Chapitre VI. Une révolution biologique qui avorta

1. – La prévention des névroses et le problème de la culture

Les nombreuses questions qui surgissaient de mon travail en clinique d’hygiène sexuelle firent que j’eus le désir d’entendre les idées de Freud à ce sujet. En dépit de ses encouragements à l’époque où je lui avais exposé mes projets relativement à ces cliniques, je n’étais pas sûr de son approbation. Une tension latente régnait au sein de la Société psychanalytique, et je résolus de sonder l’état d’esprit de mes collègues. J’avais eu vent des premières diffamations personnelles qui visaient mon caractère à propos des questions sexuelles. Après la publication dans la Zeitschrift für Psychoanalytischa Padagogik de mes articles qui traitaient de l’éducation sexuelle des enfants, on répandit la rumeur que je faisais assister mes propres enfants à des rapports sexuels et que j’abusais de la situation de transfert pour faire subir à mes patientes les derniers outrages pendant les séances psychanalytiques. C’était là, en présence de la lutte menée par des hommes sains pour la conquête du bonheur sexuel, des réactions typiques d’individus malsains sexuellement. Rien, je le savais, ne pouvait égaler en haine et en amertume de telles réactions. Rien au monde ne pouvait approcher de leur virulence. Le meurtre à la guerre donne à sa victime une impression d’héroïsme dans la souffrance. Mais ceux qu’anime un sentiment sain de la vie doivent porter en silence les stigmates de la dépravation que leur attribuent les victimes elles-mêmes de ces fantaisies perverses chargées de culpabilité et d’angoisse. Il n’existait pas une seule organisation qui eut défendu le sentiment naturel de la vie. Je fis de mon mieux pour dépouiller le débat de son caractère personnel, afin de le ramener sur un terrain objectif, puisqu’il apparaissait clairement que ces rumeurs diffamatoires avaient l’objet contraire.

Le 12 décembre 1929, je donnai dans le cercle intime de Freud une causerie sur la Prophylaxie des névroses. Chez Freud, les réunions mensuelles n’étaient ouvertes qu’aux dirigeants de la Société de psychanalyse et, à quelques invités près, tout le monde savait que les discussions auxquelles on s’y livrait étaient d’une très grande importance. La psychanalyse était devenue un mouvement mondial. Il fallait donc surveiller ses mots et n’avancer une proposition qu’avec la plus extrême prudence. J’étais pleinement conscient de cette responsabilité à laquelle il était impossible d’échapper en murmurant des demi-vérités. Il fallait présenter le problème tel qu’il était, ou se taire. Des milliers de personnes se pressaient à mes conférences pour écouter ce que la psychanalyse avait à dire sur la misère sexuelle et sociale.

Les questions suivantes que j’ai pris au hasard parmi des milliers de questions analogues qui s’amoncelaient sur ma table et qui provenaient d’individus de toutes les couches sociales, parlent pour elles-mêmes.

  • Que faire quand une femme a un vagin sec, bien qu’affectivement elle désire un rapprochement sexuel ?
  • Combien de fois par jour, ou par semaine, doit-on avoir des relations sexuelles ?
  • Peut-on avoir des relations sexuelles pendant la période menstruelle ?
  • Que doit-on faire quand votre femme a un amant ?
  • Que doit-on faire quand l’homme ne vous satisfait pas ? Quand il est trop rapide par exemple ?
  • Peut-on faire le coït par-derrière ?
  • Pourquoi l’homosexualité est-elle punie ?
  • Que doit faire une femme lorsqu’un homme veut avoir des relations sexuelles et qu’elle ne le désire pas ?
  • Que doit-on faire contre l’insomnie ?
  • Pourquoi les hommes aiment-ils tant à parler de leurs rapports sexuels avec les femmes ?
  • Est-ce qu’en Russie Soviétique on punit les rapports sexuels entre frère et sœur ?
  • Que doit-on faire lorsqu’on a envie d’avoir des rapports sexuels entre mari et femme et que plusieurs autres personnes dorment dans la pièce ?
  • Pourquoi les médecins n’aident-ils pas une femme lorsqu’elle est enceinte et qu’elle ne veut pas ou ne peut pas (à cause des circonstances) avoir un enfant ?
  • Ma fille a seulement dix-sept ans et elle a déjà un ami. Est-ce mal ? De toute manière, il ne l’épousera pas.
  • Est-ce très mal d’avoir des rapports sexuels avec plusieurs personnes à la fois ?
  • Les filles font tant d’histoires ! Que dois-je faire ?
  • Je me sens très seule et voudrais beaucoup un ami. Mais quand un garçon me fait la cour je prends peur.
  • Mon mari me trompe. Que dois-je faire ? Je voudrais lui rendre la pareille. Doit-on faire ça ?
  • J’ai vécu avec ma femme pendant huit ans. Nous nous aimons. Mais sexuellement ça ne va pas entre nous. Je désire une autre femme. Que dois-je faire ?
  • Mon fils a trois ans. Il se touche. Je l’ai puni pour ça. Mais il continue. Est-ce mal ?
  • Je me masturbe tous les jours, souvent trois fois par jour. Est-ce nuisible pour la santé ?
  • Zimmermann (un réformateur suisse) dit que pour éviter la grossesse il ne faut pas éjaculer et que pour cela il ne faut pas bouger à l’intérieur de la femme. Est-ce exact ? Mais c’est très pénible, ça !
  • J’ai lu un livre pour les mères, qui dit qu’on ne doit avoir des rapports sexuels que lorsqu’on veut un enfant. C’est une sottise, n’est-ce pas ?
  • Pourquoi tout ce qui est sexuel est-il interdit ?
  • Si l’on décrétait la liberté sexuelle, n’y aurait-il pas un chaos ? Je crains que je perdrais mon mari.
  • La femme est par nature différente de l’homme. L’homme est polygame. La femme monogame. Porter des enfants est un devoir. Laisseriez-vous votre femme avoir des rapports sexuels avec un autre homme ?
  • Vous parlez de santé sexuelle. Voulez-vous dire que vous laissez vos enfants se masturber ?
  • Dans les réunions nos maris se comportent tout autrement qu’à la maison. À la maison ils se conduisent comme des tyrans. Que peut-on faire contre cela ?
  • Êtes-vous marié ? Avez-vous des enfants ?
  • La liberté sexuelle ne signifie-t-elle pas la destruction complète de la famille ?
  • Je souffre de pertes de sang dans le ventre. Le médecin d’hôpital ne fait rien pour ça. Et je n’ai pas d’argent pour aller voir un médecin privé. Que dois-je faire ?
  • Mes règles durent toujours dix jours et j’ai terriblement mal. Que dois-je faire ?
  • À quel âge peut-on commencer à avoir des relations sexuelles ?
  • La masturbation est-elle nuisible ? On dit que ça rend fou.
  • Pourquoi nos parents sont-ils si sévères avec nous ? Ils ne nous permettent pas de rentrer plus tard que huit heures. Et j’ai déjà seize ans.
  • Mon mari me demande toujours des rapports sexuels. Et je n’ai pas envie. Que dois-je faire ?
  • Je me suis fiancée. Et il arrive souvent que lorsque nous avons des rapports, mon fiancé ne trouve pas le bon endroit. Alors nous n’avons pas de satisfaction. Je puis ajouter que mon fiancé a vingt-neuf ans, mais qu’il n’a jamais eu de rapports sexuels avant notre rencontre.
  • Les gens impuissants peuvent-ils se marier ?
  • Que doivent faire les gens laids s’ils ne peuvent trouver un ami ou une amie ?
  • Que doit faire une fille célibataire qui a déjà un certain âge ? Après tout, elle ne peut pas se jeter au cou d’un homme !
  • Est-il possible pour un homme de se passer de rapports sexuels, par des douches quotidiennes, des sports, etc. ?
  • Se retirer continuellement mène-t-il à l’impuissance ?
  • Quels doivent être les rapports des garçons et des filles dans un camp de vacances ?
  • Les rapports sexuels à un âge très jeune mènent-ils à la folie ?
  • Est-ce nuisible à la santé de se retirer ?
  • Est-il dangereux pour la santé d’interrompre la masturbation juste avant l’éjaculation ?
  • La leucorrhée vient-elle de la masturbation ?

Chez lui, au cours des soirées consacrées à la discussion de la prophylaxie des névroses et au problème culturel, Freud énonça pour la première fois clairement ces opinions qui furent publiées en 1931 dans Das Unbehagen in der Kultur (Malaise dans la civilisation) et qui contredisaient très souvent avec beaucoup de force les jugements qu’il avait exprimés dans L’avenir d’une illusion. Je n’avais pas « provoqué » Freud, comme certains me le reprochaient. Mes arguments n’étaient pas non plus « dictés par Moscou », comme d’autres le soutenaient. En fait, à cette époque, j’employais ces mêmes arguments contre les théoriciens économiques du mouvement socialiste qui, avec leurs slogans sur l’« inévitable cours de l’histoire » et les « facteurs économiques », détruisaient les personnes mêmes qu’ils prétendaient libérer. Tout ce que j’avais essayé de faire, c’était d’éclairer les questions et je ne le regrette pas aujourd’hui. La lutte était dirigée contre les tentatives de plus en plus nombreuses que l’on déployait en vue d’escamoter la théorie psychanalytique du sexe et de fuir ses conséquences sociales.

En matière d’introduction je déclarai » que ce que j’avais à dire, je désirais qu’on le considérât comme une communication privée et personnelle. Je voulais élucider quatre points :

  1. Quelles sont les conclusions inévitables de la théorie et de la thérapeutique psychanalytiques ? Continue-t-on à admettre la signification centrale de la cause sexuelle des névroses ?
  2. Est-il possible de continuer à se limiter aux névroses de l’individu, telles qu’elles se présentent dans la clientèle privée ? La névrose est une épidémie des masses qui se propage à travers des voies souterraines. Toute l’humanité est psychiquement malade.
  3. Quelle est la place exacte de la théorie psychanalytique dans le système social ? Qu’elle doive y occuper une certaine place ne saurait être mis en doute. Il s’agit ici de la question sociale, si importante, de l’économie psychique. Elle est identique à l’économie sexuelle, dans la mesure où la théorie de la sexualité sera menée à sa conclusion et non limitée dans son rayon.
  4. Pourquoi la société produit-elle des névroses en masse ?

Je répondis à ces questions sur un fond de statistiques amassées dans des réunions publiques et dans les groupes de jeunesses. Selon ces informations glanées auprès de sujets de vocations variées, 60 à 80 pour cent souffraient de troubles névrotiques graves. De plus, il faut se rappeler que cette enquête faite hors du cabinet de consultations ne portait que sur des symptômes dont les sujets étaient conscients et ne couvrait pas les névroses caractérielles qui demeurent toujours cachées à ceux qui en souffrent. Dans les réunions qui avaient pour objet de discuter l’hygiène mentale, le pourcentage monta au-dessus de 80 pour cent car, comme on pouvait s’y attendre, les névrosés venaient à ces réunions en très grand nombre. L’argument que seuls les névrosés venaient à ces assemblées est de toute façon contredit par le fait que dans les réunions fermées de certaines organisations (telles que les meetings de libre-penseurs, d’ouvriers, les groupes d’adolescents des écoles, des jeunesses politiques de toute espèce), c’est-à-dire, dans ces réunions sans attraction sélectionnée des névrosés, le pourcentage des névroses définies (névroses de symptôme) n’était que d’environ 10 pour cent au-dessous de celui des réunions ouvertes.

Dans les six cliniques d’hygiène sexuelle que je dirigeais à Vienne, environ 70 pour cent des patients avaient besoin d’un traitement. À peine 30 pour cent des patients qu’affectaient des névroses de stase plus bénignes pouvaient être améliorées par des conseils ou un travail social. Cela signifiait que, dans le cas d’une organisation d’hygiène sexuelle qui engloberait toute la population, 30 pour cent au mieux pouvaient être guéris par des mesures simples. Le reste de la population, environ 70 pour cent (plus chez les femmes, moins chez les hommes) avaient besoin d’une thérapeutique intensive, exigeant dans certains cas – avec une issue douteuse – une moyenne de deux ou trois ans. Une si vaste entreprise sociale n’avait plus de sens. L’hygiène mentale sur une base aussi individualiste constituait une dangereuse utopie.

La situation appelait des mesures sociales étendues en vue de la prophylaxie des névroses. Les principes de ces mesures, il est vrai, pourraient s’inspirer de l’expérience acquise auprès du patient individuel, de même qu’on essaie de combattre une épidémie selon l’expérience acquise dans les soins que l’on prodigue aux malades contaminés. Cependant, la différence est énorme. On peut prévenir la petite vérole par une seule vaccination rapide. Mais les mesures nécessaires pour la prophylaxie des névroses présente un tableau sombre et terrifiant. On ne saurait pour autant l’esquiver. Le succès ne peut venir que de la destruction des sources mêmes où naît toute la misère névrotique.

Où sont les sources de la peste névrotique ?

D’abord dans l’éducation de la famille autoritaire qui supprime la sexualité, son inévitable conflit sexuel enfant-parent et son angoisse sexuelle. C’est parce que les observations cliniques de Freud étaient exactes qu’on ne pouvait pas ne pas en tirer les conclusions que j’en ai tirées. De plus, j’avais résolu le problème resté jusque-là obscur du rapport entre la fixation sexuelle enfant-parent et la suppression sociale générale de la sexualité. Quand on eut pris conscience du fait que le refoulement sexuel est un fait caractérisé de l’éducation dans l’ensemble, le problème apparut sous un jour nouveau.

Il était facile de voir que la majorité des gens devenaient névrosés. La question était plutôt de savoir comment les individus – étant donné l’éducation actuelle – pouvaient demeurer sains ! Il fallait avant tout examiner les rapports entre l’éducation de la famille autoritaire et le refoulement sexuel.

Les parents – inconsciemment, sur l’ordre de la société mécanisée et autoritaire – répriment la sexualité chez les enfants et les adolescents. Comme les enfants trouvent leur voie à l’activité vitale bloquée par l’ascétisme et, en partie, par le désœuvrement, il se développe chez eux une espèce « collante » de fixation parentale caractérisée par l’impuissance et les sentiments de culpabilité. Cette fixation les empêche de grandir et de quitter la situation infantile avec toutes ses angoisses et ses inhibitions sexuelles. Ainsi élevés, les enfants deviennent plus tard des adultes affligés d’une névrose caractérielle et recréent leur maladie chez leurs propres enfants. Il en va ainsi de génération en génération. La tradition conservatrice se perpétue de la sorte, – une tradition qui a peur de la vie. Comment, dès lors, peut-il se trouver encore des êtres humains qui soient sains et qui le demeurent ?

