La Phase Précoce Du Développement De La Sexualité Féminine4546

par Ernest Jones

Freud a plus d’une fois commenté le fait que notre connaissance des premiers stades du développement féminin est bien plus obscure et plus imparfaite que celle du développement masculin, et Karen Horney a insisté à bon droit que ce fait doit être lié à la tendance plus grande au parti pris qui règne à ce sujet. Sans doute cette tendance à la partialité est-elle commune aux deux sexes et il serait bon que tout auteur traitant de ce sujet ne le perde pas de vue. Mieux encore, il faut espérer que l’investigation psychanalytique éclairera peu à peu la nature de ce préjugé et, en fin de compte, le dissipera. Une saine suspicion se fait jour sur le fait que les psychanalystes hommes ont été amenés à adopter une position phallocentrique excessive à ce sujet, l’importance des organes féminins étant sous-estimée à l’avenant. Les femmes ont, de leur côté, contribué à la mystification générale par leur attitude réservée à l’égard de leurs propres organes génitaux et par le fait qu’elles manifestent une préférence à peine déguisée à ne s’intéresser qu’à l’organe mâle.

L’impulsion première donnée à la recherche sur laquelle le présent écrit repose principalement, l’a été par l’expérience peu commune d’avoir eu en psychanalyse en même temps, il y a deux ans, cinq cas d’homosexualité féminine manifeste. Ce furent des analyses en profondeur et elles ont été achevées dans trois cas et très avancées dans les deux autres. Parmi les nombreux problèmes ainsi soulevés, deux en particulier peuvent servir de point de départ aux considérations que je désire avancer ici.

Ces problèmes étaient : quel est le correspondant exact chez la femme de la peur de la castration chez l’homme ? et qu’est-ce qui différencie le développement des femmes homosexuelles de celui des femmes hétérosexuelles ? Il faut remarquer que ces deux questions sont très étroitement liées, le mot « pénis » indiquant leur point de jonction.

Quelques faits cliniques à propos de ces cas pourraient être intéressants mais je n’ai pas l’intention de rapporter l’histoire détaillée de ces cas. Trois des patientes avaient entre vingt et trente ans, deux d’entre elles entre trente et quarante ans. Deux sur cinq seulement avaient une attitude entièrement négative envers les hommes. Il fut impossible de retrouver une règle uniforme concernant leur attitude consciente envers les parents ; toutes les variétés existaient, négative envers le père, s’accompagnant d’une attitude soit négative soit positive envers la mère et vice versa. Cependant dans les cinq cas, l’attitude inconsciente envers les deux parents était très ambivalente. Tous présentent des signes d’une fixation infantile anormalement forte, à la mère liée indiscutablement au stade oral. Une telle fixation fut toujours suivie d’une intense fixation paternelle, qu’elle fût permanente ou transitoire, dans le conscient.

La première des deux questions mentionnées ci-dessus pourrait être aussi formulée comme suit : quand la fille sent qu’elle a déjà subi la castration, quel fantasme d’un événement futur peut-il évoquer une terreur égale à celle de la castration ? En essayant de répondre à cette question, c’est-à-dire de rendre compte du fait que les femmes souffrent de cette terreur au moins autant que les hommes – j’en vins à la conclusion que le concept de « castration » a, par certains côtés, entravé notre appréciation des conflits fondamentaux. En fait ceci est un exemple de ce que Karen Horney a identifié comme un parti pris inconscient quand on aborde de telles études d’un point de vue trop masculin. Dans sa lumineuse discussion à propos du complexe du pénis chez la femme, Abraham47 avait observé qu’il n’y avait aucune raison de ne pas appliquer là aussi le mot « castration » car on retrouve dans les deux sexes des désirs et des craintes analogues au sujet du pénis. Être en accord avec cette opinion n’implique pas cependant qu’il faille négliger les différences existant dans les deux cas, pas plus qu’elle ne doit nous faire perdre de vue le danger de transposer dans une catégorie les réflexions qui nous sont déjà familières dans l’autre. Freud a judicieusement observé, en rapport avec les précurseurs prégénitaux de la castration (sevrage et défécation, mis en évidence par Stârcke et moi-même) que le concept psychanalytique de castration, en tant que différent du concept biologique correspondant, se rapporte d’une manière précise au seul pénis, les testicules pouvant se trouver au plus inclus.

