Phallus et sexualité féminine

par Camille Laurin (Montréal)

Exposé historique

II appartient à la psychanalyse, non pas de décrire ce qu’est la femme – tâche irréalisable – mais de rechercher comment l’enfant à tendances bisexuelles devient une femme.

S. Freud.

Le temps n’est plus où l’on pouvait voir le phallus orner le char des conquérants ou apparaître sur les sépultures, faire l’objet d’une vénération et inspirer l’établissement de Mystères auxquels chacun de ceux qui voulaient devenir prêtre de cultes particuliers, devait se faire initier. À cette époque reculée, le phallus en érection symbolisait la puissance souveraine, la virilité transcendante magique ou surnaturelle et non pas la variété purement priapique du pouvoir mâle, l’espoir de la résurrection et la force qui peut la produire, le principe lumineux qui ne tolère ni ombres ni multiplicité et maintient l’unité éternellement jaillissante de l’être. Les dieux ithyphalliques Hermès et Osiris incarnent cette aspiration essentielle. Mais pour l’humain qui habite le royaume de la mort, cette aspiration sera comme une béance qu’il ne parviendra jamais à combler. Le phallus est un attribut divin qu’il ne possédera jamais. La virilité physique pourra lui donner l’illusion d’atteindre parfois aux bornes du pouvoir primordial mais toujours il retombera dans son individuation et son opacité. Le phallus peut ainsi être rapproché, dans l’histoire des mythes et symboles, du philtre merveilleux dont on ne sait plus la composition, de la parole sacrée perdue ou oubliée, de cet Eden aux portes duquel se tient désormais un ange menaçant et incorruptible.

Mais le culte du phallus ne pouvait se maintenir longtemps et partout à ce niveau mystique. Il continua certes à jeter quelques feux en Inde et en Chine et on en retrouve encore aujourd’hui des vestiges dans les mythologies tribales. Mais le plus souvent, il perdit graduellement de son sens et se dégrada en des pratiques grossières et orgiaques. Dans la suite des temps, l’aspiration angoissée qui avait présidé à son origine devait d’ailleurs trouver à s’inscrire dans une autre problématique et inspirer de nouvelles liturgies. Dans tout le bassin méditerranéen, où s’ébauchait alors ce qui devait devenir la civilisation occidentale, la réflexion des philosophes et des théologiens parvenait à briser le règne du polythéisme et à imposer la présence incommensurable d’un Dieu personnel et unique. Par la prière et le sacrement, l’homme pouvait communier à sa guise avec cet infiniment parfait dont il était l’image. Il se voyait promis à une transfiguration et à une béatitude éternelles s’il savait subordonner la matière à l’esprit, le corps à l’âme, Éros à Agapè, l’instinct à la conscience morale, le sexe à la grâce, le plaisir à la Loi. Ainsi, l’homme retrouvait en lui cette double exigence du fini et de l’infini, ce tiraillement douloureux entre forces antinomiques, cette oscillation entre la vérité et le leurre, ce combat à l’issue toujours incertaine où la Mort sans cesse intervient avant d’y mettre elle-même un terme.

C’est sur ce plan ontologique et religieux que devait se poursuivre durant des siècles cette dialectique de l’homme divisé contre lui-même, à la recherche de son véritable visage. Symbole moins parfait de la dualité de l’homme, trop marqué par son enracinement matériel originel et par là se prêtant davantage à l’équivoque et à la contamination, le phallus ne pouvait manquer d’être déconsidéré puis refoulé par une conscience collective qui devenait toujours plus intransigeante à mesure qu’elle gagnait en force et en raffinement. On n’entendit donc plus parler du phallus et l’humanité put à bon droit le croire oublié. L’appareil génital participa lui aussi de cet ostracisme et fut relégué aux manuels d’anatomie où la preuve de sa dangereuse puissance ne se devinait plus qu’aux tournures employées pour le décrire (verge, bourse, semence, testis-témoin, nerf-honteux, etc.). Les innombrables histoires lubriques, colportées de génération en génération, montraient bien également que le feu couvait encore sous la cendre, mais il était justement rassurant de constater que l’on ne parlait « de ces choses » que sous le manteau et pour en rire.

La sexualité féminine a, pour sa part, toujours paru à l’homme singulièrement trouble et énigmatique. Nous disons, à l’homme, car c’est bien à lui que nous devons la divinisation des principes féminin et maternel ainsi que la riche affabulation des mythes et mystères qui symbolisent les multiples aspects de la mise en action de ces principes. C’est à lui que nous devons également la plupart des descriptions et interprétations de la conduite féminine que nous a léguées jusqu’ici la tradition. Autant il est certain que l’homme a depuis toujours, sauf rarissimes exceptions, imposé sa loi à la femme, autant il semble avoir gardé de ce qu’il tient à envisager comme une victoire, une éternelle mauvaise conscience. Il s’est arrogé le droit et le pouvoir d’orienter les structures sociales dans le sens de ses intérêts, a défini le statut légal de la femme, a fixé les codes moraux et sociaux auxquels celle-ci doit se plier, a délimité son champ d’action, mais il n’est pas plus serein pour cela, paraît toujours redouter une révolte, freine astucieusement le mouvement féministe, craint que l’urgence de son désir n’endorme sa vigilance et veut en toutes circonstances garder du moins l’illusion de sa souveraineté.

Si le maître est ainsi ombrageux et soupçonneux, c’est qu’il a tout à perdre et rien à gagner. En courbant et maintenant la femme sous le joug, il se condamne à ne plus voir en elle qu’une étrangère à qui il prête une nature, des desseins qui sont le reflet inversé de ses propres inquiétudes, incertitudes, angoisses et remords. C’est donc en vertu de la crainte et de la mauvaise conscience qu’elle lui inspire que la femme a d’abord été une énigme pour l’homme. Il se plaçait au départ dans une situation passionnelle, engagée, qui ne pouvait que gauchir l’investigation déjà fort difficile de la nature, du comportement et du destin proprement féminins. C’est pourquoi nous le voyons, tout au long de l’histoire, incapable de se situer définitivement par rapport à elle, ne pouvant réconcilier en lui-même l’image de l’amante et de la mère, inapte à résoudre les sentiments contradictoires qu’il éprouve à son endroit : dégoût et passion, crainte et désir, tendresse et méfiance, ressentiment et insatiabilité. Elle lui apparaît comme l’incarnation du sexe, avec ses délices et ses dangers. Elle donne et entretient la vie, avant de devenir la Parque qui en tranche le fil. Toute proche de la nature, elle est obscure, imprévisible, généreuse et menaçante comme elle et vouée, en raison même de cette proximité, aux offices de sibylle et de pythie. Elle est celle qui panse et guérit des blessures qui sont souvent l’œuvre de ses maléfices. Elle est cette sirène aux charmes ensorceleurs, qui tantôt amène l’homme à se dépasser lui-même, tantôt le déchaîne et le rend fou. Telle Vénus tout entière à sa proie attachée, elle se nourrit de lui en même temps qu’elle lui fait connaître des enivrements extatiques. Le sang menstruel a fait l’objet de sévères prescriptions qui isolent la femme de la communauté mais il entre également dans la composition des philtres d’amour. La virginité fascine autant qu’elle terrifie. Cette fleur nouvelle et merveilleuse paraît défendue par des monstres à ce point redoutables que le désir de l’homme hésite et ne s’est pas toujours insurgé contre la défloration rituelle. Sous la plume des poètes, les attributs sexuels féminins se métaphorisent en pierreries, astres, fleurs, fruits, colombes, biches, brebis et hermines, mais une autre littérature souligne leur promiscuité avec les organes excrétoires et ne peut en parler qu’en termes de saleté, sanie, blessure ou maladie. Si l’orgueil de l’homme se teinte de tristesse après le coït, c’est peut-être qu’il sent sa puissance lui être dérobée dans l’acte même où il l’affirme. Parce que la femme leur paraissait davantage racinée dans la chair, maints théologiens catholiques lui ont fait l’honneur de leurs foudres, la qualifiant de suppôt du diable, en qui s’incarnent toutes les tentations et qui a introduit le péché sur la terre. Mais à la figure d’Ève s’oppose celle de Marie, immaculée dans sa conception, exempte de toute souillure, créature parfaite, médiatrice du salut, qui brise la tête au serpent, engendre le Rédempteur, accompagne celui-ci au Calvaire et se voit confier la garde de toute l’humanité.

Servante et compagne, âme du foyer mais tenue à l’écart de la vie publique, contrainte mais secrète, tour à tour idéalisée et méprisée, convoitée et redoutée, telle semble donc apparaître la femme à l’homme du XIXe siècle. Elle-même paraît d’ailleurs se conformer à ces canons fabriqués pour elle ou du moins ne pas trop s’avouer ses frustrations et ses révoltes. Durant ce temps, l’homme poursuit sa réflexion politique, philosophique, scientifique et artistique, parce que cherchant ailleurs que dans une sexualité redoutée et dévalorisée l’accession à une impossible transcendance.

La résistance que Freud lui-même oppose à ses premières découvertes, sa correspondance avec Martha Bernays, ce que nous savons de ses opinions et attitudes comme chef de famille montrent bien jusqu’à quel point l’orientation et le contenu de sa pensée sont restés marqués par les préjugés du siècle. D’autres déterminants ont également joué. C’est par le biais de la neuro-anatomie, de la physiologie nerveuse et de la neurologie clinique que Freud a été un jour amené à s’intéresser à la vie sexuelle de ses patients. Il ne pouvait que transporter dans ce nouveau domaine ses préoccupations antérieures. C’est bien pourquoi nous le voyons axer sa réflexion sur la bisexualité constitutionnelle et les zones érogènes, tenter de décrire en termes d’énergétique les cheminements complexes de la libido au sein de l’organisme, exprimer sa conviction que l’anatomie c’est le destin et intituler la communication où il compare l’évolution sexuelle du garçon et de la fille : Quelques conséquences psychologiques de la distinction anatomique entre les sexes. C’est donc en biologiste que Freud aborde la psychologie, ce qui l’amène à « oublier » au départ les données proprement sociologiques et culturelles et à ne leur accorder par la suite qu’une importance secondaire.

Si Freud emprunte à la biologie ses postulats et ses schèmes conceptuels, c’est à la pathologie qu’il va demander les matériaux qui lui serviront à édifier sa métapsychologie. Peut-on s’élever ainsi de l’anormal au normal ? Freud soutient que la médecine n’a jamais fait autrement, que la pathologie isole et exagère certains rapports et nous permet ainsi de mieux les saisir. Il reste toutefois que l’attention du pathologiste peut être à ce point attirée par le processus morbide qu’il peut s’exagérer l’importance de la fonction atteinte, négliger l’étude des autres fonctions, besoins, ressources et dimensions de l’être, ou du moins ne pas saisir adéquatement le jeu varié à l’infini de leurs rapports normaux.

