6. Liberté d’expression

Bien que les aspects de la relation d’aide qui viennent d’être discutés soient importants, ils ne constituent cependant que des préliminaires du processus de l’aide elle-même. Venons-en maintenant à l’examen de ce que beaucoup considèrent comme l’un des points centraux de toute thérapie : la libération des sentiments. Il est certain que l’un des buts significatifs de toute entreprise d’aide psychologique est d’amener à jour les pensées et les attitudes, les sentiments et les impulsions à charge émotionnelle, qui sont au centre des problèmes et des conflits d’un individu. Ce but se complique du fait que les attitudes superficielles, celles qui sont facilement exprimées, ne sont pas toujours significatives ni motivantes. En conséquence, l’aidant doit être vraiment assez habile pour procurer au client une liberté qui lui permette une expression adéquate des difficultés fondamentales de sa situation. La relation d’aide elle-même, comme on l’a fait remarquer, favorise le processus. Dans ce chapitre, nous nous occuperons des moyens qui permettent à l’aidant de manier la situation d’entretien de telle sorte qu’il aide le client à exprimer les attitudes qu’il lui semble le plus utile de révéler.

Encourager la liberté.

Le client est le meilleur guide.

La voie la plus sûre vers les questions qui ont de l’importance, vers les conflits qui sont douloureux, vers les domaines que l’entretien d’aide peut traiter de manière constructive, est de suivre

la structure (pattern) des sentiments du client dans la mesure où celui-ci les exprime librement. Quand quelqu’un parle de lui-même et de ses problèmes, particulièrement dans la relation d’aide, où il n’est pas besoin de se défendre soi-même, les vraies difficultés vécues deviennent de plus en plus évidentes à l’interlocuteur attentif. Il est dans une certaine mesure vrai qu’un questionnaire patient portant sur tous les domaines dont le client se préoccupe, peut découvrir ces mêmes difficultés. Comme nous le verrons cependant, c’est un procédé qui a toutes chances de prendre beaucoup de temps, et les difficultés découvertes peuvent se révéler les difficultés de l’aidant plutôt que celles du client. En conséquence, les meilleures techniques d’entretien sont celles qui encouragent le client à s’exprimer aussi librement que possible, l’aidant s’efforçant consciemment de s’abstenir de toute initiative ou de toute réponse qui orienterait l’entretien lui-même ou provoquerait certains contenus.

Les raisons de cette conduite ne sont pas difficiles à découvrir. Peu de problèmes sont uniquement intellectuels, et lorsque c’est le cas, l’entretien d’aide ne s’impose pas. Si le problème pour tel étudiant est la difficulté à saisir le sens d’une équation ou de savoir comprendre comment noter un test psychologique, ou d’être incapable de voir la différence entre un débile et un mongolien, une information supplémentaire de type intellectuel s’impose avec évidence. De tels problèmes seront résolus dans le domaine de l’intellect. Mais les problèmes d’adaptation sont rarement de ce type. Les facteurs intellectuels, dans les difficultés d’adaptation, sont souvent puérilement simples. Ce sont les facteurs émotionnels non reconnus qui sont en général fondamentaux. Le client et l’aidant comprennent plus rapidement ces facteurs émotionnels si l’entretien reconnaît et suit la structure (pattern) du sentiment du client. Ainsi, un étudiant embarrassé parle de ses difficultés à choisir entre deux voies professionnelles. Il les décrit de telle sorte que les deux professions ont exactement les mêmes avantages en ce qui concerne son avenir. Elles semblent mathématiquement équivalentes pour lui, et son dilemme paraît donc insoluble. Ce n’est que lorsqu’il continue à parler, révélant que dans son choix universitaire, il a été également tenté par deux établissements et que seule l’intervention d’un ami put lui permettre de choisir, révélant aussi que fréquemment il n’arrive pas à se décider pour tel ou tel film, mais se laisse conduire par un camarade… que la configuration véritable de son problème commence à apparaître en fonction de ses éléments affectifs. Le fait que l’indécision a une valeur pour lui vient peu à peu à la lumière. Le client est le seul qui puisse nous guider vers de tels faits, et nous pouvons être assurés que les structures de comportement qui sont suffisamment importantes pour causer des difficultés dans l’adaptation à la vie, surgiront sans cesse dans la conversation sur lui-même, pourvu que cette conversation soit exempte de restriction et d’inhibition. L’un des principes les plus généralement acceptés en thérapie psychanalytique est que « tous les chemins mènent à Rome », que toute voie d’expression librement suivie mène à la révélation d’un conflit de base. La méthode d’entretien suggérée ici n’est qu’une utilisation plus directe et moins mystique du même fait.

Réponse aux sentiments et réponse au contenu.

Il est probable que le savoir-faire le plus difficile à acquérir dans la relation d’aide est l’art de percevoir le sentiment qui a été exprimé et d’y répondre plutôt que d’apporter son attention au seul contenu intellectuel de ce qui est dit. Dans notre culture, la plupart des adultes ont été formés à être très attentifs aux idées et pas du tout attentifs aux sentiments. Seuls les enfants ou les poètes manifestent une compréhension plus profonde, ou les auteurs dramatiques qui reconnaissent dans des ouvrages (tel Strange Interlude) que les attitudes émotionnelles sont contemporaines de tous nos dires. Reconnaître ces attitudes concomitantes et aider à les faire exprimer est très efficace pour le développement de l’entretien. Des exemples permettront de clarifier ce point.

Dans l’extrait suivant, l’aidant répond au contenu plutôt qu’au sentiment. Un étudiant, dans son premier entretien avec le conseiller, pose son problème comme suit (enregistré) :

S. – Je me suis toujours aperçu que mes méthodes de travail, mes habitudes de travail, sont mauvaises. Je ne me sens pas quelqu’un de très fort, mais je ne pense pas être aussi stupide que mes notes l’indiquent.

Le lecteur fera bien de se demander ce que ressent cet étudiant quand il fait cette déclaration. Il est évident qu’il est déçu par l’écart entre son intelligence et ses notes et a peur qu’on ne croie que ses notes représentent la vraie mesure de son intelligence. Pour répondre à ce sentiment, il aurait fallu aller vers une révélation plus profonde du problème, mais le conseiller répond :

C. – Bon, elles sont mauvaises à quel point, vos notes ? Je pensais qu’elles étaient assez bonnes.

S. – Ma moyenne cumulative est d’environ 2,3 ou 2,4. J’ai eu 3,1 au dernier trimestre.

C. – Mm-hm.

S. – Maintenant, je réalise qu’il faut que je travaille très dur pour gagner ma subsistance, en prenant beaucoup de temps sur mon travail, mais d’autres le font et d’autres ont de bonnes notes. Je veux savoir pourquoi je ne peux pas le faire.

C. – Mm-hm.

S. – Je n’ai pas encore fini. C’est ma quatrième année.

Par le fait qu’il répond à l’un des éléments intellectuels de la conversation, le conseiller détourne momentanément le progrès, mais l’étudiant retourne à son problème, son embarras et sa déception deviennent plus clairs, et une allusion à sa résolution (« Je n’ai pas encore terminé ») devient évidente. Répondre à ces éléments apporterait une autre lumière, mais le conseiller une fois de plus s’arrête aux éléments du contenu, à la question de savoir si son travail extra-universitaire affecte ses notes.

C. – Oui, bien sûr, il vous faudrait un horaire réduit à cause de votre travail ?

S. – Non, je n’en ai jamais eu ; je n’ai jamais eu d’horaire réduit.

C. – Ah non ?

S. – Vous voyez, j’espère faire ma médecine, mais ça n’en a pas l’air maintenant, à cause de mes notes. Je me spécialise en musique à l’heure actuelle mais je satisfais quand même à mes préférences médicales, et j’espère que je ferai ma médecine.

C. – Mm-hm. Bon, en supposant que vous ne le fassiez pas. Qu’est-ce que ça veut dire ?

S. – Ça veut dire qu’il faudra probablement que j’enseigne la musique.

C. – Est-ce si mal que ça ?

S. – Oh, ce n’est pas si mal que ça, mais j’ai la médecine en tête depuis longtemps et je ne pense pas qu’il y ait quelque chose que j’aimerais autant faire. Ce n’est pas que je vais sauver le monde ou quelque chose comme ça, ou soigner le monde. Je veux simplement le faire.

C. – Mm-hm. Bien, sûrement rien de mal dans cette ambition ; je n’ai nullement l’intention de vous en empêcher. Je me demandais seulement ce que ça veut dire pour vous, si, comme vous le suggérez, vous n’allez pas être capable de continuer, quelle est l’alternative, et ce que vous en pensez ?

À l’exception de la question : « Est-ce si mal que ça ? », les commentaires du conseiller dans chaque cas s’écartent de l’aspect affectif de la situation du client pour mener à l’un ou l’autre de ses aspects intellectuels. Pendant quelque temps, le client résiste à cela et continue à apporter ses sentiments réels, mais après la fin de cet extrait, il cède à la direction du conseiller, et l’on passe du temps à discuter, sur un plan intellectuel, des mérites relatifs de la musique et de la médecine. On a perdu une bonne occasion de laisser le client exprimer ses attitudes et ses motivations, et d’aborder les questions plus profondes relatives à son problème.

Voici un exemple comparable dans lequel un autre étudiant se préoccupe d’un problème, mais dans lequel il y a une réponse plus adéquate au sentiment exprimé. Dans un deuxième entretien, Paul dit que son travail à l’université est plus mauvais qu’au temps du premier entretien (enregistré, avec des numéros d’items pour faciliter les références) :

1. S. – Je n’ai pas parlé de tout ça dans mes lettres à mes parents. Dans le passé ils ne m’ont été d’aucune aide à ce point de vue, et si je peux les laisser en dehors de ça le plus possible, je le ferai. Mais il y a une petite question de notes à expliquer, et elles ne sont pas bonnes, et je ne sais pas comment je vais faire pour régler ça sans leur en parler. [Il signifie là son trouble émotionnel qui, a-t-il dit, complique ses problèmes.] Me conseilleriez-vous de leur en parler ?

2. C. – Si vous m’en disiez un peu plus sur ce que vous en avez pensé.

3. S. – Eh bien, je pense que j’y suis obligé, parce que…

4. C. – C’est une situation à laquelle vous devez faire face.

5. S. – Oui, c’est pas la peine de tourner autour de la question, même s’ils ne peuvent pas la prendre comme il le faudrait ; j’ai déjà échoué à l’épreuve de gymnastique ; je ne suis pas venu, tout simplement. J’ai été négligent. Or ils savent qu’on ne peut pas échouer en gymnastique sans être négligent. Ils me demanderont pourquoi…

6. C. – Cela sera assez dur pour vous de leur dire.

7. S. – Oui. Oh, je ne sais s’ils vont me… déclarer coupable. Je pense que oui, parce que c’est ce qu’ils ont fait jusqu’à présent. Ils ont dit : « C’est ta faute. Tu n’as pas assez de force de volonté, ça ne t’intéresse pas. » C’est ce que j’ai toujours entendu dans le passé. D’une certaine manière, je leur ai dit que je m’étais amélioré de ce point de vue. J’étais… j’étais très bien au dernier trimestre. Enfin, Je n’étais pas tout à fait très bien, mais ça n’a fait qu’empirer. (Silence.)

8. C. – Vous pensez qu’ils ne vont pas comprendre et qu’ils vont vous condamner pour vos échecs.

9. S. – Eh bien, mon… je suis à peu près sûr que mon père le fera. Ma mère peut-être pas. Il n’a pas été… il n’a pas l’expérience de ces choses ; il ne sait tout simplement pas ce que c’est. « Manque d’ambition », voilà ce qu’il dira. (Silence.)

10. C. – Vous pensez qu’il ne pourrait jamais vous comprendre ?

11. S. – Non, je ne pense qu’il soit… qu’il soit capable de me comprendre… parce que je ne m’entends pas avec lui, pas du tout !

12. C. – Vous le détestez beaucoup ?

13. S. – Oui, j’ai… j’ai vraiment été acharné contre lui pendant un moment et je suis sorti de cet état, et maintenant je ne suis pas acharné contre lui, mais j’ai… j’ai en quelque sorte honte. Je pense que ça, c’est ce qu’il y a de plus fort que tout, une impression de honte qu’il soit mon père. (Silence.)

14. C. – Vous avez l’impression qu’il n’est pas très bien ?

15. S. – Eh bien, c’est lui qui me pousse à faire des études [quelques mots inintelligibles], je m’excuse de dire ça, mais c’est mon avis. Je pense qu’il a beaucoup à faire.