La théorie de l’orgasme donnait la réponse : des circonstances fortuites, ou socialement bien conditionnées, permettent d’atteindre parfois la satisfaction génitale. Celle-ci à son tour retire à la névrose sa source d’énergie et soulage la fixation dans la situation infantile. Ainsi, malgré la situation familiale, rencontre-t-on des individus sains. Le jeune individu de 1940 a une vie sexuelle foncièrement plus libre que le jeune individu de 1900, mais aussi plus chargée de conflits. La différence entre un individu sain et un malade ne réside pas dans le fait que le premier fut dispensé de vivre les conflits typiques de la famille ou de subir le refoulement sexuel. Mais une combinaison de circonstances particulières et, dans notre société, inhabituelles (en premier lieu la collectivisation industrielle du travail), lui permet d’échapper à leur étreinte, s’il est aidé par une façon de vivre conforme à l’économie sexuelle. Il est intéressant de suivre le destin de ces individus. Assurément, ils n’ont pas une existence facile. En tout cas, l’organothérapie spontanée de la névrose (c’est ainsi que j’ai appelé la libération orgastique de la tension) leur donne le moyen de supporter les liens pathologiques de la famille, et tout autant les effets du refoulement sexuel imposé par la société. Il est des êtres humains d’une certaine espèce qui vivent et travaillent ici et là, discrètement, et qui sont pourvus d’une sexualité naturelle. Ce sont les caractères génitaux. On les rencontre fréquemment parmi les travailleurs industriels.

La peste des névroses prospère pendant trois phases principales de la vie : 1° dans la petite enfance, grâce à l’atmosphère du foyer parental névrotique ; 2° pendant la puberté ; 3° dans le mariage d’obligation, fondé sur des normes strictement morales.

Dans la première phase, l’éducation de la propreté, quand elle est sévère et prématurée, est très nocive. Le contrôle des sphincters, l’exigence d’être sage, tranquille et discipliné, tout cela prépare le terrain à la période suivante, qui est celle de l’interdiction de la masturbation. D’autres restrictions de diverses sortes peuvent peser sur le développement infantile. Mais celles-ci sont typiques. L’inhibition de la sexualité infantile forme la base de la fixation au foyer paternel et à son atmosphère : « la famille ». C’est là l’origine du manque d’indépendance en pensée et en action. La mobilité et la force psychique vont de pair avec la mobilité sexuelle et ne sauraient exister sans elle. De même, l’inhibition et la maladresse psychiques présupposent l’inhibition sexuelle.

Pendant la puberté, se répète le même principe pédagogique nocif qui mène à l’appauvrissement psychique et au cuirassement caractériel. Cette répétition se déroule sur la base solide de l’inhibition préalablement établie des pulsions infantiles. La base du problème de la puberté est sociologique et non plus biologique. Il ne réside pas non plus dans le conflit parent-enfant, comme le croit la psychanalyse. Car les adolescents qui arrivent à se faufiler dans une vie sexuelle réelle et dans un travail qui les intéresse, dépassent la fixation infantile à leurs parents. Les autres, durement frappés par la privation sexuelle, sont repoussés plus fortement encore vers la situation infantile. C’est pourquoi la plupart des névroses et des psychoses se développent à la puberté. Les statistiques de Barasch sur le rapport qui existe entre la durée des mariages et l’âge auquel a commencé la vie sexuelle génitale confirment la liaison étroite entre les exigences de la continence et celles du mariage : plus tôt un adolescent commence des rapports sexuels satisfaisants, et moins il devient capable de se conformer à la stricte exigence morale suivant laquelle il ne peut y avoir qu’un seul partenaire, et celui-là pour toute la vie. Quelle que soit l’attitude suscitée par cette découverte, le fait demeure indéniable. Cela signifie que la fin poursuivie par les exigences de la continence sexuelle est de rendre l’adolescent soumis et capable de mariage. La continence sexuelle y parvient. Mais en réussissant, elle crée l’impuissance sexuelle, qui à son tour détruit l’union et aggrave le problème du mariage.

C’est pure hypocrisie d’accorder à un jeune homme le droit légal de se marier à la veille de son seizième anniversaire, (ce qui implique que le rapport sexuel à cet âge n’est pas nocif) si en même temps on exige du jeune homme une continence avant le mariage, alors même qu’il ne pourrait se marier antérieurement à l’âge de trente ans. Néanmoins, dans ce dernier cas, on décrète que « le rapport sexuel à un âge précoce est nocif ou immoral ». Aucun esprit réfléchi ne saurait tolérer semblable raisonnement, pas plus que les névroses ou perversions qui en résultent. Mitiger la sévérité avec laquelle on pénalise la masturbation n’est qu’un subterfuge commode. Ce qui est en jeu, c’est la satisfaction des besoins physiques de la jeunesse en voie de formation. La puberté signifie l’entrée dans la maturité sexuelle. Elle est cela, et rien d’autre. Ce que les philosophes esthétiques appellent la « puberté culturelle » n’est, pour dire les choses avec ménagement, que littérature. Le bonheur sexuel de la jeunesse formée est le point central de la prophylaxie des névroses.

La fonction de la jeunesse, à toute époque, est de représenter le pas suivant de la civilisation. La génération des parents, à toute époque, essaie de retenir la jeunesse à son propre niveau culturel. Leur motivation est de nature irrationnelle : eux aussi avaient à se soumettre, et ils s’irritent quand la jeunesse leur rappelle ce qu’ils ont été incapables de réaliser. La révolte typique de l’adolescent contre le foyer parental n’est donc pas une manifestation névrotique de la puberté. Elle est plutôt la préparation à la fonction sociale que l’adulte devra remplir. La jeunesse doit lutter pour sa capacité de progrès. Quelles que puissent être les tâches culturelles qui se proposent à une génération nouvelle, le facteur inhibiteur réside toujours dans la peur que ressent la génération plus âgée devant la sexualité et l’esprit combatif de la jeunesse.

On m’a accusé de couver des idées utopiques et de croire à un monde où j’éliminerais le déplaisir pour ne conserver que le plaisir. Ce reproche est réfuté par l’assertion que j’ai souvent répétée : L’éducation, telle qu’elle est, rend l’être humain incapable de déplaisir en le cuirassant contre le déplaisir. Le plaisir et la « joie de vivre » sont inconcevables sans lutte, sans expériences douloureuses et sans conflits désagréables avec soi-même. Ni le nirvana bouddhiste, ni la philosophie hédoniste d’Épicure15, ni la renonciation du monachisme ne caractérisent la santé psychique, mais bien l’alternance de la lutte pénible et du bonheur, de l’erreur et de la vérité, de la faute et de la réflexion sur la faute, de la haine rationnelle et de l’amour rationnel ; en bref, la pleine vitalité dans toutes les situations possibles de la vie. Le pouvoir de tolérer le déplaisir et la peine sans fuir pour autant, après la désillusion, dans la rigidité, va de pair avec la capacité d’accepter le bonheur et de donner l’amour. Pour employer les mots de Nietzsche, celui qui veut apprendre à « jubiler jusqu’au plus haut des cieux » doit se préparer à « être rejeté dans la mort ». Par contraste, nos notions sociales et notre éducation européenne ont transformé les jeunes – qui dépendent de leur position sociale – soit en poupées enveloppées de coton, soit en machines d’industrie ou de « business » desséchées, chroniquement moroses et incapables de plaisir.

Le problème du mariage appelle une pensée claire. Le mariage n’est ni simplement une question d’amour, comme on le prétend d’un côté, ni simplement une institution économique, comme on le dit ailleurs. C’est la forme dans laquelle les processus sociaux ont enserré les besoins sexuels16. Les besoins sexuels et économiques, surtout chez la femme, se sont fondus dans le désir du mariage, sans compter l’idéologie acquise dans la petite enfance et la pression morale de la société. Tout mariage se dégrade par suite d’un conflit croissant entre les besoins sexuels et les besoins économiques. Les besoins sexuels ne peuvent être satisfaits avec un seul et même partenaire que pendant une période limitée. La dépendance économique, les exigences morales et l’habitude travaillent au service de la permanence dans la relation. Ce conflit est à la base de la misère conjugale. La continence prénuptiale tient lieu, semble-t-il, de préparation au mariage. Mais c’est cette même continence qui entraîne des troubles sexuels et vient ensuite saper le mariage. La pleine capacité sexuelle peut faire une union heureuse. Mais cette même capacité est en désaccord flagrant avec chaque aspect de l’exigence morale pour une monogamie s’étendant sur toute la vie. Voilà le fait. Nous pouvons nous comporter de plusieurs manières en présence de ce fait, mais l’hypocrisie n’est pas de mise. Ces contradictions dans des circonstances intérieures ou extérieures défavorables mènent à la résignation. Celle-ci demande une inhibition qui s’étend jusqu’aux pulsions végétatives. De là peuvent sortir toutes sortes de mécanismes névrotiques. L’association sexuelle et le compagnonnage humain dans le mariage sont alors remplacés par une relation enfant-parent et par un esclavage réciproque, en un mot par un inceste déguisé. Ces situations ont été bien souvent décrites par les romanciers, elles sont connues au point d’être tombées dans la banalité. Il n’y a pour les ignorer que les psychiatres, les prêtres, les réformateurs sociaux et les politiciens.

De tels obstacles, qui contrarient par l’intérieur l’hygiène mentale collective, sont assez graves en eux-mêmes. Ils sont encore aggravés par les conditions sociales extérieures qui les produisent. La misère psychique n’a pas été voulue par le chaos sexuel d’aujourd’hui ; elle en est une partie intégrante. Car le mariage contraignant et la famille contraignante continuent à recréer la structure humaine de cet âge économiquement et psychiquement mécanisé. De point de vue de l’hygiène sexuelle, tout va mal dans ce domaine. Biologiquement parlant, l’organisme humain exige 3.000 à 4.000 actes sexuels au cours d’une vie génitale de trente à quarante ans. Le désir de progéniture est pleinement satisfait avec deux à quatre enfants. Les idéologies morales et ascétiques condamnent le plaisir sexuel même dans le mariage, s’il n’a pas pour but la procréation. Conduite jusqu’à sa conclusion logique, cette règle permet tout au plus quatre actes sexuels dans une vie. Et les autorités médicales acceptent ce principe. Et les gens souffrent en silence. Ou bien ils truquent et deviennent hypocrites. Mais personne ne tente sérieusement de rejeter une telle absurdité. Cette absurdité se manifeste dans l’interdiction officielle ou morale de l’usage des méthodes anticonceptionnelles ou dans la censure apportée à toute information à ce sujet. Le résultat se manifeste dans les troubles sexuels, et dans la peur de la grossesse qui à son tour réveille les angoisses sexuelles infantiles et sape le mariage. Inévitablement, les éléments de ce chaos combinent leurs effets. C’est de l’interdiction de la masturbation pendant l’enfance qu’est issue la peur de toucher le vagin. Ainsi, les femmes en vinrent à craindre l’usage des procédés anticonceptionnels, et à recourir à « l’avortement criminel » qui, à son tour, est un point de départ pour de nombreuses manifestations névrotiques. La peur de la grossesse altère la satisfaction dans la joie chez l’homme et chez la femme. Soixante pour cent de la population mâle adulte a recours au coïtus interruptus. Cette pratique produit la stase sexuelle, et la nervosité « en masse ».

De tout cela, ni la médecine ni la science ne soufflent mot. Mieux : avec leurs prétéritions, leurs académismes, leurs théories erronées, et même par l’obstruction directe, elles empêchent toute tentative sérieuse, scientifique, sociale ou médicale, en vue de remédier à la situation. Lorsqu’on entend bavarder avec une telle abondance sur la nécessité morale et l’innocuité de la continence et du coïtus interruptus, proposés solennellement et avec autorité, on a toutes les raisons de s’indigner. Je ne le dis point à une réunion chez Freud, mais les faits eux-mêmes évoquèrent nécessairement ce sentiment d’indignation.

Un autre problème fort négligé : le logement. Selon des statistiques, à Vienne en 1927, plus de 80 % de la population vivaient à quatre personnes et plus dans une seule pièce. Cela signifie que pour 80 % de la population, une pleine satisfaction sexuelle était impossible, même avec les meilleures conditions internes. Ni la médecine, ni la sociologie ne vont jusqu’à mentionner ce fait.

L’hygiène sexuelle et mentale suppose une existence réglée, dans un minimum de sécurité économique. Un individu qui a le souci du prochain repas ne peut prendre son plaisir et devient facilement un psychopathe sexuel. C’est-à-dire que si nous voulons réaliser une prophylaxie des névroses, nous devons obtenir un changement radical dans tout ce qui les cause. Voilà pourquoi ce problème de prophylaxie n’avait jamais été proposé à la discussion ; voilà pourquoi personne n’y avait songé. Mes assertions, contre mon propre gré, prenaient dès lors une allure provocante. Les faits eux-mêmes étaient provocants. Encore m’abstenais-je de faire état de notions légales comme le « devoir conjugal » ou l’« obéissance aux parents y compris les coups acceptés d’eux ».

Il n’était pas habituel d’évoquer tout cela dans les cercles académiques : c’étaient des sujets réputés « non-scientifiques ». Cependant, bien que nul ne fut enclin à entendre de telles idées, personne non plus ne pouvait les réfuter. Chacun savait en effet que la thérapeutique individuelle n’avait pas d’effets sociaux, que l’éducation était dans un état désespéré et que les conférences sur l’éducation sexuelle restaient bien insuffisantes. Cette situation, par une logique implacable, conduisit au problème de la culture en général.

Jusqu’en 1929, le rapport entre la psychanalyse et la culture n’avait pas été discuté. Non seulement les psychanalystes ne voyaient pas de contradiction entre les deux, mais en général ils considéraient la théorie de Freud comme favorable à la culture, et non point critique. Entre 1905 et 1925, les adversaires de la psychanalyse avaient continuellement souligné le « danger culturel » de la psychanalyse. Ils avaient lancé contre elle des imputations qui dépassaient de beaucoup ses intentions. Cela venait du besoin que chacun ressentait profondément de voir clair dans la question sexuelle, et de la crainte, chez les « défenseurs de la culture », du chaos sexuel. Freud croyait que la théorie de la sublimation et du renoncement à l’instinct avait conjuré le danger. Peu à peu les murmures réprobateurs se turent, surtout lorsque se mit à fleurir la théorie de l’instinct de mort, et que Freud répudia la théorie de l’angoisse de stase. La doctrine d’une volonté biologique de souffrir le tira d’embarras. Ces théories prouvaient que la psychanalyse n’était pas en conflit avec la civilisation. Mais, la tranquillité ainsi acquise était désormais menacée par nos publications. Pour se défendre de la compromission, on déclara que ma théorie était « vieux jeu » ou erronée. Je n’avais pas facilité l’affaire pour moi-même : il s’en fallait de beaucoup. Je ne m’étais pas contenté d’affirmer que la psychanalyse n’était pas d’accord avec la culture, et qu’elle était « révolutionnaire ». Les choses étaient bien plus compliquées que l’on ne croit, même aujourd’hui.