Il n’est pas indifférent non plus que les premières hypothèses psychopathologiques aient été formulées à propos de l’hystérie. Si les femmes constituaient à l’origine la principale clientèle de Freud, ce qui est d’ailleurs en soi intéressant, comment expliquer que la sexualité féminine n’ait d’abord été étudiée que sous ses aspects généraux et non pas pour elle-même, que l’évolution sexuelle de la fille n’ait été décrite que longtemps après celle du garçon et en des termes autrement plus vagues et incomplets. Pareils délais et déviations laissent ici soupçonner l’existence d’une résistance, dont Freud semble d’ailleurs avoir pris conscience et qui ne l’incita que davantage à entreprendre son auto-analyse. Mais c’est précisément par ce biais qu’il va être amené à reconnaître en lui-même, aussi bien que chez ses malades, le rôle primordial qu’assument fantasmes œdipiens et angoisse de castration dans l’économie psychique. Hypnotisé par sa découverte, c’est selon ce même modèle qu’il concevra ensuite la sexualité féminine, s’y croyant par ailleurs d’autant plus justifié que les deuils, protestations et revendications phalliques, que nous savons maintenant être le propre de la femme hystérique, prenaient rétrospectivement tout leur sens à être envisagés dans ce contexte.

Ce n’est rien enlever au génie de Freud que de reconnaître ces limitations et ces gauchissements. Il est en effet bien évident qu’en ce domaine comme dans le champ tout entier de la psychologie, son approche a été révolutionnaire. À l’encontre de tous les puritanismes, pudibonderies, bienséances, aveuglements et résistances, il a crevé le mur de l’inconscient, découvert et exploré la sexualité infantile, redonnant ainsi au comportement humain une de ses dimensions essentielles. Nous savons que Freud mit d’abord au point ses procédés d’investigation, entreprit ensuite l’étude dynamique de diverses névroses, puis donna une première description de l’appareil psychique (dernier chapitre de La science des rêves). Ce n’est qu’avec les Trois Essais [2] qu’il aborde le problème de la sexualité féminine.

Comme il a déjà été dit, il l’aborde par un double détour. C’est à partir des données que lui fournit l’analyse des aberrations sexuelles qu’il va tenter de décrire l’évolution du développement psycho-sexuel normal, depuis la toute première enfance jusqu’à la puberté. C’est du garçon qu’il part pour comprendre la fille et non vice versa.

Freud découvre chez tous les névropathes une tendance aux transgressions anatomiques et particulièrement à celles qui donnent aux muqueuses buccale et anale une valeur de zone génitale. Il note en même temps dans le comportement et les fantasmes sexuels de ces sujets l’importance primordiale qu’assument le voyeurisme, l’exhibitionnisme et le sado-masochisme. Ces caractéristiques morbides lui paraissent l’effet d’une disposition congénitale en même temps que d’une évolution psychosexuelle arrêtée ou perturbée. Dans le deuxième de ses Trois Essais, il se trouve ainsi amené à préciser le concept d’instinct, de zone érogène et de tendance partielle. Parmi les zones érogènes, il étudie particulièrement la bouche, la muqueuse intestinale et l’appareil génital. Dans l’édition corrigée de 1915, il parle même déjà d’organisation prégénitale et d’ambivalence, à propos de sa brève description des phases orale-cannibale et sadico-anale du développement libidinal. Parmi les tendances partielles, il mentionne surtout le besoin qu’éprouve l’enfant d’exhiber son sexe et de voir celui d’autrui, ainsi que le désir de souffrir et de faire souffrir. Il ajoute enfin que dès l’enfance, il est fait choix d’un objet sexuel, de manière que toutes les tendances sexuelles convergent vers une seule personne (le parent de sexe opposé) et trouvent dans celle-ci leur satisfaction. La différence entre ces organisations et l’état définitif lui paraît se réduire au fait que la synthèse des tendances partielles n’est pas réalisée chez l’enfant, ni leur soumission complète au primat de la zone génitale.

C’est sur ces postulats que va s’édifier la conception freudienne du développement psychosexuel. Freud se croit justifié d’affirmer que les premières phases de ce développement se déroulent selon un processus presque identique chez la fille comme chez le garçon. Les zones érogènes sont les mêmes et jouent un rôle analogue chez les deux sexes. Cela ne fait pas de doute pour la bouche et l’intestin. S’appuyant sur la biologie et sur ses propres observations analytiques, Freud parle également du clitoris comme d’un pénis tronqué ou d’un équivalent du pénis, comme d’un reliquat embryologique de type masculin signant la nature bisexuelle de la femme, ou comme d’une zone érogène qui est l’homologue de la zone génitale située dans le gland. Dans le troisième de ses Trois Essais, il se dit convaincu de l’importance du clitoris à l’exclusion des autres parties génitales dont le rôle décisif dans la vie sexuelle n’apparaîtra que plus tard. Même parallélisme dans les activités auto-érotiques orales, anales et génitales, ainsi que dans les théories sexuelles de la petite enfance. Dans l’édition de 1915, il affirme que l’hypothèse d’un seul et même appareil génital (de l’organe mâle chez tous les hommes) lui paraît la première des théories sexuelles infantiles. Les garçons essaient de trouver un équivalent au pénis perdu de la femme ou s’entêtent à nier son absence contre toute évidence. Les filles sont sujettes à l’envie du pénis aussitôt qu’elles découvrent celui-ci chez le garçon. Il n’est donc pas surprenant d’entendre Freud émettre finalement l’opinion, qui devait devenir si controversée, que la libido est, de façon constante et régulière, d’essence mâle, qu’elle apparaisse chez l’homme ou chez la femme, et abstraction faite de son objet, homme ou femme. Ce n’est que plus tard, dans une édition ultérieure de son ouvrage, qu’il précise dans une note que les termes masculin et féminin peuvent signifier actif et passif, ou encore être pris dans le sens biologique ou sociologique mais que la psychanalyse ne saurait tenir compte que de la première de ces significations, selon laquelle une tendance est toujours active, même quand son but est passif. Il n’est qu’un seul point sur lequel l’évolution psychosexuelle de la fille paraît à Freud différer de celle du garçon : un refoulement plus précoce et rigide des pulsions sexuelles et un plus fort penchant à la passivité. Ces deux caractères s’accentuent encore davantage à la puberté, facilitant ainsi la suppression de la virilité sexuelle et la transmission de l’excitation érogène du clitoris au vagin qui peut alors assumer son rôle dominant.

Les additions et corrections que Freud continue d’apporter par la suite à ses théories constituent autant de modifications implicites de ses vues sur la sexualité féminine. Ainsi, dans l’exposé clinique du cas Dora [3], le complexe féminin de castration est défini et illustré par plusieurs exemples en même temps que le complexe d’Œdipe, qui a maintenant reçu son appellation, est décrit sous sa forme positive (désir du père, haine de la mère) et inversée (désir de la mère et haine du père). L’analyse des névroses infantiles permet d’en arriver à une description plus fouillée des étapes prégénitales du développement libidinal : phases orale passive, sadique orale, sadique anale, anale réceptive et phallique. Il est à noter que c’est dans ce contexte que le mot phallus fait pour la première

fois son apparition, pour fins de commodité sémantique très probablement, sans que l’on s’arrête pour le moment à sa riche signification symbolique. À partir de 1914, l’attention de Freud se porte davantage sur la psychologie du Moi. Il est ainsi amené à préciser la notion de narcissisme primaire et secondaire [4], à opposer les types anaclitique (masculin) et narcissique (féminin) de relations objectales, à décrire le mode de formation et la fonction de l’idéal du Moi. Les vicissitudes que connaissent les instincts au cours de leur développement peuvent ainsi mieux s’expliquer. Sous l’action des forces répressives du Moi, l’instinct peut connaître une triple transformation : quant à son but, quant à son objet, quant à son contenu ; d’actif, il peut devenir passif ; l’objet peut être abandonné et remplacé par le Moi ; introjection, amour et plaisir peuvent faire place à la projection, à la douleur et à la haine. En plus de leur importance clinique (pathogénie des perversions et de la mélancolie), ces notions éclairent d’un jour nouveau les étapes initiales du développement normal. En témoignent les allusions à la sexualité féminine que l’on peut retrouver dans les écrits de cette période.

Ainsi, Freud affirme encore en 1908 [5] que le clitoris tient lieu au cours de l’enfance de pénis authentique et véritable, que la petite fille ignore l’existence du vagin et attribue un pénis à sa mère, qu’elle envie le pénis de ses frères et s’estime lésée de n’en pas avoir de semblable. Mais nous avons déjà une vue beaucoup plus complète de l’organisation génitale féminine dans On bat un enfant qui paraît onze ans plus tard [6]. Freud parle ici d’attachement incestueux au père, du désir d’avoir un enfant de lui, du frère rival et détesté que l’on voudrait voir battu par le père, du refoulement de ce souhait incestueux, de son remplacement par le fantasme « mon père me bat » où en même temps que la punition la petite fille trouve une satisfaction régressive masochique, du rejet de ce fantasme jugé encore trop incestueux et de son déguisement final où la petite fille est battue sous les traits du garçon qu’elle voudrait maintenant devenir puisqu’elle ne peut réaliser son rêve d’être possédée par le père. Parlant de l’homosexualité féminine [7], Freud ajoute un an plus tard que frustrée de l’objet paternel, la fille peut s’identifier à lui et prendre sa mère pour objet. Cela lui est d’autant plus facile que sa relation à sa mère a été ambivalente depuis le début, qu’elle peut donc faire revivre l’amour qu’elle lui portait antérieurement et neutraliser ainsi l’hostilité qu’elle peut éprouver à son endroit.

À partir de ce moment, Freud reprendra directement et à plusieurs reprises son étude du développement psycho-sexuel féminin. Dans l’édition 1915 de ses Trois Essais, il avait émis l’opinion qu’un choix objectal complet s’établissait dès l’enfance et que l’enfant ne différait de l’adulte que par son incapacité absolue ou relative à ordonner ses tendances partielles au primat génital. Il revient maintenant sur cette affirmation [8] et se dit d’avis que cette primauté s’effectue elle aussi dès l’enfance, à cette différence près que ce n’est pas une primauté génitale mais une primauté du seul organe dont l’enfant des deux sexes puisse alors tenir compte, c’est-à-dire de l’organe mâle, du phallus. La description de ce processus ne peut malheureusement être faite que pour le garçon, celle de la fille étant encore insuffisamment connue. À cette phase de son développement, l’attention toute entière du garçon est centrée sur son membre viril. Il en recueille les sensations, l’explore, l’exhibe, le compare. Il ne veut pas d’abord reconnaître que la fille en est privée. Lorsque forcé de se rendre à l’évidence, il voit dans cette castration une punition, en ressent un mépris triomphant pour la femme, mais redoute de connaître le même sort. Alors qu’au niveau de l’organisation prégénitale sadique anale, l’antithèse dominante était celle d’actif-passif, c’est maintenant l’antithèse phallique-castré qui polarise toute l’activité psycho-sexuelle. La masculinité a fait son apparition mais pas encore la féminité. La polarité sexuelle mâle ou femelle ne s’établira qu’à la puberté.

