avant tout quelque chose qui prouve sa virilité sera incapable d’abandon complet dans l’acte sexuel. Hélène Deutsch venait de publier un livre sur les fonctions sexuelles féminines où elle soutenait que le point culminant de la satisfaction sexuelle chez la femme se trouvait dans l’acte d’enfanter. Selon elle, il n’y avait pas d’excitabilité vaginale primaire, mais seulement une excitabilité composée d’excitations qui s’étaient déplacées de la bouche et de l’anus vers le vagin. À la même époque Otto Rank publia son Traumatisme de la naissance, où il affirmait que l’acte sexuel correspondait à un « retour au sein maternel ».

J’étais en très bons termes avec tous ces analystes et estimais leurs opinions, mais mon expérience et mes vues entrèrent en conflit aigu avec les leurs. Peu à peu, il devint clair que c’était une erreur fondamentale de donner à l’acte sexuel une interprétation psychologique, de lui attribuer une signification psychique comme s’il était un symptôme névrotique. Mais c’est précisément ce que faisaient les psychanalystes. Au contraire : toute idée survenant au cours de l’acte sexuel n’a pour effet que d’empêcher l’absorption totale dans l’excitation. En outre, de telles interprétations psychologiques de la génitalité constituent une négation de la génitalité en tant que fonction biologique. En la composant d’excitations non-génitales on refuse l’existence à la génitalité. Cependant, la fonction de l’orgasme avait révélé la différence qualitative entre la génitalité et la pré-génitalité. Seul l’appareil génital peut procurer l’orgasme et peut décharger complètement l’énergie sexuelle. La pré-génitalité, d’autre part, peut seulement augmenter les tensions neuro-végétatives. On voit aussitôt la fissure profonde qui se forma ici dans les théories psychanalytiques.

Les conclusions thérapeutiques qu’on pouvait tirer de ces hypothèses opposées étaient incompatibles. Si, d’une part, l’excitation génitale n’est qu’un mélange d’excitations non-génitales, la tâche thérapeutique consistait à déplacer l’érotisme anal et oral sur l’appareil génital. Si, d’autre part, mes vues étaient exactes, alors l’excitation génitale devait être libérée du mélange des excitations pré-génitales, devait être en quelque sorte « cristallisée ».

Les écrits de Freud ne donnaient pas la clef de la solution de ce problème. Il croyait que le développement libidinal chez l’enfant progressait du stade oral au stade anal et de là au niveau phallique. Le niveau phallique était attribué aux deux sexes. L’érotisme phallique se manifestait chez la petite fille dans le clitoris, comme il se manifestait chez le petit garçon dans le pénis. C’est seulement à la puberté, disait Freud, que toutes ces excitations sexuelles infantiles se soumettaient à la « primauté du génital ». Ce génital maintenant entrait « au service de la procréation ». Pendant les premières années, je ne m’aperçus pas que cette formulation contenait la vieille identification entre génitalité et procréation, selon laquelle le plaisir sexuel était considéré comme une fonction de la procréation. Cette inadvertance fut portée à mon attention par un psychanalyste, à Berlin, à l’époque où la rupture devenait évidente. Mon rattachement à l’Association psychanalytique internationale malgré ma théorie de la génitalité demeurait possible parce que je continuais à me référer à Freud. Mais en agissant ainsi, je commettais une injustice envers ma propre théorie et mes collaborateurs rencontraient une difficulté de plus pour se séparer de l’organisation des psychanalystes.

Aujourd’hui, de telles conceptions sont impossibles. Je ne puis que m’émerveiller du sérieux avec lequel on discutait alors la question de savoir si oui ou non il y avait une fonction génitale primaire. Personne ne soupçonnait la base sociale d’une telle naïveté scientifique. Le développement ultérieur de la théorie de la génitalité la rendit assez évidente.

2. – L’économie sexuelle de l’angoisse

Les fortes divergences qui apparurent dans la théorie psychanalytique après 1922 peuvent être également présentées dans les termes du problème central de l’angoisse. La théorie originelle de Freud était la suivante : Si l’excitation sexuelle somatique est empêchée d’accéder à la conscience et d’être déchargée, elle se convertit en angoisse. Comment avait lieu cette « conversion », personne ne le savait. Comme mon problème thérapeutique avait toujours été celui de libérer l’énergie sexuelle de ses fixations névrotiques, cette question exigeait des éclaircissements. L’angoisse de stase (Stauungsangst) était de l’excitation sexuelle non déchargée. Pour la reconvertir à nouveau en excitation sexuelle, il fallait savoir comment cette première conversion en angoisse s’était opérée.

En 1924, j’avais traité à la clinique psychanalytique, deux femmes affligées d’une névrose cardiaque. Chez elles, dès que l’excitation génitale apparaissait, l’angoisse cardiaque disparaissait. Dans un cas l’alternance de l’angoisse cardiaque et de l’excitation génitale avait pu être observée pendant des semaines. Toute inhibition d’excitation vaginale avait pour effet immédiat l’oppression et l’angoisse « dans la région du cœur ». Cette observation confirma admirablement la théorie originelle de Freud sur le rapport entre la libido et l’angoisse. Mais elle montrait plus que cela encore.

Il était possible maintenant de localiser de siège de l’angoisse : c’était la région du cœur et du diaphragme. L’autre patiente laissa saisir la même corrélation. Mais en plus, elle avait de l’urticaire. Lorsque la patiente n’osait permettre à son excitation vaginale de se manifester, elle avait soit une angoisse cardiaque, soit de grandes plaques de démangeaisons à des endroits divers. Il semblait évident que l’excitation sexuelle et l’angoisse avaient quelque rapport avec les fonctions du système neuro-végétatif.

Le correctif suivant devait donc être apporté à la formulation originelle de Freud. Il n’y a pas de conversion de l’excitation sexuelle en angoisse. La même excitation qui apparaît comme un plaisir dans l’organe génital se manifeste comme une angoisse si elle stimule le système cardio-vasculaire. C’est-à-dire que, dans le dernier cas, elle apparaît comme l’opposé exact du plaisir. Le système vaso-végétatif fonctionnera à un moment donné dans la direction de l’excitation sexuelle et, à un autre moment, lorsque cette dernière est inhibée, dans la direction de l’angoisse. Cette réflexion se montra heureuse. Elle me conduisit en ligne droite à ma théorie actuelle : la sexualité et l’angoisse représentent deux directions opposées de l’excitation végétative. Il me fallut dix autres années pour établir le caractère bio-électrique de ces processus.

Freud ne mentionna pas le système neuro-végétatif dans ses rapports avec la théorie de l’angoisse. Je ne doutai pas un instant qu’il acceptât et approuvât cette amplification de sa théorie. Cependant, lorsque à la fin de 1926, je présentai mon hypothèse à une réunion chez lui, il rejeta toute relation entre l’angoisse et le système vaso-végétatif. Je n’ai jamais compris pourquoi.

Il devint de plus en plus clair que l’encombrement du système vaso-végétatif par l’énergie sexuelle non déchargée est le mécanisme fondamental de l’angoisse et, par conséquent, de la névrose. Chaque cas nouveau vérifiait des observations antérieures. L’angoisse se développe toujours – ainsi raisonnais-je – lorsque le système végétatif est stimulé à l’excès d’une manière spécifique. L’angoisse cardiaque se trouve présente dans des conditions aussi diverses que l’angine de poitrine, l’asthme bronchial, l’intoxication par la nicotine et l’hyperthyroïdie. En d’autres termes, l’angoisse se développe toujours quand quelque stimulus anormal agit sur le système cardiaque. De cette manière, une angoisse de stase à base sexuelle entre complètement dans le problème général de l’angoisse. Puisque, dans d’autres cas, le cœur est stimulé par la nicotine ou par d’autres substances toxiques, ainsi dans ce cas, il est stimulé par de l’énergie sexuelle non déchargée. Le problème de la nature de cette sur-stimulation restait ouvert. Je ne connaissais pas à cette époque le rôle opposé joué ici par le sympathique et le parasympathique.

Pour ma pensée clinique, il y avait une différence entre l’angoisse (Angst), d’une part, et la peur (Befürchtung), l’attente d’angoisse ou l’anticipation anxieuse (Erwartungsangst) d’autre part. La peur d’être battu, puni ou châtré, est quelque chose de différent de l’« angoisse » éprouvée au moment d’un danger réel. La peur ou l’angoisse d’attente ne deviennent une angoisse affective que lorsqu’elles s’accompagnent d’une stase d’excitation dans le système autonome. Un grand nombre de patients montraient une « angoisse » de castration sans aucun affect d’angoisse. Et, d’autre part, il y eut des affects d’angoisse, même en l’absence de toute idée de danger, comme par exemple chez les personnes vivant dans la continence sexuelle.

Il fallait distinguer l’angoisse résultant d’une excitation inhibée (angoisse de stase) et l’angoisse tenue pour une cause du refoulement sexuel. La première dominait les névroses de stase (les névroses actuelles, selon Freud), la seconde les psycho-névroses. Mais les deux sortes d’angoisse opéraient simultanément dans chacun des deux cas. Premièrement, la peur de la punition ou l’ostracisme social cause l’endiguement de l’excitation. Cette excitation se déplace alors du système génito-sensoriel vers le système cardiaque et produit là une angoisse de stase. L’angoisse éprouvée dans la peur, elle aussi, ne saurait être que l’énergie sexuelle qui s’amasse soudain dans le système cardiaque. Pour produire l’angoisse d’attente, il suffit d’une petite quantité d’angoisse de stase. Elle n’est rien de plus que l’imagination colorée à l’excès d’une situation qui pourrait devenir dangereuse. On anticipe pour ainsi dire somatiquement la situation dangereuse en l’imaginant. Ceci s’accorde avec cette considération antérieure : la force d’une idée, qu’elle soit plaisir ou angoisse, est déterminée par la quantité réelle d’excitation agissant dans le corps. Avec l’idée ou l’anticipation d’une situation dangereuse, l’organisme se comporte comme si la situation dangereuse était déjà présente. Il est possible que le processus de l’imagination en général soit basé sur de telles réactions de l’organisme. Pendant trois ans, j’ai travaillé à mon livre : Die Funktion des Orgasmus, où ces sujets sont discutés dans des paragraphes spéciaux sur « La névrose vaso-motrice » et « L’angoisse et le système vaso-végétatif ».

À la fin de 1926 parut le livre de Freud : Hemmung, Symptom und Angst (Inhibition, symptôme et angoisse). Dans cet ouvrage, beaucoup de formulations originelles sur l’angoisse réelle (Aktualangst) furent abandonnées. L’angoisse névrotique était maintenant définie comme « un signal du moi », le moi réagissant à un danger dont le menaçait une pulsion refoulée, de la même manière qu’il réagit à un danger réel extérieur. Freud disait à présent qu’on ne pouvait établir un rapport entre l’angoisse réelle et l’angoisse névrotique. C’était une situation déplorable, mais il conclut ses considérations avec un non liquet. L’angoisse ne devait plus être considérée comme résultat du refoulement sexuel mais comme cause : La question : de quoi l’angoisse est-elle faite ? « avait perdu son intérêt ». L’hypothèse de la conversion de la libido en anxiété « n’était plus importante ». Freud négligea le fait que l’angoisse – un phénomène biologique – ne peut apparaître dans le moi sans qu’un processus préparatoire ait lieu quelque part dans les couches biologiques profondes.

Ceci fut un rude coup pour mon travail sur le problème de l’angoisse. Car j’avais réussi à résoudre en grande partie le problème de l’angoisse en la reconnaissant comme un résultat du refoulement d’une part, et comme une cause de refoulement d’autre part. À partir de ce jour, il deviendrait plus difficile de défendre la notion de l’angoisse résultant de la stase sexuelle. Naturellement les formulations de Freud avaient un grand poids. Il n’était guère facile de soutenir une opinion qui différait de la sienne, et à plus forte raison sur des problèmes essentiels. Dans die Funktion des Orgasmus, j’avais passé sur cette difficulté à l’aide d’une note insignifiante en bas de page. On admettait par consentement unanime que l’angoisse était la cause du refoulement sexuel. Je maintenais que l’angoisse était aussi le résultat de la stase sexuelle. Cela Freud le réfutait à présent.

La cassure se manifestait d’une manière rapide et inquiétante. J’étais convaincu que l’attitude antisexuelle des psychanalystes trouverait à se nourrir dans les nouvelles formulations de Freud et pousserait jusqu’à des formulations grotesques et positives ce qui, chez Freud, avait été simplement une erreur. Malheureusement, j’avais raison. Depuis la publication de Hemmung, Symptom und Angst, il n’y a plus de théorie psychanalytique de l’angoisse qui s’accorde avec des faits cliniques. J’étais aussi intimement persuadé que mon extension de la notion originelle de Freud sur l’angoisse était exacte. Le fait que j’approchais de plus en plus de la base physiologique était satisfaisant, mais le conflit s’en trouvait avivé d’autant.

Dans mon travail clinique, le processus de conversion de l’angoisse de stase en excitation génitale prit de l’importance. Là où il était possible d’y arriver, les résultats thérapeutiques furent bons et durables. Toutefois, je ne réussis pas toujours à libérer l’angoisse cardiaque et à la faire alterner avec l’excitation génitale. Cela souleva la question suivante :

Qu’est-ce qui empêche l’excitation biologique, une fois que l’excitation génitale est inhibée, de se manifester sous la forme d’angoisse cardiaque ? Pourquoi l’angoisse de stase n’apparaît-elle pas dans tous les cas de psycho-névrose ?