Voici maintenant l’erreur sur laquelle je désire attirer l’attention. La part extrêmement importante qu’assument normalement les organes génitaux dans la sexualité masculine, tend naturellement à rendre équivalente pour nous la castration et l’abolition totale de la sexualité. Cette erreur se glisse souvent dans nos discussions, encore que nous sachions que beaucoup d’hommes souhaitent être castrés pour des raisons érotiques entre autres, de telle sorte que leur sexualité ne disparaît certainement pas avec l’abdication du pénis. Chez les femmes, où toute l’idée du pénis est toujours partielle et en grande partie secondaire par nature, ceci devrait être encore plus évident. En d’autres termes le rôle important joué par les craintes de castration chez les hommes tend parfois à nous faire oublier que dans les deux sexes, la castration est seulement une menace partielle, si importante soit-elle, par rapport à l’aptitude et au plaisir sexuels, dans leur totalité. Pour la menace principale, celle d’une extinction totale, nous ferions mieux d’utiliser un terme différent, tel que le mot grec aphanisis.

Si nous poursuivons jusqu’à ses origines la peur fondamentale qui sous-tend toutes les névroses, nous sommes amenés, à mon avis, à conclure que ce qu’elle signifie réellement c’est cette aphanisis, c’est-à-dire l’extinction totale et bien entendu permanente de l’aptitude au plaisir sexuel, et même l’absence de toute occasion à éprouver ce plaisir.

Après tout, il s’agit bien là de l’intention consciemment avouée par la plupart des adultes vis-à-vis des enfants. Leur attitude est tout à fait intransigeante : on ne doit permettre aux enfants aucune gratification sexuelle. Et nous savons que pour l’enfant, l’idée d’un délai indéfini est très proche de celle d’un refus permanent. Nous ne pouvons pas, bien sûr, nous attendre à ce que l’inconscient, qui est concret de nature, s’adresse à nous en ces termes abstraits qui conviendraient à une généralisation. Ce qui se rapprocherait le plus de l’idée d’aphanisis telle qu’elle se présente cliniquement serait l’idée de la castration et les idées de mort (peur consciente de la mort et désirs de mort inconscients). Je citerai ici, pour illustrer ce point, le cas d’un jeune obsédé. Il avait substitué comme son summum bonum l’idée d’un plaisir esthétique à celle d’une gratification sexuelle, et ses peurs de castration prenaient la forme d’une crainte de perdre l’aptitude à ce plaisir, alors que se dissimulait naturellement derrière ces peurs l’idée concrète de la perte du pénis.

De ce point de vue, nous voyons que la question dont il s’agit ici était mal posée. La peur de l’homme d’être castré peut avoir ou non un équivalent précis chez la femme, mais, ce qui est beaucoup plus important, est de comprendre que cette peur n’est qu’un cas particulier et, qu’en dernier lieu, les deux sexes craignent exactement la même chose, l’aphanisis. Le mécanisme en cause dans cette aphanisis comporte des différences importantes dans les deux sexes. Si nous laissons de côté, pour l’instant, le domaine de l’auto-érotisme – en supposant raisonnablement que les conflits y doivent leur importance particulière aux investissements secondaires allo-érotiques – et si nous centrons ainsi notre attention sur l’allo-érotisme proprement dit, nous pouvons reconstruire la suite des idées chez l’homme à peu près comme suit : « Je souhaite obtenir une gratification en commettant un acte particulier, mais je n’ose le faire car je crains qu’il ne soit suivi de la punition de l’aphanisis, de la castration qui signifierait pour moi l’extinction permanente du plaisir sexuel. » Les pensées correspondantes chez la femme, de sa nature plus passive, sont de façon caractéristique, quelque peu différentes : « Je souhaite être gratifiée par une expérience particulière mais je n’ose m’engager à faire quoi que ce soit qui la rendrait possible, par exemple en la demandant et en confessant ainsi mon désir coupable, parce que je crains qu’en le faisant cela ne soit suivi d’aphanisis. » Il est bien évident que cette différence est non seulement variable mais n’est, en fait, qu’une différence de degré. Dans les deux cas il y a une activité, encore qu’elle soit manifeste et vigoureuse chez l’homme. Ceci n’est pas toutefois la différence majeure : il y en existe une plus importante qui tient au fait que, pour des raisons physiologiques évidentes, la femme dépend beaucoup plus de son partenaire pour sa gratification que l’homme. Vénus a eu beaucoup plus d’ennuis avec Adonis que, par exemple, Pluton avec Perséphone.