On ne pouvait pas rejeter purement et simplement mes théories. Des cliniciens, de plus en plus nombreux, travaillaient avec la thérapeutique génitale. Nos hypothèses ne se laissaient pas réfuter, mais tout au plus minimiser. Elles confirmèrent le caractère révolutionnaire d’une théorie scientifique de la sexualité. N’avait-on pas proclamé que Freud avait ouvert une nouvelle ère culturelle ? Mais personne n’était en état de contribuer ouvertement à promouvoir cette nouveauté. Il y allait de la sécurité matérielle des psychanalystes. De plus, cela eut mis en cause l’opinion suivant laquelle la psychanalyse devait favoriser la civilisation. Personne ne se demandait ce qui, dans la civilisation, était favorisé par elle, et ce qui était mis en danger. On n’avait pris garde que par son développement même, le neuf critique et nie l’ancien.

Les cercles qui faisaient autorité dans la science sociale en Autriche et en Allemagne rejetaient la psychanalyse et essayaient de rivaliser avec elle dans sa tentative de comprendre la nature humaine. Ce n’était pas facile de trouver le chemin à travers ces difficultés. Il est surprenant de considérer comment j’évitai de faire certaines bévues vraiment énormes à cette époque. La tentation était grande de prendre un raccourci, de consentir à quelque compromis, d’essayer de trouver une solution pratique rapide. On aurait pu dire, par exemple, que la sociologie et la psychanalyse pouvaient être unies sans aucune difficulté. Ou que la psychanalyse, bien que juste en tant que psychologie de l’individu, n’était pas très importante pour la civilisation. C’est ce qui fut dit en effet par les marxistes qui avaient quelque teinture psychanalytique. Mais ce n’était pas une solution. J’étais trop psychanalyste pour être superficiel et trop intéressé dans le progrès du monde vers la liberté pour me contenter d’une réponse banale. Pour le moment, j’étais satisfait d’avoir pu coordonner la psychanalyse et la sociologie, ne fût-ce d’abord que méthodologiquement17. Les accusations incessantes de mes « amis » et « ennemis » sur la hâte de mes conclusions bien qu’elles m’ennuyassent souvent, ne m’inquiétèrent pas. Je savais qu’aucun d’entre eux n’avaient fait le moindre effort théorique ou pratique. Pendant de longues années j’avais tenu mes manuscrits achevés enfermés à clef dans un tiroir avant de me décider à les publier. J’étais prêt à cesser d’être « élégant » envers les autres.

Le rapport entre la psychanalyse et la civilisation s’éclaira lorsqu’un jeune psychiatre lut chez Freud une communication intitulée : Psychanalyse et Weltanschauung. Très peu de psychanalystes savent aujourd’hui que c’est de cette discussion que naquit l’essai célèbre de Freud : Malaise dans la civilisation, et qu’elle eut lieu principalement pour réfuter mon œuvre mûrissante et le « danger » qu’elle représentait.

Malaise dans la civilisation contient des phrases entières que Freud avait employé dans notre discussion pour s’opposer à mes théories.

Dans ce livre, qui ne parut qu’en 1931, Freud, bien qu’il reconnût que le plaisir sexuel naturel fût le but du désir humain, essayait en même temps de démontrer que ce principe n’était pas tenable. Sa formule fondamentale théorique et pratique était toujours : L’être humain – normalement et par nécessité – progresse du « principe de plaisir » au « principe de réalité ». Il doit renoncer au plaisir et s’adapter. Freud ne questionnait pas l’aspect irrationnel de cette « réalité ». Et il ne se demandait pas non plus quelle sorte de plaisir est compatible avec la « socialité » et quelle espèce ne l’est pas. Aujourd’hui, je constate que ce fut là une chose fort heureuse pour l’hygiène mentale réelle que ce problème fût porté au jour. Tout devenait plus clair. Il était impossible de considérer plus longtemps la psychanalyse comme une force capable de réformer la civilisation ; sans une critique pratique des conditions de l’éducation et sans aucune tentative de les changer. Sinon que signifie ce mot dont on abusa tant : « le progrès » ?

Le concept suivant correspondait à l’attitude académique de l’époque. La science, disait-on, traite les problèmes de ce qui est, le pragmatisme social étudie les problèmes liés à ce qui devrait être. « Ce qui est » (la science) et « ce qui devrait être » (le pragmatisme social) sont deux choses différentes qui n’ont pas de terrain commun. La découverte d’un fait n’implique pas un « devrait être », c’est-à-dire que ce n’est pas l’indication d’un but vers lequel il faut tendre. Avec une découverte scientifique chaque groupe idéologique ou politique pouvait faire ce qu’il voulait. Ces logiciens éthiques avaient fui la réalité dans une formule abstraite. Si je trouve qu’un adolescent devient névrosé et incapable de travailler à cause de la continence qu’on exige de lui, c’est de la « science ». Du point de vue de la « logique abstraite », on peut conclure qu’il est indifférent que cet adolescent continue à vivre dans la continence ou qu’il l’abandonne. Cette conclusion appartient à une « Weltanschauung » et sa réalisation est du « pragmatisme social ». Mais moi, j’objectai qu’il est des découvertes scientifiques dont, en pratique, une seule chose découle et jamais une autre. Ce qui est juste logiquement peut être mauvais dans la pratique. Si aujourd’hui après avoir fait la découverte que l’abstinence est nocive pour un adolescent, quelqu’un n’aboutissait pas immédiatement à la conclusion que cet adolescent doit renoncer à l’abstinence, on se rirait de lui. Voilà pourquoi il est si important d’énoncer les problèmes en termes pratiques. Un médecin ne saurait se permettre un point de vue abstrait. Celui qui refuse de tirer des conclusions pratiques d’une découverte doit nécessairement faire des erreurs d’une nature « purement scientifique ». Il devra discuter avec « l’autorité scientifique » que la continence n’est pas nuisible à l’adolescent. Il devra camoufler la vérité et jouer à l’hypocrite pour soutenir ses exigences de continence. Toute découverte scientifique a une base dans quelque Weltanschauung et une conséquence pratique dans la vie sociale.

Pour la première fois, j’entrevis clairement l’abîme entre la pensée logique abstraite et la pensée fonctionnelle en termes de science naturelle. La logique abstraite a souvent la fonction d’admettre des faits scientifiques sans leur laisser leurs conséquences pratiques. Voilà pourquoi je lui préférai le fonctionnalisme pratique qui postule l’unité de la théorie et de la pratique.

Le point de vue de Freud était le suivant : l’attitude de l’homme moyen envers la religion est compréhensible. Gœthe avait écrit :

Celui qui possède la science et l’art

Possède aussi la religion,

Celui qui ne les possède pas

Puisse-t-il avoir la religion.

Cette affirmation est juste pour nos temps, comme tout ce qui est soutenu par une idéologie conservatrice. Le droit des conservateurs est identique au droit de les attaquer, avec la connaissance médicale et scientifique, si profondément que la source de l’arrogance et de l’ignorance conservatrice en soit tarie. Le fait que la question demeure sans réponse en ce qui concerne l’esprit pathologique de tolérance de la part des foules ouvrières, de leur renonciation pathologique à la connaissance et aux fruits culturels de ce monde de « science et d’art », en ce qui concerne leur faiblesse, leur peur de la responsabilité et leur recherche de l’autorité – le fait que cette question demeure sans réponse mène le monde vers un abîme qui prend la forme de la peste du fascisme. Quel est de toute façon le sens de la science si ces questions demeurent tabou pour elle ? Quelle sorte de conscience possède un savant qui peut, ou pourrait, élaborer une réponse et qui, volontairement, refuse de combattre cette peste psychique ? Aujourd’hui, en face du danger pour la vie, ce qui, il y a douze ans, pouvait à peine être mentionné, devient clair pour le monde entier. La vie sociale a mis dans une lumière aiguë ce qui, à cette époque, était uniquement la préoccupation de quelques médecins individuels.

Freud put justifier la renonciation au bonheur de la part de l’humanité aussi magnifiquement qu’il avait défendu le fait de la sexualité infantile. Quelques années plus tard, un génie pathologique – profitant au mieux de l’ignorance humaine et de sa peur du bonheur – poussa l’Europe au bord de la destruction avec le slogan de la « renonciation héroïque ».

« Telle qu’elle nous est imposée, écrit Freud, notre vie est trop lourde, elle nous inflige trop de peines, de déceptions, de tâches insolubles. Pour la supporter, nous ne pouvons nous passer de sédatifs… Ils sont peut-être de trois espèces : d’abord de fortes diversions, qui nous permettent de considérer notre misère comme peu de chose, puis des satisfactions substitutives qui l’amoindrissent ; enfin des stupéfiants qui nous y rendent insensibles. L’un et l’autre de ces moyens nous est indispensable »18.

En même temps, dans L’avenir d’une illusion, Freud rejetait l’illusion la plus dangereuse de toutes : la religion.

« Cette providence, l’homme simple ne peut se la représenter autrement que sous la figure d’un père grandement magnifié. Seul un tel père peut connaître les besoins de l’enfant humain, se laisser fléchir par ses prières ou adoucir par ses repentirs. Tout cela est évidemment si infantile, si éloigné de la réalité, que pour tout ami sincère de l’humanité, il devient douloureux de penser que jamais la grande majorité des mortels ne pourra s’élever au-dessus de cette conception de l’existence. »

Ainsi, les découvertes exactes de Freud sur le mysticisme religieux finirent en résignation. Et à l’extérieur, la vie fermentait avec la bataille pour une Weltanschauung rationnelle et un ordre social scientifiquement réglé. Freud ne se déclara pas comme dépourvu de Weltanschauung. Il réfuta la Weltanschauung pragmatique en faveur de la scientifique. Il se sentait lui-même en opposition avec le pragmatisme social tel qu’il était représenté par les partis politiques européens. Je tentai de montrer que l’élan vers la démocratisation du processus de travail est et doit être scientifiquement rationnel. C’était l’époque où avait déjà commencé la destruction de la démocratie sociale de Lénine et l’instauration de la dictature dans l’Union Soviétique, et l’abandon de tous les principes de vérité dans la pensée sociologique. Je ne nie pas que je rejetai le point de vue non pragmatique de Freud, qui fuyait les conséquences sociales des découvertes scientifiques. J’avais à peine une lueur du fait que le point de vue de Freud aussi bien que l’attitude dogmatique du gouvernement soviétique, chacun dans sa sphère respective, avaient leurs raisons : La régulation rationnelle scientifique de l’humanité est le but suprême. Cependant, la structure irrationnelle acquise des masses populaires, c’est-à-dire de ceux qui contribuent à faire l’histoire, rend possible la dictature par l’utilisation de l’irrationnel. Tout dépend de ceci : qui exerce le pouvoir, à quelle fin, et contre quoi. De toute manière, la démocratie sociale originelle en Russie était la solution la plus humaine possible dans les conditions existantes de l’histoire et de la structure humaine. Cela, Freud l’avait explicitement admis. Il n’est pas douteux que la démocratie sociale de Lénine ait dégénéré dans le stalinisme dictatorial d’aujourd’hui. Le pessimisme de Freud semblait cruellement justifié dans les années qui suivirent : « Il n’y a rien à faire ». Après ce qui était arrivé en Russie, le développement de la véritable démocratie apparut utopique. Il semblait maintenant que « celui qui n’avait ni art ni science devait avoir plutôt « la religion socialiste », vers laquelle avait dégénéré un immense univers de pensée scientifique. Il faut remarquer que l’attitude de Freud n’était qu’une expression de l’attitude fondamentale des savants académiques : ils n’avaient aucune confiance dans l’auto-éducation démocratique et dans la productivité individuelle des masses populaires. Voilà pourquoi il ne fit rien pour endiguer la marée de la dictature.

Depuis le début de mon activité dans le domaine de l’hygiène sociale, j’étais convaincu que le bonheur culturel en général, et le bonheur sexuel en particulier, formaient le contenu même de la vie et devaient être le but de toute entreprise sociale pratique. On me contredisait de tous côtés. Pourtant mes découvertes étaient assez importantes pour braver les objections et les difficultés. Toute la littérature, du roman le plus simple au meilleur des poèmes, me confirma dans cette vue. L’intérêt culturel (les films, le roman, le poème, etc.) tourne tout entier autour de la sexualité, prolifère sur l’affirmation de l’idéal et la négation de l’actuel. Les industries de la beauté, de la mode, la publicité gagnent leur vie par la sexualité. Si toute l’humanité rêve du bonheur en amour, pourquoi ce rêve de la vie ne pouvait-il se réaliser ? Le but était clair. Les faits découverts dans les profondeurs biologiques appelaient une action médicale. Pourquoi la recherche du bonheur continuait-elle à demeurer quelque chose de fantastique, en guerre avec la dure réalité ? Freud abandonna l’espoir de la manière suivante :

Que révèle le comportement humain lui-même sur les buts de la vie ? Qu’est-ce que les hommes attendent de la vie, que désirent-ils en obtenir ? Telles étaient les questions qui obsédaient l’esprit de Freud en 1930, après que nos discussions eurent introduit les demandes sexuelles des masses dans le pacifique cabinet du savant, et déterminé un violent conflit d’opinions.

Freud devait admettre : « La réponse est à peine douteuse. Ils cherchent le bonheur. Ils veulent devenir heureux et le rester ». Ils veulent éprouver de fortes sensations de plaisir. C’est tout simplement le principe de bonheur qui forme le but de la vie. Ce principe gouverne les opérations de l’appareil psychique dès l’origine.

« Aucun doute ne peut subsister quant à son utilité, et pourtant l’univers entier, – le macrocosme aussi bien que le microcosme – cherche querelle à son programme. Celui-ci est absolument irréalisable ; tout l’ordre de l’univers s’y oppose ; on serait tenté de dire qu’il n’est point entré dans le plan de la « création » que l’homme soit « heureux ». Ce qu’on nomme bonheur, au sens le plus strict, résulte d’une satisfaction plutôt soudaine de besoins ayant atteint une haute tension et n’est possible de par sa nature que sous forme de phénomène épisodique. »

En parlant ainsi, Freud exprimait une partie de l’incapacité humaine pour le bonheur. L’argument sonne bien. Mais il est faux. Selon lui, il semblerait que l’ascétisme fût une condition préalable nécessaire pour le bonheur. On néglige ici le fait que la rétention d’un besoin est elle-même ressentie comme un plaisir, à condition qu’il y ait espoir de satisfaction et quelle ne dure pas trop longtemps. De même il ne faut pas oublier que cette rétention rend l’organisme rigide si cet espoir n’existe pas ou si le plaisir est constamment menacé par une sanction. La suprême expérience de bonheur, l’orgasme sexuel, présuppose une rétention d’énergie. On ne peut pas en tirer la conclusion de Freud que le « principe de plaisir ne peut simplement pas être mis à exécution ». Aujourd’hui j’ai une preuve expérimentale de l’inexactitude de cette affirmation. À cette époque, je sentis seulement que Freud cachait une réalité derrière une phrase. Admettre la possibilité du bonheur humain, c’était effacer les théories de la répétition-obsession et de l’instinct de mort. Cela eût entraîné une critique des institutions sociales qui détruisent le bonheur dans la vie. Pour maintenir cette position de résignation, Freud invoqua des arguments qu’il emprunta à la situation existante sans se demander néanmoins si la situation était par nature inévitable et immuable. Je ne voyais pas comment Freud pouvait croire que la découverte de la sexualité infantile ne pût avoir aucun effet sur les tentatives de changer le monde. Il semblait commettre une injustice cruelle envers sa propre œuvre, et sentir la tragédie de cette contradiction, car lorsque j’exposai mes arguments, il me répondit que j’étais complètement dans mon tort, ou bien que « j’aurais à supporter un jour tout seul le lourd destin de la psychanalyse ». Je n’étais pas dans mon tort. Sa prophétie se trouva exacte.