Le déclin de l’Œdipe féminin paraît également à Freud plus obscur que celui du garçon [9]. Alors que ce dernier ne pense qu’à protéger l’attribut essentiel de sa virilité, la castration est pour la petite fille un fait accompli. Elle peut nier pour un temps l’évidence, nourrir l’espoir que petit poisson un jour deviendra grand, doter sa mère du phallus, se blâmer ou blâmer autrui pour cette perte immense qu’elle a subie, cultiver son amertume, son envie1 ou son appétit de vengeance, substituer symboliquement au désir du pénis le désir d’un enfant qu’elle recevrait du père, il reste qu’elle n’a plus à redouter une opération déjà faite. Ce n’est donc plus cette menace suprême qui la fera se détourner de l’objet incestueux, mais la seule crainte de perdre l’amour de ses parents, qui acquiert chez elle une importance beaucoup plus grande que chez le garçon. On peut en conclure que la petite fille a des raisons moins puissantes et moins urgentes que n’en a le petit homme d’intérioriser les interdictions parentales (instauration du Surmoi) et d’abandonner l’organisation génitale infantile. Il semble en fait qu’elle entretienne encore longtemps ses souhaits œdipiens et qu’elle ne les abandonne graduellement que parce qu’ils ne sont jamais satisfaits. Par ailleurs, la faiblesse relative de la composante sadique de l’instinct sexuel, qui doit probablement être mise en rapport avec l’absence du pénis, facilite la transformation des tendances directement sexuelles en celles qui sont inhibées quant à leur but (sentiments de tendresse), préparant ainsi la femme à son rôle futur.

Dans l’article qu’il publie un an plus tard [10], Freud essaie de reconnaître dans tout ce matériel déjà accumulé ce qui appartient au complexe d’Œdipe proprement dit et ce qui appartient à sa préhistoire. Celle-ci, cette fois, lui paraît plus claire chez la fille que chez le garçon. La mère est prise comme objet d’amour jusqu’au moment où s’instaure la phase phallique et l’envie du pénis. Outre la blessure narcissique et la négation magique déjà notées, il se produit alors un abandon plus ou moins complet de cette première relation objectale. La petite fille se détourne d’une mère à qui elle attribue son infériorité organique. Elle ne peut plus désormais tirer autant de plaisir d’une masturbation où elle sait ne pouvoir rivaliser avec le garçon et juge préférable d’y renoncer. Elle remplace son désir du pénis par un désir de l’enfant et avec ce but en tête élit son père comme objet d’amour. Le complexe de castration précède ainsi et prépare le complexe d’Œdipe féminin, alors qu’il vient mettre un terme au complexe d’Œdipe masculin. Chez le garçon, le Surmoi peut être considéré comme l’héritier direct et immédiat du complexe d’Œdipe. Chez la fille, il ne s’instaure que lentement, n’est pas aussi inexorable et impersonnel, ne se détache jamais autant de ses origines instinctivo-affectives, ce qui peut expliquer que la femme a moins que l’homme le sens de la justice ou de la morale et se montre plus influencée que lui dans ses jugements par ses émotions tendres ou hostiles.

Jusqu’à ce jour, Freud avait été le seul à poursuivre cette recherche difficile. Mais il note maintenant avec satisfaction la présence à ses côtés de collaborateurs enthousiastes, à qui il peut désormais laisser une partie du travail dont il aurait dû autrement se charger lui-même. Déjà en 1922, Abraham [11] a fait paraître une étude, aujourd’hui encore insurpassée, sur les manifestations cliniques du complexe de castration chez la fille. Le moment arrive également où, pour employer l’expression imagée de Fliess [12], la femme qui prend forme sous le ciseau du sculpteur va s’animer et révéler elle-même quelque chose de son mystère. De 1925 à 1940, les contributions des analystes femmes seront en effet nombreuses, feront surgir mille controverses, apporteront des éclaircissements précieux sur la genèse et la nature de la sexualité féminine et imprimeront même une nouvelle orientation au mouvement psychanalytique dans son entier.

Karen Horney fut la première à s’insurger contre l’optique exclusivement masculine sous laquelle on avait jusqu’alors envisagé le développement psychosexuel de la fille. L’école kleinienne devait par la suite reprendre ces accusations et aller aussi loin que possible dans l’autre sens, en tentant de prouver que les manifestations de type masculin ne sont que des opérations de défense, destinées à protéger une sexualité qui dès les premiers moments de l’existence s’avère comme exclusivement et authentiquement féminine. On marquerait assez l’importance de cette position si l’on parvenait à montrer, comme Glover l’a tenté [13], qu’elle est à l’origine, et non pas la résultante, de la conception que se fait Mélanie Klein des étapes premières du développement libidinal, des mécanismes d’introjection et de projection, du « bon » et du « mauvais » objet, de l’objet partiel et de l’objet entier, du parent combiné, de l’instauration dès le sixième mois du complexe d’Œdipe, de la genèse et de la nature du Surmoi.

Dans ses considérations sur la genèse du complexe de castration [14], Karen Horney soutient, contrairement à Freud, que ce complexe procède du complexe d’Œdipe et en constitue

le mode de résolution au lieu d’en être l’élément antérieur et causal. C’est parce que la fillette est frustrée dans son désir spécifiquement féminin de possession incestueuse du père, soit par refus de celui-ci, soit en raison de ses propres terreurs et culpabilités, qu’elle en vient à envier ce pénis qui est une partie et un substitut du père. Cette envie post-œdipienne du pénis vient réactiver une envie précoce, auto-érotique, du pénis masculin qui lui semblait alors beaucoup plus apte que le clitoris à lui procurer les satisfactions exhibitionnistes, scoptophiliques, urétrales et masturbatoires propres aux phases prégénitales. Ce n’est donc pas parce qu’elle souhaite être un homme que la fille désire ainsi s’approprier le pénis, mais pour compenser sa déception objectale, se défendre contre sa culpabilité et protéger l’intérieur de son corps contre un assaut sadique du père, redouté autant que désiré.

Pour sa part, Josine Muller [15] s’attache à démontrer, toujours à l’encontre de Freud, que le vagin s’éveille érogénéiquement très tôt et qu’il joue, dans l’évolution de la sexualité féminine, une part beaucoup plus importante que celle qu’on lui avait jusqu’ici attribuée. S’appuyant sur ses observations d’enfants de 3-4 ans et à la lumière analytique recueillie chez des femmes qui montraient un fort complexe de virilité en même temps que de l’anesthésie vaginale et de la dysparunie, elle affirme que la masturbation vaginale est précoce et régulièrement présente, qu’elle s’accompagne de désirs et fantasmes réceptifs proprement féminins, qu’elle est énergiquement et profondément refoulée en raison d’une angoisse qui se révèle d’une extraordinaire intensité, que le fait pour la fillette d’avoir deux organes génitaux, vagin et clitoris, lui permet de déplacer l’érogénéité de l’organe interne à l’organe externe lorsque le premier est menacé, que l’érogénéité clitoridienne peut de cette façon n’apparaître aussi puissante que parce qu’elle est un substitut de surcompensation d’une organisation libidinale vaginale qui a succombé au refoulement. Karen Horney ne tarde pas à prendre cette thèse à son compte et à l’amplifier [16]. Il serait surprenant, dit-elle, qu’il n’existe pas une contrepartie vaginale aux fantasmes sadiques de pénétration pénienne. Le vagin supposément non découvert ne peut être qu’un vagin nié. L’enfant ne sait pas qu’il sait. Son ignorance consciente ressemble à celle des vierges : c’est une connaissance non sanctionnée ou redoutée et c’est bien pourquoi elle demeure inconsciente. Trois motifs lui semblent concourir à cette négation du vagin [17] : la comparaison redoutable du pénis adulte avec l’exiguïté du vagin enfantin ; la vue occasionnelle et effrayante du sang des menstrues féminines ; les déchirures minimes mais douloureuses de l’hymen au cours d’une exploration manuelle.

Ces opinions s’inscrivaient on ne peut mieux dans le cadre général des théories kleiniennes. Mélanie Klein [18] s’était d’ailleurs toujours refusée à établir une parfaite correspondance entre la masturbation clitoridienne et l’attitude masculine. Il ne faudrait quand même pas oublier, dit-elle, que le clitoris est un organe génital féminin. Il est très fréquent de rencontrer des cas où la masturbation clitoridienne s’accompagne de fantasmes hétérosexuels spécifiquement féminins et l’on peut même dire que cette combinaison est caractéristique des premiers stades du développement libidinal. Les excitations vaginales sont encore plus précoces et c’est parce qu’elles s’accompagnent de fantasmes d’incorporation du pénis paternel et de destruction de la mère rivale qu’elles font naître chez la fillette une angoisse aussi intolérable. Celle-ci craint de se faire rendre la monnaie de sa pièce par la mauvaise mère sadique qu’elle aspire à détruire. Elle craint d’être blessée, dépouillée de ses organes internes, dont la situation inaccessible au plus profond de son corps ne lui permet pas de vérifier l’intégrité. Pour des raisons de sécurité, l’érotisation vaginale est donc abandonnée au profit d’une érotisation clitoridienne plus facile à maintenir à cette étape du développement.

Il ne faut pas s’étonner si Mélanie Klein donne du complexe d’Œdipe et de ses précurseurs une description qui diffère sur plusieurs points essentiels de la position freudienne. Elle affirme au départ qu’on ne peut faire une distinction très marquée entre les premiers stades du conflit œdipien et ses stades ultérieurs [19]. Les pulsions génitales apparaissent en même temps que les pulsions prégénitales, qu’elles influencent et transforment ; elles portent elles-mêmes jusqu’aux stades ultérieurs du développement des traces de ces pulsions prégénitales. L’accès au stade génital ne représente donc qu’un simple renforcement des pulsions génitales. La fillette éprouve un premier ressentiment à l’endroit de sa mère à la suite du sevrage. Cette hostilité à l’égard de la mère qui la prive du bon sein est bientôt aggravée par le refus que celle-ci oppose à ses tendances œdipiennes exprimées sous le mode oral. Ce que la fille paraît souhaiter avant tout, c’est l’incorporation du pénis paternel plutôt que la possession d’un pénis ayant la valeur d’un attribut viril [20]. Plus qu’un aboutissement du complexe de castration, le désir d’avoir un pénis est l’expression spécifique de la poussée œdipienne. L’Œdipe de la fille ne s’installe donc pas indirectement, à la faveur de ses tendances masculines et de son envie du pénis, mais directement, sous l’action dominante de ses éléments instinctuels féminins.

Il est à remarquer qu’il s’agit ici d’un pénis introjecté que, selon les théories sexuelles infantiles, la mère se serait approprié au cours d’une relation sexuelle conçue sur le mode oral. Pour l’enfant, le corps de la mère contient ainsi tout ce qui peut combler ses désirs et apaiser ses craintes. Son imagination confère simultanément au pénis des vertus magiques d’assouvissement oral, urétral, anal et génital. Mais comme Éros et Thanatos marquent de leur sceau chaque zone érogène et coexistent à chaque stade libidinal, ce pénis énorme et prodigieux revêt également aux yeux de l’enfant un aspect très redoutable, devient un mauvais objet mortifère dont il faut se garder et qu’il faut détruire. Les fantasmes de l’enfant seront donc marqués eux aussi au double coin de l’amour et de la haine, de la vie et de la mort, de la structuration et de la destruction, de l’oblation et de la réparation. Ces fantasmes sont innés, héréditaires, inconscients, inhérents à l’opération même des processus instinctuels pré-verbaux ou non verbaux et ne se peuvent déduire que de l’observation du comportement.