16. C. – C’est quelque chose qui vous a affecté profondément, pendant longtemps.

17. S. – Oui. (Long silence.)

18. C. – Vous êtes-vous fait beaucoup de souci sur cette histoire d’écrire à la maison ?

19. S. – Là-dessus ? Eh bien, oui, parce que ça va être une question plutôt difficile à mettre sur le tapis. Je n’ai absolument aucune idée de ce qu’ils vont faire.

20. C. – Vous donnez l’impression de vous sentir un inculpé à la barre du tribunal.

21. S. – (Rire.) C’est tout à fait ça. Je… je ne sais pas, j’ai comme l’impression d’être étranglé ; c’est cette impression que j’ai.

22. C. – Étranglé ?

23. S. – Par le monde. Je me sens écrasé.

24. C. – C’est dur de sentir que vous ne pouvez pas lutter contre ça. (Long silence.) Vous sentez-vous plus écrasé maintenant qu’avant ?

25. S. – Oui. Je n’étais pas comme ça au dernier trimestre, j’étais plein d’espoir, mais, euh, quand je suis allé chez moi à Noël, mon père et ma mère ont eu une dispute terrible, en ma présence, et vraiment… ça ne m’a pas donné un choc, parce que je savais qu’ils étaient capables de se disputer comme ça, mais… ça a dû avoir un effet. Ma sœur était partie la veille, et elle n’a pas vu ça, et moi j’ai tout vu.

Une comparaison attentive entre les techniques de l’aidant dans cet entretien et celles de l’extrait précédent montrera des contrastes frappants. Notez que l’aidant, dans ses réponses à Paul, ou bien donne une réponse neutre qui n’oriente pas l’entretien (voyez l’item n° 2), ou bien répond directement à ce que Paul ressent manifestement (voyez les n° 4, 6, 8, 10, 12, 14, 16, 20, 22, 24). Dans la plupart de ces cas, le psychologue se contente de reformuler l’attitude que Paul a exprimée, clarifiant ainsi le sentiment, et aidant le garçon à prendre conscience qu’il est compris. Une seule fois on peut dire qu’il change le cours des pensées et des sentiments de Paul. (Voyez le n° 18, à quoi Paul réplique « là-dessus ? », montrant qu’il pensait à quelque chose d’autre.) Il est évident aussi qu’en répondant au sentiment qui est exprimé, le psychologue aide Paul à dépasser le problème superficiel qui consiste à savoir s’il doit donner des nouvelles à ses parents, pour révéler peu à peu l’antagonisme et le conflit beaucoup plus fondamentaux de toute sa relation filiale. Dans la suite de l’entretien, il donnera des détails sur la dispute bouleversante entre ses parents et discutera son impression selon laquelle tous ses défauts sont héréditaires. Cela constitue la base d’une attaque beaucoup plus fondamentale de ses problèmes dans les entretiens suivants.

Une autre façon d’étudier ce passage est de penser aux multiples façons par lesquelles l’aidant aurait pu répondre au contenu des dires de Paul. Il est alors facile de voir pourquoi les thérapeutes qui répondent aux aspects intellectuels de la conversation du client trouvent très difficile de voir dans un entretien des éléments d’une progression ordonnée. Après ce que venait de dire Paul en premier, l’aidant aurait pu soulever des questions comme « Vos notes sont faibles à quel point ? » ou « Pourquoi avez-vous caché cela à vos parents ? ». En réponse à la deuxième chose importante qu’il dit (n° 5), le psychologue aurait pu demander : « Pourquoi avez-vous manqué vos cours de gymnastique ? » ou « De quelle façon étiez-vous négligent ? » ou même « Quand avez-vous appris que vous aviez échoué ? ». À la suite de ce que dit Paul tout de suite après (n° 7), son partenaire aurait pu répondre en fonction de plusieurs aspects intellectuels, selon ses propres structures personnelles. Il aurait posé des questions sur ce qui s’était passé auparavant quand les parents avaient condamné le garçon, ou sur ce que Paul pensait de sa force de volonté, ou il aurait pu poser des questions sur ce que Paul voulait dire par « empirer ». Cela n’épuise absolument pas les réponses possibles du conseiller à ces énoncés. Cela indique clairement que quand on répond au contenu intellectuel, le processus ne peut être prédit et il dépend davantage des structures personnelles du conseiller que de celles du client.

Le résultat est tout à fait différent quand on examine le même matériel en fonction des réponses faites au sentiment du client. Si tel est le but, nous nous apercevons que les réponses de l’aidant, même si elles sont estimées différemment par des spécialistes différents, conduisent approximativement au même résultat, la révélation de soi chez le client. Par exemple, en réponse au premier énoncé de Paul, le conseiller aurait pu répondre de manière plus précise à son sentiment en disant : « Vous sentez que vous avez besoin d’aide pour affronter vos parents sur ce problème ». Il est sûr que cela aurait conduit au même type d’expression que celle que nous avons eu en fait. En réponse à ce que dit Paul plus loin (n° 7), l’aidant aurait pu reconnaître son sentiment de plusieurs façons, telles que : « Vous leur avez caché ça parce qu’ils vous avaient tellement critiqué jusque-là », ou « Vous avez vécu cela et vous savez à quoi vous attendre », ou « Vous ne savez pas s’ils vont vous faire des reproches, mais vous en avez l’impression ». Toutes ces réponses auraient été dans le sens du sentiment du garçon tel qu’il l’avait exprimé. Toutes ces réponses du conseiller auraient encouragé Paul à expliciter les sentiments et les attitudes qu’il éprouvait.

En d’autres termes, quand l’aidant dispose d’une sympathie vigilante aux attitudes exprimées par le client, reconnaît et clarifie ses sentiments, l’entretien est centré sur le client, et ce qui apparaîtra sera ce qui relève émotionnellement du problème du client. D’un autre côté, quand l’aidant répond au contenu intellectuel, la conduite de l’entretien suit la structure de ses intérêts personnels, et ce n’est que très lentement et après avoir trié beaucoup que les problèmes essentiels du client deviennent évidents. Au pire, ceci conduit chez le client à un blocage de l’expression de ses propres problèmes, et ne suit que la ligne fixée par le conseiller.

Il se peut que cette habileté à reconnaître les sentiments du client soit en partie intuitive, mais il est clair aussi, après analyse d’entretiens enregistrés avant et après la formation à la relation d’aide, que c’est une habileté qui peut être développée et enseignée. C’est un aspect si important pour l’efficacité de la psychothérapie qu’on en discutera un exemple supplémentaire.

Dans un deuxième entretien, Ted, étudiant en deuxième année, qui a répondu à de très nombreuses questions directes du psychologue, commence à s’exprimer tout à fait librement sur son insatisfaction dans ses relations avec ses camarades de classe. Il sait qu’il passe pour trop « suffisant », et pense que, en général, il n’est pas aimé par ses camarades. Il continue (enregistré) :

1. S. – Je ne vois pas quoi faire, à part qu’il y a deux camarades qui ne m’aiment pas, qui sont plus actifs que moi et qui sont aimés par la majorité des autres camarades… Ils ne leur plaisent peut-être pas, mais ils ne leur sont pas antipathiques. Et, alors, je suis… dégoûté de tous les camarades et je me fiche de ce qui peut leur arriver, et si je peux prendre mon repas en bas, mon dîner, pas plus cher et meilleur qu’ailleurs, j’irai en bas ! Et j’irai à leur danse et… pas pour l’amour de la chère vieille communauté (très méprisant), mais seulement pour mon propre plaisir ! Mais, il y a des fois où c’est vachement déprimant (rire) si on n’a pas l’attitude qu’il faut. Il y a des jours où on a envie de vivre avec… et vraiment de faire intimement partie des gens qui sont là, mais… vous voyez, mon frère était à l’université l’année dernière – il a eu son diplôme – et il appartenait à cette communauté. Il n’était pas exceptionnellement actif. Il travaillait dur, il n’allait voir personne, il travaillait pendant les week-ends, – il amenait sa bière – (rire) et se mettait au travail, et eux… il n’a jamais été très actif, et j’ai plus ou moins fait comme lui, sauf pour ce qui est de travailler…

2. C. – Est-ce qu’il vous a fait entrer ? Est-ce qu’il vous a fait prendre un engagement ?

3. S. – Eh bien, je suppose, oui.

4. C. – Êtes-vous membre actif ?

5. S. – J’ai fait ma promesse, mais je ne suis pas initié.

6. C. – Pensez-vous que vous voulez en faire partie ?

7. S. – Oh, j’en ferai partie, si j’ai les points.

8. C. – Que vous faut-il ?

9. S. – Une moyenne de 2 points cumulatifs je pense (Silence.)

10. C. – Ah… quelles sont à votre avis les principales raisons qui font que vous n’êtes pas sympathique ?

11. S. – Eh bien… ah… on a des mots avec les uns ou les autres. Alors, ça ne marche jamais ; je dois avoir un don, je suppose, parce que je ne le fais pas exprès ; et avec quelqu’un d’autre je fais le contraire, et il dit que je suis méprisant. Il y a un type là-bas, pour moi c’est un pruneau, et c’est lui qui ne m’aime pas, et pourtant il est très actif dans notre chapitre. Et il est plus ou moins du type sérieux ou du type à ne pas rigoler, et d’une façon ou de l’autre je l’ai insulté ou je l’ai méprisé. En tout cas, j’ai appris, en douce, que quand il parlait de moi aux réunions, il disait que j’étais infatué de ma personne.

12. C. – Est-il membre actif ?

13. S. – Ouais.

14. C. – Bon, et que font-ils ? S’ils pensent que les gars comme vous sont orgueilleux, pourquoi ne s’en débarrassent-ils pas ?

15. S. – Ils ne m’ont jamais rien fait…

16. C. – Est-ce que c’est le seul qui vous juge suffisant ?

17. S. – Euh !… je ne pourrais pas dire.

18. C. – Mais vous ne vous sentez pas très à l’aise quand vous

allez là-bas.

19. S. – Non.

20. C. – Combien de fois y allez-vous ?

21. S. – Tous les soirs je dîne là-bas. En général j’y vais vers cinq heures et demie, je dîne à 6 heures, et je m’en vais vers 7 heures et demie – 8 heures. (Silence.)

22. C. – Eh bien, peut-être faudrait-il que vous effectuiez certains changements là-bas. Bien sûr, ça vous regarde. Je crois que vous devriez réfléchir à… si vous n’êtes pas bien avec eux, si vraiment vous ne voulez pas y aller, peut-être que vous ne devriez pas le faire.

23. S. – Oui, mais (il hausse le ton) je ne peux pas entrer dans une autre confrérie – une confrérie où je voudrais entrer – alors, bon dieu, même si je ne peux pas m’entendre avec ce groupe, je vais engager la reprise et je tirerai mes avantages d’une autre façon.

Cet extrait d’un entretien est spécialement intéressant, parce qu’il illustre l’importance cruciale, en cette matière, de la réponse au sentiment. Le rapport humain dans cet entretien est manifestement excellent, et Ted parle librement et sans inhibition. Il est indubitable aussi qu’il parle de problèmes qui le concernent vraiment. Pourtant, en dépit de ces facteurs favorables, il est détourné à deux reprises des aspects significatifs de son problème et en conclusion le psychologue sent le besoin de faire une suggestion que Ted repousse catégoriquement. Le ton de sa voix dans son : « oui, mais je ne peux pas entrer dans une autre confrérie » convainc de l’évidence de sa résistance. Dans la partie d’entretien qui suivra, il s’abstiendra d’exprimer ses sentiments aussi librement.

Les points cruciaux de cet extrait sont sans aucun doute les réponses n° 2 et n° 12 de l’aidant. Dans chaque cas, il se contente de relever un point d’intérêt intellectuel dans ce que dit Ted et d’y répondre, le détournant ainsi des attitudes émotionnelles qui étaient exprimées. Il garde cette attitude de conduite intellectuelle improductive dans les items 4, 6, 8, 14, 16, 20. Les réponses 10 et 18 sont les seules qui ont quelque rapport avec les attitudes que le client a exprimées. Si le conseiller n’avait rien dit aux points 2 et 12, il est probable que l’entretien se serait développé plus utilement. Ou bien, il aurait pu répondre au sentiment si clairement manifeste dans ce qu’avait tout d’abord exprimé l’étudiant, en répondant : « Vous pensez qu’ils n’ont pas de sympathie pour vous, ils vous révoltent, et cependant il vous arrive d’avoir l’envie d’être l’un d’entre eux. » Si cette ambivalence avait été reconnue, Ted aurait pu explorer plus en profondeur chaque face de son sentiment conflictuel. Il serait alors devenu évident qu’il ne pouvait accepter la suggestion d’abandonner la confrérie. C’est précisément parce qu’il critique le groupe et s’oppose à lui, et qu’en même temps il désire en être accepté, qu’il a un problème d’adaptation.

