L’amour du pouvoir

Une attitude affective qui comporte un élément prononcé d’agressivité est l’amour ou la « soif » du pouvoir. Elle est d’une très grande importance psychologique, mais trop compliquée pour que nous l’étudiions ici en détail. En gros, elle dérive d’un essai de contrôler les dangers ressentis en soi d’une façon plus directe que par les méthodes de projection et de fuite. C’est toujours le caractère irrésistible de nos désirs et de notre agressivité, ainsi que notre impuissance en face de ces pulsions, qui sont le plus redoutés. Un moyen d’obtenir la sécurité, c’est d’arriver à un pouvoir omnipotent afin de maîtriser toutes les conditions potentiellement douloureuses et d’accéder à toutes les choses utiles et désirables, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de soi-même. Dans le fantasme, l’omnipotence doit apporter la sécurité. Les manifestations de nos tentatives vers l’omnipotence sont légion et un certain degré d’omnipotence se retrouve dans toutes les autres formes d’agressivité que j’ai décrites, ainsi que dans les défenses contre les dangers de dépendance ou d’anéantissement. Le pouvoir, même exercé indirectement, n’est pas nécessairement agressif, mais il a fortement tendance à le devenir. Une forme d’omnipotence comme moyen d’obtenir la sécurité consiste à expérimenter pour ainsi dire le danger afin de tester son pouvoir de le fuir. Le danger ultime que ces personnes craignent est en fait le châtiment et la persécution qu’elles attendent inconsciemment de la part de tous les êtres aimés ou haïs auxquels leur désir de possession a porté atteinte soit en pensée, soit dans la réalité. Bien entendu, il se peut que les individus chez qui la soif du pouvoir est exagérée deviennent des dictateurs. Une autre alternative est qu’ils deviennent des criminels, des gangsters, des chauffards, etc. Ils passent leur vie à tester s’ils peuvent échapper au châtiment, représenté par exemple par les accidents, la prison et même le bagne.

Naturellement, parmi les dangers d’une dépression économique qui provoque éclatements et destructions, se trouve la possibilité de voir surgir des tyrans. Lorsqu’un tyran est passé sauvagement sur les corps d’hommes plus doux et plus timides que lui, il peut essayer de prouver qu’il est capable d’être plus fort que le danger d’un désastre économique et il espérera incarner le sauveur de la situation. Par ailleurs, commencer une guerre dans un autre pays (peut-être lointain), détourner ou localiser ainsi les forces destructrices est une mesure défensive d’omnipotence tout à fait typique.

Il peut y avoir également des tentatives de maîtrise omnipotente par l’amour ; certains dirigeants religieux seraient favorables à cette idée. Néanmoins, le pouvoir de l’amour diffère fondamentalement de l’amour du pouvoir qui est essentiellement égoïste et qui ne peut, à aucun degré, se mélanger à l’amour ; il ne peut que le simuler. Un amour véritable suppose une aptitude à se sacrifier, à supporter la douleur, un degré de dépendance (toutes choses qui, du point de vue de l’amour, sont positives) ; le besoin du pouvoir prend sa source directement dans une incapacité de tolérer le sacrifice pour les autres ou la dépendance des autres. À cause de cette incapacité sous-jacente, toute tentative d’arriver, par le moyen d’une omnipotence excessive, à un but apparemment constructif, est toujours fausse – basée sur un faux raisonnement ; si elle réussit (si c’est une « réussite ») ce n’est que par la tricherie ou la violence.

Il ne m’est pas possible ici d’étudier un certain nombre d’aspects importants de mon sujet, comme ces expressions insidieuses et indirectes de haine et d’agressivité que sont la trahison, l’hypocrisie, la fraude, le mensonge, etc. Il en va de même pour les expressions voisines comme l’avarice, le refus d’aimer ou de continuer à aimer, le refus d’être généreux8.


8 Cette omission ne vise absolument pas à les faire passer pour des manifestations d’importance secondaire ; il s’agit en fait de formes agressives mal reconnues ou mal comprises et grandement sous-estimées. Mais je suis obligée, dans cette courte étude, de me confiner à l’étude des expressions manifestes de l’agressivité, à ses formes les plus simples et les plus familières.