La fille ressent avec beaucoup plus de force que le garçon cette tendance à introjecter le pénis du père, car les pulsions génitales qui accompagnent ses désirs oraux ont également un caractère réceptif, de sorte que normalement le complexe d’Œdipe est chez elle plus marqué par des besoins d’incorporation orale. La formation du Surmoi et l’évolution sexuelle dépendent de façon décisive, pour les garçons comme pour les filles, des fantasmes qui l’emportent entre ceux d’un « bon » et ceux d’un « mauvais » pénis. Sa plus grande soumission au père introjecté livre ainsi davantage la fille, pour le bien comme pour le mal, au pouvoir de son Surmoi. Le Surmoi de la fille est donc, contrairement à ce que prétend Freud, beaucoup plus puissant que celui du garçon.

C’est une frustration orale qui a d’abord amené la fille à se détourner de sa mère, à porter son désir vers le pénis introjecté. C’est maintenant sa rivalité œdipienne qui va intensifier son hostilité à son égard. D’une part, elle nourrit le fantasme de s’emparer des enfants et du pénis paternel contenus dans le corps de la mère, mais par ailleurs elle redoute de voir l’intérieur de son propre corps et ses bons objets internes détruits par la mauvaise mère retaliatrice. Cette angoisse est primordiale [21] et explique que la fillette ne peut maintenir cette première position féminine. Au désir du pénis paternel, elle substitue défensivement une identification à ce pénis et au père. La position masculine, qui était déjà quelque peu sienne en raison de sa bisexualité, se trouve ainsi de beaucoup renforcée par cette frustration de ses désirs œdipiens. Elle apparaît comme secondaire pour autant que l’envie du pénis masque le désir frustré de prendre la place de la mère auprès du père et de recevoir un enfant de lui.

Dans les trois articles qu’il consacre à la sexualité féminine, Jones penche incontestablement pour les conceptions kleiniennes, tout en apportant quelques éléments qui lui sont propres. Il commence par établir une distinction entre la castration, qui constitue une menace importante mais partielle à l’endroit de la capacité de jouissance sexuelle, et l’aphanisie qui est l’extinction totale et permanente de cette même capacité [22]. Chez le garçon, l’aphanisie est conçue sous la forme active de la castration alors que chez la fille elle est vécue comme une séparation, dont la crainte de l’abandon qu’éprouvent si profondément la plupart des femmes semble être un dérivé.

Jones prend également bien soin de distinguer entre les trois sens que l’on peut donner aux termes : envie du pénis : désir d’acquérir un pénis, habituellement en l’avalant, et de le conserver à l’intérieur de son corps, souvent pour le transformer en un enfant ; désir de posséder un pénis dans la région clitoridienne ; désir de jouir du pénis lors du coït. Il est malheureux, selon lui, que les auteurs qui ont à traiter de cette question ne spécifient pas toujours auquel de ces sens ils se réfèrent.

Pour Jones comme pour Klein, il s’établit assez rapidement une équation entre bouche, anus et vagin. Le processus de différenciation entre anus et vagin reste certes très obscur mais il s’établit partiellement à un âge beaucoup plus précoce qu’on ne l’avait supposé. La relation œdipienne existe dès le stade sadique anal et l’équation bouche-anus-vagin représente en fait une identification avec la mère. Le premier désir de la fillette est de sucer le pénis. Mais l’envie de posséder un pénis apparaît bientôt et toujours, en rapport avec les fantasmes d’omnipotence urétrale, de scoptophilie, d’exhibitionnisme et les activités masturbatoires. Mais ce désir narcissique, autoérotique, fait normalement place au désir de jouir du pénis au moyen de la bouche, de l’anus ou du vagin, dans une relation coïtale quelconque. Il importe donc de distinguer entre l’envie du pénis auto-érotique et pré-œdipienne d’une part et alloérotique et post-œdipienne d’autre part. C’est parce que le désir de la fillette de jouir du pénis du père et d’obtenir ainsi de lui un enfant n’est jamais satisfait que son envie auto-érotique du pénis est réactivée. C’est le fait d’être privée qui rend pour elle la situation intolérable, étant donné que cette privation équivaut à la crainte primordiale de l’aphanisie. Elle se défend en chargeant de culpabilité (établissement du Surmoi) ses désirs incestueux et se donne ainsi une raison de ne pas s’y abandonner. Si elle ne peut malgré tout y renoncer, elle devra, pour tromper son Surmoi, transformer sa relation objectale en une identification, développer un complexe pénien et sacrifier sa féminité. Cette position, qui est celle à laquelle s’arrête l’homosexuelle, a le double avantage d’écarter la menace d’aphanisie et la culpabilité liée aux désirs œdipiens (« comme j’ai déjà un pénis ou ne désire qu’en avoir un en propre, je n’ai pas à désirer le pénis d’un homme ou à craindre la non-gratification »). Le stade phallique de la fille normale n’est qu’une forme atténuée de cette identification et comme elle est de nature essentiellement secondaire et défensive.

Jones est plus tard amené, sans rien renier de ses positions antérieures, à subdiviser ce stade phallique en deux phases : proto-phallique et deutérophallique. Au cours de la première, l’enfant assume que tout être humain est bâti à son image et possède un organe mâle satisfaisant, pénis ou clitoris selon le cas. Au cours de la seconde, il commence à soupçonner que le monde se divise en deux classes : ceux qui possèdent un pénis et les castrés. Cette deuxième phase apparaît plus névrotique en ce sens qu’elle s’accompagne d’anxiété, de désespoir, de dénégation et de surcompensation.

Jones partage ici les vues de Klein sur les étapes initiales du développement psychosexuel féminin, selon lesquelles à l’envie narcissique du pénis (stade proto-phallique) s’ajoute un désir beaucoup plus marqué, spécifiquement féminin, du pénis paternel. C’est parce qu’elle redoute les dangers qui résulteraient de la satisfaction de ses désirs (haine de la mère, crainte d’être mutilée par elle) que la fille est forcée de retraiter vers la position auto-érotique (phase deutéro-phallique). La forme masculine de l’auto-érotisme n’est ici qu’un second choix. Elle n’est adoptée que parce que la féminité – objet du désir réel – recèle trop de dangers et provoque une angoisse insupportable. Cette phase n’est donc pas tellement un pur développement libidinal qu’un compromis névrotique entre la libido et l’angoisse, entre les pulsions instinctuelles et le désir d’éviter la mutilation. Cette déviation n’est pas nécessairement pathologique, puisqu’elle varie en intensité selon les individus et peut être corrigée lors du développement ultérieur. Il se peut aussi que l’angoisse infantile précoce soit inévitable et que la défense phallique soit la seule possible à cet âge. Elle permet en tout cas de sauver une certaine possibilité de gratification libidinale jusqu’au moment où la crainte de la mutilation puisse être résolue et que soit reprise la marche vers l’hétérosexualité.

Au fil des années, Jones épouse toujours plus complètement les vues de l’école kleinienne qu’il a d’ailleurs le mérite de résumer et de clarifier. Les divergences d’opinion qui se sont manifestées à propos de la phase phallique et du complexe d’Œdipe lui semblent résulter à juste titre de la conception différente que l’on se fait des étapes prégénitales du développement libidinal. Si l’on soutient que l’attitude de la fille est dès l’origine plus féminine que masculine, qu’elle est davantage préoccupée par l’intérieur que par l’extérieur de son corps, qu’elle considère sa mère comme une personne qui a réussi à s’approprier tous les bons objets qu’elle désire elle-même et qu’elle veut en conséquence l’en dépouiller, que le désir original du pénis est le fruit d’une frustration orale, on ne peut s’empêcher de conclure à une apparition précoce du complexe d’Œdipe et à son refoulement vigoureux, à une phase phallique post-œdipienne, défensive, névrotique et transitoire, elle-même graduellement dépassée à mesure que les limites de la satisfaction fantasmatique sont reconnues, que l’angoisse diminue et le Moi s’affermit, que la fille a moins besoin de sa mère, ose s’opposer à elle pour finalement accepter de s’identifier à son sexe. En bref, la féminité n’est pas le résultat d’une expérience externe (la vue d’un pénis) et la femme n’est pas un homme manqué, cherchant à se consoler au moyen de substituts contraires à sa vraie nature. Sa féminité lui est donnée à l’origine et se développe progressivement sous la poussée d’une constitution instinctuelle spécifique.

Face à ces affirmations, d’autres femmes analystes maintiennent et développent les vues originelles de Freud. Jeanne Lampl de Groot admet elle aussi que dès les périodes initiales de son développement la petite fille se comporte exactement comme le garçon [25]. Dans son onanisme comme dans son but amoureux et son choix objectal, elle est véritablement un petit homme. Au stade phallique, elle désire elle aussi s’approprier la mère et se débarrasser du père. C’est ce que Jeanne Lampl de Groot appelle le complexe d’Œdipe négatif (actif). C’est à ce moment seulement que la fillette prend pleinement conscience de l’infériorité du clitoris par rapport au pénis et que ses observations antérieures à ce sujet assument leur signification dramatique. Elle s’imagine alors qu’elle a déjà possédé un organe génital semblable à celui du garçon et que cet organe lui a été enlevé pour la punir d’avoir osé vouloir posséder la mère malgré les interdictions. Cette réalité irrévocable de la castration la contraint finalement à renoncer à son attitude œdipienne négative (active) ainsi qu’à l’onanisme qui l’accompagne. La relation objectale à la mère fait alors place à l’identification maternelle, le père devient l’objet d’amour, le désir de l’enfant remplace le désir du pénis et la mère prend figure de rivale. La résolution du complexe de castration précède ainsi et rend possible le complexe d’Œdipe positif (passif). La découverte de cette phase négative de la relation œdipienne ne fait pas que démontrer le caractère secondaire du complexe de castration mais elle permet de mieux comprendre certains aspects spécifiques du développement ultérieur de la femme, selon que celle-ci a plus ou moins réussi à refouler son désir de possession de la mère.