Résumons cette discussion : quand l’aidant répond sur une base intellectuelle aux idées qu’exprime le client, il détourne l’expression dans des canaux intellectuels de son propre choix, il bloque l’expression des attitudes affectives, et il tend en pure perte à définir et à résoudre les problèmes selon ces points de vue qui sont rarement les vrais points de vue du client. D’autre part, quand l’aidant reste perpétuellement vigilant non seulement à l’égard du contenu de ce qui est formulé mais aux sentiments qui sont exprimés, et répond essentiellement aux seconds, cela donne au client la satisfaction de se sentir profondément compris, le rend capable d’exprimer d’autres sentiments, et le conduit plus efficacement et plus directement aux racines vécues de son problème d’adaptation.

Une recherche pertinente.

On pouvait difficilement s’attendre à la possibilité d’une preuve expérimentale de ce qui vient d’être dit. Que cela soit susceptible de preuve est suggéré par quelques-unes des données de l’étude de Porter, précédemment mentionnée. Si les entretiens directifs et non-directifs de cette étude sont considérés par rapport à leur position dans les séries, et divisés en ceux qui prennent place au début du contact avec le client, en ceux qui forment le milieu des séries et en ceux qui constituent les phases terminales de la thérapie, on peut noter certaines tendances significatives. Ces tendances apparaissent dans le tableau 6. On observera que les réponses de l’aidant qui définissent la relation conseiller-client tendent approximativement vers zéro, comme on pouvait s’y attendre, dans les entretiens terminaux. Ceci est vrai à la fois pour les conseillers directifs et pour les conseillers non-directifs.

Tableau 6 Types de réponses de l’aidant, étudiés par rapport aux phases des entretiens, situées au début, au milieu et a la fin de la série30

 

Moyenne par entretien

 

Début

Milieu

Fin

Items de l’aidant définissant la situation d’entretien :

 

 

 

Conseillers non-directifs…

5,6

1,0

0,5

Conseillers directifs………

6,0

0,7

0,3

Items de l’aidant amenant et développant la situation problématique :

 

 

 

Conseillers non-directifs..

14,0

10,6

5,5

Conseillers directifs………

49,7

46,7

45,0

Rapport entre le nombre de mots de l’aidant et le nombre de mots du client :

 

 

 

Conseillers non-directifs…

0,69

0,45

0,28

Conseillers directifs………

2,24

3,74

2,44

Quand nous examinons tous les items qui peuvent être considérés comme des items mettant à jour et développant la situation problématique, les conseillers non-directifs manifestent une tendance que ne manifestent pas les conseillers directifs. Dans l’entretien non-directif, il y a beaucoup d’items de ce type dans les premières interviews, mais leur nombre décroît au fur et à mesure des entretiens, parce que le client envisage ses problèmes plus clairement et se dirige vers leur solution. Dans l’entretien directif, le conseiller cherche toujours, dans les derniers contacts autant que dans les premiers, à découvrir les éléments essentiels du problème et pose autant de questions qu’au début. Cette interprétation est peut-être hasardeuse, mais elle est corroborée dans une certaine mesure par les constatations relatives au rapport de mots. Le conseiller non-directif prend au début presque autant de part à l’entretien que le client, mais lorsque le processus se poursuit et que le client trouve la liberté de s’exprimer et de travailler à ses propres solutions, le conseiller prend une part de moins en moins grande au processus. Tandis que le conseiller directif, du fait qu’il a pris le premier rôle dans la définition du problème et la conduite de l’expression, est forcé de continuer de même, et prend autant ou plus de part aux derniers entretiens qu’aux premiers. Cela suppose que l’aidant non-directif a mieux réussi à aider le client à découvrir les problèmes sur lesquels il peut travailler. Le conseiller directif continue à travailler sur les problèmes qu’il voit, qu’ils soient ou non ceux du client. À cause du petit nombre d’entretiens, ces faits sont présomptifs plutôt que décisifs, mais ils suggèrent des recherches qui pourront mieux éclairer le processus thérapeutique.

Répondre aux sentiments négatifs.

Comme on l’a déjà dit, bien que la structure du vécu du client constitue la voie la plus efficace d’une compréhension simultanée, chez le client et chez l’aidant, des problèmes de base à traiter, ce n’est en aucune façon une voie facile à percevoir. Cela nécessite chez l’aidant le développement d’un nouvel état d’esprit, état d’esprit différent de celui qu’il faut avoir pour lire un livre, soutenir une conversation ou écouter un exposé. Il faut qu’il apprenne à porter attention au ton de ce qui est dit aussi bien qu’à son contenu superficiel. La poursuite de ce but fait apparaître de nombreux problèmes avec une fréquence suffisante pour mériter un commentaire particulier.

Il n’est pas en général trop difficile à l’aidant de reconnaître et de faciliter la prise de conscience d’attitudes hostiles dirigées vers d’autres personnes : vers des patrons, des parents et des enseignants, ou vers des concurrents ou des ennemis. Quand les attitudes négatives exprimées sont dirigées vers le client lui-même, ou vers le thérapeute, alors trop souvent nous nous surprenons à courir défendre le client à cause de notre sympathie pour lui, ou à assurer notre propre défense. Il faut reconnaître que dans ces domaines aussi, l’aidant est plus efficace quand il favorise la prise de conscience du sentiment sans prendre lui-même parti. Il est ici particulièrement important qu’il reconnaisse sa fonction comme celle d’un miroir renvoyant au client son propre Moi et le rendant capable, aidé de cette nouvelle perception, de se réorganiser.

Quand le client est complètement découragé, quand il sent qu’il n’est « pas bon », quand ses peurs l’accablent, quand il insinue qu’il a pensé au suicide, quand il se décrit lui-même complètement instable, complètement dépendant, insuffisant, indigne d’être aimé – en bref, quand il exprime n’importe quelle forme de sentiments négatifs à l’égard de lui-même, la tendance naturelle de la part du conseiller inexpérimenté est d’essayer de le convaincre qu’il exagère et dramatise la situation. C’est probablement vrai et l’argument du conseiller est intellectuellement logique, mais il n’est pas thérapeutique. Le client se perçoit lui-même comme sans valeur, quelles que soient les qualités qui peuvent objectivement lui être reconnues. Il sait qu’il a envisagé le suicide, quel que soit le nombre de raisons qu’on peut avancer pour ne pas le faire. Il sait qu’il a eu peur de devenir fou, quelle que soit la manière dont on lui montre l’invraisemblance de cette possibilité. L’aidant donne une assistance plus authentique s’il aide le client à faire face à ces sentiments ouvertement, à les reconnaître pour ce qu’ils sont, et à admettre qu’il les a. Alors, s’il n’a plus à prouver qu’il est sans valeur ou anormal, il peut, et en fait il le fait, se considérer lui-même plus à son aise et se découvrir des qualités plus positives.

Le cas de Paul, précédemment mentionné, donne un exemple d’une telle situation. Dans le premier entretien avec Paul, qui est très intelligent, mais qui est physiquement peu attrayant et au-dessous de la moyenne en taille et en force, ont lieu ces échanges (enregistrés). Paul a dit qu’il se considérait comme anormal, et continue à exprimer d’autres attitudes négatives envers lui-même.

S. – J’ai… euh… je pense que je suis inférieur. C’est mon.« c’est mon avis.

C. – Vous savez très bien que vous n’êtes pas à la hauteur, c’est ça ?

S. – Exact. (Silence.)

C. – Voulez-vous m’en dire un peu plus ?

S. – Eh bien, je vais vous dire, je suis intéressé par l’anthropologie, dans une certaine mesure, et spécialement par l’anthropologie criminelle. (Silence.) Eh bien, continuellement… euh… continuellement, je compare le physique des gens, et je vois bien que le mien est inférieur, et je n’arrête pas… je n’arrête pas… Aussi, je crois que le comportement d’un individu est… ce que l’on pourrait appeler une approximation de son physique. C’est ce que je crois. J’ai trop lu du Hooton. (Rire.) Avez-vous jamais entendu parler de lui ? (C. acquiesce de la tête.) Je m’y attendais31.

C. – Et… euh… en regardant autour de vous d’autres types physiques, vous sentez que votre type physique est inférieur, le plus bas des plus bas.

S. – Non, pas exactement, je ne dirais pas ça.

C. – Mais vous êtes très en bas de l’échelle ?

S. – Oui (rire), c’est ce que je ressens, et il me faudrait avoir une base réelle pour changer d’avis là-dessus.

C. – Et vous sentez que dans votre expérience actuelle personne ne pourrait vous convaincre du contraire.

S. – Oui. (Silence.)

C. – J’imagine que si vous êtes convaincu à ce point, c’est probablement fondé sur d’autres expériences ?

S. – Eh bien, je… voyons… comment est-ce que… comment est-ce que j’en suis venu à m’y intéresser ? (Silence.) Je… je me suis intéressé à ça. Je suppose que ce n’était qu’un processus naturel, ce n’est pas telle ou telle chose qui m’a déterminé à m’intéresser au physique. Je suppose que ça faisait partie de mon développement… pour penser dans cette direction. Je peux me rappeler très distinctement que dans ma vie, j’ai eu… tout était en relation avec le physique. Au début je voulais être… je voulais être très lourd, faire monter très haut l’aiguille de la balance, et d’autres fois je voulais être très grand. Je pensais que le bonheur était proportionnel à la taille. (Rire.) Je… quand j’y réfléchis à l’instant, je pense que c’est très bête.

C. – A cette époque, vous y croyiez très fort.

S. – Oui, très fort. (Silence.)

C. – Une idée sur la raison pour laquelle vous pensiez à vous-même de cette façon ?

S. – Eh bien, par exemple, j’étais petit, et j’étais jaloux des gens qui étaient grands. J’étais… eh bien, je prenais des coups par les garçons et je ne pouvais pas les frapper à mon tour. Je suppose que ça avait quelque chose à voir avec ça. Et ça m’énervait d’être toujours battu. Je crois que ça avait quelque chose à voir avec ça.

C. – Vous avez eu souvent le dessous.

S. – Oh, oui, j’ai eu sans arrêt des échecs. (Silence.)

C. – Racontez-m’en quelques-uns.

L’entretien se poursuit, Paul racontant un certain nombre de cas précis qui l’ont fait se sentir personnellement et socialement insuffisant, et disant à quel point il aurait voulu être « maître de la situation ».

C. – Pourtant vous pensez qu’en fait vous pouvez être parmi les meilleurs.

S. – Non. Je n’en suis pas capable. Bien sûr, il n’y a pas de raison pour que je pense que je devrais être au sommet, mais je pense qu’il y a des raisons pour ne pas être où je suis. Je pense que je ne devrais pas en être là où j’en suis maintenant.

C. – Devrais pas en être… ?

S. – Non. (Silence.)

C. – Vous pensez que vous auriez dû faire beaucoup plus de progrès, c’est ça ?

S. – M-hm. J’ai des possibilités et j’en vois quelques-unes… entre autres j’ai un certain don pour les mathématiques. Je pense que oui. Et j’ai toujours été en avance par rapport à mes camarades, je… je pense que je peux le dire.

C. – Alors il y a au moins une chose dans laquelle vous dépassez la plupart de vos camarades de travail.

Il y a dans cet extrait plusieurs éléments qui méritent d’être commentés. Les sentiments négatifs de Paul sur lui-même ayant été acceptés, il peut commencer à reconnaître en lui-même quelques-unes de ses possibilités. Quand il a envisagé les pires sentiments sur lui-même, il en vient alors à une prise de conscience constructive, à savoir que même si toutes ses auto-accusations sont vraies, elles ne constituent pas pour autant la totalité de son être. Il est intéressant et typique de voir que lorsque le conseiller exagère l’attitude de Paul, suggérant qu’il pense qu’il est « le plus faible des faibles », Paul proteste, laissant déjà entendre que son évaluation de lui-même n’est pas entièrement négative. Il est aussi intéressant de noter qu’en conséquence il cherche un signe qui lui prouverait qu’il a de la valeur – « c’est ce que je ressens, et il me faudrait avoir une base réelle pour changer d’avis là-dessus ». Il aurait été tout à fait vain de la part de l’aidant d’essayer de lui donner cette base. Ce n’est que lorsqu’il examine les recoins les plus sombres de ses peurs et de ses insuffisances et découvre qu’elles peuvent être acceptées, qu’il montre le courage de regarder pour lui-même la base et de changer d’avis.

Cet entretien indique aussi la voie dans laquelle l’expérience de la catharsis peut mener à la prise de conscience. Le sentiment de Paul ayant été reconnu, cela le conduit à révéler les expériences qui l’ont suscité et cela peut mener graduellement à la compréhension de soi.