Ce dernier argument met en évidence la raison biologique qui explique les différences psychologiques les plus importantes dans le comportement et l’attitude des deux sexes. Elle constitue la cause directe de la dépendance (qu’il faut distinguer du désir) de la femme du bon vouloir et de l’approbation morale du partenaire ; dépendance plus grande que celle que nous trouvons habituellement chez l’homme dont la sensibilité correspondante se porte, de façon caractéristique, sur un autre homme qui joue un rôle autoritaire. De là, entre autres, les reproches plus courants et les besoins de la femme d’être rassurée. Parmi les conséquences sociales importantes, on peut mentionner les suivantes : on sait bien que notre morale a été essentiellement créée par les hommes, et – ce qui est bien plus curieux – que les idéaux moraux des femmes sont copiés dans leur presque-totalité sur ceux des hommes. Ceci doit être certainement rapporté au fait, mis en évidence par Hélène Deutsch48, que le Surmoi féminin, comme le masculin, dérive de façon prédominante des réactions à l’égard du père. Une autre conséquence, qui nous ramène au centre même de notre propos, est que le mécanisme de l’aphanisis diffère dans les deux sexes. Alors que chez l’homme il est conçu typiquement sous la forme active d’une castration, chez la femme la peur primaire semble concerner la séparation. On peut imaginer que ceci est dû au fait que la mère rivale s’est interposée entre la fille et le père, ou même qu’elle a renvoyé la fille pour toujours, ou encore que c’est le père qui a simplement refusé la gratification désirée. La peur profonde d’être abandonnée, éprouvée par la plupart des femmes, dérive de ce dernier fait.

Il est maintenant possible d’arriver à une compréhension plus profonde en ce qui concerne le problème de la relation entre la privation et la culpabilité, en d’autres termes de la genèse du Surmoi. En ceci les éléments que nous apportent les analyses de femmes nous sont plus précieux que les analyses d’hommes. Freud a suggéré, dans son article sur le déclin du complexe d’Œdipe, que chez la femme il était la conséquence directe d’une déception continuelle (privation), et nous savons que le Surmoi est tout autant l’héritier de ce complexe chez la femme que chez l’homme, où il est le produit de la culpabilité dérivé de la peur de la castration. Il s’ensuit, et mon expérience psychanalytique le confirme pleinement49, que la simple privation en arrive à avoir, dans les deux sexes naturellement, la même signification que la privation intentionnelle imposée par le milieu. Nous en arrivons ainsi à la formule : la privation est équivalente à la castration. Il est même possible, comme on peut le déduire des remarques de Freud sur le déclin du complexe d’Œdipe féminin, que la privation seule peut être une cause suffisante dans la genèse de la culpabilité. Une telle discussion nous entraînerait trop loin dans la structure du Surmoi et nous écarterait de notre thème principal, mais j’aimerais mentionner simplement une conception à laquelle je suis parvenu et qui touche de près notre sujet.

À savoir que la culpabilité, et avec elle le Surmoi, est, pourrait-on dire, artificiellement édifiée pour protéger l’enfant du stress de la privation – c’est-à-dire, de la libido non gratifiée – et d’écarter ainsi la crainte de l’aphanisis qui l’accompagne toujours ; elle y arrive, naturellement, en étouffant les désirs qui ne sont pas destinés à être gratifiés. Je pense même que la désapprobation du milieu, auquel on attribuait habituellement tout le processus, est, en grande partie, une exploitation de la situation par l’enfant ; c’est-à-dire, la non-gratification signifie d’abord danger, puis l’enfant le projette dans le monde extérieur comme il le fait avec tous les dangers internes ; il utilise ensuite toute désapprobation qui le concerne sur ce sujet (moralisches Entgegenkommen) pour signaler le danger et pour l’aider à construire une défense contre lui.

Pour en revenir à la petite fille, nous devons maintenant retracer les différentes étapes du développement à partir de la phase orale initiale. On pense communément que le mamelon, ou la tétine, sont remplacés, après les jeux de succion du pouce, par le clitoris comme source principale de plaisir, tout comme le pénis chez le garçon. Freud50 pense que cette solution relativement insatisfaisante, va conduire automatiquement l’enfant à chercher un pénis externe, plus satisfaisant, et ainsi introduire l’enfant dans la situation œdipienne, où le désir d’avoir un enfant51 va remplacer peu à peu celui d’avoir un pénis. Mes propres analyses, comme les « analyses précoces » de Mélanie Klein, indiquent qu’il existe en outre des transitions plus directes entre le stade oral et le stade œdipien. Il me semble que les tendances dérivées de ce premier stade bifurquent précocement vers le clitoris et la fellation – c’est-à-dire vers la manipulation digitale du clitoris et les fantasmes de fellation ; leur importance relative sera naturellement différente selon les cas, et on peut s’attendre à ce que ceci ait des conséquences décisives pour le développement ultérieur.