Ici aussi, les premières formulations psychanalytiques vinrent à mon aide. Freud avait montré que dans la névrose, l’angoisse était liée d’une certaine manière. Le patient échappe à l’angoisse, par exemple en produisant un symptôme obsessionnel. Si l’on dérange ce fonctionnement de l’obsession, l’angoisse apparaît immédiatement. Pas toujours, cependant : un grand nombre de cas de névrose obsessionnelle ancienne ou des cas de dépression chronique n’admettaient pas un tel dérangement. En quelque sorte, ils étaient inaccessibles. Particulièrement difficiles se montraient les caractères obsessionnels qui étaient bloqués affectivement (Affektgesperrt). Ils donnaient une grande quantité d’associations libres, mais il n’y avait jamais la moindre trace d’affect. Tous les efforts thérapeutiques rebondissaient, comme s’ils s’étaient heurtés à un « mur épais et dur ». Les patients étaient « cuirassés » contre quelque attaque que ce fût. Il n’y avait aucune technique, comme dans la littérature analytique, qui pût entamer cette surface renforcée. C’était tout le caractère qui résistait.

Par là, j’amorçai l’analyse caractérielle. Apparemment, la cuirasse caractérielle était le mécanisme qui liait toute l’énergie. C’est aussi le mécanisme qui fit que tant de psychanalystes nièrent l’angoisse de stase.

3. – Cuirasse caractérielle et couches dynamiques des mécanismes de défense

La théorie de la « cuirasse caractérielle » est née d’une méthode dé travail qui tenta – à tâtons d’abord – de cristalliser les résistances du patient. Entre 1922, quand le rôle thérapeutique de la génitalité fut reconnu, et 1927, date de parution de die Funktion des Orgasmus, d’innombrables expériences pointaient vers une seule et même direction. L’obstacle à la guérison se trouve dans « toute la façon d’être », dans tout le « caractère ». Au cours du traitement, la cuirasse du caractère se fait sentir sous la forme de « résistance caractérielle ».

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Schéma : Structure de la cuirasse résultant de l’effet réciproque des forces dynamiques.

Une description du plan qui précède peut fait comprendre plus » facilement la théorie de l’économie sexuelle sur le caractère et la structure que la présentation systématique donnée dans mon livre Charakteranalyse (Analyse caractérielle). Là, ma théorie analytique du caractère peut encore apparaître comme une amplification de la théorie freudienne sur les névroses. Cependant, elle s’y opposa assez tôt. Elle naquit des luttes contre les conceptions mécanicistes de la psychanalyse.

La tâche de la thérapie psychanalytique est de dévoiler et d’éliminer les résistances et non pas d’interpréter directement l’inconscient. En principe, il faut donc procéder à partir de la défense du moi contre les pulsions inconscientes. Mais il se trouva qu’il n’y avait pas une couche unique de défenses du moi à percer pour pénétrer dans le vaste domaine de l’inconscient. En réalité les désirs instinctuels et les fonctions défensives du moi, intimement entremêlées, imprègnent toute la structure psychique (cf. schéma).

Ce fait constitue la difficulté réelle. Le schéma de Freud sur les rapports entre l’inconscient, le préconscient et le conscient d’une part, et son schéma sur la structure psychique (ça, moi, surmoi) d’autre part, ne sont pas co-extensifs. L’inconscient de Freud n’est pas identique avec le ça. Le second contient davantage. Le premier contient les désirs refoulés et aussi des parties importantes du surmoi moral. Puisque le surmoi dérive du rapport incestueux enfant-parent, il porte ses traits archaïques. Il est investi avec une intensité instinctuelle d’une nature particulièrement agressive et destructrice. Le « moi » n’est pas identique au « conscient ». La défense du moi contre les pulsions sexuelles interdites est elle-même refoulée. De plus, le moi lui-même est seulement une partie spécialement différenciée du ça, bien que plus tard, sous l’influence du surmoi, il se trouve en opposition avec sa propre source : le ça. De même, si l’on comprend bien Freud, l’« infantile » n’est pas la même chose que le ça ou l’inconscient, et l’adulte n’est pas la même chose que le moi ou le surmoi. Je désire simplement souligner certaines difficultés de la théorie psychanalytique, sans vouloir les discuter ou prétendre les résoudre. Je laisse cela aux théoriciens de la psychanalyse. De toute façon, la recherche caractérielle de l’économie sexuelle sur l’appareil psychique n’est pas psychologique, mais biologique.

Pour le travail clinique, la différenciation entre ces deux états : être « refoulé » et être « capable de devenir conscient » était d’une importance première. De même, la distinction entre les différents stades de développement de la sexualité infantile. Avec ceux-ci on pouvait opérer. On ne pouvait opérer avec le ça qui n’était pas tangible, ni avec le surmoi, qui n’était qu’une construction, ni avec l’inconscient, dans le sens étroit, parce que, comme Freud l’a souligné avec pertinence, on ne le connaît qu’à travers ses dérivés. (Pour Freud l’inconscient ne fut jamais qu’un « postulat indispensable »). Les manifestations prégénitales et les formes diverses des défenses de la morale et de l’angoisse pouvaient être saisies en termes concrets. Une grande partie de la confusion était due au fait que les psychanalystes ne distinguaient pas entre la théorie, la construction hypothétique et des faits pratiquement visibles et modifiables, et à la conviction qu’ils avaient de travailler directement avec l’inconscient. Ces erreurs bloquaient le chemin d’une exploration de la nature végétative du ça et par conséquent l’accès à la base biologique du fonctionnement psychique.

Je fus mis pour la première fois devant la stratification en couches de l’appareil psychique dans le cas déjà cité d’un jeune homme féminin-passif manifestant des symptômes hystériques, une incapacité de travailler et une impuissance ascétique. Il était d’une politesse excessive et, à cause de sa pusillanimité, extrêmement rusé. Il cédait dans chaque situation. Sa politesse représentait la couche la plus extérieure et la plus visible de sa structure. Il produisait un matériel abondant sur son attachement sexuel à sa mère. Il « offrait » ce matériel sans aucune conviction intérieure. Au lieu de discuter le matériel, je me contentai de souligner la politesse du patient comme une défense contre moi-même et contre un aperçu vraiment affectif. À mesure que le temps passait, son agressivité cachée apparaissait de plus en plus dans ses rêves. Quand sa politesse céda, il devint offensant. En d’autres termes, la politesse était une défense contre la haine. Je laissai la haine sortir complètement en détruisant chaque mécanisme de défense-contre elle. Jusqu’à ce moment, la haine avait été inconsciente. La haine et la politesse étaient des antithèses et, en même temps, la politesse exagérée constituait une manifestation déguisée de la haine. Les gens trop polis sont les plus dangereux et les plus impitoyables.

À son tour, la haine était une défense contre une peur affreuse du père. Cela signifie que c’était à la fois une pulsion refoulée et une défense-inconsciente contre l’angoisse. Plus clairement sortait la haine, plus claires, devinrent les manifestations de l’angoisse. Finalement, la haine fit place à l’angoisse. Cette haine ne représentait d’aucune façon l’agressivité infantile originelle, mais se situait à une date plus récente. L’angoisse nouvellement libérée était une défense contre une couche plus profonde de haine destructrice. La première se satisfaisait dans la dépréciation et le ridicule. L’attitude destructrice plus profonde se composait de pulsions meurtrières-contre le père. Elle trouva à s’exprimer dans les sentiments et les fantaisies, lorsque la peur qui l’accompagnait (Destruktionsangst) fut éliminée. Cette attitude destructrice fut donc l’élément maintenu refoulé par l’angoisse. En même temps, elle était identique à cette peur de la destruction, car elle ne pouvait se montrer sans créer de la peur, et la peur de la destruction ne pouvait apparaître sans trahir simultanément l’agression destructrice. De cette manière l’identité fonctionnelle-antithétique de la défense et du refoulé se révéla. Comme j’ai publié ce cas huit ans plus tard, il est représenté dans le schéma que l’on trouvera plus loin.

La tendance destructrice envers le père était à son tour une protection contre la destruction par le père. Quand je dévoilai sa fonction protectrice l’angoisse génitale apparut. C’est-à-dire que les tendances destructrices contre le père servaient à protéger le patient contre la castration par le père. La peur d’être châtré, qui était couverte par la haine destructrice du père, était en elle-même une défense encore plus profonde d’agression destructrice : la tendance, notamment, à châtrer le père et à se débarrasser de lui en tant que rival en face de la mère. La deuxième couche de destruction était uniquement destructive. La troisième était destructive avec une signification sexuelle. Elle était elle-même mise en échec par une peur de la castration, mais en même temps elle était aussi une défense à une couche très profonde et puissante : une attitude féminine, aimante passive envers le père. Être féminin envers le père signifiait être châtré, ne pas avoir de pénis. C’est pourquoi le petit garçon devait se protéger contre cet amour au moyen d’une forte agression destructrice contre le père. C’était le petit homme sain qui se défendait aussi. Et ce petit homme désirait très puissamment sa mère. Lorsque sa féminité – qui avait pu être reconnue en surface dans son caractère – fut liquidée, son désir génital incestueux se montra au premier plan, et avec lui revint sa totale excitabilité génitale. Pour la première fois, il fut érectivement puissant, sans pourtant atteindre encore à la puissance orgastique.

Enfin, on avait pu mener avec succès une analyse systématique et ordonnée, couche par couche, du caractère et des résistances10. La notion de la « stratification du cuirassement » (Panzerschichtung) ouvrit beaucoup de possibilités dans le travail clinique. Les forces et contradictions psychiques ne présentaient plus un chaos, mais une entité compréhensible historiquement et structuralement. La névrose, chez chaque patient individuel, révélait une structure spécifique. La structure de la névrose correspondait au développement. Ce qui fut refoulé en dernier dans l’enfance se trouvait le plus proche de la surface. Cependant, les fixations infantiles anciennes, si elles couvraient des conflits ultérieurs, pouvaient être à la fois dynamiquement profondes et superficielles. Par exemple, la fixation orale d’une femme à son mari, dérivé d’une fixation profonde au sein de la mère, peut appartenir à la couche la plus superficielle du caractère, lorsqu’elle sert à défendre cette femme contre son angoisse génitale envers le mari. La défense du moi – considérée du point de vue énergétique – n’est elle-même rien d’autre qu’une pulsion refoulée dans une fonction défensive. C’est vrai de toutes les attitudes morales de l’humain d’aujourd’hui.

En général, la structure de la névrose correspondait au développement mais dans un ordre inversé. L’« unité fonctionnelle-antithétique de l’instinct et de la défense » permit de comprendre simultanément l’expérience actuelle et l’expérience infantile. Il n’y avait plus d’antithèse entre l’historique et le contemporain. Tout le monde vécu du passé vivait dans le présent sous la forme d’attitudes caractérielles. La constitution d’une personne est la somme totale fonctionnelle de toutes ses expériences passées. Ces affirmations peuvent avoir un sens académique. Mais elles sont absolument décisives pour comprendre l’altération d’une structure individuelle.

Cette structure n’est pas un schéma que j’imposai aux patients. La logique avec laquelle une analyse correcte des résistances révéla et élimina, couche après couche, les mécanismes de défense, me montra que cette stratification est présente objectivement et ne dépend pas de moi. Les couches du caractère peuvent être comparées aux stratifications géologiques ou archéologiques qui sont, d’une manière analogue, de l’histoire solidifiée. Un conflit qui fut en activité à une certaine période de la vie laisse toujours ses traces dans le caractère, sous la forme d’une rigidité. Elle fonctionne automatiquement et s’élimine difficilement. Le patient ne la sent pas comme quelque chose d’étranger à lui, mais souvent comme quelque chose de raide qui ne cède pas ou comme une perte ou une diminution de la spontanéité.

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Schéma de l’unité fonctionnelle antithétique de l’instinct et de la défense

Due à la structure du caractère humain d’aujourd’hui, une « contradiction interne » s’interpose toujours entre la pulsion biologique et l’action : l’homme agit « réactivement » et avec un conflit intérieur.

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Le même schéma, en termes de pulsions spécifiques, pour servir d’illustration

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Schéma : Les mécanismes de défense et les couches de la structure névrotique.

Chacune de ces couches dans la structure du caractère est un morceau d’histoire vivante qui est conservé, dans une autre forme et qui est encore actif. On a montré que par la libération de ces couches, les vieux conflits pouvaient – plus ou moins facilement – être ravivés. Si ces couches étaient particulièrement nombreuses et fonctionnaient automatiquement, si elles formaient une unité compacte difficile à pénétrer, elles apparaissaient comme une « cuirasse » entourant l’organisme vivant. Cette cuirasse peut être superficielle ou profonde, molle comme une éponge ou dure comme un ongle. Dans chaque cas, elle avait pour fonction de protéger le sujet contre le déplaisir. Mais pour cette protection l’organisme payait de la perte de la majeure partie de sa capacité d’éprouver du plaisir. Les conflits du passé constituaient le contenu latent de cette cuirasse. L’énergie qui la sous-tendait se composait principalement de destructivité qui était devenue « liée ». Cette constatation se vérifiait par le fait qu’aussitôt que la cuirasse commençait à craquer, la destructivité se libérait. Mais d’où provenait cette agression destructrice et haineuse ? Quelle était sa fonction ? Était-elle primaire, c’est-à-dire destructivité biologique ? Il me fallut beaucoup d’années pour résoudre ces questions.

Je découvris que les personnes réagissaient avec une haine intense à toute tentative qui troublait l’équilibre névrotique maintenu par la cuirasse. Cette réaction inévitable se révéla un obstacle majeur dans la voie de l’investigation de la structure caractérielle. En effet, la destructivité elle-même n’était jamais libre. Elle était toujours couverte par des attitudes caractérielles opposées. Là où les situations de la vie appelaient réellement l’agression, l’action, la décision, la nécessité de prendre position, il y avait au contraire de la considération, de la politesse, du freinage, de la fausse modestie, en un mot, toutes sortes de traits caractériels qui jouissent d’une haute estime en tant que vertus humaines. Mais il n’y avait aucun doute : ils paralysaient toute action rationnelle, toute impulsion vivante et active chez l’individu.