Un autre point significatif est le fait qu’aussi longtemps que Paul est torturé par ses sentiments d’infériorité, son seul désir est d’être absolument le « maître de la situation ». Quand ses sentiments ont été calmement acceptés comme de simples éléments de la perspective totale, il peut réduire son but. « Il n’y a pas de raison de penser que je devrais être au sommet, mais je pense qu’il y a des raisons pour ne pas être où je suis. » Ceci est un but beaucoup plus raisonnable, visant un progrès plutôt qu’une perfection, et susceptible d’entraîner beaucoup moins de conflits.

Répondre à des sentiments ambivalents.

En essayant d’être attentif aux attitudes affectives du client, beaucoup de psychologues moins expérimentés ont tendance à manier plus difficilement les attitudes ambivalentes que les attitudes claires. Un excellent exemple d’attitude ambivalente a déjà été donné au cas Ted (page 144). Quand le client a des sentiments conflictuels, quand il exprime à la fois l’amour et l’hostilité, l’attraction et la répulsion, ou les deux aspects d’un choix difficile, il est particulièrement important de reconnaître clairement cela en tant qu’attitude ambivalente. Voici des exemples de reformulation : « Vous pensez que vous devriez faire des études de commerce, mais la musique est ce que vous aimez vraiment »… « En dépit de votre rancune à l’égard de votre père, en fait vous l’aimez »… « Vous voulez venir à ces entretiens, et pourtant parfois vous trouvez que c’est déplaisant »… ou, dans le cas de Ted : « Vous n’aimez pas la confrérie, et pourtant en même temps vous voudriez en faire réellement partie. » En thérapie, on accomplit un pas en avant quand de telles ambivalences sont nettement clarifiées. Le conflit est en bonne voie de solution quand le client le perçoit en tant que conflit offrant des choix nets. Ne reconnaître qu’un aspect de ces sentiments confus peut retarder la thérapie. Comme nous l’avons vu dans le cas de Ted, l’hypothèse du conseiller selon laquelle Ted n’avait que des sentiments de critique à l’égard de la confrérie a provoqué le rejet, par Ted, de sa suggestion d’abandonner le groupe. Ne reconnaître qu’une attitude d’hostilité à l’égard d’un parent, quand sont exprimés aussi des éléments d’attachement, peut rendre difficile au client l’expression plus complète de ses sentiments positifs. En conséquence, les attitudes ambivalentes doivent être amenées dans l’entretien aussi ouvertement que les sentiments positifs ou négatifs, puisque c’est leur clarification qui rend le client capable de leur trouver une solution.

L’aidant ne doit pas s’inquiéter si les sentiments à exprimer sont en contradiction absolue. Souvent ce sont ces sentiments contradictoires qui constituent les ambivalences les plus significatives, susceptibles de représenter les sources de conflit. Ainsi par exemple, un étudiant parle de son père dans des termes les plus amers. Il déteste son père. Il a toujours eu honte de son père. Ce sont les critiques paternelles injustement dures et méprisantes qui sont à l’origine des attitudes d’inadéquation qui ont paralysé sa vie. Pourtant, après plusieurs entretiens de ce type, il reconnaît lentement qu’il a admiré la spécialisation scientifique de son père, son mépris des conventions, il l’a respecté pour son indépendance à l’égard de l’autorité maternelle, autorité dont le garçon faisait l’expérience. Ces attitudes sont contradictoires, mais pas dans le sens que l’une est vraie et l’autre fausse. Ce sont deux sentiments authentiques : attitude consciente d’hostilité, attitude d’admiration n’ayant jamais encore été reconnue ouvertement par l’étudiant. Quand elles sont toutes deux amenées clairement dans la situation d’entretien, le client est capable d’atteindre à une évaluation affective beaucoup plus réaliste de sa relation à son père, et se découvre libéré des conflits qu’il avait été auparavant incapable de comprendre.

Si, une fois que les sentiments sont exprimés, l’aidant s’abstient d’une identification trop compatissante avec cette attitude et d’une approbation, si de la même manière il s’abstient de manifester, dans ses réponses, des critiques ou une désapprobation, le client sera libre d’exprimer d’autres sentiments contradictoires qui ont pu le gêner dans toute approche claire de ses problèmes d’adaptation.

Attitudes à l’égard de l’aidant.

Dans toute entreprise thérapeutique qui dépasse le superficiel, on peut s’attendre à ce que, par un mode d’expression ou un autre, le client montre à l’égard de l’aidant et de la situation d’aide psychologique des sentiments positifs ou négatifs. L’aidant les manipulera de manière vraisemblablement plus efficace s’il peut véritablement reconnaître et accepter le fait que ces expressions ne sont pas dirigées vers lui personnellement, mais vers l’expérience même de l’aide, en fonction de la souffrance ou de la satisfaction qu’en reçoit le client à ce moment-là.

À l’égard de la plupart des attitudes positives exprimées, l’aidant a probablement peu à faire en dehors de les accepter comme une péripétie de la situation. Ainsi, dans le traitement d’une jeune fille, ce genre de déclaration surgissait assez souvent. Comme on le verra, certaines de ses déclarations s’adressaient à l’expérience de l’entretien dans son ensemble, certaines au psychologue, qui était un homme.

Au début du troisième entretien, elle observa qu’un certain nombre de ses problèmes la troublait, mais qu’ils n’étaient pas difficiles à affronter « parce que j’éprouve toujours cela quand je me fais une fête d’avance. »

Au commencement du quatrième entretien, elle dit « je commence à m’en faire une fête d’avance. »

À la fin de cet entretien : « Ah, j’ai horreur d’arrêter, juste quand nous commençons à démarrer. »

Dans le cinquième entretien, elle donne un aspect tout à fait différent de ses sentiments : « A dire vrai, je ne me suis jamais sentie si bien depuis que j’ai commencé tout ça. »

Un peu plus tard, dans ce même entretien, elle dit : « J’attends le mercredi pour venir et pouvoir discuter. » Elle trouve encore que l’heure est trop courte.

À la fin du sixième entretien, le psychologue dit : « C’est l’heure. » Elle répliqua : « Ah, ces deux mots ! je ne les aime pas. »

Au cours du septième entretien, elle parle d’une lettre à son père et en lit un passage. Elle semble émotionnellement bloquée quelques secondes et dit : « J’ai ajouté cela aussi : peut-être fera-t-il de moi une psychologue. En fait, je n’allais pas dire ça. Je ne pensais pas que j’allais mettre ça sur le tapis. Mais j’ai cru pendant tout le week-end que cela résumait tous mes désirs. Après tout, j’ai toujours voulu faire mon Doctorat et j’ai toujours voulu faire des choses pour les gens. Peut-être qu’un jour serez-vous surpris d’apprendre par moi que j’ai un Doctorat en psychologie. » L’aidant réplique qu’il est sûr que son expérience ici lui donne une meilleure compréhension d’elle-même et des autres personnes, et que c’est une chose importante, qu’elle fasse ou non de la psychologie.

Ces réactions sont assez typiques des expressions positives des phases de début et de milieu de la thérapie. Nous discuterons plus tard quelques-uns des sentiments positifs qui apparaissent dans les phases finales du processus.

En réponse à ces sentiments de chaleur et de tendresse de la part du client, l’élément important est que l’aidant laisse le client libre de changer de sentiment sans aucune culpabilité. Essentiellement, l’attitude de l’aidant doit être celle-ci : « Vous éprouvez beaucoup d’affection pour moi maintenant, mais il peut venir un temps où vous vous sentirez pleine de ressentiment, et il y aura certainement un moment où vous ne sentirez plus le besoin de cette relation. » Bien qu’il soit assez rare que cette interprétation soit complètement donnée, c’est l’attitude qui doit sous-tendre toutes les réponses de l’aidant.

Les attitudes négatives ou hostiles envers l’expérience de la thérapie dans son ensemble peuvent s’exprimer par des retards aux rendez-vous (bien qu’on ne doive pas interpréter les effets des embarras de la circulation automobile comme un signe de résistance du client), ou par un désir de quitter le cabinet avant l’heure. Parfois le client révèle ces attitudes par son impuissance à discuter ses problèmes, même si de bons rapports ont été au préalable établis.

Habituellement ces résistances se produisent parce que le processus de la consultation a été douloureux. Des choses ont été amenées à la conscience, que le client répugne à affronter. Des décisions ont été prises, qui sont douloureuses à appliquer. Il est naturel que l’aidant et la situation de consultation deviennent quelque chose à éviter. Quand ces attitudes sont tout à fait évidentes, il vaut mieux les reconnaître de la même manière que toutes les autres attitudes négatives mises à jour. Un exemple en sera donné et discuté dans la section suivante.

Bien qu’on ait beaucoup écrit au sujet de la résistance en thérapie, je suis actuellement enclin à ne pas être d’accord avec la plupart des opinions qui ont été exprimées, et je propose une autre hypothèse, qui peut être mise à l’épreuve, je l’espère, au fur et à mesure que notre connaissance de la thérapie s’accroît. Cette hypothèse est que la résistance à la thérapie et au thérapeute n’est ni une phase inévitable ni une phase désirable de la psychothérapie, mais qu’elle naît avant tout des piètres techniques de l’aidant dans le maniement des problèmes et des sentiments du client. Plus exactement même, elle naît des efforts maladroits du thérapeute pour accélérer le processus thérapeutique en mettant sur le tapis des attitudes affectives que le client n’est pourtant pas encore capable d’affronter. Que cette hypothèse soit exacte ou non, ces « raccourcis » constituent une erreur suffisamment fréquente dans le traitement pour mériter une discussion à part dans la section suivante.

Les risques de la méthode.

Dans les types variés d’aide psychologique faite au petit bonheur qui sont pratiqués dans beaucoup d’écoles, d’universités et autres organismes employant des conseillers-psychologues peu entraînés et peu formés à l’entretien d’aide, les erreurs dans la conduite de l’entretien thérapeutique sont difficiles à reconnaître avec certitude, et leurs effets encore plus difficiles à évaluer. Nous trouvons chez ces praticiens peu de discussions précises de leurs erreurs et de leurs conséquences. Le type d’aide psychologique discuté dans cet ouvrage n’admet pas une si faible responsabilité. C’est une méthode plus ordonnée, et les éléments qui interfèrent avec elle sont plus facilement reconnus. Elle est plus efficace dans la réorganisation de la personnalité, et dans cette mesure, les erreurs sont plus graves, plus préjudiciables. En conséquence, il est important de faire remarquer, à chaque étape du processus d’aide, les erreurs de pratique qui peuvent s’avérer sérieuses.

La part la plus importante du processus, qui consiste à « exprimer les choses à fond », est utile et a peu de chance d’induire en erreur. Quand l’aidant a un doute sur sa propre façon de procéder,

Il peut toujours, habituellement sans dommage, laisser parler le client. Mais il y a un risque qu’il vaut mieux explorer à fond.

La reconnaissance du sentiment inexprimé.

On a souligné le point de vue selon lequel l’aidant doit être vigilant dans ses réponses au sentiment du client. On doit aussi mettre l’accent sur l’exigence que la reformulation doit porter seulement sur les sentiments qui ont été exprimés. Souvent le client a des attitudes qui sont impliquées dans ce qu’il dit, ou que, par une observation perspicace, le psychologue juge qu’il a. La mise en lumière de ces attitudes qui ne sont pas encore apparues dans la conversation du client peuvent, si elles ne sont pas trop profondément réprimées, hâter le progrès de la thérapie. Si, cependant, ces attitudes sont réprimées, leur formulation par l’aidant peut ressembler beaucoup à une menace pour le client, peut donc créer du ressentiment et de la résistance, et dans certains cas peut provoquer l’interruption des séances. Deux exemples de ce type de pratique, l’un constructif et l’autre nocif, rendront la discussion plus concrète.

Dans le quatrième entretien avec Sally, la fillette opposante de 12 ans dont on a déjà parlé, se place la conversation qui suit. Sally s’est exprimée beaucoup plus librement que dans les entretiens du début.