Il nous faut maintenant suivre ces lignes de développement plus en détail et j’esquisserai d’abord ce que je pense être le mode le plus normal de développement, celui qui conduit à l’hétéro-sexualité. Ici, la phase sadique s’installe tardivement et ainsi ni le stade oral ni le stade clitoridien ne subissent d’investissement sadique important. Ainsi, d’une part, le clitoris ne sera pas associé à une attitude masculine particulièrement active (faire saillie, etc.) et, d’autre part, le fantasme sadique oral de sectionner le pénis masculin par la morsure n’est pas très développé. L’attitude orale est surtout celle de la succion et passe par la transition bien connue au stade anal du développement. Les deux orifices alimentaires constituent ainsi l’organe féminin réceptif. L’anus est évidemment identifié au vagin au départ, et la différenciation des deux est un processus extrêmement obscur, peut-être davantage encore que tout autre, au cours du développement féminin ; je suppose, cependant, que cela se produit en partie à un âge plus précoce qu’on ne le pense généralement. Une quantité variable de sadisme est toujours concomitante du stade anal et se révèle dans les fantasmes familiers de viol anal qui peuvent ou non se transformer en fantasme de violence52. La relation œdipienne est alors en pleine activité ; et les fantasmes anaux, comme nous le verrons plus tard, sont déjà un compromis entre les tendances libidinales et les tendances auto-punitives. Ce stade bouche-anus-vagin, représente donc une identification à la mère.

Que devient pendant ce temps l’attitude vis-à-vis du pénis ? Il est assez vraisemblable que l’attitude initiale est uniquement positive53 et se manifeste par le désir de le sucer.

Mais bientôt l’envie du pénis fait son apparition et apparemment de façon constante. Les raisons primaires, pour ainsi dire auto-érotiques, de cette attitude, ont été bien mises en évidence par Karen Horney54 dans son étude du rôle joué par cet organe dans les activités urinaire, exhibitionniste, scoptophilique et masturbatoire. Le désir de posséder un pénis comme le garçon doit toutefois se transformer normalement en désir de faire participer son pénis dans une activité de type coïtai au moyen de la bouche, de l’anus ou du vagin. Des sublimations et des réactions diverses montrent qu’aucune femme n’échappe à l’étape précoce de l’envie du pénis, mais j’admets avec Karen Horney55, Hélène Deutsch56, Mélanie Klein57 et d’autres, que ce que nous rencontrons cliniquement comme envie du pénis dans les névroses, ne dérive de cette source que pour une faible part. Nous avons à distinguer entre ce qu’on pourrait peut-être appeler l’envie du pénis pré-œdipienne et post-œdipienne (plus exactement, l’envie du pénis autoérotique et allo-érotique), et je suis convaincu que cliniquement c’est cette dernière qui est la plus significative. De même que la masturbation et les autres activités auto-érotiques tirent leur importance du réinvestissement venant de sources allo-érotiques, de même il nous faut reconnaître que bien des phénomènes cliniques dépendent de la fonction défensive de la régression, sur laquelle Freud58 a récemment insisté. C’est la privation résultant d’une déception continue du fait que la fille ne peut jamais partager le pénis avec le père dans le coït, pas plus qu’elle ne peut en obtenir un bébé, qui réactive son souhait précoce de posséder un pénis en propre.

Selon la théorie énoncée plus haut, c’est cette privation qui constitue primitivement la situation insupportable pour la raison qu’elle est équivalente à la crainte fondamentale de l’aphanisis. Le sentiment de culpabilité et l’élaboration du Surmoi constituent, comme nous l’avons vu plus haut, la défense première et invariable contre cette privation insupportable. Mais cette solution est trop négative en soi ; la libido doit finalement pouvoir aussi s’exprimer.

Il n’existe que deux possibilités d’expression de la libido dans cette situation, et ces deux voies peuvent être empruntées l’une et l’autre. La fille doit choisir, grosso modo, entre abandonner son attachement érotique au père et l’abandon de sa féminité – c’est-à-dire son identification anale à la mère. Elle doit changer d’objet ou de désir ; il lui est impossible de garder les deux. Elle doit renoncer soit au père, soit au vagin (y compris les vagins prégénitaux). Dans le premier cas les désirs féminins s’épanouissent à un niveau adulte – c’est-à-dire charme érotique diffus (narcissime), attitude vaginale positive envers le coït, culminant dans la grossesse et l’accouchement – et sont transférés à des objets plus accessibles. Dans le second cas le lien avec le père est conservé, mais cette relation d’objet est transformée en identification – c’est-à-dire en complexe du pénis.

