La haine hallucinatoire

Il est facile de voir que cette certitude ou ce soupçon inconscient – que ceux qui possèdent plus que nous ont acquis leur bien en nous volant – est, bien qu’illogique, étonnamment réconfortant, car ainsi est rejetée sur les autres la responsabilité du sentiment de ne rien avoir et de ne rien valoir, particulièrement en ce qui concerne l’absence d’amour et de bienveillance. Cette certitude apporte l’absolution de toute la culpabilité, de l’avidité, de l’égoïsme ressentis à l’égard des autres, car ils sont la cause que nous ne valons rien. Des sentiments de rancune et d’injustice – l’idée que personne ne m’aide – se développent également en tant que projection sur les autres de la connaissance inconsciente de notre propre paresse et de notre vilenie. Cette projection, lorsqu’elle devient trop forte et que la bienveillance et la perspicacité ne lui font pas échec, est le noyau de la plupart des formes de folie hallucinatoire dans lesquelles on s’imagine que d’autres personnes nous volent, nous empoisonnent ou conspirent contre nous.

Il existe également une jalousie hallucinatoire ; en fait, envie et jalousie ont des rapports très étroits. La personne jalouse s’imagine toujours qu’on lui vole la personne aimée. Néanmoins, le sentiment d’être volé ne devient hallucinatoire que lorsqu’il existe en soi un doute si fondamental quant à ses propres pouvoirs et capacités d’amour et de bienveillance, et un désespoir si profond, qu’on se sent absolument à la merci du mal et qu’on manque de moyens de le contrecarrer. C’est un sentiment que la plupart d’entre nous, heureusement, éprouvent rarement, sauf peut-être lorsque nous souffrons de pertes réelles et graves comme la mort de personnes que nous aimons. Ce sentiment inconscient de notre complète indignité (en n’ayant pas fait plus pour la personne aimée) fait partie de notre chagrin.

Nous avons tendance à considérer la jalousie comme un sentiment naturel ou inéluctable. Il n’en reste pas moins que des sentiments violents de jalousie sont le fait de certaines personnes et pas d’autres, quelles que soient les circonstances. Nous connaissons tous ce type de personnes réellement jalouses, qui paraissent toujours mécontentes, agitées et souffrantes, dont les yeux aigus semblent établir des comparaisons sans fin et qui ne peuvent penser qu’à ce qu’elles n’ont pas. Pourtant, ces personnes sont en fait souvent plus à l’aise, du point de vue matériel, que la plupart de ceux qui les entourent. Quand la jalousie atteint ce point, le cercle est devenu vicieux car au lieu d’être capables d’obtenir et d’acquérir plus pour elles-mêmes et de jouir des satisfactions et de la sécurité qu’apporte la fortune, leur sentiment du danger (qui dérive de leur propre désir de possession) est si violent qu’elles doivent protester et déclarer qu’elles ne possèdent rien : c’est-à-dire qu’elles ne sont pas coupables de désirer posséder, coupables de prendre et d’accumuler pour elles-mêmes, de voler aux autres des choses bonnes pour s’enrichir elles-mêmes. Un cas fréquent est celui de la personne qui, bien que jalouse, ne fait jamais un effort pour acquérir ou obtenir un objet et qui n’essaie jamais de réussir d’une façon quelconque. C’est là que nous voyons clairement que la jalousie et l’insuccès lui prouvent qu’elle ne prend en fait rien aux autres. Bien que cette attitude psychologique serve assez bien le but d’obtenir une sécurité et d’être rassurés contre la crainte, il s’agit d’une évolution pathologique qui ne les rend pas heureuses, même vis-à-vis d’elles-mêmes. En effet, les personnes jalouses, qui passent autant de temps et dépensent autant d’énergie à se sentir privées et frustrées par la vie, n’ont plus la possibilité d’en jouir directement. Elles en jouissent indirectement cependant en se sentant privées et blessées par les autres. Dénigrer et discréditer ceux qui ont plus est un plaisir sadique agressif, bien que ce plaisir ne puisse être exprimé que d’une façon indirecte. Par ailleurs, dans le fait de ne pas prendre pour elles quoi que ce soit de bon, de se borner à souhaiter et à jalouser, il existe, très cachée et déformée, une sorte d’amour.