Dans sa discussion comme dans son livre, Freud avait fui dans la théorie de la souffrance biologique. Il cherchait à échapper à la catastrophe culturelle par « un effort de l’Éros ». Dans une conversation privée en 1926, Freud avait exprimé l’espoir que l’« expérience » révolutionnaire en Russie soviétique put réussir. Personne ne soupçonnait encore l’échec catastrophique où avait abouti la tentative de Lénine d’instaurer une démocratie sociale. Freud savait – et il l’avait écrit —- que l’humanité était malade. L’association entre cette maladie générale et la catastrophe qui eut lieu, en Russie et plus tard en Allemagne était aussi étrangère à la pensée du psychiatre qu’à celle de l’homme d’État ou de l’économiste politique. Trois ans plus tard, les conditions en Allemagne et en Autriche étaient déjà si troublées qu’elles affectèrent mon activité professionnelle. L’irrationnel dans la vie politique devint évident. La psychologie analytique pénétrait de plus en plus dans les problèmes sociologiques. Dans mon travail, l’« homme » en tant que malade, et « l’homme » en tant qu’être social fusionnaient de plus en plus en un seul. Je voyais que les masses névrotiques et affamées devenaient une proie facile pour les pirates politiques. Freud, malgré sa connaissance de la peste psychique, craignait de mêler la psychanalyse au chaos politique. Son conflit, qui était intense, le fit apparaître d’autant plus humain à mes yeux. Aujourd’hui, je comprends aussi la nécessité de sa résignation. Pendant quinze ans, il avait lutté pour la reconnaissance de simples faits. Le monde de ses collègues l’avait sali, l’avait accusé de charlatanisme, avait même douté de la sincérité de sa motivation. Ce n’était pas un pragmatiste social, mais un « savant pur » et en tant que tel, exact et honnête. Le monde ne pouvait plus nier les faits de la vie psychique inconsciente. Ainsi, reprit-il à nouveau son vieux jeu habituel qui consistait à abaisser ce qu’il ne pouvait détruire. Cela lui donna un grand nombre d’élèves, qui vinrent s’asseoir à une table servie sans avoir eu la peine de travailler durement pour ce qu’ils recevaient. Ils n’avaient qu’un seul intérêt : rendre la psychanalyse socialement acceptable le plus vite possible. Ils emportèrent les traditions conservatrices de ce monde dans leur organisation. Et sans organisation l’œuvre de Freud ne pouvait exister. L’un après l’autre, ils sacrifièrent la théorie de la libido ou la diluèrent. Freud savait combien il était difficile de continuer à défendre la théorie de la libido. Mais l’intérêt de se préserver et de sauver le mouvement psychanalytique l’empêcha de dire ce qu’il aurait dit et ce pourquoi il se serait battu dans un monde plus honnête. Avec sa science, il avait de loin dépassé l’horizon intellectuel étroit de ses contemporains. Son école le ramena à lui. En 1929, il savait fort bien que dans mon jeune enthousiasme scientifique, j’avais raison. Mais l’admettre c’eût été sacrifier la moitié de l’organisation.

Que les troubles psychiques résultent du refoulement sexuel était un fait établi. La pédagogie et la thérapeutique analytique voulaient éliminer le refoulement des instincts sexuels. À la question : Qu’arrive-t-il aux instincts une fois libérés de leurs refoulements ? la réponse des psychanalystes était : Les instincts sont rejetés ou sublimés. On ne mentionnait jamais la satisfaction. On ne le pouvait pas, parce qu’on considérait encore l’inconscient comme l’enfer de toutes les pulsions anti-sociales et perverses.

Longtemps je tâchai d’obtenir une réponse à cette question : « Qu’advient-il de la génitalité naturelle des enfants et des adolescents lorsqu’ils sont libérés du refoulement ? Doit-elle également être « rejetée ou sublimée » ? Les psychanalystes n’y répondirent jamais. Pourtant, elle constitue le « problème central » de la formation du caractère.

Toute l’éducation souffre du fait que l’adaptation sociale exige le refoulement de la sexualité naturelle et que ce refoulement rend les jeunes gens malades et anti-sociaux. Ce qu’il fallait donc établir avant tout c’est la justification ou l’illégitimité des exigences pédagogiques. Elles étaient basées sur une conception essentiellement erronée de la sexualité.

La grande tragédie de Freud, c’est qu’il s’évada dans les théories biologistiques. Il eût pu garder le silence ou laisser faire les gens comme ils le désiraient. Et c’est ainsi qu’il en vint à se contredire.

Le bonheur, dit-il, est une.illusion. Car la souffrance menace inexorablement de trois côtés. « De son propre corps qui est destiné à la décomposition ». Mais alors pourquoi, peut-on demander, la science rêve-t-elle de prolonger la vie ? « Du monde extérieur qui est capable de nous attaquer avec des forces de destruction inexorables ». Pourquoi alors, peut-on demander, de grands penseurs ont-ils passé leur vie à penser sur la liberté ? Pourquoi des millions de soldats ont-ils versé leur sang pour la liberté, dans la lutte contre le monde extérieur menaçant ? La peste n’avait-elle pas été finalement vaincue ? Et l’esclavage physique et social n’a-t-il pas été au moins diminué ? Ne sera-t-il pas possible de vaincre la maladie du cancer ? Ou possible de vaincre les guerres comme on a vaincu la peste ? Ne sera-t-il donc jamais possible de vaincre l’hypocrisie morale qui de nos adolescents fait des estropiés ?

Plus sérieux et plus difficile était le troisième argument contre le désir humain de bonheur : la souffrance qui naît des relations avec d’autres personnes, dit Freud, est le plus pénible de tous les maux. On pourrait incliner à la considérer comme quelque invasion accidentelle et superficielle, mais en même temps, elle est fatalement non moins inévitable que la souffrance des autres sources. Ici parlaient les amères expériences sur la race humaine que Freud avait faites personnellement. Il touchait ici à notre problème des structures ou, en d’autres mots, à l’irrationnel qui détermine le comportement des êtres. Je l’avais ressenti moi-même douloureusement dans la Société psychanalytique, une organisation dont la tâche consistait précisément dans la maîtrise médicale du comportement irrationnel. Et maintenant, Freud venait dire que c’était fatal et inévitable.

Mais comment ? Pourquoi alors prétendre au noble point de vue de la science rationnelle ? Pourquoi alors proclamer l’éducation de l’humain et son progrès vers une conduite rationnelle réaliste ? Pour une raison qui m’échappait, Freud ne vit pas la contradiction : d’une part, il avait – justement – réduit la pensée et le comportement humain à des motifs inconscients, irrationnels ; d’autre part, il pouvait exister pour lui une Weltanschauung où la loi même qu’il avait trouvée ne serait plus valable. Une science au-delà de ses propres principes ! La résignation de Freud n’était rien d’autre qu’une fuite des difficultés gigantesques présentées par l’aspect pathologique du comportement humain, le mal. Il était désillusionné. À l’origine, il croyait qu’il avait découvert la thérapeutique radicale des névroses. En réalité, il n’avait fait rien de plus qu’un début. Les choses étaient beaucoup plus compliquées que la formule de la prise de conscience de l’inconscient ne donnait à croire. Il avait revendiqué que la psychanalyse pouvait comprendre des problèmes généraux de l’existence humaine et pas seulement les problèmes médicaux. Mais il ne put trouver son chemin dans la sociologie. Dans Jenseits des Lustprinzips (Au-delà du principe de plaisir) il avait touché à des questions biologiques importantes d’une manière hypothétique. Il était arrivé ainsi à la théorie de l’instinct de mort. Ce fut une théorie erronée, Freud lui-même l’avait énoncée d’abord avec scepticisme. Mais la psychologisation de la sociologie autant que de la biologie ôta tout espoir d’une solution pratique à ces problèmes énormes.

De plus, par sa clientèle comme par les réactions à ses enseignements, Freud était arrivé à découvrir dans ses compagnons des êtres pleins de malice et sur lesquels on ne pouvait nullement compter. Depuis des lustres, il vivait isolé du monde pour protéger sa propre paix du cœur. S’il avait « marché » dans toutes les objections irrationnelles qui furent soulevées il se serait perdu au milieu de toutes les querelles mesquines et destructrices. Pour mener une vie retirée, il avait besoin d’une attitude sceptique envers les « valeurs » humaines, voire un certain mépris pour l’homme d’aujourd’hui. La connaissance finit par avoir plus d’intérêt pour lui que le bonheur humain. Et cela d’autant plus que les hommes ne savaient organiser leur bonheur quand il se présentait. Cette attitude correspondait complètement à la supériorité académique de l’époque et se nourrissait de faits. Mais il ne me paraissait pas admissible de juger les problèmes généraux de l’existence humaine du point de vue d’un pionnier scientifique.

Bien que je comprisse les motifs de Freud, deux faits importants m’empêchèrent de le suivre sur ce point. L’un tenait au nombre croissant de personnes incultes, maltraitées, démolies psychiquement, qui demandaient une révision de l’ordre social en termes de bonheur terrestre. Fermer les yeux sur cette situation, ou refuser de la prendre en considération, c’eût été pratiquer la ridicule politique de l’autruche. J’avais trop bien appris à connaître ce réveil de la masse pour le nier ou sous-estimer la force sociale qu’il constituait. Les motifs de Freud étaient justes, mais non moins justes étaient les motifs de cette masse en train de se réveiller. Les négliger signifiait inévitablement prendre le parti des parasites, des oisifs.

L’autre fait était que j’avais appris à voir les gens de deux manières. Ils étaient souvent corrompus, incapables de penser, déloyaux, pleins de slogans dépourvus de sens, traîtres, ou simplement vides. Mais cet état n’était pas naturel. Ils avaient été façonnés ainsi par les conditions existantes de la vie. En principe, il était possible de les rendre différents : honnêtes, droits, aimants, sociables, capables de solidarité, et pour tout dire sociaux vraiment et sans contrainte. De plus en plus, je devais m’aviser que les comportements qualifiés de « méchants » et d’« anti-sociaux » étaient en réalité névrotiques. Par exemple, un enfant joue d’une façon naturelle. Mais son entourage le freine. Au début l’enfant se défend, puis il succombe. Il perd sa capacité de prendre du plaisir, tout en continuant à lutter contre l’inhibition du plaisir sous la forme de réactions de rancunes pathologiques, sans but, irrationnelles. De même, le comportement humain en général n’est qu’un reflet de l’affirmation et de la négation de la vie dans le processus social. Était-il concevable que le conflit entre la tendance au plaisir et sa frustration sociale pût être un jour résolu ? L’investigation psychanalytique de la sexualité semblait être le premier pas dans cette direction. Mais un tel commencement ne semblait pas tenir ses promesses. Ce fut d’abord une abstraction, ensuite une doctrine conservatrice d’« adaptation culturelle » entachée de nombreuses contradictions insolubles.

La conclusion était irréfutable. Le désir que les hommes éprouvent pour la vie et pour le plaisir ne saurait être banni. Mais la régulation sociale de la vie sexuelle est, elle, susceptible de modification. Arrivé à ce point, Freud se mit à imaginer des justifications pour la vie ascétique. « Une satisfaction illimitée » de tous les besoins, disait-il, semblerait être le genre de vie le plus tentant. Mais cela signifierait qu’on place le plaisir avant la prudence, et il s’en suivrait rapidement une punition. Ce à quoi je pouvais répliquer déjà à cette époque, que nous pouvons distinguer les désirs naturels de bonheur des désirs secondaires antisociaux qui sont le résultat de l’éducation contraignante. Les pulsions secondaires non naturelles peuvent être contenues seulement par l’inhibition morale. Il en sera toujours ainsi. D’autre part, aux besoins naturels de plaisir s’applique le principe de liberté. Ils doivent être « vécus ». Il faut alors savoir ce que signifie le mot pulsion dans chaque cas. « L’action des stupéfiants est à ce point appréciée, et reconnue comme un tel bienfait dans la lutte pour assurer le bonheur ou éloigner la misère, que des individus et même des peuples entiers leur ont réservé une place permanente dans l’économie de leur libido », écrit Freud. Mais il ne fait pas une seule réserve d’ordre médical sur cette satisfaction substitutive qui détruit l’organisme ! Pas un seul mot sur la cause de cette toxicomanie et l’absence de satisfaction génitale dans toute la littérature psychanalytique !

La thèse de Freud était désespérante. Il est vrai, concédait-il, que le désir de plaisir ne peut être déraciné. Mais ce qui doit être changé, ce n’est pas le chaos social, c’est le désir de plaisir lui-même. Avec sa structure compliquée, l’appareil psychique admettait plusieurs modes d’influence. Tout comme la satisfaction instinctuelle apporte le bonheur, elle peut devenir la source de graves souffrances si le monde extérieur l’empêche de se réaliser.

Ainsi, on pouvait espérer qu’en influençant les pulsions instinctuelles (mais sans toucher au monde frustrateur !) nous serions capables de nous libérer partiellement de la souffrance. Il s’agissait de maîtriser les sources intérieures de nos besoins. En allant jusqu’au bout, on l’obtient en tuant les instincts suivant l’enseignement de la philosophie orientale et la pratique du yoga. Voilà donc ce qu’était la thèse de Freud, de ce même homme qui avait présenté au monde les faits irréfutables de la sexualité infantile et du refoulement sexuel.