Tout à coup elle ouvrit la bouche, mit la main devant, et dit : « Oh, j’ai oublié ! » Je demandai : « Qu’y a-t-il ? » « J’ai oublié que j’avais une retenue. Parce que je n’avais pas amené ma rédaction ce matin, j’ai écopé 45 minutes de retenue, et j’ai oublié. Oh, c’est terrible ! Comment est-ce que je vais l’expliquer ? Quand vous ne restez pas alors que vous avez été puni, il vous faut rester deux ou trois jours la même semaine. Mais la retenue n’est pas réellement pénible. Il y a un tas d’enfants, et on s’amuse. Il y a un tas de mauvais garçons, et c’est amusant de les voir chahuter et asticoter la maîtresse. Mais moi je ne ferai pas de choses comme ça. » – « Mais peut-être avez-vous parfois envie de le faire ? » Elle leva les yeux pour voir si par hasard j’avais l’intention de la critiquer, puis elle l’admit : « Oui, bien sûr. » – « Peut-être avez-vous souvent envie de faire beaucoup plus que vous n’osez et beaucoup plus que votre éducation ne vous le permet. » Elle acquiesça et répliqua : « Ouais. »

Les deux dernières remarques du conseiller sont des conjectures perspicaces. Sally n’a admis aucun désir d’« asticoter » la maîtresse, et ce n’est que par sa connaissance de la situation totale que le conseiller peut supposer l’existence de cette attitude. Il n’y a pourtant aucun signe de préjudice, et ce sentiment a été tiré à la pleine conscience plus rapidement, grâce à ce type de reconnaissance. Il est intéressant de savoir que le sujet de la conversation changea immédiatement après ce paragraphe, mais comme il ne s’agit pas d’un enregistrement, on ne peut pas savoir exactement comment ou pourquoi cela s’est produit. En tout cas, voilà un cas dans lequel le psychologue reformule ouvertement un sentiment hostile que le client n’avait pas exprimé, sans que le processus thérapeutique en soit contrarié, dans la mesure où nous pouvons le savoir. À titre d’hypothèse, nous pourrions dire que cela n’a pas été préjudiciable parce que le contact humain a été bien établi, et que l’attitude en cause n’était pas profondément réprimée par l’enfant. Un autre exemple indique que ce genre de pratique peut avoir un résultat beaucoup moins heureux.

Sam est un brillant élève du secondaire qui termine sa dernière année. Il vient au psychologue en prétextant qu’il veut discuter de son projet d’entrer à l’université, mais quand lui est offerte l’occasion de parler franchement, il fait comprendre que son principal intérêt envers l’université est qu’elle lui fournit l’occasion de partir de chez lui. Puis il parle beaucoup de ses réactions affectives aux dissensions conjugales de ses parents, et de ce que leur ménage – et son foyer – pourrait se briser32. Il avait l’impression que cette situation le laisserait « dehors, dans le froid ».

Voici des extraits assez longs des deuxième et troisième entretiens ; ils semblent riches en progrès et pourtant, bien que soit évidente la vigilance du psychologue envers les attitudes affectives, les résultats sont mauvais. Il apparaît nettement que la faute en incombe au psychologue qui reformule trop précocement un sentiment qui n’a pas été exprimé par le client. Cela, on le verra, effraye Sam, le rend craintif et opposant, sa résistance se renforçant dans le troisième entretien et culminant quand le contact se rompt.

Le deuxième entretien s’ouvre sur un petit moment de conversation sans méthode, puis l’aidant fait allusion à la discussion précédente sur la situation familiale (enregistrée) :

1. C. – A quoi avez-vous pensé à propos de ce dont nous avons parlé la dernière fois, les problèmes généraux là-bas ? (Silence.)

2. S. – Ah… oh… pas beaucoup. (Long silence.) Ma mère pense qu’elle va aller travailler à N… et si ça n’est pas là, elle a une autre possibilité : et elle essaiera de faire au mieux dans l’un ou l’autre cas…

3. C. – Alors elle veut vraiment partir ?

4. S. – Oui vraiment ; il n’y a aucun doute à ça. Je crois qu’elle partirait dès aujourd’hui si elle en avait l’occasion, et l’occasion se présentera sûrement. En fait, elle est assistante sociale. Elle rend tout le monde malade à parler de ses clients tout le temps. (Silence.)

5. C. – Vous pensez que peut-être elle fait plus attention à eux qu’à vous ?

6. S. – Eh bien, je… oh… plus ou moins. Oh, je ne sais pas… ça ne me tourmente pas, quoi. Je sais qu’elle m’aime, mais elle porte vraiment les choses à l’extrême. Mais ça peut s’expliquer facilement. Je veux dire, elle est plongée là-dedans, vous savez.

7. C. – Vous pensez que c’est une sorte de fuite hors de la vie familiale ? (Silence.) Quelle est l’attitude générale de votre père à propos de son départ ?

Sam réplique en racontant des querelles particulières qu’ont eues ses parents, le psychologue faisant des commentaires. Sam résume son attitude :

8. S. – Je ne pense pas que j’aie une prévention ou quoi que ce soit de cet ordre contre l’un ou l’autre. Je sais par expérience que mon père ne s’entend pas avec les gens, tandis que ma mère oui. C’est bizarre, aussi, parce que dans son travail il a affaire à des gens. Mais je pense qu’il a tendance à mépriser les gens. (Silence.)

9. C. – Vous lui en voulez parce qu’il vous méprise.

10. S. – Je ne pense pas qu’il me méprise… eh bien, il me méprise un peu, mais ça n’est pas comme avec la majorité des gens. Hé, il parle comme si la majorité des gens étaient des idiots ou quelque chose comme ça. Je ne sais pas… ça me touche un peu. Parce que, eh bien, je ne déteste personne, excepté une ou deux personnes. Chacun a quelque chose, vous savez.

11. C. – Mais vous le détestez pas mal, n’est-ce pas ?

12. S. – Non, je ne pense pas exactement que je le déteste, je ne veux pas exactement le détester, mais il ne me donne pas beaucoup de moyens de faire autrement.

13. C. – Vous voulez faire… vous voulez faire ce qu’on attend tout naturellement qu’un fils fasse avec son père, mais vous n’y arrivez pas tout à fait.

14. S. – Ouais, mais je ne sais pas comment. C’est comme… je sais que j’ai entendu parler de pères qui jouaient avec leurs gosses et tout ça comme ça ;… et ce qu’il faisait le plus souvent avec moi, c’était de me tendre ma veste et de me dire de sortir. Je ne le savais pas à cette époque, je veux dire que je n’y avais jamais

pensé à cette époque, je pensais seulement que c’était une chose naturelle, mais… (Silence.)

15. C. – Ce n’est que… ce n’est que dans ces dernières années que vous avez commencé à…

16. S. – Ouais, quand je suis sorti et que j’ai commencé à regarder autour de moi, j’ai remarqué qu’il y avait d’autres situations possibles. (Silence.) Il met tout sur le dos de ma mère. (Silence.)

17. C. – Ce dont, encore, vous lui en voulez assez, n’est-ce pas ?

18. S. – Oh, oui. (Silence.) Oh, je pense que j’ai une assez bonne idée de tout ça, mais je ne pense pas qu’on puisse y faire grand-chose.

19. C. – Peut-être n’y a-t-il pas grand-chose à faire pour… pour la relation entre votre père et votre mère, mais vous pouvez peut-être faire quelque chose… vous pouvez faire quelque chose qui est de reprendre le contrôle vous-même de vos sentiments. Vous pouvez reconnaître ces sentiments et les admettre ouvertement, et si vous le faites, ils ne seront pas si durs à digérer et vous pourrez vivre avec.

20. S. – Oh, je pense que je sais ce que je ressens. (Silence.) Je crois que quand je n’aurai pas à vivre avec lui, je me mettrai à l’aimer. Vous savez comment ça se passe, moins vous êtes avec eux mieux ça vaut… (Silence.) J’aimerais qu’il s’inscrive à un club ou quelque chose comme ça. Mince alors ! ça paraît drôle qu’il ne fréquente personne ! Oh, de temps en temps quelqu’un l’appelle au téléphone et lui demande de venir passer un moment, et il répond : « Non, j’ai mal à la tête », ou quelque chose comme ça. Et on ne le rappelle plus. Il ne joue pas au bowling ou des trucs comme ça. Je n’aimerais pas jouer au bowling moi non plus, alors je ne suppose pas que je pourrais m’attendre à ce qu’il le fasse, mais il pourrait au moins… oh, je ne sais pas… il ne va même pas à la messe, et pourtant il insiste pour que j’y aille.

21. C. – Non seulement vous lui en voulez pour son attitude à votre égard, mais vous ne parvenez pas à être très fier de lui, n’est-ce pas, par rapport à d’autres gens…

22. S. – Non. Il me gêne toujours quand j’amène mes amis.

23. C. – Vous pensez que peut-être parfois il le fait exprès ?

24. S. – Oh, ouais, je sais qu’il le fait exprès. Des tas de fois, il me gêne devant tout le monde en attirant l’attention sur une petite erreur que j’ai faite ou quelque chose.

25. C. – Et ça vous froisse beaucoup.

26. S. – Je suppose qu’il essaye de m’améliorer en faisant cela, mais ce n’est pas le bon moyen. (Silence.) Ça l’énerve plutôt que

j’aime l’art, aussi. (Petit rire.) Il pense que je suis une poule mouillée parce que je ne suis pas comme il était quand il était à P…, il a été élevé dans une ferme. (Silence.)

27. C. – Et est-ce que cela vous ennuie, ce sentiment-là qu’il montre à votre égard ?

28. S. – Non, ça ne m’ennuie pas quand il n’est pas là. Je ne peux pas… je crois que je n’y pense pas du tout quand il n’est pas là, mais quand il est là il semble agir de façon telle que je ne peux m’empêcher de le remarquer.

29. C. – Et ça vous met assez mal à l’aise.

30. S. – Ouais. Ça ne me fait pas ça quand il n’est pas là. Oh, je ne pense pas que je risque de devenir fou ou quelque chose comme ça. Ça pourrait être bien pire, je connais des tas de gens qui sont bien pires…

La résistance du client au commentaire du psychologue est évidente. L’entretien continue à peu près dans la même veine, le psychologue essayant vers la fin du contact de donner à Sam une interprétation intellectualisée de son comportement, qui n’est pas acceptée33 dans le troisième entretien, car lorsqu’il suggère à Sam de parler de ce qu’il veut, celui-ci se lance dans une discussion abstraite sur l’inspiration créatrice en art, et ne montre aucun désir de parler de ses propres problèmes. Lors d’une pause, le conseiller lance une question directe.

31. C. – Quelle décision a prise votre mère à propos de son travail ?

32. S. – Elle essaye encore d’en trouver un. Et elle le trouvera. Je ne sais pas. (Long silence.) Elle adore discuter. L’une des discussions les plus habituelles là-bas, c’est quand on achète des croquets, hein ? mon père aime les croquets ronds, et ma mère les aime carrés. Est-ce qu’on peut penser à quelque chose de plus bête ? (Petit rire.)

33. C. – Ça semble assez pénible. Quelle est la signification de ça. pourtant ?

34. S. – Oh, que chacun veut avoir sa propre façon et… (Silence.) C’est très simple. (Silence.) Ça n’est rien à côté des quelques belles séances qu’ils ont. Bon, je n’aime pas parler de ça autant.

35. C. – Ça vous tracasse beaucoup, pourtant, n’est-ce pas ?

36. S. – Ouais, mais je n’aime pas en parler ; on ne peut rien y faire de toute façon et…

37. C. – Je pense qu’il y a quelque chose à y faire…

38. S. – Eh bien, je pense que ce que j’ai de mieux à faire c’est de me dire que c’est inévitable, comme quand il va pleuvoir, et… (parlant entre ses dents) tant qu’on n’a pas invente comment arrêter la pluie…

39. C. – Eh bien, il y a une chose que vous pouvez changer pourtant, et c’est ce que cette situation veut dire pour vous. Manifestement vous vous tourmentez beaucoup pour ça, et…

40. S. – Oh, je ne me tourmente pas à propos de ça spécialement, ça m’a tourmenté, et j’en subis encore quelques conséquences ou quelque chose… mais j’ai en quelque sorte besoin d’une société d’un autre genre, et ils n’auront plus rien à faire avec moi.

Si le psychologue avait ici souhaité comprendre la démarcation subtile mais nette qu’il y a entre les techniques efficaces et les techniques préjudiciables de la reconnaissance du sentiment, il devrait se pencher soigneusement sur ses contacts avec Sam. On y voit en effet un modèle bien déterminé d’erreurs du psychologue et de réponses du client à ces erreurs. D’abord, avec perspicacité, le psychologue se doute d’une attitude que Sam n’a pas exprimée : il comprend intuitivement que Sam en veut à son père à cause de ses attitudes (item 9), et il tire ce sentiment à la lumière : « Ce qui fait que vous lui en voulez parce qu’il vous méprise. » Cela est sans aucun doute exact. Sam en donne lui-même suffisamment de signes quand il parle du manque de relations avec son père (items 14 et 16). Mais sa réaction immédiate à cette divulgation prématurée de son sentiment profond est d’y opposer un démenti : « Je ne pense pas qu’il me méprise… » bien qu’alors il se sente obligé d’admettre que c’est partiellement vrai. Sa résistance s’accroît à mesure que de plus en plus ses attitudes sous-jacentes sont mises en évidence avant qu’il soit prêt à les reconnaître.

