La projection

La projection est notre première mesure de sécurité, notre garantie la plus fondamentale (dont tant d’autres découlent) contre la douleur, la peur d’être attaqué ou l’impuissance. Par ce mécanisme, toutes les sensations, tous les sentiments, que notre esprit ressent comme douloureux ou déplaisants, sont immédiatement relégués à l’extérieur de nous-mêmes ; nous supposons qu’ils se trouvent ailleurs, pas en nous. Nous les désavouons et nous les répudions en tant qu’émanations de nous-mêmes ; nous nous en déchargeons sur quelqu’un d’autre. Dans la mesure où nous reconnaissons ces forces destructrices en nous, nous disons qu’elles sont venues là arbitrairement, sous l’effet d’un agent extérieur, et qu’elles devraient retourner là d’où elles viennent. Chez un bébé, ainsi que je l’ai dit, la différenciation entre les états plaisants et déplaisants qu’il ressent en lui, entre les bons et les mauvais sentiments qu’il éprouve, se réfléchit sur le monde extérieur : elle influence sa différenciation entre les choses bonnes et les choses mauvaises, les personnes bonnes et les personnes mauvaises, situées dans le monde qui lui est extérieur. La projection est la première réaction du bébé à la douleur et elle demeure sans doute, chez chacun de nous, la réaction la plus spontanée devant la douleur4. Ultérieurement, l’évolution de notre psychisme nous permet, à un degré variable, de faire échec à cette réaction primitive et subjective ou de la maîtriser et d’y substituer d’autres méthodes, mieux adaptées à la vérité et à la réalité objective de la situation dans laquelle nous nous trouvons.

Dans la vie quotidienne, l’exemple le plus simple de la projection est le toi aussi. Si quelqu’un nous attribue une chose déplaisante, nous supposons souvent instantanément qu’en fait cette chose est en lui. Plus souvent encore, la provocation n’est pas nécessaire. Cela saute aux yeux, par exemple, en ce qui concerne les sentiments de l’homme de la rue qui voit la méchanceté et l’agressivité des autres pays, mais pas du sien. Il en va de même quant à ses idées sur le parti politique de l’opposition ; ce que celui-ci fait est au plus haut point dangereux, destructeur et égoïste, alors que les intentions et les mobiles de son parti sont aussi purs et justes qu’on peut l’imaginer. Dans leur travail, des gens tout à fait ordinaires sont enclins à voir, soit chez leurs employeurs, soit chez leurs employés, selon la position qu’ils n’occupent pas eux-mêmes, une âpreté au gain, un égoïsme et une agressivité sans merci.

On peut trouver, dans l’attitude de l’homme envers la mort, un autre exemple de la très grande force de la projection et du fonctionnement universel de ce mécanisme. Je soutiens que ce que nous craignons le plus ce sont les forces destructrices qui opèrent en nous contre nous-mêmes. La mort représente la destruction la plus extrême que nous puissions concevoir et, naturellement, notre propre mort représente le comble des forces destructrices qui opèrent à l’intérieur de nous. Pourtant c’est seulement au cours des deux ou trois derniers siècles de la longue histoire de l’homme que le fait de mourir a été vraiment reconnu comme une nécessité naturelle, faisant suite à un processus de destruction à l’intérieur de nos corps. Le sauvage primitif croit que la mort lui est envoyée par la volonté d’une puissance maligne, extérieure à lui (démons) ; dans nos cultures plus évoluées, la volonté d’une puissance extérieure bénéfique, Dieu, en a toujours été tenue pour responsable. Même alors, le fait de la mort physique a été nié en le recouvrant, pour ainsi dire, d’une croyance à l’immortalité de notre esprit.

Le premier pas pour nous rassurer contre les dangers dont le soi est menacé de l’extérieur nous est ainsi rendu possible par la projection. Ayant réussi dans notre esprit à localiser le danger à l’extérieur de nous et à le concentrer, nous procédons alors à une deuxième manœuvre projective, qui consiste à décharger les pulsions agressives en nous sous forme d’une attaque contre ce danger extérieur : l’agressivité première qui constitue un danger est expulsée et localisée ailleurs en tant que chose mauvaise ; ensuite, l’objet investi de danger devient le but vers lequel décharger l’agressivité qui se forme ultérieurement. Ainsi que je l’ai dit plus haut, l’agressivité et la haine qui bouillonnent en nous sont d’abord ressenties comme irrépressibles. Dans notre première expérience d’elles, elles paraissent exploser en nous, noyant, brûlant, suffoquant nos corps. De même, plus tard dans la vie, les gens se sentiront éclater de rage, ils brûleront du désir de saisir ce qu’ils veulent, ils grilleront d’envie d’arracher les yeux de quelqu’un (ou une autre partie de son corps), ils étoufferont et suffoqueront d’émotion réprimée. Leur esprit semblera alors ne plus fonctionner ; ils ne pourront penser aux choses les plus simples. Et ils ne pourront plus les accomplir, surtout le travail : peut-être même ne seront-ils plus capables, pendant un certain temps, de penser à leur sauvegarde physique. Nous éprouvons alors le sentiment que tout cela ne doit pas nous arriver et qu’il faut vite décharger ailleurs cette haine et cette rage. Un enfant qui est plein de haine à l’égard d’une personne aimée, frappera un autre enfant ou torturera ses poupées ; un homme en colère contre son employeur maudira sa femme. C’est l’histoire du bouc émissaire. Le sauvage roue de coups son idole lorsque le temps le déçoit. En attribuant le mal à d’autres qui sont loin de nous, ou tout au moins à une distance respectable, nous agissons de même. Nous n’éprouvons pas le besoin d’aimer les autres comme nous aimons ceux qui nous sont proches. Ce seront peut-être des étrangers, des capitalistes, des prostituées, ou bien une race particulièrement détestée, ou encore un groupe que nous avons l’impression de pouvoir abominer si nous en avons envie. Ces actions et ces attitudes agressives constituent (particulièrement pour notre inconscient) des méthodes relativement sans danger de décharger la haine et la vengeance, comparées à la première expression de ces pulsions, la plus simple et la plus profonde, c’est-à-dire au mouvement visant, pour se venger, à voler et à détruire la personne dont on dépend, cette personne qui peut en même temps être également aimée et désirée (dans l’enfance, détruire la mère elle-même ou bien le père et le bébé qu’elle aime et qui sont comme une partie d’elle-même).