Pour Hélène Deutsch comme pour Freud, le clitoris assume l’importance du pénis à travers toutes les phases du développement [26]. Le vagin n’y joue aucun rôle. La fillette ignore son existence ou n’en possède qu’un vague pressentiment. À la phase orale, le pénis-clitoris est assimilé au sein en tant qu’objet de succion. À la phase sadique anale, il est assimilé à la colonne fécale en tant qu’organe actif de contrôle et de plaisir. Au stade phallique, la libido se concentre tout entière sur lui. C’est à ce moment que se manifeste l’infériorité du clitoris en tant qu’organe d’exécution et de satisfaction des pulsions actives. On sait que la fillette renonce alors à cet organe mais on peut se demander ce qu’il advient de l’énergie libidinale dont il était investi. Deutsch donne la réponse suivante : aussitôt reconnue l’absence de pénis, la libido dont le clitoris était chargé vient investir régressivement certaines positions prégénitales antérieurement abandonnées pendant que par ailleurs et le plus souvent elle se réfléchit régressivement dans la direction du masochisme [27]. Le fantasme masochique : « Je veux être castrée », remplace la poussée phallique. Ce masochisme primaire érogène, encore indépendant du masochisme moral, est biologiquement et constitutionnellement déterminé et constitue la première assise du développement féminin ultérieur. Le complexe de castration mène ainsi directement au complexe d’Œdipe. Le facteur libidinal réside dans l’idée d’un assaut sadique perpétré par l’objet d’amour pendant que la blessure narcissique est compensée par le désir de l’enfant qui doit être formé comme une conséquence de cet assaut. D’où la triade masochique : castration, viol, accouchement, la coloration masochique de l’attitude maternelle à l’endroit de l’enfant et le caractère définitivement masochique des sublimations féminines.

Ces conceptions sont reprises et élargies dans les deux magnifiques volumes qu’Hélène Deutsch consacre à la psychologie des femmes [28]. Lorsque apparaît la phase phallique, le besoin sexuel s’exacerbe et la fillette a besoin d’un organe sur lequel ce besoin puisse se concentrer. Il existe alors dans sa vie imaginative assez de composantes actives-agressives pour prouver que son organe génital représente pour elle une issue inadéquate à ces composantes. Cette inaptitude entraîne d’importantes conséquences. Les impulsions qui demandent un organe actif sont abandonnées. L’activité inhibée accepte de se tourner vers la passivité. La place de l’organe actif doit être prise par un organe passif-réceptif, le vagin. Ce processus s’effectue en réalité, mais plus tard, à la puberté. Entre l’orientation première vers la passivité et la pleine aptitude de l’organe correspondant, se place une longue période durant laquelle la fillette n’a pas cet organe actif. La première fois, il lui manquait un organe actif. Il lui manque maintenant un organe passif. C’est seulement l’ensemble de ces deux événements qui constituent son traumatisme génital. Les conséquences du premier événement consistent dans les manifestations du complexe de castration. Les conséquences du second consistent dans la mobilisation des tendances régressives. Les fantasmes de la petite fille sont centrés sur d’autres organes passifs : Les composantes anale et orale des instincts sexuels réapparaissent. La fixation au clitoris ne disparaît pas pour cela mais son orientation devient elle aussi passive, ainsi qu’en témoignent les fantasmes masochiques passifs associés à la masturbation. Tout se passe comme si le clitoris offrait ses services aux tendances féminines après avoir échoué à servir les tendances actives. L’éveil du vagin à sa pleine fonction sexuelle dépend entièrement de l’activité de l’homme et cette absence d’activité vaginale spontanée constitue le fondement physiologique de la passivité féminine. L’inhibition des tendances actives n’est cependant pas complète. Celles qui ne viennent pas en conflit avec l’essence féminine ne sont pas touchées, sont harmonieusement intégrées dans la structure de la personnalité et constituent des éléments positifs de la vie mentale féminine. L’identification avec la mère active est particulièrement propre à faciliter cette phase du développement. C’est là bien sûr une évolution longue, délicate, difficile et complexe dont la réussite dépend de facteurs biologiques et extérieurs adéquats, ce qui explique la variété des types féminins normaux et la multiplicité des arrêts, accidents et perversions du développement.

Après toutes ces études, Freud lui-même est bien obligé d’admettre que la fille s’est passionnément et fortement attachée à la mère avant de s’attacher au père et qu’il avait de beaucoup sous-estimé la durée et l’importance de cette phase pré-œdipienne [29]. Il avoue sa surprise et la compare à celle qu’a provoquée dans un autre domaine la découverte d’une civilisation mycénienne antérieure à la civilisation grecque. Il est bien possible, dit-il, que des Hélène Deutscb et Jeanne Lampl de Groot qui pouvaient agir comme substituts maternels dans la situation transférentielle, pouvaient seules s’y reconnaître dans ce matériel analytique pré-génital qui lui avait toujours paru à ce point ténu, fugace et lointain qu’il l’avait cru l’objet d’un refoulement particulièrement inexorable.

Freud accepte d’ailleurs la plupart des conclusions de ses deux disciples. La phase pré-œdipienne lui paraît même plus importante chez la fille que chez le garçon. Si cette relation initiale à la mère échappe au refoulement, la femme connaîtra avec son mari le même type de conflits qu’elle a connus dans sa jeunesse avec sa mère. L’attitude hostile à l’endroit de celle-ci n’est donc pas une conséquence de la rivalité que postule implicitement le complexe d’Œdipe. Elle prend plutôt naissance lors de la phase antérieure et ne trouve dans la situation œdipienne qu’une exacerbation et une occasion de s’affirmer. Les griefs de la fillette sont en effet nombreux : sa mère ne lui a pas donné d’organe génital adéquat, l’a sevrée trop tôt, n’a jamais satisfait son incommensurable besoin d’amour, l’a contrainte à partager cet amour avec des rivaux, l’a d’abord excitée sexuellement puis lui a défendu de se donner à elle-même ces satisfactions. Mais ces griefs ne semblent pas expliquer adéquatement l’intensité de son hostilité. Peut-être en fait cet attachement à la mère est-il condamné parce qu’il est le premier, le plus puissant et marqué au coin d’une extrême ambivalence.

Durant toute cette période précoce du développement, les buts sexuels de la fille à l’endroit de la mère sont à la fois actifs et passifs et sont déterminés par les diverses phases libidinales que traverse l’enfant. L’impression passivement reçue est transformée en tendance active. Dans son besoin de maîtriser le monde extérieur, l’enfant essaie d’accomplir lui-même ce qui vient de lui être fait.

Au stade oral, la fille se laisse nourrir, nettoyer, habiller par sa mère puis elle assume ludiquement ce même rôle à l’endroit de celle-ci. On trouve également chez elle des souhaits agressifs et sadiques sous leur forme refoulée, comme par exemple la crainte d’être tuée par la mère. Au stade anal, l’intense excitation passive de la région intestinale évoque un désir d’agression qui se manifeste directement sous forme de rage ou qui se transforme en angoisse par suite du refoulement. Au stade phallique, c’est à une séduction de la mère que la fille attribue ses premières et plus fortes sensations génitales. Puis des désirs actifs se manifestent à l’endroit de la mère. La masturbation clitoridienne s’installe. À l’arrivée d’un bébé, la petite fille essaie de se convaincre que c’est elle qui a donné à sa mère ce nouvel enfant. Lorsqu’elle se détourne finalement de la mère, pour les raisons déjà citées, les pulsions passives s’intensifient au détriment des pulsions actives. Les mêmes forces libidinales sont donc à l’œuvre chez le garçon comme chez la fille et pour un certain temps poursuivent un cours analogue chez les deux sexes. Ce sont des facteurs biologiques qui au moment de l’Œdipe amènent un changement de but et orientent les tendances actives et proprement masculines dans des voies féminines. Inutile d’ajouter que sur tous ces problèmes, Freud rejette les opinions exprimées par Karen Horney, Mélanie Klein et Ernest Jones.

Malgré ces nouvelles acquisitions, Freud qualifie encore la sexualité féminine de continent noir [30]. Il recommande de ne pas sous-estimer l’influence de l’organisation sociale qui tend à placer la femme dans des situations passives et la contraint à refouler ses instincts agressifs, facilitant ainsi l’érotisation masochique des tendances destructrices. Il met également en garde contre l’usage polémique que l’on serait porté à faire des observations et théories psychanalytiques dans ce domaine où les préjugés sont rois. Donnant lui-même l’exemple, Freud ne parle plus, comme dans ses premiers écrits, de libido masculine. Il n’est plus, pour lui, qu’une seule libido, laquelle se trouve au service de la fonction sexuelle tant mâle que femelle. S’il nous arrive de la qualifier de virile, il ne faut pas oublier qu’elle représente également des tendances à but passif. Il lui semble pourtant que la libido subisse une répression plus forte quand elle est contrainte de se mettre au service de la fonction féminine et que la nature tienne moins compte de ses exigences que dans le cas de la virilité. C’est pourquoi l’ancien désir viril de posséder un pénis subsiste même quand la féminité est le mieux établie, que ce soit à la suite d’une évolution normale ou d’une analyse réussie [31].

Mais ne conviendrait-il pas, conclut Freud, de considérer ce désir du pénis comme spécifiquement féminin ?

Le décès de Freud devait donner l’occasion à sa fidèle collaboratrice Ruth Mack Brunswick de résumer et d’ordonner les thèses auxquelles il avait donné son accord et de faire connaître le résultat de leurs dernières recherches communes [32].

Le cours du développement est tout entier gouverné par trois grandes paires d’antithèses qui se combinent, chevauchent, ne coïncident jamais entièrement et finissent par se remplacer l’une l’autre. Les deux premières, activité-passivité, phallicité-castration, caractérisent la première et la seconde enfance. La troisième, masculinité-féminité, spécifie l’adolescence. L’activité de l’enfant, jusque dans ses moindres aspects, est d’une façon quelconque basée sur son identification avec la mère active, identification qui lui donne un modèle pour tout ce qu’il entreprend pour lui-même ou pour autrui. Il se comporte alors comme une mère à l’endroit de tous les objets qui font partie de son monde, y compris sa mère elle-même. À cette époque, l’organe génital ne le préoccupe pas plus que les autres zones érogènes. Il prend pour acquis qu’il n’est qu’une seule organisation sexuelle, identique chez tous, jusqu’à ce que la découverte de la castration, jointe à l’exacerbation de ses sensations génitales l’amène à reformuler ses conceptions dans le cadre de la deuxième antithèse. L’absence de phallus ne paraît d’abord à la fille qu’une blessure personnelle, en aucune façon irréparable. Mais l’évidence de la castration maternelle vient bientôt sonner le glas de ses espoirs de possession du pénis, dévalorise sa mère à ses yeux comme objet d’amour, intensifie son hostilité à son endroit, la fait se tourner vers son père dont elle attend désormais une gratification sexuelle passive et une possession symbolique du pénis sous la forme de l’enfant, l’incite à sublimer ses tendances actives en préparation pour le jour où celles-ci trouveront idéalement à s’employer dans le cadre de la maternité. Le terrain est alors préparé pour la troisième paire d’antithèses qui n’établira cependant sa dominance qu’à la puberté en raison de la découverte tardive du vagin et du refoulement imparfait de la position œdipienne.

À la phase passive-active, l’organe actif de la mère est le sein. L’idée du pénis est projetée sur la mère active après que l’importance du phallus a été reconnue. La mère active et la mère castrée ont une existence réelle, alors que la mère phallique est un pur fantasme, une hypothèse infantile élaborée après la découverte du pénis et la possibilité de sa perte ou de son absence chez la femme. Ce fantasme est de nature régressive et compensatrice. Il est employé dans un but de réassurance et s’applique à la mère toute-puissante, qui est capable de tout et possède tous les attributs que l’enfant est amené à valoriser.