Et lorsque, parfois, il arrivait qu’un peu d’agressivité apparût, elle était confuse, sans but, et semblait couvrir un profond sentiment d’insécurité ou un égoïsme pathologique. En d’autres termes, c’était une agressivité pathologique et jamais une agressivité saine, dirigée rationnellement.

Peu à peu, je commençai à comprendre la haine latente qui n’est jamais absente chez les patients. Si l’on ne se laissait pas tromper par les associations sans affects données par le patient, si l’on ne se contentait pas de l’interprétation des rêves, si au lieu de cela on approchait la défense caractérielle du patient, il se mettait inévitablement en colère. Au début, cela parut énigmatique. Le patient se plaignait du vide de sa vie émotive. Mais lorsqu’on lui montrait le même vide dans le style de ses communications, sa froideur, son comportement vantard ou artificiel, il se fâchait. Un symptôme, tel qu’un mal de tête ou un tic, il l’éprouvait comme étranger à lui-même. Mais sa personnalité fondamentale – cela c’était lui-même. Il se sentait troublé et furieux lorsqu’on le lui montrait.

Pourquoi un individu ne peut-il percevoir son moi le plus intime ? puisque c’est ce moi qui est vraiment lui-même. Peu à peu, je vis que c’est précisément ce qu’il croit être son vrai lui-même, cette sur-structure, ce « fard » caractériel, qui forme la masse dure et compacte qui s’oppose aux tentatives analytiques. Ce qui résistait, c’était la personnalité totale, le caractère, tout l’individu. Mais pourquoi ? Parce que, de toute évidence, cela servait une fonction secrète de défense et de protection. Je connaissais bien la caractérologie d’Adler. Me serais-je égaré dans sa voie ? Il y avait là l’affirmation de soi, le sentiment d’infériorité, la volonté de puissance, la vanité et les surcompensations de la faiblesse. Adler semblait avoir raison. Mais il estimait que c’était le caractère et non la sexualité qui causait la névrose. Où alors était la liaison entre les mécanismes caractériels et les mécanismes sexuels ? Car je ne doutais pas un seul instant que c’était la théorie freudienne sur les névroses et non la théorie adlérienne qui était exacte.

Il me fallut de nombreuses années avant d’y voir clair : la destructivité qui était liée dans le caractère n’est rien d’autre que la colère issue de la frustration en général et du refus de la gratification sexuelle en particulier. Quand l’analyse pénétrait assez profondément, chaque tendance destructrice cédait sa place à une tendance sexuelle. Les tendances destructrices s’affirmèrent n’être rien que des réactions, les réactions à la déception en amour ou à la perte de l’amour. Si le désir d’amour ou la satisfaction d’un besoin sexuel rencontre des obstacles insurmontables, on commence à haïr. Toutefois, cette haine ne peut être exprimée directement. Elle doit être liée pour éviter l’angoisse qu’elle soulève. C’est-à-dire que l’amour frustré cause une angoisse, et l’angoisse inhibe l’expression à la fois de la haine et de l’amour.

Alors, je sus comment formuler théoriquement ce que j’avais appris analytiquement. C’était la même chose en ordre inversé et j’atteignis une conclusion extrêmement importante. L’individu insatisfait orgastiquement développe un caractère inauthentique et une peur de tout comportement qu’il n’a pas médité auparavant, c’est-à-dire de tout comportement spontané et vraiment vivant, en même temps qu’il éprouve une peur de prendre conscience de toutes les sensations d’origine végétative.

À cette époque, les théories sur les instincts destructeurs devinrent essentielles en psychanalyse. Dans son article sur le masochisme primaire, Freud introduisit une modification importante dans ses conceptions antérieures. À l’origine, la haine était considérée comme une tendance biologique primaire au même titre que l’amour. La destructivité étant d’abord dirigée contre le monde, fut plus tard, sous l’influence de ce même monde, retournée contre la personne elle-même et devenait ainsi masochisme, c’est-à-dire désir de souffrir. Maintenant cette vue était renversée. Le « masochisme primaire » ou l’« instinct de mort » était considéré comme une force biologique primaire déjà inhérente aux cellules : on en venait à considérer l’agressivité destructrice comme un masochisme dirigé au-dehors ; et quand il retournait vers le moi, il apparaissait comme un « masochisme secondaire ».

On postulait que les attitudes négatives latentes dans le patient étaient issues de son masochisme. Freud lui attribua également la « réaction thérapeutique négative » et le « sentiment inconscient de culpabilité ». Pendant de longues années, j’ai examiné attentivement les différentes espèces de destructivité qui causaient des sentiments de culpabilité et des dépressions, et je commençai à saisir leur signification pour la cuirasse caractérielle ainsi que leur relation à la stase sexuelle.

Avec le consentement de Freud, je projetai de résumer dans un livre ce qui était connu à cette époque de la technique psychanalytique. Là j’aurais dû prendre une position nette sur la question de destructivité. Je n’avais pas encore à ce moment-là une opinion personnelle sur ce point. Ferenczi dans un article : « Nouveau développement de la technique active », n’était pas d’accord avec Adler. « L’exploration du caractère, écrivait-il, ne tient jamais une place importante dans notre thérapeutique… On n’y touche que lorsque certains traits anormaux, psychotiques, troublent la continuation normale de l’analyse. » C’était là une formulation correcte de l’attitude que la psychanalyse de cette époque avait vis-à-vis du rôle joué par le caractère. C’était le temps où j’étais plongé dans des études caractériologiques et élaborais le développement de la psychanalyse dans la direction de « l’analyse caractérielle ». Une vraie cure ne pouvait être obtenue qu’après l’élimination totale de la base caractérologique des symptômes. La difficulté de cette tâche consistait à comprendre les situations analytiques qui exigeaient non pas l’analyse des symptômes, mais l’analyse du caractère. La différence entre ma technique et les tentatives caractérologiques d’Adler était que la mienne consistait dans une analyse caractérielle à travers l’analyse du comportement sexuel. Cependant Adler avait dit : « L’analyse non de la libido, mais du caractère ». Ma notion de la cuirasse caractérielle n’avait rien de commun avec la formulation d’Adler sur les traits du caractère individuel. Une telle comparaison de la théorie économico-sexuelle de la structure avec la caractérologie adlérienne trahissait une incompréhension fondamentale. Des traits de caractère comme le « sentiment d’infériorité » ou la « volonté de puissance » ne sont que des manifestations superficielles du processus de cuirassement dans le sens biologique, c’est-à-dire dans le sens de l’inhibition végétative du fonctionnement vital.

Dans mon livre Der Triebhafte Charakter (1925), en me basant sur mon expérience des caractères impulsifs, j’étais arrivé à la nécessité d’étendre l’analyse des symptômes à l’analyse du caractère. C’était logique. Mais la fondation nécessaire, clinique et technique, manquait. Je ne savais pas encore comment la fournir et m’en tenais à la théorie de Freud sur le moi et le surmoi. Mais il était impossible d’élaborer une technique d’analyse caractérielle avec ces concepts psychanalytiques auxiliaires. Ce qui était nécessaire, c’était une théorie fonctionnelle de la structure psychique basée sur des faits biologiques.

En même temps, l’expérience clinique avait montré que le but de la thérapeutique était la puissance orgastique. Je connaissais ce but, et j’avais réussi à l’atteindre avec quelques patients. Mais je ne connaissais pas de technique au moyen de laquelle on pût l’atteindre à coup sûr. Mieux : plus j’étais sûr du but thérapeutique, et plus je devais reconnaître l’insuffisance de mon habileté technique. Au lieu de se combler, l’écart grandissait entre le but et la réalisation.

Il se révéla que les schémas freudiens du fonctionnement psychique étaient d’une utilité thérapeutique assez restreinte. La prise de conscience des désirs et des conflits inconscients n’avait pas d’effet important, si la génitalité n’était pas établie. Quant à la notion du besoin inconscient de punition, on ne pouvait rien en tirer. Car s’il existait quelque chose qui ressemblât à un instinct biologique de persister dans la maladie et de souffrir, toute tentative thérapeutique devait rester sans issue.

Cette situation affligeante de la thérapeutique consacra la déroute de nombreux psychanalystes. Stekel renonça à travailler sur la résistance à la découverte du matériel inconscient et « fusilla l’inconscient à coups d’interprétations », à la manière qui reste celle des « psychanalystes sauvages ». Situation désespérée, en vérité. Il nia l’existence des névroses actuelles et du complexe de castration.

Il cherchait à faire des cures rapides. Ainsi il se sépara du joug pénible, mais essentiellement fécond de Freud.

Adler rejeta l’étiologie sexuelle des névroses lorsqu’il fit connaissance avec le sentiment de culpabilité à l’agressivité, il termina sa carrière dans la peau d’un philosophe finaliste et d’un moraliste social.

Jung avait généralisé la notion de libido au point de lui faire perdre complètement sa signification d’énergie sexuelle. Il finit avec l’inconscient collectif et tomba dans un mysticisme qu’il représenta plus tard officiellement en tant que national-socialiste.

Ferenczi, cet homme éminent et plein de talent, était parfaitement au courant de la pénible situation de la thérapeutique. Il chercha une solution dans la sphère somatique et élabora une « technique active » dirigée contre les états de tension somatiques. Mais il ne connaissait pas la névrose de stase, et ne prit pas au sérieux la théorie de l’orgasme.

Rank, lui aussi, se rendait compte des insuffisances de la technique. Il reconnut le besoin de paix et le désir de retour au sein maternel. Mais il comprit mal la peur de vivre dans ce monde terrible et l’interpréta à tort dans un sens biologique, comme le traumatisme de la naissance où il vit le noyau de la névrose. On ne se demanda pas pourquoi les gens désirent quitter la vie réelle et retourner dans le sein maternel. Il se querella avec Freud, qui restait fidèle à sa théorie de la libido. C’est ainsi que Rank devint un isolé, un « outsider ».

En réalité, tous avaient buté sur une seule question, qui détermine toute situation psychothérapique : « Que doit faire le patient avec sa sexualité naturelle une fois quelle a été libérée du refoulement ? » Freud ne fit aucune allusion à cette question, et même, comme je l’ai appris par la suite, ne toléra pas qu’elle fut posée. Pour avoir évité cette question cruciale, Freud en personne créa des difficultés gigantesques en postulant un instinct biologique tourné vers la souffrance et vers la mort.

De telles questions ne se prêtaient pas à une solution théorique. L’exemple de Rank, Jung, Adler et d’autres nous prévint contre l’imprudence de présenter des objections qui ne fussent dans le moindre détail appuyées sur l’observation clinique. J’étais exposé au danger de simplifier à l’excès tout le problème et de dire : « Laissez donc les patients avoir des relations sexuelles s’ils vivent dans la continence ; qu’ils se masturbent, et tout ira bien. »

Dans ce sens, les analystes furent tentés de donner une fausse interprétation à ma théorie de la génitalité. C’est ainsi que beaucoup de médecins et même de psychiatres la présentèrent à leurs patients. Ils avaient entendu dire que la privation de satisfactions sexuelles était la cause des névroses. Ils laissèrent leurs malades « se satisfaire » et essayèrent des cures rapides.

Ce qu’ils avaient négligé, c’est le faut que l’essence de la névrose est constituée par l’incapacité du patient d’obtenir une satisfaction. Le point central de ce problème d’apparence simple mais en réalité très compliqué, se trouve dans « l’impuissance orgastique ». Ma première observation importante fut que la satisfaction génitale soulageait les symptômes. Mais l’observation clinique montra aussi qu’il est très rare que l’énergie génitale soit obtenue en quantité suffisante. Il était nécessaire de chercher les endroits et les mécanismes où l’énergie était liée ou bien déviée. La destructivité pathologique – ou plus simplement et plus généralement la malice humaine – semblait être une des voies où l’énergie génitale avait dévié. Il fallut un profond travail théorique et correct pour parvenir à cette conclusion. L’agressivité du patient était une déviation, alourdie de sentiments de culpabilité, une voie de garage en dehors de la réalité. En outre généralement elle était elle-même sévèrement refoulée. La nouvelle théorie de Freud sur la destructivité biologique primaire rendait la solution plus difficile. Car, si les manifestations quotidiennes de sadisme et de brutalité, libres et refoulées, exprimaient une force instinctuelle biologique. c’est-à-dire naturelle, alors il ne restait que peu de chances pour la psychothérapie et même pour nos idéaux culturels de haute valeur. Si même la pulsion d’auto-destruction était un fait biologique immuable, il n’y avait plus d’autre perspective que la tuerie réciproque entre humains. S’il en était ainsi, les névroses elles-mêmes devenaient des manifestations biologiques.

Dans ce cas pourquoi pratiquons-nous la psychothérapie ? Je ne voulais pas spéculer sur cette question. Je voulais une réponse sans équivoque. Derrière de telles affirmations des obstacles affectifs empêchaient d’apprendre la vérité. D’autre part mon expérience indiquait une certaine voie qui menait à un but pratique : La stase sexuelle est le résultat d’un trouble dans la fonction orgastique. Les névroses sont susceptibles d’être guéries par l’élimination de leur source d’énergie, c’est-à-dire la stase sexuelle. Ce chemin traversait un terrain secret et dangereux. L’énergie génitale était liée, recouverte et déguisée en beaucoup d’endroits et de manières très variées. Le sujet était banni par le monde officiel. Les techniques de la recherche et de la thérapeutique devaient elles-mêmes se relever de l’état malheureux où elles se trouvaient. Seule une méthode dynamique pratique de psychothérapie pouvait vous aider à ne pas vous égarer dans des impasses dangereuses. C’est de cette manière que l’analyse caractérielle devint, au cours des dix années qui suivirent, la technique qui permit de détecter les sources inhibées de l’énergie génitale. En tant que méthode thérapeutique elle avait quatre tâches :

  1. L’investigation détaillée du comportement humain, y compris l’acte sexuel.
  2. Une compréhension du sadisme humain et une méthode pour le manier.
  3. L’exploration des manifestations psychopathologiques les plus importantes qui avaient leurs racines dans les périodes précédant la phase génitale infantile. Il était nécessaire de découvrir de quelle manière la sexualité congénitale faisait obstacle à la fonction génitale.
  4. L’exploration des causes sociales qui jouaient dans les troubles génitaux.