Nous verrons plus en détail au prochain paragraphe de quelle façon opère cette défense par identification, mais j’aimerais mettre l’accent pour le moment sur l’intéressant parallélisme ainsi établi, déjà signalé par Karen Horney59, entre les solutions du conflit œdipien dans les deux sexes. Le garçon est menacé également d’aphanisis, la peur bien connue de la castration, par la privation inévitable à laquelle se heurtent ses désirs incestueux. Ici aussi il faut choisir entre changement de désir et changement d’objet, entre renoncer à sa mère et renoncer à sa virilité – c’est-à-dire à son pénis. Nous avons ainsi abouti à une formulation plus générale qui s’applique aussi bien au garçon qu’à la fille : confrontés avec l’’aphanisis résultant d’une privation inévitable, ils doivent renoncer soit à leur sexe soit à leur inceste ; ce qui ne peut être conservé, sauf au prix de la névrose, c’est l’inceste hétéro-érotique, et allo-érotique – c’est-à-dire, une relation d’objet incestueuse. Dans les deux cas, la situation la plus difficile est la situation simple mais fondamentale de l’union entre le pénis et le vagin. Normalement cette union est rendue possible par la liquidation du complexe d’Œdipe. Quand, par contre, le sujet choisit la solution de l’inversion, tous ses efforts tendent à éviter l’union, car cette dernière est liée à la crainte de l’aphanisis. L’individu, mâle ou femelle, identifie alors son intégrité sexuelle à la possession de l’organe du sexe opposé et devient pathologiquement dépendant de lui. Les garçons peuvent ainsi utiliser la bouche ou l’anus comme organe féminin nécessaire (avec un homme ou une femme masculine) ou adopter par substitution l’appareil génital d’une femme à qui ils s’identifient ; dans ce dernier cas, ils dépendent de la femme qui possède l’objet précieux et ils deviennent anxieux si elle s’absente ou si quelque chose dans son attitude rend difficile l’accès à cet organe. Chez les filles, la même alternative peut exister, et elles deviennent pathologiquement dépendantes soit de la possession d’un pénis imaginaire, soit de la liberté d’accès à celui de l’homme à qui elles se sont identifiées. Si la « condition de dépendance » (cf. le terme employé par Freud : Liebesbedingung) n’est pas réalisée, le sujet, homme ou femme se rapproche de l’état d’aphanisis, ou, selon une terminologie moins rigoureuse, « se sent castré ». Ils alternent, par conséquent, entre la puissance basée sur une gratification invertie, et l’aphanisis. Ou plus simplement ils ont tantôt un organe du sexe opposé, tantôt ils n’en ont pas du tout ; il n’est pas question qu’ils aient celui de leur propre sexe.

Passons maintenant à notre seconde question, à savoir celle qui concerne la différence de développement entre femmes hétéro – et homosexuelles. Cette différence avait déjà été invoquée lors de notre discussion sur les deux solutions apportées au conflit œdipien, mais nous devons la poursuivre plus en détail. La divergence mentionnée – qui, est-il besoin de le dire, est toujours une question de degré — entre celles qui renoncent à leur libido d’objet (le père) et celles qui renoncent à leur libido de sujet (le sexe), se retrouve dans le champ de l’homosexualité féminine. On peut y distinguer deux grands groupes. Primo : les femmes qui conservent leur intérêt pour les hommes, mais qui ont à cœur de se faire accepter par les hommes comme étant des leurs. À ce groupe appartient un certain type de femmes qui se plaignent sans cesse de l’injustice du sort de la femme et du mauvais traitement des hommes à leur égard. Secundo : celles qui n’ont que peu ou pas d’intérêt pour les hommes, mais dont la libido est centrée sur les femmes. L’analyse montre que cet intérêt pour les femmes est un moyen substitutif de jouir de la féminité ; elles utilisent simplement d’autres femmes pour l’exhiber à leur place60.

Il est facile de voir que le premier groupe ainsi décrit recouvre le mode spécifique des sujets qui avaient préféré abandonner leur sexe, tandis que le deuxième groupe correspond aux sujets ayant abandonné l’objet (le père) et se substituent à lui par identification. Pour plus de clarté je vais élaborer cet énoncé. Les sujets du premier groupe échangent leur propre sexe mais conservent leur premier objet d’amour ; cependant la relation d’objet est remplacée par l’identification, et le but de la libido est de faire reconnaître cette identification par le premier objet.

Les femmes appartenant au second groupe s’identifient aussi, avec l’objet d’amour, mais cet objet perd alors tout intérêt pour elles ; leur relation d’objet externe à l’autre femme est très imparfaite, car elle ne représente dès lors que leur propre féminité au moyen de l’identification, et leur but est d’en obtenir par substitution, la gratification de la part d’un homme qui leur reste invisible (le père incorporé en elles).