Le premier fantasme phallique est de nature passive. L’enfant y assume le rôle de la mère à l’égard de son organe génital et souhaite se procurer, en y touchant, les mêmes sensations agréables que les soins maternels y avaient fait naître. Malgré le débordement d’activité qui apparaît au début du stade phallique, l’enfant ne désire rien autant que de se faire à nouveau toucher par la mère. Les tendances actives prennent ensuite le dessus pour s’épanouir dans le complexe d’Œdipe actif. Les relations entre les parents deviennent alors l’objet d’une curiosité intense et jalouse. L’enfant se demande ce que le père fait à la mère. Sa réponse est sans doute qu’il accomplit ces actes qui à ses yeux d’enfant connotent une intense satisfaction. Il imagine que la mère donne le sein au père passif puis que le père tète activement cet objet de son désir. Il imagine également une relation sado-masochique où le viol devient la véritable expression motrice de l’érotisme anal, l’équivalent anal de l’orgasme génital. La scène primitive peut aussi être imaginée sous le mode passif de la masturbation réciproque puis enfin sous le signe de la pénétration phallique.

Il n’y a pas que le coït parental qui soit ainsi incorporé dans la fantasmatique prégénitale et œdipienne de la petite fille. Il en va de même pour le problème des bébés. Désirant pour lui-même tout ce que possède la mère omnipotente, l’enfant souhaite recevoir passivement un bébé de celle-ci, d’abord sur le mode oral, puis sur le mode anal, en même temps qu’il forme le vœu de lui faire lui-même ce cadeau. La fillette abandonne ce fantasme actif lorsqu’elle accepte sa castration mais le fantasme passif est retenu et il est transféré de la mère au père où il assume désormais toute son importance. Il n’est donc pas vrai, comme on le pensait au début, que le désir du pénis soit échangé pour le désir d’un enfant, puisque celui-ci existait déjà depuis très longtemps. Dans le cours du développement, l’impossible est écarté et le possible est seul sauvegardé. Le désir actif du pénis, le désir de la possession complète et permanente du pénis est remplacé par le désir passif du pénis, le désir de recevoir le pénis de l’homme lors du coït. La fillette sait que par ce moyen elle pourra recevoir un enfant. Ainsi, les deux désirs finissent par s’unir. Narcissiques à l’origine, ils prennent temporairement racine dans la relation avec la mère avant de se fixer définitivement au père.

Dans l’excellent résumé qu’il donne lui aussi des positions freudiennes, Fenichel s’en prend aux thèses de Karen Horney et Mélanie Klein [33]. On ne peut contester, dit-il, que l’envie du pénis, surtout lorsqu’elle est puissante, ne soit chez la fille une réaction à sa propre féminité. Mais l’exactitude de cette constatation ne contredit pas l’existence d’une envie primaire du pénis, de même que la nature réactionnelle de pulsions sadiques anales ne contredit pas l’existence d’une phase sadique originelle dans le développement libidinal de l’enfant. Cette envie secondaire du pénis s’appuie donc sur un sentiment antérieur analogue et n’en constitue qu’un renforcement.

Il est également vrai que les petites filles ont régulièrement des impulsions à pénétrer dans le corps de la mère, mais il semble bien que ce soit là un fantasme oral de pénétration des dents à l’intérieur du corps de la mère et de manducation de son contenu. Ce sont de tels fantasmes sadiques oraux chez les femmes qui ont fourvoyé certains auteurs en les conduisant à parler d’une phase phallique précoce qui surviendrait beaucoup plus tôt que celle décrite par Freud. Dans le même ordre d’idées, Fenichel n’accepte pas le complexe d’Œdipe négatif (actif) de Jeanne Lampl de Groot et nie toute phallicité chez la petite fille par rapport à sa mère, à laquelle d’après lui, elle n’est jamais que prégénitalement fixée.

Marie Bonaparte, pour sa part, tente assez curieusement d’harmoniser les conceptions freudiennes avec celles du biologiste Gregorio Maranon [34], qui assimile la femme à un organisme mâle, arrêté dans son évolution, du fait de l’influence inhibitrice des annexes maternelles, juxtaposées en une sorte de symbiose à son organisme gracile [35]. Elle fait aussi grand cas de l’érotisme cloacal, qui lui paraît devoir être interposé entre l’érotisme anal et l’érotisation adulte du vagin. À ce stade, où le vagin ne s’esquisse que comme une annexe de l’anus, qu’il est d’ailleurs, c’est le trou cloacal entier qui lui semble dominer l’organisation libidinale. Il existerait donc, selon elle, une première phase cloacale passive, qui précéderait la phase phallique active, puis une deuxième, post-phallique, qui équivaudrait à une régression biologique normale et assurerait l’intérim jusqu’à son remplacement par l’érotisation vaginale. En résumé, trois grandes lois lui semblent présider à l’évolution libidinale féminine [36] : une loi objectale, en vertu de laquelle tous les émois touchant la mère, passifs comme actifs, sont transférés au père ; une loi pulsionnelle, selon laquelle les fantasmes sadiques sont régulièrement relevés par des fantasmes masochiques au moment du passage de l’Œdipe actif à l’Œdipe passif, ces fantasmes étant d’abord vécus au moyen du clitoris ; une loi zonale, aux termes de laquelle les fantasmes masochiques relatifs au clitoris, lors de l’abandon de la masturbation clitoridienne, sont engloutis en bloc dans le cloaque d’abord puis dans le vagin. La fonction féminine idéale est par ce dernier pas constituée.

Chez les analystes dissidents, la différenciation anatomique des sexes ne paraît plus être qu’un facteur parmi d’autres, et non le plus important, de l’évolution psychosexuelle de la femme. Si la terminologie freudienne est souvent conservée, il lui est donné un sens différent et elle ne s’inscrit plus dans le même cadre conceptuel. Ainsi, pour Jung, la mère ne revêt aucune signification sexuelle importante pour l’enfant [37]. Le soi-disant complexe de castration n’est qu’un symbole du sacrifice que fait l’enfant de ses désirs infantiles. Le complexe d’Électre devrait alors s’interpréter symboliquement comme la preuve de l’échec de la fillette, qui n’a pu accéder à l’autonomie morale et qui opère un mouvement de retour vers le père où elle a jadis trouvé amour et protection.

Les premiers travaux d’Otto Rank se situent dans une perspective freudienne bien que Freud n’ait jamais accepté les déductions extrêmes que Rank a cru devoir tirer de sa découverte du traumatisme de la naissance [38]. Pour ce dernier, la naissance est l’expérience la plus douloureusement angoissante que puisse connaître l’homme. Durant la gestation, l’enfant voit tous ses besoins satisfaits à leur limite sans qu’il ait jamais rien à demander. La naissance le chasse de ce paradis. Il n’aura pas trop ensuite de toute sa vie pour essayer de retrouver ce paradis perdu ou lui substituer le meilleur équivalent possible. L’acte sexuel constitue une gratification partielle de ce souhait primitif en même temps que sa réalisation symbolique. Grâce à sa libido clitoridienne, la femme est en mesure de s’identifier avec le pénis paternel et de se rapprocher ainsi du sein de la mère. Ce souhait peut davantage encore se satisfaire lorsqu’enceinte elle-même, elle peut s’identifier avec le fruit de ses entrailles.

Dans ses œuvres subséquentes [39], Rank s’éloigne toujours davantage de ce qu’il appelle le réalisme freudien et de son idéologie biologico-mécaniciste. La conception du traumatisme de la naissance l’a conduit à une conception de la naissance de l’individualité et de la volonté autonome. Un principe spirituel, la libération graduelle d’un état général de dépendance, remplace l’accent unilatéral mis jusqu’ici sur la dépendance biologique à l’endroit de la mère. Les parents se livrent une lutte ouverte ou secrète pour la possession de l’enfant (de sexe opposé, sur le plan biologique, de même sexe sur le plan personnologique), et celui-ci se sert d’eux alternativement, les joue l’un contre l’autre, afin de sauver sa propre individualité. De la même façon, la femme se servira un jour de l’homme pour l’acte de procréation, qui lui permet de se continuer et de trouver ainsi l’immortalité, en même temps qu’elle craindra toujours de ne pas trouver grâce à ses yeux et d’être rejetée dans sa solitude.

Malgré son opposition aux vues de Freud sur la sexualité féminine, Karen Horney n’en conserva pas moins tant bien que mal son allégeance freudienne jusqu’à son arrivée aux États-Unis. Mais dans ce pays où, selon elle, sévit beaucoup moins l’intolérance dogmatique, elle ne se crut plus obligée de prendre pour acquises les théories psychanalytiques et se trouva assez de courage pour aller jusqu’au bout de ses propres recherches. Le contact avec une culture qui différait sur autant de points de celles qu’elle avait connues en Europe la convainquit également qu’un grand nombre de conflits névrotiques sont déterminés par les conditions culturelles [40]. Les fixations à l’endroit des parents n’ont donc aucune base biologique. L’attachement de la fille pour son père ou sa mère est attribuable aux conditions qui prévalent dans le milieu familial. L’enfant accordera sa préférence à celui qui saura le mieux satisfaire ses besoins, sexuels ou autres, qui lui manifestera le plus d’amour ou lui offrira la plus solide protection. Le désir sexuel pour le parent du sexe opposé n’atteint jamais l’intensité que Freud lui a reconnue. L’envie du pénis n’est pas inscrite dans la nature de la femme mais constitue bien plutôt une manœuvre défensive. Elle épargne à la femme inadéquate, mal adaptée, névrotique, le douloureux devoir d’une autocritique lucide, lui fait attribuer à une injustice du sort une souffrance qui résulte de ses propres déficiences, lui évite l’effort d’un changement de conduite, exprime son désir de posséder ces qualités que notre culture considère comme masculines : force, courage, indépendance, succès, liberté sexuelle, etc. Il existe à cette situation un autre déterminant culturel. Durant des siècles, la femme a été tenue à l’écart des responsabilités politiques et économiques. Elle a donc dû se replier sur l’amour, qu’elle a élevée au rang de valeur unique et irremplaçable. En fait, cette obsession de l’amour n’a rien à voir avec la féminité et doit être classée parmi les phénomènes névrotiques. Horney rejoint ici Adler qui voit dans l’homme occidental le seigneur tout-puissant que les êtres infériorisés (enfants, femmes, névrosés) envient et essaient d’égaler ou de dominer.

Avec tous les autres culturalistes, Fromm répète que le complexe d’Œdipe, tel que décrit par Freud, n’est pas universel, que la composante sexuelle ne lui est pas essentielle et qu’il exprime plutôt un conflit entre l’aspiration légitime à l’indépendance et les structures sociales qui vont à l’encontre de ce désir d’épanouissement. Sullivan, pour sa part, ne nie pas que la fillette soit plus attachée à son père qu’à sa mère. Mais c’est parce que le père est intimidé par cet enfant de l’autre sexe qu’il n’est pas sûr de comprendre. Il le traite ainsi avec plus de considération et celui-ci lui manifeste sa reconnaissance par une plus grande affection.

