Le rejet

Se détourner dans une certaine mesure d’une chose désirée afin de la trouver plus facilement ailleurs est en fait un autre mécanisme fondamental de notre évolution psychologique. Du point de vue psychique, aucun de nous n’aurait jamais grandi si nous n’avions pas éprouvé un certain mécontentement à l’égard du lait de notre mère, de ses mamelons ou de nos biberons. En nous détournant de nos buts et aussi en les subdivisant et en les répartissant ailleurs, les besoins issus de la faim et du plaisir sexuel se détachent de la mère. Peu à peu est trouvée ailleurs la nourriture recherchée à la fois pour le corps et pour le plaisir de manger et de boire ; parallèlement le plaisir érotique détourné du sein est également redécouvert ailleurs5. Nous passons tous par ce mécanisme, soit que comme petites filles nous recherchions (et finalement en tant que femmes nous trouvions) quelque chose chez l’autre sexe qui ressemble à un mamelon, une chose cependant meilleure parce qu’en donnant et en recevant du plaisir nous créons vie et plaisir, nous les donnons à l’autre par le moyen de ce qui, à l’origine, n’était recherché que pour le plaisir immédiat ; ou soit que, comme petits garçons, le mécontentement à l’égard de notre mère nous détourne d’elle et nous conduise, pour ainsi dire, à la séparer en deux, à la séparer de son mamelon, de sa fonction de donner du lait. Le petit garçon trouve vite sur lui l’organe qui ressemble au mamelon et qui produit des liquides ; il le garde pour s’en servir, pour créer la vie et donner du plaisir ; le reste de sa mère, son corps, son visage aimant, ses bras qui entourent, il les cherchera à nouveau ailleurs. C’est ainsi qu’en nous détournant de notre mère par des chemins différents, nous devenons finalement des hommes et des femmes adultes. Dans la normale, ce processus de détachement de la mère est lent et graduel ; mais l’acceptation de substituts pour elle et pour ses seins peut, même chez des bébés, évoluer d’une façon soudaine et pathologique. Un rejet de la mère, beaucoup trop direct et empreint de désespoir, peut intervenir, ainsi qu’un retrait et aussi une dévalorisation, qui peut avoir de lointaines conséquences, de toutes les choses les plus aimées et les plus désirées6. Chez certaines personnes, cette dévalorisation peut être à l’origine d’un manque de foi et de confiance en ce qui est bon qui les porte à se méfier de ce qu’elles trouvent bon et à éviter les choses bonnes. Par ailleurs, la déception et un esprit de vengeance les poussent à blesser et à détruire celles-ci car la haine et un désir de vengeance peuvent accompagner le fait de se détourner d’une chose ardemment désirée. Certes, certaines personnes, telles d’aimables vieilles filles et vieux garçons, se sont, dans leur aversion des contacts intimes, débarrassés d’une manière admirable de cet élément de haine. Par contre, chez celui qui souffre, chez celui qui s’est isolé, nous nous apercevons qu’un mécontentement à l’égard de la source de vie a chez eux presque empoisonné la vie elle-même au moment où ils s’en sont détournés ; leur déception rancunière se décharge souvent dans les quelques rapports qu’ils doivent inévitablement entretenir avec le reste du monde.


5 Inconsciemment, tout au cours de la vie, nous recherchons tous le plaisir érotique : satisfaction des désirs sexuels du corps ; la plupart d’entre nous l’obtiennent consciemment d’une façon ou d’une autre. Le plaisir sexuel adulte est la forme adulte, plus évoluée, des satisfactions de même nature obtenues plus tôt dans la vie par des moyens différents. Par exemple, en même temps qu’il obtient la subsistance dont il a besoin, le bébé au sein éprouve un plaisir sensuel à sucer le mamelon. C’est pourquoi la psychanalyse qualifie de « sexuelles » toutes ces formes évolutives de plaisir sexuel ; en effet, elles contribuent toutes à la formation d’une aptitude sexuelle finale et quelques-unes d’entre elles (comme la succion ou la succion transformée en baiser) peuvent même continuer à jouer un rôle direct dans l’activité sexuelle adulte.

6 Une certaine dévalorisation de l’objet ou de la personne aimée auxquels on a renoncé est probablement inévitable, ne serait-ce que la prise de conscience du fait que la personne ou l’objet désiré ont été trop idéalisés. Dans l’inconscient cependant, cette dévalorisation est souvent importante et elle persiste d’une façon permanente – bien qu’elle puisse être soigneusement masquée dans des attitudes conscientes.