L’identification au père est ainsi commune à toutes les formes d’homosexualité, encore qu’elle soit plus poussée dans le premier groupe que dans le second, où demeure, d’une façon substitutive, un tant soit peu de féminité. Il est plus que probable que cette identification a pour fonction de maintenir le refoulement des désirs féminins. Elle constitue la dénégation la plus complète qu’on puisse imaginer, la dénégation devant l’accusation de receler des désirs féminins coupables, car elle affirme : « Je ne peux absolument pas désirer le pénis d’un homme pour m’en gratifier, puisque j’en possède déjà un en propre, ou, de toute façon, je ne veux rien d’autre qu’un pénis à moi. » Selon les termes de la théorie, exposée plus haut dans cet article, ceci permet la défense la plus complète qui soit contre le danger aphanistique de privation provenant de la non-gratification des désirs incestueux. Cette défense est en fait si bien conçue qu’il n’est pas étonnant qu’on puisse en trouver des traces chez toutes les filles passant par le stade œdipien, encore que l’importance de ce qui en sera conservé plus tard, soit très variable. J’irai même jusqu’à dire que lorsque Freud a postulé l’existence d’un stade « phallique » au cours de l’évolution de la fille correspondant à celui du garçon – c’est-à-dire, une étape dans laquelle tout l’intérêt semble se porter exclusivement sur l’organe masculin tandis que les organes vaginaux ou pré-vaginaux semblent avoir été effacés – il donnait une description clinique de ce qui peut être observé, plutôt qu’une analyse vraiment radicale de la position libidinale réelle de cette phase ; car il me paraît vraisemblable que la phase phallique chez les filles normales n’est qu’une forme atténuée de l’identification au pénis du père qui existe chez des femmes homosexuelles et, à ce titre, d’une nature essentiellement secondaire et défensive.

Karen Horney61 a souligné que le fait de maintenir une position féminine et d’accepter l’absence du pénis signifie souvent, pour une fille, non seulement le courage d’assumer ses désirs objectaux incestueux, mais aussi le fantasme que son état physique provient d’un viol castrateur que son père aurait réellement commis autrefois. Ainsi, l’identification au pénis implique une dénégation de ces deux formes de culpabilité : le désir que l’acte incestueux puisse avoir lieu dans l’avenir et la réalisation fantasmatique du désir qu’il a déjà eu lieu dans le passé. L’auteur montre, en outre, que chez les filles cette identification au sexe opposé présente un avantage plus grand que chez les garçons : en effet, l’avantage de cette défense commune aux deux sexes est renforcée chez la fille par la consolidation du narcissisme dérivé des sources archaïques, préœdipiennes d’envie (urinaire, exhibitionniste, masturbatoire) tandis qu’elle est affaiblie chez le garçon du fait de la blessure narcissique qu’implique l’acceptation de la castration.

Étant donné que cette identification doit être considérée comme un phénomène général chez les filles, nous devons chercher plus loin les motifs qui l’intensifient de façon si extraordinaire et si caractéristique chez celles qui deviendront plus tard des homosexuelles. Ici je serai plus bref encore dans mes conclusions que précédemment. Les facteurs fondamentaux – et, pour autant qu’on puisse dire, innés – qui sont déterminants dans ce contexte, paraissent être de deux ordres – à savoir, une intensité inhabituelle de l’érotisme oral et du sadisme. Ceux-ci convergent pour aboutir à une intensification de la phase sadique-orale que je considère comme la caractéristique centrale du développement homosexuel chez la femme.

Le sadisme apparaît, non seulement dans les manifestations musculaires bien connues avec leurs dérivés caractériels correspondants mais encore en conférant une qualité particulièrement active (protrusive) aux impulsions clitoridiennes, ce qui renforce naturellement la valeur de tout pénis qui peut être acquis dans le fantasme. Toutefois, ses manifestations les plus caractéristiques se trouvent dans l’impulsion sadique-orale à arracher le pénis de l’homme par la morsure. Quand le tempérament sadique s’accompagne d’une disposition au retournement de l’amour en haine, comme c’est souvent le cas, avec les idées d’injustice, de ressentiment et de vengeance, alors ces fantasmes de morsure gratifient à la fois le désir d’obtenir le pénis par la force et le désir de se venger de l’homme en le castrant.

Le développement intense de l’érotisme oral se manifeste de diverses façons, bien connues grâce aux recherches d’Abraham62 et d’Edward Glover63 ; elles peuvent être consciemment positives ou négatives. Toutefois, il existe un trait particulier qui doit attirer notre attention, c’est l’importance de la langue dans de tels cas. L’identification de la langue au pénis, que Flügel64 et moi-même65 avons traitée en détail, atteint chez certaines homosexuelles un degré tout à fait extraordinaire. J’ai vu des cas où la langue constituait un substitut presque totalement satisfaisant du pénis dans les activités homosexuelles. Il est évident que la fixation au mamelon impliquée ici favorise le développement de l’homosexualité de deux façons. Elle rend plus difficile à la fille le passage de la fellation au coït vaginal d’une part, et d’autre part, elle lui facilite d’avoir recours une fois de plus, à une femme en tant qu’objet libidinal.

On peut noter ici une corrélation intéressante. Les deux facteurs mentionnés plus haut, l’érotisme oral et le sadisme, semblent correspondre aux deux formes d’homosexualité féminine. Là où domine l’érotisme oral le sujet appartiendra sans doute au second groupe (celui dont l’intérêt se porte sur les femmes), et là où prédomine le sadisme le sujet appartiendra au premier groupe (celui qui s’intéresse aux hommes).