4. – Destruction, agressivité et sadisme

L’emploi psychanalytique des termes « agressivité », « sadisme », « destruction » et « instinct de mort » menait à la confusion. L’« agressivité » semblait un synonyme de « destructivité ». À son tour la « destructivité » était « l’instinct de mort tourné vers l’extérieur ». Le « sadisme » demeurait la pulsion partielle primaire qui, à un stade donné du développement sexuel, commençait à devenir active. Je me fis un devoir d’étudier l’origine et le but de toutes les actions humaines qui figuraient sous l’étiquette « haine ». Ce que je n’arrivai jamais à trouver dans mon travail clinique, c’est une volonté de mourir, un instinct de mort en tant que pulsion primaire qui correspondrait à l’instinct sexuel ou au besoin de nourriture. Toutes les manifestations psychiques qui auraient pu être interprétées comme « instinct de mort » se trouvèrent être, en dernière vérification, des produits de la névrose. Le suicide, par exemple, était soit une vengeance inconsciente d’une autre personne avec laquelle le patient s’identifiait, soit une façon de fuir la pression d’une situation vitale trop compliquée.

Cliniquement, la peur de la mort des patients se réduisait régulièrement à une peur de la catastrophe, et celle-ci à son tour se réduisait à une angoisse génitale. De plus, les analystes qui en tenaient pour l’instinct de mort confondaient fréquemment angoisse et instinct. Le fait que la peur de la mort et mourir sont identiques à l’angoisse orgastique inconsciente et que les prétendus instinct de mort, désir de dissolution, de néant, se ramènent au désir inconscient de se libérer de la tension par l’orgasme, ce fait ne devint clair pour moi que huit ans plus tard. Ainsi, on ne pouvait vraiment m’accuser de « généralisation schématique et prématurée de la théorie de l’orgasme ».

Chez un être vivant se développe une pulsion destructrice lorsqu’il veut détruire une source de danger. Dans ce cas, la destruction ou le meurtre de l’objet devient un but biologiquement rationnel. La motivation n’est pas un plaisir primaire de destruction, mais l’intérêt de l’« instinct de vie » (pour employer un terme alors courant) qui est d’échapper à l’angoisse et de préserver le moi total. Nous détruisons dans une situation de danger, parce que nous voulons vivre et parce que nous ne voulons pas souffrir l’angoisse. Ainsi l’instinct destructeur apparaît au service d’une volonté biologique primaire de vivre. Il porte en lui-même une signification sexuelle. Son but n’est pas le plaisir, quoique la libération de la peine soit toujours une expérience agréable.

Ces constatations sont importantes pour beaucoup de concepts fondamentaux de l’économie sexuelle. La théorie de l’économie sexuelle nie le caractère biologique primaire de la destructivité. Un animal ne tue pas un autre animal pour le plaisir de tuer. Ce serait là un meurtre sadique pour le plaisir. Il le tue parce qu’il a faim ou parce qu’il se sent menacé. Ici, également, la destructivité apparaît comme une fonction du vivant au service de l’« instinct de vie ». Ce qu’est ce dernier, nous ne le savons pas encore.

L’agressivité, dans le sens strict du mot, n’a rien à voir ni avec le sadisme ni avec la destruction. Son sens littéral est « s’approcher ». Toute manifestation positive de la vie est agressive : l’activité de plaisir sexuel autant que l’activité destructrice de haine, l’activité sadique autant que la recherche de la nourriture. L’agression est la manifestation vivante de la musculature, son système de motion et de locomotion. Une grande partie de cette inhibition pernicieuse de l’agressivité dont nos enfants ont à souffrir, est due à l’équation : « agressif » = « méchant » ou « sexuel ». Le but de l’agression est toujours de faciliter la satisfaction d’un besoin vital. L’agression n’est donc pas un instinct dans le sens propre, mais le moyen indispensable de satisfaire n’importe quel instinct. L’instinct lui-même est agressif, parce que toute tension appelle une satisfaction. Ainsi, nous devons distinguer une agressivité destructrice sadique, locomotrice et sexuelle.

Si on refuse la satisfaction à l’agressivité sexuelle, le besoin d’obtenir satisfaction n’en persiste pas moins. Alors naît l’impulsion de l’obtenir par n’importe quel moyen. Le ton agressif commence à étouffer le ton de l’amour. Si le but du plaisir a été complètement éliminé, s’il est devenu inconscient ou obsédé d’angoisse, alors l’agressivité – qui, à l’origine, n’était qu’un moyen pour une fin – apparaît elle-même comme étant le comportement qui libérera la tension. Alors l’agressivité devient en tant que telle un plaisir. De cette manière naît le sadisme. La perte du vrai but d’amour se résout en haine. On hait le plus lorsqu’on est empêché d’aimer ou d’être aimé. Ainsi l’agressivité assume le caractère de la destruction avec des buts sexuels, comme par exemple dans le meurtre sexuel. Sa nécessité préalable est une incapacité totale d’éprouver du plaisir sexuel d’une manière naturelle. La perversion appelée « sadisme » (l’impulsion de se satisfaire en blessant ou en détruisant l’objet) est donc un mélange de pulsions sexuelles primaires et de pulsions destructrices secondaires. Elle n’existe pas dans le règne animal. C’est une acquisition récente de l’homme, une pulsion secondaire. Toute espèce d’action destructive en elle-même est une réaction de l’organisme au refus dé satisfaction d’un besoin vital, et plus spécialement du besoin sexuel.

De 1924 à 1927, lorsque ces choses me devinrent claires, je continuai malgré cela dans mes publications à employer le terme « instinct de mort » pour « rester dans la ligne ». Néanmoins, dans mon travail clinique, je niais l’existence de l’instinct de mort. Je ne discutai pas son interprétation biologique, parce que je n’avais rien à dire sur ce point. Dans le travail pratique, il apparaissait toujours comme un instinct destructeur. Pourtant j’avais déjà formulé alors la relation entre l’instinct destructif et la stase sexuelle, d’abord selon son intensité. Mais je laissais ouverte la question de la nature biologique de la destructivité. L’absence de faits m’incitait à la prudence. Pourtant, même à cette époque, je ne doutais pas que toute suppression de besoins sexuels n’entraînât la haine, l’agression pour elle-même, c’est-à-dire une agitation motrice sans but rationnel, et des tendances destructrices. Très vite de nombreux exemples apparurent dans la pratique clinique, dans la vie quotidienne et dans la vie des animaux.

Il était impossible de négliger la diminution de haine chez des patients au moment où ils acquéraient la capacité d’obtenir un plaisir sexuel naturel. Toute transformation depuis une névrose obsessionnelle à l’hystérie était accompagnée d’une diminution de haine. Les perversions sadiques ou les fantaisies sadiques pendant l’acte sexuel diminuaient en raison directe de l’accroissement de la satisfaction. Ces observations expliquaient, entre autres choses, l’augmentation des conflits conjugaux qui avaient lieu généralement au moment de la diminution de l’attraction et du plaisir sexuels. De même, elles rendaient compte de l’adoucissement de la brutalité maritale lorsqu’une autre partenaire plus satisfaisante se présentait. Je fis des enquêtes sur le comportement des animaux sauvages. J’appris qu’ils étaient inoffensifs lorsque leur faim et leurs besoins sexuels étaient satisfaits. Les taureaux ne sont dangereux que lorsqu’on les mène vers la vache, jamais quand ils en reviennent. Les chiens sont dangereux quand ils sont enchaînés parce que l’exercice et la satisfaction sexuelle leur sont refusés. Ainsi, on commence à comprendre les traits de caractère cruels chez les individus qui souffrent d’une insatisfaction sexuelle chronique. Ils apparaissent avec une nette évidence par exemple chez les vieilles filles médisantes et les moralistes ascétiques. Par contraste, la douceur et la gentillesse des individus capables de satisfaction génitale est frappante. Je n’ai jamais connu de sujets capables de satisfaction génitale qui eussent des traits de caractère sadiques : s’ils montraient quelque tendance sadique, on pouvait être sûr qu’ils avaient rencontré un obstacle soudain à leur satisfaction habituelle. Le comportement des femmes à la ménopause révèle le même phénomène. Il existe des femmes qui, lors de la ménopause, n’accusent aucune trace d’acrimonie, aucune haine irrationnelle. Il en est d’autres qui, pendant cette époque, manifestent une grande méchanceté. On peut aisément démontrer qu’elles diffèrent en ce qui concerne leur passé sexuel. Au dernier type appartiennent des femmes qui jamais n’ont eu de relation d’amour satisfaisante, qui maintenant le regrettent et – consciemment ou non – souffrent des résultats de leur continence ou de leur absence de satisfaction. Mues par la haine et l’envie, elles deviennent les pires ennemies du progrès. La destructivité sadique généralisée à notre époque est le résultat de l’inhibition de la vie d’amour naturelle.

Une source importante de l’énergie génitale était manifeste : par l’élimination de l’agression destructrice et du sadisme, des énergies étaient libérées qu’on pouvait transférer au système génital. Il devint clair aussitôt que la puissance orgastique et les fortes pulsions sadiques ou agressives étaient incompatibles. On ne veut pas à la fois donner au partenaire du bonheur sexuel et le détruire. Les slogans du « sadisme masculin » et du « masochisme féminin » étaient faux. Fausse aussi la notion que les fantaisies de viol faisaient partie de la sexualité normale. Si les psychanalystes acceptent ces postulats, c’est qu’ils ne pensent pas au-delà des structures sexuelles rencontrées en grand nombre chez les humains.

De même que les énergies génitales, lorsqu’elles se heurtent à la frustration, sont transformées en énergies destructrices, ainsi elles peuvent être reconverties en énergies génitales à nouveau, si elles rencontrent la liberté et la satisfaction. Il était impossible cliniquement de soutenir la théorie de la nature biologique primaire du sadisme. De plus, du point de vue culturel, elle aboutissait au désespoir. Cependant, ce fait une fois reconnu ne résolvait pas le problème : comment atteindre au but thérapeutique et obtenir la puissance orgastique ? Car les énergies destructrices étaient, elles aussi, liées à maints endroits et de manières variées. Si on devait libérer cette énergie, la tâche technique consistait à découvrir les mécanismes inhibiteurs des réactions de haine. L’objet d’investigation le plus fécond dans ce domaine était la cuirasse caractérielle qui se présentait sous la forme du blocage affectif (Affektsperre).

Le développement de l’analyse des résistances en analyse caractérielle n’eut lieu que vers 1926. Jusqu’à ce moment le travail dans le séminaire technique se concentrait autour de l’étude des résistances latentes et des troubles pré-génitaux. Les patients montraient un certain comportement typique lorsque l’énergie sexuelle libérée se faisait sentir dans le système génital. À mesure qu’augmentait l’excitation génitale, la plupart des patients réagissaient par une fuite dans des attitudes non-génitales. L’énergie sexuelle semblait « osciller » entre les lieux d’excitation génitale et pré-génitale.

Vers 1925, je traitai une jeune femme américaine qui avait souffert d’asthme bronchial aigu depuis sa plus tendre enfance. Chez elle, chaque situation qui comportait une excitation sexuelle produisait une crise : elle avait une attaque lorsqu’elle était sur le point d’avoir un rapport sexuel avec son mari, ou quand elle flirtait ou quand elle commençait à être excitée. Elle éprouvait des dyspnées et ne pouvait être soulagée que par des antispasmodiques. Elle souffrait de frigidité vaginale. Sa gorge, d’autre part, s’irritait aisément. Elle avait de fortes impulsions inconscientes – dirigées contre sa mère – de sucer et de mordre. Elle était sujette aux étouffements. La fantaisie de posséder un pénis dans sa gorge ressortait clairement dans ses rêves et dans ses actes. Lorsqu’elle prit conscience de ces fantaisies, l’asthme disparut pour la première fois. Mais il fut remplacé par de fortes crises de diarrhée vagotonique, alternant avec une constipation sympathicotonique. La fantaisie de posséder un pénis dans sa gorge fut remplacée par celle « d’avoir un bébé dans son estomac qu’il fallait expulser ». Lorsqu’apparut la diarrhée, le trouble génital s’aggrava. La jeune femme perdit totalement toute sensibilité vaginale et refusa tout rapport sexuel : elle craignait qu’une crise de diarrhée ne survint pendant les rapports sexuels. Lorsque disparurent les symptômes intestinaux, elle éprouva pour la première fois une excitation vaginale pré-orgastique, mais elle ne dépassa pas une certaine limite. Tout accroissement dans l’excitation amenait soit de l’angoisse, soit une crise d’asthme. Pendant quelque temps, l’asthme, et avec lui les excitations orales et les fantaisies, réapparurent, comme s’ils n’avaient jamais été traités. Avec chaque rechute, les fantaisies se manifestaient. Cependant, l’excitation progressait vers le système génital. À chaque fois, la capacité de tolérer l’excitation vaginale augmentait. Les intervalles entre deux rechutes devinrent plus longs. Cela dura pendant des mois. L’asthme disparaissait avec chaque progrès en ce qui concernait l’excitation vaginale et revenait avec chaque déplacement des organes génitaux vers les organes respiratoires. Cette oscillation de l’excitation sexuelle entre les organes respiratoires d’un part, et le pelvis d’autre part, s’accompagnait de fantaisies infantiles orales et génitales correspondantes. Lorsque l’excitation se trouvait en haut, la patiente devenait exigeante d’une manière infantile, et déprimée. Quand l’excitation redevenait génitale la patiente était féminine et désirait l’homme. L’angoisse génitale qui la poussait vers la retraite apparut d’abord comme une peur d’être blessée au cours de l’acte sexuel. Quand celle-ci fut liquidée, une nouvelle peur apparut : la peur de faire explosion ou de se dissoudre par l’excitation. Puis, la patiente s’accoutuma à l’excitation vaginale et finit par ressentir l’orgasme. Le spasme dans la gorge ne revint pas et l’asthme fut guéri. Sept ans plus tard, j’eus de ses nouvelles. La patiente était toujours en excellente santé.