Aux critiques des dissidents, Simone de Beauvoir ajoute celles que lui inspirent son sartrisme et sa problématique personnelle [41]. Elle reproche d’abord à la psychanalyse la confuse souplesse de sa sémantique. Les mots y sont tantôt pris, dit-elle, dans leur sens le plus réduit, le phallus désignant alors cette excroissance charnue qu’est un sexe mâle, et tantôt indéfiniment élargis sur le mode symbolique, le phallus exprimant alors tout l’ensemble du caractère et de la situation virils. Sans rejeter en bloc les apports de Freud, elle déplore les omissions, erreurs, insuffisances et préjugés qui en altèrent la valeur. Il est faux, selon elle, de prétendre expliquer l’histoire humaine par un jeu d’éléments déterminés et de ne voir dans le drame de la femme qu’un conflit entre ses tendances viriloïdes et féminines. La sexualité joue certes un rôle important dans l’économie psychique mais elle n’est pas une donnée irréductible. Il y a chez l’existant une « recherche de l’être » plus originelle dont la sexualité n’est qu’un des aspects. Le travail, la guerre, le jeu, l’art définissent des manières d’être au monde qui ne se laissent réduire à aucune autre. Le symbole n’est pas de même une allégorie qu’élabore un mystérieux inconscient. Il n’est pas tombé du ciel ni surgi des profondeurs souterraines mais il est une signification qui se dévoile de la même manière à quantité d’existants placés dans une situation analogue. Cette perspective permet de comprendre la valeur généralement accordée au pénis. Dans un monde où la dominance du mâle s’exerce depuis des millénaires, il en est venu à signifier le désir de transcendance. C’est peut-être ce qui explique que Freud ait refusé de poser dans son originalité la libido féminine et calqué la description qu’il en a faite sur un modèle masculin. La convoitise de la fillette à l’endroit du pénis résulte en effet d’une valorisation préalable de la virilité ; de même qu’il faudrait se demander si le mâle est orgueilleux parce qu’il a un pénis ou si dans le pénis s’exprime son orgueil.

Ce n’est qu’au sein de la situation saisie dans sa totalité que le privilège anatomique fonde un véritable privilège humain. À l’affirmation de Freud : l’anatomie, c’est le destin, Simone de Beauvoir répond : on ne naît pas femme, on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin.

Seule la méditation d’autrui peut constituer un individu comme un autre. Aussitôt que l’enfant découvre sa finitude et sa solitude, il essaie de compenser cette catastrophe en aliénant son existence dans une image dont autrui fondera la réalité et la valeur. Son Moi se confond avec ce reflet si bien qu’il ne se forme qu’en s’aliénant.

Cette intervention d’autrui dans la vie de l’enfant est à ce point originelle que dès ses premières années, sa vocation lui est impérieusement dictée. L’image que notre société propose au garçon est celle d’un « petit homme » qui doit s’affranchir des adultes pour obtenir leur suffrage. Pour l’encourager dans le chemin difficile qui est le sien, on lui insuffle l’orgueil de sa virilité : cette notion abstraite revêt pour lui une figure concrète : elle s’incarne dans le pénis. Anatomiquement, le pénis est tout à fait apte à remplir ce rôle ; détaché du corps, il apparaît comme un petit jouet naturel. On valorisera donc l’enfant en valorisant son double.

Le sort de la fillette est très différent. Son corps est évidemment pour elle une plénitude et elle n’éprouve pas cette absence de pénis comme un manque. Beaucoup de fillettes ignorent jusqu’à un âge avancé l’anatomie masculine. Pour beaucoup d’autres, ce petit morceau de chair est insignifiant, dérisoire, est considéré comme une anomalie ou peut inspirer du dégoût. La petite fille peut également s’intéresser à ce pénis et désirer se l’approprier comme tout objet mais on ne peut dire qu’elle en envie sérieusement la possession.

Il peut arriver cependant qu’un ensemble de facteurs transforme cette différence en une infériorité. Ne pouvant s’incarner dans aucune partie d’elle-même, la fillette se voit donner une poupée qui représente le corps dans sa totalité et qui est une chose passive. Elle est ainsi confirmée dans sa tendance à se faire objet, qui est commune à tous les enfants. La passivité n’est donc pas une donnée biologique mais un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et la société. Si on l’y encourageait, elle pourrait certes elle aussi manifester la même hardiesse et initiative que le garçon. Mais on lui apprend que pour plaire, elle doit renoncer à son autonomie, à devenir comme ses aînées, une servante et une idole. La mère impose ainsi à sa fille sa propre destinée ; ce qui est une manière de revendiquer orgueilleusement sa féminité en même temps qu’une manière de s’en venger.

Dans les toutes premières années, la fillette se résigne sans trop de peine à son sort, mais elle sent bientôt le désir spontané d’affirmer son pouvoir sur le monde et proteste contre la situation inférieure qui lui est faite. Quand elle s’arrache par ses jeux et ses lectures au cercle maternel, elle comprend que ce ne sont pas les femmes mais les hommes qui sont les maîtres du monde. Au foyer, elle découvre que si l’autorité du père n’est pas celle qui se fait le plus quotidiennement sentir, c’est elle qui est souveraine. Dans les moments importants, c’est en son nom, à travers lui que la mère exige, récompense ou punit. C’est lui qui nourrit la famille, travaille au dehors, qui est l’incarnation de ce monde immense et merveilleux, qui est la transcendance, qui est Dieu. C’est cette révélation, bien plus que la découverte du pénis qui modifie la conscience qu’elle prend d’elle-même. Ne pouvant être ce père souverain, elle ne peut qu’attendre passivement de lui une valorisation. L’Œdipe féminin n’est donc pas comme le prétend Freud un désir sexuel : c’est une abdication profonde du sujet qui consent à se faire objet dans la soumission et l’adoration. À partir de ce jour, la suprême nécessité pour elle sera de charmer un cœur masculin. Héroïque ou intrépide, c’est la récompense à laquelle elle aspire et pour laquelle il ne lui est souvent pas demandé d’autre vertu que sa beauté. Elle apprend ainsi qu’en consentant aux plus profondes démissions, elle deviendra toute-puissante et elle finit par se complaire dans un masochisme qui lui promet de suprêmes conquêtes. Elle peut certes refuser ce rôle et jouer à être un homme mais ce serait alors tomber dans une autre aliénation. Le vrai problème pour la femme, c’est, refusant ces fuites, de se découvrir comme sujet et de s’accomplir elle aussi comme transcendance. Quand enfin il sera ainsi possible à tout être humain de placer son orgueil par-delà la différenciation sexuelle, dans la difficile gloire de sa libre existence, alors seulement la femme pourra confondre son histoire, ses problèmes, ses doutes, ses espoirs avec ceux de l’humanité.

Moins passionnelles que celles de Simone de Beauvoir, les conceptions de Buytendijk s’inscrivent dans le même courant phénoménologique et existentiel [42]. Lui aussi croit nécessaire de se situer par rapport au mécanicisme et au symbolisme psychanalytiques qui lui semblent en partie responsables de l’idée que notre époque se fait de la femme. Il souligne avec l’assurance condescendante du professeur de carrière le schématisme, la confusion, les lacunes, le caractère grossier et fruste de cette armature pseudo-philosophique que les freudiens ont baptisée du nom de métapsychologie. Ainsi, ce postulat fondamental que constitue le principe de plaisir est donné comme évident et n’est même pas jugé digne de définition, alors que l’analyse phénoménologique a bien montré que chaque sentiment de plaisir a sa qualité propre dans une situation donnée, qu’il importe de distinguer au moins deux formes générales et élémentaires de plaisir, celui qu’offre la sécurité et celui que donne la conscience de se libérer, et de se choisir, qu’il ne faut voir qu’une parenté formelle entre la nature positive d’un bien ou d’une valeur et celle des sentiments de plaisir, qu’on ne peut parler d’identités de sentiments que lorsqu’il y a identité de situations projetées et donc d’actes intentionnels, etc. Il s’ensuit que si nous continuons d’ignorer ce qu’est réellement le plaisir originaire vers lequel se tourne le vivant à partir de ses premières rencontres, il est impossible de comprendre pourquoi, dès l’origine, ce plaisir prend chez le garçon et chez la fille une direction différente, et cela bien longtemps avant qu’il puisse être question de l’envie du pénis ou du complexe de castration. C’est parce que Freud n’a pu faire cet effort et ces distinctions qu’il a réduit l’économie psychique à un combat entre instincts et sentiments, que l’envie du pénis lui a masqué le désir avoué et ingénu d’une existence plus riche en liberté et en expansion, qu’il explique la passivité de la femme par le seul développement sexuel au lieu d’y voir un projet qui pénètre son existence et que le masochisme ne possède jamais pour lui cette signification positive qu’il recèle aussi en tant qu’il conduit à un bien supérieur.

Il importe donc de reformuler les découvertes freudiennes en termes d’existence et d’intentionnalité. Comme toute existence est un être-au-monde corporel et que le corps de la femme diffère profondément de celui de l’homme, le type de son existence et la structure dynamique de ses comportements sont toujours absolument féminins, quelles que soient les modifications de la structure sociale et les normes éducationnelles. S’il est vrai que la femme est biologiquement plus passive, affective, fragile, sensible et impressionnable, il est à se demander comment cette différence sera acceptée, quelle pression s’exercera sur elle pour qu’elle ne cherche pas son bien-être dans la conquête mais dans la sécurité, comment elle tentera, à partir de sa nature, de réaliser, outre l’humanité universelle que prescrit la culture à laquelle elle appartient, des valeurs qui ont un sens décisif pour l’existence proprement féminine. L’importance anatomique des zones érogènes ou le dynamisme de la libido perdent ici leur prééminence pour prendre leur place dans une conscience globale de soi, du monde et de la signification de ses propres comportements, que cette conscience soit spontanée ou réfléchie.

Ces postulats une fois admis, Buytendijk croit pouvoir définir le monde féminin comme le monde du souci et le monde masculin comme celui du travail. L’origine de ces mondes se révèle dans les premières expériences du petit enfant : la fille forme un monde de qualités en s’y conformant, le garçon un monde d’obstacles en s’y opposant ; dans le premier cas, la dynamique se caractérise avant tout par l’adaptation, dans le second, par l’expansion et l’agressivité. Grâce à cette dynamique, c’est-à-dire grâce à la structure fondamentale d’un comportement déterminé corporellement, la fille s’intègre à une réalité qui est d’emblée différente, qui surgit dans le sens des situations. L’homme a conscience de son corps parce qu’il est conscient de sa prise sur le monde. La femme a un corps qui lui permet d’être prise. L’acte humain le plus parfait qui corresponde à la motricité de la femme est celui de prendre soin. Il nous donne le sens de son existence et celui du monde où elle vit. L’être au monde comme souci détermine sa relation à son corps et c’est dans sa possibilité maternelle que s’épanouit l’acte de prendre soin. Concrètement, il n’y a pas d’existence exclusivement masculine ou féminine. Ce sont deux possibilités de l’humain compris comme conscience, laquelle est nécessairement intentionnelle. Il est possible d’être au monde à la façon d’un homme et d’une femme parce que tout être humain possède, dans une certaine mesure, l’une et l’autre dynamique. Mais la vocation maternelle n’apparaît comme pleinement expressive que dans l’apparence de la femme et c’est pour son existence seule qu’elle est vraiment un accomplissement.