On devrait dire un mot encore des facteurs importants qui influent sur le développement ultérieur de l’homosexualité féminine. Nous avons vu que pour se protéger de l’aphanisis, la petite fille élevait des barrières contre sa féminité, notamment celle de l’identification au pénis. Parmi elles apparaît au premier plan un sentiment intense de culpabilité et une condamnation des désirs féminins ; le plus souvent et en grande partie ceci reste inconscient. Pour renforcer cette barrière de culpabilité, vient s’ajouter l’idée que les « hommes » (c’est-à-dire le père) sont fortement opposés aux désirs féminins. Pour raffermir cette condamnation, la femme s’oblige à croire que tous les hommes au fond d’eux-mêmes désapprouvent la féminité. Ceci coïncide malheureusement avec la réalité car beaucoup d’hommes dénigrent effectivement la sexualité féminine en même temps qu’ils craignent l’organe féminin. Nous n’avons pas à préciser ici les différentes raisons d’une telle attitude ; elles sont toutes en rapport avec le complexe de castration de l’homme. Toutefois, la femme homosexuelle s’empare avidement de toutes les manifestations de cette attitude et peut, grâce à elles, transformer sa croyance profonde en un système délirant complet. Même dans ses formes atténuées, il est tout à fait courant de voir des hommes et des femmes imputer toute la soi-disant infériorité de la femme66 aux influences sociales, que des tendances profondes ont exploitées de la manière que nous venons de décrire.

Je conclurai par quelques remarques au sujet de la crainte et de la punition chez les femmes en général. Les idées s’y rattachant peuvent impliquer au premier chef soit la mère, soit le père. Dans mon expérience, le premier cas est plus caractéristique de l’hétérosexualité, et le second de l’homosexualité. Le premier cas paraît être de simples représailles contre les désirs d’agression et de mort à l’égard de la mère, qui va punir la fille en s’interposant entre elle et le père, en la renvoyant à tout jamais, ou en empêchant de quelque façon que ce soit, la réalisation de ses désirs incestueux. La fille y répondra d’une part en conservant sa féminité au prix du renoncement du père, et d’autre part en obtenant une gratification imaginaire substitutive, de ses désirs incestueux, en s’identifiant à la mère.

Lorsque la crainte concerne surtout le père, la punition prend la forme évidente d’un refus de gratification de ses désirs, d’où découle alors rapidement l’idée que le père les désapprouve. Rebuffade et abandon sont les expressions conscientes communes de l’idée de punition. Si cette privation s’effectue au niveau oral, la réponse en est le ressentiment et les fantasmes de castration (morsure). Si elle se déroule au niveau anal, plus tardif, l’issue s’avère plutôt plus favorable. Ici, la petite fille s’arrange pour combiner en un seul acte ses désirs érotiques et l’idée d’être punie – nommément le viol anal-vaginal ; les fantasmes d’être battue en sont, évidemment, un dérivé. Ainsi que nous l’avons vu plus haut, ceci constitue une des solutions où l’inceste devient l’équivalent de la castration, si bien que le fantasme de posséder le pénis constitue une protection contre les deux.

Nous pouvons maintenant récapituler les principales conclusions auxquelles nous avons abouti. Encore que pour des raisons différentes, garçons et filles tendent à envisager la sexualité exclusivement en termes du pénis ; aussi les psychanalystes devraient-ils faire preuve de quelque scepticisme à ce propos. Le concept de « castration » devrait être réservé, comme Freud l’a signalé, au seul pénis, et ne dsvrait pas être confondu avec « l’extinction de la sexualité » pour laquelle nous proposons le terme d’aphanisis. La privation des désirs sexuels évoque chez l’enfant la peur de l’aphanisis – c’est-à-dire est équivalente à la crainte de la frustration. La culpabilité provient de l’intérieur, en tant que défense contre cette situation, plutôt qu’en tant que contrainte externe, encore que l’enfant sache exploiter n’importe quel moralisches Entgegenkommen du monde extérieur.

Le stade oral-érotique chez la petite fille débouche directement sur le stade de la fellation et le stade clitoridien, et c’est alors que le premier de ces stades fait place au stade anal-érotique ; la bouche, l’anus et le vagin forment ainsi une série d’équivalents de l’organe féminin. Le refoulement des désirs incestueux aboutit à une régression vers l’envie du pénis, pré-œdipienne ou auto-érotique, en tant qu’une défense érigée contre eux. L’envie du pénis, telle que nous la voyons dans notre pratique, dérive surtout de cette réaction, sur le plan allo-érotique et, l’identification au père représente essentiellement la dénégation de la féminité. La « phase phallique » de Freud est, chez la petite fille, probablement une construction défensive secondaire, plutôt qu’un véritable stade du développement.