Ce cas confirma mes vues sur la fonction thérapeutique de l’orgasme. De plus, il révéla quelques mécanismes importants. Je compris que des excitations et des modes de satisfaction non-génitaux sont retenus par crainte d’intenses sensations orgastiques dans les organes génitaux. Ils sont retenus parce qu’ils apportent des sensations beaucoup plus modérées. Il y avait ici une grande partie de l’énigme présentée par l’angoisse instinctuelle.

Si on refrène l’excitation sexuelle, un cercle vicieux naît : la répression augmente la stase de l’excitation, et la stase accrue diminue la capacité de l’organisme de la faire décroître. Ainsi, l’organisme contracte la peur de l’excitation, c’est-à-dire une angoisse sexuelle. Cette angoisse sexuelle est causée par une frustration extérieure de la satisfaction instinctuelle et est ancrée intérieurement par la peur de l’excitation sexuelle retenue. Tel est le mécanisme de l’angoisse de l’orgasme. C’est la peur de l’organisme – qui n’a pas voulu éprouver du plaisir – devant l’excitation irrésistible du système génital. L’angoisse d’orgasme forme la base du plaisir-angoisse général, qui est partie intégrale de la structure humaine dominante. Elle se révèle habituellement comme une peur de toute espèce de sensation végétative, de toute excitation et même de leur perception. Puisque la joie de vivre et le plaisir orgastique sont identiques, la peur générale de la vie est l’expression ultime de l’angoisse d’orgasme.

Les manifestations et les mécanismes de l’angoisse d’orgasme sont multiples. Elles ont toutes en commun la peur d’être terrassé par l’excitation orgastique génitale. Les mécanismes qui servent à la freiner accusent une grande variation. Leur étude me prit quelque huit années. Jusqu’en 1926, seuls quelques mécanismes typiques à peine avaient été décelés. Il était plus facile de les suivre chez les femmes. Chez l’homme l’angoisse d’orgasme était souvent recouverte par la sensation de l’éjaculation. Mais les femmes la manifestent sous une forme très peu déguisée. Leurs peurs conscientes les plus fréquentes sont de se salir pendant l’excitation, d’émettre un vent ou d’uriner involontairement. Plus leur excitation vaginale était inhibée vigoureusement, plus les fantaisies non-génitales prenaient possession de leurs organes génitaux, plus forte l’inhibition, et plus forte était par conséquent l’angoisse d’orgasme. Lorsqu’elle est freinée, l’excitation orgastique est ressentie comme une menace de destruction physique. Des femmes craignent « de tomber sous la tyrannie d’un homme », d’être blessées ou de connaître une explosion à l’intérieur de leur corps. Dans ce cas, le vagin devient dans les fantaisies un organe mordant qui rendra inoffensif le pénis menaçant. Chaque vaginisme a cette origine. S’il apparaît avant l’acte sexuel, sa signification est le refus de pénétration par le pénis. Pendant l’acte il révèle le désir inconscient de retenir le pénis ou de l’enlever par une morsure. En présence de fortes pulsions destructives, l’organisme craint de se « laisser aller » de peur que la furie destructrice ne perce à travers l’amour.

Les réactions féminines à l’angoisse d’orgasme accusent des différences individuelles. La plupart d’entre elles tiennent leur corps immobile dans une vigilance demi-consciente. D’autres font des mouvements forcés violents, parce que les mouvements doux procurent trop d’excitation. Elles serrent les jambes. Elles ramènent le pelvis en arrière. Elles retiennent toujours leur respiration. Assez curieusement, ce dernier phénomène échappa à mon attention jusqu’en 1935.

Une de mes patientes qui avait des fantaisies masochistes, celle d’être battue notamment, possédait également la crainte inconsciente de se salir avec des fèces pendant l’excitation sexuelle. À l’âge de quatre ans apparut chez elle la fantaisie de masturbation suivante : son lit contenait un appareil qui éliminait automatiquement la saleté. Tenir le corps immobile, par crainte de se salir, est un symptôme très banal de rétention.

L’angoisse d’orgasme est souvent éprouvée comme une peur de mourir. Si en même temps une peur hypocondriaque de catastrophe se trouve présente, toute excitation forte doit être inhibée. L’obnubilation de la conscience (qui fait partie de l’orgasme normal) devient chargée d’angoisse au lieu d’être une expérience de plaisir. Comme défense on invoque qu’il faut toujours « être sur ses gardes », qu’il ne faut pas « perdre la tête », qu’il faut être « vigilant ». Cette attitude de vigilance s’exprime dans les plis du front et les sourcils.

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Troubles typiques de la génitalité dans les deux sexes

D = Déplaisir et dégoût dans le cas de frigidité totale au cours de l’acte sexuel.

B = Hypoesthésie génitale. Plaisir pré-orgastique limité. Inhibition intermittente (1) avec disparition des sensations.

C = Excitation génitale pré-orgastique normale. Décroissance de l’excitation sans orgasme. Impuissance orgastique isolée.

T = Trouble d’orgasme dans la nymphomanie et la satyriasis. Forte excitation pré-orgastique. Pas de baisse d’excitation. Pas d’orgasme.

I = Inhibition.

… = Courbe d’orgasme normal pour servir de comparaison.

Chaque forme de névrose a sa forme caractéristique de trouble génital. Les femmes hystériques accusent une absence d’excitabilité vaginale localisée à côté d’une hypersexualité généralisée. Leur trouble génital typique est la continence qui résulte de leur angoisse génitale. Les hommes hystériques souffrent soit d’une impuissance érectile, soit d’une éjaculation prématurée.

Les névroses obsessionnelles s’accompagnent d’une continence rigide, ascétique, bien rationalisée. Les femmes sont frigides et généralement incapables d’être excitées. Les hommes sont souvent puissants érectilement mais toujours impuissants orgastiquement.

Parmi les neurasthénies, il y a une variété caractérisée par la spermatorrhée et par une structure pré-génitale. Ici, le pénis a complètement perdu son rôle d’organe de plaisir pénétrant. Il représente le sein qu’on donne à un nourrisson, ou le bâton fécal qui doit être expulsé, etc.

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Cours de l’excitation dans l’éjaculation précoce

S = Surexcitation de l’orgasme génital. P = pénétration. E = éjaculation.

C = Courbe de l’orgasme normal pour servir de comparaison.

D = Déplaisir après l’éjaculation.

Un quatrième groupe est formé par les hommes qui montrent une puissance érectile excessive, par peur de la femme et pour se défendre contre des fantaisies homosexuelles inconscientes. L’acte sexuel leur sert uniquement à se prouver à eux-mêmes leur « puissance » virile. Le pénis symbolise pour eux un instrument perçant qui illustre leurs fantaisies sadiques. Ce sont les hommes phalliques-narcissiques. On les trouve en grande quantité parmi les gradés militaires du type prussien ; parmi les don Juan et autres individus obsessionnels et prétentieux. Ils souffrent tous d’un grave trouble orgastique. Pour eux, l’acte sexuel n’est qu’une évacuation suivie immédiatement par une réaction de dégoût. Ils n’embrassent pas une femme. Ils la « font ». Leur comportement sexuel crée chez la femme un dégoût intense pour l’acte sexuel.

Je fis un rapport sur quelques-unes de ces découvertes cliniques au Congrès international de psychanalyse qui eut lieu en 1925 à Hambourg, dans une communication intitulée : « Ueber die chronische hypochondrische Neurasthenie ». J’y discutai plus particulièrement ce que j’avais nommé « l’asthénie génitale ». C’est un trouble où l’individu ne permet pas à l’excitation génitale de se produire avec des idées d’activité génitale, mais seulement avec des idées de nature pré-génitale (comme sucer, percer, etc.). Une autre partie de mes observations parut sous le titre « Quellen der neurotischen Angst » (Source de l’angoisse névrotique) dans la Festschrift éditée à l’occasion du 70e anniversaire de Freud, en mai 1926. Ici, j’examinai la différence entre l’angoisse de conscience, dérivée de l’agression refoulée et l’angoisse de la stase sexuelle. Le sentiment de culpabilité dérive, il est vrai, de la stase sexuelle, mais indirectement, à travers l’accroissement de l’agressivité destructrice. C’est-à-dire que j’introduisis le rôle joué par la destructivité dans le développement de l’angoisse. Six mois plus tard, Freud attribua également l’angoisse de conscience au refoulement de l’instinct destructeur. Mais, en même temps, il minimisait sa liaison avec l’angoisse sexuelle. À l’intérieur de son système, c’était logique, car il considérait l’instinct destructeur comme un instinct biologique primaire à parité avec la sexualité. Entre temps, j’avais montré que l’intensité de la pulsion destructrice dépend dit degré de la stase sexuelle. J’avais également tracé une distinction entre l’agression et la « destruction ». Si spécialisées et si théoriques que puissent apparaître ces différenciations, elles possèdent néanmoins une signification fondamentale. Elles me conduisirent dans une direction totalement différente du concept freudien de la destruction.

La majeure partie de mes découvertes cliniques furent réunies dans mon livre, Die Funktion des Orgasmus11. Je présentai le manuscrit dédié à Freud, le 6 mai 1926. Sa réaction à la lecture du titre ne fut pas satisfaisante. Il regarda le manuscrit, hésita un moment et dit, comme s’il était troublé : « Si gros que ça ? ». Je me sentis mal à l’aise. Ce n’était pas là une réaction rationnelle. Il était toujours très poli et n’eut pas fait une remarque aussi coupante sans fondement. Il était dans les habitudes de Freud de lire un manuscrit en quelques jours et de donner ensuite son opinion par écrit. Cette fois, plus de deux mois s’écoulèrent avant que sa lettre ne me parvienne. Elle était ainsi conçue :

« Cher Dr Reich. J’ai pris beaucoup de temps. Mais j’ai lu finalement le manuscrit que vous m’avez dédié pour mon anniversaire. Je trouve le livre valable, riche d’observations et de pensée. Comme vous savez je ne suis nullement opposé à votre tentative de résoudre le problème de la neurasthénie en l’expliquant par l’absence de la primauté génitale.

Au sujet de mon article antérieur sur le problème de la neurasthénie, Freud m’avait écrit :

« Je sais depuis longtemps que ma formulation des Aktualneurosen (névroses actuelles) était superficielle et avait besoin d’une correction minutieuse… L’éclaircissement devait être attendu d’une investigation intelligente future. Vos efforts semblent indiquer une voie nouvelle pleine d’espoir.

«… Je ne sais si votre hypothèse résout réellement le problème. Je conserve encore certains doutes. Vous-même, vous laissez inexpliqués certains de ses symptômes les plus caractéristiques et toute votre notion du déplacement de la libido génitale ne me satisfait pas encore (« ist mir noch nicht mundgerecht »)12. Néanmoins je suis sûr que vous continuerez à penser à ce problème et que vous arriverez à une solution satisfaisante. »

Ces derniers commentaires se référaient à quelque solution partielle du problème de la neurasthénie, en 1925. La première lettre citée faisait allusion à la présentation détaillée du problème de l’orgasme et au rôle de la stase somatique dans la névrose. On peut noter ici une recrudescence de froideur. D’abord je ne compris pas. Pourquoi Freud rejetterait-il « la théorie de l’orgasme » qui avait été accueillie avec tant d’enthousiasme par la plupart des jeunes analystes ? Je ne me rendis pas compte que le motif qui le faisait hésiter se trouvait dans les conséquences que la théorie de l’orgasme aurait pour toute la théorie des névroses.

Le jour de son soixante-dixième anniversaire, au contraire, Freud nous avait dit que nous ne devions pas avoir confiance dans le monde. Toutes ses glorifications, insistait-il, ne signifiaient rien ; on n’acceptait la psychanalyse que pour mieux la détruire. En disant : « psychanalyse » il pensait « la théorie du sexe ». Mais, précisément, j’avais apporté une contribution décisive pour confirmer la théorie du sexe. Et Freud la rejetait ? C’est pourquoi je gardai mon livre sur la fonction de l’orgasme quelques mois encore pour le repenser. Je ne l’envoyai à l’impression qu’en janvier 1927.

En décembre 1926, je donnai dans le cercle intime de Freud une causerie sur la technique de l’analyse caractérielle. Comme problème central, je présentai la question suivante : en présence d’une attitude négative latente, fallait-il interpréter les désirs incestueux du patient ? Ou valait-il mieux attendre que le patient se fut départi de sa méfiance ? Freud m’interrompit : « Pourquoi ne voulez-vous pas interpréter le matériel au fur et à mesure de son apparition ? Naturellement, il faut analyser et interpréter les rêves incestueux dès qu’ils se produisent ». Cette remarque me surprit. Je continuai néanmoins à développer mes vues. Mais l’idée toute entière était étrangère à Freud. Il ne discernait pas pourquoi on devait suivre la ligne des résistances, au lieu de la ligne du matériel. Pourtant, dans nos conversations particulières sur la technique, il avait semblé penser autrement. L’atmosphère de cette réunion fut désagréable. Les adversaires que j’avais dans le séminaire faisaient des gorges chaudes et me plaignaient. Je gardai mon calme.

Au séminaire, les problèmes d’une « théorie de la thérapeutique » se trouvèrent mis au premier plan au cours des années qui suivirent 1926. Comme l’affirmait le rapport officiel de la clinique psychanalytique : « les causes des échecs et des succès psychanalytiques, les critères de la guérison, les tentatives pour dresser une typologie des névroses d’après les résistances et le pronostic, les questions de résistance caractérielle et d’analyse caractérielle, de « résistances narcissiques » et de blocage affectif furent étudiées du point de vue clinique autant que du point de vue théorique et toujours sur la base des cas concrets. Un grand nombre de publications traitant des problèmes techniques furent également recensées ».