Ici, on ne pouvait plus, on ne devait plus suivre Freud. Il fallait même rassembler toutes les forces disponibles pour combattre de telles conceptions, consacrées par une autorité aussi éminente. Il était à prévoir que, par la suite, tous les mauvais esprits, champions de la peur de la vie, se couvriraient du témoignage de Freud. Ce n’est pas ainsi que l’on devrait traiter un problème primordial. On ne peut que défendre la résignation du coolie chinois ou la mortalité infantile du patriarcat cruel de l’Inde orientale. Le problème le plus brûlant – de la misère de l’enfance et de l’adolescence fut de tuer les pulsions vitales spontanées par le processus de l’éducation dans l’intérêt d’un raffinement douteux. Cela, la science ne doit pas le pardonner. Elle ne sera pas quitte à si bon compte. Et, moins que quiconque, Freud lui-même, puisqu’il n’a jamais douté du rôle joué par le désir humain précoce, et de l’exactitude primordiale de ce fait.

Comme il l’admit, cette orientation de la vie qui se meut autour de l’amour et attend la satisfaction du fait d’aimer et d’être aimé, semble être la plus naturelle pour chacun. L’amour sexuel procurait les plus intenses sensations de plaisir et devenait ainsi le prototype de tout désir de bonheur. Mais, ajoutait-il, ce concept a un point faible. Ou bien il ne serait venu à l’idée de personne d’abandonner Ce mode de vie pour un autre. On n’est jamais moins protégé contre la souffrance, disait-il, que lorsqu’on aime. On n’est jamais plus faible ni plus malheureux qu’au moment de la perte de l’amour ou de l’objet d’amour. Le programme du principe de plaisir, la réalisation du bonheur ne saurait être mis en pratique. De nouveau, Freud maintenait que ni la structure humaine, ni les conditions de l’existence humaine ne sauraient changer. Ici Freud songeait à des attitudes telles que les réactions névrotiques de déception des femmes affectivement et économiquement dépendantes.

Le dépassement de ces perspectives de Freud, et l’élaboration de la solution de l’économie sexuelle de ce problème eurent lieu en deux parties. Primo, la tendance au bonheur devait être comprise clairement dans sa nature biologique. Ainsi pouvait-elle être séparée des déformations secondaires de la nature humaine. Secundo, il restait la grande question de la réalisation pratique sociale, de ce que les hommes désirent si profondément et qu’en même temps ils craignent si fort.

La vie, et avec elle la tendance au plaisir, ne se présente pas dans un vide mais sous des conditions naturelles et sociales définies. La première partie se trouvait sur le territoire inexploré de la biologie. Personne n’avait fait encore des investigations dans le mécanisme du plaisir du point de vue biologique. La deuxième partie était sociologique ou plutôt comprenait le territoire inexploré de la politique sexuelle sociale. S’il est généralement reconnu que les individus ont une tendance naturelle et que les conditions sociales les empêchent d’atteindre leur but, alors surgit spontanément la question suivante : quels voies et moyens leur permettront-ils d’atteindre ce but ? Ceci s’applique au bonheur sexuel autant qu’aux buts économiques. Il faut une mentalité particulière, caractérisée par l’usage du cliché, pour refuser à la sexualité ce qu’elle n’hésiterait pas à accorder en d’autres domaines (par exemple, gagner de l’argent ou se préparer à la guerre). La distribution des richesses exige une politique économique rationnelle. Une politique sexuelle rationnelle n’est pas différente si on applique aux besoins sexuels les mêmes principes évidents qu’aux besoins économiques. Il ne fallut pas longtemps pour reconnaître l’hygiène sexuelle comme le point central de l’hygiène mentale, pour la différencier des vains efforts de réforme sexuelle et surtout de la mentalité pornographique, et pour établir ses principes scientifiques de base.

Toute la production culturelle, telle qu’elle s’exprime en littérature, en poésie, en art, en danse, au cinéma, dans le folklore est marquée par l’intérêt sexuel.

Il n’existe pas un intérêt qui ait une influence plus forte sur l’homme que l’intérêt sexuel.

Les lois patriarcales en rapport avec la culture, la religion, le mariage sont essentiellement des lois contre la sexualité.

La psychologie de Freud avait révélé que la libido – l’énergie de l’intérêt sexuel – était le moteur central de l’activité psychique.

La pré-histoire humaine et la mythologie sont – dans le sens strict du mot – des reproductions de l’économie sexuelle de l’humanité.

On ne pouvait escamoter la question : le refoulement sexuel est-il une partie indispensable du processus de la civilisation en général ? Si l’investigation scientifique pouvait répondre à cette question affirmativement et sans équivoque, alors tout effort pour élaborer un programme social positif serait sans espoir. Et sans espoir aussi toute tentative psychothérapique.

Ceci ne pouvait être exact et s’opposait à toute tentative humaine, à toutes les découvertes scientifiques, à toutes les productions intellectuelles. Mon travail clinique m’avait donné la conviction inébranlable que la personne sexuellement la plus complète est aussi la plus productrice au point de vue culturel. Aussi ne pouvait-il être question pour moi d’accepter la solution de Freud. Le problème du refoulement nécessaire ou non à la civilisation fut remplacé par un problème beaucoup plus important : « Quels sont les mobiles secrets qui font que les hommes éludent une réponse à cette question avec tant de continuité et – jusqu’à présent – avec tant de succès ? » Je cherchai les raisons pour lesquelles Freud avait mis son autorité à la disposition d’une idéologie conservatrice et jeté par-dessus bord, avec sa théorie de la civilisation, ce qu’il avait acquis comme savant et comme médecin. Il l’avait fait certainement non par lâcheté intellectuelle ni pour des raisons politiques, mais à l’intérieur d’une science qui, comme toutes les autres, était dépendante de la société. La barrière sociale s’était dressée non seulement dans la thérapeutique des névroses, mais aussi dans la recherche de l’origine du refoulement sexuel.

Dans mes cliniques d’hygiène sexuelle, le fait devint clair pour moi que la fonction de la suppression de la sexualité infantile et adolescente est de faciliter pour les parents la soumission des enfants.

Dès le début du patriarcat économique, la sexualité des enfants et des adolescents fut combattue par une castration directe ou par bonne mutilation génitale d’une espèce ou d’une autre. Plus tard, la castration psychique qui consistait à semer l’angoisse sexuelle, parut plus acceptable. Le refoulement permet de garder plus facilement les hommes dans un état de soumission, de même que la castration transforme étalons et taureaux en bêtes de somme obéissantes. Cependant, personne ne songea aux résultats dévastateurs de la castration psychique et personne ne peut prédire comment la société pourra leur tenir tête. Après que j’eus discuté la question, dans un article19, Freud confirma la liaison entre le refoulement sexuel et la soumission :

« La peur de la révolte parmi les opprimés, écrit-il, devient alors une cause de règlements plus sévères. Un degré très haut dans ce type a été atteint par notre civilisation d’Europe occidentale. Psychologiquement elle se justifie en ce qui concerne la censure de toutes les manifestations de la vie sexuelle chez les enfants, car il n’y aurait plus aucune possibilité de brider les désirs sexuels chez les adultes si le terrain n’avait pas été préparé pour cela pendant l’enfance. Néanmoins, il n’existe aucune espèce de justification des extrémités auxquelles se livre la société civilisée en niant réellement l’existence de ces manifestations ».

Ainsi la formation de la structure caractérielle qui nie la sexualité était le but réel, quoique inconscient, de l’éducation. Par conséquent, la pédagogie psychanalytique ne pouvait plus être discutée sans que le problème de structure soit également discuté. De même on ne pouvait discuter cette dernière sans discuter le but de l’éducation, qui sert les fins de l’ordre social d’une époque donnée. Si l’ordre social contredit l’intérêt de l’enfant, alors l’éducation doit mettre l’enfant hors de son propos et doit ou abandonner ouvertement son but proposé : « le bien-être de l’enfant », ou prétendre le défendre. Cette sorte d’éducation ne distinguait pas entre la famille compulsive qui supprime les enfants, et la famille construite sur la relation profonde d’amour naturel entre parents et enfants, et qui est continuellement détruite par les relations de la famille compulsive. De plus, l’éducation négligea de prendre connaissance de la révolution gigantesque qui s’était faite depuis le début du siècle dans la vie sexuelle humaine et dans la vie de famille. Avec ses « idées » et ses « réformes », elle était – et est encore – boitillant très loin derrière les changements réels. En un mot, elle fut happée dans ses propres motifs irrationnels qu’elle ne connaissait pas et qu’elle n’osait pas connaître.

Néanmoins, on peut comparer la plaie des névroses à une peste. Elle désintègre tout ce que l’effort, la pensée et le travail humains créent. On attaqua la peste sans obstacles, parce que cette attaque n’empiétait ni sur les intérêts financiers ni sur les intérêts affectifs et mystiques. Combattre la peste des névroses est bien plus difficile. Tout ce qui prospère sur le mysticisme humain s’accroche à lui et possède la puissance. Qui accepterait l’argument qu’il ne fallait pas attaquer la peste psychique parce que les mesures d’hygiène mentale nécessaires exigerait trop des gens ? Repousser le blâme sur le manque de fonds est une pauvre excuse. Les sommes qui se dissipent en fumée durant une seule semaine de guerre auraient suffi à pourvoir aux besoins hygiéniques de millions et de millions de personnes. Nous sommes aussi portés à sous-estimer les forces gigantesques qui sont en friche chez les hommes et qui se pressent vers l’expression et l’action.

L’économie sexuelle avait compris le but biologique de l’élan humain qui était en désaccord avec la structure humaine et certaines institutions de notre ordre social. Freud avait sacrifié le but du bonheur à la structure humaine existante et au chaos sexuel existant. Il ne restait rien à faire pour moi que de retenir le but et d’étudier les lois selon lesquelles cette structure humaine se développe et peut être changée. Je n’avais pas la moindre idée de l’étendue du problème ni surtout du fait que la structure névrotique psychique devient une innervation somatique, une « seconde nature » en quelque sorte.

Malgré tout son pessimisme, Freud ne pouvait laisser les choses dans un état aussi désespéré. Sa conclusion fut :

« La question du sort de l’espèce humaine me semble se poser ainsi : le progrès de la civilisation saura-t-il, et dans quelle mesure, dominer les perturbations apportées à la vie en commun par les pulsions humaines d’agression et d’auto-destruction ? Et maintenant il y a lieu d’attendre que l’autre des deux « puissances célestes », l’Éros éternel, tente un effort afin de s’affirmer dans la lutte qu’il mène contre son adversaire non moins immortel. »

Cette affirmation allait beaucoup plus loin que ne le supposèrent les psychanalystes. C’était autre chose qu’un tour de phrase ou une remarque brillante. « Éros » présuppose la pleine capacité sexuelle. La pleine capacité sexuelle présuppose à son tour une affirmation générale de vie et son entretien par la société. Freud semblait secrètement me souhaiter du bonheur dans mon entreprise. Il s’exprima obscurément. Mais les voies matérielles étaient trouvées qui concrétiseraient un jour son espoir. Seule la libération de la capacité naturelle pour l’amour chez les êtres humains peut dominer leur destructivité sadique.

2. – L’origine sociale du refoulement sexuel

Naturellement, à cette époque, on ne pouvait répondre dans un sens pratique à la question que soulevait la possibilité de réaliser le bonheur général. Ici, la personne non sophistiquée se demandera si la science parvenue à son sommet n’a rien de mieux à faire que de poser des questions aussi stupides : le bonheur terrestre des êtres humains est-il « désirable » ou praticable ? Cela va de soi, pourrait-elle dire. Pourtant, les choses ne sont pas aussi simples qu’elles pourraient apparaître à un adolescent bouillant et enthousiaste, ou à un individu gai et insouciant. Dans les milieux qui exerçaient une influence décisive sur l’opinion publique en Europe aux alentours de 1930, l’exigence des masses pour le bonheur n’était pas considérée comme allant de soi et son absence ne constituait pas un sujet de discussion. Il n’y avait alors littéralement aucune organisation politique qui eût jugé suffisamment important de s’occuper de questions aussi « banales », « personnelles », « non scientifiques » ou « non politiques ».

Néanmoins, les événements sociaux aux environs de 1930 soulevaient précisément cette question dans toute sa signification. La vague de fascisme avait déferlé sur l’Allemagne comme un ouragan et les hommes complètement abasourdis se demandaient comment pareille chose était possible. Les économistes, les sociologues, les réformateurs culturels en même temps que les hommes d’État essayèrent tous de trouver une réponse dans de vieux livres. La réponse ne pouvait être trouvée dans de vieux livres. Aucun modèle politique ne correspondait à cette irruption d’émotions humaines irrationnelles que représentait le fascisme. Jamais auparavant on n’avait examiné la politique en tant qu’objet irrationnel.

Au cours de cet ouvrage, je ne discuterai que ces événements sociaux qui plongèrent en pleine lumière le conflit d’opinions tel qu’il eut lieu dans l’étude de Freud. Il me faut négliger ici le large arrière-plan socio-économique20.

La découverte freudienne de la sexualité infantile et du processus du refoulement sexuel était, sociologiquement parlant, le début d’une prise de conscience du refus de la sexualité qui existait depuis des milliers d’années. Cette prise de conscience était encore habillée dans des formes hautement académiques et ne bénéficiait d’aucune confiance dans sa propre capacité de progression. La sexualité humaine revendiquait le droit de passer de l’escalier de service de la vie sociale où depuis des milliers d’années elle menait une existence sordide, malsaine et purulente, à la façade de l’édifice lumineux appelé si pompeusement « culture » et « civilisation ».

Les meurtres sexuels et les avortements criminels, l’agonie sexuelle des adolescents, l’assassinat des forces vitales chez les enfants, l’abondance des perversions, les escadrons de la pornographie et du vice, l’exploitation de la nostalgie humaine de l’amour par des entreprises commerciales et publicitaires avides et vulgaires, des millions de maladies psychiques et somatiques, la solitude et la dislocation généralisées, et par-dessus tout cela, la fanfaronnade névrotique des sauveurs en herbe de l’humanité – toutes ces choses pouvaient difficilement être considérées comme les ornements d’une civilisation. L’estimation morale et sociale de la plus importante fonction biologique humaine était entre les mains de dames frustrées sexuellement et de professeurs morts végétativement. Il n’y avait aucune objection à l’existence de ces sociétés formées de dames frustrées sexuellement et de momies végétatives. Cependant, il convenait de protester non seulement contre la tentative de ces momies qui voulurent imposer leurs attitudes à des organismes sains et florissants, mais surtout contre le fait qu’elles furent à même de les imposer réellement. Les déçues et les momies en appelèrent au sentiment de culpabilité sexuel général et citèrent comme témoins le chaos sexuel et le « déclin de la civilisation et de la culture ». La masse des êtres humains savait, en effet, ce qui se passait, mais elle garda le silence parce qu’elle n’était pas tout à fait sûre que ses sentiments vitaux naturels ne fussent pas après tout criminels. Elle n’avait jamais entendu autre chose. Les découvertes de Malinowski, après ses recherches dans les îles des mers du sud, eurent un effet extrêmement fécond qui ne résidait pas dans l’excitation de la curiosité lascive avec laquelle les marchands sexuellement malades réagissaient envers les jeunes filles des mers du Sud, ou déliraient à propos des danses Hula hawaïennes. Cette fois, c’était sérieux.