Pour éviter la névrose, le garçon comme la fille doivent liquider de la même façon le conflit œdipien : ils peuvent abandonner, soit leur objet d’amour, soit leur propre sexe. S’ils adoptent cette dernière solution – homosexuelle – ils deviennent dépendants de la possession imaginaire de l’organe du sexe opposé, soit directement, soit par identification à une autre personne de ce sexe. Ceci aboutit aux deux formes principales d’homosexualité.

Les facteurs essentiels qui jouent de façon décisive sur le fait que la petite fille s’engage dans une identification au père – et ceci de façon si intense qu’elle peut réaliser une inversion clinique – sont essentiellement un érotisme oral et un sadisme particulièrement intenses, qui se combinent de façon typique en un stade sadique-oral intense. Si le premier de ces deux facteurs prédomine, l’inversion prend la forme d’une dépendance vis-à-vis d’une autre femme, et d’un désintérêt pour les hommes ; le sujet est masculin mais jouit également de la féminité par identification à une femme féminine qu’elle gratifie grâce à un substitut du pénis, représenté le plus souvent par la langue. La prédominance du second facteur conduit le sujet à s’intéresser aux hommes ; le désir étant celui d’obtenir d’eux la reconnaissance de ses propres attributs masculins ; c’est ce type de femmes qui manifeste si souvent de la rancune envers les hommes, avec des fantasmes castrateurs (ou de morsure) à leur égard.

La femme hétérosexuelle craint davantage sa mère que ne le fait la femme homosexuelle dont la crainte est centrée sur le père. La punition redoutée dans ce dernier cas est le retrait d’amour (abandon) sur le plan oral, et le fait d’être battue, sur le plan anal (agression rectale).


45 Titre original : The Early Development of Female Sexuality, présenté au Xe Congrès international de Psychanalyse, Innsbruck, 1er septembre 1927, publié in l’International Journal of Psycho-Analysis, vol. VIII. Traduit de l’anglais par Mme Irène Perrter-Roubleff (1961).

46 Nous tenons à remercier ici tout spécialement les éditeurs Baillère, Tindall & Cox qui nous ont autorisés à publier une traduction du texte anglais paru dans Papers on Psychoanalysis (5th édition), Baillère, Tindall & Cox, London, 1950 (pp. 438-451).

47 Abraham, Manifestations of the Female Castration Complex (1929), in Selected Papers on Psycho Analysis, Hogarth Press, London, 1927.

48 Hélène Deutsch, Zur Psychologie der Weiblichen Sexual funktionen, 1925, p. 9.

49 Nous sommes arrivés à cette conclusion avec Mme Rivière, dont les théories sont exposées dans un autre travail, International Journal of Psycho-Analysis, vol. VIII, pp. 374-5.

50 Freud, International Journal of Psycho-Analysis, vol. VIII, p. 140.

51 Je ne m’étends pas dans ce travail sur le désir d’avoir un enfant car je parle surtout des stades précoces. Je considère ce désir comme étant en grande partie un dérivé tardif des tendances anales et phalliques.

52 Beating phantasies : les fantasmes où l’on bat, où l’on est battu.

53 Hélène Deutsch (op. cit., p. 19) rapporte une observation intéressante d’une petite fille de 18 mois qui vit un pénis avec une indifférence apparente à cette époque et qui ne présenta de réactions affectives que plus tard.

54 Karen Horney, International Journal of Psycho-Anaiysis, vol. V, pp. 52, 54.

55 Ibid., p. 64.

56 Hélène Deutsch, op. ci/., pp. 16-18.

57 Mélanie Klein, communications faites à la British Psycho-Analytical Society.

58 Freud, Hemmung, Symptom und Angst, 1926, p. 48, etc.

59 Karen Horney, op. cit., p. 64.

60 Pour plus de simplicité, nous passons sous silence dans ce texte une troisième forme intéressante mais qui mérite d’être mentionnée. Certaines femmes obtiennent la gratification des désirs féminins à deux conditions : 1) Que le pénis soit remplacé par un objet substitutif comme la langue ou le doigt ; et 2) Que le partenaire employant cet organe soit une femme au lieu d’un homme. Bien que cliniquement ils puissent apparaître sous la forme d’une inversion complète, de tels cas sont évidemment plus près de la normale que l’un des deux cas mentionnés dans le texte.

61 id., loc. Cit.

62 Abraham, op. cit., chap. XII.

63 Edward Glover, Notes on Oral Character Formation, International Journal o/ Psycho-Analysis, vol. VI, p. 131.

64 . C. Flügel, A Note on the Phallic Significance of the Tongue, International Journal of Psycho-Analysis, 1925, vol. VI, p. 209.

65 Ernest Jones, Essays in Applied Psycho-Analysis, 1923, chap. VIII.

66 En fait, leur infériorité en tant que femmes.