Notre séminaire vit grandir sa réputation. Dans une lettre, Freud reconnut l’originalité de mon travail en ce qui concernait la théorie psychanalytique en général, (gegenüber dem Gemeingut). Néanmoins ce « Gemeingut » n’était pas suffisant pour l’entraînement des praticiens de l’analyse. J’arguais que je me contentais d’appliquer d’une manière conséquente les principes psychanalytiques à l’étude du caractère. J’ignorais que j’étais en train d’interpréter la théorie de Freud d’une manière qu’il allait bientôt rejeter personnellement. Qu’il y eut incompatibilité entre la théorie de l’orgasme et ses conséquences, et les principes de la théorie psychanalytique ultérieure des névroses, je n’en avais pas alors la moindre idée.

5. – Le caractère génital et le caractère névrotique le principe d’auto-régulation

Mes intuitions physiologiques – c’est à quoi tout se bornait à l’époque – ne se prêtaient pas à une application pratique ou théorique. Je m’attachai donc à développer ma technique de l’analyse caractérielle. La théorie de l’orgasme était assez étoffée cliniquement pour posséder une base solide.

En 1928, je publiai un article : « Zur Technik der Deutung und der Widerstandsanalyse » (Technique de la signification et de l’analyse des résistances), dans la Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse. Il ouvrait une série d’articles dont cinq années plus tard allait se composer mon livre : Charakteranalyse (1933) qui devait paraître aux Internationaler Psychoanalytischer Verlag. Il était imprimé et j’avais déjà revu les deuxièmes épreuves, lorsque le comité exécutif de l’Association psychanalytique internationale décida que les Éditions ne publieraient mon livre que sur commande, sans mentionner la firme de l’éditeur : Hitler venait de prendre le pouvoir.

En partant des erreurs typiques d’ordre technique qui entachaient la psychanalyse soi-disant orthodoxe, le séminaire développait le principe de cohérence logique. La psychanalyse se conformait à la règle qui veut que l’on interprète le matériel au fur et à mesure de son apparition, sans aucun égard à sa stratification – ou à sa profondeur. Je suggérai, moi, d’entreprendre un travail systématique en rayonnant à partir d’un point de la surface psychique qui présente une importance dans la situation immédiate. Il fallait commencer à saper la névrose en un point dont on pouvait être sûr. Chaque fois que par la dissolution des fonctions de défense on libérerait une parcelle d’énergie, elle viendrait renforcer les exigences instinctuelles inconscientes et les rendrait ainsi plus accessibles. Il y avait à reconnaître la structure stratifiée des formations névrotiques, pour procéder à un épluchage systématique des différentes couches qui constituent la cuirasse caractérielle. Il fallait éviter l’interprétation directe du matériel instinctuel inconscient, car elle ne pouvait que faire obstacle à cette méthode. Avant que le patient ne puisse comprendre les liaisons existant entre son conscient et son inconscient, il fallait qu’il prît d’abord contact avec lui-même. Tant que la cuirasse demeurait efficace, le patient ne pouvait rien obtenir de plus qu’une compréhension intellectuelle ; or, l’expérience a montré qu’on ne peut en attendre de sérieux effets thérapeutiques.

Une autre règle élaborée au séminaire tendait à commencer le travail à partir des mécanismes de défense, et à ne pas toucher aux pulsions sexuelles aussi longtemps que ces mécanismes n’avaient été éliminés. Dans l’analyse des résistances, je recommandai d’user d’une logique très rigide, en n’hésitant pas à s’attarder sur cette partie des mécanismes de défense qui, à ce moment, se révèle comme l’obstacle principal. Du fait que chaque patient a construit sa cuirasse caractérielle d’après son histoire individuelle, il y avait à adapter la technique de destruction à la diversité des cas individuels et, en quelque sorte, à la réinventer pas à pas à propos de chacun d’eux. Cette exigence excluait la possibilité d’une technique schématique. La thérapeutique tenait donc entre ses propres mains la plus grande part de responsabilité dans le succès du traitement. Si le patient se montre incapable d’honnêteté, la faute en est à la cuirasse qui l’emprisonne. C’est là un effet de sa maladie, et non pas, comme on le supposait à cette époque, l’effet d’une intention perverse. La cuirasse rigide convenablement détruite, le sujet doit être délivré de son angoisse. Cette angoisse de stase une fois dissoute, il devient possible de disposer d’une énergie flottante à l’état libre, et, par là, de la puissance génitale… Il restait seulement à savoir si, en perçant cette cuirasse caractérielle, on pouvait parvenir jusqu’aux sources ultimes de l’énergie. J’avais sur ce point des doutes qui se trouvèrent plus tard justifiés. Il était certain cependant que la technique d’analyse caractérielle constituait un progrès considérable dans le traitement des névroses graves et invétérées. L’accent ne portait plus sur le contenu de la fantaisie névrotique, mais sur la fonction énergétique. Comme la prétendue règle fondamentale de la psychanalyse : « Dire tout ce qui vous passe par la tête », était impraticable chez la plupart des patients, je m’en affranchis en prenant pour point d’attaque non seulement tout ce que le patient disait, mais tout ce qu’il présentait, et particulièrement le style de ses propos ou de son silence. Même en se taisant les patients communiquent. Ils expriment quelque chose qui peut être compris et manié. Dans la présentation de mes cas, je mis le comment à côté du quoi de la vieille technique freudienne. Néanmoins, je savais déjà que le comment, la forme du comportement et des communications importait bien plus que leur contenu. Les paroles peuvent mentir. Le mode d’expression ne ment jamais. C’est la manifestation immédiate, inconsciente du caractère. À la longue, j’appris à saisir la forme même des communications comme manifestation immédiate de l’inconscient. L’action de tenter, de convaincre ou de persuader les patients perdit de son importance et même devint bientôt superflue. Ce que le patient ne comprenait pas spontanément et automatiquement n’avait aucune valeur thérapeutique. Les attitudes caractérielles devaient être comprises spontanément. À la compréhension intellectuelle de l’inconscient se substitua la prise de conscience par le sujet de son propre mode d’expression. Pendant des années, les patients n’entendirent pas de ma bouche un seul terme technique de psychanalyse. Ainsi je leur ôtai la possibilité de cacher un désir instinctuel derrière le mot. Le patient ne parlait plus de sa haine, il la ressentait. Il ne pouvait pas y échapper dès le moment où sa cuirasse avait été entaillée convenablement.

Les types narcissiques, pensait-on, étaient réfractaires au traitement analytique. En détruisant leur cuirasse, on rendit ces cas accessibles. Aussi je pus obtenir la guérison de troubles caractériels graves qui échappaient à la méthode courante13.

Le transfert d’amour et de haine sur l’analyste perdit son caractère plus ou moins académique. Une chose est de parler d’érotisme anal infantile, de se rappeler que de telles impressions avaient été ressenties à un moment donné. Une chose toute différente est de les ressentir actuellement pendant la séance comme un besoin de convaincre ou de persuader le patient. Je devais finalement me libérer moi-même de l’attitude académique envers le patient. En tant que sexologue, je ne pouvais traiter la sexualité autrement que l’interniste ne traite les divers organes corporels. Ainsi, je découvris le sérieux obstacle causé par la règle – imposée par la plupart des psychanalystes – suivant laquelle le patient devait observer la continence pendant la durée du traitement. Si le patient obéissait à cette règle, comment l’analyste arriverait-il à comprendre et à éliminer les difficultés génitales du patient ?

Ces détails techniques, exposés méthodiquement dans mon livre Charakteranalyse, je ne les mentionne pas ici pour des raisons techniques. Ils me serviront à illustrer le changement d’orientation fondamental qui me permit de reconnaître chez mes patients sur le chemin de la santé le principe d’auto-régulation sexuelle (« sexuelle Selbststeuerung »), de le formuler et, plus tard, de m’en servir.

Beaucoup de règles psychanalytiques avaient le caractère défini de tabous. Aussi ne faisaient-ils que renforcer les tabous névrotiques du patient. Par exemple, la règle que le psychanalyste ne devait pas être vu, qu’il devait jouer l’office d’écran blanc sur lequel le patient projetterait ses transferts. Cela confirmait chez le patient le sentiment d’avoir affaire à un être « invisible », inapprochable, surhumain, c’est-à-dire, selon le mode de penser infantile, un être asexué. Comment alors le patient pouvait-il surmonter sa peur du sexe qui, précisément, l’avait rendu malade ? Traitée ainsi, la sexualité demeurait à jamais quelque chose de diabolique et d’interdit, quelque chose à « condamner » ou à « sublimer » dans tous les cas. Il était défendu de regarder l’analyste comme un objet sexuel. Comment le patient pouvait-il « sortir » ses remarques critiques ? Les patients savent beaucoup de choses sur leurs analystes, bien qu’ils l’avouent rarement d’une manière ouverte lorsqu’on leur applique cette sorte de technique. Avec moi, ils apprirent avant tout à surmonter leur peur de me critiquer. D’après la technique ordinaire, le patient était censé « se rappeler seulement et jamais, dans aucun cas, il ne devait agir ». En rejetant cette méthode je me trouvai d’accord avec Ferenczi. Il fallait, bien sûr, permettre au patient « de faire ». Ferenczi eut des difficultés avec la Société de psychanalyse, parce que – plein de bonnes intentions – il avait laissé ses patients jouer comme des enfants. Je tentai de toutes les manières possibles de les libérer de leur raideur caractérologique. Ils devaient me regarder d’une manière humaine.

Un autre facteur important de mon succès dans le traitement des patients fut que je les libérai de leurs inhibitions génitales par tous les moyens dont je disposais et qui étaient compatibles avec la profession médicale. Aucun sujet ne pouvait se prétendre guéri s’il n’était pas capable au moins de se masturber sans éprouver un sentiment de culpabilité. (On aura compris, je l’espère, que ceci n’a rien à faire avec la « thérapeutique de masturbation » prônée par quelques « analystes sauvages »). Je considérais qu’il était très important d’être informé sur la vie génitale des patients pendant le traitement. En suivant cette règle, j’appris à distinguer la pseudo-génitalité de l’attitude génitale naturelle. Ainsi, à la longue, les traits du caractère génital en tant qu’opposé au caractère névrotique se dégagèrent peu à peu.

J’appris à surmonter la peur du comportement des patients et à découvrir un monde dont je n’avais eu aucune idée. Sous ces mécanismes névrotiques, derrière toutes ces fantaisies et impulsions dangereuses, grotesques, irrationnelles, je trouvai un peu de nature simple, spontanée, décente. Ce soubassement, je le découvrais chez tout patient qui s’était laissé pénétrer assez profondément. Ce fut pour moi un encouragement. De plus en plus j’accordai à mes sujets une liberté d’action. Je ne fus pas déçu. Des situations dangereuses, il est vrai, se présentèrent. Mais il est très significatif de constater que dans ma clientèle, si large, si variée qu’elle fut, il n’y eut pas un seul suicide. Beaucoup plus tard, je vins à comprendre les cas où le suicide intervenait au cours du traitement analytique. Les malades se tuaient parce que leurs énergies sexuelles avaient été réveillées sans qu’un débouché approprié leur eut été assuré. La peur des mauvais instincts, qui domine le monde entier, a opposé un frein puissant au travail des thérapeutes analytiques. Ceux-ci avaient admis l’antithèse absolue de la nature (instinct, sexualité) et de la culture (morale, travail, devoir), et ils étaient ainsi arrivés à la thèse suivant laquelle « vivre ses passions » était contraire à la cure. Finalement, j’appris à surmonter ma propre appréhension au sujet de ces impulsions, car il devint clair à mes yeux que ces impulsions antisociales qui remplissent l’inconscient sont mauvaises et dangereuses dans la mesure seulement où demeure bloquée la décharge de l’énergie vers une vie d’amour naturel.

Cette énergie, si elle est bloquée, peut trouver une issue pathologique dans trois voies différentes :

  1. L’impulsivité déchaînée, auto-destructrice (toxicomanie, alcoolisme, crime par sentiment de culpabilité, meurtre sexuel, viol d’enfant, etc.) ;
  2. La névrose caractérielle à inhibition instinctuelle (névrose obsessionnelle, hystérie d’angoisse, hystérie de conversion) ;
  3. Les psychoses fonctionnelles (schizophrénie, mélancolie ou manies dépressives).

Je ne mentionne pas les mécanismes névrotiques qui s’exercent dans la politique, la guerre, la vie conjugale, l’éducation, etc., et qui sont autant d’effets de la frustration génitale.

Les patients, quand ils furent devenus capables de « reddition » génitale totale, obtinrent un changement si rapide et si profond qu’au début je n’arrivais pas à comprendre le phénomène. Comment un processus névrotique pouvait-il céder soudainement ? Les symptômes de l’angoisse névrotique disparaissaient. Mieux encore : la transformation atteignait tout l’être. Encore la disparition des symptômes pouvait-elle s’expliquer par le retrait de l’énergie sexuelle dont ils se nourrissaient jusque-là. Mais, à vrai dire, le caractère génital semblait obéir à des lois différentes qui n’avaient pas encore livré leur secret. En voici des exemples.

Tout spontanément, les patients se mettaient à voir dans les attitudes morales de leur milieu comme quelque chose d’étrange, de bizarre. Si ardents qu’ils eussent été jadis à prôner la chasteté avant le mariage, cette exigence leur apparaissait ridicule ; cependant, ils n’allaient pas jusqu’à la combattre violemment : elle leur était devenue à peu près indifférente.