Nous divisons les gens en « bons » et « mauvais » : ceux qui nous plaisent et que nous aimons et ceux que nous n’aimons pas ou que nous détestons ; nous essayons ainsi d’isoler et de localiser l’amour et la haine et de les empêcher d’interférer l’un avec l’autre. Cette issue nous permet aussi d’éprouver du plaisir en donnant satisfaction à nos sentiments agressifs sans nous causer, nous l’espérons, un préjudice correspondant. C’est ainsi que, de la même façon que nous équipons nos maisons d’endroits et de réceptacles qui peuvent sans dommage recevoir les excréments déplaisants ou nocifs de nos corps, nous nous trouvons des objets qui peuvent, sans dommage, devenir les buts de notre agressivité et de notre haine. Voici deux moyens typiques, l’un psychologique, l’autre physique, par lesquels nous essayons, dans une certaine mesure, de soustraire à un danger notre vie et notre santé physique et mentale ainsi que celles de ceux que nous aimons et de qui nous dépendons pour notre existence et nos plaisirs. Nous pouvons alors laisser aller notre hostilité et notre haine vers ces mauvais endroits que nous avons fait naître nous-mêmes ou que nous avons aidé à créer. Pour prendre quelques exemples très ordinaires, il n’est qu’à penser à l’hostilité très habituelle que certains enfants éprouvent à l’égard de leurs cousins, particulièrement lorsque leurs relations sont plutôt bonnes avec leurs propres frères et sœurs. Les cousins deviennent des frères fantoches sur lesquels est déversée ce qui, en fait, peut s’appeler une « haine fraternelle » réprimée. (À l’inverse, il arrive aussi que des cousins bénéficient de l’amour dénié aux frères et sœurs.) Par ailleurs, les enfants avec lesquels nos parents voudraient que nous devenions amis sont généralement cordialement détestés, principalement pour la raison que nos parents les aiment et les approuvent alors que nous éprouvons si souvent le sentiment qu’ils passent leur temps à nous blâmer et nous contrecarrer. Des enfants soi-disant si « gentils » nous paraissent absolument détestables.

Tous les sentiments primitivement éprouvés pour des personnes peuvent aussi être transposés et déplacés sur des choses. Il s’agit d’un autre moyen de localiser les sentiments sans dommage. Pour prendre un exemple, supposons qu’une femme pense tout à coup qu’elle n’a plus « rien » à se mettre, que tous ses vêtements sont « finis », usés et laids ; tout d’abord, sa crainte la plus profonde de ne pas avoir assez de vie en elle (ou pas assez d’amour, lequel est la représentation psychologique de la vie physique) fait que, pour compenser cette insuffisance, elle se sent dépendante de ses vêtements. Elle a projeté sur eux soit la totalité d’elle-même, soit cette partie d’elle que, dans son inconscient, elle qualifie de « rien » ou de « finie » ; ensuite, elle les attaque comme des ennemis qui lui veulent du mal. Peut-être, par la suite, persuadera-t-elle son mari de lui acheter des vêtements neufs et trouvera-t-elle ainsi une échappatoire à son avidité et à son agressivité. Par la même occasion cependant, elle le met à l’abri, et elle aussi, d’expressions plus directes et plus dangereuses de ces sentiments, comme de le voler, lui faire des reproches, le harceler de plaintes, lui chercher querelle, risquant ainsi de gâcher tout à fait leur amour réciproque.


4 En fait, ce phénomène ne concerne pas seulement les sentiments psychiques d’une nature déplaisante ; on l’observe également en ce qui concerne la douleur physique. Un homme à qui l’on avait administré au cours d’une extraction dentaire une anesthésie insuffisante, ouvrit les yeux au cours de l’opération et vit une douleur violente au plafond ! La seconde d’après cette douleur était dans sa bouche.