Dès 1926, Malinowski, dans une de ses publications, rejeta la théorie de la nature biologique du conflit sexuel enfant-parent que Freud avait découvert (c’est-à-dire le conflit œdipien). Il souligna correctement que la relation parent-enfant changeait avec les processus sociaux, qu’en d’autres termes il était de nature sociologique et non biologique. Spécifiquement, la famille dans laquelle grandit un enfant est en elle-même le résultat du développement sociologique. Chez les habitants des îles Trobriand par exemple, ce n’est pas le père, mais le frère de la mère qui détermine l’éducation des enfants. Ceci est une caractéristique importante dans le matriarcat. Le père joue seulement le rôle d’un ami pour ses enfants. Le complexe d’Œdipe de l’Européen n’existe pas dans les îles Trobriand. Naturellement, chez l’enfant des îles Trobriand, se développe également un conflit familial avec ses tabous et ses préceptes, mais les lois qui gouvernent le comportement sont fondamentalement différentes des lois européennes. À l’exception du tabou de l’inceste pour frères et sœurs, elles n’imposent aucune restriction sexuelle. Le psychanalyste anglais Jones protesta violemment contre cette affirmation. Il soutint, au contraire, que le complexe d’Œdipe, tel qu’on le trouve chez l’Européen, était le fons et origo de toute culture et que, par conséquent, la famille d’aujourd’hui constituait une institution biologique inaltérable. Dans cette controverse, le problème décisif était de savoir si le refoulement sexuel est déterminé biologiquement et immuable ou déterminé sociologiquement et modifiable.

En 1929, parut l’ouvrage principal de Malinowski : La vie sexuelle des sauvages. Il contient une grande richesse de matériel qui mit le monde en face du fait que le refoulement sexuel est d’origine sociologique et non pas biologique. Malinowski lui-même ne discuta pas cette question dans son livre. Le langage de son matériel en était d’autant plus probant. Dans mon livre : Der Einbruch der Sexualmoral j’ai tenté de montrer l’origine sociologique du refus sexuel, en me basant sur le matériel ethnologique à ma disposition. Je résumerai les points qui nous intéressent ici : les enfants dans les îles Trobriand ne connaissent ni le refoulement sexuel ni le secret sexuel. On permet à leur vie sexuelle de se développer naturellement, librement et sans entraves, à travers chaque stade de leur vie, avec une satisfaction totale. Les enfants s’engagent librement dans les activités sexuelles qui correspondent à leur âge. Malgré cela ou plutôt à cause de cela, la société des îles Trobriand ne connaissait en 1930 ni perversions sexuelles, ni psychoses fonctionnelles, ni psycho-névroses, ni meurtres sexuels. Le mot vol n’a pas d’équivalent dans leur langue. L’homosexualité et la masturbation ne signifient rien pour eux, sinon un moyen non-naturel et imparfait pour obtenir une satisfaction sexuelle, un signe de capacité troublée pour atteindre à la satisfaction normale. L’éducation stricte et obsessionnelle en vue du contrôle des excréments, qui sape les civilisations de race blanche, est inconnue chez les enfants des îles Trobriand. Voilà pourquoi les Trobriandais sont spontanément propres, ordonnés, sociaux, sans obsession, intelligents, et travailleurs. La forme socialement acceptée de la vie sexuelle est la monogamie spontanée sans contrainte, une relation qui peut être dissoute sans difficulté. Ainsi n’y a-t-il pas de promiscuité.

À l’époque où Malinowski fit ses études des îles Trobriand, vivait à quelques kilomètres de là, sur les îles Amphlett, une tribu pourvue d’une organisation familiale patriarcale et autoritaire. Les habitants de ces îles montraient déjà tous les traits du névrosé européen, tels que la méfiance, l’angoisse, les névroses, les perversions, le suicide, etc. Notre science, saturée comme elle l’est de négation sexuelle, est ainsi parvenue à réduire à zéro la signification des faits décisifs en présentant simplement côte à côte l’important et le non-important, le banal et l’extraordinaire dans une coordination nette. La différence que nous venons de mentionner entre l’organisation matriarcale et libre des Trobriandais et l’organisation patriarcale et autoritaire des îles Amphlett a, du point de vue de l’hygiène mentale, plus de poids que les graphiques les plus compliqués et les plus apparemment exacts de notre univers académique. Cette différence signifie que le facteur déterminant de la santé mentale d’une population est l’état de sa vie d’amour naturelle.

Freud avait soutenu que la période de latence sexuelle de nos enfants entre 6 et 12 ans était un phénomène biologique. Mes observations sur les adolescents des diverses couches de la population, m’ont montré que dans le cas d’un développement naturel de la sexualité, une période de latence n’existait pas. Là où la période de latence a lieu, c’est un produit artificiel de la culture. Cette affirmation m’a valu d’être attaqué par les psychanalystes. Et pourtant, elle a été confirmée par Malinowski : Les activités sexuelles des enfants des îles Trobriand se poursuivent sans interruption en correspondance avec leur âge respectif, mais sans périodes de latence. Les relations sexuelles sont inaugurées dès que la puberté l’exige. La vie sexuelle des adolescents est monogame.

Un changement de partenaire a lieu dans le calme et dans l’ordre, sans jalousie violente. Contrairement à ce qui se passe dans notre civilisation, la société des îles Trobriand apporte des soins et des facilités à la vie sexuelle des adolescents dans la mesure de leur connaissance des processus naturels. Elle leur procure par exemple des huttes où ils peuvent s’isoler.

Il n’existe qu’un seul groupe d’enfants qui se trouve exclu de ce cours naturel des événements : ce sont les enfants prédestinés à un certain type de mariage économiquement avantageux. Ce genre de mariage apporte au chef des avantages économiques. Il est le noyau à partir duquel se développe un ordre social patriarcal. On trouve ce mariage de croisement entre cousins partout où la recherche ethnologique a révélé un matriarcat actuel ou historique21. Les enfants destinés à cette sorte de mariage sont comme les nôtres élevés dans la continence sexuelle. Ils ont des névroses et des traits caractériels qui nous sont familiers chez nos propres névrosés caractériels. Leur continence sexuelle a pour fonction de les rendre soumis. La suppression sexuelle est un instrument essentiel dans la production de l’esclavage économique.

Ainsi, la suppression sexuelle chez les petits enfants et chez l’adolescent n’est pas, comme le prétendent les psychanalystes – d’accord en cela avec les conceptions traditionnelles et erronées de l’éducation – la nécessité préalable de tout développement culturel, de la sociabilité, de l’application et de la propreté. C’est exactement le contraire qui est vrai. Les Trobriandais, grâce à la liberté totale de leur vie sexuelle naturelle ont non seulement atteint un haut degré de perfection dans le domaine de l’agriculture, mais ont maintenu, étant donné l’absence des pulsions secondaires, un état de choses général à faire rêver l’Européen de 1930 ou de 1940.

Les enfants sains montrent une sexualité naturelle spontanée. Les enfants malades montrent une sexualité non naturelle, c’est-à-dire perverse. Ainsi l’alternative à laquelle nous devons faire face en matière d’éducation sexuelle n’est pas : sexualité ou continence. mais vie sexuelle naturelle saine ou vie sexuelle perverse et névrotique.

Le refoulement sexuel est d’origine socio-économique et non pas d’origine biologique. Il a pour fonction de poser les fondements d’une culture autoritaire patriarcale et de l’esclavage économique, comme nous le voyons le plus clairement au Japon, en Chine, aux Indes, etc.

Au début, la vie sexuelle humaine suivait des lois naturelles qui ont fourni une base à la vie sociale naturelle. La période du patriarcat autoritaire des derniers quatre à six mille ans créa, depuis, avec l’énergie de la sexualité naturelle supprimée, la sexualité secondaire perverse de l’homme que nous connaissons aujourd’hui.

3. – L’irrationnel fasciste

Il ne serait pas trop de dire que les révolutions culturelles de notre siècle sont déterminées par la lutte de l’humanité pour le rétablissement des lois naturelles de la vie d’amour. Cette loi pour le naturel, pour l’unité de la nature et de la culture, se révèle dans les diverses formes du désir mystique, des fantaisies cosmiques, des sentiments « océaniques », l’extase religieuse, et particulièrement dans le développement progressif de la liberté sexuelle. Elle est inconsciente, pleine de conflits névrotiques et d’angoisse et prête à prendre les formes qui caractérisent les pulsions secondaires perverses. Une humanité qui fut forcée pendant des millénaires à agir contrairement à sa loi biologique fondamentale et qui a de la sorte acquis une seconde nature, ou plus justement une contre-nature, doit nécessairement entrer dans une fureur irrationnelle lorsqu’elle tente de restaurer la fonction biologique fondamentale dont elle a peur.

L’ère patriarcale autoritaire dans l’histoire humaine a essayé de tenir en échec les pulsions secondaires anti-sociales à l’aide de restrictions morales contraignantes. Ainsi, ce qu’on appelle un humain cultivé en vint à être une structure vivante composée de trois couches. À la surface, il porte le masque du self-control, de la politesse obsessive et mensongère et de la sociabilité artificielle. Avec cette couche il recouvre la seconde, l’« inconscient » freudien, dans laquelle le sadisme, l’avidité, la lascivité, l’envie, les perversions de toutes sortes, etc. sont tenus en échec sans avoir pour autant perdu de leur pouvoir. Cette seconde couche est le fait artificiel d’une culture niant la sexualité. Consciemment, on la sent comme un vide intérieur béant. Derrière elle, dans les profondeurs, vivent et travaillent la sociabilité et la sexualité naturelles, la joie spontanée du travail, la capacité d’amour. Cette troisième couche, la plus profonde, représentant le noyau biologique de la structure humaine, est inconsciente et redoutée. Elle est en désaccord complet avec chaque aspect de l’éducation et du régime autoritaires. Elle est en même temps le seul espoir réel pour l’homme de dominer sa misère sociale.

Toutes les discussions sur la question de savoir si l’homme est bon ou mauvais, s’il est un être social ou anti-social, sont autant de passe-temps philosophiques. L’homme est un être social ou une masse de protoplasme réagissant irrationnellement dans la mesure où ses besoins biologiques fondamentaux sont en harmonie ou en conflit avec les institutions que lui-même a créées. Pour cette raison, il est impossible de décharger l’individu qui travaille de sa responsabilité pour l’ordre ou le désordre, c’est-à-dire, pour l’économie individuelle et sociale de l’énergie biologique. Transférer avec enthousiasme cette responsabilité de lui-même à quelque führer ou politicien est devenu l’une de ses caractéristiques essentielles, parce qu’il n’est plus capable de se comprendre ou de comprendre ces institutions qui lui font peur. Fondamentalement, il est impuissant, incapable de liberté et avide d’autorité, car il ne peut réagir spontanément. Il est cuirassé et attend des ordres parce qu’il est plein de contradictions. Il ne peut plus se fier à lui-même.

La bourgeoisie européenne cultivée du XIXe et du début du XXe siècle, avait repris de la féodalité les formes morales obsessionnelles de comportement dont elle faisait l’idéal du comportement humain. Depuis l’âge du rationalisme, les hommes avaient commencé à rechercher la vérité et à réclamer la liberté. Tant que les institutions morales obsessionnelles furent solides – en dehors de l’individu, en tant que loi contraignante et opinion publique, à l’intérieur de lui en tant que conscience obsessionnelle – il y eut une sorte de calme de surface, avec des éruptions occasionnelles du sous-sol volcanique des pulsions secondaires. Tant qu’il en fut ainsi, les pulsions secondaires ne demeurèrent que des curiosités qui n’avaient d’intérêt que pour le psychiatre. Elles se manifestaient sous forme de névroses, d’actes criminels névrotiques ou de perversions. Mais à partir du moment où les soulèvements sociaux commencèrent à réveiller chez les Européens le désir de la liberté, de l’indépendance, de l’égalité et du droit de disposer d’eux-mêmes, ils furent naturellement poussés vers la libération des forces vitales en eux-mêmes. La civilisation sociale et la législation, le travail de pionnier auquel se livrèrent les sciences sociales et les organisations libérales, tout tendit à mettre de la « liberté » dans cet univers. Après que la première guerre mondiale eut détruit beaucoup d’institutions autoritaires et contraignantes, les démocraties européennes tentèrent de « conduire l’humanité vers la liberté ».

Mais cet univers européen, dans ses efforts vers la liberté, commit une grave erreur de calcul. Il négligea ce que la destruction de la fonction vivante chez l’homme avait porté jusqu’à la monstruosité au cours de milliers d’années. Il négligea le défaut général profondément enraciné de la névrose caractérielle. Et alors, sous la forme d’une victoire des dictatures, éclata la grande catastrophe de la peste psychique, c’est-à-dire la catastrophe du caractère irrationnel humain. Les forces qui furent longtemps tenues en échec par le revêtement superficiel de la bonne éducation et par une maîtrise de soi artificielle, portées par les multitudes mêmes qui luttaient pour leur liberté, se frayèrent un passage dans l’action, et ce fut les camps de concentration, la persécution des juifs et la destruction de toute décence humaine, le massacre des populations civiles par des monstres sadiques que leur goût du sport portait à mitrailler des innocents et qui n’éprouvent le sentiment de la vie que lorsqu’ils paradent au pas de l’oie, la gigantesque duperie des masses où l’État prétend représenter l’intérêt du peuple, l’anéantissement de dizaines de milliers de jeunes êtres qui, en toute loyauté, croyaient servir une idée, la destruction d’une incommensurable fortune en travail humain, dont une parcelle eût suffi à supprimer la pauvreté dans tout l’univers, en bref, une manifestation de folie collective qui risquera de se reproduire tant que les tenants de la connaissance et du travail ne réussiront pas à extirper à l’intérieur et à l’extérieur d’eux-mêmes cette névrose collective qui s’appelle la « politique » et qui prospère sur la faiblesse caractérologique des êtres humains.

Entre 1928 et 1930, à l’époque des controverses avec Freud que j’ai retracées plus haut, je n’avais pas la moindre idée du fascisme, pas plus que ne l’avait le Norvégien moyen en 1939 et l’Américain moyen en 1940. C’est seulement entre 1930 et 1933 que j’en fis la connaissance en Allemagne. Je me sentis perplexe lorsque je fus confronté avec lui et lorsque je reconnus en lui, morceau par morceau, le sujet de ma controverse avec Freud. Graduellement, je commençai à comprendre sa logique. Les controverses avaient traité de l’estimation de la structure humaine, avec l’irrationnel dans la vie sociale. Dans le fascisme, la maladie psychique collective se révéla sous une forme non déguisée.