Dans leur travail également, on constatait un changement notable de leurs réactions. S’ils manifestaient auparavant un comportement en quelque sorte mécanique, d’où la relation intérieure était absente avec des tâches considérées exclusivement comme un mal nécessaire et ne méritant qu’un minimum de pensée, désormais, ils nuançaient leur attitude. Des troubles névrotiques les avaient-ils empêchés jusqu’alors de prendre une occupation suivie ? Ils éprouvaient alors un très vif besoin d’engager leur intérêt, ils s’épanouissaient. Mais des besognes mécaniques comme celles de l’employé, du commerçant, faisaient peser sur eux un poids insupportable. Ces derniers cas présentaient une difficulté particulièrement ardue, car la société ne prend pas encore suffisamment en considération l’intérêt humain dans le travail. Des professeurs qui, d’esprit pourtant moderne et libéral, s’étaient abstenus de critiquer l’organisation actuelle, commencent à ressentir comme pénible et intolérable la méthode dont on use vis-à-vis des enfants. En un mot, l’utilisation des forces instinctuelles dans le travail se présentait d’une manière différente suivant l’activité en cause et les conditions sociales. Peu à peu, deux directions se laissèrent discerner. L’une menait à un engagement de plus en plus prononcé dans une activité sociale. L’autre allait vers une protestation de tout l’organisme contre le travail vide et mécanique.

En d’autres cas, il résulta de l’accession à la satisfaction génitale une crise profonde dans l’activité. Le fait parut à première vue confirmer les avertissements du conformisme, qui voit une incompatibilité entre sexualité et travail. Mais, à l’examen, cet accident se révéla moins troublant. On s’avisa que ces patients avaient eu jusque-là pour mobile un sens du devoir obsessionnel qui se trouvait en opposition violente avec les désirs intérieurs auxquels ils avaient renoncé. Ces désirs n’étaient nullement anti-sociaux, au contraire. Par exemple, un sujet qui, doué pour être un écrivain indépendant, travaillait comme clerc d’avoué, devait rassembler toutes ses forces pour dominer sa révolte et tenir dans le refoulement ses pulsions saines. Ainsi, je reconnus la pertinence de cette règle : tout ce qui est inconscient n’est pas nécessairement anti-social, et tout ce qui est conscient n’est pas nécessairement social. Il y a même des traits et des pulsions de haute valeur et de grande importance culturelle qu’on doit refouler sous la pression des contraintes matérielles. D’autre part, on voit la société récompenser par la gloire et les honneurs, des comportements hautement anti-sociaux. Il était très difficile dans ce domaine d’avoir affaire à des étudiants de théologie. Il y avait toujours un conflit sérieux entre la sexualité et l’exercice de leur vocation. Voilà pourquoi je décidai de ne plus prendre aucun homme d’église en traitement.

Non moins frappant était le changement intervenu dans le domaine sexuel. Tels sujets, avant d’avoir atteint la puissance orgastique, ne voyaient aucun inconvénient à fréquenter les prostituées. Mais ensuite, ils s’en trouvaient radicalement incapables. À des femmes qui avaient subi patiemment la vie commune avec un mari qu’elles n’aimaient pas, l’acte sexuel, auparavant consenti comme un devoir conjugal, devenait impossible. Que faire en présence de ces transformations ? J’étais en désaccord avec toutes les opinions acceptées, suivant lesquelles, par exemple, une femme doit naturellement accorder des satisfactions sexuelles à son mari aussi longtemps que dure le mariage, qu’elle le veuille ou non, qu’elle l’aime ou non, qu’elle soit excitée ou non. Profond est l’océan de mensonges dans ce monde !

Dans ma position officielle, mon embarras était grand quand une femme libérée de ses mécanismes névrotiques, entendait demander à la vie la satisfaction de son besoin d’amour, sans plus s’inquiéter de la morale. Je n’osais plus présenter mes cas à notre séminaire, et même à la Société de psychanalyse. On m’aurait accusé d’imposer mes propres vues à mes patients, alors que la projection était nettement du côté de mes adversaires. De plus, j’aurais pu leur dire qu’une nouvelle moralité se créait chez mes sujets. Ainsi, certaines de mes patientes, qu’elles fussent ou non mariées, avaient l’habitude, avant le traitement, d’accorder généreusement leurs faveurs au hasard des rencontres. L’orgasmothérapie eut totalement raison de ce comportement qui tenait à ce qu’elles n’éprouvaient dans l’acte sexuel aucune sensation. Ayant connu l’orgasme complet, elles considéraient désormais l’acte sexuel comme une affaire importante de la vie, qu’on ne pouvait plus traiter à la légère. Autrement dit, elles accédaient à une conduite morale parce qu’elles se consacraient à un seul partenaire ; encore fallait-il que celui-ci les aimât et leur procurât une pleine satisfaction.

L’« objectivité scientifique » rencontre les mêmes difficultés que la morale. C’est ainsi qu’un psychanalyste m’avait envoyé une femme souffrant de mélancolie, d’impulsion au suicide et d’angoisse aiguë. En me la confiant pour un traitement, il m’avait expressément prescrit de ne pas détruire son mariage. Dès la première heure, j’appris que son mari, avec qui elle vivait depuis quatre ans, ne l’avait pas même déflorée, mais s’adonnait avec elle à certaines pratiques particulièrement perverses. Dans son ignorance des choses sexuelles, elle les avait acceptées comme des servitudes attachées à l’accomplissement du devoir sexuel naturel. Pourtant, mon confrère tenait absolument à préserver le mariage. J’étais donc désarmé. Elle me quitta dans un état d’angoisse aiguë et parce qu’elle sentait la situation analytique comme une situation de séduction. Quelques mois plus tard, je fus informé de son suicide. Cette sorte de « science objective » est une pierre au cou de l’humanité qui se noie.

Mes notions sur la relation de la structure psychique à l’ordre social existant devinrent confuses. Les changements survenus chez mes patients étaient ambigus, à la fois positivement et négativement. Leur structure nouvelle semblait suivre des lois qui n’avaient rien de commun avec les exigences et les concepts moraux habituels, des lois qui étaient nouvelles pour moi, dont je ne soupçonnais pas l’existence. Le tableau présenté à la fin par tous était celui d’une différente espèce de socialité. Elle contenait les meilleurs principes de la moralité officielle, par exemple : on ne viole pas les femmes et on ne séduit pas les enfants. Mais en même temps apparurent des attitudes morales qui, bien qu’entièrement valables du point de vue social, s’opposaient néanmoins aux notions usuelles. Entre autres, ils considéraient que le fait de mener une vie chaste sous la pression d’un ordre extérieur ou de rester fidèle par devoir, était le signe d’une nature inférieure. Le principe suivant lequel il est laid d’embrasser un partenaire contre sa volonté est moralement inattaquable. Pourtant, le devoir conjugal est protégé par la loi.

Cette morale différente n’était pas régie par un « tu dois » et un « tu ne dois pas ». Elle se dégageait spontanément des exigences de la génitalité. On s’abstenait d’une action non par peur des sanctions, mais parce qu’elle ne procurait pas de bonheur sexuel. Ces personnes s’abstenaient de l’acte sexuel, même lorsqu’elles en ressentaient le désir, chaque fois que des circonstances extérieures ou intérieures ne leur garantissaient pas une satisfaction totale. Tout se passait comme si les agents moraux ayant complètement disparu, avaient été remplacés par des sauvegardes meilleures et plus praticables contre l’auto-social, des sauvegardes qui ne s’opposaient pas aux besoins naturels, mais qui étaient basées, au contraire, sur le principe qu’en devait jouir de la vie. L’abîme profond entre le « je veux » et le « je n’ose pas » disparut. Il fut remplacé par une considération neuro-végétative. « Je voudrais beaucoup, mais cela ne me donnerait guère de plaisir ». Le comportement s’organisa autour d’un principe d’auto-régulation. Cette auto-régulation apporta une certaine harmonie : elle élimina toute lutte contre un instinct qui, bien que refoulé, continuait à exercer sa pression. On déplaçait l’intérêt vers un autre but ou un autre objet d’amour qui offrait moins d’obstacles à sa satisfaction. La condition préliminaire était que l’intérêt – qui en lui-même demeurait naturel et social – n’était soumis ni au refoulement, ni à la condamnation morale. Il se satisfaisait simplement à un endroit différent et dans des circonstances différentes.

Quand, par exemple, un jeune homme aimait une « charmante » jeune fille « de bonne famille », il n’y avait rien là que de naturel. S’il la désirait sexuellement, ce n’était pas « bien adapté », selon les normes sociales courantes, mais c’était sain. Si la jeune fille elle-même était assez saine pour surmonter les difficultés intérieures et extérieures, tout aillait bien. C’était contraire à la morale officielle, mais son comportement restait raisonnable et sain. Mais si, d’autre part, la jeune fille était faible, craintive, affectivement dépendante de l’opinion parentale, en bref, névrotique, l’étreinte sexuelle ne pouvait aboutir qu’à des difficultés. Le jeune homme pouvait faire un choix rationnel, à moins qu’il ne fût moralement inhibé lui-même et considérât l’étreinte sexuelle comme une sorte d’insulte. Il pouvait aider la jeune fille à gagner sa propre indépendance, ou se retirer de cette situation. Dans le second cas – qui est aussi rationnel que le premier – il se tournerait après un certain temps vers une autre jeune fille qui ne présenterait pas ces difficultés.

D’autre part, un jeune homme névrosé « moral » dans le sens ancien, aurait agi dans la même situation d’une manière totalement différente. Il aurait simultanément désiré la jeune fille et renoncé à l’accomplissement de son désir. Il eût créé ainsi un conflit permanent, le désir étant tenu sous la pression du refus moral, jusqu’à ce que le conflit conscient clos par le refoulement du désir se soit transformé en conflit inconscient. Le jeune homme se fût trouvé dans une situation de plus en plus difficile. Il eût renoncé à une satisfaction instinctuelle avec cette jeune fille, mais ne se serait pas tourné vers une autre jeune fille. Le résultat inévitable eût été une névrose pour les deux partenaires. L’abîme entre la morale et l’instinct eût continué d’exister, ou bien l’instinct se serait manifesté en d’autres endroits ou de manière dangereuse. Le jeune homme aurait pu avoir des fantaisies obsessionnelles de viol, de vraies impulsions au viol ou acquérir une double moralité. Il aurait pu fréquenter les prostituées et s’exposer à des maladies vénériennes. Là encore nulle harmonie intérieure n’eût été possible et du point de vue social, l’échec eût été certain. Même la morale obsessive n’eût pas été servie. Cet exemple permet des variations infinies. Elle s’applique à la situation conjugale aussi bien qu’à n’importe quelle autre phase de la vie amoureuse.

Comparons la régulation morale et l’auto-régulation de l’économie sexuelle.

La régulation morale opère comme devoir. Elle est incompatible avec la satisfaction instinctuelle naturelle. L’auto-régulation suit les lois naturelles du plaisir. Non seulement elle est compatible avec les instincts naturels, mais fonctionnellement elle est identique avec eux. La régulation morale crée un conflit aigu, insoluble, le conflit de la nature contre la morale. Elle augmente ainsi la pression instinctuelle, qui à son tour nécessite une défense morale accrue. Elle rend impossible une circulation naturelle de l’énergie dans l’organisme. L’auto-régulation retire l’énergie d’un désir qui ne peut être satisfait en transférant cette énergie à d’autres buts ou à d’autres partenaires. Elle consiste en une alternance équilibrée de tension et de relâchement de tension, à la manière de toutes les fonctions naturelles. L’individu avec une structure de caractère « moral », accomplit son travail sans participation intérieure, simplement pour obéir aux exigences d’un « tu dois » qui est étranger au moi. L’individu avec une structure caractérielle d’économie sexuelle accomplit son travail en union avec ses intérêts sexuels, issus du grand réservoir de l’énergie vitale. L’individu avec la structure morale semble suivre les lois rigides du monde moral. En fait, il s’adapte seulement extérieurement et se révolte intérieurement. Ainsi il est exposé au plus haut degré à une « antisociabilité » inconsciemment obsessionnelle et impulsive. L’individu sain qui a réalisé une bonne auto-régulation ne s’adapte pas à la partie irrationnelle du monde et insiste sur ses droits naturels. Au moraliste névrotique il apparaît malade et anti-social. En réalité il est incapable d’actions anti-sociales. Il acquiert une assurance naturelle fondée sur sa puissance sexuelle. L’individu avec une structure « morale » est, sans exception, génitalement faible et donc soumis à la nécessité permanente de compenser, c’est-à-dire de développer une auto-assurance rigide et fausse. Il tolère mal le bonheur sexuel chez les autres, parce que cela l’excite alors qu’en même temps il est incapable de satisfaire cette excitation. Pour lui l’acte sexuel est essentiellement une démonstration de « puissance ». Pour l’individu avec une structure génitale, la sexualité est une expérience agréable, uniquement agréable et sans arrière-goût ; le travail est une activité vitale et une réalisation joyeuse. Mais à l’homme moralement structuré le travail apparaît comme un devoir ennuyeux ou simplement comme un moyen de gagner sa vie.

La cuirasse caractérielle aussi est différente chez les deux types. L’individu qui a une structure morale a besoin de construire une cuirasse qui limite, qui domine chaque action, qui fonctionne automatiquement, sans égard à ce que peut être la situation extérieure. L’attitude, malgré toutes les tentatives, n’est pas susceptible de modifications. Le bureaucrate moraliste demeure tel en toutes circonstances, même au lit. Le type caractériel sain, en revanche, est en mesure de fermer ici, d’ouvrir là. Il commande à sa cuirasse, parce qu’il n’a pas à refouler des pulsions interdites.

Ces deux types, je les ai nommés « caractère névrotique » et « caractère génital ». Cette distinction faite, la tâche thérapeutique consiste à changer le caractère névrotique en un caractère génital et à remplacer la régulation morale par l’autorégulation.