Si le lecteur veut bien examiner les items du psychologue, 5, 9,11, 17, 27, 29, 35, 39, et ce que dit le client juste avant et juste après, il découvrira qu’ils sont tous sur un modèle identique : le psychologue reconnaît et formule d’abord une attitude affective que le garçon n’a pas exprimée,… la suite de l’entretien montre que cette reconnaissance était exacte ;… elle rencontre cependant un démenti partiel (« oui… mais », item 18 ; « non », item 28, et ainsi de suite) ; le client continue alors à exprimer son sentiment, mais timidement et de manière circonspecte tout à fait différente de l’expression non inhibée que nous avons vue plus haut dans ce chapitre. Le résultat net de ce procédé, répété un certain nombre de fois, est que le garçon réagit contre l’expression de ses sentiments, commence à craindre la conversation libre, et est. prêt à abandonner la situation. Dans le troisième entretien, il évite ses problèmes en discutant d’un problème abstrait. Puis il évite ses problèmes en déclarant franchement qu’il ne désire pas en parler. Il essaye ensuite de fuir en changeant de sujet (item 40). Enfin il évite ses problèmes en fuyant complètement la situation, manquant le rendez-vous suivant.

Avec une précision presque mathématique, nous trouvons un résultat différent quand nous changeons le paramètre psychologue dans l’équation. Dans les rares items où il relève avec exactitude un sentiment qui a été exprimé (items 21, 23, 25), on découvre que Sam avance dans la révélation plus profonde de ses sentiments. Ainsi, les items 21 et 23 reflètent avec exactitude les sentiments que le garçon a exprimés : le fait qu’il est déçu de son père, le fait qu’il n’en est pas fier, l’impression que son père fait exprès de le mettre dans l’embarras et de lui faire du mal. Dans chaque cas, la reformulation est suivie par une révélation supplémentaire. L’item 25 renvoie aussi l’image d’un sentiment exprimé dans des mots, et même davantage par l’intonation. Là encore, Sam va plus profondément dans la révélation de lui-même.

Si ce cas rend évidents les dangers de faire prématurément envisager au client ses sentiments plus profonds, il fournit aussi la preuve du fait que de « plafonner » ou de marquer le pas avec les attitudes du client entraîne presque certainement une catharsis plus utile. Si le psychologue peut être attentif aux aspects émotionnels de l’expression du client, s’il peut répondre aux attitudes qui ont été exprimées, sans aller trop rapidement, une révélation plus complète et plus constructive des sentiments profonds du client s’ensuivra presque certainement.

Erreurs moins importantes.

Un mauvais maniement de la libération des sentiments peut se faire de bien d’autres façons. Il est moins probable qu’il entraîne des résultats graves, comme l’erreur discutée dans la section précédente ; il peut ralentir le progrès de la thérapie. Par exemple, l’aidant peut se tromper complètement dans la reformulation des sentiments du client. Le client refusera très probablement ces prétendues clarifications, et il n’y aura aucun préjudice si l’aidant accepte simplement son erreur et ne discute pas. Mais des erreurs répétées de cette sorte donnent au client le sentiment qu’il n’est pas compris, et retardent indubitablement le processus de l’aide.

Une source très courante d’embarras, surtout chez le psychologue qui a très peu d’expérience, est le client qui parle de ses problèmes d’une façon tellement confuse que ses propres attitudes face à ceux-ci sont loin d’êtres claires. Dans ces cas, il est bon de prendre conscience que des réponses entièrement neutres telles que : « Je ne crois pas que je comprenne bien », « Pouvez-vous m’en dire plus ? » sont souvent suffisantes pour conduire à une autre expression qui rendra plus perceptibles les sentiments.

À partir de ce qui a été dit jusqu’à présent, il est probablement clair que, dans cette phase de la thérapie, une erreur de l’aidant consiste à parler trop. Pour la plus grande efficacité des entretiens, rappelons que c’est l’expression des attitudes du client qui importe et non de celles de l’aidant.

Quelques problèmes spéciaux.

Jusqu’à présent nous avons examiné les éléments des phases du début de la thérapie qui sont communes à de nombreux cas. Il y a, cependant, un certain nombre de problèmes spéciaux qui méritent notre attention. Le premier de ces problèmes est celui de savoir comment encourager l’expression et la libération du sentiment dans le cas où le client n’a pas ressenti le besoin d’aide et a été contraint à la situation de consultation.

Le client opposant.

Un excellent exemple a déjà été donné de la manière d’aborder l’entretien avec une adolescente très opposante (voir l’entretien avec Sally, ci-dessus, page 77). Un réexamen de cet extrait permettra de voir les techniques qui sont les plus importantes. En premier lieu, le sentiment saillant de cette fille, trahi par tous ses actes, tous ses gestes, par ses silences aussi bien que par ses mots, était son opposition à la psychologue et à tout ce qu’elle représentait. Ce sentiment avait été abondamment reconnu. Reconnaître que le client s’oppose à l’entretien, et faire comprendre que l’aidant accepte le sentiment, fait disparaître en grande partie cette barrière à la thérapie. En second lieu, là où la personne conseillée est aussi complètement opposante que Sally, une certaine quantité de paroles est dite d’un ton neutre (dans les discussions avec des étudiants en formation, j’ai appelé ce procédé « sciure de bois ») et est nécessaire pour empêcher les silences de trop se prolonger, de devenir embarrassants et d’intensifier l’opposition. L’aidant dit en substance : « Je prends conscience du fait que vous me détestez et que vous détestez venir ici. J’accepte cette attitude de votre part et la considère comme naturelle. Je peux, si vous préférez, parler de sujets qui ne sont pas douloureux, et vous pouvez décider si vous désirez parler de choses qui ont de l’importance. » Si l’on peut conserver cette attitude, si au moment approprié l’opposition du client est reconnue et acceptée, alors l’aidant rend aussi aisée que possible l’expression du client. Que cette attitude soit ou non réussie dépendra, naturellement, des facteurs discutés dans la Partie II. Souvent ces contacts neutres peuvent traverser deux ou trois entretiens avant que ne se produise un réel commencement d’expression. À maintes reprises, le thérapeute rate le moment d’apprendre qu’il aurait réussi, parce que sa patience est à bout et parce qu’il commence à enquêter et à questionner relativement au problème. Cela peut conduire à une information diagnostique de valeur, mais il est improbable que cela conduise à aucune sorte d’organisation psychique chez le client.

Le client qui demande une réponse.

Le Waterloo de nombreux psychologues débutants est le client qui présente son problème, puis qui demande : « Maintenant, dites-moi ce qu’il faut faire. » Il a été abondamment prouvé, de par nos entretiens enregistrés autant que par l’expérience, que ces clients ne désirent pas une réponse. C’est un fait que le psychologue trop peu expérimenté trouve très difficile à accepter. Avant d’avoir fait l’épreuve de cette situation plusieurs fois, il ne réalise pas qu’une telle question est posée soit dans l’espoir de mettre l’aidant à la place du client et d’obtenir la réponse qu’il désire accepter, soit dans le but d’utiliser l’aidant comme un bouc-émissaire de son agressivité, au cas où la réponse donnée est affectivement inacceptable.

Le troisième entretien de traitement avec Sally peut en fournir un exemple amusant et convaincant. Sally a énoncé très librement son sentiment à propos de l’école. Il est, pense-t-elle, stupide et inutile d’étudier la grammaire. Il est également absurde d’étudier les angles et de donner la hauteur d’un arbre en mesurant son ombre et l’angle. Elle continue :

« Pourquoi apprendre tout ça ? Je ne vois aucune utilité à ça. À quoi ça peut bien servir, de donner la taille des choses ? » A cet instant, elle se tenait sur sa chaise plantée sur un genou, se penchait sur moi et parlait tout à fait sérieusement. Je dis : « Vous voulez vraiment un exemple de son utilisation ? » « Oui ». Je décidai de répondre à sa question de peur qu’elle ait l’impression que j’écartais sa question et de peur que les bons rapports qui commençaient à se construire ne se détériorent avant de s’être stabilisés. Je dis donc : « Eh bien, si vous faites du camping, vous pourriez vouloir connaître la distance d’un bord à l’autre d’une rivière et peut-être la calculer ainsi. » Elle parut douter beaucoup que cela puisse avoir quelque valeur et dit : « Pof… ! on n’a qu’à estimer à vue. »

Si les clients étaient capables de plus de franchise, beaucoup d’autres que Sally répondraient « Pof ! » quand l’aidant cherche à convertir l’entretien d’aide psychologique en une salle de classe. Pour comprendre la raison de la question de Sally, nous n’avons qu’à suivre l’entretien un peu plus loin, et nous y apprenons qu’en posant des questions sur les mathématiques, son but réel était de découvrir si le psychologue prenait son parti ou celui de sa mère.

Comme il était temps de finir, je dis : « Eh bien, aujourd’hui on a parlé de choses de l’école, et vous avez « empoigné » les choses que vous n’aimez pas. Vous ne pouvez pas le faire à l’école, où les maîtresses vous entendraient, et vous mettraient dehors. » Avec beaucoup d’enthousiasme, elle dit : « Non, on ne peut pas ! »

Je continuai : « Mais c’est bon de faire ça parfois. Et ici, vous pouvez parler de tout ce que vous voulez. » Sally répliqua : « Oh, je parle aux autres gosses parfois, et à ma mère, mais elle (avec ressentiment) pense que tout le machin scolaire est raisonnable ! »

Il est ici évident que si le psychologue avait répondu à la première question de Sally en disant que les exigences de l’école étaient souvent absurdes, Sally, chez elle, se serait servi de cette remarque comme d’une arme contre sa mère. En étant d’avis que les travaux scolaires avaient leur utilité, le psychologue se mettait, sans le savoir, du côté de la mère, et dans une certaine faible mesure accroissait donc l’opposition de Sally à la situation d’entretien. Dans les deux cas, le conseiller ne fait pas de progrès vers le but de la consultation, qui est d’aider Sally à acquérir une attitude plus constructive à l’égard de sa relation avec l’école et avec sa mère.

Si l’on a besoin d’un autre exemple, on peut le trouver dans la séance avec Paul, citée ci-dessus dans ce chapitre (page 141). Paul parle de la difficulté d’affronter ses parents et dit : « Me conseilleriez-vous de le leur dire ? » La réponse neutre du psychologue, selon laquelle Paul pourrait en dire plus sur sa propre opinion, permet de révéler aussitôt que celui-ci sait déjà la réponse et qu’il projette d’affronter ses parents. Si pourtant le psychologue l’avait engagé à faire une chose ou une autre, Paul aurait attribué la responsabilité de la décision au psychologue et aurait pu avoir l’impression qu’on lui avait forcé la main. Si l’aidant l’avait engagé à ne rien dire à ses parents, le garçon aurait été jeté dans une véritable confusion.

L’étudiant qui doit absolument obtenir une réponse, la mère qui amène un carnet de notes et veut savoir comment elle s’y prendra avec son enfant pour lui apprendre la grammaire,… toutes ces situations bien humaines, il n’est pas toujours facile de les traiter commodément. Pourtant, le principe pour les manier, le principe qui est cohérent avec l’hypothèse d’ensemble de cet ouvrage, est simple et d’une grande netteté : reconnaître intelligemment que le client aurait une grande satisfaction à trouver une réponse à son problème, mais que la seule réponse réaliste possible est fonction de son pouvoir et de son désir d’affronter la situation.

On trouve un exemple de ce type de réponse dans le cinquième entretien avec Madame L…, dont on a évoqué au chapitre II les problèmes avec son fils Jim âgé de dix ans. À la cinquième séance, Madame L… a fait de gros progrès en compréhension, mais elle commence par dire qu’elle a été bouleversée par une querelle qu’elle a eue avec son fils à propos d’une bouteille d’encre. Il voulait l’emmener à l’école, et elle ne voyait aucune raison pour qu’il le fasse.

Il devint insolent, cacha l’encrier et elle le corrigea. Elle continue (enregistré) :

S. – Alors je lui ai dit de me donner l’encrier, et il a dit qu’il ne le ferait pas. Alors j’ai dit : « Vas-tu donner l’encrier ou veux-tu que je te donne une autre correction ? » Et il ne le donnait pas, alors (rire) je lui ai donné une autre correction. Et il était tellement bouleversé… il a eu presque une crise de nerfs. Mais je ne pouvais pas… je ne sais pas. Il ne me semblait pas que je pouvais le laisser sortir avec ça. D’un autre côté, une bouteille d’encre semble une chose très futile pour causer un tel bouleversement dans la maison. Maintenant je me demande ce que vous… quelle est la solution ?

C. – Eh bien, je doute qu’il y en ait une toute prête, une réponse particulière… qui conviendrait à tous les cas semblables à celui-là. Vous… vous étiez probablement assez bouleversée avant que ce soit fini, vous aussi.