Les ennemis du fascisme, les démocrates libéraux, les socialistes, les communistes, les économistes marxistes et non marxistes, etc. cherchaient une réponse au problème soit dans la personnalité de Hitler, soit dans les erreurs politiques formelles commises par les divers partis démocratiques de l’Allemagne. Les deux réponses attribuaient la peste psychique soit à la myopie individuelle, soit à la brutalité d’un seul homme. En réalité, Hitler n’était que l’expression d’un conflit tragique dans les masses humaines, le conflit entre le désir de liberté et la peur réelle de la liberté.

Le fascisme allemand avait dit en beaucoup de mots qu’il opérait non pas avec la pensée et la connaissance du peuple, mais avec ses réactions affectives infantiles. Ce qui porta le fascisme au pouvoir et lui assura par la suite sa place n’était ni son programme politique ni aucune de ses promesses économiques innombrables et confuses. C’était essentiellement son appel à un sentiment mystique obscur, à un désir nébuleux indéfini mais néanmoins extrêmement puissant. Ne pas comprendre cela c’est ne pas comprendre le fascisme, qui est un phénomène international.

L’irrationnel dans les tendances politiques des masses allemandes peut être illustré dans les termes des contradictions suivantes :

Les masses allemandes voulaient « la liberté ». Hitler leur promit un commandement absolu autoritaire avec l’exclusion explicite de toute expression d’opinion. Sur trente et un millions d’électeurs, dix-sept millions portèrent avec jubilation Hitler au pouvoir en mars 1933. Ceux qui regardaient la situation avec lucidité savaient que les masses populaires se sentaient désemparées et incapables de prendre la responsabilité pour résoudre le problème du chaos social à l’intérieur du système politique et du cadre de pensée traditionnels. Le Führer pouvait et devait le faire pour eux.

Hitler promit l’abolition de la discussion démocratique de l’opinion. Les masses populaires accoururent vers lui. Depuis longtemps, elles étaient harassées de ces discussions, parce qu’elles avaient toujours esquivé leurs soucis quotidiens personnels, autrement dit ce qui était subjectivement important. Elles ne voulaient pas de discussions sur le « budget » ou sur la « haute diplomatie ». Elles voulaient une connaissance réelle et véritable de leurs propres vies. N’ayant pu l’obtenir, elles se donnèrent au commandement autoritaire et à la protection illusoire qui leur était promise.

Hitler avait promis l’abolition de la liberté de l’individu et l’établissement de la « liberté de la nation ». Avec enthousiasme les masses échangèrent leurs virtualités de liberté individuelle contre une liberté d’illusion, c’est-à-dire une liberté par identification avec une idée. Elles le firent parce que cette liberté illusoire les déchargeait de toute responsabilité individuelle. Elles soupiraient après une « liberté » que le Führer devait conquérir pour elles et leur garantir : la liberté de hurler, d’échapper à la vérité pour aller vers le mensonge fondamental, la liberté d’être sadique, de se vanter – bien que chacun ne fût en réalité, qu’un numéro – d’appartenir à une race supérieure, d’impressionner les jeunes filles avec des uniformes au lieu de les conquérir par de fortes vertus viriles, de se sacrifier pour des fins impérialistes au lieu de risquer les combats de la vie quotidienne, etc.

L’éducation antérieure des masses pour la reconnaissance d’une autorité politique formelle au lieu d’une autorité basée sur la connaissance des faits constitua le terrain où l’exigence fasciste d’autorité pouvait aisément prendre racine. Voilà pourquoi le fascisme n’était pas une nouvelle philosophie, comme ses amis et beaucoup de ses ennemis voulaient nous le faire croire. Encore moins eût-il quoi que ce soit de commun avec une révolution rationnelle contre des conditions sociales intolérables. Le fascisme n’est rien d’autre qu’une conséquence réactionnaire extrême de tous les types non démocratiques de commandement du passé. La théorie raciale non plus n’est pas quelque chose de nouveau. Elle n’est rien d’autre que la continuation appliquée avec cohérence et brutalité des vieilles théories sur l’hérédité et la dégénérescence. Voilà pourquoi les psychiatres de l’école de l’hérédité et les eugénistes de la vieille école étaient particulièrement accessibles au fascisme.

Ce qui est nouveau dans le mouvement fasciste c’est le fait que la réaction politique extrême réussit à utiliser les désirs profonds des masses pour la liberté. Le désir ardent et intense de liberté s’ajoutant à la peur de la responsabilité de la liberté ont pour résultat la mentalité fasciste, que ce soit chez un fasciste ou chez un démocrate. Ce qui est nouveau dans le fascisme, c’est que les masses elles-mêmes consentirent à leur propre soumission et s’employèrent activement à la réaliser. Le désir d’autorité se montra plus fort que la volonté d’indépendance.

Hitler promit à la femme qu’elle serait soumise à l’homme, que son indépendance économique serait abolie, qu’elle n’aurait plus voix au chapitre dans les démarches de la vie sociale et qu’elle serait reléguée à la maison et au foyer. Les femmes dont la liberté individuelle avait été supprimée depuis plusieurs siècles et chez qui s’était développée, à un degré particulièrement intense, la peur d’une manière de vivre indépendante, furent les premières à l’acclamer.

Hitler promit l’élaboration des organisations socialistes et démocratiques. Les masses socialistes et démocratiques se hâtèrent vers lui, parce que leurs organisations, bien qu’elles eussent parlé beaucoup de liberté, n’avaient seulement jamais mentionné le problème difficile du désir humain de l’autorité, et à cause de leur faiblesse en matière de politique pratique. Les masses avaient été déçues par l’attitude indécise des vieilles institutions démocratiques La désillusion des organisations libérales, s’ajoutant à la crise économique et au besoin énorme de liberté ont pour résultat la mentalité fasciste, c’est-à-dire, la volonté du peuple de se soumettre à une imago paternelle autoritaire.

Hitler promit de recourir aux mesures les plus énergiques contre les méthodes anti-conceptionnelles et contre les mouvements de réforme sexuelle. Dans l’Allemagne de 1932, environ cinq cent mille personnes appartenaient à des organisations qui luttaient pour une réforme sexuelle rationnelle. Et cependant, ces organisations n’osèrent jamais toucher au cœur du problème, notamment la recherche du bonheur sexuel. Je sais pour avoir travaillé pendant de nombreuses années parmi les masses, que c’était précisément ce qu’elles voulaient. Elles étaient déçues lorsqu’on leur donnait des conférences savantes sur l’eugénique, au lieu de leur expliquer comment elles devaient élever leurs enfants pour qu’ils soient vivants et non inhibés, comment les adolescents pouvaient faire face à leurs problèmes sexuels et économiques et comment des couples mariés pouvaient affronter leurs conflits typiques. Les masses semblaient éprouver que les conseils sur la « technique de l’amour », tels qu’ils furent donnés par Van De Velde, pouvaient être profitables à l’éditeur mais qu’ils ne concernaient pas vraiment leurs problèmes, et elles se rendaient compte que cela ne représentait d’aucune façon une réponse à ces problèmes. C’est ainsi que les masses déçues se hâtèrent vers Hitler qui, bien que ce fut d’une manière mystique, s’adressait à des forces profondément vitales. Faire des sermons sur la liberté sans lutter continuellement et résolument à libérer la responsabilité impliquée dans la liberté pour quelle puisse être à l’œuvre dans les événements de chaque jour, et sans créer en même temps les conditions préalables nécessaires à une telle liberté, mène au fascisme.

Depuis des lustres, la science allemande luttait pour aboutir à la séparation de la notion de sexualité d’avec la notion de procréation. Les masses laborieuses ignoraient tout de cette lutte qui restait consignée dans des ouvrages académiques sans effet social. Or, Hitler promit de faire de la procréation, et non pas du bonheur dans l’amour, le principe fondamental de son programme culturel. Élevées à ne pas appeler un chat un chat et à dire « l’amélioration eugénique de la souche raciale », lorsqu’elles voulaient dire « bonheur en amour », les masses coururent vers Hitler parce qu’il avait attaché à ce vieux concept une forte émotion, et bien qu’elle fût irrationnelle. Des concepts réactionnaires s’ajoutant à une émotion révolutionnaire ont pour résultat la mentalité fasciste.

L’Église avait prêché « le bonheur dans l’au-delà », et avec l’aide de la notion du péché, avait profondément enraciné dans la structure humaine la dépendance impuissante d’une figure surnaturelle toute puissante. Mais la crise économique de 1929 à 1933 avait mis les masses face à face avec leurs besoins terrestres les plus aigus. Elles étaient incapables de dominer elles-mêmes ces besoins, que ce soit socialement ou individuellement. Hitler vint. Il se décréta Führer terrestre, omnipotent et omniscient, qui serait capable de détruire la misère terrestre. La scène était préparée pour de nouvelles masses qui devaient l’acclamer, des masses composées de gens qui se trouvaient enfermés entre leur propre faiblesse individuelle et la petite satisfaction procurée par l’idée d’un bonheur dans l’au-delà. Un dieu terrestre qui leur faisait crier « Heil ! » à la pointe de leurs poumons avait pour eux plus de signification émotionnelle qu’un dieu qu’ils ne pouvaient jamais voir et qui ne les aidait plus, même pas affectivement. La brutalité sadique s’ajoutant au mysticisme ont pour résultat la mentalité fasciste.

L’Allemagne, dans ses écoles et dans ses universités, avait, depuis plusieurs lustres, lutté pour le principe de la « freie Schulgemeinde », pour la réalisation spontanée moderne et pour le droit de l’étudiant à disposer de lui-même. Les autorités démocratiques responsables de l’éducation étaient incapables de dépasser ces principes autoritaires qui infusaient dans l’étudiant une peur de l’autorité et, simultanément, une révolte qui revêtait toutes les formes irrationnelles possibles. Les organisations éducatives libérales n’avaient pas la production de la société, mais, bien au contraire, étaient constamment menacées dans leur existence par toutes sortes de corps réactionnaires. En outre, elles dépendaient de subsides privés. Aussi n’était-il pas surprenant que ces débuts dans la direction d’une nouvelle formation structurelle de la masse ne demeurassent qu’une goutte dans l’océan. Les jeunes se précipitèrent en foule vers Hitler. Il ne leur imposa aucune responsabilité. Mais il bâtit sur leur structure telle qu’elle s’était développée grâce à la famille autoritaire. Il obtint une prise ferme sur le mouvement de jeunesse, parce que la société démocratique avait échoué dans sa faculté d’éduquer la jeunesse pour une manière de vivre où elle pouvait prendre la responsabilité de sa liberté.

Au lieu d’une réalisation volontaire, Hitler promit le principe d’une discipline contraignante et du travail en tant que devoir. Plusieurs millions d’ouvriers et d’employés allemands donnèrent leur voix à Hitler. Les institutions démocratiques n’avaient pas seulement échoué dans leur lutte contre le chômage mais elles s’étaient montrées définitivement effrayées de mener réellement les masses laborieuses vers une responsabilité authentique dans la réalisation de leur travail. Elles avaient été élevées à ne rien comprendre au processus du travail et à la totalité du processus de la production, et à recevoir simplement leur paye. Aussi ces millions de travailleurs et d’employés ne trouvèrent-ils aucune difficulté à se soumettre au principe de Hitler. Ce n’était jamais que le vieux principe sous une forme plus accentuée. Maintenant, ils étaient capables de s’identifier à l'« État » ou à la « nation » qui étaient, à leur place « grands et forts ». Dans ses écrits et dans ses discours, Hitler déclara ouvertement que les masses ne rendaient que ce qu’on leur versait parce qu’elles sont fondamentalement infantiles et féminines. Les masses l’acclamèrent : enfin il y avait quelqu’un qui allait les protéger.

Hitler décréta la subordination de toute science au concept de la « race ». Des sections majeures de la science allemande se soumirent, car la théorie de la race avait sa racine dans la théorie métapsychique de l’hérédité, cette théorie qui, à l’aide des notions de « substances héritées », et des Anlagen, avait à maintes reprises permis à la science d’esquiver le devoir de tâcher de comprendre le développement des fonctions vitales et de saisir dans sa réalité l’origine sociale du comportement humain. Il suffisait d’affirmer que le cancer, les névroses ou les psychoses sont d’origine héréditaire, pour être pris généralement au sérieux. La théorie fasciste de la race n’est qu’un prolongement de la théorie commode de l’hérédité.

Aucun autre slogan peut-être du fascisme allemand n’enflamma autant les masses que le slogan de « la pulsation du sang allemand » et de sa « pureté ». La pureté du sang allemand signifie la libération de la syphilis et de la « contamination juive ». La peur des maladies vénériennes en tant que prolongement d’une angoisse génitale infantile, est profondément enracinée chez l’homme. En conséquence, il est facile de comprendre que les masses acclamèrent Hitler parce qu’il leur promit « la pureté du sang ». Chaque être humain ressent en lui-même ce qu’on appelle des sentiments « cosmiques » ou « océaniques ». La sèche science académique se considérait comme trop supérieure pour se soucier de tels « mysticismes ». Mais cette nostalgie cosmique ou océanique chez les hommes n’est rien que l’expression de leur désir orgastique de la vie. Hitler s’adressa à ce désir. Voilà pourquoi les masses l’acclamèrent et non pas les rationalistes desséchés qui tentaient d’étouffer ces sentiments obscurs pour la vie avec des statistiques économiques.

En Europe, la « conservation de la famille » fut toujours un slogan abstrait derrière lequel se cachaient la mentalité et le comportement les plus réactionnaires. On considérait celui qui osait distinguer entre la famille obsessionnelle autoritaire et les rapports d’amour naturel entre enfants et parents, comme un « ennemi de la patrie », un « destructeur de l’institution sacrée de la famille », un hors-la-loi. Il n’existait pas d’organisation, officielle qui eût osé mettre l’accent sur ce qui était pathologique dans la famille ou qui eût osé faire quelque chose au sujet de la suppression des enfants par les parents, des haines familiales, etc. La famille allemande autoritaire typique, surtout à la campagne et dans les petites villes, engendrait avec abondance la mentalité fasciste. Cette famille créait chez les enfants une structure caractérisée par le devoir obsessionnel, par la renonciation et par l’obéissance absolue à l’autorité que Hitler sut si admirablement exploiter. En faisant une propagande pour la « conservation de la famille » et, simultanément, en enlevant les jeunes gens à leur famille et en les incorporant dans ses propres groupes de jeunesse, le fascisme tint compte de la fixation à la famille aussi bien que de la révolte contre la famille. Parce que le fascisme mit l’accent pour le peuple sur l’identité affective de la « famille », de l’« État » et de la « nation », la structure familiale du peuple pouvait se poursuivre facilement dans la structure nationale fasciste. Cela ne résolvait pas, il est vrai, un seul des problèmes de la famille réelle ou des besoins réels de la nation. Mais cela permit aux masses de transférer leurs liens familiaux de la famille obsessionnelle à la « famille » plus grande appelée « nation ». La « Mère Allemagne » et « Dieu-le-Père Hitler » devinrent les symboles d’émotions infantiles profondément enracinées. Ainsi, par son identification avec la « nation allemande forte et unique » chaque mortel ordinaire, avec toute sa misère et tous ses sentiments d’infériorité, pouvait être « quelque chose de grand », même si c’était d’une manière illusoire. En fin de compte, l’idéologie de la « race » réussit parce qu’on avait enchaîné et dérivé les énergies sexuelles. Les adolescents maintenant pouvaient avoir des rapports sexuels du moment qu’ils croyaient – ou prétendaient croire – qu’ils étaient en train d’engendrer des enfants au profit de l’amélioration de la race.