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Travail réactif

La réalisation est mécanique, forcée, dénuée de vitalité. Elle sert à amortir le besoin sexuel et est en conflit aigu avec ce but. Seules de petites quantités d’énergie biologique peuvent être déchargées en vue de l’intérêt à prendre dans le travail. Celui-ci est essentiellement désagréable. Les fantaisies sexuelles sont intenses et s’immiscent dans le travail. Voilà pourquoi elles doivent être refoulées. Dès lors, elles donnent naissance à des mécanismes névrotiques qui, à leur tour, diminuent encore la capacité de travail. La médiocre réalisation dans le travail grève chaque pulsion de sentiments de culpabilité. La confiance en soi est faible, ce qui mène, par compensation, à des fantaisies névrotiques de grandeur.

Travail d’économie sexuelle

Ici, l’énergie biologique oscille entre le travail et l’activité sexuelle. Il n’y a pas entre eux d’opposition. Le travail ne sert pas à éliminer le besoin sexuel, et les fantaisies sexuelles ne viennent pas non plus gêner le travail. Mais le travail et la sexualité se prêtent une aide mutuelle dans une attitude de solide confiance en soi. L’intérêt se concentre entièrement et sans conflit soit dans le travail, soit dans l’activité sexuelle, l’un et l’autre étant portés par un sentiment de puissance et la capacité de se donner pleinement.

Les schémas ci-dessus représentent le mode de travail réactif et le mode de travail conforme à l’économie sexuelle

Que l’inhibition morale cause la névrose, le fait était certes bien connu. On parlait « d’abattre le surmoi ». Je ne réussis pas à convaincre qu’on ne pouvait s’en tenir là, et que nous avions affaire à un problème plus profond et plus vaste. Il n’est pas possible de détruire une régulation morale sans la remplacer par quelque chose d’autre et quelque chose de meilleur. Mais ce fut précisément ce « quelque chose d’autre » qui parut à mes collègues dangereux, soit « mauvais », soit « vieux jeu ». En réalité, on redoutait d’affronter sérieusement le monde d’aujourd’hui, où tout est jugé d’après les principes d’une morale compulsive. Je fus moi-même, à cette époque, loin de mesurer les conséquences sociales de cette découverte. Je me contentais de suivre la voie de mon travail clinique. Du moins m’en acquittais-je avec beaucoup de résolution. On ne peut échapper, bon gré mal gré, à une certaine logique.

Il y a quelques années seulement, j’ai commencé à comprendre pourquoi un comportement libre, gouverné par l’auto-régulation, est vivifiant et cependant cause une forte angoisse. L’attitude fondamentalement différente envers le monde, les gens, envers ses propres expériences qui marque le caractère génital est simple et spontanée. Elle apparaît avec une évidence immédiate, même aux yeux de ceux qui ont une autre structure psychique. C’est l’idéal secret de chacun. Il est toujours le même sous des noms variés. Personne n’oserait nier que la capacité d’aimer et la puissance sexuelle soient désirables. Personne n’oserait voir dans l’incapacité d’aimer ou l’impuissance telles qu’elles résultent de l’éducation autoritaire, des buts qui pourraient être raisonnablement assignés aux efforts humains. Être spontanément social est une disposition naturelle, et ce n’est pas exactement un idéal que de s’efforcer à prendre une attitude sociale en luttant contre des pulsions criminelles. Il paraît évident à chacun qu’il est meilleur et plus sain d’être exempt d’une pulsion de viol que d’avoir à la brider par une réaction morale.

Pourtant, aucun élément de ma théorie n’a attiré sur mon travail et mon existence de plus grands dangers que l’assertion suivant laquelle l’auto-régulation est possible, existe actuellement, et est susceptible d’une extension universelle. Naturellement, si je m’étais contenté de formuler une hypothèse incidemment, et dans un jargon pseudo-scientifique, j’aurais récolté gloire et fortune. Mais mon travail thérapeutique exigeait des améliorations continuelles dans la technique propre à amener des changements chez mes patients, et j’étais ainsi obligé de creuser plus profondément la question. Si les traits du caractère génital sont à ce point spontanés et désirables, comment est-il possible de négliger encore la liaison étroite qui existe entre la « sociabilité » et la sexualité complète ? Pourquoi tout ce qui gouverne la vie aujourd’hui s’inspire-t-il d’un concept exactement opposé ? Pourquoi l’antithèse entre la nature et la culture, l’instinct et la morale, le corps et l’esprit, le diable et Dieu, l’amour et le travail est-elle devenue un des traits de notre civilisation et de notre Weltanschauung ? Pourquoi cette notion est-elle défendue contre la transgression par des sanctions légales ? Pourquoi avait-on suivi avec tant d’intérêt mon travail scientifique pour se retourner ensuite contre lui avec horreur et le diffamer lorsqu’il s’est agi de le prendre au sérieux, et en termes pratiques ? Au début, je crus à la malice, à la trahison, à la lâcheté scientifique. Il me fallut pour trouver la réponse des années de déceptions amères. Je supposais naïvement que des observations correctes en principe pouvaient être acceptées en toute simplicité et donner lieu à des réalisations. C’était une illusion. De là les réactions maladroites et ahurissantes que j’eus à l’égard de mes adversaires : Puisque j’avais été capable de comprendre et de formuler ces faits évidents, puisqu’ils s’adaptaient si merveilleusement aux fins thérapeutiques, pourquoi mes collègues ne les auraient-ils pas compris tout aussi bien ? Ils accueillirent avec enthousiasme les concepts que je proposais, mais ils semblaient vouloir éviter le contact avec eux. J’avais touché à leurs idées, à leurs idéaux humains. Je devais apprendre bientôt que les idéaux ne sont que fumée et que les idées peuvent changer rapidement. Qu’est-ce qui opérait ici ? En premier lieu, la pensée de gagner sa vie et le fait d’appartenir à une organisation. Ensuite, une attitude de dépendance envers l’autorité, et… ? Quelque chose manquait.

La chose même que l’on désirait en tant qu’idéal éveillait angoisse et peur dans la réalité. Elle était étrangère à l’individu qui possédait la structure dominante. Le monde officiel la combattait. Les mécanismes d’auto-régulation qui sommeillaient dans les profondeurs de l’organisme étaient recouverts et imprégnés par les mécanismes obsessionnels. Faire de l’argent le contenu et un but de vie contredit tout sentiment naturel. Le monde l’exigeait et façonnait les humains suivant cette exigence, en les éduquant d’une certaine manière et en les plaçant dans certaines situations. Ainsi l’abîme qui, de toute évidence, séparait dans l’idéologie sociale la morale et la réalité, les exigences de la nature et celles de la culture, s’ouvrait également à l’intérieur des individus. Pour pouvoir exister dans ce monde, ils avaient à combattre et à détruire en eux-mêmes ce qu’il y avait de plus vrai, de plus beau et de plus personnel. Ils avaient à l’enfermer dans les épaisses parois de leur cuirasse caractérielle. Ce faisant, ils en venaient à souffrir intérieurement, mais aussi, pour une large part, extérieurement. Mais ils s’étaient épargnés la lutte avec cet ordre de choses impossible. Une réflexion sur les sentiments les plus profonds et les plus naturels de la vie, sur la décence naturelle, sur l’honnêteté spontanée, sur l’amour réel pouvait être retrouvée dans un certain sentiment qui apparaissait d’autant plus faux que plus épaisse était la cuirasse construite contre le naturel. Le pathos le plus faux contient tout de même une parcelle de vie réelle. Ainsi, j’arrivai à la conclusion que, cependant, le mensonge et la médiocrité humaine reflètent jusqu’à un certain point le noyau biologique. Par là seulement devient intelligible ce fait que l’idéologie de la moralité et de l’intégrité humaines a pu survivre et mobiliser pendant si longtemps pour sa défense d’énormes masses humaines en dépit de la laideur de la vie présente. Puisque les hommes ne peuvent pas et n’osent pas vivre leur vie réelle, ils se raccrochent à cette dernière étincelle qui sort de leur hypocrisie.

Ces concepts me conduisirent à l’unité de la structure sociale et de la structure caractérielle. La société façonne le caractère de l’homme. À son tour le caractère reproduit l’idéologie sociale en masse et reproduit ainsi sa propre suppression dans la négation de la vie. C’est le mécanisme fondamental de la prétendue « tradition ». Je ne soupçonnais pas la signification que cette constatation aurait quelque cinq ans plus tard pour la saisie de l’idéologie fasciste. Je ne spéculais pas dans l’intérêt des mouvements politiques. Je ne construisais pas une Weltanschauung. Chaque problème clinique menait à ces conclusions. Ainsi il n’était pas surprenant de trouver que les contradictions absolues dans l’idéologie morale de la société étaient photographiquement identiques avec les contradictions dans la structure humaine.

Selon Freud, l’existence même de la culture est basée sur le refoulement « culturel » de l’instinct. Je devais être d’accord avec lui mais sous conditions : la culture d’aujourd’hui est en effet basée sur le refoulement sexuel. Mais venait la question suivante : le développement culturel, en tant que tel, est-il basé sur le refoulement sexuel ? Et : ne serait-ce pas que cette culture est basée seulement sur le refoulement des impulsions non-naturelles, secondaires ? Personne n’avait jamais parlé de ce que j’avais trouvé profondément dans l’être humain et que je pouvais maintenant mettre au jour par ma technique. Personne n’avait d’opinion sur ce sujet.

Bientôt, je me rendis compte que, lorsqu’on discutait « sexualité », les autres personnes donnaient à ce mot un autre sens que moi. La sexualité pré-génitale était généralement considérée antisociale et contraire à la nature. Mais cette condamnation s’étendait à l’acte sexuel. Pourquoi un père ressentait-il le comportement sexuel de sa fille comme quelque chose de sale ? Pas seulement à cause d’une jalousie inconsciente. Elle ne saurait expliquer la violence de sa réaction qui peut aller jusqu’au meurtre. Non. La sexualité génitale dans notre culture est avilie, dégradée. Pour l’homme moyen, l’acte sexuel est un acte d’évacuation ou une preuve de domination. Contre cela, la femme instinctivement se révolte, et à bon droit. De même le père dans le cas de sa fille. Dans ces conditions, tout ce qui est sexuel ne signifie rien de bon. Cette évaluation de la sexualité explique comment on peut écrire aujourd’hui tant de sottises sur les qualités avilissantes – et le danger du sexe. Mais cette sexualité-là est une caricature pathologique de l’amour naturel. Cette caricature a complètement chassé ce bonheur authentique en amour que chacun désire au plus profond de lui-même. Les gens ont perdu le sentiment de l’expérience sexuelle naturelle. L’évaluation habituelle de la sexualité se réfère à sa caricature et sa condamnation est justifiée.

Ainsi, toute controverse, dans le sens de bataille pour ou contre la sexualité est vaine et ne mène nulle part. De toute façon, dans une telle controverse, les moralistes gagneraient et devraient gagner. Il ne faut pas tolérer la caricature de la sexualité. La sexualité pratiquée dans les maisons closes est dégoûtante.

C’est le point qui arrête la discussion et rend la lutte pour une vie saine si difficile. À cause de lui, mes adversaires arguent à côté de la question. Quand je parle de la sexualité, je ne songe pas au coït mécanique névrotique, mais bien à l’étreinte d’amour, non pas à cette espèce d’urinement dans la femme mais à la recherche de son bonheur à elle. Si nous ne différencions pas les aspects secondaires, contraires à la nature de la sexualité, des besoins sexuels naturels profondément cachés chez chaque personne, nous n’aboutissons nulle part.

Ainsi surgit le problème : comment le rendre accessible aux masses ? Comment passer de la théorie à la réalité ? Comment de ce qui est matière de lois naturelles pour quelques-uns faire une matière pour l’expérience de tous ? Il n’est point de doute, une solution individuelle du problème n’est pas satisfaisante et échoue dans sa réponse.

Le problème social en psychothérapie était nouveau à cette époque. Il existait trois voies d’approche du problème social. Primo, la prophylaxie des névroses. Secundo – de toute évidence lié au primo – la réforme sexuelle14. Tertio, enfin, le problème général de la culture.


10 Pour une présentation détaillée de ce cas cf. Charakteranalyse.

11 Première édition allemande.

12 Les italiques sont de moi.

13 Hérold, comme les autres, sous-estime les différences entre l’analyse caractérielle et la technique psychanalytique ordinaire, lorsqu’il les présente comme de simples raffinements techniques, au lieu de différences théoriques fondamentales. (Cari M. Hérold : « A Controversy about technique ». Psychoanalytic Quarterly, 8, 1939). Néanmoins, l’argument suivant qu’il avance est juste : « Nous entendons souvent soulever à cet endroit de la controverse l’objection que tout ceci n’est pas nouveau et est pratiqué par tout bon analyste. Ceci est une manière très élégante « de suggérer modestement qu’on est soi-même un analyste vraiment bon. Mais cela ne répond à la question. Pourquoi ces analystes vraiment bons n’ont-ils pas pris la peine d’exprimer ces choses avec une telle clarté ? d’autant plus qu’ils devaient savoir que parmi les analystes plus jeunes, il y avait un vif désir d’obtenir ces conseils techniques. Ce désir, en effet, devait être fort puissant, si l’on en juge par l’avidité avec laquelle les plus jeunes analystes allemands absorbèrent le livre et les idées de Reich. Ils avaient été bourrés de théories compliquées, mais on leur avait donné peu d’indications sur la manière de les mettre en pratique. Reich présenta un résumé clair des aspects théoriques de la situation pratique dans laquelle se trouve un jeune analyste, résumé qui n’est peut-être pas suffisamment développé pour renfermer tous les détails compliqués, mais assez simple cependant pour qu’on puisse l’employer avec fruit dans le travail pratique. »

14 Le problème de la réforme sexuelle est traité d’une façon plus étendue dans mon livre die Sexualitat im Kulturkampf (La Révolution sexuelle). C’est pourquoi je ne le discute pas ici.