S. – J’étais extrêmement bouleversée et…

C. – Vous vous sentiez tous les deux anéantis et, comme vous dites, sentiez probablement que c’était un débat futile, pour le moins.

S. – Eh bien, j’ai dit à mon mari après… je… il… il était… le garçon était très bouleversé et… oh, il en est arrivé à sangloter, vous savez… il n’arrivait plus à respirer, alors je l’ai amené au premier étage et je l’ai mis dans le tub et je l’ai laissé jouer dans le tub… ça le calme presque toujours. Ensuite je lui ai donné un bateau ou quelque chose et je l’ai laissé jouer pendant que je faisais la vaisselle. Et j’ai dit à mon mari quand ça a été fini, que tout ça était probablement ma faute et que je regrettais de lui avoir refusé l’encrier au début, mais une fois que je le lui avais refusé, je sentais qu’il fallait (rire) que je continue.

C. – M-hm. C’est souvent le cas, n’est-ce pas… le sentiment que vous devez continuer ce que vous avez commencé ?

C’est un type de situation qui se produit fréquemment. Un problème est soulevé, et la mère veut savoir « quelle est la réponse ? » Quand le psychologue évite la question, et, à sa place, répond au sentiment quelle a indiqué (« Vous étiez probablement très bouleversée »), la mère est capable de continuer et d’admettre qu’elle est elle-même autant si ce n’est plus fautive que le garçon. Pour se rendre compte de la signification étonnante de cela, on doit se souvenir de l’hostilité que cette mère montrait à l’égard de son garçon, dans les contacts de début, et sa certitude absolue qu’il était le problème (voyez chapitre II, page 49, un exemple de ces attitudes). La réponse de fond à sa question ne réside pas dans une quelconque suggestion que le psychologue aurait pu faire à propos

de la discipline. La mère elle-même donne la réponse par son changement d’attitude, en reconnaissant sincèrement qu’elle est peut-être aussi fautive que le garçon. C’est ce changement affectif sous-jacent qui assurera un traitement de leurs relations, dans le futur,, meilleur, plus sensible, plus constructif, quel que soit le type de problème. Le psychologue a aidé la mère à parvenir à cette réponse fondamentale en refusant de se laisser attribuer le rôle d’une autorité omnisciente.

Réassurance. Est-ce que cela rassure ?

Divers exposés des principes de la psychothérapie font une large part au besoin de rassurer le client pour empêcher son anxiété de dépasser des limites. Un commentaire de ce point est peut-être opportun. Si le thérapeute a réussi à rester en prise sur les attitudes du client, reformulant et clarifiant celles qui ont été exprimées, mais évitant l’erreur d’amener à la lumière les attitudes que le client n’est pas encore prêt à révéler, il n’est pas vraisemblable qu’une réassurance verbale soit nécessaire ou qu’elle soit utile. Il existe une forme sous-jacente de réassurance que le client reçoit chaque fois qu’il parle de ses impulsions et de ses attitudes socialement inacceptables. C’est la réassurance qui lui vient de découvrir que ses révélations les plus « choquantes » sont acceptées sans indignation par le thérapeute. Il est douteux que dans bien des cas une réassurance supplémentaire soit nécessaire. Ce n’est que lorsqu’il y a eu des maladresses dans la consultation, comme dans le cas de Sam (pages 157-162), et que le client a été poussé à révéler des attitudes non conventionnelles ou réprimées avant d’être prêt à le faire, que la réassurance est un soutien nécessaire à la thérapie.

Il faut faire observer que, de toutes façons, la seule forme de réassurance qui puisse être utile est celle qui libère le client de son sentiment de singularité ou d’isolement. Savoir qu’il n’est pas le seul à avoir souffert de ces problèmes, ni le seul à avoir été déchiré par de puissants désirs conflictuels, peut alléger une sensation de culpabilité ou rendre l’individu moins anxieux.

D’un autre côté, la réassurance guillerette que les problèmes du client ne sont pas graves, ou qu’il est beaucoup plus normal qu’il le croit, ou que la solution à ses problèmes est facile, ont une très mauvaise influence sur la thérapie. C’est nier les propres sentiments du client et lui rendre presque impossible d’amener pleinement dans l’entretien ses anxiétés, son conflit, sa sensation de culpabilité quand on lui a affirmé qu’elles n’existaient pas. Aucune affirmation n’éliminera le fait qu’elles existent.

Quelques moyens.

Des moyens variés ont permis à notre connaissance, dans le domaine de l’étude de la personnalité, de beaucoup avancer : taches d’encre, série de dessins, utilisation de jouets pour construire des histoires dramatiques, aussi bien que les moyens plus familiers des tests papier-crayon. Existe-t-il des moyens susceptibles d’accélérer la thérapie ou de garantir une manière plus adéquate de faire face aux problèmes réels ? Pour l’auteur, il y aurait encore relativement peu de ces moyens, mais il faut attirer l’attention sur ceux qui sont bons à stimuler davantage la réflexion dans notre perspective. Des techniques particulières ne peuvent jamais se substituer à un point de vue cohérent mais elles peuvent, si elles sont bien choisies, mettre en œuvre cette approche.

L’utilisation du silence peut, assez curieusement, constituer l’une de ces techniques. Dans un premier entretien, des pauses ou des silences longs sont vraisemblablement plus gênants qu’utiles. Dans les séances suivantes, cependant, si le contact est bon, le silence du psychologue peut être un moyen très efficace. Il arrive souvent que dans un entretien, le client atteigne la limite de son expression sur un sujet particulier, soit qu’il ait complètement verbalisé ses attitudes, ou plus vraisemblablement qu’il ait tout dit de ce qu’il était prêt à révéler à ce moment-là. C’est là que vient le silence. Si alors l’aidant change de sujet et soulève une nouvelle question, il court le risque, comme nous l’avons déjà mentionné, de conduire le flot de l’expression dans une aire relativement sans profit. Si, d’un autre côté, il se contente d’attendre, libérant la situation d’une tension embarrassante en continuant à prendre des notes sur l’entretien, en allumant une cigarette, ou par quelque autre activité sans importance, la charge de relancer la conversation revient au client. Fréquemment cela conduit à une conversation plus significative. Sentant qu’il doit dire quelque chose pour rompre le silence, le client découvrira probablement que ce qui lui vient à l’esprit a une importante relation avec son problème.

Quoique ce moyen, si tant est que nous puissions lui conférer ce nom, ait une réelle valeur, on peut bien sûr en faire un mauvais usage. Il sera probablement sans utilité avec un client qui résiste à la consultation. Il peut, cependant, aider un client qui a des difficultés à apporter à la situation ses problèmes réels. Parfois des silences féconds peuvent durer jusqu’à soixante secondes, comme nous l’avons déterminé par des enregistrements, pourvu que l’aidant sache s’y prendre pour éviter toute gêne mutuelle dans la situation.

Des thérapeutes ont encouragé leurs clients à s’exprimer par écrit entre les séances. Les notes autobiographiques, ou la description des sentiments dans certaines situations, font partie de ces moyens. À mon avis, ces compositions se prêtent vraisemblablement à un type de discussion intellectuelle, plutôt qu’à une application de l’attention aux sentiments actuels, mais il peut y avoir des manières fructueuses de les utiliser. Des thérapeutes donnent à leurs clients divers « travaux à la maison » à faire entre les séances : sujets auxquels ils doivent réfléchir, aspects de leur situation qu’ils doivent observer. De telles consignes peuvent être très directives, et par conséquent, dans ce cas, impropres à la thérapie, selon le point de vue de cet ouvrage,… ou bien elles sont basées sur les propres sentiments du client et dans ce cas, par conséquent, plus utiles. Chassel34 pratique d’une manière assez directive ce type de consignes et donne au client un exemplaire de son « dossier de variables expérimentales » à étudier dans les intervalles des séances. Ce document contient de nombreuses questions sur les relations émotionnelles que le client entretient avec de nombreux aspects de sa situation passée et présente : famille, groupe social, situation sexuelle et adaptation professionnelle. Au cours de la séance qui suit, le client a le droit de parler de tout aspect de sa situation totale dont les questions lui ont donné l’idée.

Un domaine qui a besoin d’être exploré est l’adaptation des techniques de thérapie de jeu aux adolescents et aux adultes. Ces techniques sont un moyen facile de faire s’exprimer symboliquement les sentiments et les conflits et, si on peut les adapter à des individus plus âgés, devraient être des moyens utiles. J’ai connu des cas où les marionnettes avaient été utilisées très utilement par des jeunes filles pour jouer des drames dans lesquels leur conflit n’était que légèrement déguisé. Murray et Homburger35 ont montré que les adultes, sous couvert de « constructions de situations dramatiques » avec un matériel de jeu, révèlent leurs attitudes affectives dans des proportions importantes. Ces moyens peuvent se développer davantage. Dans la mesure où ces techniques laissent le client complètement libre d’exprimer ses attitudes et lui fournissent des moyens faciles de le faire, elles sont utiles.

Parallèle avec la thérapie par le jeu.

J’ai fait remarquer au début de cet ouvrage que je n’essayerai pas de discuter à fond des approches comme la thérapie de jeu, excepté quand elles illustrent et clarifient le processus thérapeutique général. Le parallèle le plus frappant apparaît en relation avec la question de l’expression libératrice. Si nous examinons des cas typiques de traitement par la thérapie de jeu, nous voyons que dans la structuration de la relation, dans la reconnaissance des sentiments négatifs et positifs, dans l’occasion d’exprimer complètement des attitudes interdites et réprimées, dans l’acquisition graduelle d’une certaine dose de compréhension de soi, la thérapie par le jeu est très semblable à une thérapie de type verbal. D’une certaine manière le processus est même plus clair grâce à l’utilisation de moyens d’expression non verbaux.

Le traitement d’un enfant de 4 ans et de ses parents est décrit de façon intéressante par Baruch et est cité ci-dessous. On constatera que presque tous les principes essentiels de la thérapie apparaissent dans ce cas. Le traitement des parents est clairement indiqué et se poursuit. La situation de jeu avec la maîtresse dans cette école maternelle très moderne rend manifeste la permissivité et la chaleur qui ont été commentées à propos de la relation d’aide, et indique aussi les limites qui permettent de structurer la situation. Le progressif approfondissement du sentiment, au fur et à mesure que les attitudes sont acceptées et reconnues, est très sensible. Le degré d’agression et d’hostilité est extrême, sans aucun doute parce que les répressions l’ont été. L’apparition finale de sentiments positifs est dramatique et frappante. Les effets de cette libération sur le comportement méritent attention. Citons ce cas en utilisant les termes mêmes de Baruch :

Raymond avait quatre ans et deux mois quand il entra à l’école maternelle. Il y resta trois semestres. À son arrivée, il était extrêmement replié sur lui-même. Il ne parlait pas. Il ne jouait pas. Il semblait insensible à ce qui se passait autour de lui. Du point de vue de la santé physique, selon le pédiatre, il n’y avait aucune anomalie notable. Sa mère raconta qu’à la maison il restait assis pendant des heures sans bouger et qu’on avait l’impression qu’il était dans une coquille où personne ne pouvait pénétrer. Elle était inquiète de son mutisme.

La cause la plus importante de son inadaptation était l’extrême tension des relations de ses parents entre eux. Ils avouèrent à la psychologue qu’ils se haïssaient. Ils soutinrent, cependant, qu’ils ne se querellaient pas ouvertement, et qu’ils « tenaient bon » sur ce principe. La mère buvait pour se libérer et rossait l’enfant, passant sur lui son antagonisme vis-à-vis de son mari.

Dans des consultations séparées avec la psychologue, les parents exprimèrent leur hostilité. Ils parlaient, se mettaient en colère, tempêtaient l’un contre l’autre. Ils exhalaient, en sa présence, de nombreuses rancœurs. Et à mesure qu’ils se laissaient aller, ils se libéraient manifestement de sorte qu’en six mois à peu près ils étaient capables de s’accepter l’un l’autre sur une base différente et sans pâtir de l’accumulation du ressentiment.

Ils étaient capables, aussi, d’accepter l’enfant sur une base différente. La mère ne ressentait plus une « colère noire » contre lui. Elle l’acceptait davantage et montrait plus de patience. Mais l’enfant avait tellement intériorisé les anciens sentiments de la mère qu’il ne pouvait accepter les nouveaux.

Dès le début, on lui offrit la possibilité supplémentaire d’une situation de groupe. Mais les premiers mois il était effrayé de tout contact un peu prolongé. Provoquer la libération de ces sentiments était impossible tant que l’enfant refusait tout contact et tout jeu. Cependant, le fait que les obligations étaient peu nombreuses et que les interdits l’étaient encore moins, lui donna une certaine aisance. Il mit longtemps, comme on l’observa, à accorder sa confiance à l’une des maîtresses, et ce n’est qu’au troisième semestre qu’elle fut assez profonde pour permettre la libre expression de soi devant elle. C’est alors seulement qu’il put quitter le groupe et rester seul avec un adulte sans être presque complètement affolé.