Non seulement on continua à empêcher les forces vitales naturelles de se développer, mais en outre, dans la mesure où elles le pouvaient, ces forces devaient se manifester à l’avenir sous une forme beaucoup plus déguisée qu’auparavant. Le résultat de cette « révolution de l’irrationnel » fut que l’Allemagne connut plus de suicides et de misère sociale que jamais. La mort collective dans la guerre pour la gloire de la race allemande est l’apothéose de cette danse des sorciers.

Côte à côte avec le désir de « la pureté du sang », c’est-à-dire la libération du péché, se poursuivit la persécution des juifs. Les juifs tentèrent d’expliquer ou de prouver qu’eux aussi étaient moraux, qu’eux aussi appartenaient à la nation, ou qu’eux aussi étaient « allemands ». Les anthropologistes anti-fascistes essayèrent au moyen de mensurations crâniennes de démontrer que les juifs ne constituaient pas une race inférieure. Les chrétiens et les historiens tentèrent de souligner que Jésus était d’origine juive. Mais la question ne se ramenait pas du tout à des problèmes rationnels. Il ne s’agissait pas de savoir si les juifs aussi étaient des gens honnêtes, s’ils n’étaient pas inférieurs ou s’ils avaient des dimensions crâniennes convenables. Le problème dans sa totalité se trouvait ailleurs. C’est précisément sur ce point que la logique et l’exactitude de la pensée économico-sexuelle se trouvaient démontrées.

Lorsque le fasciste dit « juif », il entend par là un certain sentiment irrationnel. Comme on peut s’en convaincre au cours de n’importe quel traitement de juifs et de non-juifs qui pénètre assez profondément, le « juif » a la signification irrationnelle du « faiseur d’argent », de « l’usurier », du « capitaliste ». À un niveau plus profond, « juif » signifie « sale », « sensuel », « brutalement lascif », mais aussi « Shylock », « castrateur » « égorgeur ». Chez tous les humains, la peur de la sexualité naturelle est aussi profondément enracinée que l’horreur de la sexualité perverse. Ainsi, pouvons-nous facilement comprendre que la persécution des juifs, si intelligemment exécutée, remua chez l’individu élevé anti-sexuellement, les fonctions de défense anti-sexuelles les plus profondes. Ainsi, l’idéologie des « juifs » permit-elle d’enchaîner les attitudes anti-capitalistes aussi bien qu’anti-sexuelles et à les mettre complètement au service de la mécanique fasciste.

Le désir inconscient de bonheur sexuel et de pureté sexuelle » s’ajoutant à la peur de la sexualité normale et l’horreur de la sexualité perverse, ont pour résultat l’antisémitisme sadique fasciste. « Le Français » a pour l’Allemand la même signification que « le juif » et « le nègre » pour l’Anglais inconsciemment fasciste. « Le juif », « le français », « le nègre », signifient les « sexuellement sensuels ».

C’est alors que le « réformateur sexuel » moderne, le psychopathe sexuel et le perverti criminel que fut Julius Streicher put mettre son journal : Der Stürmer, entre les mains de milliers d’adolescents et d’adultes allemands. Rien ne pouvait démontrer plus clairement que Der Stürmer le fait que l’hygiène sexuelle avait depuis longtemps cessé d’être un problème restreint aux cercles médicaux et que, plutôt, c’était devenu un problème d’une signification sociale décisive. Pour illustrer ce que je viens de dire, on peut donner les échantillons suivants de l’imagination de Streicher, extraits du Stürmer :

« Helmut Daube, 20, venait de recevoir un diplôme dans son collège. Il retourna chez lui vers deux heures du matin, et à cinq heures du matin, ses parents trouvèrent son cadavre devant la maison. La gorge était tranchée jusqu’à la moelle épinière. Les organes génitaux étaient enlevés. Il n’y avait pas de sang. Les mains étaient tranchées. L’abdomen inférieur révélait plusieurs coups de couteau…

« Un jour, le vieux juif attaqua la non-juive qui ne se méfiait de rien, la viola et la profana. Au bout de quelque temps, il se faufilait sournoisement dans sa chambre quand il voulait. On ne pouvait pas fermer la porte à clef…

« Un jeune couple qui se promenait devant Paderborn se heurta à un morceau de chair qui se trouvait juste au milieu de la route. En l’examinant plus attentivement, les jeunes gens furent horrifiés de reconnaître un organe génital féminin qui avait été disséqué anatomiquement dans le corps…

« Le juif avait coupé la femme en morceaux pesant à peu près une livre. Aidé par son père, il avait dispersé les morceaux qui furent retrouvés dans un petit bois, dans les prés, sur des troncs d’arbres, dans une mare, dans un ruisseau, dans un égout et dans une fosse d’aisance. Les seins coupés se trouvaient dans un grenier à foin…

« Tandis que Moïse étranglait avec un mouchoir l’enfant que Samuel tenait sur ses genoux, ce dernier prit un couteau et trancha un morceau de la mâchoire de l’enfant. Les autres recueillirent le sang dans un bol pendant qu’ils piquaient avec des épingles la victime nue…

« La résistance de la femme n’arrête pas sa concupiscence. Au contraire. Il tenta de fermer la fenêtre de sorte que les voisins ne pussent regarder à l’intérieur. Ensuite il toucha de nouveau la femme d’une manière vile et typiquement juive… Il lui parla d’une façon pressante, lui disant qu’elle ne devait pas se montrer aussi prude. Il ferma les portes et les fenêtres. De plus en plus, ses mots et son comportement devinrent impudiques. Il accula de plus en plus sa victime. Il ricana lorsqu’elle menaça d’appeler à l’aide. De plus en plus, il la poussa vers le divan. De sa bouche sortirent les expressions les plus viles et les plus impudiques. Et alors, comme un tigre, il sauta sur le corps féminin pour terminer son travail diabolique… »

Avant d’arriver à ces passages de mon livre, beaucoup de lecteurs s’imaginaient sans doute que j’exagérais lorsque je parlais de la peste psychique. Je puis seulement les assurer que je n’ai pas introduit ce terme d’une manière frivole ni comme une figure de rhétorique. Je le crois sérieusement. Chez des millions et des millions de gens, Allemands ou autres, le Stürmer, pendant les sept dernières années, n’a pas seulement confirmé l’angoisse de castration génitale, mais de plus a stimulé, à un degré intense, les fantaisies perverses qui sont latentes chez tout le monde. Après la chute des principaux porte-drapeau de la peste psychique en Europe, il restera à voir comment on peut faire face à ce problème. Il n’est pas allemand. C’est un problème international puisque l’angoisse génitale et le désir d’amour sont des faits internationaux. Les jeunes gens fascistes qui avaient maintenu un peu de sentiment naturel pour la vie vinrent me voir en Scandinavie et me demandèrent quelle attitude ils devaient prendre envers Streicher, envers la théorie de la race et envers tous les autres affleurements de l’époque. Il y avait là quelque chose qui n’était pas bien, me disaient-ils. Je résumai les mesures les plus nécessaires dans l’exposé suivant :

Que faut-il faire ?

Généralement : il faut riposter à cette obscénité réactionnaire en s’appliquant systématiquement à présenter sous son vrai jour la différence qui sépare la sexualité saine de la sexualité pathologique. Tout individu moyen comprendra cette différence puisqu’il l’a sentie en lui-même. Tout individu moyen a honte de ses idées perverses et pathologiques sur la sexualité et aspire à la clarté, à l’aide et à la satisfaction sexuelle naturelle.

En particulier : nous devons éclairer et aider. On y parviendra de la manière suivante :

  1. Rassembler tout le matériel qui rend évident à toute personne qui réfléchit le caractère pornographique du Streicherisme. Faire circuler cette documentation par des tracts. Il faut éveiller, rendre conscient et soutenir l’intérêt sexuel sain des masses.
  2. Rassemblement et distribution de tout le matériel qui montrera à la population que Streicher et ses complices sont eux-mêmes des psychopathes et qu’ils mettent en péril la santé du peuple. Il y a des Streicher partout dans le monde.
  3. Révéler le secret de l’influence de Streicher sur les masses : il excite leurs fantaisies pathologiques. Le peuple sera reconnaissant de tout bon matériel explicatif et le lira.
  4. La seule façon de combattre cette sexualité pathologique qui forme un terrain fertile pour la théorie hitlérienne de la race et pour l’activité criminelle de Streicher, est de l’opposer aux attitudes et aux processus sexuels naturels. Les peuples saisiront immédiatement la différence et montreront un intérêt brûlant « dès qu’on leur aura révélé ce qu’ils veulent vraiment mais n’osent pas exprimer. Par exemple :
    1. Une condition préalable absolue, indispensable à la vie sexuelle saine et satisfaisante, est la possibilité d’être seul avec son partenaire sans être dérangé. Cela signifie : une habitation appropriée pour tous ceux qui en ont besoin, y compris la jeunesse.
    2. La satisfaction sexuelle n’est pas identique à la procréation. L’individu sain a des rapports sexuels quelque trois à quatre mille fois dans sa vie mais il n’a, en moyenne, que deux ou trois enfants. Les méthodes anticonceptionnelles sont une nécessité absolue pour la santé sexuelle.
    3. La grande majorité des hommes aussi bien que des femmes ont des troubles sexuels qui proviennent d’une éducation inhibitrice de leur sexualité : ils ne sont pas satisfaits dans les rapports sexuels. Par conséquent, ce qui est nécessaire, c’est d’établir un nombre suffisant de cliniques pour le traitement des troubles sexuels, ce qui est nécessaire c’est une éducation sexuelle rationnelle qui affirmera la valeur de l’amour.
    4. Les conflits au sujet de la masturbation rendent la jeunesse malade. La masturbation est inoffensive pour la santé à condition de ne pas s’accompagner de sentiments de culpabilité. La jeunesse a le droit d’avoir une vie sexuelle heureuse dans les conditions les meilleures. La continence sexuelle chronique est absolument nocive. Les fantaisies pathologiques ne disparaissent que dans une vie sexuelle satisfaisante. Il faut lutter pour ce droit.

Je sais bien que les tracts et les explications seules ne suffisent pas. Ce qui est indispensable c’est de travailler la structure humaine sur une large base et avec la protection de la société, c’est de travailler cette structure qui produit la peste psychique, qui permet aux psychopathes de jouer le rôle de dictateurs et de « réformateurs modernes de la sexualité ». En un mot, ce qui est nécessaire, c’est la libération, avec la garantie de la société, de la sexualité naturelle dans les masses.

En 1930, la sexualité humaine était la Cendrillon de la société. Elle était à peine l’objet de propositions de réforme controversées. Dès 1940, elle était devenue la pierre angulaire des problèmes sociaux. S’il est exact que le fascisme a utilisé d’une manière irrationnelle, mais cependant avec succès, les aspirations sexuelles des masses et a ainsi créé le chaos, alors il doit être non moins exact que les perversions auxquelles il a permis d’exploser peuvent être éliminées par une solution rationnelle et universelle du problème de la sexualité.

Les événements d’Europe entre 1930 et 1940, avec leur profusion de problèmes d’hygiène mentale confirmèrent mon point de vue dans ma controverse avec Freud. Le point délicat de cette confirmation c’est le sentiment d’impuissance et la conviction que la science naturelle est encore loin de comprendre ce que dans ce livre j’ai nommé le « noyau biologique » de la structure caractérielle.

À tout prendre, nous tous tant que nous sommes, êtres humains aussi bien que médecins ou éducateurs, nous sommes aussi désemparés devant les aberrations biologiques de la vie que, par exemple, les hommes du Moyen-Âge l’étaient devant les maladies infectieuses. En même temps, nous sentons en nous-mêmes que l’expérience de la peste fasciste mobilisera dans le monde ces forces qui sont nécessaires pour résoudre ce problème de la civilisation.

Les fascistes prétendent réaliser la « révolution biologique ». Ce qui est exact c’est que le fascisme a posé devant nous sous une forme indiscutable le fait que les fonctions vitales de l’homme sont devenues complètement névrotiques. Dans le fascisme opère, au moins du point de vue de la masse de ses adhérents, une formidable volonté de vivre. Toutefois, les formes dans lesquelles cette volonté de vivre s’est manifestée n’ont montré que trop clairement les résultats d’un ancien esclavage psychique. Durant cette époque, seules les pulsions perverses ont fait irruption. Le monde, après le fascisme, réalisera la révolution biologique que le fascisme ne créa pas mais qu’il rendit nécessaire.

Les chapitres suivants de cet ouvrage discutent les fonctions du « noyau biologique ». La compréhension scientifique et la maîtrise sociale du problème qu’il présente seront l’achèvement du travail rationnel, de la science militante et de la fonction d’amour naturel des efforts collectifs, courageux et réellement démocratiques. Leur but est le bonheur terrestre matériel et sexuel des masses.


15 Bien entendu, le terme est employé ici dans le sens de la conversation courante. En réalité, Épicure et son école n’ont de commun que le nom avec ce que le vulgaire appelle la philosophie épicurienne de la vie. L’austère philosophie de ce penseur a été interprétée d’une façon très particulière, par des masses peu cultivées. Elle en arriva à signifier la satisfaction d’impulsions secondaires. Mais quel est le moyen de se défendre contre la dégradation d’une pensée correcte ? Le même sort menace l’économie sexuelle, si on la laisse aux mains de ces hommes qui souffrent de plaisir-angoisse et d’une science qui craint d’aborder la sexualité.

16 Cf. L. Morgan : ancien society.

17 Cf. Wilhelm Reich, Dialektischer Materialismus und Psychoanalyse, 1929.

18 Malaise dans la civilisation.

19 Wilhelm Reich, Geschlechtsreife, Enthaltsamkeit, Ehemoral, 1930.

20 Cf. mes livres : Massenpsychologie des Faschismus, 1933 (Mass Psychology of Fascism, 1946). Der Einbruch der Sexualmoral, 1935 ; Die Sexualität im Kulturkampf, 1936 (The Sexual Revolution, 1945).

21 Cf. par exemple, Morgan, Bachofen, Engels.