Les coups portés aux thèses freudiennes par les dissidents et tenants d’autres écoles n’ont quand même pas arrêté la prolifération des analystes et de leurs écrits. La théorie psychanalytique a continué et continue encore de se développer dans mille directions. Mais le problème du développement psychosexuel de la fille et des caractères spécifiques de la sexualité féminine n’a pas été repris. Depuis le grand branle-bas des années 1925-1945, les positions respectives de chacun sont demeurées inchangées et rien n’a été ajouté à ce (pie nous savons déjà. On peut se demander si cet enterrement de première classe n’est pas à mettre au compte d’une complicité inconsciente. Personne ne tient peut-être à garder ouvert un débat aussi brûlant, à polémiquer sur un problème qui lui colle à la peau et l’amène à reconsidérer son identité individuelle et sa position sociologique, à jeter dans la discussion des matériaux ressortissant à ses expériences vécues les plus précieuses et les plus secrètes. Ces arguments ne sauraient pourtant valoir si l’on songe que plusieurs des critiques faites à Freud sont fondées ou méritent examen et que lui-même avoue, vers la fin de sa vie, ne pas être satisfait des connaissances déjà acquises. Et c’est en effet parce que Jacques Lacan estime que plusieurs questions sont actuellement mal posées ou n’ont pas reçu de réponse qu’il souhaite voir repris le problème dans son entier [43]. Parmi les problèmes éludés, il mentionne surtout les suivants : rôles respectifs du sexe chromosomique et du sexe hormonal dans la détermination anatomique, la question de la coupure entre l’organique et le subjectif, nature de l’orgasme vaginal et fonction exacte du clitoris. Plus grave lui apparaît cependant le fait qu’on ne semble pas avoir jusqu’ici posé le problème du masochisme et du complexe de castration dans leur véritable perspective.

Il faudrait pour cela qu’on tienne pour essentielles les distinctions entre les registres du symbolique, de l’imaginaire et du réel et qu’on saisisse leurs incidences dans la différenciation qui est à faire entre frustration, privation et castration [44]. La frustration est par essence du domaine de la revendication, des exigences effrénées, sans référence à une possibilité de satisfaction quelconque : son centre est un dommage imaginaire. L’objet de la frustration, toute imaginaire qu’elle soit, est cependant bel et bien un objet réel, le pénis en tant qu’organe. La privation, elle, est quelque chose de réel, un manque réel, un trou dans le réel. L’objet est ici symbolique ; en effet, en un sens, le réel est toujours plein ; un objet ne manque à sa place, comme on le dit d’un ouvrage sur le rayon d’une bibliothèque, que parce qu’il devrait être là. Quant à la castration, elle ne se conçoit que liée à l’ordre de la loi et au registre de la sanction, ce qui en fait une dette symbolique. L’objet qui manque dans la castration n’est donc pas un objet réel, mais un objet imaginaire, c’est le phallus. À la suite de Freud, Lacan fait du phallus l’objet central de l’économie libidinale mais il spécifie que la thèse freudienne de la prévalence du phallus, et aussi bien celle que l’enfant peut être pris comme substitut imaginaire du phallus, ne se comprennent que dans leur ordre de facteurs symboliques.

Et d’abord, demande Lacan, pourquoi parler de phallus et non pas de pénis ? C’est qu’il ne s’agit pas d’une forme ou d’une image ou d’un fantasme, mais d’un signifiant, le signifiant du désir [45]. Il représente la montée de la puissance vitale, il désigne ce que l’Autre désire en tant qu’il est, il n’est pas un organe mais un insigne, l’objet significatif dernier qui apparaît quand tous les voiles sont levés. C’est au niveau de l’Autre, à la place où se manifeste la castration dans l’Autre, c’est chez la mère que s’institue ce qu’on appelle le complexe de castration. C’est dans la mère que la question du phallus est posée et que l’enfant doit l’y repérer. Entre lui et la mère s’introduit ainsi un troisième terme imaginaire dont le rôle signifiant va marquer tout son développement. Quant au père, il n’intervient ici que comme fonction symbolique, en tant que celui qui doit donner le phallus.

Dans la relation primordiale à la mère, l’enfant cherche à s’identifier à ce qui est l’objet du désir de la mère ; il est désir du désir de la mère et non seulement de son contact et de ses soins. Or, il y a chez la mère le désir d’autre chose que de satisfaire le désir de l’enfant ; derrière elle se profilent tout cet ordre symbolique dont elle dépend et cet objet prévalent dans l’ordre symbolique, le phallus. Pour garder l’amour de la mère, l’enfant s’insinue dans sa toute-puissance par la faille de son désir. Pour lui plaire, il faut et il suffit d’être le phallus. Pour satisfaire ce désir impossible à combler, il se situe en différentes positions où il peut leurrer ce désir ; il peut s’identifier à la mère, s’identifier au phallus, s’identifier à la mère comme porteuse de phallus ou se présenter lui-même comme porteur de phallus. Il atteste à la mère qu’il peut la combler, non seulement comme enfant mais pour ce qui lui manque. Avec l’Œdipe, on entre maintenant dans un ordre différent, un ordre symbolique et légal. Le père intervient effectivement comme privateur de la mère, en tant qu’il prive l’enfant de l’objet de son désir et en tant qu’il prive la mère de l’objet phallique. Il interdit à l’enfant de coucher avec sa mère et à celle-ci de réintégrer son produit. L’objet du désir de la mère est mis en question par l’interdiction paternelle et le premier rapport ternaire s’en trouve brisé. Mais dans une dernière étape, dont dépend le déclin du complexe d’Œdipe, le père intervient comme celui qui a le phallus et non pas qui l’est, réinstaurant ainsi l’instance du phallus comme objet désiré de la mère et non plus comme objet dont il peut la priver. Autrement dit, le père se fait préférer à la mère et cette identification aboutit à la formation de l’idéal du Moi. Le sujet, confronté à l’objet dont il est privé, le constitue comme signifiant, comme sa propre métaphore. Chez le garçon, c’est pour autant que le pénis est momentanément nié, que la castration n’est pas réelle mais liée à un désir, que le phallus est conservé et qu’il peut y avoir accession à une fonction paternelle pleine. Pour la fille, le père n’a pas de peine à se faire préférer à la mère, étant donné qu’il est porteur du phallus tandis qu’elle se reconnaît comme n’en ayant pas. En y renonçant sur le plan de l’appartenance, elle le reçoit comme don du père, en échange de l’enfant qu’elle lui donne. C’est donc bien par la castration qu’elle entre dans l’Œdipe alors que le garçon en sort par la même voie. La position féminine, loin de constituer une donnée primitive, n’est atteinte qu’au prix d’une série de transformations. Il existe d’abord chez la fille une exigence exclusive, totale, sans but, condamnée à l’insatisfaction. C’est par l’expérience de la déception qu’elle est conduite à une position plus normative. La dimension du désir et de la demande est ici prévalente et c’est pourquoi on peut comprendre la fonction du phallus comme signifiant du manque, de cette distance entre la demande du sujet et son désir.

Après Lacan, Françoise Dolto rappelle que si le rôle de la mère est absolument dominant et pendant longtemps dans le développement de la fille, il ne s’agit d’une mère que si la personne du père la valorise en tant que femme [46]. Mais elle poursuit ensuite selon ses lignes propres, où la place de l’image du corps occupe une place prééminente. Selon elle, il existerait deux complexes de castration, l’un primaire, qui se situe au stade phallique, et l’autre, personnel, qui apparaît au stade qu’elle appelle phallo-vulvaire prégénital. À la découverte de sa différence anatomique, la petite fille réagit certes par une déconvenue narcissique et l’envie de posséder un pénis, mais pour peu qu’elle soit sûre d’avoir été désirée fille, donc à l’image de sa mère, par ce père dont elle porte le nom, elle accepte très rapidement sa caractéristique sexuée, comme une gratification paternelle. Au stade suivant, on peut même constater qu’elle s’honore de son sexe troué et se découvre prête pour la prise de possession, qui est à cet âge, ludique et ne connote pas encore la procréation. Au cours de la crise œdipienne, le renoncement à tout fantasme autre que la seule scène primitive où le sujet a été conçu (et dont le fruit est sa connaissance de lui-même dans sa genèse préhistorique fœtale) serait la seule issue compatible avec l’existence génitale génétique responsable et féconde.

Entreprise originellement par Freud, l’exploration des arcanes de la sexualité féminine sera poursuivie au mieux par ceux de ses disciples qui témoigneront du même courage et de la même rigueur. Les matériaux que son analyse a ramenés au jour ont comme rendu à la femme son droit à une existence spécifique et consciemment assumée, ont donné le frisson de la vie à ce sphinx énigmatique qui faisait jusque-là l’objet de si plates descriptions. À ce titre, il a peut-être suscité encore plus de problèmes qu’il n’en a résolus et c’est bien pourquoi son œuvre est devenue un signe de contradiction. Mais à la condition de savoir comme lui délimiter le champ de notre recherche, y adapter notre outil méthodologique et les lois de la preuve, observer scrupuleusement les faits et y ajuster nos théories successives, éviter la logorrhée, l’enflure conceptuelle, le solipsisme, l’obscure et pédante verbosité, ces nuages seront levés et notre connaissance fera de nouveaux progrès.

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[39] Rank (Otto), Will Therapy, Truth and Reality, New York, Knopf Inc., 1945.

[40] Horney (Karen), New Ways in Psychoanalysis, New York, W. W. Norton & Co. Inc., 1939.

[41] Beauvoir (Simone de), Le deuxième sexe, Paris, N.R.F., 1949.

[42] Buytendijk (F.), La femme : ses modes d’être, de paraître, d’exister, Paris, Desclée de Brouwer, 1954.

[43] Lacan (Jacques), Propos directifs pour un congrès sur la sexualité féminine, La psychanalyse, n° 7.

[44] Lacan (Jacques), La relation d’objet et les structures freudiennes, Séminaire de textes freudiens, 1956-1957, extrait du Bulletin de Psychologie, t. X.

[45] Lacan (Jacques), Les formations de l’inconscient. Séminaire de textes freudiens, 1957-58, extrait du Bulletin de Psychologie, t. XI.

[46] Dolto (Françoise), À propos de la frigidité, communication à la Société française de Psychanalyse, 1960.


1 Selon Freud, la jalousie puise à plusieurs motivations et se retrouve chez les deux sexes. Mais elle lui paraît jouer un rôle beaucoup plus grand dans la vie mentale de la femme que dans celle de l’homme.