L’enfant commença à tapoter sur la machine à écrire de la maîtresse avec une clé, disant « ti-ti, ti-ti », regardant à la dérobée, l’air niais, avec un regard de méfiance.

Il parcourut la gamme de plusieurs types distincts d’activités par la suite avec elle. Il exprimait son agressivité en imprimant à l’argile des mouvements d’intestins. Il déféqua même sur le parquet plusieurs fois dans la pièce de traitement. Il commença à faire de l’exhibitionnisme, montrant à plusieurs reprises son pénis à la maîtresse et se masturbant devant elle. Finalement il essaya de faire une effigie d’argile très grossière et lui demanda de l’aider.

Cette effigie devint pour lui sa mère. Il la martelait de coups de poings, la piétinait, urinait dessus, y fourrait son pénis, lui arrachait les bras, les jambes et la tête.

La maîtresse demeurait acceptante. Elle répétait que souvent les enfants prennent effectivement des rages contre leur mère et sont méchants avec elle, qu’elle comprenait ce qu’il ressentait, et qu’il pouvait continuer à lui parler de ça et à le lui montrer. Par deux fois, il essaya de la battre et de la barbouiller d’argile, mais, ici, elle opposa des limites, sentant que la relation serait compromise si elle lui permettait d’accomplir, contre elle, des actes qui, pour lui, signifiaient le mal. Faire du mal à la personne même à laquelle il pouvait faire totalement confiance, pouvait le conduire à une trop grande peur de l’abandon, à une anxiété et à une culpabilité trop grandes. Enfin un jour, après qu’il eut mordu, taillé et mis en pièces la forme de la mère dans une orgie extrême, il se détendit tout à coup. Pour la première fois, le ton de sa voix recelait une note de sympathie. « Oh, elle est morte, pauvre petite vilaine ! »

Alors, il saisit la mère d’argile mutilée et murmure très doucement : « La pauvre ! Elle a été écrasée ! Appelez l’ambulance ! Pauvre petite vilaine… elle est bien morte. » Il tapote gentiment la forme d’argile – « Voyons ce qu’elle a dedans. » Il ouvre la forme d’argile avec ses ongles. « Oh, il y a du sang. Le sang sort.

Mettez-la dans l’ambulance. » Il la saisit encore : « Je ne veux pas te frapper, mère. » Puis se tournant vers la maîtresse il lui demande de « bien arranger sa mère. »

Tandis qu’elle remet en état la forme d’argile, elle explique que c’est peut-être que sa mère méchante est morte et que peut-être c’est une nouvelle mère qu’il veut.

Il saisit la forme. L’appelle sa nouvelle bonne mère. L’une des jambes que la maîtresse avait placée sommairement, tombe. Il la ramasse, confectionne lui-même une autre jambe et soigneusement la replace. C’est la première fois que dans son jeu apparaissent à l’égard de la mère des expressions positives de tendresse et d’intérêt. Un instant plus tard, à la fin de l’heure, au lieu de démolir la mère comme dans les jours précédents, il la place soigneusement sur un lit d’argile, la recouvre doucement du chiffon huileux, disant doucement : « Voilà, tu es bien. » Manifestement, après avoir libéré son hostilité contre son ancienne mère, il est devenu enfin capable d’accepter une mère nouvelle.

De grands changements apparaissent dans son comportement. Il ne bégaie plus. Il commence à défendre ses droits. Il se met à être agressif à l’excès à l’égard des autres enfants par un reflux de son ancienne rétraction et soumission. Il est moins fréquemment stupide ou glapissant, et davantage capable de demander quelque chose par des moyens affectueux. Et surtout, il est beaucoup moins tendu et beaucoup plus ouvert et naturel36.

Des expériences de thérapie par le jeu, telles quelles sont décrites dans ce cas, renforcent la conviction que la thérapie est très certainement un processus, processus qui se développe selon certaines tendances fondamentales. C’est lorsque nous voyons ces tendances mises en œuvre dans les situations les plus diverses (employés dans l’industrie, adolescents dans une école secondaire, parents dans une clinique, jeunes enfants dans une expérience de jeu, jeunes gens dans un cadre de consultation professionnelle) que la conviction se renforce.

L’utilisation que fait le client de la catharsis.

Dans chacun des extraits d’entretiens qui ont été cités, la valeur pour le client de l’expression non inhibée a été évoquée, sinon toujours exprimée. Ces valeurs ont été depuis longtemps reconnues et il suffit de les mentionner ici.

A un premier niveau, le client acquiert une libération émotionnelle des sentiments et des attitudes qu’il a réprimés. Il est souvent possible d’observer la détente physique, la libération de la tension physique, qui accompagnent la catharsis. Une fois libéré de ses sentiments créateurs de tension, le client est enclin à se sentir plus à l’aise et plus objectif avec lui-même et avec sa situation.

La possibilité d’une expression libre rend aussi le client capable d’explorer sa situation de façon beaucoup plus satisfaisante qu’il ne l’a jamais fait dans bien des cas. Même quand les facteurs affectifs sont minimum, parler de ses propres problèmes, dans une ambiance étudiée pour rendre l’attitude défensive inutile, tend à clarifier les ajustements qui sont à réaliser, à donner une image plus claire des problèmes et des difficultés, à attribuer aux choix possibles leurs vraies valeurs en fonction de ses sentiments.

La clarification ne porte pas uniquement sur la situation du client, mais aussi sur la compréhension qu’il a de lui-même. En parlant librement sur lui-même, il devient capable d’affronter les aspects variés de sa personnalité sans rationalisation ni refus : ses goûts et ses dégoûts, ses attitudes hostiles aussi bien que ses attachements positifs, ses désirs de dépendance autant que d’indépendance, ses conflits et ses motivations inavoués, ses buts imaginaires autant que ses objectifs réalistes. Dans la pression des situations de la vie réelle, il n’est presque jamais possible de le faire. Toute situation exige le maintien d’une sorte de « front » défensif. Mais dans la relation d’aide, libéré de la nécessité d’une attitude de défense, le client, pour la première fois, a l’occasion de se regarder avec franchise, de passer derrière le « front » et de se livrer à un examen véritable.

À mesure qu’il découvre que son Moi non conventionnel, son Moi caché, est aisément accepté par l’aidant, le client est aussi capable d’accepter ce Moi, jusqu’à présent non révélé, comme étant le sien propre. À la place de l’anxiété, du souci et des sentiments d’incomplétude, le client développe une acceptation de ses forces et de ses faiblesses comme point de départ réaliste et commode pour un progrès vers la maturité. Au lieu de faire des efforts désespérés pour être ce qu’il n’est pas, le client découvre qu’il y a de nombreux avantages à être ce qu’il est et à développer les possibilités de croissance qui lui sont authentiquement propres.

Ce sont ces valeurs de la catharsis qui la rendent véritablement thérapeutique dans la relation d’aide. L’aidant s’efforce de créer une atmosphère libératrice dans laquelle l’individu peut s’exprimer. Le client découvre que la libre expression lui procure la libération de nouvelles forces en lui-même, forces qui auparavant avaient été utilisées à entretenir des réactions de défense.

Même si la consultation ne va pas plus loin que cette phase d’expression libre, elle est utile et constructive. C’est ce qui rend le type de psychothérapie décrit ici plus satisfaisant que la thérapie par un bref contact. Le thérapeute est souvent placé dans des situations où il sait qu’il ne disposera que d’un entretien, ou bien où il est certain qu’il ne lui est pas possible de pratiquer un traitement de longue durée. Dans ces cas, il est de pratique courante d’être complètement directif. Parce que le temps est court, le thérapeute ou l’aidant saisit rapidement le problème comme il le voit, conseillant, persuadant, guidant. Les résultats sont presque inévitablement toujours mauvais. Si, cependant, l’aidant utilise ce temps limité pour libérer le client et lui permettre de « discuter à fond » ses attitudes, des résultats positifs s’ensuivent. Le client part, sans aucune « solution » artificielle à son problème, mais sa situation beaucoup plus nettement définie dans son esprit, les choix possibles clarifiés, et la réassurance réconfortante obtenue que quelqu’un l’a compris et qu’en dépit de ses problèmes et de ses attitudes, ce quelqu’un a été capable de l’accepter, tout cela fait qu’il est beaucoup plus habile à l’égard de sa situation que le client qui quitte l’entretien la tête pleine de conseils mal digérés, irrité par quelques-uns, sentant qu’il s’est trompé dans beaucoup de ses actes, et moins confiant qu’avant en lui-même.

Résumé.

Ce chapitre s’était donné pour but d’explorer assez complètement le processus de la catharsis et de considérer les questions et problèmes variés qui se posent dans la conduite de cette phase du traitement d’entretien. Un bref résumé du point de vue qui vient d’être présenté peut aider à en structurer les éléments.

Pour une aide et une psychothérapie efficaces, l’un des objectifs majeurs est d’aider le client à exprimer librement les attitudes affectives qui sont les bases de ses problèmes et de ses conflits d’adaptation. Pour mener à bien cette tâche, l’aidant adopte des méthodes variées qui permettent au client de libérer ses sentiments sans inhibition. C’est au contenu affectif de l’expression du client qu’il s’efforce essentiellement de répondre en le reconnaissant dans sa reformulation, plutôt qu’au contenu intellectuel. Ce principe demeure vrai, quel que soit le type d’attitudes affectives : attitudes négatives d’hostilité, de découragement et de peur, attitudes positives de tendresse, de courage et de confiance en soi, ou attitudes ambivalentes et contradictoires. Cette approche est sûre, aussi bien lorsque les sentiments du client s’appliquent à lui-même, que lorsqu’ils concernent les autres, ou le thérapeute ou la situation de consultation. Dans chaque cas, le conseiller vise à reconnaître le sentiment exprimé et à y répondre, l’acceptant ouvertement comme élément du problème et de la relation de consultation. Il évite la reconnaissance verbale des attitudes réprimées que le client n’a pas encore été capable d’exprimer.

Le client trouve, dans ce processus, une libération émotionnelle des sentiments jusqu’ici réprimés, approfondissant la prise de conscience des éléments de base de sa propre situation, et accroissant son pouvoir de reconnaître ses propres sentiments ouvertement et sans peur. Il découvre aussi que sa situation s’est clarifiée au cours de ce processus d’exploration et commence à percevoir des relations entre ses réactions variées. Ceci est le commencement et la base de la compréhension de soi (insight) que nous allons maintenant considérer.


30 Ces données sont reprises de faits indiqués dans la thèse de doctorat non publiée de E. H. Porter, The Development and Evaluation of a Measure of Counseling Interview Procedures.

31 Cette situation est d’un type dans lequel on est tenté de répondre habituellement au contenu plutôt qu’au sentiment. Le conseiller aurait pu s embarquer dans une discussion sur la vérité ou la fausseté des théories de Hooton. Cela aurait été absolument sans profit. Ce garçon se sent inférieur, et en conséquence il a tiré, de sa lecture, des éléments qui renforcent son attitude. S’il était intellectuellement convaincu que le livre de Hooton ne prouvait pas son infériorité, il aurait simplement recherché une autre source qui la prouvait. Le conseiller n’aurait pas touché le problème fondamental.

32 Les psychologues doivent faire attention au fait qu’un problème ostensiblement souligné n’est généralement pas le vrai problème. Si le psychologue avait rapidement classé Sam comme présentant un problème d’« orientation pédagogique » et s’il lui avait donné des renseignements concernant l’entrée à l’université et d’autres choses de cet ordre, le contact se serait terminé sans avoir touché le vrai problème. Le même commentaire s’applique à « l’orientation professionnelle ». Les êtres humains ne tombent pas dans nos catégories bien rangées, et un problème « professionnel » peut se révéler conflit sexuel, un problème apparemment clair de choix de cours universitaires peut se révéler peur de se suicider. Les psychologues, qui ont à aider les gens, doivent s’adapter, et non pas seriner les solutions d’une catégorie de problèmes et être aveugles à tout le reste

33 Le lecteur peut se référer au chapitre II de la Première partie (page 40) pour ce passage de l’entretien.

34 Chassell, Joseph O., « A Clinical Revision of the Experience Variables Record », Psychiatry, vol. 1, n° 1 (February, 1938), p. 67-77.

35 Murray, H. A., et al., Explorations in Personality. New York : Oxford University Press, 1938, p. 552-582.

36 Baruch, Dorothy W., « Therapeutic Procedures as Part of the Educative Process », Journal of Consulting Psychology, vol. 4 (September-October, 1940). p. 170-172.